LE JUGEMENT DERNIER
des formes plus brutales, dans des tons plus sombres, dans des compositions plus frustes, et il produira de cette façon quantité d’œuvres inférieures parmi les chefs-d’œuvre qu’il continuera cà créer jusqu’en ses dernières années.
Le Jugement dernier. — Le Jugement dernier du Louvre date de 1658. Ce tableau fut proscrit durant plusieurs années des salles du Musée et relégué dans les magasins, mais il a été rendu à la lumière en 1900, lorsqu’on gagna de la place par l’installation de la salle Rubens. En même temps que ce tableau revenait an jour, les autres œuvres du maître furent présentées dans un éclairage plus favorable; rien ne prouve mieux l’estime croissante dont Jordaens bénéficie depuis quelques années. Le Jugement dernier nous montre Jésus trônant dans les nues; au-dessus de lui le Saint-Esprit et la Croix planent dans une gloire éblouissante; à gauche, la Vierge et des Saints; à droite Moïse, Aaron et les prophètes de l’Ancien Testament. Sous les pieds du Christ est tendu une sorte d’arc-en-ciel supportant un ange tenant les rôles du jugement et deux autres embouchant de doubles trompettes. Au milieu de cet arc-en-ciel fulmine la foudre. A gauche, c’est l’ascension des bienheureux: hommes et femmes tout nus sont accueillis par les anges qui les aident à monter; parmi eux on remarque un nègre. A droite les damnés sont foudroyés et entraînés dans l’abîme par des diables, des dragons et par la mort, à moins qu’ils ne s’écroulent par leur propre poids. Parmi eux se trouvent l’homme et la femme outrageusement gros de la Chute des Réprouvés de Rubens, avec cette différence que Jordaens nous les montre de face. Un homme vêtu se trouve au nombre de ces foudroyés; il porte une tunique noire, une culotte rouge et des bas blancs, il tient des livres avec lesquels il culbute la tête en avant dans la géhenne; ce personnage a les traits du réformateur Calvin. En bas à droite on aperçoit le dragon à sept têtes dans la fournaise, à gauche et au milieu les morts sortant de leurs tombeaux. Sur un cercueil on lit l’inscription: J. Jor. fec. 1658. (1)
Ce tableau est évidemment une réminiscence de la Chute des Réprouvés de Rubens, mais la valeur artistique n’en est pas comparable à celle de l’œuvre du grand prédécesseur de notre peintre. Un ton brun fauve colore les chairs et teint les ombres; tout est moelleux et transparent, mais nulle part ne se produit une intervention de lumière, on ne découvre que de rares jeux de couleur. Au point de vue de la facture l’œuvre est donc médiocre. Elle ne pêche pas moins quant à la force dramatique. La Chute des Réprouvés fait l’effet d’une hottée de corps humains que l’on verserait dans l’espace. La masse des figures est mesurée, divisée en deux groupes: l’un de gauche, l’autre de droite, dans celui de gauche dominent des jambes levées ou pliées; celui de droite étale surtout de gros ventres et de fortes croupes. La gloire céleste dans les nues n’a ni éclat ni rayonnement; le feu infernal dans les abîmes ne flambe ni ne terrifie. Encore une fois, Jordaens n’était pas un dramatiste; son imagination manquait d’essor et d’envergure, elle ne parvenait pas à combiner des scènes grandioses.
Une seconde version du même sujet se trouvait autrefois dans la salle d’audience de l’hôtel de ville de Fûmes, où Descamps la vit eu 1768. 11 l’appelle une composition considérable, pleine de génie et très variée mais d’un dessin incorrect, négligé pour les couleurs et le fini. „Ce ne fut guère, ajoute-t-il, qu’une esquisse; les figures ont à peu près un pied de hauteur.” (2) Ce tableau fut enlevé par les commissaires de la République française et Napoléon en fit don au Musée de Strasbourg.
(1) Le Catalogue du Louvre indique par erreur le millésime 1653.
(2) Descamps, Voyage pittoresque, 1769. Page 311.