‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 11 sur 60 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

Durant l'époque dont on se propose de rappeler quelques traits, la société européenne présente un as*pect difficile à décrire. La constitution qu'elle avait reçue au moyen-âge commence à s'user au milieu de violentes secousses de tout genre. Plusieurs révolutions dans l'Eglise, dans l'Etat, dans les arts et les lettres, dans l'empire sublime des idées; une foule de changements moins brusques dans les opinions comme dans les mœurs; tels sont les degrés par lesquels l'esprit humain s'élève en Occident à la liberté souveraine des temps modernes.

Pendant dix siècles, £ette société avait formé une vaste unité. Le gouvernement absolu de l'Eglise avait enveloppé, doipiné l'ordre politique et l'ordre intellectuel, la féodalité et l'Ecole. Pour grandir et mûrir, l'Europe avait besoin d'une aussi forte discipline. Mais au Xy* siècle, le lien de ce pouvoir unique vient à se relâcher, et menace de se rompre tout à fait. Un schisme déplorable dévore l'Eglise, qui voit ses pontifes

se combattre les uns les autres, et qui s'assemble à (Constance, à Bâle, à Ferrare, à Florence, partout essayant de mettre fin à Tanarthie. La France en particulier, pai' l'organe des d'Ailly et des Gerson, fait de nobles eflbrts pour détruire les abus qui causent les discordes, pour réconcilier le Nord avec le Midi. Les passions cependant méprisent la voix de la raison, et un sanglant bouleversement vient diviser la famille chrétienne de l'Occident. Il était naturel qu'une semblable explosion retentit longtemps dans l'ordre de la science, aussi bien que dans l'ordre politique. Comme il y eut dès lors deux classes d'Etats, les uns catholiques, les autres protestants, on distingua les études en orthodoxes et en hétérodoxes, en ecclésiastiques et en laïques. On Rit obligé de reconnaître , non plus une seule église , une seule école , mais plusieurs églises, plusieurs écoles. L'unité, ayant cessé d'être extérieure, fut peu à peu considérée comme invisible. Le moment, toutefois, où les peuples ne seraient plus rangés uniquement selon leur confession de foi, ne pouvait s'approcher que lentement. Il fallait bien des années et des luttes , pour que la pensée conquît enfin le droit de pousser ses recherches avec indépendance, à la seule condition de le faire avec impartialité, c'est-à-dire, de n'admettre aucun principe étranger à son objet, de constater l'origine et de suivre la destination de chaque branche du savoir, et d'obéir en théologie à la Révélation, en philosophie à la raison.

Les signes de ce redoutable démembrement sont nombreux. Dans la science, dont le champ s'étend rapidement , l'indice le plus sûr c'est la prompte

formalioa des langues nationales. Les idiomes modernes y prennent légitimement la place d'un latin corrompu, qui ne pouvait plus passer pour langue vivante, depuis le réveil des études classiques.' La suite montra que cet anoblissement fut, sinon la conséquence, du moins le symptôme d'une. élévation plus importante, celle du tiers-état. Il arriva que la possession exclusive des lumières dut cesser avant le monopole du gouvernement, et l'éducation intellectuelle du peuple précéder l'exercice de la capacité politique. Par la sécularisation de la science , non moins que par l'émancijyation sociale, ceux qui n'habitaient ni châteaux, ni monastères, les bourgeois se convertirent avec éclat en citoyens.

Combien les circonstances aidèrent à cette prodigieuse transformation ! Quelle multitude brillante d'inventions et de découvertes ! Il est à peine possible de mentionner les principales d'entre elles. Deux mondes nouveaux, le monde ancien et l'Amérique, venaient frapper de surprise ou d'admiration les oreilles et les yeux.' Â la poudre à canon, « suggestion diabolique, » dit Rabelais, succédait, t comme à contrefil , par inspiration divine, le noble art d'impression. »* Une seconde fois le don des langues semblait accordé à l'esprit humain par <r cette sœur des Muses aînée. »^ Si là

* Voy. J. BoDiif, de la République (édit 1583), préf. et p. ii».

* « Ces événements, qoi appartiennent à un petit groupe d^années, ont détenniné pour ainsi dire le partage du pouvoir sur la terre. i> A. de Humboldt, HifT. de la giograp, du nouv. amiinênU !• IV, p. 31 .

. > PAifTAeRUBL, ch. VIU. Cf. J. BmuNO, Opère UaHane, H, p. 156, sq. (édit« Ad* Wagner).

^ ioAciini Du Bellay.

boussole, Tastrolabe, le télescope préparaient la grandeur commerciale des nations, Timprimerie assurait leur grandeur spirituelle. Ces instruments inappréciables serviront tous, entre les mains de la Providence, à reformer Punité briséeâahs les tempêtes du XVI* siècle, et à continuer Tœuvre de civilisation que tentèrent, avant le christianisme , le peuple juif et les nations paleniles.

L'âge de transition, qu'on est convenu d'appeler Renaissance des Lettres , marque donc plus qu'une résurrection de la culture grecque bu romaine, tl embrasse les origines de plusieurs nouveautés extraordinaires, en même temps qu'il commence pour la scolastique une lente agonie. On y remarque de bonne heure, à travers une confusion effroyable, l'aurore d'un progirès infini. Àù sein de ces révoltes, de ces attaqués aveugles contre une vieille autorité, sous ces apparences de décomposition et de désordre , perce, le germe d'upe organisation puissante. Les contemporaine devaient cependant le démêler avec difficulté. Au premier moment, lorsque l'autorilé jusque-là respectée voit la science marcher sans s'appuyer sur là foi, et même insulter à la théologie ; lorsqu'elle entend affirmer que la terre dont elle dispose, est elle-même assujettie à un système supérieur , elle juge la vérité divine en péril, elle croit devoir sévir contre Bruno et Galilée. Pouvait-^lle se persuader dès lors , que le sajut réel des âmes ne dépend guère des vicissitudes du savoir terrestre? Non; on comprend qu'elle dut regourder cette .crise comme une seconde chute ^du genre humain.

il s'en faut, du resre, que les deux éiècles qui remplissent cette période se ressemblent par beaucoup d'endroits. Lé quinzième est principalement occupé d^êrudîtion, le seizième agite les problèmes les plus délicats de la science religieuse. Pendant que les humanistes se laissent fasciner par les beautés de la poésie et de Téloquence, pdr la profondeur et le charme de la pensée antique, les réformistes brûlent du désir de refaire les institutions et les mœurs sur le modèle des temps apostoliques. Parfois les uns et les autres se soulèvent d'un commun accord contre le pouvoir établi dans Tordre intellectuel : les premiers, en critiquant avec tine véhémence dédaigneuse, la littérature et la science de l'Ecole ; les seconds, en analysant sans pitié la discipline, le culte, la tradition, le dogme, tous les éléments enfin qui composent la vie religieuse du moyen-âge. Si les humanistes sont jaloux d'élever çà et là des académies libres pour y railler, souvent avec pédantisme, la pédanterie des docteurs du XIII* ou du XIV* sièele, et pour déclamer contre la mysticité des cathédrales; les réformistes s'empressent d'élever des temples, où ils tonnent contre les travers des âges gothiques, et déploient aux yeux de leurs adeptes, après avoir imploré les bénédictions du ciel, un avenir resplendis- . sant d'espérance et d'amour. Les caractères qui, malgré d'innombrables variétés, éclatent de tous côtés, sont la surabondance d'énergie, l'intempérance d'enthousiasme, l'esprit d'aventure, l'aveuglement dans l'indépendance, dans l'Intolérance, l'absence de critique saine, de méthode sûre, l'irrégularité dans l'imitation, un étonnant amour du beau et du grand » et

la passion de la vérité égale à celle de la liberté. Au XII* siècle les mahométans avment fait mieux connaître et aimer aux chrétiens la sagesse d'Aristote; au XV* siècle, ils leur rendirent un service analogue. En prenant Constantinople , en renversant Temiûre énervé de Byzance , ils contraignirent les lettrés et les savants grecs de chercher , comme les Troyens aux temfks héroïques, un refuge en Italie. . .

Ilaliam, fato profugus, Lavînia

LtUora

Les manuscrits ainsi apportés, avec les textes authentiques d'Aristote, allumèrent en Occident une émulation heureuse entre les péripatéticiens et les sectateurs de Platon. Le précepteur d'Alexandre était devenu en effet l'instituteur des disciples de Jésus, le maître des plus révérés docteurs de TEglise

Il maestro di colpr che sanno. ^

Les adversaires du passé durent s'attaquer à lui, comme au représentant à peu près béatifié de la philosophie cléricale; et celle-ci dut traiter d'hérétiques les novateurs, les dénonçant à l'Inquisition, aux Paiements, aux tribunaux tutélaires de l'Ëglise et de l'Etat. Etes-vous pour Aristote? étes-vous contre Aristote?.... Voilà, pendant plus de deux siècles, le cri de guerre dont retentissaient les écoles et les livres. Nous croyons, nous enseignons, disent ceux-ci, tout ce que le Stagirite enseigne et croit. Nous croyons, nous enseignons^ ré*

pondait eeax-là , tout ce que le Stagirite ne croît ni n'ensmgne. De là vient que toute cette période a été nommée une Âristotéloumachie :^ grand duel de raisonnement, dont on n'ose rire quand on sait combien il profita à l'esprit humain.

Le pays qui marchait à la tète de l'Europe » le vrai théâtre de la Renaissance, c'était l'Italie. Cette patrie des arts devait un si beau privilège, non-seulement à la diute du Bas-Empire, mais au génie des Dante et des Pétrarque, à l'ambition des Médicis. De même que dans la vallée du Rhin, Strasbourg, Mayence et Harlem se di^utaient l'honneur d'avoir servi de berceau à l'invention de Guttenberg, de Schœffer et de Coster, de même dans la péninsule des Apennins, Gênes, Florence et Venise revendiquaient à l'envi , la gloire d'avoir donné le jour aux navigateurs qui découvrirent les Indes-Occidentales. ' Quelle que soit la part de mérite de Colomb, de Vespoce et de Cabot, ik furent tous italiens. De quelque manière qu'on apprécie les fils les plus téméraires de l'Italie, soitSocin, Ochino, P. Vermigli, soit Bruno, Campanella, Vanini, on ne saurait méconnaître b vive énergie de ce peuple ingénieux.

Chez toutes les nations alors cultivées, le XV^ siècle transmit au XYI* les fruits de l'érudition classique, les omquètesde la philologie sous toutes les formes, grammaire, belles-lettres, antiquités, histoire. En Italie cet héritage fut plus opulent qu'ailleurs ; et il s'y joignit la prérogative de l'élégance et du goût. Un autre avantage

qu'elle avait sur le reste de l'Europe, c'était le succès avec lequel elle s'adonnait aux sciences expérimentales. Avec Mattioli, le traducteur de Dioscorîde, avec le profond Césalpin , elle jeta de vives clartés sur le règne végétal; avec Aldovrandi, elle explora hardiment les autres parties de la création matérielle. Eclairée par Tartaglia, elle imprima à l'algèbre une excellente impulsion; elle put avec raison surnommer Maurolico un autre Airhimède; elle eut pour guide en astronomie Fra Castor, le rival de Copernic, et Magini, l'ami véliéré de Kepler; elle se montra, par son enthousiasme pbiir là connaissance du ciel, digne des éloges de Tycho-Brahé, * digne de produire Galilée. En médecine, elle contempla avec ûerté Fallope, Eustache, Acquapéndente , et elle enrichit généreusement de leurs élèves les universités et les cours de l'Occident.

C'est un spectacle brillant et sublime, que tous ces groupes serrés de grands maîtres ! Qui peut compter ces dynasties de savants, d'écrivains, d'artistes, dont les productions couvrent en quelque sorte le sol de l'Italie? Toutes les puissances de l'esprit humain sont mises en jeu, et déploient de merveilleuses richesses. Tout semble complet, immense, parfait, universel. L'Italien parait aussi apte à méditer, à chanter, qu'à agir au dehors. Les opérations politiques et financières, lui conviennent aussi bien que les fictions de la poésie, et les travaux austères de la science. 11 se fait l'organe.

< « Noa dubito quin cximia uUliUs ad artem* astronomicam ampliaodam hinc proinanare queat ; siquidem iii recUorc quam nos haMtent stfhaerft, et solerlift praditi sint insigni, opibusque insuper valeant, quitNia hoaoe somptus susUnoant. » T. Bmabe, 1598, oitron. tfwld^ir. mechan. (Vers. fin).

le ministre des intérêts et des affaires de l'humanité ; c^est le résultât nécessaire de son éducation libérale.

-Cette culture ihiiltîforme n'est pas seulement le caractère de l'ensemble de la nation ; elle se retrouve à un degré supérieur dans une foule choisie d'esprits privilégiés. Politien, poète éminent, a écrit sur les Pandectes Uh commentaire savant* et subtil. Léonard de Vinci, comme mathématicien et comme peintre, se place au premier rang. Fra Castor était aussi versé dans la littérature que dans la physique. Le théologien Sarpi fut appelé par Galilée, « mon père et maître. » Ils étaient mbins rares que ces grands génies, ceux qui se livraient slUx belles - lettrés au ifnilieu d'une carrière spéciale, contraire en apparence aux habitudes littéraires. Rien n'était plus ordinaire que le goût des vei'S et le talent d'en composer. * Chacun cherchait à « mêler les fleurs des lettres aux épines des sciences ou des afiaires. » * Jamais l'enthousiasme du beau ne fit battre le cœur italien avec plus de violence.

En bien des lieu* le progrès est l'ouvrage, non pas de quelques intelligences supérieures , mais de nombreuses familles qui^ sous plusieurs générations, embrassent plusieurs branches de connaissances. Telles sont ces i^ces de lettrés et de typographes, dont tous les membres souvent acquirent une gloire égale; tels sont les Aldi, les Giunti; tels les Mirandoles, les Piccolomini, les Rainaldi, les Campeggi, les Paleotti.

Au perfectionnement des arts concourent aussi, tan-

\ J. Baono, 0pp. U^ H, p. 803.

* Itf., n, p. 315 : « n tCeA point d ol^ete qu*0D ne puisse ooavrir de gwr* laDd4*s de fleun. »

tôt par leur esprit, tantôt par leurs trésors, des familles encore plus influentes. Ce sont les petits souverains qul^ a l'imitation de ceux de Florence, à l'exemple des Est et des Gonzague, se chargent avec une généreuse ambition du patronage littéraire. 11 leur arrive, à la vérité, de méconnaître parfois le talent et de maltraita la vertu j mais, grâce au morcellement extrême du pays, les torts occasionnés par une cour se trouvent promptement réparés par une autre. L'utilité de leurs encouragements est incontestable ; l'abondance des bibliothèques suffit pour l'attester.

Une troisième espèce de familles favorables à ce mémorable élan, ce sont les Académies. Il n'était guère de ville qui n'en possédât; les cités un peu considérables en avaient plusieurs. Les étrangers en raillaient les noms bizarres, les règlements romanesques, les disputes ardentes sur le goût et le langage. Une nuance de charlatanisme se laisse, dit-on, apercevoir jusque dans le titre, délia Crusca. L'esprit bouffon de l'époque anima souvent ces compagnies à un tel point, que le philosophe Telesio put les comparer à des mascarades , et Bruno trouver piquant de s'intituler « académicien de nulle Académie. » * Mais en les critiquant de la sorte, on oublie que la gaité et l'entraînement eurent plus de part à leur constitution, que la politique et le raisonnement.

1 Aeademico di nulla Academia (litre du Comietejo). Cfr. VAiinù CiUênico de Bruno, II; p, a9i, sq.. — Pelisson {HUt. de VAead, franç,^ t. U) rcnoavela le mot de Telesio sans le connaître : «Les Académies de delÀ des Monts, dit-il, se sont piquées de prendre des noms ou mystérieux ou biiarres, tels qiron les prendrait en un carrousel ou en une mateçradê, comme si ces exercices de l^prit étaient plutdl des débâucliea et des Jeux que des occuptlipiis sérieuses. »

Ce que leur organisation offre de singulier s'explique aisément par la nature pédantesque des écoles vulgaires. C'est le dégoût des formes lourdes et vides, qui les jeta dans une recherche inquiète de l'extraordinaire. Cependant, poussées par l'esprit d'association, eUes apprirent à mettre les idées en commun, et à multiplier les moyens propres à éveiller le génie. Elles rajeunirent les universités et les cloîtres, quand elle ne les remplacèrent ou ne les suppléèrent point. Leur plus solide mérite, ce lurent les services rendus à la langue italienne. Dédaigné d'abord à titre de plébéien, respecté ensuite comme toscan, déclaré par Dante «^ illustre, aulique et cardinal, » cet idiome admirable fut enfin adopté de la nation entière. Consacré par le talent, il fut digne de servir désormais de lien aux habitants de cette contrée favorisée. Il restait à créer la science de ce même idiome, l'art savant de le manier avec éIo({uence -, il s'agissait de combiner, après la grammaire et le vocabulaire, une rhétorique et une poétique capables de guider les générations futures. Les Académies ont su remplir cette tache avec gloire, puisqu'elles ont fortifié et poli cet instrument, avant de le rendre à un peuple judicieux,' spirituel, rêveur et artiste. Elles ont fait davantage : elles ont fait penser.

Quelles obligations ce peuple doit leur avoir! Leur siècle est devenu une des grandes époques de la littérature européenne. L'admiration qu'il inspire grandit, lorsqu'on se rappelle qu'il atteignit à cette gloire au milieu des guerres civiles et étrangères. Pour expliquer de tels phénomènes, il faut recourir à l'intervention de la Providence. Ce qu'on conçoit plus facilement, c'est

ik JORDANO BRUNO.

Tascendant que Tltalie prît de toutes p^rts. ti éjt^}^ vf^vitable que Léon X eût pour imitateurs François I^*", Charles-Quint , Henri YIII ; que l'Ânoçte fût çoosid^ par Cervantes et Lope de Vega ; que ShjfV^peare îutt à profit Porto et Giraldi. Il semble qu'une pareille exalta* tipn ne pût durer. Si les choses ne viennent en aide aux hommes, il faut craindre qu'une fougue semblable ne ^ convertisse en abattement. La inunificence des grands, le génie inventif des poètes et des- pl)ilpsopheç, le zèle des assemblées scientifiques, la faveur populaire, est-ce assez de tout; cela pour prévenir répifisement ou pour le retarder? Je Tjgnore. Mîtis, au milieu du XVP siècle, un événemept d'une extrême ^yité vint changer la face de l'esprit pubhc. Cet évépe^ei^t p'était rien pfiqins que la rénovation ^n catholicisme.

Cette période, où leç lettre^ prirent un essor si audacieux, était aussi l'âge d'or ^e la théologie; hors de l'Italie, elle n'était pour ainsi dire que théplogienne. Ce qui, en Italie, domina la première moitié du siècle, ce fut l'influence de LéonX, influence légère, ingénieur, aunable, sceptique, moqueuse, immorale. Cç qui prévalut dans la seconde, au contraire, ce fut l'esprit de Paul IV, esprit sévère, froid, pompeux, rigoriste, farouche, tyrannique. Au commencement, le règne des rin^eprs et des courtisans; à la fin, le règne des f^ligieux. « ipius un peuple, disait vers 1500 Machiavel^* est voisin de Rome, plus il est impie. >» Alors Du Bellay

cherche Rome en Rome,

' £t rien de Rome-en Rome ne trouve.

« Diâconiên^ru la I. ihe. 4i T. lir,, l h M.

VJE. 15

€ar, dai)s ce temps, Rome, ci^nt Virale et Properce, et non les apôtres ni les Pères, ne prétend qu'au tilre de capitale de la répuMique des lettres.*

Tu regere imperio populos, Romane, memcnio.

Romanos rerum dominos gentemque lo^atnm.

Oronia Romanse cedunl oiiraeula terr»; Natura b!c posuît quidquid ubique fuit.

Après iSSQ, eDe aspire à rétablir la république chrétienne, à la gopTerner souverainement, à refjevenir» selon Rabelais, f la ville la plus moinante de toute la moin^ie. ^ Haine au paganisme, mort à Thérésie, te)s sont dès lors ses sentiments , source d'une puissante coptre-twolution .

Trois ans avant la mort de Luther, Paul 1)1 fonde |a congrégation du Saint-Office de Flnquisition, et envoje dans le Nord ce que le peuple allemand nomme les prêtres e^gnols. L'année même où Calvin expire, se terminent les demièries sessions du concile de Trente, et se concerte une alliance dont les chefs sont Philippe II et Catherine de Médicis, et les soutiens le duc d'Àlbe et la belliqueuse maison de Lorraine. C'est en 1565 que le roi d'Espagne renouvelle ses rigueurs dans les Pays-Bas, décidé, dit-il, à n'y souffrir la racine d'aucune mauvaise plante, et se souvenant sans cesse du conseil du P. Oradici : « Plus on détruit ses ennemis, moins il en

1 Voy. Baimo, Opp. it., II, p. 16i. — Cf. Basile Zanchi , in Lêonem X, fùtiHf. M^eim. (Rome, flS40).

reste. » Le 17 octobre 1S69, Pie V, pontife appfiqaé à rendre le monde, non pas « doux et humble de cœur,ii' mais « humble et mélancolique, »* écrit à la mère des derniers Valois : c Gardez-vous de croire qu'on puisse faire quelque chose de plus agréable à Dieu, que de persécuter ouvertement ses ennemis par un zèle pieux pour la religion catholique. » Voilà les germes de cette € pitié cruelle, » jrietd crudele,^ qui inspira la Saint- Barthélémy et qui se personnifia dans le cardinal théatin, CarafTe.

Quel effet cette énergique réaction produisit-elle sur les études spéculatives? La colère de Caton coritre les philosophes grecs fut effacée par Tachamement des nouveaux censeurscontre la libre pensée.^ La mesure d'indépendance dont Cusa et Pomponace avaient joui, fut refusée à Campanella, à Vanini. C6me TII de Florence défendit l'impression de la belle traduction de Lucrèce par Alex. Marchetti, comme un code impur d'épicuréisme. La science demandait à marcher à l'aise, à vivre, à parler sans gène. L'Eglise, redoutant d'en être lésée, devait chercher à l'étouffer. Ainsi se forma un combat à outrance entre deux intérêts également chers à l'homme, mais également irrités. Qui sait à quel point de splendeur, sans cette fatale guerre, la philosophie italienne se fût élevée? Elle voguait à pleines voiles ; elle avait posé, remué tous les problèmes d'observation

I Saint Matthieu, XI, M. — Comp. Âbélard, par M. de Rémusat, I, p. 8S7.

« NiLU, Vita GaHL, H, p. 555.

s Disc, d'ouverture do concile de Trente, ptr l'évèqùe de Ktonto.

^ On sait que la répugnance de Galon-le-Cenfleor pour la pbiloaopbie égalait son aversion contre Cartilage. Voy . Plutamoub, Vie de Cafon FAneim, cli. tl.

ei de métaphysicpie; elle touchait à Theiire de proclamer les découvertes, qui ont immortalisé Bacon, Descartes, Spinosa, Leibnitz.

A ces conjonctures défavorables ajoutez les mesures et les pratiques du despotisme espagnol. L'Escurial feisait la loi en Italie , et donnait le ton aux moindres des princes. Sous son sceptre pesant, les mœurs allaient se corrompant; l'habileté bannissait la vertu; l'hypocrisie, rivale dv fanatisme , bannissait la piété. Partout des goûts nouveaux, et à leur suite le fruit de la mollesse, l'indolence. Les lettres et le langage réflédûrent cette fausse et funeste situation : plus de grands intérêts, plus d'inspiration. Les muses languirent dans l'oisiveté et dans l'affectation, s'abandonnant de plus en plus à la pente vicieuse qui mène au genre déclamatoire et théâtral. S'il y eut encore une source d'enthousiasme , ce fut la foi orthodoxe , celle qui a nourri le Tasse, « génie plus paré, dit Campanella,* et plus éloquent qu'Homère et Virgile, mais qui connaît moins la nature et sait moins l'imiter. » Bientôt l'esprit italien se consumera ea bagatelles , en débats stériles pour ou contre Pétrarque, pour ou contre Marino, pour ou contre le lexique florentin. Ce qu'il y aura de plus hardi se réiîigiera dans la musique, et inventera l'Opéra, pour se noyer dans des flots d'harmonie, ou pour briguer l'épithète de virtuose. Décadence générale, qui durera cent cinquante ans, qui remonte au jour où le Tasse fut enfermé dans l'hôpital des fous, qui s'arrête au jour où Gravina recueillit Métastase, et qui, bien avant le noble

* De tibrirpropriU, c. ÎV, art. î, p. «T.

Filtcaia, arrachera au patriotisme d'élckiuénts soupirs.

Italia, Italîa, o tu cuî feo la soric Dono infelice di Bellezza

C'est donc un contraste parfait, que la différence de ces deux demi-siècles. H est une >ae, une carrière où ce contraste se manifeste par divers côtés : c'est l'existence de Jordano Bruno, penseur imprudent qui, vers 1600, tenta de renouer les traditions tolérées, et même protégées cent ans auparavant.

Le nom de Bruno, assez ordinaire au moyen-âge et latinisé en BrunuSy a été décoré des épithètes de grand et de saint. Pour Jordano, il croyait s'honorer assez en se surnommant le Nolain.^

La petite ville de Noia est située dans la province dite Terre-de-Labour, à quelques milles de Naples et presque à égale dislance de la Méditerranée et du Vésuve; elle est aujourd'hui le chef-lieu d'un circondaire. La nature a doté cette région avec magnificence; elle lui a donné pour armoiries une corne d'abondance, et pour titre le terme de Campagna felke} L'agriculteur, le bo-

' Il Nolano, Nolanu$ Comaraeensii, Nolanus Italus,

> Voy. Bbuno, Opp. it,, II, p. it9. Orat. vafediet, §. XVflt.

tanîste, Tamateur de chevaux la vantent à l'envi. L'his* toire aussi a distingué Noia. Fondée par les Tyriens, ou même par les lapyges, celte cité eut dès l'origine, outre d'imposantes fortincations, douze portes et bon nombre de temples et d'amphithéâtres. D'alliée fidèle et valante des Samnîtes, elle devint municipe, puis colonie de Rome. Elle fut toujours renommée par sa bravoure. Anmbal échoua plus d'une fois devant ses murs. Sylla vint y camper, lorsqu'il rassembla ses troupes contre Marius. Auguste y alla mourir, et Tibère ^ son successeur , y fit la dédicace de son temple. Le moyen âge parut moins propice à Cœmiterium; tel fut le nouveau nom de Nota. Après que les Goths l'eu-' rent pris d'assaut, Alaric le saccagea, et les Sarrazins, comnae les Hongrois, surpassèrent la barbarie des Vandales. Quant à Mainfroy, qui s'en empara en 1255, il le traita avec douceur. Deux inondations épouvantables, aux XV* et XVI* siècles, y portèrent la peste, et achevèrent d'en détruire l'antique prospérité.* Cependant, quoiqu'elle n'eût pas dix mille habitants, Nola demeura siège épiscopal, centre d'une noblesse ancienne, longtemps vassale des Orsini, et entrepôt d'un commerce actif. En récompense du courage déployé contre les Français» les rois d'Espagne lui accordaient une protectum particulière. Mais cette population , pai*fois dévote jusqu'au fanatisme, était fière d'une autre protection encore. Deux omfesseurs de la foi,^ saint Félix et saint Paulin, l'avaient sauvée en plusieurs

> Tom, Coêto, eompend, deiV istar, del regno di Napoli (ISM) , 1. III, p. M.

* BMimo, Opp. it, par ex. I, p. 19S.

tO JORDANO BRUNO.

occurences tragiques ; c'est ce que Montaigne et Bodin * nous apprennent après tant d'autres. Le premier cite la belle prière de Félix, qui semble la traduction évangélique d'un mot de Stilpon de Mégare :* « Seigneur, garde-moi de sentir cette perte, car tu sais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui est à moi. » Du bordelais Paulin, ' on rapporte une parole non moins célèbre, une sentence philosophique en apparence, et au fond chrétienne: « Sois péripatéticien devant Dieu, et pythagoricien dans le monde, sis périr pateticusDeo^pythagoricusinundOj )• c'est-à-dire, marche dans les voies de Dieu, sans l'entretenir avec le monde. À Nola, on plaçait Félix au-dessus de Paulin : l'un avait été l'objet d'un miracle, et en avait opéré luimême; l'autre, saint devancier de Vincent de Paule, n'avait fait que des prodiges de charité. Ce sont là les deux martyrs que Nola fournit au catholicisme; elle en donna deux aussi au protestantisme et à la philosophie, Algieri et Bruno.

Pomponio Algieri, étudiant à Padoue, fut accusé, en 1555, « comme contempteur de la foi et religion chrétienne ; après longue détention è&-prisons de Padoue et de Venise, il fut condamné à perpétuelles galères; » mais le légat « l'ayant demandé à la Seigneurie, afin d'en faire offre très-agréable à son maitre, » Algieri endura

< MoiiTAiGifB, Esâayê, I, c. 38; Bodin, de la Répub,, p. 58.

s Voy . S Goriot. XII, U. « Je n*ai rien perdu de ce qui est vraiment à moi, répondit stilpon a Démétrius; tar fiersoone ne peut enlever IMnstructIon, et ce que je savais, Je le sais encore. » JHog. Laert. in Stilp., 1. II. Gfr. M. Y. LbcLBmc , Chrest, greequet avec trad. et notes, p. 4 , sq., éd. II. «Iti* the mind that mak€s th$ boéwrieh, » dit Shakespeare.

» Voy. M. ViLLBMAiw, dé VEloq. ehrét, dan$ 1$ IV iièeU, p. iift.sqq. (iVottV. mil. hiit. et lUt., 1887).

àRcmie le dernier supplice, « effrayant par sa constance et sa magnanioiité tous les plus vénérables Pères de Rome, spectateurs d'icelie. »* Tel est le sommaire de dix pages in-folio que le martyrologe calviniste consacre à cet « athlète de l'Evangile. » Triste similitude de sort entre Âlgieri et Bruno! Tous les deux sont incarcérés sur le territoire vénitien et livrés , après quelque résistance, au légat pontifical, et enfin réduits en cendres au champ de Flore!

Nola s'illustra par d'autres célébrités encore. Cette contrée eut pour tous ses enfants un tel attrait que, durant son exil^ au milieu des travaux les plus abstraits, Bruno ne se lassait de s'en souvenir avec tendresse. A cet égard, il ne le cédait pas à t^e judicieux historien de Nola,' Âmbrogio Leone, helléniste et médecin distingué, lecteur à l'Académie degliStu4f\ auteur que la postérité juge sur un traité contre Averroës,' et auquel les contemporains, par 1^ bouche d'Erasme, attribuaient autant d'énergie que d'agrément,^ c.du lion et de l'ambroisie. »

Sans nous arrêter à un autre professeur de Naples dont Nola peut s'enorgueillir à juste titre, savoir Alberûùo Gentile, nous devons faire mention de Louis Tansillo,^ poète élégant, estimé du Tasse,® malhabilement co-

^ Sotts Faut rv.— Théod. de Bèxe admit aussi Algieri dans ses feonei. «IMn'iMP e^iuidam virtutU plenuâ^ etc.. etc. »

* n Fie tu quidem, quod Noîam patriam iuam illustras, ctri qwmdam Moto naster famam invidebat. » Emasiib, Epist., 1. X, 530.

* « Adversus Averrœm imjpium xeà rpl« xara^roy. » Ebasmb, 1. 1.

* « Non minus Jueunditatis quam roboris. » Ibid.

* « Jfio padre, dit Tansillo, a Nola, io a. Venosa naequi. » — Bruno dit avec orgueil : H NoUuio Tansillo, (par ex. II, p. 196).

* Voy. Il Goniaga.

pié par Marino,* et représentant un des côtés dn gème napolitain, la gatté poussée à la licence. Nola est voisine du berceau des Âtellanes. Tansillo profita des traditions de plaisanterie obscène , qui y subsistaient encore, et publia, à vingt-quatre ans, un poème allégorique singulièrement piquant, et bien fait pour alarmer la pudeur la moins farouche, le poème intitulé le Vendangeur.^ Le succès, relevé par le scandale, fut scûti du châtiment. Paul IV inscrivit Tansillo aux registres de l'Inquisition. Le brave capitaine eut peur; celui qilie don Garcie de Tolède appelait son € Achille et Homère, » se hâta de chanter la palinodie dans les Larmes de saùU Pierre.^ Cette seconde œuvre resta inachevée. C'est «ne oeuvre de repentir, qui fut couronnée de l'absolution papale, et qui, malgré les teintes orthodoxesd'une croyance équivoque, est indigne du créateur de tant de sonnets, où la gr&ce et la verve avaient promis un successeur à Pétrarque. Mort dans un âge avancé, Tansillo eut pour admirateur, pour disciple, le INolain Bruno; mais il fut moins imité dans l'exquise harmonie de sa diction, que dans tes négligences, ses libertés de goût, dans ses jeux de mot et d'esprit, ses concetli^ ses transtati. Tansillo^ dont le caractère était aussi doux que celui deBnmo était impétueux, a comme celui-ci abusé d'un talent élevé.

Si, de nos jours, l'archéologue et l'homme de goût visant cette terre avec une curiosité respectueuse, l'historien politique va y rechercher les traces d'une tentative de révolution politique. Ce fut de Nola que par-

* Voy. StiGUAXi, Lettert, p. 14S.

* il Vendemmiatore ovvero, Stanze amoroM iffpragli orti MUé^wM* » Un croit que MalliortH* rimlla dans sa Pénitence de eaint Pierre.

Dans la fierté de Bruno était entré enfin , outre la morgue philosophique qui nous décèlera souvent les travers de l'époque, un élément patriotique. « Je suis Napolitain, s'écrie-t-il avec bonheur, né et élevé sous le plus doux des cieux ! » Paysage, langue, arts, philosophie, gloire, voilà ce que, parmi les brumes et les neiges des Iles-Britanniques, lui retrace ce « delà benigno. » S'il est permis d'en croire Jordano, son père Jean était homme de sens et d'esprit. ' Jordano fut-il élevé sous ses yeux, dans cette maison qu'il nous montre avec attendrissement aux pieds du mont Cicala?* Reçut-il la première instruction dans un collège, ou dans un couvent? Les religieux se trouvant en possession de l'enseignement public, ce furent vraisemblablement eux que le futur dominicain eut d'abord pour maîtres. Les ressources littéraires abondaient dans le royaume de Naples. Avant de les indiquer, il est à propos, toutefois, d'esquisser l'éducation que le Nolain dut tenir du climat et des événements. C'est une imagination indomptable, c'est un inébranlable

« Die mihi» Teucrorum proies, animaha muta

» Quia generoaa pntat, niai fortia? »

(5ar., Vm, V. 56, sqq.).

« Entre tant d'animaux qui sont ceux qu'on estime?

> On faitcaa d'un courtier qui, fier et pJein de cœur, etc. >

(Sat. V).

GeDlilbomine, dans le langage.de Bmno comme de Campanella, équivaut à gabnt homme, homme digne de ce nom {Opp, it., I, p. 17i. Campawblla, PoisUt p. 85, édlt Orelli). Bruno amire qu'il a rencontré le type da che?alicr dans sir Philippe Sidney; or, celui^t avait pour devise les mots d'Ovide :

« Nam genus et proavos, et quo non fecimua ipsi, » Vix ea noatra voco »

> Patf ex. eroiei f^nrori^ H, p. 314.

* Spaeeio délia be$tia trionfante. II, p. 15i.

(caractère qu'il s'agit de peindre : commeiit l'une et l'autre se développèrent-ils ?

11 paraît im|)ossible que l'enfiaiuce de Bruno ne fût qu'une stupide végétation.^ Les instincts profonds sont ^ ordinairement précoces. Les habitants ressemblent à la terre qui les porte, dit le Tasse,

La terra

Simili a se gli abilator* produce.

Or, le sol de Nola est volcanique comme l'atmosphère, comme l'eau, comme ce vin noir* et épais, qui a le liom significatif de mangiaguerra. De là le feu du sang, du teint et de la fantaisie; de là la finesse des organes, la vivacité du geste, la mobilité de l'humeur, l'ardeur passionnée du caractère. Durant l'adolescence de Bruno, d'ailleurs, ces plages étaient le théâtre d'un drame higubre et sans dénoûment. Tremblements, inondations, éruptions, disette, peste et autres calamités; on eût dit qu'en ce temps d'aventures, la création elle-même violait ses lois. De bonne heure, là nature apparaît à Bruno pleine de puissance et de charme tourà-tour, revêtue de force, de beauté, de bonté, de diverses marques d'une supériorité surhumaine. L'enfant la redoute, l'admire, l'aime successivement; l'homme relèvera à une perfection idéale, en lui prêtant âme et intellig^ice; et insensiblement il arrivera à la diviniser. A la faveur des révokitions physiques, on vit s'organiser des bandes de brigands, de corsaires, des essaims de

< Voy. Au'iEBi, VUa, Epoca, I.

* Biii'?(o, 0pp. U., Il, p. i09.

bravi.^ Une guerre téméraire, suscitée par un pontife napotitaiO) Paîil IV , ensanglanta le pays. Les Ottomans pénétrk'eoft dans les faubourgs de la capitale. L'obsti* nation de Pie IV et de Pie V à e&écuter les décrets de Trente et la bufie 1» eœnâ Donmi, mit le comble an orages et an seoffi-ancas. Dains des cirœnstances semblables^ un conbemporaia de Marins et de SyBa s'était pris à douter de la Providence : Lucrèce crut le meiide abandomé aux oaprices des tyrans. Quelle impnmoB dut alors éjurouver Bruno, qu'on a souvent comparé au poète latin? Parmi tant de ruines il eut, ce semble, à dqplorer ceUe de sa fanûlle et de ses biens.

« Al DOS (dil-il)i qoantttnivis fatis versemur iniquîs, » Forluiiae longum à pueris luctameo adorsi, » etc.^

Appdé à subir d'autres épreuves, hors d'état de prévoir le terme lanaentable de sa carrière, il put dire un jour au delà des Monts, avec une résignation plus mondaine que chrétienne : «^ Il ne me reste plus d'autre infortune à essuyer que l'infidélité d'une niaitresse.' »

Né sous ces auspices sinistres, vers la fin du règne de Charles-Quint, ou plutôt de ce don Pedro de Tolède qui opprima Naples vingt ans,^ Bruno vit, sous Philippe U, le duc d'Albe oiTrir aux Napolitains, pendant douze ans, l'image d'un bon prince, quelque là aussi,

< j. bburo, OpP' t'<., II, p. aie.

* Bstifci, de Mfmadk I, c. i, p. a8.--Ranras aussi disait : « Confltecr vitam mihi totam aeerbi$iimi$ fiuetibuê Jactatam eue. Puer ifix è eunie egre$$uë dupiiei peste kiberavi, » etc. {SehecMan, epiloff. Bami, p. 7).

* Bbuko, délia Cauea, etc. procnn. epietol.

* Bmaxtohb, Bom, illust,, 1. 1, dise. XXXIV.

selon de Thou,* «r meilleur pour la guerre que pour la paix, et bien persuadé que Tempire s'affermit plus par la terreur que par L'amour. » * Il vit ensuite le vertueux duc d'Alcala arrêter avec fermeté les empiétements du clergé. Il vit le cardinal Granvelle se faire de même bénir et regretter. Mais il vit aussi succéder à ces ministres populaires « après Mendoça et Zûnica, le maquis de Mondejar, homme d'état avide et inconsidéré, « destiné, dit Parrino,' à faire v<Mr à son maître ce qu'a d'illusoire la maume d'Àristote : tnagUtratus tn* rum aperit, puisque ce nouveau Théndstode fut exécré en Italie. ^ Une bataille décisive pour le repos de l'Europe, livrée non loin de Corinthe, et égalée par Herrera et Ercilla à la bataille d'Âctium^ le combat naval de Lépante où, à l'avis de Philippe II, Don Juan risqua beaucoup,^ et qui fut suivi de fêtes magnifiques, dut frapper non moins vivement l'esprit de Bruno. De telles émotions devenaient chaque jour plus rares; il n'y eut plus même, sous Olivarez, de fêtes ordinaires. Ce sombre gouverneur, en Espagne surnommé el gran PapelistUj tenait pour principe :

Aiiior, Reyno y dineros No quieron compaAeros;

et avait coutume de dire : « Ne désirez pas la viceroyauté de Naples, il en coûte trop de la quitter. » •

< HUtor. 9ui temporù, 1. LXXV.

> Les soldais rappelaient : « el buen padre de lo$ ^Idadoi, » Bwlâxtoub, nom. illugL, I, dise. IV » Teatro eroieo e poUtieo de* govemi de* vieeri^ I, p. 903, sq. ^ « Mui atrevido fu, »

* PARRINO, Teatro, 1I« p. 179.

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