LIVRE Vil
POSTER ITl
Le partage des penseurs du XVI* siècle était l'indigence, la souffrance, la persécution, la prison. Mais ils savaient combattre par leur fierté les tourments du pauvre et opposer à la faim l'amour sublime de la gloire, fami famam. ' Si Bruno* s'écriait : Me voici marchant toQt nu comme Bias,
lo m'en vo nudo, coin' un Bia;
^ cinquante ans plus tôt la misère avait dicté à Cardan cette phrase : ^ Je cesse d'être pauvre, car il ne me reste » plus ried du tout! » — Ramus disait avec une dignité toacfaante, enouvrant son cours d'éloquence : « Je suis
' t Cujus non fugio mortem 91 famam assequaf,
> Et cedo inVidiœ, dummodo absolvar cinis. »
Phèdre.
* I, p. 3 ; I «fr. n, p. 170, sqq. ; II, p. 430 : « Petto armato di fierezza— unico rimedio ehe divertirli potesse da quella ervda cattivitaden (Çfr. PÉTRAkQUs, SoiMiaf IV.— BouiLLUS, de sap, Opp , p. 1S2 ; Rabelais, H, 16). c Poor lady,» disait Shaliesbury de cette fllosofia que Pétrarque appelait nuda.
» chrétien et n*ai jamais pensé qne la pauvreté fut un » vice , chrislianus sum, me unquam paupertatem ma- • lum putavi. » Et Vanini* écrivait gaiement : «<^lui » qui aime ne sent pas le froid ; n'ai-je pas bravé à Pa- » doue, couvert de mon petit manteau, les glaces des » plus rudes hivers ; amanti omnia calida : nonne Pa- » tavi^ parvuld contenti toguld, hyhema frigora per- 9 fregimus? » La source où se puisait une si admirable fermeté, Bruno la décrit en ces termes : ^ Ce qui nous » enrichit ce n'est pas l'abondance, c'est le mépris des » biens.... Le héros est fort contre la fortune, magna- » nime à l'égard des injures, intrépide en présence du » déniiment, des maladies, des persécutions. »* Ces natures stoïques outraient les choses dans lesquelles il y a de la grandeur, mais elles avaient le droit de se comparer à Prométhée enchaîné au Caucase et incessamment rongé par le vautour, immortale jecur.
Ils se voyaient « la risée des sots, la pitié du peuple, »la victime du fanatisme, »^ mais ils se résignaient à tout, entraînés par leur vocation, qui leur semblait un apostolat. Dans les rares instants d'extrême affliction, ils en appellent aux nations étrangères et aux races futures. Agrippa d'Aubigné se console, en dédiant à la postérité son Histoire universelle. Bacon en
« Diaiùg,, p. 399. ^ « Svdacit êi aMi, » esl la recommandation d'borace, qu*explique en médecin Juan Hcajltb, dans son Examen de ingenUupara tas MciencioM, c. 8 (t59i).
* H, p. 387, sq.; Gfr. Thom. Cobtibuo, Progymnatm. phys. diah, p. SI.— (réuit une doctrine en tout opposée k celle de Villon, babile à « voler devant et derrière, » et se disant tranquillement :
«• . . . Pauvreté fut mon héritage; 9 Et Ton tait que dans pauvreté » Ne loge paa grmnd' loyauté. »
> PoHPONACB, ËM fato^ etc., 1. m, c. 7 : Broico, Camt, Cirt, p. SOS^ édit. Gfhsrer ; Ofli. «I., U» p. i», S7S.
s'inUtulant le serviteur de cette postérité, Kepler en espérant avoir nn lecteur dans cent ans. C*est Tespôir des sufirages de l'Europe, c'est l'attente des louanges de l'avenir, qui soutient le courage des Paracelse, des Bruno, des Campanella, dans cette double l^tte contre les hommes et les choses. La pensée d'une résurrection m quelque sorte historique, le souvenir de la passion et de b gloire du Sauveur, voilà ce qui relève leur âme abattue. L'Enfant de la crèche n'est-il pas le Prince de rimmortalité,le Crucifié n'est-il pas aussi le Ressuscité?^ « Le siècle présent, dit Campanella, cloue ses bienfai- » teurs sur la croix 3 mais le temps à venir leur rendra ' justice : ils ressusciteront le troisième jour du troi- » sième siècle. » «^ Savoir mourir dans un siècle fait >» vivre dans tous les autres, » avait dit Bruno.* La même confiance anime les allemands Hubmœr et Paracelse : «r La vérité, selon le premier, est invulnérable, B impérissable; on la peut emprisonner, flageller, cou- » ronner d'épines, crucifier, ensevelir, il n'importe : le » troisième jour elle sort du sépulcre pour régner éter- » nellement. » « C'est à cette époque-là, dit le second, ^ que je recommande la critique de mes ouvrages; à * l'époque qui fera une distinction entre l'esprit obser- » vateur et le docteur en titre, entre le savant véritable ^et le pédant. » Se soumettre avec une telle constance aux arrêts de la postérité, c'est faire preuve à la fois d'une persuasion invincible de la justice et de la
* TertuUien lui-même avait parlé de la croix du Caucase, crucibui Cauca- •oriim, el nommé le Christ verum Prometheum.
' « la morte d*un secolo fa vivo in tutti gli altri » (11^ p. 816). Une seule fois (de Tuidr. idear., p. S97} Bruno déclare qu*il ne songe pas à la postérité.
providence divines, et du légitime sentiment de b liberté humaine. Il est rare qu'un homme, pénétré de l'utilité de ses travaux et de son désintéressement, succombe aux épreuves de la vie et périsse tout entier.
L'histoire de trois siècles atteste que ces caractères généreux'jusqu'à l'extravagance n'ont pas été déçus. Ce qu'ils ont pressenti et entrevu, ils ont contribué à l'établir; l'ordre moderne dont ils ambitionnèrent l'approbation, est en grande partie leur ouvrage. Leur vie ne commença pour ainsi dire qu'à leur mort. Aussi notre tache ne serait-elle pas remplie, si nous ne rapportions les jugements que la postérité, dans ses âges successifs, par ses principaux organes, a portés sur les actes et les conceptions de Bruno.
On a vu plusieurs de ces martyrs dédommagés des peines extérieures par l'attachement ou l'admiration de leurs partisans. Le prosélytisme de Bruno ne reçut pas cette récompense : fugitif, errant de pays en pays, où pouvait-ill'obtenir? Trois ou quatre disciples connus forment toutes ses conquêtes. 11 est pourtant probable que la véhémence de sa parole suscita un grand nombre d'élèves, c'est-à-dire d'esprits développés et fortifiés par son. enseignement , sans y être sérieusement acquis. Nous avons rencontré Hennequin, Eglin, et Jean de Nostitz qui fut nommé aussi Jordani Bruni genuinus discipulus. * Ajoutons-y le nom d'un théologien calviniste, fort estimé de Guy Patin et même de Leibnitz, J.-H. Alstedius.* Peut-être faudrait-il aussi citer Alhanase Kircher.
* Paltmana, p. 48. — Lor. Cnsso (fflof . rtWMtn. leit., p. 114) Ini trouTi •vec raison plus d^applietlkm que «reprit , p«iî imlore ch' ingêçno. Ahttdiui
U était dffîdie que le Nolain eût des sectateurs au XVIP siècle. Les deux partis qui y régnaient repoussèrent unanimement toutes doctrines semblables aux siennes. Les philosophes de l'Ecole , toujours affectionnés à Âristote, virent toujours un ennemi dans Bruno, i Quant au métaphysicien qui fonda en France un système adopté par* les plus beaux génies de cette belle époque^ il avait plusieurs motifs pour renier toute affinité avec les novateurs de la Renaissance, qui étaient autant flls de la scolastique que de l'antiquité. Descartes, en effet, estimait indigne d'un penseur de s'instruire à l'une ou à l'autre école du passé, et de ne pas tout puiser dans la « raison naturelle toute pure. » * Descartes ne dédaignait pas moins Platon qu'Aristote , et Halebranche nommait l'un et Tautre des « barbares, ». des ^ étrangers. » Aux yeux de ces deux Français , ce serait une honte d'avoir donné à ces <( bagatelles quelque soin, quelque attention. »' Les novateurs de la Renaissance , dépourvus du seul mérite que les cartésiens reconnussent aux Grecs et aux Romains, l'art d'écrire, durent être enveloppés dans ce mépris inique : ils furent plus sévèrement jugés que Ronsard et le Tasse. ^ Ce qu'il y a de désordonné, de révolutionnaire chez les héros, chez les tribuns du XYI^ siècle,
fat anagrammatisé en Sadiletut et SeduHtat. Son ArtifMum perorandi (Francfort, 1612) est conçu diaprés les principes de Bruno. • * « Une volée de petits esprits se sont élevés contre la réputation de ce grand bofflme (Aristote) sous la conduite de... Jordano Bruno » René Rapin, Réflex, mr la philoMOphie, c. VII
* Dise, de la méthode, Gn.
^ Vie de Descartes par Baillet» p. II, p. 390. — OEuvres de Deêcartu, t. XI, p. U, édit. de M. V. Cousin. ,
^ Décisions de Boîleau et du parti des anciens.
256 JORDAKO BRUNO.
épouvantait les législateurs, les soiiveraitis de b paisible philosophie du XVII* siècle. Ce que les uns avaient recherché, Talliance de la théologie avec la philosophie, ou le mélange de la philosophie et de la politique, les autres l'évitaient avec affectation. Descaries dédia respectueusement ses Méditations à cette Sorbonne, que Bruno avait voulu ravir à Aristote par la force du raisonnement. Afin de ménager à la pensée libre une durable indépendance. Descartes crut devoir fuir le commerce de tous ceux qui avaient encouru les censures de l'Eglise; et, sous peine d'être condamné à l'inaction, il lui fallut se condamner à l'ingratitude envers ses devanciers. Avec quelle indifférence l'auteur du Discours de la Méthode parle du chancelier Baecxi , d'un certain Verulcmius! Combien « peu de solidité » il trouve dans les écrits de Campanella! * « Ceux qui s'égarent, dit41,len affectant » de suivre des chemins extraordinaires sont beaucoup » moins excusables que ceux qui ne s'égarent qu'en M compagnie, et en suivant les traces de beaucoup d'aui» très. » Son chemin lui semblait-il la voie battue?. . . Ei> voyant toutefois le P. Mersenne familiarisé avec les œuvres de Bruno, on ne doute pas que Descartes ne les connût de même; son infatigable adversaire, l'évèque d'Avranches, en était très-persuadé. Si l'on en croyait riuet/ visiblement ulcéré des dédains témoignés à son àtidi-
* Lettrt au P. jr«r»eiiiie. ^ Aconzio, celufaes logiciens du XVl* siècle que les cartésiens regardaiieut tvec raison comme le précurseur de leur maître (Baillbt, Vie de Deicartes, U, p 138\ n'eut pas ton de craindre « le jug<^ ment des philosophes du siècle à venir plus que celui des philo60|ihes de son iiHnps » (Lettre à Jacq. Wolfîus, de rationê êdmndontm libronim).
< Ct9k9mnfkilo90pM» rarles., 1699. c. VUI : « ExtHHt inier iiooiftof p^'lotophui Jordanits ipndam Xobnus. » etc. 'Cfr. la Répomte de Refais).
tion prodigieuse, Dèscarles ne serait qu'un habile plagiaire de Bruno, particulièrement en ce qui concerne le doute méthodique et les tourbillons.^ Pourquoi l'auteur de la Censura philosophiœ cartesianœ^ qui refusait à l'esprit humain la faculté et le droit de penser à son aise, et qui prétendait restreindre toute spéculation à l'empirisme, toute certitude à la probabilité, pourquoi ne releva-t-il point d'autres analogies plus importantes, et en premier lieu la revendication définitive des titres de la raison, l'absolue émancipation de l'intelligence? Il aurait pu insister ensuite sur les ressemblances de Bruno avec Malebranche, ce pieux Malébranche qui pensait assurément de Bruno comme de Spinosa, * mais pour qui, comme pour Bruno, la Divinité était « le lieu des » esprits, » c'est-à-dire qui méditait en Dieu et par Dieu, voyait tout en Dieu et se félicitait d'absorber l'homme entier dans îe sein de Dieu*. Il était encore plus aisé de rapprocher Bruno de Spinosa, autre disciple * immodéré ^^ de Descartes, que Huet essaya de réfuter théologiquement, ^ et qu'il appela dans la suite, comme philosophe, un c méchant et sot auteur, auquel M il faudrait répondre, non par des raisonnements, mais >* avec des chaînes et des verges, vinculis et virgis. >• ^
^ Goiniiie si , au besoin , Descartes D*av.ait pu tirer de la mâine souroe que Bruno les mêmes conceptions. On doit répondre à Huet par les paroles de Niceron (p. i09) : « C'est une chose sur laquelle on ne peut rien dire de positif. »
* Le « misérable » Spinosa et son « épouvantable -chimère» (9« Médit, met. et rhrét. ).
* LEiBNm.
^ Demomtratio evangeïica.
* Alnetana quœit.^ p. 77 , sqq.— Tout montre que Télégant ami de Montausier et de Larochefoucanld était moins occupé à comparer ce qui se rapportait si bien, qu'à dépouiller de sa gloire un contemporain, dont l'Europe corn-
Dans le même temps un autre {diilofiophe , c portant le caractère de prêtre (dit avec bienveillance Tévèque d'Àvrancbes),^ qui avait faitrena^re la necte d'Epicune et qui avait mérité l'approbation de plusieurs personnes doctes et pieuses, « le provençal Gassendi était aussi accusé, quoique avec moins de violence, * d'avoir emprunté « Bruno plusieurs principes, notamment les atomes et la pluralité des mondes. ' Ainsi le même écrivain passa pour le précurseur de deux adversaires si cél^res.
Entre Descartes et Gassendi se trouvait un «mi commun, qui fut pour Descartes ce que Gabriel Naudé avait été pour Campanella, phUosaphorum Mercurius.* Le minime Merseone, transporté d'ua sincère amour pour la science, mettait son ancien condisciple de la Flèche ea rapport avec lea aciwlémies^ avec Yivianiet ToricelU. Lui-même il avait le renom d'un géomètte babile et d'un naturaliste zélé. Soq. influence philosophique s'étendit en eflet au delà de son dc^tre de Nevers; par sa correspondance, par ses voyages il servit à mul^dier les uUles relaticmg des- savants. Leibnit? cependant ne ae trompa point» <piand il dît que Mersenne « n'était pas tant cartésien qu'il se l'imaginait. » ^ Mersenne croyait, à la vérité, que le cartésianisme « se ferait jour, avec le temps, à travers les nuages que
mençaii k dire avec le P. Malebranche* : « Kolre siècle lui t des otIigaUoiifi infinies pour les Tentés qu'il nous a découTertes» [keek, de la vérité. 1. 1» c* 8)- « De la faibhêie de Peeprii humain. p.1»i.
* Gbntzkbn, Hiêi, philoe., p. 154.
* Vgj. BmuNO» de JKuitmo» p. 10.
* Cabpanbllâ, de Lib. fnp.. p. S.
* Leibnits i Remoud 'tketnaiz., II, p. tiS).