‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 73 sur 142 · TABLEAUX COMMANDÉS PAR S1LVERCRON POUR CHRISTINE, REINE DE SUÈDE · texte numérisé non relu

TABLEAUX COMMANDÉS PAR S1LVERCRON POUR CHRISTINE, REINE DE SUÈDE

Christine. En effet, le Silvercron avec qui négocia Jordaens, n’était autre que Jean Philippe de Bomniaerts, correspondant suédois, plus tard Commissaire de la Suède, en Hollande, qui est renseigné en 1651-1652 comme habitant La Haye. Il était le gendre de Pierre Spierinx Silvercron, seigneur de Norsholm, qui de 1633 à 1667 fut, à La Haye, premier Conseiller de la légation suédoise et plus tard Résident pour la Suède. (1) Celui-ci était grand amateur d’art et il envoya entr’autres à sa souveraine, pour sa collection, nombre de tableaux de Gérard Dou. (2)

En 1648 Jean Philippe Silvercron était à peine âgé de 18 ans, il intervenait donc certainement en lieu et place de son père. Henri Hondius était un graveur hollandais, qui reproduisit les portraits de divers Suédois célèbres de cette époque; il fut sans doute adjoint comme conseiller au jeune Jean Philippe. Ces deux hommes se trouvant en relations directes avec la cour de Christine de Suède il y a donc lieu d’en déduire qu’ils avaient traité avec Jordaens au nom de cette princesse. Cette hypothèse est d’autant plus admissible que Christine — à ce que rapporte Sandrart — n’avait pas seulement fait décorer une salle par Jordaens, mais qu’elle le connaissait personnellement et qu’elle était en relations avec lui, ainsi que nous le tenons de sources autorisées. Déjà en 1645, alors qu’elle n’était âgée que de 19 ans, à sa demande et par l’intermédiaire de Harald Appelbom, le suédois Georges Waldou, ancien élève de Sandrart, fut placé comme élève chez Jordaens. La lettre, par laquelle elle recommande son protégé existe encore et nous en donnons la traduction ci-dessous. (3)

Nous ignorons ce que sont devenus les trente-cinq tableaux. Le connaisseur le plus autorisé des œuvres d’art qui se trouvent en Suède, M. Olof Granberg nous assure qu’ils n’arrivèrent jamais à destination et qu’en 1654, lorsque Christine quitta son pays elle ne possédait pas une seule œuvre de Jordaens.

Sur le portrait de Jordaens édité par Jean Meyssens en 1649, on lit que Jordaens „a faict les belles choses racourtantes pour le Roy de Suède”. Par ces figures en raccourcis il faut entendre évidemment des peintures pour plafonds; c’est par erreur qu’on aura écrit le „Roy de Suède” au lieu de la Reine.

Sandrart et Houbraken affirment que Jordaens peignit douze tableaux de la Passion pour le roi de Suède, Charles Gustave (1654-1660) mais ces œuvres furent certainement

(1) Dr. G. W. Kernkamp, Verslag van een onderzoek in Zweden en Noorwegen en Denemarken naar Archivalia belangrijk voor de geschiedenis van Nederland, pages 67 et passim.

(2) SANDRART, Der Teutschen Academie, page 321.

(3) CHRISTINE, par la grâce de Dieu, Reine de Suède

Notre grâce et bon plaisir en espérant en Dieu le tout-Puissant!

Nous ne voulons par vous laisser ignorer, Harald Appelbom, que nous avons recommandé, il y a quelque temps, au résident Spiring le fils de notre chef de cuisine, s'appelant Georg Waldou, pour qu’il étudie l’art de peindre en Hollande. Nous apprenons qu'il fait de bons progrès c’est pourquoi nous souhaitons qu’il y continue, afin qu’il apprenne ex fundamento l’art susdit et ainsi nous rende à l’avenir quelque service. Le résident Spiring vient de remettre son rapport concernant le dit Waldou, n’ayant pas l’occasion d’étudier à Amsterdam, où il demeure et ne pouvant pas être envoyé encore en Italie ou en d’autres pays étrangers, à cause de sa jeunesse, il (Spiring) juge convenable qu’il soit envoyé à Anvers, où il y a d'éminents peintres, surtout un qui se nomme Jordan. Cependant comme le résident Spiring habite constamment la Haye et comme l’occasion lui manque de s’entendre sur les exercices de Waldou, vous, demeurant à Amsterdam et ayant sous la main Waldou et le résident Michel Le Blon, avec lequel Spiring jusqu’ici à fréquemment échangé les lettres à ce sujet, pouvez plus facilement le faire; c’est pourquoi nous vous imposons et commandons de vous concerter avec le dit Le Blon afin que le susdit Waldou soit admis pendant deux ou trois années à s’exercer dans l’art de peindre chez le dit Jordan de telle sorte qu’il apprenne bien tout ce que lui manque encore dans les fondements de l’art se perfectionne dans les histoires grandes, petites et moyennes dans le paysage et dans toutes autres choses nécessaires. Mais comme l'art s’apprend le mieux d’après de bons et vrais originaux, qui en font concevoir et comprendre toute la théorie, il faut qu’il soit convenu avec Jordan, combien son élève lui paiera. Il faut aussi que vous traitiez de ce dont il aura besoin pour son entretien, son logis et pour toute autre chose, ainsi que pour ses études et aussi de ce dont tout d’abord il pourra avoir besoin pour s’installer chez Jordan à Anvers. Nous avons écrit là-dessus à Spiring, pour lui dire de ne manquer en cela ni à vous ni à Waldou. Et tenez le vous pour recommandé que le susdit Waldou fasse son voyage en toute sûreté, exhortez le de se garer de la religion papiste, ainsi que d’autres maux qui pourraient lui devenir funestes. L’œuvre qu’il fait sous les auspices de son maître on peut l’envoyer ici à l’occasion et successivement.

Nous vous avons chargé de cela et nous vous recommandons gracieusement à Dieu le Tout-Puissant.

Stokholm, le 19 août 1645. (Signé) CHRISTINE.

COMME CHANTAIENT LES VIEUX 143

exécutées après 1649. Nous ne savons pas non plus ce que sont devenus ces tableaux.

Nous avons déjà rapporté que Jordaens peignit pour la reine de Suède une Histoire de Psyché, sous forme de plafond, laquelle ne fut point livrée. Nous trouvons cette peinture décrite ainsi dans le catalogue des œuvres laissées par le peintre: „un grand tableau carré, avec quatre grands Tableaux obliques, servant à un Plafond pour une grande Chambre, et représentant l’Histoire de Psyché, peinte par Jordaens pour la Reine Christine de Suède, en tout d’une longueur de 24 pieds et d’une largeur de 22 pieds”. (1) Ce plafond fut vendu 15Ü florins. Comme nous l’avons déjà dit on ignore ce que cette œuvre est devenue.

Comme chantaient les Vieux. Munich. — Nous sommes mieux renseignés quant aux cinq tableaux achetés en 1646 par Martin van Langenhoven, ou du moins quant à trois desdits tableaux. Durant ces années de 1640 à 1650, Jordaens traita encore plus d’une fois son sujet favori: Les jeunes piaillent comme chantaient les vieux. Outre la version qui figure dans l’acte de vente de Martin van Langenhoven, il en est mentionné une autre que le peintre vendit en 1645 à un certain Jérôme de Lange. Le 13 décembre de cette année, les Bourgmestre et Echevins prirent connaissance d’une requête dans laquelle Jordaens les informe que Jérôme de Lange lui avait acheté „certain morceau de peinture du sujet Comme chantaient les vieux piaillent les jeunes pour la somme de cinq cents florins, pour le compte à ce qu’il disait de J. Baert, demeurant à Haerlem”. (2) Le 28 ou le 29 juin 1645 le tableau était achevé et de Lange en avait pris livraison. En décembre le tableau était encore chez celui-ci; mais quoique Jordaens l’eût invité plusieurs fois à lui en payer le prix, de Lange demeurait toujours en défaut en alléguant que Baert refusait d’accepter le tableau. Jordaens déclare ne point admettre la raison invoquée par son client, et demande au magistrat de lui faire obtenir gain de cause. (3)

Un des exemplaires de Les jeunes piaillent est daté de 1646 et représente probablement le tableau de Martin van Langenhoven. Il appartient à la Pinacothèque de Munich et se distingue de toutes les autres versions du même sujet. A première vue on croirait à un Banquet de la Fève et, en effet, si le grand-père était coiffé d’une couronne au lieu d’un bonnet de velours, et s’il n’y avait à ses côtés un petit garçon en train de chanter, le tableau concorderait absolument avec les versions connues du Roi boit. Au premier plan, assis devant la table, figure aussi le jeune lansquenet tendant une coupe de vin vers le vieil amphytrion ; celui-ci ne tient plus une feuille de papier à musique, mais bien un pot à vin; à la vérité ils chantent aussi, mais leur occupation principale consiste plutôt à boire. Derrière la table un gaillard debout, brandissant une cruche, clame à tue-tête; une délicieuse figure de femme derrière la table et tenant, elle aussi, le verre à la main, évoque la reine des Festins d’Epiphanie. A gauche un gaillard prend par le menton une appétissante commère qui ne se rebiffe pas trop. Tous les personnages suggèrent bien plus les turbulents déduits d’une Veillée des Rois que la joie paisible d’une famille chantant en chœur. Jordaens a évidemment fondu les deux sujets en un seul et a montré ses convives chantant et buvant à la fois. Son tableau pourrait s’intituler „Vive la joie!” Il n’en a jamais peint de plus animé. Les personnages n’y sont pas moins bruyants que dans une Fête des Rois, mais la scène

(1) Een groot vierkant Stuk, met vier groote schuynsche Stukken, dienende voor een Blaffon tegens de Solder van een groote Kaamer, verbeeldende de Historié van Psyché, door Jordaens geschildert voor de Koningin Christina van Sweeden, te snamen in de lengte 24 voet en breedte 22 voet.

(2) Seker stuck schilderye van het subject Soo d’oude songen soo pijpen de jonge, voor ende mits de somme van vijfi hondert gulden, voor rekeninge soo hij seyde van J. Baert, woonaehtig tôt Haerlem.

(3) Archives de la ville d’Anvers. Communiqué par M. l’archiviste F. Jos. van den Branden.

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