LES ÉLÈVES DE JORDAENS
jour, dans leur vie quotidienne, ou, s’il lui arrive de les transporter dans de plus hautes sphères, il ne leur fait jamais abdiquer leur caractère original; il fraye familièrement avec les saints, les dieux et les déesses; il les ravale plutôt à son niveau qu’il ne s’exalte à leur hauteur; il est surtout réaliste, il nous frappe plus par son observation pénétrante que par son interprétation dramatique. Rubens ennoblit, „héroïse” et dramatise constamment ses personnages, il leur prête des émotions plus relevées et les fait vivre dans des milieux moins matériels; Jordaens étudie la vie réelle, l’homme tel qu’il est; il lit sur son visage comme dans un livre ouvert ce qui se passe en son être et il traduit ce qu’il a observé avec la même facilité et la même précision. Ses satyres égrillards, son fou narquois, son Bacchus réjoui, son monarque bon vivant, ses pharisiens hypocrites ou rancuniers, tout ce monde de gaillards exhilarants et tonitruants, entreprenants et turbulents, sont dessinés d’après nature et revivent dans ses toiles la vie qu’il avait saisie en eux. Le goût de Jordaens demeure toujours moins épuré, moins raffiné et moins civilisé, mais ce manque de convenances lui laissait aussi une plus grande crânerie, plus de franchise, plus de variété. Durant la seconde partie de sa carrière, à l’exemple de Rubens, il prêtera une allure plus élégante à ses personnages mais il demeurera toujours un peintre de la vie expansive, débridée et quotidienne.
De son manque de finesse résulte aussi une inconsistance qui ne le fait tomber que trop souvent de la plus exquise recherche dans la plus grossière négligence et de l’observation la plus pénétrante, de l’interprétation la plus minutieuse dans l’improvisation la plus lâchée et dans de triviales bambochades. Mais il a conservé toute sa vie sa prodigieuse énergie et il avait beau tomber très bas il se relevait aussitôt à la hauteur d’où il avait dégringolé. A son époque, d’ailleurs, les artistes n’étaient par si fiers et le public si intolérant que de nos jours: un peintre de grand renom pouvait produire maint ouvrage indigne de lui sans compromettre sa réputation. Les aristocrates de l’art, Rubens, van Dyck, et même Teniers, étaient plus réservés que Jordaens; celui-ci était un démocrate de l’art, il lui arriva même de l’être trop. Mais quelque inégal qu’il se montrât, quelque indigne qu’il fût parfois de son talent, il demeure toujours lui-même et s’il ne prend pas toujours la route la plus belle et la plus recommandable, du moins suit-il sa propre voie et ne marche-t-il sur les talons de personne.
Les élèves de Jordaens. — La déclaration de Gerbier nous apprend combien Jordaens était hautement estimé des connaisseurs et des amateurs. Une autre preuve de la renommée qu’il s’était acquise nous est fournie par le grand nombre de ses élèves. Le 11 Août 1641 il en compte une demi-douzaine, dont aucun n’est mentionné dans les „Liggeren” ou registres de la gilde de Saint-Luc, mais qui apprirent tous „ l’art de peindre dans la maison du seigneur Jacques Jordaens.” (1) C’étaient Jean de Bruyn, âgé de vingt-et-un ans ; Henri Wilden et Henri Kerstens, tous deux âgés de vingt ans; Daniel Verbraken et Jean-Baptiste Huybrechts, âgés de dix-neuf ans et J. B. van den Broeck qui en avait dix-huit. Il y a lieu de constater que c’est la seconde fois qu’il se produit d’importantes lacunes dans les registres de la gilde de Saint-Luc au sujet de circonstances notoires de la carrière de Jordaens; en 1621 on négligea de mentionner son doyennat et voilà qu’à présent on omet de nous citer six de ses élèves. Les deux faits attestent que, s’il y a lieu de nous fier en général à l’exactitude des livres officiels de ces gildes de peintres, ceux-ci, loin d’être complets et de représenter des documents irrécusables, laissent encore beaucoup à désirer.
(1) de Const van schilderen ten huys van Signor Jacques Jordaens leerden. (F. JOS. VAN DEN BRANDEN. Geschiedenis der Aniwerpsche Schilderschool. Bladz. 817).