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CHAPITRE VII

Les Eaux-Fortes de Jordaens — Les Gravures d’après ses tableaux — Les tapisseries d’après ses cartons — Ses dessins — Ses esquisses

Eaux-Fortes. La Fuite en Egypte. — En 1652 Jordaens fut pris d’une rage d’aquafortiste. Il n’exécuta pas moins de sept gravures à l’eau-forte, portant ce millésime. Essayons de les décrire et de découvrir leur parenté avec ses tableaux connus.

La première est la Fuite en Egypte. La Vierge est assise sur l’âne. L’enfant dans ses bras repose la tête sur sa poitrine. Elle a la tête enveloppée d’un linge flottant d’un côté; son chapeau de paille pend dans son cou. Saint Joseph mène l’âne par une corde. Il porte sur l’épaule une sorte de scie dont le fer a la forme d’une faucille courbée à l’envers. Un panier rempli d’un attirail d’outils de charpentier est suspendu à la scie. Le groupe marche sur le spectateur.

D’un côté de la route croissent trois palmiers; d’autres arbustes à gauche. L’eau-forte est de ton gris et n’a pas suffisamment mordu. Jordaens l’a renforcée en maint endroit à la pointe sèche; c’est le cas pour la chevelure et les pieds de Marie, la tête, les mains, les jambes et la draperie de Joseph, l’échine de l’âne et maint détail encore.

La composition diffère complètement des tableaux connus traitant le même sujet et décrits plus haut (voir page 110).

LE CHRIST EN JARDINIER (Dessin, M. Fairfax Murray, Londres).

Le Christ chassant les vendeurs du temple. — Une deuxième eau-forte, traitant un sujet biblique, représente le Christ chassant les vendeurs du temple. Jordaens peignit le même sujet dans un de ses chefs-d’œuvre qui se trouve au Louvre, et qui mérite d’être décrit en premier lieu.

LE CHRIST CHASSANT LES VENDEURS DU TEMPLE

La scène se passe dans le vestibule du temple, un vaste monument de marbre avec ornements dorés, colonnes, arcades et niches. A droite une vue sur le ciel ensoleillé traversé de nuages d’argent. Jésus indigné à la vue des trafiquants et des brocanteurs lève le bras en brandissant la corde avec laquelle il va les disperser. La bande des usuriers et des mercantis est prise de panique; au milieu du tableau un changeur, hurlant de terreur, fait la culbute avec table et chaise; un autre gigotte étendu sur le dos. Une grosse paysanne, blonde et réjouie coiffée d’un chapeau de paille, un enfant sur les bras, se penche en avant pour ne rien perdre du spectacle; une bonne vieille à lunettes qui vient de retirer un coq de sa cage d’osier, ne s’en amuse pas moins; il en est de même d’une troisième paysanne serrant une jarre de cuivre dans les bras. Un paysan, au masque de satyre, empoigne un

LE CHRIST CHASSANT LES VENDEURS DU TEMPLE

âne par la tête et se démanche presque la mâchoire à force de crier; un autre, le dos nu, est accroupi par terre. A l’extrême gauche un nègre avec un âne; à droite une femme, une corbeille de fruits sur la tête, s’éloigne en riant. Près d’elle trois gaillards contemplent la scène avec curiosité et surprise; un jeune garçon se courbe pour fermer une cage. Mêlés à ces personnages: des bœufs, des moutons, des chiens, des pigeons. Vers le haut, à gauche deux prêtres assistent au spectacle; plus vers le milieu, deux autres, dans un balcon tendu d’une tapisserie rouge; plus à droite un individu juché sur le socle d’une colonne afin de bien voir.

La scène animée demeure claire, la cohue n’empêche pas de discerner la variété des gestes et des sentiments des acteurs: la terreur et l’angoisse de ceux qui sont tombés, l’inquiétude de ceux qui sont menacés, l’hilarité des femmes, la curiosité ou l’indignation

VENDEURS DU TEMPLE (Louvre).

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LE CHRIST CHASSANT LES VENDEURS DU TEMPLE

des hommes. Le Christ est particulièrement remarquable, son visage sérieux et triste n’exprime ni haine, ni violente émotion; il s’acquitte d’une mission divine, il demeure froid comme un juge qui punit les sacrilèges. Pourtant Jordaens ne se préoccupait guère d’interpréter d’une façon saisissante un épisode de l’Histoire Sainte et de pénétrer les spectateurs de la haute signification de l’acte accompli par le Sauveur. Dans cette page de l’Écriture il trouvait un texte à illustrer selon son cœur, une scène de la vie populaire avec des personnages de toutes les conditions, mais surtout des gens du peuple, donnant librement carrière à leurs impressions, des gaillards qui vocifèrent, ricanent, tempêtent et se trémoussent à corps perdu, et, mêlés à ce populaire, en guise de figurants, des animaux dont la robe et le plumage bariolés étoffent la scène; enfin, au fond, des édifices grandioses prêtant un peu de leur caractère monumental à toute l’aventure et haussant l’anecdote de la vie quotidienne, le simple faits-divers comme on dirait aujourd’hui, à la portée d’une page d’histoire. Diogène à la recherche d'un homme ou mieux „Diogène sur le marché d’Athènes” avait déjà procuré à Jordaens la matière d’un tableau où la vie populaire prenait bien plus d’importance que le geste du bon philosophe.

Le peintre traita maintes fois pareils épisodes de la Bible dans le même mode populaire, mais jamais il n’habilla sa conception avec autant d’opulence. Il répandit prodigalement sur toute la scène la chaude et caressante lumière qui fait resplendir et rayonner personnages, animaux et édifices d’un éclat merveilleux, et qui leur communique une turbulence et une allégresse inouïes. La vivacité des couleurs enchérit encore sur la gaîté de ces accents: la draperie rouge du Christ, la chemise blanche et la robe rouge de la femme à la corbeille de fruits; les personnages de droite avec leurs draperies grise, blanche et jaune, les chairs nues à gauche. Des ombres légères et transparentes se glissent parmi tous ces éléments, leurs caresses enveloppent les personnages et elles introduisent des nuances et des dégradations dans toute cette splendeur, n’en dissumulant aucun détail, les faisant tous ressortir au contraire. Le Christ en robe d’un bleu d’ardoise et enveloppé d’une ombre grise assez opaque, et avec lui le marchand qui s’étale par terre dans un ton sombre divisent les deux grands groupes lumineux remplissant la toile de chaque côté. Constatons que Jordaens place fréquemment ces personnages d’un gris bleuâtre ou d’un vert sombre au milieu de ses grandes compositions et que nous retrouvons semblables figures dans le roi nègre de l’Adoration des Mages à Dixinude et dans Jésus parmi les docteurs de la Loi du Musée de Mayence.

Le moelleux de la peinture me fait supposer que le tableau est antérieur à l’année 1652; je le rangerais parmi ceux peints entre 1641 et 1650. 11 règne encore une certaine recherche dans les effets de lumière, surtout dans la lueur maussade baignant le Christ et la paysame à la jarre de cuivre et à l’enfant éploré. Mais pour ces quelques figures tourmentées combien de saines et d’exubérantes! La commère réjouie avec la corbeille de fruits sur la tête, le vieillard attentif drapé de jaune clair, à droite, la vieille aux poules, les prêtres là-haut, sont autant de chefs-d’œuvre. J’ai été frappé par l’identité presque complète existant entre le personnage qui tombe par terre et le Calvin du Jugement Dernier qui se trouve à quelques pas de là dans le même salle.

Pour son eau-forte Jordaens a considérablement simplifié la scène. Le motif principal et la plupart des groupes s’y retrouvent; mais presque aucun personage n’est le même. Le Christ agit avec plus de vigueur; il se penche pour mieux atteindre ses victimes et il renverse même la table d’un changeur. Un marchand cherche anxieusement à garer son panier contenant des canards; un couple d’autres s’inquiètent de leurs moutons et de leurs chèvres;

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