‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 142 · LE MARIAGE DE JORDAENS ET SES ENFANTS · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE JORDAENS ET SES ENFANTS

laquelle se trouve une date remonte à 1618. Jordaens avait alors 24 à 25 ans et ce qu’il peignit à cet âge n’appartient certes pas à sa première production. Au surplus les deux tableaux dont il s’agit diffèrent à tel point l’un de l’autre, qu’il serait impossible d’y trouver à se renseigner le moins du monde sur la manière du maître qui lui apprit à peindre de cette façon. S’il est fort probable qu’Adam van Noort exerça une influence sur Jordaens, il est impossible de déterminer exactement en quoi consistait cette influence. L’élève incontestablement faisait grand cas de son maître, il passa une grande partie de sa vie avec lui; la superbe et vénérable tête de vieillard d’Adam van Noort lui fournit par la suite un de ses modèles favoris, de sorte que ce ne furent pas seulement des liens de famille qui réunirent les deux hommes, mais une vive sympathie et une réelle vénération du cadet pour son aîné.

Le mariage de Jordaens, ses enfants, sa première demeure. — Lorsque Jordaens entra chez Adam van Noort, celui-ci demeurait dans la rue Everdy. 11 avait cinq enfants: Jean, Cathérine, Anna, Elisabeth et Adam. (1) Catherine, l’aînée des filles, fut baptisée le 21 août 1589 et quoiqu’elle eût environ quatre ans de plus que Jordaens celui-ci s’éprit d’elle et ils devinrent mari et femme. Le mariage fut célébré dans l’église Notre Dame le 15 mai 1616, quatre jours avant que le fiancé eût atteint sa vingt quatrième année. Trois enfants naquirent de cette union, tous trois furent baptisés dans la même église que leurs parents: Elisabeth, le 26 juin 1617, Jacques, le 2 juillet 1625 et Anne Catherine le 23 octobre 1629. La cadette épousa Jan Wierts, un Anversois de naissance, qui faisait encore son droit en 1640, à Louvain et qui se fixa plus tard à La Haye oû il remplit les fonctions de président du conseil du Brabant. Le jeune Jacques devint peintre comme son père. On ne trouve rien qui le concerne ni dans les registres de la gilde de Saint Luc, ni dans n’importe quel autre document; il mourut sans doute prématurément. La seule trace que nous ayons trouvée de lui est un tableau du musée d’Amiens, représentant L'apparition de Jésus comme Jardinier à Marie Madeleine et signé J. Jor. junior 1650. Jordaens fit un dessin du même sujet, appartenant à M. Fairfax Murray à Londres. Les personnages et les attitudes sont les mêmes, mais dans l’œuvre du père la conception et l’exécution accusent plus de souplesse et sont imprégnées de plus de réalisme. L’arrière plan est pris par des bouquets d’arbres et l’entrée d’une maison en pierre de taille. L’œuvre du fils est plus académique et plus banale aussi. Elisabeth demeura auprès de son père jusqu’à la fin de sa vie et elle mourut, sans avoir été mariée, le même jour que lui, le 18 octobre 1678.

Après son mariage Jordaens alla demeurer avec ses parents ou dans leur voisinage. En 1618, nous les trouvons mentionnés tous deux sur le rôle d’enterrement de Jean Moretus, décédé le 11 mars de cette année: „Adam van Noort ende behoudsone Everdystraat” (2) (Adam van Noort et son gendre rue Everdy). Le beau père possédait dans ladite rue deux maisons à porte cochère, jardin et dépendances, qu’il avait achetées en 1598 et qu’il revendit en 1622. Le 15 janvier 1618, Jordaens et sa jeune femme achetèrent une propriété située dans la partie orientale de la rue Haute, proche de celle du négociant Bakx et comprenant une grande maison de derrière avec cour et entrée par la porte cochère. Adam van Noort prit une hypothèque de 2000 florins sur cet immeuble. (3) Jordaens et sa femme transportèrent

(1) P. GÉNARD. — Album der Lucasgilde, p. 129.

(2) Archives du Musée Plantin-Moretus. Dans ces archives sont conservées les listes des noms des parents et amis à qui était notifié le décès d’un membre de la famille.

(3) F. Jos. VAN DEN BRANDEN. — Ouvrage précité. P. 816.

JORDAENS, PEINTRE À LA DÉTREMPE

leurs pénates dans cette maison où le beau père les rejoignit plus tard. Le rôle d’enterrement de Melchior Moretus mentionne van Noort comme habitant chez son gendre dans la rue Haute.

Jordaens, peintre a la détrempe. — En 1615, l’année avant son mariage Jordaens fut admis comme maître libre dans la gilde de Saint Luc dont les registres le qualifient de „Waterschilder”. 11 faut en conclure que notre artiste peignait à la détrempe. Le maître dont le nom suit le sien, Matheus Matheusen, est intitulé de même. En 1610 ou admit deux autres peintres à la détrempe, Alexandre Adriaensen et Matheus de Peuter. En 1610 et en 1613, on inscrit deux „doeckschilders” appellation synonyme de „waterschilder”. Parmi les nombreux élèves d’Adam van Noort Jordaens est le seul qui soit appelé waterschilder; l’atelier de son maître n’aurait donc été fréquenté qu’exceptionellement par ce genre de peintres.

Van Mander nous fournit quelques particularités sur ces peintres à la détrempe. Parlant de Pierre Vlerick, né à Courtrai en 1539, il dit, en un flamand archaïque que nous transposons de notre mieux, que „son père lui voyant des dispositions pour les arts «graphiques, le mit en apprentissage chez un Water-verwe Schilder en dehors de la porte „de Tournai, nommé Willem Snellaert, lequel était un peu plus fort dans son art que les «autres peintres de toiles (doeckschilders) très nombreux dans la ville et assez vulgaires”. Après diverses aventures Pierre arriva certain dimanche ou autre jour férié aux portes de Malines et s’étant assis au bord de la grand route pour se reposer il se mit à pleurer en se sachant sans ressources. Des passants lui demandèrent la cause de ses larmes et lui posèrent d’autres questions encore, notamment s’il connaissait quelque métier. Pierre leur répondit qu’il était peintre. «Or, comme il y avait à Malines beaucoup de ces peintres à «la détrempe (Water-verwers), il fut emmené par quelques amis de ceux-ci. Ils procédaient «de telle façon que chaque toile passait par plusieurs mains, l’un faisait les visages et les «mains, l’autre les vêtements ou les paysages; quant à Pierre il fut chargé de peindre les «compartiments dans lesquels on mettait les inscriptions”. (1) Dans sa biographie de Hans Bol. Van Mander rapporte encore qu’à l’époque dont il s’agit il y avait bien à Malines 150 doekschilders ou waterverfschilders. (2)

Le jeune Constantin Huygens, secrétaire du prince d’Orange, plus tard Guillaume 111, nous fournit aussi divers renseignements sur les peintres à la détrempe. 11 écrit dans son journal, sous la date du 3 août 1675: «Le comte de Hornes nous montra quelques tapis- «series peintes à la détrempe où les contours des figures étaient imprimés avec des plaques «de bois; elles faisaient beaucoup d’effet, mais elles ne résistent pas à l’eau où à l’humi- „dité.” (3) Le 16 juin 1677, Huygens, se trouvant à Anvers, note encore: «Le prince d’Orange «m’envoya voir les patrons d’une œuvre que Rubens avait exécutée pour l’empereur; «c’étaient des chasses fort bien peintes à la détrempe. Les pièces au nombre de sept «mesuraient, chacune, environ neuf aunes”. Constant Huygens se trompe en affirmant que Rubens aît jamais peint des chasses à la détrempe ou de toute autre façon pour le compte de l’empereur; mais il est probable qu’il existait des patrons de cette espèce et qu’on les peignait parfois sur toile en imprimant les figures à l’aide de bois. 11 arrivait même qu’on

(1) VAN Mander. — Het Schilder-boeck, 1618, 1676.

(2) Id. Id. 177a.

(3) Le journal de Constantin Huygens fils, durant les campagnes des années 1673, 1675, 1677 et 1678. Publications du Historisch Genootschap. Utrecht 1881. P. 51.

JORDAENS, PEINTRE À LA DÉTREMPE

les peignît sur papier. Il résulte de la description des patrons expédiés le 5 juillet 1651 à Hambourg par le négociant en tapisseries anversois François Smits, que Jordaens peignit semblabes patrons: „et sur deux pièces de patrons en papier, représentant des chevaux „(van actiën van peerden) peints par Jordaens, le premier grand de huit rolles et l’autre „de neuf rolles; h raison de six cents florins la pièce ”• (1)

Jordaens n’est pas appelé waterverfschilder seulement dans les registres de la gilde de

L’ADORATION DES BERGERS — Dessin (British Muséum, Londres).

Saint-Luc. Sandraert après avoir mentionné une couple de ses premiers ouvrages poursuit en ces termes: „ Cel les-ci et d’autres excellentes œuvres excitèrent la jalousie du très célèbre „Rubens, lequel constatait combien cet artiste (Jordaens) se rapprochait de lui au point même „de le surpasser en naturel et en vérité, si bien que leurs œuvres à tous deux étaient «souvent comparées entre elles et que si celles de Rubens étaient d’une invention et „d’une fantaisie plus riches, on reconnaissait à celles de Jordaens une meilleure facture „et plus de naturel. Néanmoins tous deux étant des hommes très intelligents continuèrent „à vivre en bonne amitié, chacun s’efforçant d’étendre le champ de ses connaissances.

(1) F. JOS. VAN DEN Branden. — P. 827 de l’ouvrage précité.

JORDAENS, PEINTRE À LA DÉTREMPE

«On prétend toutefois que Rubens, envieux des dons naturels de Jordaens comme peintre „à l’huile et ayant voulu les lui faire perdre, imagina de faire peindre par Jordaens, à la «détrempe, sur papier, les grandes tapisseries qui lui avaient été commandées par le roi «d’Espagne. Les tisserands auraient travaillé d’après ces patrons esquissés d’abord en petites «grisailles par Rubens. A la vérité Jordaens exécuta merveilleusement ces cartons à l’aquarelle, «mais l’emploi prolongé de ce procédé affaiblit considérablement ses dons naturels et tant «prisés de peintre à l’huile, genre dans lequel il avait excellé. Il en advient ainsi de tous «ceux qui peignent beaucoup la fresque, à la détrempe, ou en miniature, à la gouache et «à l’aquarelle; en s’adonnant à ce genre, si d’aventure ils peignent de nouveau à l’huile, leur «couleur se réduit cà la froideur et à la maigreur de l’aquarelle. Jordaens en souffrit beaucoup «par la suite”. (1)

Ces lignes furent écrites en 1671 lorsque Jordaens était âgé de 78 ans. Les tapisseries en question, peintes par Rubens pour le roi d’Espagne, sont certes les Métamorphoses d’Ovide qui furent achevées en 1637 par Rubens et ses élèves. Rubens peignit les esqnisses à la couleur, avec ses élèves il transporta ensuite ces compositions sur la toile.

Jamais la série ne fut traitée en tapisseries, mais elle servit sous forme de tableaux à la décoration de la Torre de la Parada. Jordaens perdit tout aussi peu ses dons de peintre à l’huile, après 1637, qu’il collabora aux Métamorphoses de Rubens. 11 n’y a à retenir de l’historiette ci-dessus que cette particularité qu’à la fin de la carrière de Jordaens on se rappelait encore le genre de peinture dans lequel il avait débuté. Cette tradition jointe à cette circonstance qu’après 1660 sa couleur dégénéra souvent en un ton sourd et sombre, aura fait naître la légende complaisamment

reprise par Sandrart qui se trouvait cependant en position d’être mieux informé.

Jordaens ne peignit donc point de cartons pour le roi d’Espagne. Cela ne veut pas dire qu’il n’exécuta jamais pareil genre de peinture. Nous reviendrons plus loin sur quelques cartons peints par lui. Constatons, en attendant, que François Mois — dans un de ses manuscrits se rapportant aux peintres d’Anvers et utilisés par Kramm — nous apprend que quelques patrons de tapisseries exécutés à la détrempe par Jordaens furent vendus à Anvers vers 1770, et que ces cartons portaient le millésime 1620. (2)

Dans sa jeunesse il exécuta donc des peintures à la détrempe servant à décorer des parois ou utilisées comme patrons par des tisserands de tapisseries, et il est probable qu’il se livrait déjà à semblables travaux en 1615, lorsqu’il fut agréé comme maître dans la gilde de Saint-Luc.

Nous n’avons pas rencontré dans notre pays de pareils patrons, mais le musée patriotique

TÈTE D’homme. — Dessin (Musée de Brunswick).

(1) Joachim von Sandrart. — Teutsche Academie. II. 336.

(2) Kramm. — Leven en Werken der Hollandsche en Vlaamsche Schilders. — Article ..Jordaens”, p. 822.

JORDAENS, PEINTRE À LA DÉTREMPE

de Hanovre conserve une série de pareilles peintures. Elles datent de la fin du 17e siècle et appartiennent au couvent de Marienwerder ; elles représentent peintes, assez rudement sur une toile grossière, différents épisodes bibliques: Moïse frappant le rocher pour faire jaillir l’eau, Rebecca donnant à boire à Eliézer, Jacob luttant avec l’ange. Ces scènes sont entourées d’encadrements décoratifs comme les bordures des tapisseries de l’époque. Dans une vente à Londres en 1773 deux cartons de Jordaens à sujets folâtres, vinrent sous le marteau du commissaire priseur. En 1803, à la vente François Pauwels, à Bruxelles, se trouvait un autre carton pour tapisserie, de Jordaens, représentant l' Astronomie mesurant 3.40 sur 2.52. Ses dessins prouvent à toute évidence qu’il ne se borna pas à peindre à la détrempe dans sa jeunesse, mais qu’il pratiqua ce genre durant sa vie entière. Ces dessins sont innombrables et ce qui les distingue avantageusement de ceux de tous les autres maîtres flamands, c’est qu’ils sont rarement exécutés à la plume ou à la craie noire ou rouge, mais très souvent rehaussés de vives couleurs appliquées au pinceau. Nombre de ceux-ci ont servi de patrons pour tapis. Pour ses dessins notre peintre demeura donc un aquarelliste. Ces dessins mêmes attestent qu’à l’encontre de ce que prétendent ses biographes trop fantaisistes, jamais sa couleur ne devint froide et maigre ; au contraire, ces aquarelles se recommandant par un coloris aussi riche et aussi luxuriant que ses peintures les plus montées de ton.

On a émis l’hypothèse que la profession du père de Jordaens aurait décidé de celle qu’il choisit pour son fils. En mentionnant le paiement de sa cotisation de maître en 1615, les comptes de la gilde le nomment Jacques Jordaens, peintre, fils de marchand de toiles (lijnwatierssone)” en établissant ainsi un rapprochement entre la profession paternelle et l’art du jeune Jacques. Parmi les toiles débitées par le père il devait se trouver des tentures coloriées et le marchand aurait compté sur les pinceaux de son fils pour la peinture de celles-ci. Rien de plus possible, même de plus probable; toutefois nous ne possédons aucune preuve certaine à cet égard.

Le Christ en Croix de l’église des Dominicains à Anvers. — Le tableau de Jordaens le plus ancien de ceux sur lesquels nous possédions quelque renseignement historique est son Christ en Croix de l’église Saint Paul, l’ancienne église des Dominicains, à Anvers. Il date très probablement de 1617. Vers cette année les Dominicains commandèrent une série de quinze toiles représentant les quinze mystères du Rosaire et destinées à orner le bas-côté gauche de leur église où elles se trouvent encore. Les documents contemporains mentionnant cette commande nous font défaut, mais sur l’extérieur des volets fermant le tableau fourni par Rubens et représentant la Flagellation du Christ, on lit que cette œuvre fut exécutée en 1617. „Hanc vividam flagellati Salvatoris nostri Jesu Christi imaginera, exqnisitissima arte depictam, ecclesiae S" Pauli dicavit P. P. Rubens MDCXVII". L’œuvre ne fut revêtue de cette inscription qu’au commencement du XIXe siècle et nous ignorons à quelle source a été puisé le millésime en question; dans tous les cas celui-ci n’est pas tombé du ciel. La manière seule dont le tableau est peint, suffirait à établir qu’il remonte en effet à l’an 1617 ou aux environs de cette époque. Il est non moins certain que le tableau de van Dijck réprésentant le Portement de la Croix et qui figure à côté de celui de Rubens, appartient à la même période. Donc la date en question est confirmée par le style de ces deux œuvres; aucune autre de la série ne la contredit.

Le seul renseignement qui nous ait été légué sur la commande des mystères du Saint- Rosaire, se trouve dans les Archives de l’église Saint-Paul. L’importance en est trop grande

le christ en croix (Eglise Saint-Paul, Anvers)

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LE CHRIST EN CROIX

au point de vue de l’histoire de la peinture anversoise, pour que nous nous dispensions de la reproduire intégralement. Il en existe deux copies, remontant toutes deux à une époque ultérieure au commencement du XVIIe siècle, et identiques à quelques détails près. Voici la traduction du document dont la saveur est évidemment plus grande dans l’original flamand :

1. L’Annonciation commandée par Mous. Peeter Spronk, exécutée par Bael

(Henri van Balen), coût

2. La Visitation commandée par Pierre Bouvreij et Jean Bapt. de Vos,

exécutée par van Franck

3. La Naissance du Sauveur commandée par la demoiselle Wissekerke

exécutée par Corn, de Vos

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