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CHAPITRE VIII

Tableaux datés — Les peintures à l’Hotel de ville d’Amsterdam, au Tribunal de Hulst, à la Gilde de Saint-Luc d’Anvers — Autres œuvres de cette époque

Après son travail grandiose de 1652 Jordaens se livre de nouveau à sa production ordinaire. Il avait cinquante-neuf ans lorsqu’il eut achevé les peintures de la Maison du Bois, mais il était encore dans toute la force du talent et durant les douze ans qu’embrassera ce chapitre, ses facultés se maintiennent dans toute leur vigueur et, pour produire des chefs-d’œuvre, il n’a qu’à le vouloir. Malheureusement on s’aperçoit qu’il ne le veut pas toujours et vers la fin de cette période, le maître, toujours éminent, donne plus

d’une fois des signes de négligence, sinon de décadence.

L’Adoration des Bergers. — Nous connaissons trois de ses œuvres portant le millésime 1653. La première Y Adoration des Bergers du Musée de Francfort, est un petit tableau d’intérêt secondaire. Nous voilà loin de la calme scène domestique peinte par Jordaens en 1618. Au lieu de nous trouver en présence d’un groupe compact de braves gens, en communion de vie et de sentiment, nous assistons ici à une scène tumultueuse qui a l’air de se passer plutôt sur une place publique que dans la paisible étable de Bethléem. Marie assise à gauche, l’Enfant dans son giron, le montre aux Bergers. Une vieille femme, penchée sur le nourrisson, le contemple surprise et ravie. Derrière elle un vieux jette les bras au ciel et se presse en avant pour mieux voir; un second personnage, drapé dans un manteau, se penche pour contempler l’Enfant, quatre autres dont l’un muni d’une cornemuse et deux tenant leur houlette, se bousculent à l’entrée pour prendre leur part du spectacle. A l’avant-plan une femme agenouillée ayant un enfant auprès d’elle, présente une tasse de lait à la Vierge; un jeune garçon tire un canard d’une cage pour l'offrir à la mère du Sauveur. Joseph, seul, demeure

L’ADORATION DES BERGERS (Musée, Francfort).

l’adoration des bergers

impassible et assiste avec flegme à cette scène. Le tableau est signé: J. Jor. fec. 1653.

Cette œuvre a terriblement souffert et donne à peine une idée de la peinture de Jordaens. On reconnaît tout au plus que le ton brun dominait. Le bleu pâle du manteau de Marie est réussi. Drapée dans cette étoffe claire, avec son enfant nu posé sur un linge blanc, elle forme un foyer de lumière. Le tablier bleu de la vieille et la robe rouge de la jeune bergère ressortent à côté d’elle. Le reste: les hommes, la charpente et le sol sont brun clair.

Une deuxième Adoration des Bergers du Musée de Lyon, provenant de l’Hospice des Incurables à Liège, présente maint point de contact avec le tableau précédent. Celui-ci est en largeur, celui de Lyon est en hauteur. Ici la Sainte Vierge occupe le milieu du tableau et elle montre aux bergers le petit Enfant qu’elle tient debout dans son giron. Elle porte la même draperie bleue que dans le tableau de Francfort. A quelques variantes près on retrouve ici la bergère avec son enfant, agenouillée et offrant une tasse de lait à la Vierge et le jeune

paysan qui retire une volaille — cette fois c’est un pigeon — du panier. Joseph demeure aussi flegmatique que dans l’autre tableau; une vieille tend les mains vers l’Enfant; le vieux berger à la cornemuse est à gauche et un autre est assis à côté de lui; à droite un jeune pasteur appuyé sur sa houlette rappelle l’attitude de celui du tableau de Stockholm; derrière lui s’aperçoivent encore deux autres jeunes figures. Sur le sol un agneau, les pattes liées, et un grand chien; plus haut, à gauche, le bœuf et l’âne; dans le ciel un vol d’anges.

Le tableau est peint en une couleur brune transparente et cotonneuse; tout est estompé, à l’exception de Marie, qui se détache vigoureusement dans sa robe d’un bleu éblouissant sur le cotonneux des autres personnages, et qui représente une figure bien séduisante. Telle qu’elle trône entourée de tous les autres personnages, les regards et les mains tendus vers elle, on dirait d’une apothéose de la Vierge-Mère. A en juger par la manière et aussi par la concordance de certains personnages avec d’autres déjà vus, il y a lieu d’en conclure que le tableau de Lyon est antérieur de quelques années à celui de Francfort.

Le Musée d’Anvers possède un troisième exemplaire du même sujet, un tableau de plus grand format, peint dans le même mode que le précédent, et probablement de la même époque que le tableau de Francfort. La Vierge y ressemble étonnamment à celle de ce dernier tableau.

Ici une bergère s’agenouille aussi devant Marie, elle lui présente un canard d’une main et appuie l’autre sur la corbeille à terre; elle tient auprès d’elle son enfant qui porte une cage à oiseaux sur l’épaule; derrière cette femme sont un jeune pasteur appuyé sur sa houlette, un vieux berger et une paysanne portant un pot à lait sur la tête. Joseph se tient à gauche et soulève son bonnet. Des anges planent dans le ciel. A droite un grand chien, à gauche l’âne, au fond le bœuf.

L’ADORATION DES BERGERS (Musée, Lyon).

l’adoration des bergers (Musée d’Anvers)

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l’adoration des bergers

La scène est bien plus calme que les deux précédentes, et respire la fraîcheur et la joie naïve d’une pastorale. La peinture est claire, radieuse de ton, surprenante de jeunesse, inondée d’effluves printanières et de lumière matinale. La Vierge porte un manteau bleu et une robe rouge, l’Enfant est étendu tout nu sur du linge blanc étalé sur ses genoux; la jeune bergère agenouillée devant elle est vêtue de linge blanc, elle porte une robe rouge, un tablier bleu; son fils porte une petite robe jaune; de légers nuages chaudement teintés planent dans l’air. Les anges dans le ciel, les hommes sur la terre, la verdure naissante

l’adoration DES BERGERS (Jonkheer W. Six, Amsterdam).

dans le paysage, tout semble jubiler en apprenant la bonne nouvelle. Le tableau provient de l’ancien palais épiscopal d’Anvers.

Le Musée de Grenoble possède une quatrième version du même sujet. A gauche est assise Marie tenant dans ses bras l’Enfant emmailloté de langes. Derrière elle s’accroupit un jeune berger et se tient Saint Joseph. A droite divers pasteurs; l’un souffle sur les braises d’un réchaud, un autre tient une lanterne allumée. Des canards sont déposés aux pieds de Marie. Deux anges planent dans la nue. Le tableau est signé J. Jordaens fecit. Il est tout à fait dans la manière de Rubens, autant sous le rapport de la couleur que sous celui de

SUZANNE

la composition, et s’il ne portait la signature de Jordaens, on hésiterait à le lui attribuer. 11 se trouvait autrefois dans l’église des chanoinesses régulières de Saint-Augustin à Courtrai et il fut emporté à Paris lors de la Révolution. Napoléon en fit don au Musée de Grenoble.

Un cinquième tableau, probablement de la même époque que celui de Francfort et appartenant au jonkheer W. Six d’Amsterdam, est le plus parfaite de toutes ces versions de Y Adoration des Bergers. L’action est fort paisible. Des deux côtés de Marie qui occupe le centre du tableau, en train d’allaiter son nourrisson, sont groupés des bergers et des bergères, contemplant la mère et l’enfant avec une curiosité attendrie. A droite quatre hommes et un enfant; à gauche trois hommes dont l’un appuyé sur une jarre à lait; plus loin une femme tenant un enfant par la main et une cage à poulets sur la tête. A droite un des hommes s’accroupit pour prendre un agneau qu’il offrira à Marie. Tout le tableau est imprégné d’une ardeur intense, moelleuse et discrète dans le fond, brûlante sur le devant. Les figures des pasteurs sont brossées très largement; la Vierge est une adorable jeune mère; le jeune berger appuyé sur sa cruche à lait, une merveille de couleur, avec sa camisole rouge, sa culotte jaune, ses mollets nus. Tout le tableau représente un jeu luxuriant de tons chauds et d’ombres transparentes non moins chaudes.

Le catalogue de la vente des œuvres laissées par Jordaens (No. 32) mentionne : „L’étable de Bethléem avec diverses figures”. Dans d’autres ventes apparaissent encore des versions du même sujet. Parthey en signale une dans le château Roland Fahne, signée J. J. F. 1649.

Suzanne. — Le deuxième tableau daté de 1653 est la Suzanne et les deux vieillards du Musée de Copenhague. Jordaens peignit ce sujet à plusieurs reprises et sans doute avec une certaine prédilection; chaque fois il le présentait sous une nouvelle forme. Il faisait ressortir en en accentuant toute la frénésie, la convoitise brutale que la vue de l’opulente nudité d’une jeune femme excite en de vieux libertins. La brûlante luxure peinte sur le visage répugnant des deux paillards contraste avec les formes plantureuses et le calme ou la surprise de la baigneuse. Dans le tableau de Copenhague Jordaens considère l’aventure au point de vue le moins dramatique, il en montre presque le côté burlesque. Suzanne, une commère du plus respectable embonpoint, est penchée un pied dans l’eau, l’autre, qu’elle est en train de laver, sur le bord de la baignoire. Les deux céladons se tiennent derrière elle. L’un, au nez crochu, au menton en galoche, à la bouche édentée mais ouverte toute large par un rire égrillard, aux petits yeux vairons, le type d’un vieux satyre, a enjambé la muraille basse séparant la chambre de bain du jardin et a tendu avidement sa main vers le dos potelé qui s’arrondit et s’étale à ses yeux dans toute sa radieuse nudité; l’autre, un gros gourmand, dont les joues mafflues dévalent leur graisse jusque dans le cou, porte aussi une main vers tous ces appas et fait de l’autre main un geste avertisseur. Tous deux se réjouissent de l’aubaine, ricanent affriolés et vont tenter l’entreprise. Quant à elle, l’opulente commère, elle ne semble s’inquiéter que médiocrement du danger qui la menace; elle détourne à peine la tête pour voir qui sont ces intrus et en avisant ces vieux boucs ce n’est pas une expression de frayeur mais bien un sourire de mépris qui paraît sur son visage; elle semble trouver l’aventure plutôt comique que critique. Seul son petit chien s’irrite de cette surprise et accueille les envahisseurs par des aboiements furieux. L’étoffage du tableau contribue à la jovialité de la scène; une fontaine de métal doré et richement ciselée alimente la baignoire; une grande amphore encore plus précieuse et un flacon de toilette plus petit sont placés de l’autre côté; les bijoux de Suzanne gisent sur le parquet; au dehors s’aperçoit le feuillage des arbres. Les chairs des vieux sont d’un ton roussâtre présentant des ombres brunes et

SUZANNE

des reflets cuivrés; Suzanne est vue en pleine lumière et représente un merveilleux et friand morceau de chair féminine mais aussi un prestigieux morceau de peinture. Ce tableau se trouvait déjà en 1690 au Palais Royal de Copenhague.

La Suzanne du Musée de Bruxelles nous offre une autre version de la même aventure. Les deux vieux ont escaladé le mur; l’un a soulevé, arraché et ramené à lui le peignoir dans lequel la baigneuse s’était enveloppée; l’autre l’a déjà enlacée dans ses bras et il penche avidement son vilain museau vers la belle. Elle est assise sur un petit monticule, les jambes croisées et elle porte ses mains à sa poitrine pour protéger ses seins. Elle n’est plus aussi rassurée sur le dénouement de l’aventure et elle lève un visage terrifié et anxieux vers le plus entreprenant des deux intrus, tandis qu’elle se contracte le plus possible afin de soustraire sa nudité à leurs attouchements. Le petit chien est intervenu et il retient entre les dents la draperie qu’un des drôles a retirée. Ce tableau est certainement de la même époque que celui de Copenhague: Suzanne est la même; les vieux paillards, l’un nu-tête, l’autre coiffé d’un bonnet de velours, sont les mêmes aussi, sauf que cette fois ils sont barbus et qu’ils étaient glabres l’autre fois; le petit chien n’a pas changé non plus. L’étoffage n’est pas moins précieux que celui de l’autre tableau, quoique les accessoires soient différents: à gauche une fontaine avec dauphin et cupidon sculptés, un paon sur le socle d’une colonne, une aiguière et un bassin précieux sur le parquet.

Sous le rapport de la facture ce tableau est encore

plus beau que le premier. Il SUZANNE et les DEUX vieillards (Musée, Copenhague).

représente une scène de brutale luxure et de vérité implacable: Suzanne est la femme plantureuse, désirable; les deux vieux sont des incarnations de la sensualité la plus grossière. Celui qui se penche vers Suzanne a le crâne dénudé, une vilaine barbe grisonnante, la peau ridée et mouchetée, des yeux pétillants et polissons. Celui de droite a l’air plus convenable, mais ses grosses lèvres, ses grasses joues tombantes laissent transparaître l’instinct bestial à travers ses dehors patriarcaux.

L’œuvre se recommande surtout par son éclatant coloris. La masse charnue de Suzanne, sa chevelure roussâtre, sa draperie rouge et les taches rouge foncé dans le vêtement des vieux; leurs museaux luisants et allumés; le linge blanc soulevé par l’un; la splendeur de la queue de paon qui fait l’effet d’une ruisselante cascade de pierreries entre l’Amour de marbre et l’aiguière d’or, opèrent prestigieusement. La peinture est grasse, surtout dans les visages des vieillards, modelés d’ombres et de lumières avec force plis et nodosités. Ce tableau représente un superbe échantillon de la manière de Jordaens à cette époque; de vigoureux morceaux de couleur, la pleine lumière à côté d’ombres accusées; l’époque de la délicatesse vaporeuse et onctueuse est passée; celle de la force fougueuse et de l’éclat

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prodigue a commencé. Le dessin trahit le souci de la vérité, dans l’observation du caractère et de l’attitude. On est frappé par l’expression accusée des visages. Cette œuvre parut dans la vente de M,ne Gentil de Chavagnie (Paris, 1854), V. L. et Charles van den Berghe

SUZANNE ET les VIEILLARDS (Collection Franck-Chauveau, Paris).

(Bruxelles, 1858), Gheldoff (Bruxelles, 1863). Elle fut achetée en 1895 à Mme Arthur Stevens.

En 1902 nous rencontrâmes un second exemplaire de la main de Jordaens, de la même composition et de la même valeur, chez M. De Kuyper, marchand de tableaux à Bruxelles. I! appartient actuellement à M. Franck-Chauveau, de Paris, et quoiqu’il rende fidèlement la

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version précédente, il ne s’agit pas d’une copie mais d’un autre chef-d’œuvre de la main de Jordaens.

Le Musée de Vérone possède une troisième version du même sujet, mais probablement d’une époque antérieure. Les vieux sont de geste moins brutal et de dehors moins répugnants. Suzanne, jeune et séduisante, ressemble à la Syrinx du Musée de Bruxelles et fut peinte sans doute à la même époque; les formes sont moins plantureuses que celles des précédentes Suzanne, la peinture plus ferme et plus dure. Tout indique une œuvre exécutée vers 1630. Suzanne, accroupie sur le bord de la baignoire, regarde les vieillards d’un air anxieux; devant elle la riche aiguière est renversée dans le bassin et le petit chien montre rageusement les dents aux intrus. L’un d’eux, à la chevelure et à la barbe touffues, se penche vers Suzanne et lui met la main sur l’épaule avec le geste de vouloir l’entraîner au dehors; l’autre qui a ramené le peignoir à lui, avertit ou menace la jeune femme du doigt. Il y a beaucoup moins de passion, de vie et de caractère dans ces personnages que dans ceux des versions ultérieures mais l’étoffage est tout aussi opulent. La fontaine est décorée d’un enfant et d’un amour. Un paon surmonte ce groupe. Un autre paon perche sur le socle d’une colonne.

Une corbeille de fruits est posée sur le bord d’une balustrade. Ce tableau parut dans les ventes de Proli (Anvers, 1785) et Robit (Paris,

La Mission des Carmélites.— Un troisième tableau de l’année 1653 est la Mission des Carmélites de Syrie en Europe; du moins Gérard rapporte que ce tableau fut peint en 1653, sans mentionner la source dans laquelle il puise ce renseignement. L’œuvre fut peinte pour l’église des Carmélites chaussées à Anvers. Descamps rapporte qu’elle représente les religieuses de cet ordre recevant du pape la bulle qui les autorise à fonder des couvents en Europe. Nous ignorons ce que ce tableau est devenu.

Saint Charles Borromée. — En 1655 Jordaens peignit un tableau d’autel pour la chapelle de Saint-Charles Borromée à l’église Saint-Jacques d’Anvers. Cette chapelle fut fondée par Jacques-Antoine Carenna, ancien aumônier de la ville, originaire de Milan. Cette dernière circonstance explique pourquoi il choisit comme patron de cette chapelle, l’archevêque de Milan qui fut canonisé en 1610. La chapelle fut achevée en 1656 et le donateur et les siens y furent enterrés dans le cours du XVIIe siècle.

SUZANNE ET LES VIEILLARDS (Musée de Vérone).

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