‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 17 sur 60 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Deux routes, sortant de Genève, s'offrent au voyageur qui vient d'Italie : la route de Suisse, qui conduit en Allemagne ; la route de France, qui mène en Angleterre. Au bout de l'une et de l'autre s'était établi le protestantisme. Bruno prit le chemi» de Paris, ir ville pleine de si grands et sçavans personnages <iue le^peuple faisait jugement qu'elle ne pouvait faillir. » ^ . La France, au surplus, voyait alors dans l'Italie une sœur, sinon une mère. A l'époque où Avignon avsut servi de résidence aux pontifes romains, Paris avait été l'école des docteurs; toutes les grandes cités avaient offert des comptoirs aux marchands lombards. Dante avait étudié à Paris, dans les écoles de la rue du Fouarre ; • Boccace y était venu au monde. Pétrarque

«. Castblitait, Hémoifêi, I. I, c. i; Cfr. Satire Ménippée, p. 187, édll. Labilte. « Ce microcosme et abrégé du monde. »

* Voy. l^excellente dissertation de M. V. Le Clerc sur Dante et Siger de Brabant {Joum. dei Mb,, août isiS, et HUt, HH, de France, t. XXI).

[larbit avec mépris des barbares habitants des bords du Rbône, féroces incolœ Rhodani, comme le Tasse parlait des féroces nations germaniques, le ferod najEionî di Germania] cependant ni Pétrarque ni le Tasse ne manquèrent de visiter la France. Si la France, au moyen âge, domia rbûspitalité aux Guelfes aussi bien qu'aux Gibelins, eUe reçut de l'Italie, à la Renaissance, des guerriers comme Strozzi , des politiques comme Mazarin. A aucune époque, cet échange d'idées, de mcBurs et de style ne fut plus actif qu'au XYI'' siècle : il se produisit sous toutes les formes , amena du bien et du mal , ' contribua à la corruption de la France comme à sadvilisation, s'étendit à tout ce que l'homme est capable de sentir ou de faire, depuis les menus détails du commerce, jusqu'aux inspiration^ les plus délicates de l'art. La trace en est éclatante encore dans la littérature, que l'Italie remua par la double voie de l'érudition et de la poésie. Bruno fut du petit nombre des Italiens qui concoururent à l'avancement de la philosophie française. * Le NolaÎB, cependant, ne se rendit pas direct^nent

1 Vojr. Etibkiis, Apolog. pour Bérodof^ p. 80-107 (cataglotUsme) ; Gfr SbI. jré'n., p. U , édit. Labitte.

« V<9., pour coQDattre Tioluaiice alors exercée ptr l*Italie sur la Francef les Tabl. hUL et crit, de la litt. franc, au XVI* tiécle^ par MM. Sainle-Beuve (1»8), SaiDt-Marc-Oirardin et Ph. Cliasies (1880), et J.-P. Charpentier (1835) ; (particalièreinentMM.^int-Maro-Girardin» p. 104» 133, 192, etPb. Chasles, y.. 83). Florence abusa sans doute de l'admiration ignorante des Français, leur 6ta leur Yertu et leur or, les fanatisa par ses prédicateurs, les ruina par ses architectes, les déprava par les élèves de Machiavel, par les <c diseurs de messes, de bons roots et de bonnes aventures » qui envahirent le Louvre avant rirrtipUon des Gascons (de V Etoile^ I, p. 119, 184, 238, édit. Petilot . Mais eOe envoya aussi des écrits pathétiques ou divertissants; elle apprit aux gentilshommes et aux geniilfemfnes à vivre en société, à devenir, selon le Tasse, animali eivili e di compagnia, (lettre de 1572). Quand on voit jusqu*où

à Paris; il voulut visiter Lyon et Toulouse. Lyon possédait alors de magnifiques ateliers d'imprimerie, et produisait plus de livres que Paris. Bruno désirait-il y publier un ouvrage? Lyon possédait aussi une colonie de négociants et de médecins d'Italie. Etait-ce à elle que Bruno avait affaire? Il n'y avait plus à Lyon beaucoup de ces huguenots, qui d'abord avaient été fiers de relever la bannière de Pierre Valdo; ils avaient été chassés en i 566 par la société de Jésus. Mais il y avaft une petite « coterie de déistes qt trinistes, dit Castelnau, * secte très-dangereuse, dont la foy et la doctrine doit estre rejettée. ^ Il est à croire que ce groupe « de maudite mémoire » * contenait quelque ami de Bruno, quelque compatriote connu, quelque fugitif de Genève. Un messager d'université, un messager de sénéchaussée ou de bailliage transporta le philosophe de Lyon à Toulouse. Cette patrie de Clémence Isaure, ce brillant rendez- vous des troubadours, ne servait guère alors de théâtre aux luttes galantes de « la gaie science. » Sa gloire s'attachait à ce qu'il y a de plus opposé aux jeux de la lyre, à l'étude de la jurisprudence. La Rome de la Garonne s''enorgueillissait de ses antiques institutions municipales, de son parlement, le second du royaume, et travaillait à pourvoir le midi d'avocats et de ma-

Dcsportes poussait limitation des auteurs italiens, ou plutôt leur contrcraçon (Voy. Conform. des mutes UaL et /Vtifiç.\ oo conçoit les oolères de Henri Btienne contiv œ « nouveau languaige italianizé. » Mais on ne doit pas oublier combien cette docilité excessive devint, en somme, profiuble à la France.

• CASTCL?rAU, Mémoires » I. V, c. 5.

s Expressions de Bète, au si^et des trinitaires et de Servet accusé de « Terreur de la substance universelle, ou que Dieu estoit tout et que tout estoit Di«u » (Acte d'accusation contre Micbel Rêves, t^lfo Servet).

gistraLs. * Elle ne négligeait pas davantage la théologie ; elle se croisait contre «les maheutres, les parpaillots, les nouveaux luthériens. » ^ Ces anciens sujets de Raymond VI le Manichéen,' se vantaient d'être le boulevard de la foi dans le Languedoc en proie aux ministres de Genève. Leurs magistrats se plaisaient à prendre la place que Tinquisition y avait tenue depuis les jours de Blanche de Castille, excitant l'intolérance sans prévoir qu'ils'en seraient eux-mêmes victimes.^ Au milieu de cette atmosphère épaisse, de quelle liberté la philosophie pouvait- elle jouir? Bruno répond, en disant qu'il ne fît qu'y soulever des murmures et des clameurs, une fureur scolastique. ^ Il fut forcé de s'éloigner sans délai, au risque d'éprouver le sort cruel qu'endura, trente-six ans plus tard, le Napolitain Yanini, ^ c'est-à'-dire d'avoir « la langue coupée, le corps précipité dans le feu et l'âme dans l'enfer. » Bruno suivit l'exemple de Pantagruel qui «n'y demoura gueres, quand il vit qu'ils faisayentbrusler leurs régents tout vifs comme harangs sorets : disant, à Dieu

< Tonlouse donna le jour à Cujas, mais le céda à Bourges et à Valence. Klle s*esUmait supérieure à la « grasse Bologne » par le triumvirat que formaient RoaMez, Duranti et Pierre du Faur. Elle fut digne de servir de résidence k Domat, 08 grand Domat qui s*éleva des édits romains, des coutumes et des canons aux principes étemels de la justice, aux principes de la raison et du christianisme.

* Sat, Ménippée, p. 87, édit. Labitte.

* Castblhau, Mém.^ 1. III, c. 10.

* On sait que la populace furieuse massacra le président Duranti (4589), après avoir fiiit de splendides funérailles au « martyr » Jacques Clément. Voj. de FEUriU, I, p. 397 ; J. de Thou, Mém.^ p. 323, édit. Petitot.

* 0pp. lot,, édit. GfrOrer, p. 6li. «iScholaMticunifwrorem,^

< Vtfy. M. V. Cousin, Frag, de pMl, earté*^ p. 67-99.

ne plaise qu'ainsy je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage. » i

Bruno visita-t-il Montpellier, le Saleme de France, féconde pépinière de médecins, qui passait pour l'emporter sur Paris, par Futile organisation de ses infirmeries, par la docte longueur de ses ordonnances, et qui s'intitulait la ville des gens de bien, peut-être par opposition aux légistes de Toulouse ; université justement célèbre où Pétrarque avait dû étudier les lois, où Raymond-LuUe avait enseigné et écrit, mais où Paracelse, qui n'était, selon Bruno, inférieur en' rien à Hippocrate, était décrié comme hérésiarque. * En proclamant Paracelse prince des chimistes et des médecins, ' Brtmo

I Rabblam, Pùntofr., c. V. — Il est povrunt curieux qu^avunt Bruno, l'Espagnol Raymond de Saboude eût professé k Toiilouse des doctrines- plus hardies peut-être, en soutenant que Tun des livres de Dieu, b nature, était . souvent plus intelligible que Tautre, savoir les saintes Ecritures. Avant Vauini, le Portugais Sancbez essaya de même de miner, dans cette contrée, ce dogmatisme farouche par un doute général, par « (a trés'-noblêt pnmUre el univermiU êcienee, qu'on neêoitrien. » Il est digne de remarque enBn que ces préjugés opiniâtres ne résistèrent pas au cartésien Régis qui, en 1665, parvint à les faire abjurer aux Toulousains, en sachan^gagner les premières dames du pays. Il y réussit k tel point, que « Messieurs de Toulouse, touchés de ses instructions et de ses lumières, lui firent une pension sur leur Uôlelde-Ville, événement presque incroyable, ajoute Fonteiltelle, el qui semble apl«rlenir à Tandenue Grèce » {Eiog. de P. -S. Régit).

s « Faracelse est du même pays que Luther, disaient ces Galénistes ; il vont lierdre le corps comme Luther perd T&me ; de même que Luther a brûlé la bulle pontificale, Paracelae a hrûlé en plein amphithéâtre Gnlien et AvIœnse. »

* m Para€$Uu$j novuê $t nuUi infèrior mêdicontm ê^tiiU prftwgjM ef «iirfor»» etc. (BmoFio, 0pp. lot., p. 570). — Paracelse, dit-il ailleurs, traite U phi* losophle médicale; Galien, b médecine philosophale (I, p. i5S, 0pp. ii.; Cfir. I, p. î49. t59) . — C*est que Bruno ne conçoit pas qu*un vériuble médecin n*alt pas en même temps étudié philosophiquement la nature morale, intellectuelle de Thomme. Tycho-Brahé fbt de sou^vis, et pensait qu*on combattait Paracelse sans le comprendre ( GAfiBFiiM, Viia T. B, t. VI^ p. tl9, Opp.^. Ilanpanella ne partageait pas cette opinion f « Paraeelnu in dittUiatoriiê et medi€iniê ehymicie aliquid pnmocii ; in epeeulativie vero inepiit plerwnfm^

eût été hné et expulsé par les « Grecs ^i de MontpeOier^ comme il le fot par les « Romains » de Totdoiise, à cause de ses imiovaitions en logique et en métaphysique. La liberté des opinions n'était permise nulle part, la tradition médicale semblait aussi infaillible, aussi sacrée que la tradition religieuse.

La situation où Bruno voyait la France en passant la Loire, en aj^rochant de la Seine, il la dépeignit d'un seul mot : « c'était un long et vaste tumulte, GoMiœ tumuUttë. » ^ L'horrible mélange de cris de guerre et de déclamations fi»*cenées qui bouleverse et ensanglante cette belle ile de France ,

Tra quatf ro fiumi ampio paese e tielio,^

rappelle au voyageur italien la l»ruyante et bizarre confusion de l'^er, telle que Dante eut le don de l'apercevoir :

Diverse lingue, orribili favelle '

La France s'était convertie en « un échafaud où se jouait une tragédie, »^ en « une autre Turquie, où les

itoecipit jftro ration» non-raiionem » (da Lib. prop., p. iS). Voy. GoRmit» Vorr. der Physiologiey p. VU.

1 Voj. Lampad. eoffibinat., dédie.» et H, p. 198 : « Il gallieo fiiron ch' a Immi pasH da qua de VÂlpi per terra s*avvicina. » Le terme de tumultuê était en quelque sorte consacré à la peinture de. ces scènes douloureuses. Tuanrfluf, disaient Languet (par ex. EpUt. 1574, ad Phil Sidney) etRamns (par es. JEpiti. odCarol. Loikaring. Cardin., p. i57). I twmdti, dit le Tasso (lettre de l»7i). Voy., sur le sens de ce tumulte (twmdtù, rumore\ Bonno, âa§iomdiêtato,Ly.

* T. TA80O, fiierufol , Ufr. 1, 37 (Ilenle-FraBce).

>lii/^nMi,e.IU.

^ Momay à la reine Elisabetfi, en 1595.

7i JORDANO BRDNO.

plaisants propos estoient dessaisonnés.' ji Deux implacables confédératioiis, deux armées presque sauvages, la Ligue et la Cause, Lorraine et Navarre, divisaient la nation plus profondément que l'Italie n'avait été dédiirée autrefois, par b quereDe de l'Empire et du Sacerdoce. Les « papistes » rasaient les temples des «huguenots, » les huguenots piUaient les «sacristies des papistes; le sang cotdait dans les villes et les campagnes; le fanatisme étouffiût les affections de la Eunille et de la dté; les prêtres excommuniaient à cloches sonnantes, à flambeaux éteints contre terre ; les pasteurs fulminaient contre le pharisaisme et l'idolâtrie. Depuis que Finsensé Charles IX a voulu « puiser à fond de l'héréâe tout ce qui habite entre b Garonne et les Monts, entre le Rhône et \e Rhin, »* le « malcontentement politique * et la « huguenoterie des religionnaires» se sont accrus du même pas, d'un p^ de géant. Voilà quelques traits qui justifient l'expression employée par Bruno, les fureurs et les tumultefde la France.

Un trait doit être ajouté à ce tableau , un. détail particulier à l'année 1582, et qui servit à mieiyi dessiner les partis qui se disputaient l'Europe : o'est la réforme du calendrier Julien, accomplie par le nàlhé-

< A«mmA d*Ai»i«iii.

^ m ilréha fwrffilo di htntU oppanmH cMonfus aihêrga ira Garùna e'f jromc. a fro*l Rodamoel JImio. » Cesi en ces ternies qiie4*éT6qae d^AsU, Panigarolie, féliciu Chirles IX des massacres de la SainuBarthéleiny, que Gabriel Nandé s*eflbrça nlns lard de feire passer |ioar « on ooap d*Etal ji « Il nous semble que c*est là |Mtloiopfcard*uiie manière asseï étrange, » remarque à ce --^t Pnlfendorr (Imrod. à riKif . mMp., 1. 1. c. 4).

niaticien Lilio, et ordonnée par Grégoire XIUJ Quelle répugnance cette sage et durable amélioration souleva parmi les réformés ! Ainsi que la messe et le signe de la croix, elle était considérée comme une marque de catholicité. Le nouveau christianisme persistait à maintenir l'ancien style, tandis que l'ancien christianisme tenait à honneur d'établir le nouveau style. Sur ce point unique, les défenseurs du progrès et du changement, reiîisaient d'abandonner une tradition que les défenseurs d'un pouvoir immuable avaient eux-mêmes délaissée.

1 11 arriva pour Lilio comme il était arrivé à Sosigènes d'Alexandrie avec Jules César : le nom de Grégoire couvrit le sien. Pour remettre Talmanach d*9ocord avec la position du ciel, on devait passer sans interruption du 4 au 15 octobre. En France, ce fut le 13 novembre qu'un cdit du roi prescrivit la mise à exécution de rpidonnance grégorienne. En Allemagne, la diète d'Augsboarg ne put se persuader que Péquinoxe était avancée de dix jours, et rejeta la proposition comme un piège de la politique uUraraontaine (de Thou,\. LXXIX). Kepler, lutbérien zélé, eut bien des efforts à faire même auprès de ses compatriotes catholiques, et vit sa piété si sincère, si agissante d'ailleurs, mise en une continuelle suspicion {Vie de Kepler, par Breitschwert, p. 28, en allem.)* A Texcuse des protestants, il faut rappeler que cette réforme avait été proposée déjà au concile de Constance, ou du moins qu'elle y fut demandée ; puis, que Grégoire XIII avait témoigné une joie inconcevable à la nouvelle de la Saint- Barthélémy ; les tableaux au Vatican, les processions à Saint-Louis, l'éloge par Muret, la médaille, les indulgences, tout cela fut exécuté sous ses ordres. Enfin, il avait h\i réimprimer, en 1578, le Directoire dee Inquieiteurs, composé eu 1368 par Nicolas Eymeric, « in CBdibuê populi romani, » Telle fut, en grande partie, la cause de la résistance des protestants.

Quant à Bruno, il semble y avoir applaudi ; non-seulement il se conforma à ce nouvel usage, mais il ne songea jamais à le railler. On peut même conjecturer que dans le cachot de Tlnquisition, condamné pour ses nouveautés astronomiques, il en appela k l'exemple de Buoncompagno pour établir que l'Eglise elle-même avait, depuis le premier, concile de Nicée, donné le signal des progrès scientifiques. (Test en vue des démêlés que le Nolain eut dans ses dernières années avec le Saint-OiBcc, qu'il convient de noter ici la réforme du calendrier et la sensation qu'elle fit en dehors de l'Italie.

74 JOKDANO BRUNO.

En i582, quand Bruno vit pour la première fois la capitale de la France, la discorde faisait trêve à Teflusion du sang; mais la guerre civile continuait dans les cœurs, qui bouillonnaient d'une ferveur hadneuse et dans les discours qui regorgeaient d'injures. Elle avait aussi dressé ses tentes dans le domaine des sciences et des lettres, où l'esprit du moyen âge se débattait, depuis la fin du siècle précédent, contre le génie moderne éveillé par la renaissance des arts. Dans l'Université de Paris, aussi bien que sur le sol de l'Italie, il y avait un combat à outrance entre les méthodes dégénérées du passé et les essais d'indépendance individuelle. Deux établissements célèbres, l'un aussi utile en son temps que l'autre , la Sorbonne et le Collège royal de France, représentent aux yeux de la postérité ces directions contraires.

La Sorbonne, primitivement appelée la «Pauvre Maison, » avait pendant une longue suite d'années fait trembler des papes et des rois, traité avec les potentats chrétiens de puissance à puissance, citadelle inexpugnable de la foi catholique, foyer toujours ardent des lumières de l'Occident, arène des plus nobles luttes de la pensée humaine, « corbeille pleine des plus beaux fruits de tous les pays. » ^ Etait-il étonnant qu'elle se crût assez forte pour résister aux ébranlements du siècle

I M Caiaihui quo poma undique pereffrina et nohilia (hfèramtw.f » Pbtkar- QUE, p. 1080, édit. Bdie.

d'Erasme et de Luther?' Elle se ihéprit cependant sur son rôle. Après avoir étabU dans son enceinte la première « offic'me de typographie »• que posséda la ville de Paris, eDe ne songea plus qu'à soumettre tout ce qui slmpnaiait autour d'elle à- la censure la plus rigoureuse. ' Elle prit à Tégard des innovations l'attitude que la Synagogue et le Sanhédrin avaient tenue à l'égard du Christ et de l'Eglise j* elle confia ses intérêts à un Noël Béda, * à l'ennemi de Berquin et de Marguerite de Navarre, à celui qui, suivant François I*"^, « écrivait contre un chacun, dénigrant leur honneur, état et renommée. »®

C'était une des créations de ce roi, le «^ nouveau ménage «^ du Collège royal, que Béda, protégé par le cardinal Duprat, attaquait avec le plus de frénésie, y pofirsviivant avec un adiamement comique ce qu'il nommait « l'hellénisme. » La langue grecque, la langue du Nouveau -Testament, lui paraissait l'idiome des hérésies.^ Il n'était pas difficile à Guillaume Budé de le

1 Lntfaer fîil excommunié par la Sorbonnc/ et Erasme qualifié de bêle savMMe, ke$iia êruêUa,

* La SorboDue appela d'Allemagne Ulrich Gering, mais chassa de Paris Kubert EsUenDe. En t585, elle s*opposa à Timpression des Heures en langue française, par Pierre Griogoire.

' « S<jTbonUtœ lyneeis oculU, » Agaippa, de Van, ecient., c. 3. ^ Âpoiog. p. Hérod,, préf. et p. 451.— ^aron de Faeneste, p. S35.

* « Rabbi Bëde, » le nomme^Estienne.

• Utire au parlement, 9 avril 1518.

' EnBUNB PASQUin.

• « L'ignorante Sorbonne,

« Bien ignorante elle est d'estre ennemie » De la trilingue et noble Académie » Qu*a8 érigée. Il est tout manifeste » Que Ik dedans, contre ton.veuil céleste, » Est deffendu qu'on ne voise allégant > Hcbricu, ni Grec, ni T-alin élégant,

^ rembarrer vaillainent,^ » en montrant que le sorbonniste condamnait « un langage duquel à grand'peine cognoissoit-il la première lettre. » « Béda fut déclaré bedier^ » ajoute H. Estienne.* L'ascendant, la popularité des «r liseurs du roi » alla croissant. La philologie fut d'abord leur principale occupation;^ mais comme il est impossible d'étudier toujours la forme des monuments littéraires, sans en jamais discuter, le fond> ces mêmes érudits en vinrent insensiblement à l'examen des pensées, à la comparaison des systèmes. A j'étude de l'éloquence et de la poésie se joignit celle de la philosophie; à la direction de Budé succéda l'influence plus énergique de Pierre de la Ramée, qui convertit sa « principauté du collège de Presles, j»* en une sorte de tribunat En même temps que des projets de réforme générale • en nmtière d'enseignement et de philosophie,* s'élaboraient au sein de cette institution naissante, les amis de Tumèbe, Lambin et Daurat, c'est-à-dire les îistres qui tournaient autour de Ronsard, s'eflbrcèrent de répandre dans la nation les fruits de l'érudition classique, les délicatesses et les élégances des Grecs et des Romains. Ramus voulait « traiter les disciplines à la socratique, » « conduit par quelque bon ange, » à la manière de Xénophon, de Platon, « cherchant et dé-

» Disant que c'est langage d'Hérçtiquea ; » 0 pauvres gens de savoir tout éthiques I »

Cl. Marot, Au Roy ; de son exil à Ferrare,

1 G*csl en janvier 1533 (3i) que les professeurs du Collège de France parurent pour la première fois devant le parlement» comme suspects d*bérésre. * Âpol. p. Hérod.y préf. et p. 451 ' Voy. Budé, Comment, de Hng. grœc.j «îpifl. dédie, ^ PrtBleum nostrum.

» Voy. M. ViLLEKAUf, Cours de litt. franc., t. 1, p. «47 (1840).

montrant Tusage, retranchant les superfluités des règles et préceptes, » évitant de faire des arts libéraux des questions et Ergos\ » « délaissant en6n toute sophistiquerie. »* Ronsard prétendait mettre les beautés de TanUquîté à l'usage, à la portée du peuple, revêtir la langue vulgaire de grandeur et d'éclat, la rendre « magniloquente et haut-tonnante. »* Ramus fut « joué et farce »' par les champions de la Sôrbonne^ Ronsard fut exalté comme supérieur à Homère; à Pindare, par les plus illustres de ses contemporains ; ^ Tun et Tautre cependant eurent pour dessein de corriger les lettres de « l'incorrigible sottise du pédantisme, » de dépouiller la science « de la robe et du bonnet des gens de collège. ** Sous le rapport politique, enfin, le Collège de France ® marchait aussi dans les voies de la Providence, favorisant le parti qui devait prévaloir dans la nation, ie parti d'une sage liberté, d'une 'paix prospère et digne. Tandis que la Sorbonne, persistant à se dire t le concile subsistant des Gaules, » servait de quartiergénéral aux Ligueurs, et décrétait qu'on pouvait <" oster le gouvernement aux princes qu'on ne trouvait pas

* Ramus, Rem, faite au eons, du Roy ; Cfr. M. V. Cousin, Cours de VhUt. de laphUoe. (18S9), I, leç. X.

* Voy. RoTfSAKD, DUUog, entre tes Musée deslogées et Ronsard.

* Raxus, Remont.^ etc.

^ On sait que telle était Topinion de VHÔpîtal, Pasquier, Montaigne, de Thon (l. XXXII). H. Estienne était peut-^tre seul à trouver que ce « pindariser » n'était que a barhariser » {Àpolog, p, Hérod., préf.) ; c*est qu'il penchait Ters récole de Cl. Marot.

^ Voy. De Thou, Hist. sui temporis, 1. LXXVI (ad ann. 158S).

* Tfoos espérons pouvoir raconter ailleurs l*histoirc si curieuse des conflits de cet Institut avec la Sorbonne, et de ses affinités avec Tesprit national, avec le génie moderne. Plus de détails ne seraient id qu*une digression oiseuse.

7g JORDANO BRUNO.

tels qu'il fellah; »* tandis qu'elle absolvait le» sujete du serment de fidélité, et leur permettait d'assassiner un roi hérétique, les successeurs des v politiques et hérétiques Kamus, Galandius et Turnebus »* se réunirent pour composer la Satire Ménippée.^

Si l'on envisage dans leur ensemble ces deux puissances alors en présence, la première paraît plus considérable par le nombre et par la passion, et la seconde par l'esprit et le bon sens. La minorité fut, partout, le parti de Bruno. A Paris, dans la Faculté même des Arts, il osa attaquer le souverain de l'Ecole, Aristote ; il mérite une place marquée dans l'histoire des attentats français contre le péripatétisme officiel. Dans cette périlleuse entreprise il était précédé de Ramus, de Postal, et devança Gassendi et Descartes.

Ce fut en i 581 quç mourut l'éloquent visionnaire Guillaume Postel, aussi fier d'avoir bravé les aristotéliciens, que d'avpir servi la Vierge de] Venise, aussi persuadé de sa propre immortalité que de la vérité de la métenqpsychose. ^ En i 582, Bruno vint demander

1 De VEtoile, 1587 et 1589.

« Sat. Min., p. 96, édit. Labitte.

' L'un des principaux auteurs de cette Satire^ le judicieux et caustique Passent, était doyen du Collège royal au moment de rentrée de Henri IV, ayant bérilé de la chaire de Ramus. Dans sa harangue d'ouverture, il attaqua la Société de Jésus eu termes qui rappelaient à la fols le discours de Touirnebu Advenus Sotericum (Soren'ctM, synonyme de Jenitta}, le plaidoyer d'Etienne Pasquier, et la déclaration de Tévéque de Paris, Du Bellay. Cette Société, disent-ils tous <|*un commun accord, est faite pour la ruine et non pour Tédiflcation.

* Le livre de Postel, qu'il ftiut citer à ce sujet, est intitulé : Destruction dès doet, d*Aristote par Justin Martyr. Le saint apologiste, éclectique qui pencha vers Platon et mit Socrate au rang des patriarche^ est appelé par Postel au secours contre Aristote, « l'athée, » lequel « tyrannise, comme Satan, les esprite dans une école d'impiété, et a été le maître du polisson Pomponace. » Postel recourut aux stratagèmes de PalrizKÎ, iutéressanl l'Eglise à la proscriptiou du péripa-

VIE. f9

aa reeleiHr de Paris la permissioQ d'enseigner la philosof^îe en public, permission qui lui fut accordée. On Teût même admis» selon Scic^pius, au nombre des professeurs titulaires fordinariorumj, s'il avait voulu assister à la messe.

Cette circonstance relative à la messe, a eu le (Hnvilége de tourmeater les historiens. Dans ce temps, en effet, ce A'était pas Tusage de rester catholique en négligeant la messe. La naesse, ou la ^lort ! avait -on crié peu d'années auparavant dans les rues de Paris. Dédaigner la messe, c'était rompre avec l'Eglise. Bruno, qui avait combattu en Italie la transsubstantiation, demeura d'accwd avec lui-même en refusant à Pans de suivre le culte qui dérive de ce dogme. Comment, en ce cas, la Sorbonne le tolérait-elle dans une chaire de philosophie? Sufiisait-il qu'il évitât avec soin dans ses cours de toucher aux questions de théologie? Il parait que deux choses se réunirent pour lui procurer les ménagements du clergé : la faveur de la jeunesse, alors plus bruyante que studieuse ; et la protection de plusieurs grands personnages, entre autres du roi Henri III, qui allait, cependant, être bientôt le seigneur le moins puissant du royaume. La population nombreuse du • pays latin » devait affectionna le débit et la personne de Bruno, la sagacité facile, la chaleur napolitaine de sa pa-

téUsme. Mais, anden jésuite, incarcéré autrerois à Rome, ayant habité quelque temps Genève et B&le, il fut lui-même taxé d'iiérésie. — On a grand sujet de ft*élonner qu'il professât encore en 1578 devant un auditoire si considérable, qu1l fallait se réunir dans une cour. Postel, 'placé à une fenêtre pour faire la leçon, était accueilli comme un prophète dont les moindres paroles équivalaient à des sentences (ilfN>pfA«(^fiMifa, dit Jacques Gauthier, Taind. chronograp, ) Voy. Ds Thou, ad ann. 1581.

rôle. Il improvisait avec une promptitude étonnante «or le premier sujet venu. Se tenant debout, parlant aussi rapidement que la plume pouvait courir, dictant aussi vite que marchait sa pensée, entraîné par l'enthousiasme de son âge, qu'alimentait la foi en sa mission, il entraînait à son tour ceux qui l'écoutaient. * Sa phrase en apparence si souple, son humeur gaie, souvent mordante, contrastaient avec l'allure lourde et monotone de la plupart de ses collègues. Les défauts mêmes qui venaient de l'exagération de ces qualités, ou qui s'y mêlaient de manière à les obscurcir, la subtilité et l'enflure, semblaient beaux, et plaisaient au peuple des écoles^ qui. y répondait par des applaudissements frénétiques. ' La Sorbonne, au surplus, respectait alors , autant que sa position le comportait, les préférences des étudiants.

La protection accordée a Bruno par Henri III a été fortement contestée. La dévotion de ce prince, a-t-on dit, dévotion qui égalait sa faiblesse pour ses mignons, excluait toute bienveillanceenversunapostat.Mais la viedu Nolain était-elle entièrement connue du roi de France? Bruno, d'ailleurs, n'eut garde à Paris de blesser les susceptibilités théologiques, ou de rire des « pieuses comédies » de Henri. ^ Il est constant enfin que ce

* Cela ressort du rapprochement des notices qu*ont laissées deux de ses auditeurs, Jean^de Nostitz {Artificium Ariii.^LuUio-Rafneum) et Raphaël Eglin (Summa termin. metaphys,, préf.). Ce que Bruno rapporte lui-m^me» en pariant de se» discussions académiques à Oxford et ailleurs, ne permet pas de révoquer en doute les témoignages contemporains.

* « Ces fanlx frappements de mains que font ces badaulx sophij^tes quand on argue, alors qu*on est an lion de Targiiment. » Rabelais, U, 18.

* Voy. De Thou, 1. LXXVIII. LXXXV : Busbbc, Lettm, U Hî, i- M.

VIE. 8i

monarque, « bon dans le fond , mais qui se laissait gouverner^ » i aimait les lettres, prétendait au titre de protecteur des arts et des sciences, et trouvait royal de faire des présents, des pensions aux littérateurs tant étrangers que français. * Il se plaisait surtout à voir les compatriotes de sar m^re et de Machiavel venir se reposer à Tcfflibre de ses grands lis d'or :

AU' ombra de* grau gigli d'oro^.

A l'aide des Italiens , il croyait pouvoir faire de sa cour le modèle de la politesse et de Tesprit, t une maistresse d'eschole, » * inspirer aux seigneurs qui Tentourâent le goût de la poésie et de Télégance, et civiliser à la longue ces gentilshommes de province qui lui sem-

* Di Tbov, I. LXXVin, DE l*Etoilb (I; p. 409} : « Bon prince, sMl eût reneoBtré un meilleur slfecte. »— D^AuBifiNi, Hist, urUv,, 1. 10, p. 183 : «Prince quiiToit de grandes parties, souhaité pour l'estre avant qu'il le fust, et digne àà royaiinie s'il n*eust point régné. » Omnium contensu capctx hnperii nisi in^peramt, a^ait dit Tacite, en parlant de Galba {Hist., 1. 1, c. 19) ; et Voltaire semble avoir résumé tous ces jugements par le vers suivant :

€ Tel brille au second rang qui s* éclipse au premier. i»

* Toj. Datila, Biêi. dtê guerres civ, de France, 1. VI, ad ann. 1579. Les doBs de Henri ne tombèrent pas toujours sur les plus dignes. Desportes, qui rivait aocomtiagné dans son exil sur le trône de Pologne, se montra ingrat. Bertaut, son secrétaire, ne cessa jamais d'être poète « à Tesprit rassis. » Balf, qu'il boDora souvent de ses visites au faubourg Saint-Marcel, ne servit pas à le recommander à la postérité. Mais il récompensât noblement Ronsard, dont il De nivit guère les beaux conseils :

« Sois paré de vertu, non de pompe royale ; » La seule vertu peut les grands roys décorer. » Soit prince libéral : toute âme libérale » Attire à soy le peuple et se fait honorer, » etc., etc. n agréa to dédicace de P. Pithou, en tête d'une édition des Capitulaires. Il fonda plusieurs chaires au Collège de France et augmenta les honoraires dea lectairs royaux.

' AirinBALCARO.— Les Italiens répondaient sans peine :« Manibus dai$ ^liapUnU, »

^ Cl. Mabot , au sujet de la cour de François l",

82 JORDANO MiUNO.

bbient pour d'autres nrisons qa'k Castiglione ' et au Tasse , «^ des tyranneaux ignares et grossiers. » On ignore comment Bruno parvint jusqu'à lui ; mais on le voit en relation d'amitié avec des personnes en position de le lui présenter, telles que le grand-prieur de France, Henri d'Angouléroe, ^ et J. Moro , ambassadeur de Venise. ^ Jean Regnault, secrétaire intime du grandprieur, était un des auditeurs de Bruno, un de ses apologistes et de ses éditeurs les plus dévoués. *

De quelque manière que Bruno eût d'abord approché Henri UI, il est notoire qu'il plaça son uom et son éloge dans plusieurs de ses ouvrages, et il est à supposer que l'éloge surtout fut mal vu de l'Inquisition. ^ Il faut en convenir, l'admiration que ces louanges respirent semble singulièrement factice, et a toute l'em-

1 « I. Franzesi solamcnte conoscono la nobiltà délie armi , e tutto il resto nuUa estimano, etc. » Castiglione, Il Corteggiano, p. 9i, sq. — «Chiascuno habita ritiramcntene' suoi villaggi, e lontano dalla congregatione délia cilta... si avvezza d^una maniera di vi?ere iDiperiosa, e diviene insolente.... si confirma in quella bastezza d*animo et di costumi.... la siiperbia di non Toler conoscere i magistrati per superiori, etc. » T. Tasso, Lettera (157i).

* Henri d^Angoulôme, celui que TEloile nommait sans façon le bfttard d'An> goulême (I, p. 31S), fils de Henri H et de M"« I^viston, fille d*honneur de Marie Stuart, était gouverneur de Provence et amiral des mers du Levant.

* Gomment Brono connut-il Mon»?— Par Tentreroise d*un ami commun, peut-être de cette dame Morgana qu1l regretta si fort en quittant rilalie {Candelajo, dedic). 11 dédia à Tcnvoyé de Venise sa « Compendieuge oreftitecture, » espériin%, dit-il, que celui-ci empêcherait les pourceaux de manger ou de fouler aux pieds la perle qu'ij lui offrait, c*cst-à-dire ce livre même, ce « complément de YÂrt de Lutte. »

* Regnault, qui mit Bruno en rapport avec Henri d*Angoulême, ne cachait pas sa prétention à justifier « un auteur généralement suspect , auctcr vulgo suipectiu. » {Cantus Circcms, dedic.)

^ Bruno fut accusé par Tinquisiteur de Venise d*avoir loué, « laudando casai la regina d'inghilterra ed altri principi erêtici. » Or, Henri lU était compté parmi les princes hérétiques, depuis qu'en 1589 on avait tiré le canon à Rome en apprenant sa mort, et prononct'^ le panégyrique de Tassassin, le dominicain Clément.

pbase des complmients de cette époque. Maââ il faut observer en même temps que te livre où Henri III est présenté comme « mi spectacle qui trai»poKe les peu- (ides d'admiration par sa vertu, son génie, sa magna* nhnhé, sa gloire, » parut avec privilège du roi, et dédicace au roi. * Les pages où , detix ans après , ce même prince est appelé < le cœur le plus généreux de FEnrope, dont la renommée retentit d'un bout du monde à l'autre , * et comparé «r au lion des antres profonde, ionr à tour irrité etcahne, la terreur ou la joie des forêts, » * ces pages furent écrites à Lcmdres, dans l'hôtel de l'ambassadeur de France, auquel Bruno avait été, selon toute vraisemblance, recommandé par le roi. Todtefois, ces protestations exagérées d'attachemMt et de reconnaissance , paraissent avoir été inspirées par un fond de sensibilité réelle, et dictées par de sérieuses obligations; puisque Bruno se souvmt encore de son bienfaiteur à Wittemberg, et mit sous son patronage, sous le patronage du très-chrétieu et trè^^pirissant roi , christianissimi et potentissimi^ ' nn de ses livres les plus hostiles à la science reçue, dans nk moment où la puissance de ce roi était universellement méprisée, dans un pays où son christianismj^ était daremem ceftsuré. * Le séjour que Bruno fit à Paris se divise en deux

* n» unibrit idearum^ dedic. « liullut êrgo ambigat, » etc.

* La Cena de le Ceneri^ I, p. 12S. « Corné leon da Valta spelonca, » etc. — SpacHo délia beetia, t. Il, p. Si9, sq. « L'invittistimo Enrico terzo, » etc.

* Àerotitmut , leti Rationee arUculorum phyHcorum. Viteberg. 1588 , dedic.

^ On 83it queb propos impérieux et durs tinrent à Henri III, en octobre 19M, à Saint-Germain, les envoyés des princes luthériens, sur « sa prétention d^exUrper la religion par les armes. »

portions, séparées par un voyage en Angleterre. La première partie s'étendit de 1582 à 1583, la seconde dé 1 585 à 1 586. Les occupations auxquelles il se livra dans l'une de ces périodes, différèrent de celles qui remplirent l'autre. Avant d'aller à Londres, Bruno se contenta d'exposer avec zèle, et en quelque sorte^ de prêcher l'Art de Lulle. Après son retour, il s'aventura jusqu'à démontrer en dispute solennelle la nécessité d'abolir l'enseignement de la physique d'Aristote. Il y a apparence que les suffrages rapportés d'Angleterre , en redoublant le courage du jeune athlète, furent cause d'un tel changement d'attitude.

Le lecteur sera peut-être étonné d'apprendre qu'en professantleLullisme,Brunoattiraunefouled'auditeurs, et forma même des sectateurs enthousiastes. * Qu'il se rappelle cependant que ce genre de philosophie, ou plutôt de méthode scientifiquç, répondait alors à un besoin toujours vivement senti en France, aubesoin de résumer et de simpliGer le savoir et sesprocédés, besoin qu'au siècle de Saint*Louis le Grand Miroir de Vincent de Beauvais avait tenté de satisfaire, non moins que VEncyclopédie de Diderot et d'Alembert. Aussi le Grand Art du Majorquain avait-il été toléré dans l'Université de Paris, * à côté de VOrganon du Stagirite, au-

< C'est Jean de Nostilz qui nous >raconte ce fait, et ce narrateur est d'autant plus digne tie foi, qu'il fut loin d'abord de partager l'enthousiasme des écoliers de Paris. « Je riais beaucoup, dit-il, de ces vingt irum, ile, are et autres bonificahilitates, et je lesdédaignais à cause do leur obscuntê, de Icurair hérissé ( horriditate ), de tout ce qui blesse les oreilles délicates des ciccroniens. » l\ est naturel sans doute que bien d'autres encore fussent de l'avis de G. Agrippa : « Barhanu Lidli$ta absurdis vertria ac $olosci$mis dementabit et^imt, » (De Van. se, , prœf, ad leei.).

* Les Lullistes se plaisaient à rappeler que le chancelier de l'Université avait jadis invité leur maître à venir éclairer les écoles de Paris.

tant que la Dialectique de Ramus y fut persécutée. Danà un siècle à la fois raisonneur et érudit, un système qui promet de pousser à la fois le jugement et la mémoire à leur apogée, est appelé à un grande fortune. Entre les mains de Bruno, oe système prenait du reste de Tampleur et de la souplesse; à ceux qui préféraient le talent de discuter et de réfléchir, il offrait l'art de penser, de concevoir rapidement, de déduire ou d'induire avec sûreté, de multiplier les aspects des problèmes , c'est-à-dire la logique et la topique; à ceux qui étaient portés davantage vers Tart de retenir et de reproduire les pensées, vers celui de les communiquer d'une façon convaincante, sinon persuasive, c'est-à-dire vers la mnémonique et la rhétorique, il présentait un instrument facile et indestructible , « des tablettes et une clef d'airain, » toutes choses qui consistaient en une édu^ cation de la mémoire conforme de tous points à la réalité, à la nature; enfin, à ceux qui s'abandonnaient plus volontiers à l'imagination , aux inclinations idéales, il montrait, soit le prix attaché par les poètes à la culture de la mémoire, * soit le rôle joué dans le platonisme par la fameuse Réminiscence. Il y avait plus : Bruno découvrait aux esprits vraiment spéculatifs.

Ml est à proïKis de remarquer en passant Taccord qui unissait à cet égard Bruno aux (K)ëtes du temps. « Mnémosyne est la mère des Muses, Mutùrum mat«r,n se plaisait-il à dire (par ei. 0pp. lat.^ p. 557. 561). Ronsard ne parlait ins autrement.

« Mémoire est notre mère. »

RoNSABD, Dialog. entre (et Mtues dêsîogiei $t Ronsard.

Les poètes faisaient cour autour de Mnémosyne aussi bien que « la neuvaine des doctes pucelles ; » et les philosophes de la Renaissance, enivrés aussi de raRtiqnllé, ressemblaient aux \wèies. Cela êtounc moins encore chez ceux sur qni VAnamnéie platonique eut un véritable empire.

SOUS cette théorie de mots et de signes, l'adoivable et sysoboMque uiûté de runiv^*s. Si les paroles qui représentent des objets déterminés, sont des signes confiés à U partie pasâve de notre înteUig^ice/ les objets eux-mêmes sont des formes, des ojnbres d'idées éter^ neUes, de ces idées créatrices qpû procèdent de l'inteUigence de Dieu. Recueillir et conserver des eKppessiotts exactes, est dow finm que posséder des notions vrsûes» c'estparticiper à la pensée divine. Ainsi, ce ^lui n'éiail potir la mukitude que le jeu curieux d'une macbiiie peutrètPe utile, révélait au petit nombre ce qu'on ap** pela depuis l'identité de l'élre el de la pensée, l'èaiv moem des existences naatérieUes avec le inonde spirituel.

L'acte par lequel Bruno marqua dans les annales de l'Université de Paris, ce fut la fameuse soutenance de la Pentecôte, en Tan 1586. Revenu de Londres avec le diplomate qui, dit-il, l'y protégea « contre les pédants

* Ed établissant ces divers points dans TUniversité de Paris, Braoo eut soin de s'appuyer de l'autorité de plusieurs philosophes français, ses prédécesseurs» tels que Lefèvre d'Etaples et Charles Bouille. Ce dernier surtout , pythagoricien conune Bruno, doit être considéré comme Tun des maîtres de Bruno. Mômes vues sur la partie active et la partie passive de Tesprit humain (tntelleetui et fiMntona, selon Bouille); sur les rapports de la réalité avec ses signes abstraits (naiura et umbrmt âpedei rerum\ du monde physique avec le monde intellectuel (matêricUe ^teeulum et inteUecius divinu$ ; iuhgtantia et tcientia). Voy. surtout Bocillcs, Liber de inieUectu, p. 7, 10, 11-19.

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