‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 13 sur 60 · VIE. X · texte numérisé non relu

VIE. X

Telesio s'était reclus durant son adolescence dans un couvent de bénédictins. '

On s'est étonné, et peut-être à plus juste titre, que le choix de Bruno fat tombé sur Tinstitution des fr. jacobins. Cet ordre, a-l-on répété, était alors chargé, de concert avec les augustins, de travailler à l'extinction des lumières nouvelles. Il avait donné lieu au terme d'obscarants, obscuri viri ; il avait paru en première ligne dans l'afiaire de Reuchlin, dans celle de Luther, pour essuyer, ajoute Corn. Agrippa, un naufrage irréparable'; * il voyait sans cesse son titre de dominicani travesli, par un ignoble jeu de mots, en Doniini canes ^

Rrères aboyeurs ' Les résolutions des hommes

détendent souvent de petites circonstances. 11 se peut que Bruno préférât l'ordre des dominicains, uniquement parce qu'il avait été élevé par eux, ou bien parcequ'ils formaient la communauté la plus répandue, la plus puissante du royaume de Naples.

Combien de temps dura l'accord entre eux et Bruno? Nous l'ignorons encore. Les causes de leur mésintelligence, néanmoins, ont été articulées brièvement par celui qui en devint victime. «Après avoir cultivé longtemps, raconte Bruno, les lettres, la poésie, j'ai été porté à la philosophie, au libre examen, par mes guides

t « Costal, per meglio Investigare i segreti deUa natura, per molli anni si disgiunse dalla freqaenza degli noiDim,e si liberô da ogni allro pensiero, e lasciù la patria, I pareoti e gli amici, e si raccolse in un monastero de* FraU di S. Beuedetto. » Aqitiro, oraz. funehr. in morte di Telesio, recitata alV Accor demia Coeeniina, p. 5.

* « nié Capwionii iragœdiâ—irreparabile naufragium fecerunt.» C. Agbip- PA, de vamt. sdeni. c. XCVI.

^ Domim canes Eiyangeltum latrantes per totvm orhem.

31 JORDANO BRUXO.

mêmes, par mes supérieurs et mes juges. ^ Ministres de la jalousie, serviteurs de l'ignorance, esclaves de la méchanceté, ils prétendaient m'assujettir à une vile et sti^ide hypocrisie!... » C'est une chose connue que l'harmonie qui, sur ce point, rapproche Bruno de CampaneUa. * Cent fois, et toujours avec une verve uk*dante, leur ressentiment profond, ranimé par d'amers souvenirs, déborde-en paroles moins mesurées que les précédentes. Le Calabrais, peut-être plus encore que le Nolain, traita, dans des sonnets inspirés par une indignation parfois mélodieuse , ou par les tristesses de la captivité, ' les moines et leurs défauts , à peu près comme les jansénistes traitèrent les jésuites. * Les deux philosophes eurent la prétention d'arracher le masque à la dissimulation, au mensonge ; prétention d'autant plus ferme que l'hypocrisie dominait davantage autour d'eux. Il y avait courage, il y avait mérite a entreprendre ce combat. Erasme et Spencer couraient moins de dangers. En France, la tache était bien autrement facile; l'esprit gaulois, si empressé à rire des travers humains, s'était égayé « de la papelardie,des cafards, des tors-<rols, » avant Rabelais et Dubellay , même avant Messier et Maillard ; il avait amassé les matériaux, dont le génie tira Macette et scm frère cadet,

1 « Centori. » (Er. furori, II, p. 314).

s IUmpàicblla, Poésie, p. 19-13. — Cfr. de Libr. prop,, p. 3» sqq. .' ilinter molestias carcerum.n — «Scril)eba(n cuiu dabalur fuiiive coiniiiocHlas^» De Libr,prop,, p. U. ^ , n (;ii affetii tii Plutone portan* al cuore,

» 11 nome di Gesù segnsno in fronte. »

(Campanblla, Poésie, p. 108).

La trina bugia, i tiranni, ipocriti, sofisti ; Viynoranza, gelosia, maiignità, radici de' gran tnaii dei monâo.

œ bon moDsieur Tartuffe; il avait même ééûm avec profondeur cette maladie, c l'abus de paraître eu la relig^oa. > *

C'est évidemment la discussion, c'est la critique appliquée soit aux (4iQ$es, soit aux pers(mne$, qui rendit Bruno odieux. Sur quoi rOulaitr-eUe? On doit, sur la foi d^ ses adversaires et de ses écrits , admettre que ses otijections et ses plaisanteries touchèrent la religion, autant qne la pbilosophi^. l\ est raisonnable de s'en rapporter s( Scioppius, soulenapt que Bruno comm^ça PV* attaquer certains dogmes respectables , et encore générsilement respect^ en Italie.

Dteux noms retraçaient ou résumaient les doctrines des dominicains, Aristote et saint Thomas. Au XYP siècle, la répuUKion de celui que Dante avait nommé le bfin fr^ Thomas, était encore prodigieuse Qt méritait de l'être. « Vous voule;^ détrôner Vévèque romain , disait Bucer ; détruises les œuvres du doctçur angélique ! » Plus tard Niz^Kili, en guerre avec ceux qu'il appelait « les Barbares et les Pçeudo-philosopbes, "» fi t à celui qu'on surnommait la sainte lumièrç d'Àquin l'honneur de le taxer dç « borgne parmi les aveugle^. » A mesure que l'Eglise se relevait et s'épurait, le crédit de Tfiomas s'affenniss^it, et les plu» nobles défenseurs du catholicisme pouvaient espérer, qu'avec son secours, ils parviendraient à rétablir l'ancien ordre de choses. Cependant, ce retour un peu forcé à la foi, n'avait pas banni le doute ; peut-être avait-il même contribué à surexciter l'incré-

* A. D*AuBi6iiÉ, Bar<m de FaevMte, \k 104 ; Cfr. Phrac, Quatr,, I ; SbamrsABB, HamUt, m» 1; tifs nnd deafh ofHng John, IV» 9.

dulité, à attiser l'enthousiasme de la destruction. Les écoliers italiens visitaient TAllemagne ; les soldats allemands envahissaient l'Italie. Aux moqueries nationales s'étaient mêlées les menaces étrangères. Le simple courant de la littérature, cette chaîne de poètes qui commence avant Pétrarque et avant Avignon, pour s'étendre au delà d'Alamanni/ avait préparé les esprits aux influences du Nord. Le royaume de Naples, en particulier, s'était de bonne heure ouvert à l'hétérodoxie ', il avait accueilli des familles vaudoises, il avait applaudi aux nouveautés introduites par les Valdez et les Ochino; il avait rapidement dépassé le protestantisme même, en ressuscitant l'opinion fameuse d'Arius, en admirant, en propageant celle des sociniens. Les théologiens de Wjttemberg, eflrayés, aflBigésdece qu'à leur tour ils qualifiaient d'hérésie, ne savaient comment rendre raison d'un tel excès de Ucence spéculative. Disciple d'Aristote et partisan de la modération, Mélanchton* imputa au platonisme des erreurs inséparables du réveil de l'indépendance d'esprit.

C'est sous l'empire de pareilles tendances, de pareils souvenirs, que Bruno se prit à combattre le dogme en tout ou en partie . L'Inquisition, lorsqu'elle le condamna, lui reprocha de s'être particulièrement attaqué aux doctrines de la transsubstantiation et de l'immaculée conception. Rien n'autorise à révoquer en doute une assertion si positive. Dans ses écrits' il se rencontre plusieurs marques d'incrédulité ou de dédain, à l'égard de ces

* Voy. PÉTBABQce, par ex.. Sonnet XC. — AtAMANifi, Sai. 1 ; Sat., XII.

• Epistolœ, col. 88i.

s Cfr Candelajo, I, p. h$. 05; Spaceio, II. p. 9ii, sq.

deux articles. C'étaient là, au surplus, deux problèmes des plus vivement controversés au XVI* siècle. Les évangéliques s'élevaient contre la transsubstantiation catholique ; les sociniens s'élevaient contre la consubslantiation des évangéliques, et contré la pureté primitive et non interrompue de Marie, qui était admise en même temps des catholiques et desprotestants.Or, Bruno était peut-être plus socinien que les deux Socin euxmêmes ne l'avaient été. Les idées qu'il professait au sujet de la substance , au sujet de la nature , semblent incompatibles avec le miracle perpétuel de la transsubstantiation, et défavorables au principe de la conception immaculée. De quel point de vue a-t-il envisagé l'une et l'antre doctrine? En philosophe ? en théologien? en historien? À-t-il attribué, à la suite de quelques contemporains, l'origine de la transsubstantiation à un moine westphalien du IX"" siècle, nommé Paschase Radbert? S'est-il permis de discuter les actes du concile tenu au Latran, en 1215, sous Innocent III, où, disait-on, il fut parlé pour la première fois de transsubstantiation? S'est-il hasardé à n'y voir qu'une subtilité de casuiste, matière de plusieurs distinctions célèbres? ' A-t41 osé demander, comme le fit de nouveau en 1594 un religieux de Stuttgard, Frater Wilhelmus Holder, si la souris qui rpnge une hostie consacrée mange le corps du Christ, si en ce cas il faut la tuer ou l'adorer ? Il serait trop long d'indiquer tous les aspects, sous lesquels cette partie derenseignement dogmatique était alorsexposée . ^

1 ReooiiTeTaiOfi de Tbomas d'Aquio, retranssubstanliation de Manile d*Iogbeo, tnDsaoddeulation de Gabriel Biel.

* « Tm la en Gbarron, dit le Baron de Faêneste, une comparaison de la

Quelle que soit la manière dont Bruno concevait ce dogme important, il est intéressant de voir son nom inscrit en tête des penseurs, qui furent inquiétés à cause des conséquences de leur système, relativement à la transsubstantiation. On sait qn'ati siècle suivant, Dlsscartes et Leibnitz, Gassendi et Pascal ^nl accuséà de miner les fondements du sacrifice de la messe ; le premier piâr son ingénieuse et profonde distinction entre TespHtc* la matière , le second par ses^monades et son harmonie préétablie , le troisième par ses atomes, le quatrième par ses découvertes sur la pesanteur de Tair et le baromètre. L'histoire de céè débats est un éiLfemple de pins delà nécessité hnposée ii Tesprit humain, de tenir nètVb-

tfiesse et de la transsubstantiation avec les sorciers et 6n<)hliMeilrs tfa\ mCfUtet de lear substance dans le breuvage d^amour » (p. 4^. Ceux, en effet, qui olDservaient avec prodileclion l^ordreel les mystères de la nature physique, re- Aisaieot de croire que le môme corps pouvait être présent en cent mille lieux, et la même merveille s'accomplir cent mille fois |»ar jour. Ceux qui mt>ditaient librement sur l'essence invisible de la divinité, répugnaient à admettre que Dieu est enfermé dans cliaque parcelle de Tbostie, dans chaque goutte de vin ; que chacune des hosties conservées dans le tabernacle coblient Dieu tout eiH> tier, en sang, en àme, en divinilé, et que Thomme est invité à manger, à boire, à digérer le Créateur des cieux et de la terre, TEspril des esprits. Ceuxlà criaient au fétichisme, k ranthro|>ophagie, et n'bésiuient pôlut à citer Averroés, qui reproche aux chrétiens d'être assez impies, pour déclarer l'£lre qu'ils adorent. D'autres alléguaient cet axiome mathématique, que la partie est moindre que le tout, et rappelaient le mot de Garistadt à Uilher : « Uiraque Jésus, faisant le dernier repas avec ses disciples et la première coiymunion, rompit le pain, il tint donc son corps entier dans sa main, et, commttnhial (nlméme, il mil donc sa tète dans sa bouche? » Il nous a été impossible de déconvrir si Bruno s'est attaché, dans ses critiques, k l*idée de présence réelle, ou i celle de sacrifice ; s il a nié la matation des espèces, sll a souteon, apposé sur l'épi Ire aux Hébreux, que l'oblation du corps du ('«hrist n'avait été faite qirune seule fois pour ôter les pécbés ; ou si, fondé sur les Actes des kpMres (1, 11 ; 111, SI), il a prétendu que le ciel seul possédait le Christ exalté, pour le retenir jusqu'à la lin des choses; si enfin, il a pris la Sainte-Cène au figuré, en signe et en vertu, comme symbole et mémorial, déclarant que dans le langage de la Bible, ki vie de la chair représente la vie de resprit ; la nourrltun: du corps, celle de l'ùmc.

ment séparés les intérêts de la théologie et les droits de la{^ilo6ophie.*

Au lieu de rechercher quel rapport il peut y avoir entre la transsubstantiation et Timinaculée conception,' nous ferons remarquer seulement que ce second point n'était pas moins vÎTement discuté alors, même dans le sein dn concile de Trente. Tandis que les franciscains, par déférence pour Duns Scot, soutenaient Timmaculée conception de la sainte Vierge ; tandis que , dans bien des oniversités , les candidats au doctorat étaient tenus d'y souscrire, les dominicains, animés par Texemple de ienr chef, et par celui de saint Bernard, enseignaient la conception maculée, du moins en beaucoup de liTres. Si Bruno avançait que Marie était née dans le péché originel , il était d'accord avec les véritables autorités de son Ordre; les frères dont le sentiment était <^)posé, euss^it été blâmés par saint Thomas. Mais au XVI* riècle rOrdre était partagé d'opinion ; et ce fut pour terminer le différend, que Campanella composa' un opuscule sur la conception de la Vierge, où il s'efforça de concilier toutes les doctrines accréditées avec celles dn patron illustre des dominicains.

Aucun document, au surplus, n'atteste que Bruno

^ Le p. Le Valois, La Ville, Uuet, Tournemiue, Des Broâses^ Noël se sont signalés dans ces discussions avec une grande diversité de talent. Malgré les joslifications de Rohault et de rélégant Régis (Réponse à la censure de Huet, p. 863, sq.)» roratonen de Ugnac, i)ar un louable désir de conciliation, tenta encore,au milieu du XVIII* siècle (1764), de c< prouver possible, par les principes de la saioe philosophie, la présence corporelle de Thomme en plusieurs lieox. »

s Voy. M. MiGNBT, Notic. et Mém. hist. T. Il, p. 99i.

> « Periexuit (de Lib. prop., p. 93) eonciUans opinianes omnium pro êoneto Thomâ. » On sait que, snr cet article, les jansénistes adoptèrent, pour la plupart, les sentiments des dominicains rigides.

^0 JORDANO BHUNO.

élevât déjà ses critiques jusqu'à la hauteur dusaint-pwe lui-même. Dans les pays méridionaux, les novateurs s'en prenaient à Aristote, plutôt qu'au pape. Aristote avait, d'ailleui^, quelque ressemblance avec le vicaire du Christ ; il paraissait le précui*seur du Messie, quant à la vérité naturelle, à la science du monde; ' il semblait,, bien que hors du royaume de la Grâce, participer de l'infiiillibilité, de l'infinité divines ; il personnifiait les splendeurs, les profondeurs du savoir scolaslique, comme il Je guidait et l'inspirait; il avait, selon l'expression de Campanella, reçu le baptême et la consécration canonique. Quelquefois on s'était, il est vrai, aperçu de certaines dissidences entre l'Evangile et le péripatétisme, et on disait avec regret, comme le vénitien Dan. Barbaro : « Si je n'étais pas chrétien, je suivrais Aristote en toutes choses. » ^ Mais pour l'ordinaire on jugeait la domination du Stagirite aussi immuable que le saintsiège même ; ' on croyait que déserter son drapeau était ouvrir portes et fenêtres à l'hérésie.

Cependant, plus cette idolâtrie était aveugle, plus la contradiction des anti-péripatéticiens se montrait opiniâtre. Les sectateurs d' Aristote étaientplus nombreux, les opposants plus passionnés. 11 était peut-être impossible de rencontrer dans ce siècle un antagoniste impartial et calme du « divin Aristote, philosophorum

* M Fuiue ChrisH priBCunonm in ^katwralibu», quémadmaàum Joannes Baptùta in gratuitii, » (AasiPrA, de Vanit. scient., c. LU, p. 9ft).

• J. DB Tbou, Mémùiree, p. 935, édii. PeUtot.

> Crr. NiciAS ERYTHSAEC8(Rosiu), Pieanotk, I, p. iOi ; Pallavicini, Storia del cône, irident,, VIII, ch. XIX, 13; Mojitaigxb, Euaye, I, iS; Rabelais, Pantagr.f ch. XIX.

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