‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 14 sur 60 · VIE* U · texte numérisé non relu

VIE* U

Dei. » * Au fort de cette lutte en quelque sorte personnelle, où les adversaires se comportaient en implacables ennemis, la phalange des contempteurs, de3 agresseurs du péripatétisme se divisait en deux corps. Les uns se Taisaient fort de montrer, qu'il étaiten désaccord avec la foi ofiBcielle^ qu'il n'était qu'un impie, un blasphémateur. Les autres prétendaient qu'il enseignait ro[4)osé de la raison et de l'expérience, qu'il regorgeait d'absurdités et d'erreurs. Un très-petit nombre consentait à ne pas identifier TAristote récemment transplanté de Byzance, avec l'Aristote emprunté aux Arabes et défiguré par la scolastique. Un nombre bien moiiïdre encore se prêtait à combattre, k corriger, par la pure et complète doctrine du Lycée, le péripatétisme traditionnel et altéré. Sous le rapport de la tactique, il y avait aussi à distinguer différentes nuances. Tantôt on attaquait le Stagirite dans sa vie privée, dans son caractère; tantôt dans l'originalité, ou dans l'authenticité de ses oeuvres ; tantôt enfin dans la valeur intrinsèque de ses opinions. Les accusations les plus noires alternaient avec des calomnies d'un ridicule inconcevable, d'une f<^e et amère outrecuidance. '

1 hô nom d*Arittoîeiei, aDagramraaiisé par ses admirateurs eu hte toi eraî, était décomposé par ses détracteurs en Erat Ut et os.

* Toute arme semblait l)onne pour déchirer, pour détruire ce « pédant soraïuié, » oe'« bourreau du genre bumain. » EtaitH)ii tenu de le ménager, lui qui « avait perdu son mattre avec sa plume, son roi par le poison, ses de- Tanden par le feu, et la postérité par les ténèbres de sa pensée? « Doctorem calamo ingratus, DomiDumqae veoeno » Perdidit, igné Patrum dogmata, no« tenebris. «

Loi qui « s*élait approprié les livres des autres avec sa plume, comme Aleiaudre les villes par son épéet »

c Se Allammdro coUa tpada faeea «Me U ciitàf ArittoHU colla pmna facw iwti i iibri degli altri, ^

M JOKDANO BRUNO.

Les (lîfficiittés qu'on rencontre en ëtudîanl Aristotê, et qae ses innombrables commentateurs ont plutôt accrues que dissipées, conduisaient à la supposition, que le fondateur du Lycée s'était enveloppé à dessein d'impénétrables nuages. Cela suffisait pour le faire ranger pérmi les sophistes. C'est sons ce terme que le désigné fréquemment Btruho,* tpii est plus obscur eèpenèant qu'Aristote. Bruno, avec Télésio et Campanella, appartient k un groupe d'ànti-péripatéticietas.

Lttiuteunqiii aviiitiiit dooDé le iigual de ratlaque au XV« aièele, Laurent Valla, Rod. Agricola, L. Vives, Lefèvre d*£taples, ne s'étaient jamais aliaodonnés à trae hain^ si comique, bien qu'ils voulussent aussi arriver par la liberté & la vérité (Gajvanblla, Pœtie, p. lis. Gfr. De rectà rat. «fini.» p. IMJ. Libertà dolce alla verità impctra.

Db se centenaieiil dans les limites d^ine criltque grave, respecttiease» nièléc d'admiration et de gratitude : verecunde dU$enîiebant (Vives, 0pp. tl., I, p. 380). L*£l»te cefiendant accueillit leurs remarques fort rudement ; elle passa à une défense l^naliqiie, lorsqu'elle entendit H. AnU Venerio proelamcr Aristote non moins hérésiarque que Luther, et Nizzuli déclarer les chcfî»d'oeavrc de la logique, un vrai délire, vera âeUramenta. Pilrizzi reprit avec le même achaniement, par les mêmes procédés, mais sur une échelle plus vaste, avec plus d'érudition et de sagacité, la guerre de déclamation et d'injures eng^{ée par Venerio et NiaoU, et transportée en France par Eamos et Gassendi. Le philosophe illyrien prétend venger Platon de ^n disciple ingrat, ou plutôt il veut prouver que les siècles l'ont déjù vengé, en dévorant les ouvrages authentiques d'Aristote. « Ariàtote est aussi faux en philosophie que dangereux à la foi , dit-il à Grégoire itIV, manifestissima impieîas, — fidei advena et philotoid^icè faUUHma. » Il snppliu les papes et les cardinaux d'accorder à Platon la placé qu*occupe ce « vil compilateur,» ce o phigiaire in- Ame. » « La pieuse sagesse de l'Académie est seule en état de retenir dans les liens de la foi romaine la sagacité iulienne, la pénétration espagnole, la vivacité française, et d'y ramener les Allemands plus proniptemeut que ne le feront les |)eines infligées par l'Eglise, ou les forces dont la politique dispose » {Philosophia de Vnivenii, dedlc).

1 Bruno cède k reulralnement général, en ap^Kilant Aristote le bourreau des autres philosophil^ divines, carne ftce délie altrui divine (Uotofie (II, p. 403 ; I, p. S59. SCi). Ainsi fit aussi Bacon, en disant : « Aristote a égorgé ses frères pour régner plus sOrement , i la manière des sultans de Constantinople. m D'autres fois, le Noiain considère Aristote comme « un docte et judicieux galant homme» (1, p. 180, OppM,\ et ne s'élève que contre l'idolâtrie péripa- It^licienne ( I, p. ti9; U, 11-^7]. Le titre de sophiste est celui qu'il emploie le pktt souvent (pnr ex. ée MUdmo, p. 6, p. 08) • Gelni de pédanjt, à la vérité, n'est guère moins fréquent (II, p. SOI, Opp, iL).

dont lesMtaqoes ûùl pour objet la (Aysiqiied'Âristote. Pendant que la masse des antagonistes se déchaîne plutôt contre la partie la moins vulnérable du péripatétîsme, c'est-è-dîre contre la logique, Bruno incrimine avec hauteur % la présonqption qui enhardit Aristote à prendre te titré de philosophe naturel ; »* et, oubliant ses propres hypothèses , 9 lui reproche de K ne se fonder que sur de vaineâ iiMigmatiôns, de se tenir loin de la nature, i Bruho se distinguait encore, en ce sens qu'il attaquait les at^totifflciens, « les perroquets, »' moms avec Vi<Mence et outrage , que par l'ironie et le perstAJa^e.'

Tar toutes ce* censures, Bruno dut vivement irriter le pouvoir dont 11 rdevait. Aussi savons-nouS* qu'il eut des démêlés avec lui, non-seutement à Naplies, mais en d'autres villes, telles que Gènes, Nice, Milan, Venise,* et bien avant de quitter l'Italie. Le sujet de ses querelles ne peut avoir été exclusivement théologiquë, pui^ue la matière de ses ouvrages est philoso- Inique. U est un livre que Bruno cite plusieurs fois, et dont toute trace a disparu.* V Arche de Noé serait-

* « Filoêofo nat^rale^» U, p. Ml. *- « Fondato su l'imugifHUV'>^f ^ rimoêio da la l^atura » (1, p. S59; Ctt, t, il3 ; a, 33).

s I« ^ 176, « Avofalli. m^ « Àkum euaUlaH êOtHU imIo^Mc»— ... del $uo num» AristoteU » (I, p. S35).

< Omis un écrit Mt»r»e, fft CabaU de Péyaêe , Cdbalà M emoallo Pegoieo, Bnino introduit un interlocuteur nommé Onorio, qui, à I9 faveur de la niétempsychose, se trouve avoir été Jadis Aristote lui-même Cet indiscret personnage raconte plaisamment , qn*avant de devenir le pédagogue d*Alexandrc et le réformaienr de la phitosopMe, il (ùi tout simplement un àne grossier et paresseux. On a voofn voir dans cette invention une allusion i la légende sur Alkeit-le-6rand , surnommé par ses ennemis le singe d'Aristote : ÀlberUu rfpentB ex aeinù fiietue pMioêopkuê, et ex pMêœepho aeimu,

^ O^ est manffeste par le document de Venise.

> V07. pnr ex. Spaceio, II, p. IM.

* Voy. CenA de U Cetêeri, 1, p. lit ; H, p. U^

elle b peiotore satiriqiie des élablisfieinents scîenti- Gqnes protégés par l'Eglise de Rome ? A entendre Taateur, c'était une allégorie, une discussion entre les animaux au sujet de la suprématie. Mais de quel genre dé suprématie entendait-il parler? du pouvoir temporel, ou du spirituel? Ce vaisseau figurait-41 l'Etat, l'Eglise, l'Ecole? Quel ménage était représenté par cette ménagerie, et de quelle sorte de bêtes était-elle. garnie? Bruno aurait-il cherché, dans ce cadre, à railler l'ignorance des scolastiques ou des moines, précédant ainsi Balzac et Laroothe-le-Vayer?' Ce qui achève d'embarrasser les érudils, c'est que cet écrit était dédié à Pie Y. Or, Michel Ghislieri était un dominicain inflexible, eu qui Paul iV sembbit revivre, qui partout en avait appelé au glaive, contre l'hérésie , qui avait fait mettre à mort le docte et élégant poète Paleario,qui avait pressé avec ardeur l'armement de la flotte victorieuse à Lépante, qui avait courageusement aboli l'ordre dépravé des Humiliés. Comment Fra Michel accueillit-il l'hommage de Fra Giordano? Ce dernier ne dit nulle pairt qu'il encourut la réprobation du premier, et après le trépas du pontife il passa encore plusieurs années en Italie. Il n'est donc pas probable que V Arche de Noé fût seulement une parodie téméraire; et toutefois il est certain que Bruno s'étsût exposé, par ses impru-

1 On sait que Balzac compara les religieux aux rats de T Arche. La Molhe-le- Yayer (Cinq SH<Uoguê$^ V, p. S5S) dit en |)arlant de TAne, « bètti noble » : « Biais tant y a qu*on ne peut pas dire quMl soit comme le mulet et autres Itétes hAtardes, !qu) n*entrërent jamais dans l*arcbe de Noé, dont est sorti la plus ancienne noblesse (pour raison de quoi on en conserve encore les plus authentiques titras dans les archives). » Il ne saurait y avoir aucun motif à rapprodicr le titre de Touvrage de Bruno, du titre que Campanella donna à la tIUc de Venise, faisant allusion à sa ftdte devant Attila {PœHê, p. M).

dentés controverses, aux redontaUes ressentiments des scdastiques et des dominicains.

Si Bruno n'était pas en conformité d'opinions avec la société des F. Prêcheurs, avait-il quelque commerce avec telle autre institution? Cette question, que peu de ses biographes ont cherché à résoudre, ne doit pas être écartée. Les éléments qu'exige la réponse, se puisent dans la situation intellectuelle de la Péninsule, et principalement du royaume de Naples.

La vie scientifique, dans ce dernier pays, coulait alors dans trois sortes de canaux, à savoir, les établissements fondés au moyen-àge, ceux qui dataient du réveil des lettres classiques ; ceux enfin qui devaient leur naissance à quelques génies audacieux, et poussés par la passion du progrès, à rainer les débris du moyen âge, à perfectionner les créations de la Renaissance. De ces trois sources d'inslraction, la plus puissante et la plus ancienne, c'était le Gymnase de Naples.' La sco-

t Ce gymnase fol restauré, peut-être fondé par Tempereur Frédéric II. Le due de Lemnos y fit pourtant mettre cette inscription : GymnaMum ewn mU ffiofiim, Vlya» auditorê inelytum. La scolastique y régnait encore au XV1U« siècle de telle foçon, que Carlo MagiUo pouvait, après d'inutiles efforts pour l*en chasser, s*esprimer ainsi : « Sijen*ai pas été martyr du cartésiaiiisuie, feu ai été confesseur, k non iono êiato il mariire del carttêianuimo, fi0 «on 9iato il cùnfestore, »

lastique y prédoœiiiaît, sans avoir ni ces dehors barbares,, ni cette vaste influence qu'oa lui voyait dans rimiversité de Paris. C'était peut-être l'imaginatioD italienne qui en limitait Tempire austère; tandis que le raisonnement finançais s'assouplissait plus facilement aux escrimes de la Sorbonne. Ce qui en avait balancé de bonne heure la prépondérance, c'était l'ascendant des écrivains nationaux. Dante, Pétrarque, Boccace avaient préparé le terrain aux semences importées de Constantinople. L'élégante harmonie dç^ auteurs d'Athènes avait achevé de dégoûter dn j vgon scolastique,^ tant d'esprits naturellement awnoyireux du beau, et concilié leurs sympathies à la seconde classe d'institutions littéraires , sMii écoles des humanistes.

Ce fut dès la fii^ du XY^ siècle, sous le paciflque Frédéric d'Aragon, entre les invasions de Charles VIII et de (lOuis XU* que Ppqtano fit griller d'un vif éc^t la première Académie de Naples, illustrée depuis par le goût chaste des Sannazzs^ri des Parrasio, des Altilip. h^ nobles^ tout entière fut emportée par cette heureuse impulsion; elle se partagea ^n plusieurs cercles o\\ siég^, qui (brmèrent^^utant d'Académies distincte^.*

I Ce n*est ni en philosophie, ni en Uiéofa)gfe, c'est en Jniisprudenoe que 11 8CQMt«Uq«e avtit ut $ùoèê ptirticoller ch^ les NapoHUIvs. SUe ^tait la vmh tresse des avocats, procureurs, plaideurs, Jurifloonsnltes, magistrats et docteurs en droit ; elle dicuit les consultations, les allégations, les innombrables toIqrocs d'interprétations, U odiotê t groiM commêntatUnU di chioie, dit Pétrarque. 11 imtiorte oepcoidant d'ajouter que les Juges et les avocats de Naplea, (témoin Vincent de Franchis) avaient une science plus soHde, plus laiige. plus choisie que les professeurs du 5fiMNo, où Ton était surtout Jakms d'imagin«r ^^ '^^^ nomies, des monstres juridiques; oe f^t l'opposé de la magistrature française, inférieure pendant le XVI* siècle aux membre» du corps enseignant.

« / Swmit gH iMognUij ^i ArdtnH. Voy. ?AVv-iùr% Elogia, c. XQ, p. S31.

L'émulation g^gna tellement que l'ombragenx Pierre (le Tolède, craignant qu'on ne passât des lettres à la politique, fit fermer les maisons où l'on s'assemblait. Après son départ, l'activité reprit son cours plus énergiquement, et se manifesta par de nouvelles fondations, i Aussi Naples passa-t-elle , à l'époque de Bruno , pour la dté la plus riche en poètes, en versificateur» des deux langues, des deux sexes. Il faut renoncer, disent les contemporains, à les énumérer, et se contenter de répéter les paroles de Zerbo : « Il y en a autant qu'il existe de grains de sable , jusqu'à renverser le Parnasse. »*

Il suffît d'ouvrir les livres que Bruno a laissés, pour se convainore qu'il subit la double influence des vieilles écoles et des Académies. Les unes lui commumquèrent le goût des minuties, des distinctions subtiles; les autres, l'enthousiasme familier de la littérature ancienne, et le penchant à la versification. Il n'est pas plus difficile de deviner ses relations avec un dernier genre de compagnies, c'est-à-^ire, avec les réunions où l'on s'sippliquail plus à connaître la nature que les ancieas, plus à inventer, à innover avec hardiesse, qu'à traduire et à imiter. Sans sortir de Naples> on rencontre deux célébrités, hommes de science plutôt que de lettres, à qui Bruno fut assurément redevable de plusieurs idées, ou de plusieurs directions fécondes. Jean-Baptiste Porta

* Par ex. 6U Svagllalt'.— Voy. Iivgrassia {lairapotogia, p. 2M) : a Adeo ut pariâtes etiam ipsi, tum Gnece, tum latine loqui videantiir, omnigenam doctrioam Tiriutemqoe redolentes, ut nedum ratione pnedita , sed bruta quoqiie animalia ad disciplinas exdlentur. »

2 iMt. volg, di divern. Venez. 1564, 1. IH» p. 90 : « Ci sonp quanto Varena, che luettono tutio il Parnaso a roroore. n

48 JOHDANO BBUNO.

est l'un;* l'autre est Bernardin Telesio. L'œuvre do premier, l'Académie des Secrets, de' Segreti; et celle du second, l'Académie de Cosenza, rendirent, avec l'Académie romaine du Lynx, de* Lmcei^ les plus grands services à l'étude de la nature et aux recherches mathématiques, pendant la période qui nous occupe. Elles furent mères ou modèles des Académies de Londres, de Paris, de Berlin, de ^ ces grands corps qui sont en quelque sorte l'abrégé du monde savant, et les assemblées représentatives de la république des lettres. »^ C'est dans la capitale, dans le palais du duc de Nocera, son ami, que Télésio avait jeté les bases de l'institut qui porte indifleremment son nom, ou celui de Cosenxe, sa ville natale. Cet institut se distinguait de tout autre du même temps, par plusieurs qualités remarquables. On y menait de front la culture des lettres et celle des sciences, l'étude de la forme et celle de la pensée; on y savait combattre Aristote, en gardant de la dignité et de la modération; on y écoutait avec complaisance la réalité, tout «n aspirant à faire école; on s'appliquait à conserver fidèlement les mérites du talent et du caractère de Télésio, « le plus judicieux des hommes, d'après Bruno, et le plus heureux adversaire du péripatétisme. »'

« Voy. sur Porta XAfpenàice, II.

* Expreseions de M. Daunoa, dans son Rapport à la CotivMil. nafton., mr la criât, de ritutii. 4e France.

« Bnuifo,^ Oj^, <r., I, p. S50; de HofMde, p. 70, « minime infelix. »

Selon Campanelta, Télésio n*a\'ait pas sealement le style le plus couTenaMeà un penseur, en ajustant son langage à la nature des choses et en rendant rbonme pins sage que disert; mais il usait de cette liberté de penser, qui se soumel à la nature des choses , et non aux paroles des hommes. « Télésio confesse in(C('nument ce qu'il désespère de savoir, il examine avec équité les opinfons

Bruno doit-U être compté parmi les disciples de Tâésio ? * U est évident qu'il profita des livres et peutêtre de la conversation de Télésio. Il s'attaqua comme Télésio à la physique d'Aristote, il préconisa la manière de combattre adoptée par le Cosentin, il partagea l'admiration que Parménide inspirait à ce dernier. Mais les opinions par lesquelles le Noiain s'eiïorça de remplacer les doctrines de l'Ecole, différaient infiniment de celles de Télésio. Leurs méthodes ne se ressemblaient guère davantage, Bruno s'appuyant plus souvent sur le raisonnement que sur l'expérience sensible, et recourant volontiers aux intuitions un peu mystiques de la raison pure. Tout en guerroyant contre le péripatétisme , Télésio avait conservé les procédés d'observation employés par Aristote; sa polémique était comparable à celle des luthériens contre les calvinistes, et non à celle des protestants contre les catholiques. Les idées de Bruno, au contraire, se ratladiaient aux sublimes et généreuses leçons de Platon, repoussées pendant deux mille ans par les aristotéliciens de toutes nuances.^

S'il faut enfin chercher à Bruno un berceau académique en Italie, c'est à l'Académie de Florence qu'il

dtt aaires et les expose fidèlement » {De Lib, prop.\ c. 1, p. 61.-^J90recfa thêd. rat,, c. IV). C^est là un commentaire du mot de Bruno, // giudiziotiêii' «0 Teietio. — Xe chancelier Bacon confirma cet avis : a Télésio, dit-il , par son amour du vrai, comme par Tutllité dont il fut pour les sciences, a ^ le premier des philosophes modernes, novorum hominum primui » {De phUot. PonM», Telef.'«lltemoer., col. 673).

> Voy., sur Télésio et son école, VÀfpwéke^ III.

* Cest Gampanella qui tient, du moins par une main, à FAcadémie Cosen-

tine; GampttneUa, qui, tout en critiquant Aristote maintes fois avec Ti-

▼adté, tout en disant : « Ce qn*il a de bon, il l*a dérobé à son maître » ( de

Lib, prop., p. 48), le proclame d^embléc « le prince des philosophes » {ibid.,

convient de sopger.* Elle était, à 1^ vérité, étetete depuis bien longtemps, mais ses tr^vaui: étonnants faisaient encore les délices et la nourriture d'une multitude de grands esprits. Ceux qui soqt au fait de l'histoire du XV' siqcle, savent que, sous les yeux de Co$me et de Laurent de Médicis, sous la savante direction de Marsile- Ficin, cette éçqle illi^stre avait poussé rapidement le spiritualisme jusqu'à la plus subtile mysticité, et sacrifié trop souvent Platon aux philosophes d'Alexandrie. De même qu'à Cosenze on poursuivait la science de la nature, on se passionnait à Florence pour l'érudition, pour une érudition pleine d'enthousiasme et de poésie, plutôt que critique et s^e. L'attacl^ement au merveilleux, \fi besoin de l'inspiration, conduit aiséotent à la superstition; et c'est ce qui arriv^i^ aux Florentin^.' Mais on ne saurait leur ravir le Qiérite d'avoir réveillé le désir de l'infini, d'avoir étendu la potioq du divinet de l'étemel, d'avoir propagé le sçn» des blutes méditations. Un dernier trait les recommande au respect de la postérité : c'est que leur doctrine était pour e^x, non un simple exercice de réflexion ou de mémoire, un u^lç. amusement, mais une intime et profonde conviction, qu'ils tenaient à mettre en pratique, ^fin de rendre hommage à la vertu, et gloire à Dieu. Telle fut l'école que Bruno voulut relever, comme le témoignent sa vie

p M), el le préfèftt sans bésiution au « peu méthodlqiie Ptaion » (p. 47), qui (« nous ahandoiine à mi-cbemin » (p. 60).

1 Yoy., sur rAcadémie de Florence, V Appendice, IV, et une belle lettre de aamus à Catberine de Médicis ( Pmtfatiùnn, p. 178, sqq., éd. 1577).

* Cfr. FiGiiius, de Yità eoflituitomêrwmdà;-' idem, Thêôlogia PlatmUea, libri XVIII.— Les restaurateurs de la kabbale étaient disciples de Ficin. Àpollonius de Tyane était vénéré an sein de Técole.

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