‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 15 sur 60 · VIE. M · texte numérisé non relu

VIE. M

Qt ses travaux. Ne prit-il pas aussi ses croyances au sérieux, puisqu'il aima mieux mourir que de les désavo^çr? Dans ses opinions le christianisme ne se fond pas, comme chez Ficii), avec le platonisme; mais chez Ficin, chez les Mirandoles, on rencontre en germe ce que Bruno mit au-dessus du christianisme et du platonisme loi|t çnsembtç, c'est-à-dire, une sorte de panthéismç oriental que Pythagore semble avoir légué à la Grande-Grèce, en établissant la société de Crotone. Entre les défenseurs de la philosophie ressuscitée à Florencç, Cussi était celui qui agréait davantage au Nqlain. * Le système particulier à ce savant cardinal consistait dans quelques ^invdes conjectures^ sur l'identité de pieu et du inonde, sur l'absolue utiité de tous les êtres. !Qruno n'apporta pas h cette tentative la même prudence, \^ même ambition d'ignorance;^ pour aliéner \e triomphe de l'Académie florentine , il appela, il est vrs^i, à son secours un docteur respecté de l'Eglise, idolâtré des mystiques, Raymond-Lulle; mais il exalta également un novateur condamné par l'Eglise, près d'wa siècle après sa mort, Copernic. L'exemple ^'un franciscain, François-Grégoire Zorzi (Jç. Venise,* eût pu instruire Bruno, et lui apprendre

t «I H divine Ctuano; n « profundius et divinius tngênium, » dit Bruno.

* TSU9, CosAwuf , d4 ConjeetuHs,

* Id.. de doeiâ Ignorantiâ.

^ Zorzi est Fauteur des trois cantiques de Hamumid mundi toîius (t5i5). Il ne manquait ni de pénétration, ni de lecture; mais il enseignait, outre la théorie des nombres, i'identité fondamentale des choses, leurs racines et leurs éléments en Dieu, Dieu source de toute sagesse, mt^mc tiaïenne; le monde un, individu vivant et infini, animé par une âme que soutient la puissance divine ; Tesprit humain une substance divine, et la félicité suprême une transformation en Dieu. Vingt-huit ans après sa mort, en 156i, ce Vénitien fut inscrit dans

oa JORDANO BRUNO.

que TEglise jugeait le platonisme dangereux, surtout lorsqu'il avait pour cortège la philosophie de l'Orient, ou celle de Pythagore. Bruno n'en porta pas moins à l'extrême la tendance platonicienne de la Toscane et de Naples : il en devint, plus que Cardan, plus que Fatrizzi, l'expression suprême, l'expression la plus rigoureuse, quoique modifiée par les événements scientifiques et religieux du XVI* siècle, ainsi que par l'originalité de sa personne.

Il y a donc lieu de croire que Bruno s'attira de puissantes hostilités, non-seulement en attaquant tel dogme de l'Eglise, telle doctrine de l'Ecole, mais en prenant à tache de ressusciter toute la philosophie antérieure à Aristote, Platon et Pythagore, toute la philosophie contraire à Aristote, Plotin, Cusa,* Copernic. On sait que ces hostilités le forcèrent de s'enfuir d'Italie; mais on ignore jusqu'où la persécution fut poussée contre lui avant sa fuite. Peut-être faut-il entendre littéralement un poème, où il exhale sa joie d'être rendu à la Hberté; peut-être ces chaînes et ces verroux, catene et prigiOM^* expriment-ils, non les liens de la vie monastique, le poids de la servitude d'esprit, mais un véritable cachot. Quoi qu'il en soit, on doit dès à présent comprendre, que Bruno fut moins fait pour les cloîtres, que pour les châteaux et les amphithéâtres; moins appelé aux vœux de pauvreté,' de chasteté,' d'obéis-.

rimlex expargatoire. Si ses vues ont quelque analogie avec celles de Porta» <*ilM en ont bien davantage avec celles de Bruno.

^ Voy. le sonnet II qui se trouve en tête des Dial. d$ rinfinito. 1584.

• Bftimo, Opp, it., Il, p. %%%.

> idem. n,.p. 17i.

sance, qu'aux vœux de courtoisie, de loyauté, de bravoure, de fidélité; moins capable des vertus théologales, que des vertus cardinales des anciens; qu'enfin, hors d'état de contenir sa pensée et sa langue, il ne put demeurer en Italie plus longtemps. U faut, en outre, considérer le désir qui le tourmentait de voir et de s'instruire, de connaître et d'être connu; ce goût si vif des voyages, qui caractérisait Bruno, non moins que son époque.* /

* c Per brama diMper, moltipaeti

» Abbiam ditcorsi

» O curioii ingegni,

» Peregrinate il mondo,

» Cercate tutti i numerosi regni ! etc. »

Le noyeD &ge avaU légné le goût des voyages à Tftge de la Renaissance. Les cbeYaliers voyageaient pour leurs guerres, leurs tournois; les troubadours, pour chanter la beauté et Tamour; les pèlerins, pour leur salut; les moines, pour prêcher et convertir; les docteurs des écoles, pour s^escrimer dans les joutes de la dialectique; les marchands enûn, pour acheter avec profit et vendre avec gain. Le XV« siècle vit s'accroître cette ardeur, qui avait porté Pétrarque à voir des choses nouvelles, à cbasser Tignorance par Tagitation de resprit et du oorps {agitaUane mentiê al earporU igiwraniiam diicusiurui). Partout il se lève une foule d*bommes aVides d*entendre, de rassembler des livres, de copier des auteurs profanes, d'acquérir de rares manuscrits épars dans les cloîtres. L'Europe est sillonnée et explorée en tous sens; l'univers s'agrandit en se faisant connaître; la civilisation se répand, accompagnée du commerce et de la diplomatie, aidée de l'imprimerie et de la poste. Il est naturel que les philosophes prennent part aussi ft ce mouvement sans exemple jusque-là ; et l'on a eu tort de nommer Paracelse un empirique ambulant, C. Agrippa un rhapsode mystique, Bruno un dialecticien nomade. Rien ne fut plus profitable aux lumières que « cette humeur coureuse de chaire, cette humeur inconstante dont le vrai remède est la mort » ( Batle , en parlant de la a maladie d'André Alciat» ]. Paracelse a i^pondu au nom de ces chercheurs, de ces chasseurs , de ces courriers de la vérité (c'est le titre qu'ils se donnaient), fc Je ne puis vivre autrement, disait-il; les sciences et les arts sont disséminés dans le monde, et non pas rassemblés en un^seul endroit ; ils ne cherchent pas l'homme, c'est l'homme qui doit aller les chercher »(Qpp., 1, p. «57. 3M ; Cfr. Gobthb, Zur NaiurwiMienuhafti I, S, p. 1) . L'Imprimerie no permetuit pas encore d'être en quelque sorte présent partout. Si quelquesuns de ces voyageurs calomniés s'imaginaient suivre l'exempljB d'Ulysse (M. Adam, Vit, germ, philos, p. 380); d'autres se souvenaient des constcils

Il ne sera pas difficile de déterminer ensuite si Bruno quitta de plein gré ou forcément celte terre, qu'il chérissait tant. 11 la quilti malgi-é lui , parce quMl était tracassé, persécuté; Volontairement, parce qu'il refusa dé changer d*^avis. ' Un de ses adversaires, apprenant soh départ^ le compara au fils prodigue, qui abandonne par caprice la maison de son père : abiit in regionetn longtfiquàfn. ir Je m'en vais, réplicjua Bruiio, avec tristesse ; mais j'espère que le temps apaisera lés haines et les colères que je n'ose affronter. Comme le fils prodigue, je reviendrai, je retournerai sous le toit paternel : mrgam et ibo. » Dix ans plus tard, il s'avisa de tenir cette prohiesse, et fut forcé de re-^ connaître que le temps n'avait pas calmé ses ennemis.

En quelle année franchit-il le^ monts? Après tant de dissertations échangées^ sur ce point, le doute semble impossible : ce fut en 1580, c'est-à-dire quand BtrunO allait avoir trente ans. Cette date est mémorable dans les annales de la philosophie; elle marque le moment où

U*Ari8lote,de8 exemples de Démocrile et d*Arlstou de Chios (DioekNE Laebce, I. Il, 85. Sd ; VU, 160) ; tous, par leurs observation^ concouraient à ia création de l*éthnographie et de la philosophie de Tbistoire.

> Ainsi, l'on croit pouvoir concilier les paroles d^AddaUus avec celles de Bruno. « J'ai abandonné ma patrie, dit Bruno, ]*ai dédaigné mes pénates, méprisé mes biens» [Oral, vaïedict). a 11 s*est éloigné en proscrit exul abiit,» dit Acidalius [EpisL X). Le récil de Scioppius laisse une latitude Acbeuse. «Il s'en alla, il g:igna pays, abiit. » (Voy. Bbdxo. Il Candetajo, dédie, fin).

* D'après Scioppius, il y avait, en 1600, dii-huit ans c^ne Bruno avait abandonné riuUe, ce qui fixe son départ à Tannée 1581. Mais puisqu'il se trouva à Londres eu 156», et qu'il a\'ail séjourné auparavant ft Genève, à Lyon, à Toulouse, à Pa is, il faut reculer de deux années la date de ce dé^iart. En 1588, Jean de Nostitx l'entendit professer à Paris ; d'où il résulterait que Bruno passa les années 1580 et 1581 ii Genève, à Lyon et à Toulouse (Nosrrrz, Ârti' fie, Ariitotelieo-LulUum'BatMum, elabor. a C, Bergio; Biieg,, 1615). Sat^ppius était évidemment dans l'erreur; mais cette erreur, commise dans l'intimitv d*une lettre , ne saurait infirmer l'autorité qu'on a totqours accordée à M>n témoignante.

Montaigne venait de terminer la première partie de ses Essais^ et se rendit dans cette Ferrare qu'Ârioste avait surnommée bien heureuse, ben aventurosa^ pour aller voir, à l'hospice de Sainte-Anne, le chantre de la Jérusalem délivrée^ dont Tétat maladif paraissait se communiquer à toute la littérature italienne : entrevue touchante, qui fut comme un présage de l'entretien bien autrement décisif que Milton eût avec l'infortuné Galilée.

Magnum et sublime, 8ed prooculîs datum!...

joRnA>o nr?(o.

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