TR. M
conndéré à la lueur de cette prévention, n'est qu'un ' forfonte italien, homme à tout dire , à tout entreprendre pour se rendre recommandable. » Vanini semble encore plus méprisable, quoique le rapport (le ses juges, conservé par le président Gramond, ' frappe d'horreur, et, si on ose le dire, de compaà- $k>D.... » * « C'est assurément aussi quelque chose de (figne de compassion que le sort de Brnnus. Ayant reçu de Dieu un esprit fort extraordinaire, il ap{diqua tout ee qu'il put acquérir de lumières à détruire les raisons qui conduisent l'homme à la connaissance de la (firimté. Heureux s'il eût pu se borner à la philosophie, pour laquelle il semblait être né ! On aurait pu lui ap* pli^er, à plus juste titre qu'à Epicure, ces beaux vers deLncrèce:
Dans l'eBCointe du inonde II se crut trop serré; Le Ciel ne fut pa$ même assez ^aste à son gré : Rien ne lui fit obstacle, el son puissant génie Courut de l'univers la carrière infinie^.
Le style de Bruno occupa Làcroze autant que ses pensées. <r La latinité de Brunus n'est pas toujours pure , dil-il, quoiqu'il y ait des tours ingénieux et des expressions très-vives. » ' La cause de ses aberrations est sdnsi décrite : ^ Brunus s'est perdu dans la contem-
' Eniretieni, p. ii7.
c Ergo yivid« vis «DÏmi peryiicit et extra
B Pcocessit longé flamicantia mœnia moodi. »
[Luer., \. 1, 73,74).
> L. I. p. 305. — n paraU ji*avoir pas oonnu les ouvrages iUUeiis de Bmoo, ov dv iMiiu avoir préféré les ouvrages lalins.
970 JORDANO SRUNO.
plation de Vinfini ; bien d'autres que lui y oiit fait naufrage. » * Enfin, sa capacité en philosophie est plus d'une fois reconnue : c II parait qu'il aurait pu faire de grands progrès dans la science des choses naturelles, s'il avait vécu cinquante ans plus tard, ou s'il avait pu retenir son esprit dans de justes bornes; » *
John Toland, le trop célèbre hétérodoxe, se trouvant en 1706 à Berlin, et rendant visite au. bibliothécaire du roi, fit rouler reatretien sur Bruno. L'orCho^ doxe Lacroze rencontra, dans le philosophe irlandais, un opposant qui défendit l'Italien sur toutes choses» excepté la difiusion et la négligence du style.' Trois ans après, Toland envoya d'Amsterdam le fruit de cette conversation au baron Uohendorf , qui s'intéressait également aux systèmes du Nolain. En appa^ renée il ne voulait prouver, dans cette dissertation,^ que la réalité du supplice de Bruno, « le temps, le lieu et le genre de mort; » mais son véritable dessein était de donner l'auteur du Spaccio^ l'infortuné restaurateur de la « magie, ou philosophie naturelle , et de la transmigration, ou étemelle variation des formes de la matière, » ^ pour la souche glorieuse du parti des libres-
< L. I. p. 9iT,
s Ea disant : c Folfor JlnimMi, virum im^iwm «C moltim, inôrMMi vi it^énH poUuUêe , » Lacroze laisse paraître combien Bayle avait présidé à ses jugiM ments. «M. Bayle. dit-il du reste, a donné un précis assez complet de la philo» Sophie de cet Italien, et il a bit Toir quHI ne s'éloignait pas beaucoup du spinosisme. Il a Ihit plus, il Ta réftité... » [EpUt, ad ChambeHay^ 1737 ; Cfir. Bbc- «an;v, Aetaphii,, p. IX, P. iOO).
* « DiffuÊm, iJtMNi Mr5ofu#i m fàmèmn fafwiJo mtoMMoÊmi^ (CoUsefion ofitveral pé^, 1, p. tl4).
* « TêH^pmB, lo0um et gtmi» moriiê 4pih»ê extra omiMm éMtaiioni» aiêmm
MIMNIli<»(p.ll>).
* ?.t\%,m€méperMa§iammiMàUmdmiqmmitU9Uêatt^Vrmimrrt€om^
VIE m
pcnseo» d'Am^etonre. Les sympathies de Toland, qui decalhoIiqQeébdt devenu preebytërîeii, de presbytérien soesnieD, eontriboèreot foibleiAent à recommander Bruno. ^ Ce ptu^ndge ne servit qa!k mieux accréditer U sentenœ de JBayle, ratifiée par lodarMe. Un compil»^ t^BT laborieux, eiact, qui maQque parfois de clarté, jamais d'instmeliOQ, manbre de Tliistitut des Buma* bites de Paris ^ et dont le volumineux recueil fût au XVm^ siècle le bréviaire des bibliographes, Niceron reproduisit jusqu'aux expressions de ces deux autorités, saosparaltre toMeftmpartagËr leur aversion singulière. Bruno est,* aux yenst de ce Père, « un esprit naturd* lenesl libertin, en &it de créance; il a tme plume aussi peu chasM qne sa vie, des principes assez conformes à cew de Sfinosa$ * enfin, « Tamoar de la nouveauté et le désir de passer pour iAventenir, furent cause de ses égarements et de se^ebàtimentâ. »
Le oommeMôment du XVIU<^ siècle , cet âge qui de?att oonsdfimier l'eMvfe du seiaiièmei et introduire.
HHofem t( non vuigarem, quamvis maxime naturaïem iopientiam. Sic «HfniMi fènMrum «iclartoMum «MinliKlmMi lumtmigpaêiomÊm qmm^
1 Q^tawd, dans m» ôri§Meâ JtiêBf^a^ TcHimâ souttiit qte HoTse avait eu sur Dieu tes mÂnes peoséet que Splnosa, et f ue toute la réTéiation judaïque n'était <)a*uiie produetion humaiiie, sanii authenticité évidente; quand, dans son ffûutmmêt I ptétadlt qne Jés^a^Shfist u'éUït que la plus grand des pro^ phètes, ses contemporains se liàtèrent de conclure quMl était disciple de Brano et de Spinosa, et dans leur précipitation ils attribuèrent à œnx-ci le reste des conceptions aventureuses de Taland« Ainait parce que Tolaad conaidérait le èogn» de rimnMttalit4& eomme nue opinion égyptienne (Lettre à SwmA}, pan» qu*il exptiquaH Tûnivera par un aveugle iBéeaBisQ)o(PanfM»fieofi), 'Bruno et Spinosa forent de même proclamés matériatisles. Une seule particularité aurait cependant suffi pour dévoiler cette confusion artifideuse : cWfue ToUnd prêtait, contre Uwle vraisemidance, k ces pliik)sopheS| aussi bien qn^Jk Secrate et aa Cbriat, une douUe doQtriae (Tetradymmi.
* Mim. four a#mr 4 l'Biâi. de^ hommu Ukuitêi, t. XYU, p. «01, sqq.
9f72 JORDANO BRUNO.
selon Yoltaire , « l'esprit de raison dans toutes les sciences et la politesse dans toutes les conditions, » cette époque mémorable Ait marquée par une protestation dont Bruno lui-même eût été surpris, et qui fit bruit même hors de l'Allemagne. Un célèbre professeur de Gottingue , philologue dignement câébré par son élève/ Christophe-Auguste Heumann, se leva en 1718 pour «sauver l'honneur et l'innocence de Bruno, »* pour foudroyer cette « erreur hét*éditaire qui assimilait Bruno à l'athée Pomponace et au juif Spinosa. » k Ce Napolitain ivait, sans doute, le tempe* rament propre aux athées; il n'avait pas une raison parfaitement saine; il avait toutes sortes de bizarreries dans la tète;.^ mais ce n'était ni un médiant homme, ni un homme double. C'est par méprise que les protestants ont inscrit ce ^t saint homme »* au « catal<^e des athées, » au lieu de le mettre au « catalogue des martyrs. » C'est comme hérétique, comme luthérien qu'il fut brûlé; et depuis il goûte la fi^icité étemelle avec tous ceux qui ont donné leur vie pour la Parole du Christ. Rien n'est plus absurde que de l'accuser de spinosisme : quan(h)duodimntidemjnonestidem.Bnmo fiouvait s'exprimer comme Spinosa, sans penser de même; il pouvait avoir son langage {stylum) et abhorrer son esprit et ses volontés (mentem). « Enfin> l'honnête
1 HBTifB, Uêtnoria Heumannij t76i.
* « Ehrenrtttung Bruni, » — c J,'B. UmehUd im puiuio der Atheiêtêny m {ActaphHoë, de aikeUmo J. Bruni, P. ni, p. 507, tqq.; P. iX, p. 3ao-Ul. P. if , p. 810^S8. '
•P. IX, p. 381.
* P. 390 : « Und bêdaure ieh billieh, dots dieser heUige Mum wm denen Proteêianten 9$l^t au$ UnvorgU^Uigkeit 4n dm catalogQm atheomm 4it gê^' kraehi «oordeii, da «r doeh in dsn catologum martyrum gtkœrt^ » elc
YIE. 97S
Heoffiaon indine à le croire de Fécqle à laquette il est teHnème fier d'appartenir, c'èst-à-dire partisan de cette pkîlosaphia eclectica^- que Leibnitz protégeait et qui «ne feit foi et hommage qu'à la raison, ayant pour mot d'ordre h maxime apostolique : Examinez toutes chosesj retenez ce qui est bon. » Persuadé que la cause de Bruno est juste, Heumann ne craint pas de faire à Laoroze un défi éclatant. 1 11 ne suffit pas de dénoncer; Qiontrez yos preuves. S'il suffisait d'accuser, qui serait encore innocent, si accusare sufficit, guis erit innocens? »^
Lacroze relève le gant avec courtoisie , et invite son adversaire à ne pas exalter Bruno aux dépens de . la vérité et de la justice.' « On ne saurait appliquer i ce procès, dit-il, l'antique précepte de jurisprudence, qu'y feut favoriser l'accusé plutôt que l'accusateur , diaque fois que les droits des parties sont obscurs. « Sept propositions, presque littéralement extraites, l'aident à mettre Bruno au premier rang des athées, inter atheos primi ordinis,* parmi les chefs du pandiéisme, atheismi sive pantheismi. Comme de pareilles dénominations sont trop vagues, Lacroze se décide à définir la philosophie du Nolain, « c'est l'épicurisme enté sur le pythagorisme,un épicurisme perfectionné et amélioré. »' Mais Lacroze affirmant toujours plus qu'il
* Cfr. Âeta phiUuopkùnÊm^ P. X, p. 579. — Celle philosophie se trouve eo effet enseignée chez Brono, par ex. I, p. 9S9, sqq. U, p. 11, sq.
' icfa philoàophorum., P. XI, p. 799-809.
* « PfdlùÊopklam epieuream pythagoritmo inenutaiam , doeUuêqm $t mtnéaHmprcpaÊUam > (p. 795).
91k JORDANO BRUNO.
ne démontre, ne réussit pa» à persuader Heumann qui s'empresse de répliquer , bien qu'avec les égards dus à un auteur, lequel cette fois ^ n'est pas une divinité du second ordre. » ^ Comme cela arrive assez onfinaireroent, l'un et l'autre combattant triomphe et garde son opinion. Les spectateurs capables d'impartialité sont de l'avis de Brucker : ^ « Heumann a discuté avec sympathie et avec savoir, amice eruditeqWj Lacroze en homme versé dans les écrits de Bruno, avec soin et attention, dUigenter et attente^ mais sans bienveiyanoe, sine omîcî/td. » L'intérêt de Heumann était peu mesuré, sans doute, mais il est empreint d'une telle générosité qu'il plaira toujours plus que la (fialectique de Lacroze.
A certains égards , Heumann avait été précédé dans ses essais de justification par un écrivain wurtembwgeois à la fois théosophe et mathématicien. Jean-Jacques Zimmetnann, dans un éûrit curieux,' où il montre qu'aucun passage des Saintes-Ecritures ne cimtredit b théorie de Copernic ni les' lois de Kepler , présente Bruno comme un des plus nobles et des plus profonds disciples de l'astronome de Tbom. Un autre littérateur, originaire de Zurich et qui se nommait aussi Jean- Jacques Ziminermann, suivit l'exemple de Heumann. Malgré sa vive piété, ou plutôt à cause d'elle, il fit remarquer [Jusieurs fois le tort et le ridicule de ceux qui ne songent qu'à découvrit* des hérétiques et des athées. 11 repoussa le reproche d'irréligion qui con-
^ « Dmu iiiiiionim gentium. »
• Ui$L philoM., t. IV» P. II, p. 37.
> SerifimrQ Saneta eapemiemu^ oavnge sembtiUe m CoÊmotkmm de Hq jgeuâ, où Bruno est également apprécié.
VIE. 37ft
tinoah a peser sur la mémoire de Bnmo,t il le repoussa avec la fermeté qa'il apporta à y^igar Descartes et l'esprit himudn du pyrrhomsme de Huet.
L'orientaliste Lacroze conserva néanmoins des partîsms z&iéA. Un estimable historien de l'Eglise chré* û^me, Daniel Gerdes de Groningue,* occupé à recherdier les tentatives passagères de la Réformation en Italie, et à frayer ainsi la route à Mac Crée, n'hésita point à ranger Bruno, non parmi les réformés italiens, m»s an nombre des suppôts de l'athéisme. Il l'appelle le protecteur de l'impiété sfÂnosiste, et se fâche sérieusement de ce que Bruno a osé porter le prénom de JPAtlotkée. Un autre historien de l'Eglise luthérienne, Baumgarten, rejeta Bruno du milieu des protestants avec non moins de videncè, mais pour cause de déisme/ Enfin, œ qui met en évidence le crédit dont Lacroze jouissait dans sa patrie adoptive, c'est la réserve respectueuse avec laquelle il est combattu par le second créateur de l'histoire de la philosophie, le .digne Brucker/
Nous ne saurions avoir l'oiseuse prétention d'énumérer les qusilités et les défauts de Brucker. Qui n'a pas admiré son érudition scrupuleuse et vigilante, la profondeur, la précision, l'impartialité, l'étendue de ses jugements? Qui n'a pas été frappé de l'abseùce de critique, de l'ordre plus apparent que réel, du luxe sin-
1 DiMiertatip de atheiMtno J, Bruno impaeto (JIftif . Belvet, t. V, p. S57-60S; t. XXI, p. 1-34). — Le mot de spinosisme étant alors synonyme d'athéisme» Zhnmennann s'appliqua de même à combattre Taccusation de spinosisme.
* Specim$n ItaUœ refbrmatm (Leyde, 17ft5), p. 196. — « iVo inerustaiore ofàiiflm, oui impietaHt ^rinosistieœ patnmo haberi pane, çuippe qui «Item ftomtni tuo illud Philothei prœftgere non entMi, » etc.
* HUt. dêi partie religieux (en aUem.>, p. €7. ^ Lacroze est pour Brucker « b «aiw Crotiui. »
«78 JORDANO SRUNO.
guKer de ses recherches? On lui a reprodié son fiiible pour la manière géométriqoe de Wolff; <mi n'a pas assez remarqué sa déférence pour Leibnîtz. Ainsi que ce dernier,' le pasteur de Kaufbeuren préfère l'esprit d'observation à re^>rit de système, l'expérience à l'hypothèse, la raison au raisonnement; il veut remplacer l'esprit sectaire , l'esprit d'autorité par le goût et la pratique de l'examen et du choix. Une preuve de ce savant éclectisme/ de cette philosophie d'érudit, c'est que Brucker se considère comme disciple de Bacon, au moins autant que de Leibnitz. ' Un autre témoignage de la même tendance est que ses convictions philosophiques respirçnt un suave parfum de chrisUanisme, une solide piété. ^ C'est parce qu'il applaudit à tous les élans généreux de la pensée, c'est parce que l'Evangile a développé en lui une sensibilité réelle, une charité effective, que Brucker se propose, d'analyser les moindres pièces du procès de Bruno. Le malheur vou* lut qu'il ne pût s'en procurer qu'une partie extrêmement faible. Résumons rapidement ses pages nombreuses. •
■ * Lbiinitz, Opp, Dutem, U, P. I, p. 79 ; P. U, p. 417.— Itei MatMêoux, II, p. li&.
* « Cette fx>i(i«, dit-il, que recommande Séaèque : « Nim m eviçmm maneiparef nulUui fUHMn fnm, imilfiMii magnomm tfirorum trikuen, aUqvid et tuo vindicare. »
» T. IV, P. II, praef.
^ Percurri, fateor, sectM attentiu» omnea.
Plurima qussivi, per aingula qu«que cuonrri, Nec tamen inveni meliua quam credere Chriato.
Brucker redit, en 1743, cea Ters d^Antoine, professiott de foi semblable à celle de Pétrarque (Voy. Famil,, I. Vf, ep. S).
• T. lY, P. II, p. IS, 35, 38, S8. Cfr. ausai Bnvcun, F^raçen mu der p9iiL Biêtùriê, VU, p. 6t, aqq.
« Le premier qui entreprit de réformer la sphère énûère de la philosophie et d'ébaudier un système nouveau, bien que très-abstrus, c'est J. Bruno... II faut le louer d^avoir poursuivi avec acharnement la philosophie de secte, et d'avoir vu qu'elle est diamétralement opposée à la sagesse... Quoiqu'il n'ait pas été heureux, il mérite d'être compté parmi les restaurateurs de la pensée. Il aurait rendu des services immenses à la sdcaice, s'il avait voulu philosopher plus sobrement et moins se repaître d'imaginations... » Le zèle pour Bnmo porte Brucker jusqu'à calomnier Spinosa; afin de parer le premier, il dépouille le second. Il lui semble impossible de confondre les deux directions : « C'est à l'école de l'Emanation que Bruno appartient , c'est Pythagore et Parménide qu'il suit; et il n'est permis de l'associer ni à Spinosa, ni aux stoïciens. Bruno est éclectique au fond, puisqu'il allie aux idées des Eléates celles de Démocrite et d'Epicure , et unit Copernic à
Pythagore Bruno professe souvent des opinions
profanes et absurdes; il méconnaît le vrai Dieu, mais il ne le nie point; il attribue à la nature une certaine partiripation à l'essence divine, mais il n'identifie pas la divinité même avec là créature. Bruno n'était pas QQ imposteur, c'était un enthousiaste, cum ratione manivil. » *
1 Bncbaiiaii atait caractérisé ridéaMsine par ces mots : ewn ratione formé, (Voy. P. I, p. 136.)
Les travaux de Brucker eurent un double avantage: ils vidèrent pour bien des lecteurs la querelle touchant l'athéisme de Bruno, et ils appellent une attention plus sérieuse sur les écrits et le système du prétendu athée. Dès i7%, Ch. Etienne Jordan,* Français né à Berlin, connu par l'étroite amitié de Frédéric II, avait consacré une monographie à Bruno; mais son défaut de connaissances historicpjes et de pénétration métaphysique, aussi bien qiie son attachement excessif pour Lacroze^' n'avait rendu que plus désirable le morceau de Brucker. Un historien danois, Christiani, esprit facile, varié, versé dans le droit public, la théoloj^e, les mathématiques, rechercha de quelle manière Bruno avait cultivé les maUiématiques et conçu l'astronomie, et il lui rendit des hommages que lui refuse un géomètre éminent de notre âge.' Un compilateur assidu, Kinder>ater , recueillit des notices intéressantes sur les voyages du Nolain , particulièrement en Allemagne.^ Critique moins sévère, Lessmann en recueillit même sur son adolescence, sur son enfance, et b&tit une sorte
1 DisquU. de J. Bruno Nolano, Breslau, réimprimée dans G.-E. Sifiumetti [Sammlung vêrm. Beitr,, t. U, p. y73--303). et Aeta littêr. (Fasc. 5, 1. 1, p. 64). Jordao mourut, en 1745, vice-président de l'Académie de Berlin. Le roi lui fit ériger un monument avec cette épitaphe : « Ci-glt Jordan, Tami dosMuacs et du Roi. »
* Jordan publia, en 1741, V Histoire de la vie et dei ouvragée de M. delà Croie. (Amsterdam, S vol. in-S».}
3 CmsTiAvi, Progr. de MtudiisJord. Bruni Nol. mathemat, Kilon, 1770,4.
* KiTiDEnvATER , Bettroeçe xur Lebenegeechichte des Jord, Br. {Cmsâm^ Denkwurdigk. amder philos. Welt, Leipz., 1788, 8, t. VU).
dercknaa avec îles anecdotes pkn qne suspectes sur bprécoché de son génie, sur la causticité de ses rélaïques, avec des omtes parfois amusants sur sa maîtresse, fille d'un de ses fermiers, sur une de ses protectrices, la âgnora Silvia Gandini de Rome.^ Le résoltat le pins heureux , c'est qu'on cessa de regarder Bruno comme un personnage dangereux, et pour ainsi dire d'éviter sa rencontre. Dans sa Bibliothèque eur rieuse de Ivpres difficiles à Irowœr^ David Clément se omtaita de lui reprocher de Texaltatioa.^ Bientôt même l'enthowiaste ne passa plus que pour fou. L'abbé Goujet, janséniste laborieux, scrupuleux mais étroit historien du collège de France , traita Bruno de ridiaik.' Scm rival, l'annaliste un peu déclamatoire de l'Université de Paris, Crevier, le qualifia de fanfaron.^ L'abbé Ladvocat, dans son Dictionnaire historiques^ pensait aussi que Bruno « ne fit que se rendre ridicule par s(mi fameux livre intitulé Spaccio. » Ainsi , c'est sur une comédie, une satire, une lettre fugitive, que le philosophe fut jugé vers le milieu du XVllI* siècle.
Dans, une même année il parut deux ouvrages où, sans ^cifier les motifs, on taxa d'extravagance et de délire tout le système de Bruno. Dans l'un, ^ le Nolain
< LBSSKAifH, Giardano Mruno {Cisalpinùche Blœtter, t. I, p. 1S9). Cfr. UvGKSAKD, Disierl. ds J. Bruno, Halic, 1783.
r * T. IX, p. 878^ s(|q. « M. Brucker conclut que le système de Brunus ne renfenDe pas un athéisme formel, mais qu'il procède d'un enthousiasme manifeste, et qu'il peut facilement conduire à ratbéisme. » .
> Biblioth, franc,, VUI, p. 119, sq.
* Hitt. de VUnw. de Parie, VI, p. 384; Cfr. De Boulât, Hùt, univ. Parie, YI, p. 786.
' Le savant professeur de Sorbonne ne donne, à la vérité, ce dictionnaire que pour un « délassement de vacances. »
* Flosgbl, Biet. de la lUtératwe comique (en allem., Leipz,, 1785), t. II, p. SOl-ilO.
est nus aa second rang des satiriques itafiens; et il loi est accordé de fréquents c intwaUes Inddes. » ^ L'aiH tre ouvrage c'était une Histoire des folies kumames.^ Une biographie circonstanciée de Bruno y commence par ces mots : ir Un des plus téméraires moqueurs en religion, J. Bruno était un malheureux, doué d'assez d'esfHrit et de raison pour signaler une foule de préjugés puissants ; mais entraîné, par une application prématurée de la philosophie, aux plaisanteries les phis audacieuses sur toute foi positive et toutcuhe: caractère inquiet, qui ne sut trouver une demeure fixe que sur le bûcher! » Malgré ses dispositions à Ttemour, le docteur Adelung écrivit la vie du Nobdn avec intérêt; ' malgré son aversion pour les hautes spéculations, il rendit le nom de Bruno populaire en Allemagne; et quand, sur la fin de ses jours,. il vit la faveur de Bruno, il eut peut-être regret d'avoir défiguré un récit attachant par quelques accès de persiflage. Adelung fut moins Allemand que digne fils du
* Heamann {Àcta ^Unophor,, P. IX, p. iS7, sq.) avait aussi parlé ô'ifUertxitta lueiâa^ mais il les avait entendus autrement. Selon Flœgel, \eSpae€ioesi m on pitoyable g&cbis, un amalgame bizarre, une pauvre oompUalion de paradoxes et de songes creui, un salmigondis nullement préjudiciable aux vérités nalorelles ou révélées, et dangereux seulement aux brouillons, aux tètes qui pensent de travers, venoarrenm und venehraubten Qvmrkœptén, » -^ L^Ustorien de la Saint-Barlhélemy et un des meilleurs critiques modernes, L. Wacblerr a depuis usé de représailles contre Floegel, en faveur de Bmno (Voy. Mon. de Vhist, Utt, p. 594, en allem.). Comp. P. II, p. 69.
^ Hiit. de$ folieê fcufmrinet, galerie d'alchimistes, d^astroiogues, de magiciens, de théosophes , de fanatiques et autre? forœnés Célèbres » (1785, en allem.)* 1. 1, p. Sil, sqq. — «One iie/bi4«//efi0/toj(imiiit â relto /9f0/»
* Elle se compose de soixante pages in-is. Ce trop fertile écrivain, qui appelait son bureau «r ma femme, » et qui fut à bon droit nommé le Vaugelaf, le Johnson de la Germanie, avait un vif penchant pour h plaisanterie , et se plaisait à le développer par ce quMl appelait sa UbUoîhtca $$Ucta^ c'est-à-dire, par une cave exquise.
VIE. Ml
\Vllh siède. Toléraiice, justice, hamamlé, phttanllBropie étaient de son temps termes sacraroenteb. Les génératicms qui les employaient, presque à satiété, compatissaient sincèa^roent anx victimes du fanatisme, et prodamaient par mille bouches la magie et Thérésie des crimes imaginaires. « Il faut avouer, disaitron avec Voltaire, qu'on brûle quelquefois les gens un peu légèrement... 0 Français! avouez que cela est un peu velche ! > ' Mais touchant les doctrines , le parti des philosophes se montrait souvent aussi intolérants que certains ecclésiastiques. Absurdité, chimère, folie, extravagance, galimatias, pédanterie, voilà les qualifications qu'il infligeait aux systèmes amtraires à Locke, ou différents du système de Condillac. Tandis que des orthodoxes et des dévots gémissaient du « monstrueux libertinage des esprits forts, > des prélats de cour, des abbés à bénéfice riaient avec « ces esprits forts d'un pauvre moine défroqué, » tel que Bruno. Les impuissantes colà-es des « apostats » semblaient au grand public non moins divertissantes, ou non moins ennuyeuses que les haines formidables des inquisiteurs. A la férocité du XYP ^ècle, à la gravité du XVIP, avait succédé une frivolité qui manquait plus souvent de dignité que de grâce. Une moqueuse indifférence en, matière de religion et de métaphysique, voilà quel était le caractère général des classes élevées et instruites. Ceux qui se faisaient remarquer par quelque sérieux , s*ils ne professaient pas un doute énervant, proscrivaient tout ce qui dépasse
« LêHre sur FafUfU et art. Hamu {Diet. pMhi.).
un certain bon séné wperfidel. Use errrar sur l'origioe des idées, enr la ntoie de la sensation trompait les ^us gàiéreux. Le eartésîaiiisine subît de violentes représaittes , poonuîyi des mêmes mépris qa'il avait prodigués à ses prédéœsseurs. Tous ceux qui avant Descartes avaient cru aux « idées innées, »' tous ceux qui àla suite de Descartes y croyaient encore, furent écartés, avec mie jtitié ironique, comme sublimes, comme réfveurs. Ce n'est ni de Pbton ni d' Aristote qu'on datait la philosophie, c'est de Baam et de Hobbes, de Gassendi et de Newton. Les philosophes de la Renaûssauce furent donc ans» rayés des annales de b philosophie. La prise de Omstantinople, la fîiite des Grecs en Occident, toute la révolution qui en résulta, tout ceci parut avoir retardé le progrès des lumières. * Là où Bacon régnait, Bruno devait compter peu d'amis. On dut même oubfier comliien il aTsdt contribué à l'affrandiissement de la raison. La raison ! Le XVlIi* siède se croyait, se disait appelé, comme par privilège, à la révâer, à la populariser ; ' mais U réduisait la raison aux proportions de ce qu'Helvédus appelait l'esprit. Ce genre d'esprit, pour être tout en saillies, effleure toutes choses ; il se contente de se plaire à lui-même , il sert à tout, il ne suffit à rien. La raismi, an contraire, telle
> Hvel aviil é^ nommé celle ihéoric « vejMlùttmom MiiKnliam de ideU innaiÎM » [Centura philoe. earte».^ c. Vni).
s Cétait r«vi8 de Qondillao» q«i «e vo^ut^da nsle, «hei Spimea qs^un ima^ d*idées confuses, ariiiUaires» un perpétuel abus de mots ( Traiii de$ Jj^i., e.X).
* Tel éuil le ¥«B0 de UderotyOelai des philosophes du XVm* siècle qui eut le plus d*affimtês avec Bruno et Spinosa (Yoy. Pentéee «ur VMerfrétatioH de iu nmtw^ I75i, p. 105; Cfir. J.-A. Bnimn, Proims. de pkU. pepuiari). Uset M. LBupifun, De Vin(lmmee de la pkOoêopkie du XVDh tiècie^ etc., p. 7«, sqq.
VIB. «B
86 produit » tom temps, en vertu de sa natore imoiuble, ft'ottadie k aj^rofondir, à comprendre, à s*instrafare eUe^néme, à tout perfectiomier et à souflrir pitiemmeat ce qu'elle ne parvient pas à redresser.
C'est de France que Fesprit particulier au XV IH« âède se répandit en Europe, et c'est Voltaire * qui lui donna le plus d'aliment. Combien Voltaire était cepei>damt plus sincère et ph» impartial que Bayle I Qu'on compare ensemble leurs opinions sur Spinosa! ^ C'est d'obscurité, et non d'athéisme que Voltaire accuse l'illustre Hollandais. ' c Vous êtes très-confps , Bauruc ^inosa ; mais ètes-vons aussi dangereux qu'on le dit ? Je soutiens que non ; et ma raison, c'est que vous êtes coolbs, et que vous avez écrit en mauvais latin. . . » Mais ce qui dut surprendre, c'est de voir Spinosa assimilé au vertueux et tendre Fénélon, dans le même temps que Frédânc II le déclarait aussi funeste que Machiavel. ^
* Toitadre bttmait, il est vrai, Taoception dans laquelle Helvétins et le monde élégant prenaient le mot etprii ; il chicanait Montesquieu, en disant qu'on tnMTait, danr YEtprit des M$, «i des sailHes où Ton attendait des raisonnements; qu^on y donnait trop d*idées douteuses pour des idées certaines: » mais ne préférait-il pas aussi amuser ses lecteurs, e*esl-à-dire TEurope entière?
* « Le grand dialecticien Bayle a récité Spinosa, n dit Voltaire d*abord ; puis H continue : « Tai toujours eu quelque soupçon que Spinosa, avec sa substance umerselle, ses modes et ses accidents, avait entendu autre chose que ce que Bayle entend , et que par conséquent Bayle peut avoir eu raison, sans avoir conlbndu Spinosa.»
* Bayle avait dit, en pariant de robscurilé de Bruno : « Ses principales doctrines sont raflle fois plus obscures que tout ce que les sectateurs de Thomas «TAquin ou de lean Seot ont Jamais dit de plus incompréhensible » (Ut* D, artBrunns).
* Fainteic II, Ani^MaManjel [Cwmnmet,), — Voltaire Ait le premier ftappé de k ressembianee de « Tamour tnielleetnel » de Spinosa avec le fvt^fiima de Yénéion. Or, Tamour intelleaoel de Spinosa , c'est , calmée et refroidie, «la fureur héroïque» de Bruno. «Spinosa et Fénélon, dit Voltaire, A opposés Vun à Vautre, se sont rencontrés dans l'idée d*aimer Dieu pour lui-même. Avec des notions de Dieu si différentes, ils allaient
iSb JORDANO BRUNO.
Reaqdaçcms Spinom par Brimo» et le parallèle avec Fénéloa n'en sera ni moins juste, ni moins piquant. Voltaire, d'ailleuA, ce modèle de clarté dont la spiriluelle lég^eté cachait si souvent un fond sérieux, vengea plus d'une fois les philosophes du XVI^ siècle de Garasse, et du « minime et très-minimeMersenne. « Les envisageant d'une manière collective, il leur d<Minait le titre expressif de « nos maîtres de penser. » * Les considérant un à un, il oubliait trop souvent qu'une partie des armes tournées contre eux était leur propriété. ' À propos de Bruno, il trace ces lignes, qui pourraient facilement ébranler notre confiance dans sa ponctualité comme historien : » ^ Les Italiens alors ressemblaient » aux anciens Romains,, qui se moquaient impunènent
au même but , Tun en' chrétien , Tautre en homme qui avait le malbenr de ne le pas être; le saint archevêque en philosophe persuadé que Dieo est distingué de la nature; Tautre en disciple très-égaré de Descartes qui
slmaginait que Dieu est la nature entière Tous deux étaient de bonne
fois, tous deux estimables dans leur sincérité, comme dans leurs moeurs douces et simples... » Ce passage bien remarquable explique par avance conunent des chrétiens, tels que Jacobi et Schleiermacher, ont pu professer le plus vif attachement pour Spinosa, pour Bruno.-* Ajoutons encore un mot de Voltaire : « Spinosa ne fait pas sa profession de foi pour éblouir les boqnnes, pour apaiser les théologiens, pour se donner des protecteurs, pour désarmer un parti; il parle en philosophe sans se nommer, sans s*aflBchèr; il s'exprime en latin pour être entendu d*un très-petit nombre » (art. pieu). Ces paroles, également vraies et précises , indiquent la supériorité de Spinosa sur Bruno , celle du XVn« siècle sur le XVI«.
^ « ProfuHon delV imendere^ :4 avait dit Bruno (I, p. 163).
' La mobilité de son humeur se trahit lorsqu'il nomme Vaaini a un pauvre pédant, un étranger sans mente. » — H est plus exact en soutenant Aristote contre les novateurs de la Renaissance, cet Aristote qui « ne fut ni un pédant, ni un esprit faux » (art. Ariêtoté),
> Leibnitz avait cependant donné aux auteurs français d'utiles conseils, lorsqu'il écrivait, le 7 février 1715, à l'abbé de Saint-Pierre : « Aii^ourd'hui, les écrivains français, sous prétexte de s'éloigner du pédantisme, se désaccoutument un peu trop de faire entrer des traits d'émditlon dans )eurs ouvrages; ils n'en sont pas moins nerveux, mais ils en sont plus secs » (Dn MaUMa, U, p. n«).
de leurs dieux, mais qui ne troublèrent jamais le cnlte reçu. Il n'y eût cpje Giordano Bruno, qui ayant bravé l'inquisiteur à Venise, et s'étant fait un ennemi irréconciliable d'un homme si puissant et si dangereux, fut recherché pour son livre Délia bestia trionfante; on le fit périr par le supplice du feu, supplice inventé parmi les chrétiens contre les hérétiques. Ce livre est pis qu'hérétique; l'auteur n'admet que la loi des patriarches, la loi naturelle ; il fut composé et imprimé à Londres, chez le lord Philippe Sidney, l'un des plus grands hommes d'Angleterre, favori de la reine Elisabeth. » ^Demèmequ'ildisculpe Spinosa, le patriarche de Femey refuse de croire à l'athéisme de ces Italiens. Vanini n'était point atliée, dit-il, il était précisément tout le contraire. » * Sur ce point Voltaire était supérieur à Rousseau, lequel abandonna « l'athée Spinosa » à rarchevèque de Paris, comme lord Bolingbroke l'avait sacrifié au doyen Swift. ' C'est Voltaire qui s'appliqua, pendant un demi-siècle, à réprimer l'abus qu'on Elisait du mot d'athée, à faire distinguer de l'athée le simple penseur, et à naturaliser en Europe le mot théiste. En dépit de ses fautes et de ses défauts, qu'il ne nous appartient ici ni de dissimuler ni d'articuler. Voltaire concourut plus que nul autre de ses contempo-
1 Leitn BUT F. RahelaU,
* Diei.pkiUf9opMqiiê, arU Athéisiiie.
> EocssBAir, Lettre à Ch. de BeaHmont.-^lA lettre de BoUngbroke à S^ift èUni conoae; nous n*en eitrairoos que ces mots : a Je ne puis clouter que vous oe soyez maintenaut couYaiiicu de mou orthodoxie, et que vous ne re- Doociez à me nommer avec Spinosa , dont je méprise et abhorre ie système sur l*inlinie substance , ce que j*ai le droit de ftire^ittroe que Je pals montrer IMNirquoI je le méprise et Fabborre. »
nins à adiev^ l'œuvre du c^anoeHer de lHûspital) te* prise par Malesherbes et Turgot. ^
Si de France et d'Allemagne on revient à l'Italie, on voit quéla patrie de Bruno finit aussi par prononcer son nom avec quelque estime.
Toutefois, au début du siècle qu'honorent les travaux de Filangieri et de Beccaria, les philosophes napolitains y sont encore peu connus et mal appréciés. Pour s^en convaincre, il suffît d'ouvrir le livre qu'un Napolitain publia en 1 728. Le moins diffamé d'entre eux, Télésio, s'y trouve caractérisé par cette phrase banale : « non moins » distingué par ses connaissances que par sa naissance.»*
* n est permis de citer ici Turgot, qui fut ua des plus profonds métapbjrsicieas de Tépoque. Quant au grand Malesherttes, il corrigea, dit-on, les éprentes d*ane édition de Pline, publiée en 1788, et où on Usait au oommeDcementdn livre U : a Mundum et hoc quodeumque notMne alio eœlum appellarê KMt, wjtti eireumflêxu teguniur «nmela, itumen use credi par eti. Ced ptotte que Pline n'était pas un athée, comme Ta prétendu le P. Hardouin, mais on théiste qui, ne concevant rien au delà de Dieu, a cru que Dieu et la matière considérée comme infini n*est qu'une même chose. Appelons donc Pline, noo un athée, mais un eoimothéUte^ c*estr4-dire celui qui croit que Tunlvers est Dieu.»
* Capassds, lytiopiif hUtoriœ philoe,, p. 348 : c Bruno, abusant des dons d'un beau génie, n'attaqua pas seulement ÀrfsCote, mais les vérilét de la foi catholique ; détesté en lUlie, il alla visiter des pays où il était peroris de dire toutes sortes d'impiétés, ubi impia quœqiue loquendi libertas , la France et l'Allemagne ; de retour en Italie, il expia dans les flammes ses blasphèmes horribles. Les uns font de liii un lulliste, un chimiste , les autres un épicnrieo.» YoUà comment Gapasao apprécie Bruno dans une histoire qui commence i Adam.
YiB. an
Une semUsdUe msoiidaBee étwt d'aiitast fhns likaïahle que le dernier rejeton lUostre de Tacadémie télésiemie avait fait de noble» efibrts pour venger l'opiM'obre de ses ancdtreB. Thomas Ck)mdio de Cosenza ccmsidéraît comme fondateurs ée la liberté {Ailosopluque * Tâésio, Patrizû et Galilée ; mais Bruno ne lui paraissait pas moins digne de la reconnaissance des Italiens. Aussi le (èoisit-il pour interlocuteur dans un dialogue de ses Pro^Sfninosmato pAy^a.*^ Dans Fentreti^i de Bruno avec SteDida et Trusiano, il s'agit de mettre en balance les ayaoïtages et les inconvénients de la physique et de la médecine. Bruno, assisté de StelKola, protège les innovations et réclame le progrès ; Trusiano, tenant pour les anciennes pratiques et regardant les changemente, quels qu'ils soient, comme la perte des sciences, joue à peu près le râle que Simplicius a dans leis Dialogues de Galilée, celui d*un personnage à vues courtes et à nnnce savoir. ' Ce que l'esprit de Bruno avait d'original est bien saisi et vivement retracé; la plaisanterie est mêlée au raisonnement; plus d'une phrase prise dans ses écrits est habilement mêlée, et pour ainsi dire tissée dans les discours qu'il est supposé prononcer.^ Comelio avait donc étudié les ouvrages du Nolain avec soin.*
1 « PkiloÊophiea libertatis vindicei » (Cftr. Gimma, HUt, lett d'Itatia, t. IL c. 38, an. VI).
* Cet ouvrage ne ressembi» guère que par le titre aux Progymnasmata de Tycbo-Brabé.
3 Bruno et Stelliola, chez Cornelio, jouent le même rôle que Sagredo et Salîiaii chez Galilée.
^ Par ex. p. 10 ; « Non intelligit omnia quœ nunc antiquisHma habet^ tur, etc. »
^ ' Dans d'autres endroits, Comélio reproche à Bruno les erreurs où Descartes
Ce n'est pas avec une moindre satisfaction qa'on sorprend le bienfaiteur de Métastase, le légiste Gravina de Naples, fouillant avec acidité les bibliothèques pour réunir les œuvres de Bruno. 11 en lait Féloge à Rome même, pendant qu'il rédige les statuts de l'académie 'des Arcades, et qu'il continue à répandre de vives lumières sur cette jurisprudence que Vico s'occupe d'ébranler par ses spéculations. L'impartialité dont les paroles de cet aimable et spirituel magistrat sont empreintes cause une douce sensation, c Bruno, dit41, a
> quitté la philosophie d'Âristote pour celle de Pythai» gore, et changé la poussière de l'Ecole contre l'âé- » gance du^ siècle d'or. . . ^ Dans tous ses livres il méprise n avec l'orgueil des anciens philosophes toutes les cho- » ses humaines : plût à Dieu qu'il n'en ftt pas de même » des choses divines ! U y a de lui enbre autres un petit
> volume en italien, qui est excellent. Tous ses écrits
> sont parsemés de vers italiens, remplis du véritable » esprit philosophique, et où brille l'antique majesté du
tomba depuis, et regretta qu'en possession de si excellentes «xmnaisaanoes il ait admis dans ses ouvrages plus de subtilités et de railleries que de pensées solides {Prf>gy9matmata, p. 119, sqq.)..
1 « Il s*est attacbé dans ses ouvrages à imiter Lucrèce, Parménide et même les anciens sages qui, pour relever leurs inventions ou leurs opinions, les eiU[>rimaient dans le langage des dieux, en style d*oracles, c'est-à-dire en vers. Bruno a écrit la plupart de ses livres en vers latins, avec un commentaire co prose, et c'est à cette source que plusieurs croient que Descartes a puisé, ce que J'ai grand*peine à me persuader ; car, quoiqu'il ait peut-être adopté les maximes et les sujets des anciens pythagoriciens, mis danâ un nouveau jour par Bruno, et quoiqu'il ait peut-être tendu au même but, cependant il a suîTi une route bien diUérente. En effet , Descartes ne se distingue pas tant par U nouveauté des choses que par sa méthode, par sa manière de traiter les o^ets philosophiques, et surtout par la i;larté de son langage ( non tam fvnMi quam raUonU atque oréinis iiextif^iM navitatê pnactflltf , et prœierHm ptnpicmtate), « A l'exemple de ses maîtres, Jordano enveloppe au contraire ses pensées et les cache sous le voile des nombres, velamenHi numerontm ébumr 6ravir. »
VIE. 28e
* style Italie. » * Voilà ce que Gravina, surnommé le Câcéron de son époque, manda de Rome, le 7 février 1710, an marquis J.-B. Âncion, alors établi à Vienne et occupé à recueillir des détails sur Bruno.
D'autres historiens d'Italie, les uns politiques, les autres littéraires, s'informèrent ans» vers ce temps des destinées et des doctrines de Bruno. Il est permis de n'interroger ni Haym, ni Quadrio, ni même le savant biographe de l'Àrétin, Mazzuchelli, ' parce que leurs réponses, étant de purs emprunts ou de vaines conjectures, «ont d'avance connuesou ne méritent pas de l'èlre. Quant à Riccoboni, ' à Maffei, ^ ils ne considéraient dans le philosophe de Nola que le poète comique. Dans une histoire prétendue critique de la philosophie, composée après 17S0, on crut avoir tout dit en flétrissant Bruno du terme de « RavaiUac en religion. » L'auteur de ce mot, g^érai des Célestins, ^ aimait faiblement la philo-
> Tieonent quelques lignes relatîTes à la cruelle fin de Bruno, et qui aboutissent à un traii disUnclif du XVH* siècle. « Le but qu*on doit se proposer dus la culture des sdeooes est de se procurer de la tranquillité, firuettu littêfomni, nen^ tranquillitas «tW prœreanda p (Voy. le Dict. de Chaufepié^ art JnmiM).
* Yol. n, P. in, fol. S187. — Toppi et Nioodemo (Addixioni alla bibl. NafoUtana^ 1683) ne voient dans Bruno qu^un « chevalier errant en philosophie. »
' ff On ne peut lui refuser beaucoup d*esprit : il y a dans sa pièce des pensées qui pourraient plaire à plusieurs personnes, mais qui généralement font horreur aux honnêtes gens » (Eiccoboni, Histoire du théâtre italien, tI,p.U4).
^ •Àatto lOosofà e matematieo, ma eenza religione e con poeo raxiocinio. » • R Candelajo, eomediainfamê e teelerata » (Maffbi, Ùeeervax lett. II,
* CaoMAziANO, c'est-à-dire A. Bdonafedb , Stor. qrtfica délie rivolux. délia fOoeofla, — Sur quoi fondait-il la comparaison avec le meurtrier de Henri lY ? Tout autour de lui, la philosophie française semait des maximes de jostioeet de philanthropie ; Benoît XI Y agrétait la dédicace du Mahomet, Clémeot XIV condamnait à Tonbli la bulle In eœnâ Domini, Beocaria suppliait les tribunaux de proportionner les peines aux délits; Voltaire enfin multipliait, sous
soptrie, puisque phis tard il tenu, & rimitalion de Pafissot, de persifler les philosc^hes, comme autaut d'enfants, dans sa comédie 1 fUosofi funciulH^ dont il se promettait une gloire égale A celle de Lucien.
Les deux historiens du dernier siède qui eurent le plus de crédit dans leur pays furent Gianone et Tirabos* chi. Quand il hasarda son opinion sur nos philosophes, Gianone avait-il pressenti que, nonobstant toute sa dévotion, il soulèverait contre lui, par quelques blâmes mitigés sur les abus du clergé, les colères des nobles comme des religieux ; que Naples brûlerait son livre ea cent lieux, que Rome l'excommunierait et l'faiscrirait dans les tables de l'Index, à la suite de ces mêmes philosophes? Tel fut cependant le sort d'un écrivain qui pensait que l'imprimerie nuisait au génie en multipliant les connaissances, à l'éducation en multipliant les ouvrages, à l'empire des idées fortes en multipliant les mauvais écrits ?i On Is vit errer sous le poids des anathèmes à Vienne, à Venise, à Genève^ et attenter à sa vie, après vingt ans de captivité, dans la citadelle de Turin. Lui-même avouait qu'il était plus jurisconsulte que politique ;' il aurait dû ajouter qu'il était narrateur plutôt qu'historien critique. Comme narrateur, il aimait mieux du reste copier des pages enûères, mot pour mot, que
toutes les formes, par toute l*Europe, cette phrase : «r Si toub admettez U persécution en matière de religion , comparez- vous hardiment à Ravaillac. Vous savez que ce Ravaillac était fort intolérant » (Dict. philoMophique^ art. ^tolérance; Comp. art. dieux). — Voy. les additions {Anhœnge)âu. traducteur allemand de Cromaziano, ffeydenreich^ p. 857.
' Storia civile del regno di Napoli, VIIl, p. 172.
* Introduzione. — « Au lieu de cueillir çà et là un frnit, il enlève Tarbre totit entier et lo transplante dans son jardin, » dit avec raison M.MA!<zo!ft [Storia delta colùfina infâme, c. Vil).
Al f»M>iiler aux sources orî^nuiles. Ainsi , en parlant de Brano et de Gampanella, il ne s'écarte guère de TapprécbtMii insignifiante de ParrÎDo et de Capasso. * « Ces «detOL doflnnicains, dil-iU Tinrant décréditer par leur il coadaité ces glorieux essais dé réforme philosophi- » que; n'observant ni règle, ni mesure, ils confirmèrent • toujours davantage les areurs de TEcole, et mirent f en manyais renom ceux qui, en voulant s'en éloigner, » n'avaient d'autre dessein que la recherche de la » vérité.*»^ Les œuvres de Bruno hii paraissent savantes, ma» remplies d'extravagances et de blasphèmes « que sa plume se refuse à transcrire. » Cependant la générosité naturelle à cet infortuné patriote l'emporta s ' Donnons quelquea regrets, ajoufe-t-il, à l'égarement > où, pentrètre, Brqpone flit jeté que par une trop vive 4pénétra^n. »
Ge n'est pas de Campanella, c'est de Cardan, qusdifié et 9 grand homme, » ' que Tiraboschi rapproche Brano, et void sous qud point de vue? c 11 sera difficile, » dit le docte sAbé, « de trouver des égaux k ces deux hommes, M soit pour leurs qualités, soit pour leurs défauts. . . Tous ■ deux semblent destinés à mcmtrer, par leur exemple, a jusqu'où les forces et les excès de l'esprit humain peu- « vent aHer. » ^ La tâche que ce littérateur s'était près-
i PAMIttifO, Téaira eroico ê poHHeo dd' g<n>emi dB' vieeri, II, p. 5, sqq ; CtfASM, 1. I. p. 877.
* Staria cMU, 1. XXXIV, c. 8. -^ Sa secrète aversion contre les moines Tenipèdiait de s*apereevolr de ranlipatliie quMls fv^ô^ égalenieDt inspirée % ces I deox dogiiûicaip». »
> Grandrmmo, t. VII, p. 475, édit. Mod.
« Siwria un. if'AaKa, t. VU, p. 470, édil. Mod. — Ge Jagement n'est au fMid qii*ane version de celui que J.-C. Scaliger avait porté sur Cardan : « Eum i» qMmdam interdum plu$ homine uiqinr% (a pluriênU mintu fmnriâ jnêtro
cri te, lui commandait Fexamen du style plus que celui des pensées. Or, s'il trouve dans les vues dé Bruno une profonde confusion, il trouve dans sa diction une non moins grande obscurité. Mais il y aperçoit aussi des éclairs de génie : « Si Bruno avait voulu mettre un frein^ à son » imagination et à la folle ambition de combattre les » opinions d'auirui, il se fût placé au rang des plus illns- « ti^es philosophes...' Toutefois, tel qu'il est, il a encore » rendu desseryiceà nombreux, bien que les fondateurs ^ des systèmes récents aient honte d'en convenir. » Louons l'émule de M uratori de n'avoir pas éprouvé ce sentiment, et de ne s'être pas laissé trop effrayer dès ténèbres dont les livres de Bruno lui semblaient enveloppés.
La grave autorité de Tiraboschi protégeaia mémoire de Bruno. L'heure de la réparation approchsJt d'ailleurs. Ceux qui ne concevaient pas la liberté séparée de la modération avaient, sans doute, encore quelque peine à voir dans Bruno l'un de leurs précurseurs, et de ce nombre fut le noble Bailly. Ce courageux élèTe du pacifique Buffon rendit justice au talent de Bruno, à la grandeur de ses idées, mais il blâma ses témérités avec énergie. « 11 est fâcheux (ce tour était consacré deptais » Sorel), il est fâcheux que celui qui agrandissait ainsi » le monde, qui développait l'ouvrage de la création, » ait osé mécoonattre son auteur. » La réflexion qui
intelligerê » {Exereitat.êxoterieœ, 1557). — Néanmoins, Bruno aiTait appelé Cardan a rudis et afnens falnUatar, lieet ip$o centie$ doctior » (de Innum. YI. p. W.
* « Avrebbe potuio aver luogo ira* più ilhutri /tlo«o/t. » — Afin d'eicaser rinqinsition, Tiraboschi tait remarquer que, « dans ce temps-là, on craignait toutes choses » (t. VII. P. Il , p. M).
aooompagne cette <4)6eryation, si caractéristique chez on contemporaiD de Lalande et de Laplace, est plus juste : « Les esprits remuants ne sont pas toujours utiles ii à la vérité ; elle est suspecte et méconnue dans leur * bouche. » *
Il n'est guère douteux non plus que le côté romanesque de la vie de Bruno ne fût étranger, peut-être antipathique, au génie du XVIU* siècle. Agrippa, Paraisse, Bruno ne passaient que pour des phénomènes hétérodites, pour desanomalies intellectuelles, tour-à4our pour chevaliers et sophistes , pour héros et charlatans, pour véritables sages et alchimistes. C'est ainsi que les peignit un critique judicieux, Christophe Meiners. * On sait que le successeur de Heumann dans l'université de Gcettingue était porté à l'exagération et à l'hypoth'èse, tout en combattant « les rêveurs. » Quoique écrivain Indde et de bonne foi, il était trop passionné pour être impartial. Après avoir méconnu les instincts.qui poussent l'humanité à la contemplation idéale du beau et du vrai, après avoir dénatura les concej>tions de Platon et maltraité Plotin et Proclus , il ne devait pas fort estimer Bruno. « Si les livres de Bruno sont devenus très-rares, ^
* Hiit. de Vostron. moderne, t. II, p. 31, sq.
* c Wundermœfmer. »^ N. Gœtting. hùtor, JUagazin, II, p. 3, p. 45S, sqq. "Gfwfârim der Geieh. derWeltumikeit, p. 846.^ Meioers appartient k Vécole qai prélade à la réTolution opérée par Kant, à une école qui envisage les qoeslioDs sdeDtiflqoeB et littéraires dans leurs conséquences pratiques , dans leur applicadon sociale ; qui, par crainte des ahstraclions stériles, ne s'écarte jamais d*un certain sens commun ; qui cultive avec succès, dan$ un langage corvBct, la phUo^pbie morale, la philosophie de Thistoire, mais quç Tabsence <le vigueur spéculative et d^élan poétique conduit à une prudence timide et tenie, à de singulières exclusions. Au surplus, Meiners ne réunit pas les mérites de ce groupe nombreux , où brillent l'historien Spittler, le psychologue Peder, Eberhard, Pun des promoteurs de la philosophie des beaux-arts , «*nGn TiEnésidème moderne, Ernest Schulze.
dit Memera laeomqueHieDt, « c'«9t qu'ils ne \
» rieû d'intéressant ni d'inetructîf. » Un faihKothéoaire
poaYait-ilipiorer qne tutd'onvrages n'avaient disparu
que parce que la Tenté criait à travers leurs piiges
muettes,
quesuele
Bar gridos la verdad en lîbros inudos?^
Ce tau pour fsdre justice d'une assertion si rebaUae^ que le brillant Jacobi se nût à analyser l'un des plus i»* portants écrits du Nolain, celui que Gravina avait qua»liié d'excettent, nuMi ponderis. C'était ouvrir,. sur les cottl^ de deux grands sièdes, une ère nouvele à b renommée de Bruno.
Au premier coup d*œil on est surpris de voir iacobi s'ériger en vengeur de Bruno. Quoi ! un penseur amoureux de la clarté et de l'élégance, un auteur vraiment classique, a pu endurer l'ennui d'un aride examm! Celui qu'on a surnommé le Rousseau de rAUemagne, bien qu'il eût plusieurs qualités de ce V<dtaire qu'il se pkdsait tant à écouter à Femey ; celui qui eut une foi aussi vive à la divine providence qu'à la personn^té humaine, et à ce moi libre et impérissable dont il
> LopbdbVma.
VIB. 395
fil h haie de ses convictkms; commeat le défenseur pergoasf dtt wet^&meot nniverael a4-il pu devenir l'apologiste âe BroBo! Oui, Jacobi dfetiogvaît avec prédsioD l'individu de Tunivers, et INuiivers de Dieu ; mais ileisHt km de se proclamer le possesseur prÎTilégié de b vérité dlisolne. Ayant vu d'autres sybièmes que le sien se produire avec le même succès, sinon du même droit, il pensait que ceuK qui ne partaient pas conune loi du moi humain, et ne s'afppuyaienit pas préféraMemoit sur b certitude de la conscience, devaient nécessairenMBt partir, comme Bruno, du tout infini, ou de IlmnmMtéde cet univers qui embrasse Dieu, humanité, tout ce qui est.' Plusieurs circonstances, d'ailleurs, avaient appelé de bonne hem*e l'attention de Jacobi sur cette philosophie si contraire à la sienne. En s'entretenant un soir avec Lessing, à qui il avait demandé des armes contre le panthéisme, il l'^itendit s'écrier : « Tout fslttfi, ly xai ic«y ! » * Dès lors il lut Spinosa avec plus de réfleûon, et le respect se c^ngea en une tendre compassion , lorscpi'il rencontra ce passage douloureux : ' « Ehl proh dolorl... Hélas! les choses en » sont venues à ce point que les hommes qui osent > dire ouvertement qu'ils n'ont point l'idée de Dieu, » et qu'ils ne connaissent Dieu que par les choses » créées (dont les causes leur sont inconnues), ne • rougissent pas d'accuser les philosophes d'athéisme,
* n se pbisait amsi à croire que Ions les esprits un peu profonds finiront par se reiiooaftrer ^ns une direction commune, de même que les corps se approchent par la force de gravité. Il appelait cette harmonie l*Eglise invisible des philosophes {OEw. eomp,, t. IV, p. LUI, P. I, p. 50).
* Voy. LBSsiifo, Education du gtfur$ hiumain (en allem., p. 75, sqq.) ; SriHOSA, Epitre XLIX.
* fracUUu» îhBol. polit, c. II, p. 10; trad. de M. Saisnt^ I, p. 8i.
» non erubescant philosophas atheism aceusare. » A cet endroit qui révèle tant de résignation et de mélancolie au fond d'une âme dont le grand Coudé rechercha la présence, la sympathie déborda chez Jacobi : « Eh! proh doloY ! » s'écria-t-il à son tour ; * sois » béni, ô grand et saint BarucI * Tu as pu, en méditant » sur la nature de TEtre suprême, t'égarer par les mots, » mais la vérité divine était dans ton âme, l'amour de » Dieu faisait toute ta vie!... » *
Jacobi ne se borna point à approfondir YEthiqtue, il voulut connaître le spinosiste de Nola, celui que, cinquante ans auparavant, Heumann avait aussi décoré de l'épithète de saint. 11 se livra à ces recherches difficiles avec d'autant plus d'abandon, qu'il n'en redoutait nul danger pour sa foi personnelle, assuré qu'elles serviraient plutôt à la fortifier. Il a su battre en brèche les théories inconséquentes de son ami Charles de Bonnet ; il a su opposer au scepticisme de Hume la sentence du sceptique Pascal : la nature confond les pyrrhoniens; ' il a su maintenir contre Kant, de concert avec l'Ecossais Thomas Reid, ^ toutes les croyances instinctives du cœur : il saura se garantir des principes aussi bien que des conséquences extrêmes du spinosisme, en s'appuyant sur Leibnitz. C'est qu'à
i Benedietus, — Spinosa n'ayant Jamais été baptisé, s'appelait Baruci et oon Benott. On sait que ses adversaires ne lui pardonnèrent point oe prénom, pas plus qu'à Bruno celui de Philothée ou de Théophile : ils le chan^jèrent en MaMUctfu. —Au surplus, Jacobi et Schleiermacber n'ont fait que suivre l'exemple d'Erasme. « SancU SoctoUm, avait dit oelui-ci, ora pro tiofrif / » (Coiiwo. reK^., p. lei.)
« Œuwreê de Jaeohi, t. IV, P. H, p. S45.
* OEwyrsi, t. II.
♦ T. II, p. 163.
l'exemple de LeSmitz, Jacd[>i mesnraît le degré de vie au degré de ornsdenoe et d'inteffigenee; et pv soite il dot jurodamer la Divinité la personne la plus coni[^te eC la raison la plus haute. ^
L'ouvrage que préféra le i^losq[>he allemand est celui de la Cauêe, du Principe et dte FUnilé. Les voiles, et les obscurités qui, dit-on, rendait ces dialogues incompréhensibles, Jacobi ne les aperçoit pas; il en nie même Texistence. Afin de mettre les moins courageux dans la cpnfklence de conceptions qu'ils jugent impénétrables, il en publie un abrégé excellent. ^ « Le but, dit- » il, que j'û assigné à ces Extraits est de rapprocher 'Bruno de Spinosa, et de constituer ainsi un prends de la philosophie unitaire, du £y xac nây. Bruno « s'est nourri des pensées de l'antiquité, il s'en est ap- » proprié la substance; mais , tout en se pénétrant de » l'esprit des anciens, il est resté lui-même : aussi bien > l'une de ce& choses ne va-t--elle jamais sans l'autre. « Bruno distingue, analyse les notions avec autant de » sagacité qu'il les résume avec vigueur. 11 n'est pas fa-
» cile d'esquisser plus nettement, plus largement »
Il est diflldle de rendre un con^pté plus fidèle que ne l'a fait Jacobi des raisonnements compliqués dont le livre délia Causa abonde^ Pour saisir rapidement les avantages de son précis, on n'a qu'à le comparer au résumé que Brucker avait donné du traité de Minimo. On sera forcé de convenir que Jacobi a gagné le pari de patience et de pénétration ouvert en ces termes par Tiraboschi :
* T.U'- 9 David Humêf etc.»
s OEuom, t. IV, P. n, p. 1-46. — (D*abord, dins les Leit. ntr la doet. de
« Je défis k génie lej^nsdbtil de pénétrer ne âj^itànie, » et le plus patient des homoies d'en fioutmûr la leo- » tire. » '
La solidité du jugement porté par le rival deKant se manifesta aussi {mt le diangefsent que TopinioQ générale ne larda pas à sabir. Un érudit qui abfên mérilé de ThistoÎK de la crvilnatioo, FûUebom^ s'empressai d'imi- 1er Jacobt* en fiùsant avec moins de tab^tt» nais avec preeupie autant d'exactitude, le soniniaîre du poème ék Monade. « Cet ouvrage, » dît le professeur de Breslau, i( retire le panthéisme le plus énergique , le plus pro- > fi)od et le plus vaste que jamais jAilosophe ait conçu. » Nul pensenr ne fnt, pkis vivement que.Bmno, frappé « et transporté de l'idée de l'unité.. Il n'est point d'objet » qu'H n'ait ramené à l'unité de nombre et de forme; » point de notion qu'il n'ait réduite à l'unité d'ioiage j» eC de conception. «^
Un autre historien, supérieur à FuUebom, iiais égaleoMttt inférieur à Jacobi, avait déjà marché avec gratitude sur les traces de ce dernier. ^ Le 4S février 4790, Buhle lut à la Société royale des Sciences de Geeltingtte on travail latin sur l'origine et les progrès dn pan-
< « to sfiâo il più atuio ingegno a penetramè il sùtema yéttpiù patUntê itm yN fmdmi a «omMme la imwmi^ (VU, p. 4a$, MU. 1I«L). XfralwseU disait auwi : « Ifon v'è tomiêta o teotista più oicuro dt lui, » « Ses doctrine, avait dit Bayle» «ont mHIe feîs plus oflMcores cpie tout oa^iœ les aeelalaleufs de Thomas d*Jkquin ou de Jean Scot ont jamais dit de plus inoompréhensible. » (Voy. P. I, p. SS3, note 3.)
« Mêitmgi sur GmehMU» èter Fkik>$. (caMer VH» ITM), p. M : « Vécritde Jaoobi est entre les mains de tous les amis de la philosophie. »
* L. 1. p. 65. — Voy. tout le morceau, p. 87-104.
* ComuMfiKUio âê wrtu el progresiu pantheitmi , i$id$ a Xêttapkame CoUh phmêQprimû ejm muiarê uêque ad Spinoxam (Comm êoe, goiting,, vol. X, 1790). —P. 179, se trouve un éloge de VAhrégé dt Jaoabi,
théiiiM, tlepiiis Xénophane iu8fi% fipinoM exclusivemeot. Im MbUn cxxsapeHnnng élevé dansce mémoire remarqwUe.^ Apnrte «voir été préféré à 6oot Erigèiie, à Amaivyde Chuires, àDavid de IMiiaiit, il y est lutté pour « It vigueur^ la gaké, la fécondité de son génie, » pour son éruditixm variée; et pmir cette ccndtance de « caracbère qm, ti<m tminft (pie ea fin malheureuse, lui M a assuré une place émiuente dans les fiistes de la phi- « losopUe moderne* « * Le oonacîencteux Buhle, un des imerprètes lea plus intelligents d'Aristote, recoimatt que les oombols Vyrés par Bruno au (mx péripatétisme ne forent pas sans bonheur.' il applaudit aux efforts que Bnrao fit pour détourner ses contemporains des eseff^ dœs de là diadectique, et pour les pousser à Tétude de la nature. Il met les doctrines de Bruno en comparaison avec le système des Eléates, puis avec celui de Spinosa, qui, V par un diemin plus oomt, arrive aux mêmes ré- » soltats que Bruno. » ^
Le lecteur ayant quelque noiSon des travaux philosophiques nignore pas q«e Buhle, dans son Hi$tùire souveat indigeste, loin de retrandher ces éloges , les justsia par une analyse qui s'étend au ddà décent pages. ^ U y rqxésente Bruno comme une tète profonde, puis-
< BiMt y détBlI te piirtiiimw, • te lendiaee à rtmener foules ciioBe» i Tinilé, et à nanoer oeUe unité Dieu, ommia q^itm wnt ad ummm ndUn, id^u» unum €$$$ JMum » (p. 156).
« • lu pktlèÊOfklm fmmttéorU kkioM umgmêm firnuU •$ fimmm M îwàMi adêpîo » (p. I7S).
• mBmidinfeU€icmMiu.»'^^rnnoMttkreiaûkt(^éûovev^^ pa» {Vof . P. I, p. M).
^ Ces résultau soot d^absorber te possible et te réel dans te principe de IV dcntité mm qm $mU §i qm t$Êê fWfftmC ad umm idtmqm prineipimm rddmÊnt » (p. ISt).
• T. H, p. 7«t-St6 (Qeeltliig. ISM).
saote, créatrice, qQ(»<pie indiscipUiiée etdémesurémeot audacieuse j comme une àme éprise- de la vérité ei ardente à la propager, mais égarée par une sorte d'ima-» gination nuisible à la pensée, et par une ambition excessive, et d'autant plus inconsidérée, qu'il fallsut alors se conduire avec beaucoi^) de prudence.
liCs réflexions du savant de GoMingoe méritiâent surtout d'être rappdées, parce qu'en Içs faisant il s'était déjà rangé sous les drapeaux de Kant. Comnient cette école, fondée par la triple Critiquej dut-elle juger le panthéisme en général (car elle ne s'enquit jamais des doctrines particulières d'un Bruno) ? Une seule fois Kant se prononça positivem^it sur ce systèdie, qu'à son insu il concourut tant à faire revivre. « Je ne comprends t rien, écrivit-il au généreux Moise Mendelssohn, à » votre Spinosa, à ce cartésien de la KaM)ale; absolu- > ment rien, pas même depuis que Jacobi l'a interprété
9 avec les grâces de son atticisme 11 est vrai que je
» ne l'ai jamais étudié sérieusement. » ^ Une manière de voir ennemie de tout dogmatisme, de tout système absolu, rendait Kant insensible à la grandeur, à la beauté du spinosisme. Lorsqu'il fut amené, malgré lui, à rdever l'éiUfice de la métaphysique, c'est sur le dictamen de la conscience, sur la loi du devoir qu'il le fonda : or, y a-t-il une marche plus contraire que celle-ci à la philosophie de Bruno? Enfin, Kant recommanda l'usage du mot déisme avec autant de zèle qu'en mit Voltaire à donner cours au mot de théisme.^
L'enseignement sorti de Kœnigsbèrg eut, du reste, un
> OEuv. comp. de Kant, édiu Rosenkraiiz, t. U.
* Voy. TiBDBMAifif, Eiprit de laphiloê. ^^Uu. (en altem.), t. V, p- WS.
antre organe que BuMe, un organe plus habile, et qui
ne lémoigna pas moins d'égards à Bruno. On sait corn*
bien Tennemann déférait à Kant. Critique instruit, sa-
gace, précis, scrupuleux, rapporteur fidèle, juge favo-
raMe au progrès de Thumanité, il était, comme son
maître, sec, presque pédant, trop attaché à cet ordre
cfidaetique et sans goût qui est propre aux Kantiens.
Malgré son amour de la justice il était exclusif, il détes-
taittout ce qui sentait la mysticité, par exemple, le néo-
|>latonisme. Aussi est-on surpris qu'il ait traité Bruno
infimmedt mieux que les Alexandrins. « La tâche du
» Nokdn, ditril, consistait à exposer de mille manières
» ndée de l'unité du monde et à la répandre après l'avoir
» enridiie par la sdence et embellie par l'imagination ....
» Le fond de ses pensées est clair; et que négligeait*il
» pour les rendre évidentes et agréables? Nous ne sau-
» rions pourtant dire qu'il ait déchiffré les relations de
» Dieu et de l'univers, ou approfondi la nature des cho-
» ses. ' Hais si son système n'est ni le meilleur ni le spul
» vrai, il ne s'ensuit nuUement qu'il ne soit pas plein
» d'intérêt. Dans l'ordre des temps, il tient le milieu en-
> tre le néoplatonisme et la philosophie dite de l'Absolu ;
» il surpasse l'un en profondeur et en extension, et il
» est le véritable avant-coureur de l'autre. »•
L'écrivain de Marbourg ' disait vrai : la philosophie
^ Id fe tnhH retprit du Kantien, selon lequel il est Impossible de connaître la nature-des choses, ni de celles qui sont en nous, ni de celles qpi sont hors de nous.
' TiHiviVAimp BUi. dé laphtloiophie (en allem.), t. IX, p. 37i-«S0. On peut considérer comme une heureuse amplificaiion des pages de Tennemann, celles qu'on autre Kantjen, Jabscbb, consacra , en 18i7 , au même philosophe dans son Btsi, dupanthéitmê {Dcr Panthei$mus), etc., t. III..
' Près de vingt ans auiiaravant, en 1796, un autre professeur de Blarbourg,
de lUiiMfo, appelée attfl0ifM/o^€f»MM ée tonaliir^ oade tithntité, renouvelée par le génie muTersellemeiit téoàré deM. de SchelHog, salua dès ma apparMoti le Nolaûi comme Tuu de des plus nobles aienx. Les étvdesde Jacobi forent miseft à profit* 11 p»ut un dialogue célèbre» dont l'objet était de développer « le principe divin % etnaturd des choses, » et qui portaôt au frontispice le nom 4e 6runoJ Platon, dont le aubliine eoliionsiasDie sont^it Sdidling, coaipûsa le Tanée ou le Paraiénide, qf9SkM il vonlnt éterniser la mémoire de ses mattres. Le volume intitulé Bruno est aujcHird'bin connu dans toute rSnrope.* Touteleia tranBcrivonà ici la note qui le couronne, parce ^'^e est une ëoiible profession de ibi. « Le symbole de la vrûe philosophie est centemi dans » ces mots de Jordano : Qmamfue fent pénétrer dmts » l^ mifMéns dû la nature, doit ions cesse rechercher ^ les fhv extrêmes et ùpposëes des choses. Décomrir » le pwnt oà dks se riuMSsent, c'est chùse assez fa- 9 eile; mois déré)er de ce point mime tes âiffërences et » ks contraires, mitd le véritable et profond secret de
TumBUAinr, ^t^H aiv^i dooaé de $nn(Aè é|0g«$ à BnwHS ^*il rappupcM de
Cardan, comme Tiraboscbi avait fait. ]||ais il esl clair quMl û*avaii fondé soo jngem^fH que sur des extr»itft doBt le» neHleira étalmil ceux éq Brackcr et de Jacobi ; voilà pourquoi noua ne o^^ojoq^ pas devoir relever toutes seser W* (Voy. Getstdertpehaaiiv^pha., t. Y, p. itO-Sât).
t ft JTrwfie, 94er uber 4f9 ««KIKA0 «• f«MMNM#riiH«»#pr IINv»»|VoT< p. iS6). Il est l)on d'ajouter que M. Schelling se considérait aussi comme on des continuateurs de Jacob Bœbme, à qui Heumann avait fort bien comparé lEIruno iYQj. Àota philo$., t Ul. p. sot). Uest iBNUoasiMede m pua seQi^ q«« cedialc^e a été conçu sous l'inspiration du TtWe. F. 9fi|«-m^ 9à^^ annonce que son système sera la conciliation des quatre suivants : « natérift- Usme» inteUectualiso^, réalism et i^éalisaw ; o«i de Bmeo, l^eUisiU, SpiaoM et Ficbte. »
> Il vient d'être traduit en îutien et ep fraoçal» aveo xm égal suoois: en italien, par la marquise Vloreqii Wad4lag(o» (|«U) ; e» Onnfiei^ par M. Hm* son (I8U).
VIE. m
» Fart. » « Bt ycAlàfai nmaoïi qae le Nestor de b pWio* Sophie «cCiiene se profM>sai dès 4800. *
L*époque èà p»rut cet otty»ge dédié aa Nohiii^ était d'aiilenm favorable k sa réhabitilaÉioii, ^le pays oà il pffiTQt rétait sartout. L^ Allemagne ne balança pas à pit>« damer Bruno le premier d'entre les philosophes de la Renaissance. La capitale de la contrée oà Brmno fot si bien accueilli de son vivant, fit senle exception; la riche bibliothèque de Dresde persistait à cacher ses ouvrages conune « proU3)és. » L'espèce de scepticisme ou d'iodi-
> C^st, en effet, une des pensées que Bruno développe avec prédilection dans les Dialogues de la Cauia, etc. (Voy. t. T, p. S73 , et dtf Jft'nfmo, p. 134 : • Àitmiun et UM orKi <il, ut px prmol^ carfif atqjue df|Mlif ad indefi* nita eimtôtiuentia prov^iaiur »).
> Penxmne ne s^est mépris sûr celle analogie. Lé professeur qui coabattaft tkn Scbeltiag» son caHégae^à TUniversHé de Wikrzboarg, Franc. Serg opposa iBmno un « pendant » intitulé Sextus {Sextut, e(n GegenstUck, 1804], leqatt provoqMde h part 4*iii élève ds SckeUîBg, ou plutôt de Klein^une rè* poosedontle titre est Ànti-Sextut {i9ffl), ^. Gasp. Gœtz, Tauteur de VAnti- Settut, est Kantien dans Iç fond.
fnM Mppekr les «ireonslances qui f récurèrent dés lors que si active sjmpatBie au philosophe italien? Il suffira dMndiquer les caractères de la phitMcpUê q«i cofluneoçiit à suecéder à oalle de Kant et de Fichte, Du mH abêolu de Flchte, spinosisme renversé, disait-on, Schelling passait à un ahtolu qof comprenait le moi et Tuaivers; 41 aspirait à expliquer la nature par un pn»eipe étenal, illimité, oà s^identifiaieot Tiu avec Taulre ndéal et le réel, la pensée et Teiistence, la liberté et la nécessité. Cet être absolu, qui n'est pas ime personne douée de conscience, se distingue cependani par une ciartaine lendanoe k ae produire au dehors, à se révéler. De là, séparation des virtualités «^fusément cachées dans TalMoIu. Cette séparation, cet épanooissement a^enqwreaaoMa'de Diemla dmnité réeUesient eivrtante, réalisée dftw Tespaœ et le temps ; en d*autres termes, c*est le monde. Le dégagement qui donne nlsnoee à roaiverB bq peut 8>ipérer que par degré», et chaque degré doit être oaïqoé pav nngeiiie particulier d^élres. Le but de la philosophie naturelle est , de parcourir et de dessiner toutes lea diversités qui caractérisent ces degrés dlflËreBts,depuis la variété la plus indécise jusqu'à la plus pure Jusqu'à Thomme <pii est le centre le plus intime de Tahsolu. — Toute cette cosmogonie n'est-elle pas un commentaire, une application du précepte de Bruno? La ressembkince paraîtra plus frappante encore, quand on saura que l'instrument avec lequel M. Sdieiling prétendait avoir découvert cette chaîne de spéculations n^est autre chose que r«nf»fflon inteUeetuellè, sorte de perception transcendante, parfhis Imaginative, que le Ifolain appelait Venthemsiasme, et que l'école d'A*» leiandrie avait nommée extate.
SM JORDÂNO BRUNO.
vidaalisîné, où aboutissait la f^ksophâe spéculative de Kant, inclinait les écoles à une puissante mysticité : le fier et indépendaut Fichte lui-même ne sot y édiapper . Les philoso(^es semblent avoir leur tour comme les religions. ^ La réputation de spinosiste, qui naguère avait été une tache, un stigmate, devint un titre de gloire. Le ch^ de la littérature germanique, l'universel Gosthe, se plaisait à se réfugier dans VEtkiquey • son antique » asile. » Le poète Novalis, le naturaliste Schubert, ' le savant orateur Schleiermacher, inspirèr^t de leur côté les mêmes respects, et donnèrent les mêmes impulsions que Gœthe à une nation qui idolâtre la nature, et qui est portée aux choses infinies et idéales par le génie oriental de sa langue, par b popularité de la Bible, par le caractère féodal de ses institutions. Pour des esprits tournés vers la poésie romantique, le panthéisme est un poème admirable, et qu'il faut se borner à admirer. Appuyé d'une main sur Brunfo, de l'autre sur Spinosa, Schelling déroulait, dans un langage origiiial, un ensemble magnifique de conceptions, qui avaient peut-être plus que de la grandeur, et qui eurent de l'utilité en répondant à un besoin légitime et général.
Le groupe d'écrivains et de penseurs qui, depuis cinquante ans, forme le cortège et rehausse là pure renommée de M. de Schelling, continue à protéger Bruno. Un des auteurs initiés à la philosophie du moyen-âge,
< Tak» their turm, Bybon, Child^Haroldj c. H, 3.
s Nous invitons le lecteur français à relire un chapitre de VAUemagnij intitulé : De la cùnièmplation de la nature (P. IV, c. IX) ; il y trouvera bien des idées familières à Bruno. M. Lbmi ihiba , par ses belles pages sur Novalis, {Jtu delà du Hhin), complèle parfailemenl le morceau de Hf^* de Staël.
Rixner, le reconnatt pour c le plus profond, le plus ac- » compli des philosophes qui précédèrent Descartes, » ^ confirmant ain^ le sentiment de Huet : « Eum cartesianœ doctrinœ antesignanum jure dicas.. » Rixner et Siber essaient, après tant d'autres, de raconter la Tie de Bruno et d'exposer ses doctrines, et particulièrement sa physique. Ces études* laissent beaucoup à désirer, quant à retendue et à la précision, et pourtant elles contribuèrent à faire mieux connaître les opinions du XVI* siècle. Un autre élève de Schelling, savant et délicat connaisseur de Platon, Âst, ^ sut apprécier la hardiesse des idéeç de Bruno sur la divinité. Un pieux et candide Norwégien, que TÂllemagne ne se repentit pas d'avoir adopté, et qui représente dans cette école la poéâe religieuse comme Oken y représente la physiologie, qui idéalise le monde réel de même qu'Oken le dissèque et le distille, et qui s'élève aunlessus des disciples ordinaires de Schelling par ses efforts pour conserver la personne humaine intacte et impérissable, le noble Steffens était très-convaincu que Bruno avait c pénétré » jusqu'au sanctuaire de la nature et en avait surpris les » mouvements les plus secrets. » *
* Handbueh der Gesch. der Phil,, t. U, p. aiS-l5i.
* 9iLeben u. Lehrmeinungen herilhmter Physiker -^ von Rixner u. Siber,» SQlzbach, 182i, cah. V, p. 1-S58, » (J. BituNus).--On n*y analyse guère que les analyses déjà faites par Bracker et Jacobi.
' Art , HauptmomentedtrGtsch. der Phil. (Mun. 1829, p. 56, sqq.). Cfr. aussi J^J. Wagner, Journal fur Wissenschaft u. Mumt (Leip., 1803, cah. I, p. 67, sq.;.
* Stbffbns, Anthropologie^ 1. 1, p. 70. — On dit qu*il existe une notice intéressante de Steffens sur Bruno, lue à PAcadémie de Berlin et actuellement entré les mains de M. de Schelling.
so
L'histoire racontera un jour, avec impartialité et en détail , comment le sceptre de la philosojAie allemande fnt arraché à un maître, d'abord réputé infaillible, par un disciple qui fut à son tour proclamé souverain ', comment, vers 1820, on s'avisa de surnommer M. de Schelling le Jean-Baptiste de Hegel, tandis qu'il fallait dire de ces deux philosophes, comme de Descartes et de Malebrandie : « Us se sont rencontrés plutôt M que suivis* >» ^ Les excès commis dans l'école de Mu* nich rendirent d'ailleurs cette réaction inévitable. U importait de régler la pensée, de rappeler la science des contrées diimériques et dithyrambiques, où elle se perdait en un lyrisme stérile, en épopées pastorales, et de la ramener aux voies de l'observation et du raisonnement, à des habitudes rigoureusement méthodiques. Hegel voyait l'histoire et l'humanité négligées au profit de la nature, la logique et la morale sacrifiées à la physique, Âristote immolé en l'honneur de Platon ; et il crut servir son siècle en redonnant à la philosophie pour point de départ et d'appui la conscience, la conscience du genre humain, la pensée, wh(x\^ rn^vorioaecdÇ.^ U établit son camp à l'opposite du camp de Schelling. '
< FOlfTENBLLB.
* Aristote, JUétaphyt.t I. XU,
3 La pensée, selon Hegel, existe partout, est tout; dans le monde empreint d intelligence, elle est cause ; en nous-mtoes, elle est cause aussi, puisqu*clle nous inspire et nous constitue ; en elle-mâme, elle est Tètre en soi, pour soi. Tètre qui se connaît lui-m^mc et se saisit sous la forme puredcTidée. Fossé-
Le créifit de Bmno dot se ressentir de ce cbangement. Le philosophe que Brnno avait coadtatto, Amtote, est considéré par Hegel et ses partisams comme le penseur « le {dus digne d'ôtrç étudié. » Plus SdiellingloueBmno, plus Hegel penche à le critiquer. Néanmoins, soit qu'il ne veuille reprocher aucune éxagératicm à un ancien ami, soit qu'il veuille ôter à son rival le mérite d'avoir râiabjlité Bruno, Hegel n'accuse que Jacobi « d'avoir 9 ménagé à ce métaphysicien une réputation qui ex€ède > son génie. » Lui-même il consacre à Bruno vingt pages* dans cette Histoire rapide et originale de la phi-losophie, monument d'un esprit ferme et haut, et que de fréquentes inexactitudes de détail n'empêcheront pas de durer toujours, xryi{ta éiç i&l Malgré lui Hegel est entraîné à l'admiration, et bien que préoccupé du soin de plaider sa propre cause en exposant celle d'autrui, il rend un hommage fervent au philosophe vanté par Scbelling : « Voilà, dit-il, une âme inquiète, tra- » vaillée par une continuelle fermentation ! Bruno est » plus cahne, à la vérité, que Cardan, mais a-t*il une » demeure plus fixe sur la terre? C'est quand il re- » jette hardiment tout ce qu'on peut appeler foi d'auto-
der ndée, e'est oonnattre DicUt llioiDme, TaniTen ; c'est domioer oe qui ett, ce qui pent être, ce qui doit être, la sensibilité, la Tolonté, la raison; ou pliitM, c*c6t percevoir, par la raison, cette raison qui fait la vie de tout ce que la raison crée on comprend. Ainsi, penser et connaître, penser et vouloir, penser et être, tout est pensée, tout est idée, pensée de la pensée, idée de ridée, esprit, esprit absolu el universel. ^ Hegel ressemble donc plus à Spinosa qu'à Bruno, Bortoot par son langage dialectique et systématique, si voisin du formalisme. « Ordo et etmmxfo idearum idem est ao ardo et eannexio rerum » {Ethie,, p. Il, prop. VU ; Opp, poith., p. 46, éd. Paul.). Ces mots de Spinosa pourraient servir de devise aux théories de Hegel, k la doctrine des modes près, qui chez Ib philosophe allemand sont au nombre de trois. « OEnvref, t. XV, p. «MU.
» rite , c'est alors qu'il signale tout ce qu'il vaut !... Le » caractère dominant de ses écrits est une généreuse » inspiration, l'élan soutenu d'une intelligence qui sent » l'esprit habiter au-dedans d'elle, qui sait et comprend » l'unité de son être aussi bien que celle de tout être. » Sa conscience e$t saisie, enlevée comme le cœur d'une » bacchante. Elle déborde pour déployer une richesse » éclatante, et pour devenir l'objet même qu'elle con- )> temple...* Mais cette magnificence est désordon— » née , multiforme, chaotique; elle a l'apparence de la » confusion et du trouble, le ton d'une longue allégorie, » tous les dehors d'une mystique exaltation..... Embra- » sèment intime, immense, auquel Bruno a sacrifié sa » vie, sa personne! Son inconstance n'a d'autre mobile » que son enthousiasme magnamme! Le vulgaire, le » petit, le fini ne lui convenait pas ; il s'est élancé à » l'idée sublime de la substance une et universelle ! » Bruno est donc aussi un devancier du système où l'idée est reine et suivante, où la pensée est tout et partie, du système grandiose et fortement organisé, qui nous apparaît comme la conséquence extrême de la révolution cartésienne, du Je pense j donc je suis. ^
^ A ces mots succède une critique qui doit frapper du même oouit Bruno et Schelling : « La sdenoe cependant est la seule forme où l^esprit puisse se reconnaître, s*organiser, se constituer en un ensemble régulier. Tant que Tesprit B*a pas atteint ce degré de perfection, il emploie et rejette tour à tour toutes les formes imaginables, sans jamais parvenir à les subordonner les unes aux autres» (p. 826).
* n y a quelques lignes qui décèlent combien Hegel lui-même s'est laissé guider par Scbelling dans Tappréciation du philosophe napolitain. Non-seulemont il rappelle les mots déjà cités par Schelling avec toute Tautorité de sa brillante diction, mais il ajoute : « Quelle grande parole I Saisir, embrasser les développements de Tidée de telle façon, quHls apparaissent comme autant de déterminations nécessaires dans leur succession » (p. 9S3). « Bruno s'offre sous deux aspects: il a osé concevoir Tunlté avec grandeur et énergie; il a tenté
YIE. 309
Le morceau de Hegel prouve qu'un chef d'école peut être historien fidèle, et que le philosophe berlinois est véritablement du dix-neuvième siècle. Ce siècle, en effet, ne se contente pas, dans les études historiques, du talent d'abstraire et d'analyser; il exige avant tout de l'exactitude et de l'intégrité, rien que la vérité et toute la vérité; il envisage l'histoire comme l'institutrice de la vie, magislra vilœ. Notre curiosité, grâce aux expériences que l'Europe a faites depuis trois sièdes, est telle que l'histoire doit nous parler désorinais au nom des choses ou des hommes qu'elle peint, et non au profit d'une secte ou d'un parti. Nous voulons savoir, non pas seulement à quoi telle situation passée nous pourrait servir, mais ce qu'elle a été en elle-même, pour elle-même. Nous voulons que la justice règne dans la science historique comme dans l'Etat, à un tel point que la liberté elle-même fléchisse et s'abaisse d^ vânt elle, ou plutôt se confonde avec le droit commun et la vérité. La franchise, l'impartialité, et même ce luxe de l'équité qui s'appelle indulgence, voilà ce dont l'érudition doit se pénétrer aujourd'hui, afin de pouvoir contribuer à la pacification, à l'amnistie que désirent toutes les écoles de quelque crédit , amies du progrès et de l'humanité. Une double voie est suivie pour atteindre ce but: tantôt on s'identifie sympàthiquement avec ce qu'on décrit; tantôt on l'analyse avec une froide
Tigooreiiseinent de suivre révolution de Tunivers et d*en déterminer systémttiiipement les modes et tes gradations. EnQn, il a su montrer que les éléments eilëiieurs des choses ne sont que les signes des idées. » Voilà comment Thabile interprète découTre dans la cosmologie du Nolain des preuves et des exemples pour ses propres créations.
rigueur. Mais Tunet Tautre [procédé sont assujettis à la même règle, qui est la fidélité. Aidons-nous du cœur et de rimagination, inspironsHAOus d'un intérêt qui peut prendre le ton de la passion, ou celui de l'impassibilité ; mais qu'une patience intrépide et désintéressée ne nous quitte jamais. Retourner aux monuments, aux témoignages réels et primitife, remonter aux sources et aux documents originaux, en pénétrer le sens et l'esprit; laisser le passé reùattre tout entier et reprendre vie : c'est là la condition, la qualité que notre temps requiert des historiens. >
Parfois cette indifférence apparente , cette réserve médiodique conduit au fatalisme; n'en soyons pas épouvantés : elle est loin d'être aussi dominante qu'elle devrait l'être. Tandis que les Hase, les Ranke, les Feuer* bach^ persistent à recommander Bruno comme le plus {irofond penseur du XVI* siècle; tandis que le savant et disert biographe de Sidney, le docteur Zouch ' place Bruno au rang des grands hommes; on souffre de voir un historien d'Italie, célèbre à d'autres égards, renchérir sur les erreurs et les partialités de Gianone, quoiqu'il n'écrivit pas comme celui-ci entre deux sentindles. L'heureux continuateur de Guidbardin, Botta, condamne Bruno et Campan^a avec une impardonnable
< « La science historique, de nos jours, n'a pour aucun point de doctrine, l)Our aucune tradition séparée des autres, ni prédilection, ni répugnance; elle comprend tout, elle est curieuse de tout, elle admet tout dans la mesure de son importance véritable » (M. Aug. Thibabt, EéciU méroving , I, p. SOi.)
s HA8B, KirchengeseMchiê, p. 471 (2« édit., 18S6) ; Rahkb, Getdi. dir P(Bb$tê^ t. U, p. SOS ; L. Fbubbbach, Geseh. der neuem Phil. (1835) , U U, p. S16.
• ZoocB, Mem, of thê lifé and wrUimg$ of $ir M. SiOney, p. tlO, iqq. (yédit).
VIE. ail
inciuie. ^ Pourquoi le peintre des luttes de la liberté américaine nVt-il pas su raconter, sur la terre de France, les combats de h liberté philoœphique arec la modération d'un Washington ou d*un BaiUy?
D'antres Italiens ont réparé ses torts et concilié lœ deyrârs sévères de la critique avec leurs patriotique incfinations. L'éditeur de Jean-Baptiste Vico, M. Ferrari, voit avec raiscm dans Bruno le philosophe le |dkis puissant du XVI^ siède* l'adversaire le plus formidable du péripatétisme d'alws, « un génie volcanique, dans lequel l'essor lyrique se marie aux combinaisons d'une singufière dialectique; chez lequel l'allégorie se fond avec la polémique, en qni l'unité de Pannémde brille de toutes les couleurs du néo-platonisme, et où la nature apparaît comme un miroir vivant, et reflétant les dioses créées comme autant d'ombres de la Divinité. »^
Le comte T. Mamiam de la Rovere, le Wilson, le Beattie de l'Italie actuelle, dont l'amitié m'interdit de louer l'étendue de pensée et le langage pur et précis, n'a perdu aucune occasion, dans ses élégantes juroductions, de rappeler à sa patrie le nom et les mérites de finmo. *
* Botta, Staria d^Italia, 1. XV, p. 4S5, sq., t. III. — Après avoir looé sans disoenieiDeDt Télésio , Amb. Leone de Nola, Ant. Galateo de Lecce, Simon Ponio de Naples, qui avaient œpendant aussi donné dans des bypothëses, Boita dit des deux dominicains : « Ils ont été envoyés par Dieu, ou plut6t par son ennemi, pour empoisonner les sources sacrées de la vérité, et éloigner le monde, en Pépouvantant, de œ qni devait le consoler. »
> 6. FEnnABi, ïa Mente ai J.-B, Vico (Milan, 1837), P. I, ch. 1. — Cet ouvrage a été depuis reproduit par son auteur en langue IVançaise.
* Il fa fait spécialement dans le livre intitulé del Rinnovamento delta /•loeôlkt anUea itàliana. Le prindpal objet de oet écrit est de rattacher le mouvunent actuel de la philosophie italienne aux traditions, aux méthodes, à Tespril général de la philosophie de la Henaissanoe. M. MamianI , pour atteindre ce bot, recherche dans Tfaistoire politique et littéraire de son pays la
Un digne élève du vénérable Galluppi, M. Baldachini de Naples, en retraçant la destinée et les opinions de Campanella, a rappelé avec non moins d'orgueil la part prise par le Nblain au renouvellement des sciences. ' Un écrivain de Zurich, d'un nom illustre, Jean-Gasyard d'Orelli avait précédé M. Baldachini : en publiant les poésies de Campanella, il invoqua en langue ita* lienne le pardon de Tltalie sur les cendres réunies de Bruno et de Campanella. « U est à désirer, dit-il, qu'après une si longue insouciance l'Italie rende justice enfin aux qualités éminentes du Nolain et du Stilais, de même qu'elle a appris à aimer Vico... Ces victimes d'un pouvoir arbitraire et cruel, qui ont été méconnues de leurs contemporains à cause de leur pur amour de la vérité, l'Allemagne les vénère, et l'Italie ne leur montrerait aucune reconnaissance \.,.»*
Un compatriote de Galilée, l'un des ornements de
forme caractéristique de l*esprit italien, et il lui semble, avec raison, que cet esprit est doué de trois qualités, c^est-à-dire quMl est à la fols positif, rationnel et pratique. Un autre mérite de M. Mamiani consiste dans le soin avec loqoel il a su décrire les phases de la philosophie italienne, |iarliculièremenl en œ qui regarde la méthode. La méthode chérie des Italiens, c*est, suivant lui, rinduction. Quant aui idées qui lui appartiennent, et à la manière dont il envisage les problèmes de la spéculation, il est clair qu'il se. détache graduellement d*Aristote pour se rapprocher de Platon.
1 Vita e filoiofUi di Tom, Campanella, da Mich. Baldachitd, 8 vol. in-8<>, Nap., 1840 et 1843.
s Poésie lHotoflcKe ai Tom. Campanella (Lugano, 1834,préf.,p. U,s<|.). — fc A pien diritto H venera la Germania, e Ureteno fion fera Vltaliaf » — Aussi , Terenzio Mamiani fait-il cette juste réflexion : o E veramente fa quai ch« diêdoro a noi italiani che H stranieri steito itati pritni a^rieonoscere ed ammirar Valtezza délia sua menle (del Bruno), » etc. {Bruno di Schelling, volt, in itai. dalla marchesa Florenzi, préf., p. 1 i) .— M"« Florenzi Wadding* ton a entrepris cette version du dialogue allemand, dans le but de rappeler aux Italiens « quêlV uomo di fino meraviglioso inielletto, il quale illustra il nmt italiano anche inpaesi stranieri, » etc. (p. 5). ^«Vn nostro anjtieo pensor tore » (p. 8).
VIE. 3d3
rUmvarsité de France et des sdences exactes, M. Lh bri a montré que « Bruno n'était rien moins qoe mathématiden. » ^ Mais il admire en même temps la fécondité qoe ce philosophe déploya , « pendant une vie si orageuse et si cruellement tronquée, j» « Il ne faut pas le juger, continue M. Libri,.ayec une sévérité géométrique. Malgré sa fougue et ses écarts, on est forcé de reconnaître en lui un esprit supérieur... Quant au défaut d'ordre et de logique, à la confusion de l'erreur et de la vérité, ils se retrouvent chez les esprits les plus éminents de cette époque. Malgré les imperfections qui lui sont communes avec tant d'autres philosophes, on doit reconnaître en Bruno un des hommes les plus remarquables de son siècle. » *
L'Allemagne a achevé de le réhabiliter de la manière la plus positive, comme si elle avait voulu réparer le dommage que l'Allemand Scioppius avait causé à sa mâaioire. Vers 1830, un savant de Leipzig, un de ceux qui s'attachent à faire connaître en Allemagne les antiquités italiennes, ' M. Adolphe Wagner a réuni en deux volumes les œuvres itahennes de Bruno, ces ôeu-
* Hi$t. éM êcienees mathém. en UaHe^ t. IV, p. 145.
« L. I., p. lis.
' MM. Btanc, Gries, Streckfuss, Witte, A. Wagner font en AUemagne ce (fii^en France MM. Ginguené, Fauriel, Artaud de Montor, Delécluze, Ampère, Onnam ont aecompli avec autant de savoir que de talent (Voy. Ginguené, Hi»L litt. en ItaUe^ VU, p. 524-31). — La préface itaUenne de M. Wagner mérite d*ètre dtée à part. M. Gfrœrtr commença son édition en 1834. Malgré ces refifioarces précieuses, la biographie de Bruno est encore à faire en Allemagne; pour s'en convaincre, il n*y a qu'à lire YHiitoire de laphiloiophie que M. Sigwaii a publiée en lg44 (t. II, p. 13, 150). On se borne encore généralement à copier le morceau de Tennemann qui présente plus d'une lacune, et le vœu énis par cet historien reste encore à réaliser (Voy. t. IX, p. 375 : «...lostefi wu noch immer eine amfuhrlichere Biographie wiinschen ») .
vr^ qui respirent la vie et la liberté moderaes. Quant aux ouvrages latius, ils ont été rassembles par un bibliothécaire de StuUgard, qui a su se feoiilîaris» avec les systèmes néo-platoniciens. M. Gfroerer a admis Bruno dans un recueil de philosophes du premier ordre, corpus philosophorum optimœ notœ; mais on doit regretter qu'il n'ait pas mené à fin cette entreprise méritoire, et qu'il ait négligé les plus intéressants des livres latins de Bruno.
Il est probable que la France, par son bon sens, « ce mattre des choses humaines, » ^ par sa prédilection pour les idées mesurées et raisonnables, éprouvera toujours quelque répugnance pour certaines docirinœ de Bruno. Mais peut-elle en éprouver à l'égard de la cause pour laquelle il a laissé sa vie? ' La France, dans le siècle de Bruno, produit Languet, Bodin, laBoétie, Hotoman ; elle adopte l'Ecossais Buchanan; elle admire Ramus , Montaigne, d'Aubigné, Peiresc^ elle accueille Campanella; la France,^ sdors, a pour véritable représentant le chancelier de l'Hôpital. Refuserait-elle ses sympaUiies au penseur qui, un des premiers, sollidta de l'université de Paris la liberté d'exposer ses opinions .avec franchise, libère opinari?... Aux XVII* et XVIU* siècles, la France prend connaissance des écrits frivoles du Nolain; sous Louis XIII paraît, avec privilège du roi, la traduction de sa Comédie; l'année même où est publié le premier volume de l'Encyclopédie, un chanoine de
^SOSSUST.
* Voy. led passages que M. U. Martin lui consacre dans son Hiti. âê Frame, (t. XiU).
Notre-Dame de Paris reproduit- en fnmçais une partie du SpêociOj c'estràHJlire d'un. livre qui passe pour l'évangile de l'irréligion, tant cpi'oa ne le connaît pcMut. Dans on siècle grave, et le nôtre para^ l'être, il esjt permis d'appeler l'attention publique sur les productionssérieuses de Bruno. Déjà des auteurs populaires l'ont cité honorablement. Ce Collège de France, qui doit son existence à l'esprit moderne, ,a retenti de son nom à plusieurs reprises, aux acclamations d'un auditoire nom- Ircux. * Que dirai-je enfin? Avant A 830, avant les réim- I»'essions effectuées au delà du Rhin, avant les hommages psûrtis de l'institut de François I*", l'antique voûte de la Sorbonne elleninème lut ébranlée par l'éloquente et savante parole de M. Y. Cousin, à qui il appartenait d'indiquer « la trace lumineuse et sanglante »* que Bruno avait laissée dans l'histoire de la civilisation.
Nul doute que l'homme, cet être aussi misérable que grand, ne puisse répandre son sang pour l'erreur aussi bien que pour la vérité : mais le désintéressement demeure en soi chose sacrée. C'est pourquoi les esprits
> M. Edg. Qiuiietfit, en laiS, sur Bruno une leçon quMI doit encore au public. Voy. aussi VlntTod. à VHUt, untv. par M. Michelet,éd. II, p. 198, et VHUt. rmmnê^ i. I, p. 8, 4, édit. !'«.
* H. Cousin, Coun dé rhUt. de la philos. (18S9), 1. 1, leç. X ; Fragm. de phihs, eariéfUnne, p. 8-18.— En 1844, fut soutenue à la Faculté des lettres de Paris une thèse latine : « /. Bruni Nolani Vita elplaeita,» dont Tauteur, M. A. Debs, avait étudié les ouvrages de Bruno, mais n^avait pas profité de tous les documents connus et n*avait pas mis la personne de Bruno en rapport avec son époque. Cette dissertation a cependant éclipsé tous les écrits de ce genre que Jordan , Gbristiani , Lauckbard et d'autres ont publiés dans le der- Dicr siècle.
élevés, sans approuver tous les principes de Bruno, admirent son dévouaient à la république des lettres; c^est pourquoi son nom ne périra jamais.
« Hienim quipro republica cecideruntj mperpeluum per gloriam vivere intelliguntur. »^
« JCSTUlIAlfl Iflffîmi., 1. I» tit. XXV,
Fin DE LA PREMIERE PARTIE.
ET