CHAPITRE IX
Les dernières années de Jordaens — Sa Conversion au Calvinisme —
Ses dernières œuvres — Sa mort
Durant près d’un demi-siècle Jordaens mena comme artiste une vie paisible et prospère. Sa renommée grandissait d’année en année et les seuls événements intéressants de son existence que nous ayons eu à noter consistaient dans les commandes qui lui étaient faites tant dans son propre pays qu’à l’étranger. Il travaillait pour ses concitoyens les plus notables, pour les églises et les couvents d’Anvers et de tout le pays, pour la veuve du „Stathouder” de la Hollande, pour la reine d’Angleterre et pour la reine de Suède; il habitait un superbe hôtel et sa fortune augmentait chaque jour; il passait pour le premier des peintres depuis la mort de Rubens et de van Dyck et ce rang n’était certes pas usurpé. Mais sous les dehors de cette existence paisible de violents combats se livrèrent sans doute dans son âme, combats ayant eu pour dénouement une résolution témoignant chez notre peintre d’une énergie extraordinaire.
Jordaens Calviniste. — Pendant la seconde moitié de sa vie Jordaens sortit de l’Église Catholique Romaine pour se convertir au Calvinisme. Comment et quand ce produisit cette conversion, quelles causes l’y déterminèrent, quels résultats eut-elle pour lui? Autant de questions qui ont beaucoup préoccupé les rares biographes qu’il comptait jusqu’à présent et qui tiendront encore sans doute en haleine plus d’un historien de l’avenir. Nous résumerons ici l’état de ces diverses questions, et comme l’examen des motifs et des conséquences de cette conversion se rattache à l’étude de la situation des Réformés dans les Pays-Bas, nous fournirons aussi un aperçu de l’histoire des hérétiques établis à cette époque dans ces contrées.
Durant la période troublée Anvers s’était tourné en grande partie vers une des sectes de la religion nouvelle ; depuis 1564, Luthériens, Calvinistes et Anabaptistes y vivaient en
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masses nombreuses et dans la plus complète promiscuité. Dans le courant des vingt années suivantes les Calvinistes se trouvèrent en majorité et Marnix de Saint-Aldegonde, un de
leurs principaux chefs, était à la tête de la ville comme bourgmestre, lorsqu’Anvers fut
assiégé en 1585 par Alexandre Farnèse, duc de Parme. Leur règne finit en août de cette année, avec la reddition de la ville. Le traité conclu le 17 août 1585 entre le général de Philippe II (1) et la ville d’Anvers, accordait aux protestants, par faveur spéciale, de pouvoir encore demeurer quatre ans dans ladite ville (2) sans être inquiétés ou poursuivis au sujet de leurs croyances ou sans être astreints à prononcer un serment de fidélité à l’Eglise
catholique, à condition pour eux de vivre tranquillement et sans fomenter de désordre ou
de scandale. Ce délai leur permettrait de réfléchir avant de prendre une résolution et de choisir entre un retour à la religion catholique, apostolique et romaine et la liberté de s’expatrier avec tous leurs biens selon leur convenance. Voilà ce que stipulait la clause VI du traité.
Or ni ce traité ni aucun autre document de cette époque ne disait le sort réservé à ceux qui, sans retourner à la foi ancienne, s’obstineraient néanmoins à rester dans le pays. Mais il était utile de le leur répéter; les protestants savaient pertinemment qu’on pourrait continuer, en ce cas, à leur appliquer les édits de l’empereur Charles-Quint, c’est-à-dire les exécuter, s’ils persistaient dans leur erreur, les hommes par le glaive, et les femmes en les enterrant vives, ou s’ils s’y obstinaient, les livrer, les hommes aussi bien que les femmes, aux flammes du bûcher (3).
Philippe 11 avait confirmé les édits de son père (4); les archiducs Albert et Isabelle avaient ordonné aux gouvernements des provinces de les appliquer rigoureusement et l’Inquisition n’avait pas été abolie. En réalité l’horrible époque des autodafés était finie, mais la loi qui avait institué cette terreur n’était pas abrogée. Aussitôt après le triomphe des Réformés dans les Pays-Bas du Nord et avant même que ce triomphe eût été officiellement reconnu par l’Espagne, on comprenait très bien à Bruxelles que si l’on s’avisait de trop maltraiter les dissidents de Belgique, ou rendrait par contre-coup la vie intolérable à des milliers de catholiques romains devenus les sujets des Provinces-Unies. Pour ce motif les édits en question devinrent lettre morte et les gouvernements se bornèrent à ne sévir qu’à toute extrémité et à ne combattre l’extension de l’hérésie qu’autant qu’elle devint inquiétante pour l’Eglise et l’Etat.
Ceci explique comment peu après 1600 et durant tout le XVIIe siècle, il se trouva des protestants dans ce pays. On sait qu’un „coin de protestants” ou „coin de Gueux” (Geuzenhoek) continua à subsister dans la Flandre Occidentale. Le village de Maria- Hoorebeke représente le centre de cette petite colonie de réformés où depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours on n’a cessé de prêcher le protestantisme. De temps en temps on menaçait les protestants de poursuites et de nouvelles rigueurs, mais on s’en tenait à ces avertissements et on continuait à tolérer leur hérésie. Le 31 août 1608 sur la proposition qui leur avait été faite par les évêques réunis en Synode provincial à Malines, les Archiducs publiè-
(1) Kapitein-Generaal van den Lande van herwaerts overe.
(2) Aile de voorschreven Burgeren en inghesetenen sullen aldaer moghen blijven houden hun residentie, den termijn van vier gheheele jaren, sonder aldaer ondersocht oft gheinquiteert te worden int stuc van hunne conscientien oft ghedwonghen te worden tôt nieuwen Eedt om feyt van de Religie. midts aldaer levende in stillicheydt ende sonder desordre ende schandael, oui hen daertusschen te beraden ende resolveren oft sy sullen willen leven in de exercitie van de onde Catholijcke, Apostolijcke, Roomsche Religie, om ingevalle niet lien alsdan binnen den selven tijt te mogen vryelyck buyten lande vertrecken, alst lum goed duncken sal.
(3) te wetene de rnans biden sweerde, ende de vrouwen biden putte sooverre si in den huerlieden dwalingen niet sustineeren oft defenderen en willen, ende indien si in huere dwalingen oft heresien persisteren, so sullen si geëxecuteert worden bij den viere.
(4) Anselmo, Placcaeteti ende Ordonnantiën, I, 41, 45.
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rent un «placard” ou édit concernant i’exercice du culte. Les instituteurs, les imprimeurs, les libraires ne pouvaient exercer leur emploi sans avoir confessé le Catholicisme Romain; nul n’était autorisé à se fixer dans le pays sans être nanti d’un certificat de bonne religion délivré par le curé de sa dernière paroisse. Néanmoins les transgresseurs n’encouraient aucune peine déterminée (1).
Le 31 décembre 1609 les Archiducs lancèrent un nouvel édit interdisant les «scandales ou exercices attentatoires à notre Sainte Religion Catholique Apostolique et Romaine”. Par ces scandales ils entendaient les prêches et autres moyens de propagande de l’hérésie et ils les défendaient sous peine d’amende et d’exil perpétuel. Les étrangers appartenant à une autre confession avaient à se tenir cois sans discuter les matières de l’Etat et de la Religion. Dans la rue et dans les églises ils avaient à se comporter respectueusement à l’égard du culte dominant et à se dispenser de publier leur affiliation à une autre religion que la Romaine.
A l’époque de la Trêve de Douze ans (1609 — 1621) on se montra plus tolérant encore. Par les placards des 22 mars 1617 et 11 avril 1620, les Ecoutète, Bourgmestres, Echevins et Conseillers d’Anvers, ordonnaient aux prédicateurs étrangers de se présenter au Magistrat sous peine d’une amende de cinquante florins et de ne pouvoir séjourner dans la ville. Les citoyens hébergeant ces prédicateurs devaient en donner connaissance à l’Ecoutète sous peine d’une amende de cent florins.
Dans les cas les plus graves les apôtres de l’hérésie ne risquaient donc que l’exil. Les adeptes des sectes dissidentes n’étaient point punis de la même manière. En 1625, quatrevingts ménages réformés furent bannis d’Anvers (2). Le 5 septembre 1629 le Magistrat sollicita de l’Infante, gouvernante des Pays-Bas, l’autorisation de pouvoir bannir de la ville les personnes «notoirement hérétiques et turbulentes”. Le 24 octobre suivant elle décida de ne plus admettre que de bons catholiques dans la garde citoyenne (3). On prit d’autres mesures de ce genre et on promulgua d’autres décrets identiques; il arriva que l’on punit de temps en temps quelque transgresseur pour l’exemple, mais on ne sévissait pas à outrance; on usait de ménagements et d’accommodements. On voyait bien que le mal n’était pas aussi grave qu’on l’avait cru et qu’en voulant le combattre par la violence on risquait fort de se maltraiter soi-même.
On savait qu’il résidait des hérétiques à Anvers; on connaissait leurs noms, leurs domiciles, leurs lieux de réunion. Dans une lettre du 1er avril 1620, adressée par l’archiduc Albert aux Bourgmestre et Echevins d’Anvers, il les avertit que dans certaine maison nommée «la Ville de la Haye”, près du Sandersgat ont souvent lieu des prêches, auxquels assistent jusqu’à deux cents personnes, et le gouverneur invite le Magistrat à prendre les mesures nécessaires pour empêcher pareils conventicules d’hérétiques (4). Dans les archives de l’évêché d’Anvers on garde une liste de 19 familles ou individus, tous hérétiques de la pire espèce, avec leurs noms, professions et domiciles, qui vivaient dans ladite ville en 1629 (5). Et il en était dans tout le pays comme à Anvers. Une partie du clergé aurait bien voulu débarrasser la contrée de toute l’engeance hérétique; mais une autre partie se montrait moins acharnée et c’est à ces opportunistes que se ralliaient les gouvernants.
(1) Placcaet ende ordonnancie van de Aertshertogen waerby wort ordre ghestelt tôt goede ende neerstige onderhouding van zekere poincten ende articulen ghesloten ende ghearresteert in het Synode provinciael van Mechelen ghehouden in de maenden van Junius ende Julius zestien honderd seven. Brussel, Rutgeert Vulpius, 1608.
(2) Dierckxsens, Antverpia Christo nascens et crescens. VII. 195.
(3) F. Jos. VAN DEN Branden, Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool. S. 836.
(4) Dierckxsens, Op. cit. vu. 118.
(5) Mertens EN TORFS, Geschiedenis der stad Antwerpen. V. 604.
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Une enquête organisée par le gouvernement des Pays-Bas Espagnols en 1663 afin d’aviser aux mesures à prendre eu vue d’enrayer les progrès de l’hérésie dans ces provinces, nous renseigne clairement sur la situation des hérétiques. Après la conclusion de la paix de Munster en 1648 une commission, composée moitié d’Espagnols et moitié de Hollandais, fut nommée pour arrêter la délimitation des frontières des deux pays. Les Commissaires Espagnols ayant terminé leur travail, attirèrent l’attention du roi sur ce fait que beaucoup d’habitants du Limbourg et des pays d’outre-Meuse se rendaient aux prêches protestants dans les communes limitrophes, et ils se demandaient s’il ne serait pas opportun de renouveler les ordonnances relatives à l’exercice du culte. En même temps ils faisaient observer toutefois que les Provinces-Unies pourraient bien user de représailles et qu’il vaudrait peut-être mieux tolérer le mal pour en éviter un plus grand.
Le gouvernement soumit le rapport de ses délégués aux évêques et à divers tribunaux afin de leur demander leur avis. Toutes les autorités consultées reconnurent unanimement au gouvernement le droit de châtier les catholiques renégats et d’empêcher les réformés de venir se fixer sur le territoire des Pays-Bas espagnols, mais quant à l’application de sévères mesures répressives les opinions furent fort partagées. Certains évêques prétendent que le mal n’est pas assez grave pour remettre les anciens édits en vigueur; l’évêque de Bruges estime inutile de prendre de nouvelles dispositions vu que les anciennes sont suffisamment connues; les évêques de Gand et de Namur opinent dans le même sens; l’archevêque de Cambrai souhaiterait que l’on déterminât le roi de France à proscrire les hérétiques des territoires de l’ancienne Flandre, de l’Artois et du Hainant, récemment annexés par lui, et que l’on s’en tînt à cela; les évêques d’Anvers et de Tournai gardent le silence; l’évêque de Ruremonde préconise la plus extrême rigueur, voire la peine de mort, les hérétiques devenant trop nombreux dans son diocèse; l’archevêque de Malines souhaiterait une nouvelle édition de placards, du moins de ceux lancés par les archiducs en 1609. Ces autorités ecclésiastiques étaient unanimes à s’insurger contre la nomination des protestants aux emplois publics; toutes se déclaraient aussi contre les mariages mixtes. Quant aux cours judiciaires supérieures elles ne répondirent pas à la consultation ou remirent à une date ultérieure l’examen de la question (1).
En général il résulta de cette enquête que ni les autorités religieuses, ni les pouvoirs
(1) E. Hubert, Une enquête sur les affaires religieuses dans les Pays-Bas espagnols au XVIIe Siècle. Dans les Mélanges Paul Frédericq, p. 239.
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civils n’étaient enclins à voir diriger de nouvelles persécutions contre les hérétiques, le danger dont ceux-ci menaçaient l’Eglise romaine n’étant pas assez grave. Tous ces pouvoirs estimaient qu’en persécutant les rares réformés qui se trouvaient dans les Pays-Bas espagnols on désignerait fatalement à des vexations analogues les catholiques infiniment plus nombreux dans les Provinces-Unies.
On conçoit que sous ce régime de tolérance le séjour des protestants devenait possible dans les Pays-Bas espagnols: on ne les persécutait pas systématiquement; mais on les tenait en laisse; là où ils devenaient trop turbulents on leur faisait passer la frontière: s’ils se tenaient tranquilles et renfermés, on ne les inquiétait guère. Un placard du 13 juin 1658, émanant des Ecoutète, Bourgmestre et Echevins d’Anvers est rédigé comme suit: «Quiconque rencontrera le Très Saint Sacrement dans la rue sera tenu de Lui témoigner son respect et sa vénération en fléchissant le genou, à moins de prendre par une autre rue ou d’entrer dans une maison” (1). Voilà certes une prescription bien conciliante pour l’époque!
Néanmoins de la façon dont nous concevons aujourd’hui la force des lois et étant donné les prescriptions si minutieuses et si formelles de notre Etat Civil, nous nous rendons difficilement compte de la situation légale dans laquelle les protestants se trouvaient chez nous. A cette époque il n’existait pas de registres de l’Etat Civil, mais d’après les ordonnances du Concile de Trente le curé de chaque paroisse tenait un registre dans lequel il inscrivait l’enfant baptisé et aussi les noms de ses père, mère et parrains. De cette façon le nouveau baptisé était enregistré comme citoyen, ayant satisfait aux lois de l’Eglise et de l’Etat. Le curé était tenu aussi de tenir soigneusement note dans un autre livre, des noms des époux, de ceux de leurs témoins, et de l’endroit où avait été célébré le mariage (2). Les prêtres de l’église catholique étaient donc les seuls fonctionnaires de l’Etat Civil; eux seuls avaient le droit d’établir officiellement la naissance, le mariage et le décès des citoyens (3). Le baptême administré hors de l’Eglise romaine, les mariages non consacrés par celle-ci, étaient donc dépourvus de tout caractère légal. L’enfant non baptisé catholiquement était en quelque sorte privé de sa personnalité civile. Au XVIIe siècle ces inconvénients n’avaient pas des conséquences aussi graves qu’ils auraient aujourd’hui, mais impliquaient pourtant pas mal de préjudices. Ne point passer par l’église dans les circonstances les plus solennelles de la vie équivalait de la part des dissidents à une confession publique de protestantisme; cette attitude les exposait à des poursuites et les excluait désormais de tous emplois publics. Aussi beaucoup de Protestants célébraient-ils leur mariage à l’église catholique et y faisaient-ils baptiser leurs enfants. 11 leur était loisible de considérer ces cérémonies comme une simple formalité à laquelle ils consentaient afin de s’assurer les privilèges et immunités accordés aux seuls catholiques. Le clergé catholique semble même avoir été de connivence avec les protestants avisés, mais il en allait autrement pour les funérailles: le corps devait être transporté à l’église et inhumé en terre consacrée. Pareille inhumation d’un protestant en terre bénite équivalait à une profanation, à un sacrilège aux yeux des catholiques. Aux yeux des protestants elle eut aussi impliqué une apostasie, une trahison. Aussi comme la mort arrachait l’hérétique à toutes peines et à toutes poursuites, ceux à qui leur moyens le leur permettaient, se faisaient inhumer d’ordinaire en terre protestante,
(1) „Ende oft iemandt het Hoochweerdigh H. Sacrament in eenighe straete te gemoet quaeme, sa! ghehouden zijn het selve reverentie ende eerbicdighe te bewijzen met buygen der knien, oft anderszins eenige ander straete oft huys ingaen”.
(2) Concilii Tridentini Canones et Décréta, Sessio, Caput I, II.
(3) De FACQZ, Précis de l'ancien droit de Belgique p. 281 — Repris par ALVIN, Le peintre Jordaens est-il né calviniste? (Bulletin de l’Académie royale de Belgique, 1855, p. 740).
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hors du pays. Jordaens en agit ainsi pour sa femme; ses héritiers en agirent de même pour lui et pour sa fille.
Au XVIIe siècle le protestant ne risquait donc plus d’être supplicié comme au XVIe siècle, mais il demeurait néanmoins exposé à toutes sortes de tracasseries et de desagréments de la part des catholiques orthodoxes. Car il ne nous faut pas perdre de vue que le XVIIe siècle, surtout sa première moitié, représenta encore une ère de lutte de l’ancienne religion contre la confession nouvelle. L’âge de la parfaite quiétude morale, de sereine fidélité au culte des ancêtres, cette paix de l’âme qui n’était troublée ni par les doutes, ni par les conflits, cet heureux temps tel qu’il avait existé avant l’avènement de la Réforme, était passé depuis longtemps; elles étaient passées aussi les années de formidable propagande, où la religion nouvelle, avait inondé comme un torrent irrésistible une grande partie de l’Europe, en détruisant les digues et les écluses et en balayant tous ceux qui résistaient à ses flots. L’église catholique avait recouvré son sang-froid; elle avait rallié et organisé ses forces; elle ne se bornait plus à se défendre, elle avait pris l’offensive et elle avait lieu de se réjouir du terrain qu’elle regagnait d’année en année. Dans ces pays elle était redevenue toute puissante mais elle continuait à veiller sur le terrain qui lui avait été dérobé ou disputé tout récemment encore; elle était armée et elle ne laissait pas rouiller les armes avec lesquelles elle aurait à repousser ou à prévenir de nouveaux dangers.
Dans ces conditions il y avait encore quelque témérité à se détacher de cette église farouche et toute-puissante, et pour Jordaens la conversion à la foi nouvelle représentait une acte de la plus extrême importance.
Nous ne saurions dire exactement à quelle époque il sauta le pas. Il paraît qu’il était déjà suspect avant 1650; en effet, en 1649, certain voyage qu’il fit au mois de mai à Bruxelles éveilla des soupçons chez l’autorité et il eut à s’expliquer à ce sujet comme il résulte d’un document portant que le 23 juillet de ladite année il lui fallut jurer par Dieu et ses saints que son voyage à Bruxelles le mois précédent avec son fils, n’avait eu d’autre but que le paiement des frais de la procédure ouverte par lui contre François Rijssels (1).
Quelques années plus tard il se produit un cas beaucoup plus grave: en effet il est condamné à une amende considérable pour avoir rédigé des écrits hérétiques. Pinchart affirme que cette amende s’élevait à 240 livres et qu’elle fut enregistrée dans les comptes de l’Ecoutète d’Anvers de 1646 à 1650 (2). Ce n’est pas tout à fait exact. La mention de l’amende payée par Jordaens vient sous le titre reproduit in extenso ci-dessous dans le texte original. 11 s’agit des comptes ordinaires du 12 janvier 1651 au 30 juin 1658 du sire Nicolas de Varick, burgrave héréditaire de Bruxelles, seigneur d’Olmen, Bauwel, Boendael, etc., faisant fonctions d’Ecoutète d’Anvers et de margrave du pays de Rijen et de toutes ses dépendances etc., etc. (3). Non seulement dans la pièce en question l’Ecoutète rend compte de ce qu’il a reçu et déboursé, mais aussi de toutes les peines qu’il lui a fallu prononcer. Ainsi il
(!) .... heeft hij bij gestaeffden eede lieffelijck aen Godt ende Zijne Heyligen gehouden, gesworen ende geaffirmeert, waer-
achtig te zijne dat hij, in Maio lestleden, expresselijck ende tôt geenen anderen eynde te Brussel geweest heeft, met zijnen zoon, an oni aldaer te betaelen ’t rapportgelt van den procedure, die hy gehadt heeft jegens Franchois Rijssels.
(2) A. PINCHART, Archives des Arts et des Sciences, III, 214.
(3) Ordinaris Reeckeninghe heer Nicolaes van Varick, Erffborchgrave van Brussel, heere van Olmen, Bauwel, Boondael etc. dat hij is doende als Schouteth van Antwerpen ende Marcgrave des Lants van Rhijen met aile syne toebehoorten, waertoe hy is gestelt ende gecommitteert by opene bezegelde brieven ons Genaedighe heere de Coninck als hertoch van Brabant etc. van der date den twee en twinlichsten Meert XVle acht en twintich daeroff copye geinsereert staet in prohemio van de Jerste Reeckeninghe van desen Schouteth van allen tgene hy ontfanghen ende vuytgegeven heeft ter saecken van de exploicten vervallen ende opcoeminghe des voorschreven Schouteths offitie beginnende den jersten Januari XVIc een en vijftigh tôt ultima junii XVlc acht en vyftich vvelcke Reeckeninghe gemaeckt is in ponden schellinghen artois gelyck hier nae volght. f)
+) Archives de l’Etat Bruxelles. Registre No, 12909 de la Chambres des Comptes.
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commence par l’énumération de ceux qui ont été exécutés «par le glaive, par la corde, par l’eau”; il passe ensuite aux «corrections telles que flagellations, flétrissures par le fer chaud bannissements et autres” et il finit par les amendes. Au chapitre traitant des produits et des recouvrements des amendes auxquelles diverses personnes ont été condamnées par sentence de l’Ecoutète (1), on lit: „Du peintre Jordaens pour avoir rédigé quelques écrits scandaleux satisfecit IIe xl JE” (2). Les livres dont il est question ici sont des livres artois, les mêmes que les florins de Brabant. En monnaie de notre époque l’amende se serait élevée à environ 1500 francs. Les comptes dans lesquels figure cet article courent, ainsi qu’il est dit plus haut, du 1er janvier 1651 au 30 juin 1658; ils comportent 24 articles en tout; celui concernant Jordaens est le dix-neuvième, de sorte que si comme il n’y a pas lieu d’en douter, il a été inscrit dans l’ordre de dates et que les amendes se répartissent dans les mêmes proportions pour ces 90 mois, la peine contre notre peintre aura été prononcée dans le soixante-et-onzième mois de ce laps de temps, soit vers novembre 1656. 11 est à remarquer
que cette peine est la seule dans son genre mentionnée dans ces comptes; toutes les autres amendes sont infligées pour infractions à de simples règlements de police et les peines plus graves concernent des assassins, voleurs, fauteurs de troubles; aucune de ces dernières ne vise des trangessions de l’ordre politique ou religieux.
Il est hors de doute que les écrits «scandaleux” de Jordaens étaient de caractère hérétique; les faits d’hérésie étaient toujours qualifiés de scandaleux à cette époque.
Ainsi, dans les décisions du Synode d’Anvers, réuni en mai 1610, se lit l’interdiction de lire «tout livre dirigé contre l’église ou contre la religion catholique ou tendant au mépris des ordres et des grades religieux, ou de nature scandaleuse et suspecte” (3). La même année le conseil de Flandre défend d’introduire et de recevoir tous «Livres, Traités, Refrains et Chansons hérétiques et scandaleux” (4). Plus haut dans l’édit du 31 décembre 1609 nous avions déjà vu les délits des hérétiques qualifiés de «scandales ou d’actes de nature à outrager notre Sainte Religion Catholique, Apostolique et Romaine.”
Quels étaient en somme ces écrits scandaleux pour lesquels Jordaens s’était fait comdamner à l’amende? Nous ne le savons malheureusement pas en toute certitude; mais nous pouvons le deviner. Le 5 mai 1655 le gouverneur avait lancé un placard dans lequel, en présence de l’activité déployée depuis quelque temps par les ministres et les prédicateurs
(1) Anderen ontfanck van diversche avonturen op de naervolghende personen gerecouvreert by appoinctemenent ende maniéré van compositie oock by gewesen vonnissen midts de redenen en der saecken naer volgende.
(2) „Van dat den schilder Jordaens eenighe schandaleuse geschriften geschreven hadde satisfecit Ile xl £”.
(3) Eenig boek gericht tegen de kerk of tegen den katholieken godsdienst of tôt misprijzen van geestelijke orden of graden aanzettende of anderszins schandaleus of verdacht.
(4) Scandalosos vel suspectos (Décréta Synodi diocesanae Antverpiensis, Ex officina Plantiniana 1610. S. 13).
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de la prétendue religion réformée qui avaient envoyé dans le pays un certain nombre d’entre eux enfin de semer et de répandre leur hérésie, il ordonnait au magistrat de remettre aussitôt en vigueur les pénalités prévues par les décrets et placards pour combattre cette hérésie, mais à agir, bien entendu, avec la discrétion imposée par les circonstances (1).
Peu de temps après un petit livre prêchant la doctrine protestante et comprenant en même temps un catéchisme-gueux, aurait été répandu à Anvers ce qui résulterait d’une décision prise le 25 août par les autorités: «certain petit livre accompagné d’un catéchismegueux ayant été répandu dans cette ville, ordonnons qu’une somme de cent florins soit remise au dénonciateur du coupable” (2). Quelques jours après cette décison fut publiée sous forme de placard. Ce placard parle de certains petits livres en langue flamande et française, représentant un Catéchisme-Gueux. Tout nous donne à supposer que ledit livre et cathéchismegueux étaient les écrits scandaleux dont Jordaens aurait été l’auteur. Il en résulterait qu’il était passé au protestantisme dès l’année 1655 et qu’il se livrait à une active propagande en faveur de sa foi nouvelle.
Le 17 avril 1659 il perdit son épouse Catherine Van Noort, et il la fit enterrer dans le cimetière de la commune Calviniste de Putte sous Ossendrecht, tout proche de la frontière hollandaise, au même endroit où dix-neuf ans plus tard sa fille Elisabeth et lui-même devaient être inhumés
Le 16 décembre 1660 il eut à témoigner dans un procès concernant l’authenticité de certains tableaux, attribués à Van Dyck. Conformément à la déclaration du témoin le greffier du banc échevinal écrivit: Juravit tantum per Dcum (Il ne jure que par Dieu). Devant les représentants de la loi Jordaens déclarait donc ne plus appartenir à l’église officielle; sans qu’il fût inquiété de ce fait.
La dernière et la plus importante preuve de son hérésie est qu’il assista, durant les dernière années de sa vie, à plusieurs assemblées des réformés à Anvers.
Après le rétablissement de la domination espagnole dans les Pays-Bas du Sud les réformés de la Hollande s’efforçaient de répandre leurs doctrines dans les Provinces-Unies ; tout comme les catholiques s’évertuaient à regagner le terrain perdu dans le Nord. Le foyer de la propagande organisée était le Synode de la Hollande du Sud à La Haye.
(1) AIsoo wij onderricht worden dat de ministers ende predicanten van de ghepretendeerde ghereformeerde Religie sedert eenigen tydt herrewaert hebben ghenomen resolutie van inde landen ende steden onser onderdanicheyt af te senden, ende alreede sonden hebben afghesonden seker ghetal onder hun, om te sayen en te verbreyen hunne secten ende heresien, soo bevelen wij ende ordonneren u midts dezen dat ghy hersteldt in aile diligentie ende daertegen op waeckt met aile rigeur by decretemente ende infleijiën van penen daertoe by de placaten ghes'atueert sonder eenige dissimulatie, dan evenwel met die discretie die de gelegenheyt van het feyt sal moglien toelaten tôt naerdre orde. (Placcaeten van Brabant. Velpius, 1664, 111 34).
(2) AIsoo seker Boecxken met eenen geusen-catechismus in dese stad is gestroyt geweest, is geordonneert aen den aenbrenger van den auteur van dit feyt te geven hondert guldenen.
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Dans les archives de cette institution se trouve encore maint document de valeur pour l’histoire de l’Eglise Evangélique en Flandre et dans le Brabant méridional. Dès 1607 une communauté fut fondée en Flandre sous ce nom „Le mont des Oliviers sous la Croix (De Olijfberg onder het Kruys)" dont le prédicateur était payé par les soins du Synode de la Hollande Méridionale. Un document des premiers temps de cette fondation démontre que Je Travailleur dans la Montagne des Oliviers” avait été envoyé de Londres, qu’il eut à se rendre en Flandre d’un endroit à l’autre; qu’il devait exercer un métier, porter des vêtements d’ouvrier, et prêcher en secret devant des réunions de douze personnes tout au plus.
Un second Mont des Oliviers, celui-ci pour le Brabant, fut fondé à Anvers. Nous possédons encore ses registres, courant de 1659 à 1795; mais une pareille communauté avait déjà existé dans cette ville. Le premier ministre envoyé à Anvers fut Herman Herberts désigné en l’an 1607 comme prédicateur du „mont des Oliviers” du Brabant (1). 11 s’écoula sans doute un certain temps sans qu’il fût pourvu régulièrement à l’exercice du culte et ce n’est qu’après la paix de Munster que l’existence de la communauté anversoise sous la croix sera assurée perpétuellement. En 1642 le pasteur était Jean Beccius; en 1654, Boerhaven; en 1659, Herman Lydius. A partir de cette dernière année les livres de la communauté sont tenus régulièrement jusqu’en 1787. Dans ces livres conservés dans les bureaux de l’Etat Civil à l’hôtel de ville d’Anvers sont enregistrés les actes du conseil d’église et les rôles des fidèles, des baptisés et des mariés de 1659 à 1791. En 1671 lorsque la communauté se réunissait dans la maison de Jordaens elle comptait 90 membres; en 1791 elle en comptait encore 42. De 1660 à 1787, 163 enfants furent baptisés; de 1674 à 1786 il fut célébré 71 mariages. Les prédicateurs furent toujours appointés par le Synode de la Hollande du Sud et ils se trouvaient placés sous l’autorité et la surveillance des Saints Conseils (de H. H. Gecommitteerde Raden) de la province qui les nommait et qui pourvoyaient deux fois par an à leur traitement ainsi qu’aux frais de location de locaux ou d’église. Le 1er mai 1791 le dernier prédicateur, le Dr Adrien Uyterhoeve, prononça ses discours d’adieu. Lorsqu’en 1795 la République Batave cessa de payer le traitement du pasteur le Mont d’Olivier cessa d’exister. Les dernières années les offices étaient célébrés à la Maison Hanséatique où demeurait aussi le ministre.
11 s’était transmis dans la communauté une tradition d’après laquelle le Mont des Oliviers brabançon devait son existence à certain accord intervenu à l’occasion de la conclusion de la paix de Munster entre le duc de Brabant d’alors, c’est-à-dire le roi d’Espagne, et leurs Seigneuries les Etats de Hollande; on a avancé de même qu’un article secret de la trêve de 1609 stipule que les hérétiques en Belgique et que les catholiques-romains en Hollande ne seraient plus poursuivis pour cause de religion. Mais pas plus l’une que l’autre assertion ne repose sur des données positives. D’après les articles 17, 18 et 19 de la paix de Munster il était convenu entre le roi d’Espagne et les Etats-Généraux de la Hollande que, à leurs sujets respectifs, la même liberté et sécurité dans l’exercice de leur culte seraient assurés que ceux garantis réciproquement par les rois d’Angleterre et d’Espagne dans leurs états aux sujets de l’autre nation; des deux parts les membres de la religion d’état mettraient à la disposition des dissidents des lieux de sépulture décents et convenables; de plus, dans l’exercice de leur religion, ces étrangers auraient à observer les règles de la plus stricte décence sans provoquer de désordre ou de scandale. Dans le cours des années la tolérance augmenta encore et, avant la fin du XVIIe siècle, prédicateurs et
(I) Célébration du cinquantenaire du Synode de l'Union des Eglises protestantes de la Belgique, Bruxelles, 1890, P. 137 et suivantes.
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adeptes de la religion réformée et appartenant à des nationalités étrangères pouvaient absolument compter sur la protection des lois à condition de s’abstenir de tout scandale public. Déjà en 1660 cette tolérance existait dans une certaine mesure pour des Anversois de naissance. Cela nous est démontré par le fait que Jordaens prêta le serment dans la
forme prescrite par la religion réformée, et que ce serment fut néanmoins tenu pour valable.
Mais cette tolérance avait des limites et les réformés étaient loin de jouir d’une pleine liberté ou d’une sécurité absolue. Quelques faits consignés dans les livres du Mont des Oliviers brabançon nous l’attestent. En 1659 un des membres de la communauté protestante d’Anvers, Abraham de Gouche déclara qu’il ne pouvait s’approcher de la Sainte Table, en d’autres termes qu’il ne pouvait participer à la Cène de crainte d’être dénoncé par sa servante. En 1665 les membres de la communauté se virent forcés d’acheter le silence d’une vieille femme, nommée Marie la Hollandaise (Hollandsche Marie) chargée du curage et de l’entretien de leur local. Leur crainte augmenta encore en apprenant que cette femme était entrée au service du doyen du chapitre de l’Eglise Notre-Dame. De 1666 à 1670 ils n’eurent même pas de lieu de réunion fixe et ils étaient constamment à la recherche d’un local disponible.
En 1671 „Jordaens avec sa fille et ses servantes fut admis à la sainte table de Christ, à la sainte et désirable communion” (1). II était âgé alors de 78 ans. Le 24 décembre 1674 la Cène se célèbre pour la première fois chez lui; les 14 mars, 21 juillet et 28 décembre 1675; le 12 avril et 25 décembre 1676; les 20 mars et 25 décembre 1677; les 9 mars et
16 juin 1678 cette solennité religieuse se passe également dans la maison de Jordaens.
Durant les mêmes années la Cène fut encore célébrée dans d’autres maisons (2).
Dans le Kerkeboek (livre d’église) nous trouvons enregistré: „Anno 1678, octob. est décédé l’artiste peintre (constrijcke schilder) Jordaens à . . . . heures et à deux heures la même nuit, sa fille Elisabeth”. Comme nous l’avons déjà dit tous deux furent enterrés hors d’Anvers, à Putte, sur le territoire des Provinces-Unies, dans le cimetière de la communauté protestante. Lors de la reddition d’Anvers et en vertu du traité conclu à cette occasion, deux cimetières à l’intérieur d’Anvers étaient réservés aux protestants demeurés dans ladite ville, mais après les quatre ans où leur présence y fut tolérée, ces champs de repos furent fermés.
A part la lourde amende qu’il lui fallut acquitter en 1656 et l’obligation pour ses héritiers de le faire enterrer à l’étranger nous ne voyons pas que sa conversion au protestantisme ait entraîné des conséquences bien fâcheuses pour Jordaens. Après comme auparavant il fut estimé, honoré et chargé de commandes. En parlant de lui ou en s’adressant à lui ses confrères l’appelaient „mijnheer” (monsieur, ou plutôt inessire) Jordaens, titre que l’on n’accordait qu’aux patriciens et aux personnages d’importance. En 1665 lorsqu’il eut fait cadeau à la Chambre de Rhétorique de la Giroflée (De Violieren) d’un plafond peint pour leur local, nous avons vu que ces „rhétoriciens” lui offrirent en échange une aiguière d’argent avec bassin et qu’ils insérèrent une pièce de vers composée en son honneur, dans leur registre; en 1669 les membres de la Branche d’Olivier (de Olijftak) une autre Chambre de
(1) In 1671 werd „Jordaens met zijne dochter ende meissens aen Christi heilige tafel tôt het heilich en hoogwaerdich avontniael toegelaten”.
(2) Archives du Synode de la Hollande du Sud. Dans ces archives se trouve une copie du registre des baptisés et mariés de la communauté réformée d’Anvers, courant de 1660 à 1789; une copie du registre des mariés de 1665 à 1789 et un grand nombre de pièces détachées. Les Livres d’église conservés à l’Etat civil d’Anvers consistent en trois registres. 1°. Les actes du conseil d’église de 1659 à 1700 avec les noms des membres admis durant cette période. 2°. Une copie du même livre de 1659 à 1700 et la suite de ce registre jusqu’en 1787. Cette copie fut achetée eu 1823 pour 7 florins à M. A. B. Rees. La copie n’est pas très exacte. M. Qénard la consulta pour sa Notice sur Jordaens et versa par là dans diverses erreurs, concernant notamment les jours où la Cène fut célébrée dans la maison de Jordaens. 3°. Les actes du conseil d’église de 1701 à 1791, comprenant aussi les noms des membres, la liste des propriétés, le nom des prédicants et l’indication des baptisés durant cette période.
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rhéthorique le reçurent avec son gendre dans leur local; après qu’il eut abjuré la religion catholique il ne continua par seulement à peindre pour des personnages considérables, pour des Régences de villes et d’autres administrations, mais jusqu’à la fin de ses jours le clergé et les fabriques d’églises lui commandèrent des tableaux pour leurs autels. En 1655 il peignit un Saint Charles Borromée soignant les pestiférés pour l’Eglise Saint-Jacques d’Anvers; en 1663 un Christ parmi les docteurs de la loi pour l’église de Fûmes; plus tard encore un Calvaire pour l’église Saint-Gommaire de Lierre; dans les dernières années de sa vie il acheva l'Assomption de la Vierge pour l’Ecole Teirninckx à Anvers, et divers autres tableaux d’autel. Lui, le peintre protestant, n’éprouvait aucun scrupule à traiter des sujets catholiques pour des églises catholiques; d’autre part le clergé catholique ne voyait aucun inconvénient à faire décorer ses autels par un artiste hérétique.
L’ART HONORÉ (Dessin, Mr. Fairfax Murray, Londres).
Quand et en quelles circonstances Jordaens était-il passé du côté des Réformés? Voilà ce qu’il nous reste à examiner. Cornelissen (1) et Alvin (2) estiment que ses parents de même que ceux de sa femme étaient protestants, qu’ils le demeurèrent après les édits de 1585, qu’ils firent baptiser leurs enfants selon les rites catholiques-romains afin d’échapper aux pénalités prévues dans les placards contre les hérétiques, mais qu’en secret ils demeurèrent fidèles à la confession nouvelle et que ce ne fut qu’en 1671 que Jordaens confessa publiquement la foi à laquelle il n’avait cessé d’appartenir de tout son cœur. Nous avons déjà vu qu’il n’attendit point son inscription comme convive de la Cène protestante dans les registres des protestants, pour affirmer ses convictions hérétiques, mais qu’il se soit dé-
co Messager des sciences et des arts de la Belgique, 1833. I.)
(2) Le peintre Jacques Jordaens est-il né Calviniste? (Voir plus haut).
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claré protestant un peu plus tôt ou un peu plus tard, il reste à savoir s’il était protestant de naissance. Dans notre conviction il ne l’était pas. Du moins il n’y a aucune preuve sérieuse de nature à nous faire supposer le contraire. Jordaens et tous ses frères et sœurs furent baptisés dans l’église Notre-Dame; son mariage et les leurs furent aussi célébrés dans cette église; ses sœurs Madeleine et Elisabeth devinrent des béguines; son frère Abraham un moine Augustin. On alléguera, il est vrai, que les protestants se mariaient et faisaient baptiser leurs enfants dans les églises catholiques afin de donner le change à leurs persécuteurs; mais rien ne prouve que tel ait été le cas pour Jordaens et les siens; le fait que son frère entra au couvent et que deux de ses sœurs devinrent des béguines rend même cette hypothèse tout à fait invraisemblable. Au surplus il n’existe aucune preuve établissant que Jordaens ait appartenu avant 1655 ou avant 1649 à la religion réformée et que ses parents ou beaux-parents n’aient pas été de bons catholiques. D’après toutes les probabilités Jordaens aurait donc fait ce grand pas dans la seconde moitié de son existence. 11 est probable aussi que Jordaens fut amené à ce changement de religion par des personnes dont il avait fait connaissance en Hollande.
Jordaens séjournait fréquemment en Hollande durant les années auxquelles semble remonter sa conversion au protestantisme, des commandes importantes lui avaient été faites dans ce pays. Dès 1649 il correspond avec Constantin Huygens au sujet des peintures de la maison du Bois qui devaient lui être commandées peu après et qu’il acheva en 1652. En 1661 il peignit trois grands tableaux pour l’hôtel de ville d’Amsterdam; en 1663, il exécuta les tableaux pour la cheminée de la grande salle du tribunal (Vierschaar) à Hulst. Sa fille, Anne-Catherine, née le 23 octobre 1629, épousa Jean Wierts, président du Conseil de Brabant à La Haye, un adepte déclaré de la doctrine janséniste. Vu l’âge de cette jeune fille ce mariage eut lieu vers l’année 1649. Jordaens entretenait les meilleurs rapports avec son gendre. Le 27 septembre 1660 celui-ci fit l’acquisition pour lui d’une maison avec domaine cà Voorbosch, au côté sud de la Heerestraat cà La Haye, qu’il paya 6550 florins (1).
En 1669 — 1670 ils assistèrent ensemble à une cordiale assemblée de la chambre de Rhétorique la Giroflée, à Anvers, comme il a été dit plus haut. Par les ouvrages qu’il exécuta pour des particuliers de La Haye, d’Amsterdam et de Hulst, nous savons que jordaens se rendit souvent en Hollande après 1649; nous savons aussi qu’il visita d’autres villes encore et qu’il y travailla probablement. Appelé à témoigner dans le procès Hillewerve-
(1) Registre du notaire C. van der Beets à La Haye. Communiqué par le Dr. A. Bredius.
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Meulevels, il déclara s’être trouvé à Utrecht trois jours avant le Pentecôte de 1661. 11 n’était certes pas le seul peintre qui séjournait et travaillait à cette époque dans les Pays- Bas du Nord: Van Thulden, un catholique réputé, fut son principal collaborateur pour la glorification du prince Frédéric-Henri d’Orange, l’ennemi le plus acharné de l’Espagne; Thomas Willeborts Bosschaert, Gonzales Coques et jusqu’au père Jésuite Daniel Seghers, travaillèrent pour la princesse d’Orange, mais si ces circonstances n’influèrent aucunement sur les convictions religieuses de ces artistes, il est très admissible qu’il en alla tout autrement pour Jordaens et qu’en Hollande celui-ci rencontra des gens, entendit et vit des choses qui le firent réfléchir et le gagnèrent à la religion réformée.
Nous ne prétendons point qu’il fût enclin de naissance au doute ou à la libre pensée. Nous savons si peu de ses faits et gestes mêmes que nous pourrions difficilement nous faire une idée de ses idées philosophiques. Nous ne pouvons juger jusqu’à un certain point de son caractère et de son esprit que par ses œuvres, et il résulterait de celles-ci qu’il n’était guère enclin à la dévotion ou adonné aux pratiques religieuses. Ses tableaux religieux sont tout bonnement des aventures sacrées comprises de la façon la plus profane. Son premier tableau daté, l'Adoration des Mages du musée de Stockholm, représente une scène de la vie domestique d’un ménage d’ouvriers flamands: Marie est une digne ménagère, chérissant son bébé et le contemplant et le montrant avec complaisance; son Christ parmi les Docteurs du musée de Mayence est un jeune étudiant dont la thèse et les commentaires excitent à la fois la surprise et l’ombrage des vieux professeurs; son Christ chassant les
vendeurs du Temple, du Louvre, est l’illustration d’une scène dans la rue, d’un simple fait-
divers, et ainsi de suite. La véritable ferveur religieuse lui manque: les disciples mettant le Christ au Tombeau, du musée d’Anvers, plongent le cadavre la tête en avant dans la caverne et offrent de cette façon un spectacle peu édifiant. Il lui arrive de tourner en
dérision le thème consacré; dans la Suzanne et les Vieillards, du musée de Copenhague,
la baigneuse surprise paraît prendre assez allègrement la chose. Au musée d’Aschaffenburg nous rencontrons un Saint Augustin porteur d’un calice contenant un cœur enflammé auquel un jeune garçon fait flamber une allumette avec laquelle il allume une lampe. Cela signifie que par son exemple le saint père de l’église enflamme ses disciples d’amour pour le Seigneur! Il ne traite par moins irrévérencieusement ses sujets tirés de la mythologie. Dans ses tableaux représentant Jupiter nourri par la chèvre Amalthée, la maître des dieux, un biberon vide à la main, pousse des hurlements que lui arrache le soif; dans la légende d' Amour et Psyché il nous étale des accessoires répugnants et il nous montre des actions plus que triviales.
Il n’a donc rien de raffiné et de délicat. 11 affectionne la vie populaire, le sans-gêne bourgeois, les repas copieux avec toute leur intempérance et jusqu’aux fâcheuses conséquences de celle-ci. Il se laisse entraîner par ce que ces coutumes ancestrales comportent de saveur et de pittoresque. Les jouissances matérielles le requièrent: manger, boire, chanter, courtiser, tels sont les verbes que sa palette conjugue le plus volontiers avec le plus de lyrisme. Lui-même se représente souvent dans ses tableaux, les joues enflées dans le rôle du rustre soufflant sur sa bouillie, ou du convive du Banquet des Rois embouchant sa cornemuse. Les personnages débordent de santé, ses héros savourent, dans tout sa plénitude, la jouissance de vivre; ses héroïnes ne sont pas moins exubérantes et débridées, tout ce monde mange et boit au risque de faire sauter les coutures de leurs vêtements quelque amples qu’ils soient; tous ces couples s’embrassent à bouche que veux-tu sans verser dans les bagatelles et les minauderies idylliques.