LE RÊVE
avec tous ses appas. Nulle part même il ne nous l’a mieux montrée qu’ici. Mais il n’a pas seulement choisi ce modèle pour l’amour des plantureuses formes d’une femme selon son cœur, il a voulu aussi se réjouir à l’éclat qui rayonne de cette chair opulente et de ce derme éblouissant. Jamais il n’offrit à notre admiration une telle splendeur de clarté, un tel trésor de teintes. Sans vergogne et sans contrainte il nous a dévoilé la merveille dont Candaule était si fier, et sur laquelle lui aussi a tenu à nous faire arrêter des regards enthousiastes. Le dos forme une masse étonnamment lumineuse se fondant avec le linge blanc que la reine porte sur le bras et alternant aussi avec les tons plus crus de ce linge. De chaudes ombres transparentes réfugiées dans les plis de la chair, du linge et dans les surfaces fuyantes des raccourcis font encore ressortir cette clarté, la rehaussent et l’avivent d’une façon plus intense. Cette appétissante créature absorbe toute la scène; son éclat rejette tout le reste dans l’ombre. Les deux hommes dans leur cachette et tout l’arrière-plan sont traités en un ton si sombre qu’ils en sont comme effacés et qu’ils perdent tout intérêt: ils ne servent plus que de repoussoir.
Il est hors de doute que ce tableau fut peint en 1646 et vendu cette année même à Martin van Langenhoven. De ses destinées ultérieures nous savons seulement qu’en 1872 il fut donné au Musée de Stockholm par le comte A. Bielke dans la famille de qui il se trouvait déjà depuis longtemps.
Jordaens ne peignit ce sujet qu’une seule fois. On rencontre, il est vrai, à la Pinacothèque de Munich une Vue de Musée (Charles Emmanuel Bizet, N°. 934) datée de 1666 et dans laquelle Jordaens a peint un groupe, Mercure, deux Muses et trois cupidons, contemplant un tableau sur lequel est représentée aussi l’aventure de Candaule, mais le groupement des héros de cette aventure est tout autre ici que dans le tableau de Stockholm et cette miniature ne prouve en rien l’existence d’un tableau de plus grand format traité de la même façon.
Le Rêve. — Le Rêve ou l’apparition nocturne, présente sous certains rapports une grande analogie avec l’histoire de Candaule. Pendant son sommeil un homme rêve d’une femme qui lui apparaît dans un nuage. Elle est complètement nue, et, de même que l’épouse de Candaule, elle est vue de dos; le devant du corps est masqué par un linge. Dans son émoi le dormeur a renversé la table de nuit; le pot de chambre et le bougeoir gisent sur le parquet. A gauche un homme et une femme assistent avec surprise à cette scène. Le premier tient une chandelle allumée éclairant en plein son visage et celui de la femme et qui projette l’ombre de sa main sur le panneau de la porte entr’ouverte. Le Musée de Schwerin possède un exemplaire de ce tableau dans lequel la femme nue peut rivaliser au point de vue de la merveilleuse peinture, avec celle de Candaule.
Une deuxième version de moindre intérêt figura dans la vente Thoré (Burger) (Paris, 1892) et dans celle de Van Hal (Anvers, 1836). En 1905, elle appartenait à M. Kleinberg de Paris, qui l’exposa à Anvers.
Arqus et Mercure. — Le troisième tableau acheté par Martin van Langenhoven est un Argus. Jordaens puisa plus d’un sujet de tableau dans l’histoire du gardien d’Io, et nous ne saurions préciser l’épisode dont il est question ici. Dans tous les cas il s’agit d’une des illustrations les plus réussies de la légende. Celle-ci est bien connue. Poussée par la jalousie, Junon, l’épouse de Jupiter, métamorphosa en génisse, lo, aimée du maître des dieux, et lui donna pour gardien Argus aux cent yeux. Jupiter chargea Mercure d’endormir