‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 32 sur 60 · GASPARD SCIOPPIUS ET SA LEHRE · texte numérisé non relu

GASPARD SCIOPPIUS ET SA LEHRE

Il est infiniment regrettable que Bruno n'ait paa» comme Cardan, comme Gampanellay écrit sa propre vie. Ceux qui ont entrepris de la raconter se sont proposé une tâche difficile: tant est borné le nombre des documents et des données entièrement certaines ! Quelques jalons seulement, quelques linéaments détachés sont parvenus jusqu'à nous. Pour en composer on tableau, il est indispensable d'étudier à fond la situation des esprits, pendant le XVI' siècle, dans plus d'une contrée deFEarope, maïs pariiculîèrement en Italie. Encore la sagacité la plus patiente sera-t-elle souvent forcée de se contenter (f un peut-être.

Les œuvres de Bruno renferment, à la vérité, plusieurs éléments de sa biographie, tels que préfaces, épîtres dédicatoires, discours préliminaires, prologues, annotations, sonnets, dates et lieux d'impression, et ce qu'on appelait alors épigrammes. Des indications précieuses sont éparses dans le corps des traités, des poésies, et surtout des dialogues. C'est là qu'il s'agit de recueillir les remarques^ les allusions, les plaisante* ries, les propos de circonstance et tous ces menus détails^dont Bruno avait coutume de parsemer jusqu'aux plus métaphysi* ques de ses écrits.

Toutefois on resterait loin du but, si l'on n'avait d'autres ressoatces que cette utile collection de particularités origt*

nales. La partiels plus dramatique du récif » celle qui concerne la captivité et la mort de Bruno, ne peut être puisée dans ses œuvres. Les actes du procès, les papiers de l'Inquisition seraient seuls propres à éclaircir tous les mystères de cette longue agonie.

Mais un fait curieux, c'est que le commencement et la fin de cette période ont été marqués, en quelque sorte sur l'heure, par des rapporteurs qui n'écrivaient qu'au nom et sous la dictée de l'Inquisition. Le commencement de la captivité eut lieu à Venise. Or, il subsiste dans les archives vénitiennes une pièce qui constate le moment et les motifs de l'incarcération.

La voici/ telle que nous la devons aux heureuses investigations de M. Léopold Ranke, de Berlin.

a 15d2, 28 selt. « iS92, 28 septembre.

9i Li giomi pasioii esser'flato ri' «Les jours passés a été arrêté

« tenuto e tultavia rilrovarsi neUe Jordano Bruno de Noia, encore dé-

» prigioni di queita eillà deptUaîe tenu dans les prisons que cette ville

» al tervicio del santo Ufficio Gior- met à la disposition du Saint-Office.

» dano Bruno di Nola^ imputalo II est accusé d'être non -seulement

» non solo de ereiico , ma anco di hérétique, mais hérésiarque, ayant

D eresiarca, havendo composto di- composé divers ouvrages où il loue

» ver$i libri nei quali laudando ai- fort la reine d'Angleterre et d'autres

» soi la reginad'InghiUerra ed al- princes hérétiques. Il a écrit quel-

» tri principi erelici , scriveva al- quefois sur la religion d'une manière

» eune coie concemetUi H parlicu- qui ne convient pas, bien qu'il se

» lar délia religione che non eon- soit exprimé en philosophe. D est

» veni^anOj iebene egli parlava fi- apostat, ayant été d'abord domini-

» toioficamente , e che coslui era eain. lia vécu beaucoup d'années à

» aposiata , eêsendo $lato primo Genève et en Angleterre. Il a été

9 fraie domenicanOy che era vissulo poursuivi, pour les mêmes grïe£s« à

» molV anni in Ginevra ed Inghil- Naples et ailleurs. S. E. San-Seve-

» terra, e che in Napoli ed allri rina, grand-inquisiteur, ayant appris

« luoghi era $tato inquisito délia à Rome son emprisonnement, a écrit

» medetima imputations E che. et-- et donné ordre qu'on l'envoyftt à

» tendosi saputa à Roma la pri- Rome à la première occasion sûre.»

« gûmia ii eoituif MU. SanUtF^Se^ 1 MrtM, tupremo intptUUore^ ha- » vetaêcrUio e dmto ùrdine ekÊ fMê-

■ je mtiato àMawia €<m priwM m- » cwra oeeoiione.,,. »

Les Sort répondirent cette fois par un rerus :

f Chi euendo la eosa di mamento a La chose étant grave et impor-

i e eantideratione, e U occupalioni tante, et les occupations du conseil

■ a qmetio $taio moUe e gravi^ no» nombreuses et considérables, on n'a • Il httvtfM fer aUora poltito fore pu, pour le moment, prendre aucune > rùoluiione. n résolution. »

La fin (le la captivité s'accomplit à Rome', sous les yeux de Clément Ylll, un des pontifes les plus sages et les plus aimables des temps modernes, sous la direction des cardinaux San-Severina, P. Aldobrandini et Bellarmin. Parmi les nombreux témoins du jugement et du supplice, se trouvait un jeune littérateur allemand, qui raconta par lettre à un de ses compatriotes, le soir même de Texécuiion, ce qu'il avait vu et entendu. Le récit de Scioppius a toujours été considéré comme Texpression fidèle des sentiments du Saint-Office, et même comme un exact résumé de l'histoire de Bruno. Les erreurs qui le défigurent sont en eflet peu considérables, et aussi faciles à corriger qu'à découvrir. A mesure que se multiplient les traces du séjour que Bruno fit de ce côté-ci des Alpes, la lettre de Scioppius gagne en autorité. Nous ne pouvons donc nous dispenser de la' reproduire ici; mais, comme l'authenticité en a été récemment contestée, nous devons, avant de la transcrire, la soumettre à un examen scrupuleux. Nous avons à prouver ce qu'on n'a cessé de croire pendant plus de deux siècles, savoir, que la lettre est de Scioppius ; que rien ne s'oppose, et que tout, au contraire, nous oblige à la lui attribuer; qu'enfin Scioppius pouvait, voulait, devait écrire ce qui est manifestement sorti de sa plume.

Une première et forte présomption en faveur de l'opinion reçue, c'est la perpétuité et la généralité de celle opinion même. A l'exception de deux ou trois, tous les historiens, amis ou ennemis de Scîoppius, adversaires ou apologistes de l'Inquisition, catholiques ou protestants, écrivains sans critique ou philosophes, tous ont puisé sans hésitation dans ce document. Les auteurs même qui ont voulu le décréditer, n'ont guère attaqué qu'un point, le point principal» il est vrai, c'est-à-dire Vauto^àtk^é. Haym et Quadrio soutiennent que le Nolain, emprisonné à Venise, transporté et jugé à Rome, ne fut exécuté qu'en effigie; mais ils ne nous apprennent ni ce qui 1^ autorise i celte assertion, ni ce que devint , après l'exécution ^n effigie, la personne même du condamné. Nicodeipo se )]|0rne à dire qu'on ne sait point avec certitude si Scioppius a été yéridique ; ne devait-il pas alléguer les motifs pour lesquels i| mettait la véracité de Scioppius en question? Le pyrrhqnien Bayle, à qui toutes les armes conviennent, dès qu'elles paraissent propres à défendre son système favori^ ou du moins à blesser ses antagonistes, se bftte de conclure qu'il n'y a nulle certitude en histoire. On ignore encore, dit-il, si un jacobin aété brûlé, en 1600, au champ de Flore : commeUt alors ajouter foi aux faits qui se sont passés loin de nous? Cette conclusion est si arbitraire, elle repose sur des fondements si fragiles, que personne ne songea à la réfuter. Les littérateurs en deçà des monfs continuèrentà regarder Scioppius comme un témoin irréprochable, et les savants d'Italie, ainsi que nous l'avons montré au livre Vil, tantôt excusèrent l'Inquisition, tantôt la louèrent d'avoir puni avec rigueur un athée non moins coupable qu*Algieri, Garnes^chi, Paleario, Honti, Gamba et d'autres hérétiques. Quani à l'Inquisition elle-même, elle ne donna jamais à aucun de ses organes l'ordre de déclarer la fameuse Lettre supposée ou falsifiée, et de démontrer que Bruno n'avait été ni arrêté, ni mis a mort. Un historien qui était à portée de fouiller dans les ar-

chiresdesdomiQÎçaios, d'abord confrères, pui3 juge» de BruqO| Ihistorîen dea frères prêcheurs, Ecburd, se garde de cuQtredire ScîQppiussur le. fond de son récit; il accorde que Bruno n'a été traité par personne plus sévèrement que par les dominicains, puîsqu'après l'avoir condamné au bûcher» ils ont mis à l'index tous ses ouvrages : « Ex his inferm Brunwm a nuUii severius quam a nostris habitum fuisse, » ^ Oo sait pourquoi le dominicain Echard fait ces graves aveux ;3 OD sait qu'il veut démentir Scîoppius, pour ce qui concerne TaiBIiation de Bruno à Tordre de Saint-Dominique. 11 était impossible» seloq lui» qu'un hérésiarque fût sorti dé cet ordre, comme si Luther n'avait pas été augustin, ni Lambert francisa cain» nî Qcfaino capucin. Le document de Venise est venu justifier Scîoppius et réfuter Echard; il a donné raison à tous ceux qui ont refusé de douter delasincérité de la Lettre.

Avant même la découverte de ce document» il était extrêmement difficile de reléguer la Lettre au catalogue des écrits apocryphes. Les circonstances de son origine et de sa publication» 81 teneur, son style» tout se réunissait pour la maintenir au rang (les pièces authentiques. Elle était adressée à Conrad Rittershausen* Scîoppius étail-il en correspondance avec le recteur de l'université d'Altorf? Après avoir étudié à Heidelberg» et avant d'étudier ^ Ingolstadt» en 1594, il s'était rendu à Altorf«3 afin de suivre les leçons du jurisconsulte Rittershusius et du philosophe Piic. Taurellus, l'adversaire de Césalpin; il s*étail acquis l'amitié de Rittershusius» et c'est pour lui rendre visite» qu'à la mile de son départ pour l'Italie, en 1597» Scîoppius était retourné à Altorf. Il adressa d'Italie à son ancien maître plusieurs épitros qu'il eut soin de répandre en Allemagne.

* Scriptor, ordin, frωicaL, t U, p. 343.

* Voy. P. I, p. 31, note.

* Voy. ScBOPPii JliMoêinlaudemAltdorfUNorieorumÀûademkB, 1591» \n4:

dM APPENDICES

L'une d'elles, < datée du 2 septembre itSISQ^ et qui, par conséquenty ne précéda pas la nôtre de six mois, est conçue dans les mêmes sentiments» dans le même langage que la nôtre et que les huit autres publiées depuis. ^ La nôtre, enfin, ne fut imprimée que vingt ans après le jour où elle fut rédigée, c'està dire en i62i. ' On ignore si Scioppius lui-même la fit publier, mais il est certain (car il mourut seulement en 4649) qu'il ne pensa jamais à la désavouer.

11 faut ignorer la vie de Scioppius, pour croire qu'il n'était pas fier des dispositions qu'annonce sa lettre. Gaspard Schoppe ^ avait vingt ans lorsqu'il assistait à la fin de Bruno. Il était né eu 1576 à Neumark, dans le Palatinat. Il était déjà connu par plusieurs ouvrages quand il vint en Italie, pays qu'il avait recherché avec enthousiasme, et que, plus tard, il déprisa tant. En 1598, il vit à Ferrare Clément VIII, et le sut louer si adroitement que ce pape l'emmena à Rome. Attaché au cardinal lladruce, il ne tarda pas d'abjurer avec pom.peie protestantisme, convaincu, disait-il, par la lecture des Annales de Baronius, et surtout par la protection de ce cardinal, qu'il ne rougit pas de calomnier dans la suite. Pendant que^ Bruno était dégradé et excommunié, Scioppius fut noimné chevalierde Saint-Pierre, puis comte apostolique de Claravalle. il y a plus : tandis que Scioppius,^ comme s'exprime le P. Niceron, a répandait sa bile à grands flots» sur Bruno qui c n'a-

1 Epittoïa G, Sehoppii de varOs fldei eathoîicœ doffmatihus, ad quemàam in GermarUa juriipriidmti» doctorem et frofeuortm; nuficpKmum tu Uicem édita, iDgolstad., 1599, iD-4«.

« Voy. SracvE, Aett, Hit, P, II, T. V.

> « MacdUaveUixaHo, qua universarum animas diseodare Mtentibui rupondetur; in gratiam D. Archiepiseopi ccutissimœ vitœ P. Pazmann meeincte excerpta. Sarragoseœ » (c*est-à-dire Allcmagae), in-i».

^ Schoppe donna à son nom une terminaison latine, pour se conformera I*u8age du temps ; et pour l^accommoder à la prononciation italienne, il changea Seh en Sci. Nous avons conservé Porthographe de Seioppiut, comme éuni plus reçue.

» Mémoires, t. XXXV, p. 171.

rail pas eu la complaisance de penser comme lui, » il préparait un commentaire d*une ingénieuse obscénité sur les Priapées. Pour multiplier les contrastes, il méditait en même temps, « lui qui n*était rien moins que stoïcien, t ses EUmentê dephà» lotophiesUncienne: et il se livrait a ces travaux contradictoires au milieu des fêtes d'un jubilé, où il se distinguait par ses défoiions, et davantage encore par une rapide succession d'opuscules destinés a justifier l'insiitution des jubiles, la vente des indulgences, la suprématie temporelle du Sainl-Siége.

Voilà ce qui rendit sa conversion suspecte» et taisait dire au caustique Scaliger de Leyde : « 11 est allé lécher les plats des cardinaux^ lingere patinas eardinalitatis! » Afin de faire preuve de zèle et aussi, selon I» remarque de Tévèque d'Avranches,^ cpar le désir de faire sa cour au Sacré-Col lége, » Scioppius continua d'accabler ses anciens coreligionnaires d'écrits de controverse et d'une foule de libelles. 11 les traita, non« en frères qu'il voulait convertir, mais en ennemis qu'il fallait ex« lerminet. » Il exhorte les princes et les Etats à retrancher les membres pourris ou inutiles, à réduire les infidèles par la force des armes, par le fer et le feu, plutôt que par l'exil. H blâme Cbarles-Quint de n'avoir pas incendié Wittemberg, d'avoir respecté les ossements de Luther, d'avoir imité Alexandre-le- Grand, qui épargna Jérusalem. Son animosité ne s'allume pas seulement contre f l'Hector des calvinistes, » Duplessis-Mornay, contre Henri IV, l'auteur de l'édit de Nantes, contre Jacques 1" :nl outrage avec la môme fureur le sage De Thou, qui avait conseillé de ramener les sectaires par la douceur, et qui avait défini Thérésie un simple différend de religion, reUgionis dmdium. Hais c'est dans ses rapports avec la compagnie de Jésus qu'éclate toute la violence de son caractère. A peine arrivé à Rome, il voulut se faire agréger à cette société; mais celle-ci

fit réflextoh quM pourrait lui rendre de plus notables servides en testant séculier. II fit pour elle quelques voyages en Italie et en Allemagne, et un grdnd nombre d'éloges, où il lui prodige le titré de < garde prétorienne du càknp de Dieu, prcBtoria cohùrs casirorutn Dd. » Il recueillit en échange TafTeotion de Bellarmin et le mépris de Fra Paolo, qu'il méritait davantage. Bientôt il crut avoir à se plaindre desRR. PP. ; il leur reprocha une noire ingratitude, et devint leur implacable ennemi. Il n'est point de sarcasme, point d^injure qu'il ne débile contre eux ; c'est à eux quMl impute ^ les mesures draconiennes qu'il avait conseillées contre les protestants et les philosophes.^ 11 fil subir à cette puissante compagnie une sorte d^anatomie.^ H prépara de riches matériaux à Pascal.^ De là vietit que Le Tellier le déclara « le plus faux et le plus décrié calomniateur qui fut jamais de l'aveu de tout le monde, » et que le grand Arnaud s'effbrça de le disculper, « comme un fort grand esprit et fort habile dans la critique et dans les-lettres humaines....; mais de la nation des philologues, qui sont fort colères, fort sujets à s'emporter sur des vétilles.» &

Arnaud et Le Tellier avaient tous deux raison. Scioppius méritait , par son humeur Satirique et Colère , le surnom d'aboyeur, canis gramtMticus.^ Mais il méritait aussi la réputation de critique supérieur et d'humaniste du premier ordre. Personne ne savait mieux que lui les finesses de la

1 Infamia famiani, ^, iSS.

* ParticnKèremeDi dam son ClaaUmm helH êoêti,

> De anatomia $ocietati$. — De etratagematibut jewtarum,

^ En 1624, il fit paraître en français lîn livre intitulé : Les mystères des péret

Jésuites par interrogcUions «I réponêes, esstredtes ftdélewkeni dm icriiâ par ew

publiés^ par Eleuthère Philàlethes.

3 Morale pratique^ III, 18S.

* c 11 était, dii Balac« de cette philosophie médisante, de cette profiessioo publique de japper, de mordre et de déchirer» de celte métamorphose d'hommes en chiens, de Tordre des pères cyniques » {OEuvres, t. n, p. 640). — Cfr. Gasp. Babth, Cave canem; de vitâ^ morilms, rébus gestis, diii^mtoie G. Stiofpii apostatm^ Satiricon^ Hanov., 1612.

ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. Sit

Kmgue Hûne. H n'était pus teolemëiit en étà\ de débôaVrfr des solédsmes^ et des bsrrbdrismeà Jadque d^iis Gioéh)tl et QoiDtUîen; mais il écmah leur langue comme s'il atait été kor contemporain.

Il importe de ne point oublier ce rare mérité» quand on en-^ treprend d'examiner la lettre de Scioppius. Elle ëét marquée au coin de sa belle latinité, de même qu'elle est chargée de son fiel. Par ce double rapport, elle porte tous les signes d*une parfaite authenticité. Elle ne contient nulle expression, nulle maxime, nul sentiment qui ne puisse; qui ne doive êtr^ attribué à Scioppius.

Qoi d'ailleurs Serait l'auteur de cette pièce? Qui aurait SU contrefaire si habilement la diction et toute l'indiTidualité de Scioppius? Si elle a été fabriquée après coup, c'est^à'^ire avant id2l, dans quel intérêt l'an-elle été? Dans quel but a-t-elle été mise sur le compte de Seioppius? Qui alors connaissait auséi bien que Scioppius, à la fois les éTénéments de la vie dé Bruno elles particularités les plus intimes de l'existence de Rittershosius?

L'auteur de cette Lettre était nécessairement au fait des choses de l'Italie, non moins que de celles de rAIIemagne. Il s'intéreasait évidemment au triomphe de l'Eglise, non moins qu'à l'honneur des études classiques. Il détestait le protesiantismOt qu'il venait de quitter, autant qu'il chérissait la foi romaine. A qui tous ces traits conviennent-ils, si ce n'est à Scioppius?

Un de ces traits doit être spécialement signalé. Ne dirait-on pas, en lisant la Lettre avec attention, que l'auteur a des griefs personnels contre Bruno? Cependant, d'où vient cette haine, si Scioppius n'avait vu Bruno qu'au palais de l'Inquisition? Cette haine semble, en effet, plusancienne et presque invétérée.

1 n en reprocha une infinité à Paul Manuce. « Cependant, dit Tirabo^hf , tout liomme senâé aime mieux être M annce que Scioppius » (Stor: tett, d'Itat, VII, P. I. S09,édU. Hod.).

aW APPENDICES

On se l'explique en se souvenant avec quel injuste mépris Bruno avait toujours parlé des HttérateurSy-^ des grammairiens et desr pédants. » Scioppius ne pouvait pardonner ces épitfaètes, pas plus que les termes dans lesquels de Thou écrivait, le 6 novembre 1606, à Scaliger : « Il y a un maraud de pédant à Rome qu'on dit être gagé pour aboyer après tous ceux qui« par leur industrie et doctrine^ servent nu public. >* Peut-être les préventions qui animaient visiblement Gampanella contre Bruno ,2 remontaient-elles à la visite que Scioppius lui avait faite en 1607, par ordre de Paul V, dans les prisons de Naples.

Peutron douter encore que la Lettre soit du nombre de celles auxquelles faisait allusion le cardinal d'Ossat, le 3 janvier 1601, c'est-à-dire moins d* un an après le supplice de Bruno? « Me furent mises en main,.mande à Villeroy ce loyal diplomate, plusieurs lettres en latin écrites à un homme de lettres allemand appelé Gaspart Schoppius qui est icy, les unes par Bongars^ et d'autres par un appelé Yelser,^ qui demeure à Aus-

> Epiit, franç.t p. 507, sq.

. > Il D^en parle qu^one seule fois, et pour le coiobattre, en 1638» à Parts: Là» il le désigne par ces mots : « Vn certain Nolain, quidam Nokmut » {Méta^ fhys., I. II, s. I, c. V, art. 15). Gampanella appelle , au contraire, Scioppius Vaurore de ce iiéele, hujui eœetUi aurora ( Atheism. triumphai. ) Il u*y avait entre eux de désaccord qu*au sujet du Prince de Macbiavel. Gampanella ne voyait dans œ livre qu*un cours de desffoihmej^tyrannitandiprœcepta, donné par (c un filou, fur » {de Lib, propr., p. 55); c'était l'opinion de Bodin {de ia Bépub., préf.). Scioppius, au contraire, supposait que le Florentin ^vaitTOu lu réveiller le patrioUsme des Italiens, en les remplissant d'horreur pour le tyran dont il leur présentait le portrait {Padia politiceê) .

> Bongars d'Orléans, littérateur et diplomate illustre, était resté calviniste» après rabjuraUon de Henri IV , son maître et son ami.

^ Marc Welser, historien et philologue, ami de Pciresc et de Galilée, né en 1558, à Augsbourg, d'une famille très-ancienne, et mort dans cette ville en 161 i, avait des biens qui égalaient la fortune des Fugger, et en foisait un usage plus noble encore. Il avait longtemps habité Rome et Florence, et écrivait TitaUcn avec supériorité. En 1600, il était à la tête du sénat d*Augsbourg, duumvir ou consul. Il était en correspondance avec les personnes les plus instruites et les plus distinguées de son temps ; il les aidait de ses conseils et de ses secours. Il avait été le protecteur de Rittershusius, et il est probable qu'il avait recommandé Scioppius en Italie.

bourg. Par toatesoes lettresj'apprîs que ce Schoppius avait e8té boguenot, et qu'après s'estre converti en celte ville, il écrivit à SCS amis huguenots, et entr'autres audict Bongars, des lettres âpres et injurieuses, et -plus propres à les irriter ^et endurcir en leur opinion qu'à les gagner et convertir. »

Ondevrait, sans balancer, rejeter le témoignage de Scioppius s'il contenait des erreurs graves ou même des mensonges, s'il se contredisait ou s'il était en opposition avec l'état des choses parfaitement connues. Mais les méprises où il est tombé sont légères et ont leur source principale dans ses passions. Ces pcissioDS, qyi ne se déguisent point, achèvent de nous convaincre; car si elles réblouissentetl'égarentdansla discussion àlaquelle il soumet les théories de Bruno, elles lui font exposer avec une entière franchise les événements qui précédèrent et accompa* gnèrent routo-da-/)^. Dans quelle intention aurait-il controuvé otiauto-^lar-fë même? Pour noircir l'Inquisition? Mais il écrivait uniquement afin de l'absoudre. Pour la servir et lui concilier les sympathies de Rittershusius et d'autres protestants? Le teite et l'esprit de la Lettre nepermettent pas cette absurde sup* position. Le véritable dessein de Scioppius, c'était de prouver à un hérétique que Bruno n'avait pas été brûlé comme luthérien.

Les critiques familiarisés avec l'examen des actes historiques n'ignorent pas que la vérité se' fait jour par d'imperceptibles détails. Ainsi, dans la Lettre se trouve une phrase qui est toute une révélation. C'est cette sauvage allusion à la pluralité des mondes, aux « mondes innombrables, » une des croyances les plus chères à Bruno, deamala Bruno Venus, dit Brucker. f Je pense qu'il sera allé raconter dans ces autres mondes qu'il avait imaginés, de quelle manière les Romains ont coutume de traiter les blasphémateurs et les impies! » Scioppius seul était capable d'une si atroce plaisanterie. 11 croyait qii'après ce terrible châtiment, l'ironie était .permise contre celui qui en avait tant

abusé, et qui avail partout tenté de rendre ridicules les partisans de € l'univers fini. > ^ En se moquant, en présence d'un bùcfaer, de « Funivers infini » et de Bruno, Scioppius osait peutêtre s'autoriser de l'exemple de saint Laciance^ qui avait combattu l'hypothèse des antipodes et ri de Xénopbane, l'auteur de l'hypothèse des habitants de la lune.^ Encore une fois, il n'y avait que Scioppius qui pût exercer une semblable vengeance, et prêter à l'Eglise de Rome une cruauté si raPfinée.

11 ne reste donc plus qu'un scrupule facile à dissiper. Seiop* plus, qui était disposé à dire la vérité, était-il en position de la connaître? Avaîi-il accès au palais du Saint-Ofiice? Y était-il présent le 9 février, comme il l'affirme positivement? Approchait-il, en effet, familièrement Baronius et Bellarmin, San- Severina et Aldobrandini? La faveur que Clément VIII lui accordait est un fait incontestable, et ce fait sui&t pour répondre à cette dernière objection.

Concluons que si la Lettre n'a qu'une autorité suspecte, il faut renoncer à l'étude de l'histoire, et déclarer la critique des monuments écrits illusoire et impuissante. Tant qu'on n'aura pas démontré que la Lettre ne peut avoir Scioppius pour auteur, ou qu'elle a été rédigée par tel autre personnage rOU qu'elle contient des faussetés et de grossières inexactitudes, enfin tant qu'on n'aura pas dit ce que Bruno devint en sortant des cachots de Venise, nous serons obligés d'ajouter foi au récit de Scioppius.

D'après ce qui précède, le lecteur ne sera pas éionné de retrouver dans ce morceau le ton sur lequel un Annibal Caro, à cause d'un dissentiment littéraire, avait apostrophé un Caste!-

» Par ex. II, p. 103 : « Far ridieoli; » — II, 59 : « SogM, fatUatie, ehimin, paxzie! »

» JnMtit. dit?., 1. UI, c. «3. Cfr. Hutgexs, eosmôtheoros, p. 116.

velro,^ ou plutôt la manière dont est rédigé le rapport du président Gramoud sur la condamnation de Vaninî.^

1 ff Un fiaioio, wn empio, un nemico di Dio e degli itiam<n</...» — 9i Ag i hqHiritori, ed Bargello, ed al grandisHmo JHanolo! » * Yoy. iL y. Cousm, Fnugtn, âè philos, eartés., p. 69, sqq.

Conr. Rittershusio $uo G. Schoppius. Fr. S.

Quas ad nuperam tuam expostulatoriam ejrislolam rescripsi, nonjam dulnto quin libi sint redditœ^ quibus me tibi de vulgato responso meo satis purgatum confido. Vt vero nune etiam sertbereni^ hodiema ipsa dies me instigat^ qua Jordanus Brunus propter hœresin vivus vidensque publiée in Campo FUnrœ ante theatrum Pompeji est combustus. Existimo enim et hoc ad extremam impressœ Epi$loîœ meœ parîem, quâ de hœreticorum pcmà egiy perlinere. Si enim nunc Romœ esses^ ex plerisque omnibus liaiis audires lutheranum esse combusîum^ et ita non mediocriter in opinione tué de sœvitià nostrà confirmeareris,

At semel scire debes^ mi Rittershusio halos nosiros inter hœreiicos albâ lineâ non signare^ neque discemere novisse : sei quicquid est hœreticum, illud lutheranum esse putant. In qua sintplicitate ut Deuf> illos consertet precor^ ne sciant unquatn quid hœresis àlia ab aliis discrepet : vereor^nim ne alioquin ista discemendi scientia ntmts caro ipsis constet-. Ut autem veriUh tem ipsam ex me accipias^ narro (t6t, tique ita esse fidem do tes-temy nullum prorsus lutheranum aut calvinianum^ msi relaps sum vel publiée scandalosum, ullo modo periclitariy nedum ut morte puniatur. Bœc sanctissimi Domini nostri mens est, ut om-

> Cette pièce ^ été réimprimée en 1705, à Jéna » par Struve {Act. lit, 1. 1, fasc. V, p. 6i-7i) , et, selon toutes les apparcooes, sur la manuscrit original communiqué à ce nouvel éditeur par Gottl. Krantz, professeur à fireslau. Elle a vïé traduite en plusieurs langues ; en français, pour la première /ois, par Lacrozc [Enirêtieni, p 887-303). H. V. Cousin en a reproduit les passages les plus importants dans ses Fragments de philoeaphie cartésienne (p. 10- H). Nous avons mis a pnifit aussi les versions anglaises de La Roche (Memoirs o/'/iHI.T. II, p. Si()tCt deToUand (Miscell. worftt, T. I, p. 305). Nous ne transcrirons que les pagesqui se rapportent à Bruno, mais nous faisons remarquer que la lettre est beaucoup plus longue. A la suite de ce qui regarde le Noiain, vient une centaine de lignes relatives à Rittershusius, à quelques autres savante et en général k la situation littéraire et religieuse de TAUemagne. Ceux qui désirent se convaincre par eux-mêmes de rautbentidié de ce document ne pourront se dispenser de lire aussi b partie que nous supimmons.

G. Schoppe à son ami Conr. Ritterskausen.

Je ne doute pas qa*on ne voas ait remis la lettre ou j'ai répondu à vos plaintes, et j'espère m'ètre suffisamment justifié auprès de vous. Ce qui me porte à vous écrire en ce moment, c'est le supplice de Jordano Bruno, brûlé vif aujourd'hui même, pour cause d'hérésie, dans le Champ-de-Flore , devant le théAtre de Pompée. Je crois, du reste, que cela a quelque rapport à la dernière partie de ma Lettre imprimée ,^ où j'ai traité des peines à infliger aux hérétiques. Si vous vous trouviez à présent à Rome, TOUS entendriez dire à tous les Italiens qu'on a brûlé un luthérien ; ce qui ne vous confirmerait pas peu dans l'opinion que vous avez de aotre cruauté.

Mais il Tant que vous le sachiez, mon cher Rittershusius, nos Italiens ne savent pas distinguer les diverses hérésies : quiconque est hérétique, i\» l'appellent luthérien. Je prie.Diéu de les conserver dans cette simplicité, afin qu'ils ignorent toujours en quoi one hérésie diffère d'une autre : je craindrais, sans cela, que ce discernement ne leur coàlAt cher. Je désire que vous sachiez la vérité par mol ; et pour cela je vous assure, en vous engageant ma foi, qu'aucun luthérien, ni aucun calviniste, à moins d'être relaps ou cause d'un scandale public, n'est exposé au moindre danger à Rome, et par conséquent ne court risque d'être puni de mort. C'est l'intention de notre très-saint Seigneur que tes luthériens aient à Rome un libre accès, et qu'ils reçoivent, de la part des cardinaux et des- prélats de notre conr, toutes les marques de bienveillance et d'humanité. Plût à Dieu que vous fussiez ici I Je siiispersuadé que vous taxeriez de mensonge tous ces faux bruitsi Il y avait ici le mois passé un gentilhomme saxon qui avait vécu cette même année dans la maison de Bèze. Bien des catholiques Tont connu, même le cardinal Baronius, confesseur du pape, qui raaecueilli avecunegrandepolitesseetnelui a jamais parlé de re-

* Cest la lettre datée du a septembre 1509 (Voy.* Stbuyb, Âct. Ut., t. II,

nibus lutheranis JRomam pateat liber cùmmeatus^ utque a eardinalibus et praslaîis curiœ nostrœ omnis generis benevolentiam et humanitatem eœperiantur. Alque utinam hic esses! Scio fore ui rumores vulgatos mendacii damnes. Fmi superiare mense Sajto quidam nobilis hic apud nos^ quiannum ipsum domi Bezœ vixerat. Is multis catholicis innoiuit; ipsi etiam confessario Pontifiaeis, cardinali Bwronio qui eum humaÊdssimê eaeepiS, si de nii^ gione nihUprorsus cum eo egit, nisi quodobiter eum adhorteuus est ad veriiateminvestigandam. Depericulo jussit eum fide sud esse securissimum, dum ne quod publiée scasè^plum prœberet. Ae mansisset ille nobiscum diutius, nisi ^arso rumore de Anglis quibusdam in palatium Inquisilionis deductis perterritus $ibi metuisset. At Angli illi non erofil, quod vulgoab Italie dicuntur, lutherani, sed puritani et de sacrilegà verberibus saoremienti percufisione An'glis usitaià suspeeti.

Similiter forsan et ipse rumori vulgari erederem Brunum ii* tum fuisse ob lutheranismum combustum^ nisi S. Jnquisitianis Officio interfuissem, dum sententia contra eum lata est, et aie jctrem quamnam ille hœresim professus fuerit. Fuit emm Bnmus iUe patrie Nolanus. ex regno NeapoHtano, professione domini^ canus : qui cumjam annis abhine octodecim de transsubsteÊnUatione {rationi nimiuiin, ut Chrysostomus docet, répugnante) dubitare^ imà eam prorsus negarcy et statim virginitatem B. Ma-riœ (quam idem Chrysostomus omnibus chérubin et séraphin puriorem ait) in dubium voeare cospisset, Genevam abat, ^t bienniumistic commoreUus, tandemque quod cfdmnismum per omnia non probaret, inde ejectus Lugdunum; inde Tholosam, hinc jParisios dtfbenity ibique extraordinarium professorem egit^ cum vi* deret ordinarios cogi ntissm saero interesse. Postea Londimun profectus Ubellum itlic edidit de Bestia triumpbante, hoc «il. papa, quem testri honoris causa bestiam appMâre soknê. Inde Witiebergam abiit, ibique publiée professus esê bienmium^ nisi fallor. Bine Pragam delatus librum edidit de Immeiiso et IniU nito, itemquede Innuinerabilibus(<i titulum sat recte memini^ i nom Hbros ipsos Pragœ habui) et rursus alium de Umbria et Ideîa : in quibus horrendà prorsus absurdissima docet , v. g. mundos esse innumerabiles; animam de corpore in corpus^ imà

< Scioppius cite ces tilres de mémoire ; et c^est ce qui explique sa mépHae.

ligion (pia pour Teihorter, en {MS^nt, à la recherche de It vérité. Aq reste, il lui a ditqo'il n*y avait rieo à craindre pour lai» tant qu'il ne commettrait pas de scandale public. Il serait sans doole demeuré plus longtemps parmi noua, s*il n'avait été épouvanté par le brpit qui courut qu'on avait arrêté quelques Anglais pour le§ conduire au palais de l'Inquisition. Mais ces Anglais n'étaient pas de ceux que les Italieas ont coutume d'appeler luthériens : c'étaient des puritains, et tb étaient suspects d'avoir, selon l'usage des Anglais, battu le saint-sacrement.

Je croirais peut-être aussi, comme le vulgaire, que Bruno a été bnUé pour cause de luthéranisme, si je n'avais été présent au Saint-OfBce, lorsqu'on a porté contre lui la sentence de mort ; ce qui m'a fait connaître l'hérésie qu'il avait embrassée. Ce Bruno était de Noia, dans le royaume de Naples, dominicain de profession. Il y a dix-huit ans, il commença à douter de la transsubstantiation (qui, au jugement de Chrysostôme, répugne fort à la raison) : bientôt il la nia tout à fait. Ayant en même temps osé douter de la virginité de la bienheureuse Vierge (qui, suivant le même Chrysostôme, surpasse en pureté les chérubins et les séraphins), Use relira à Genève où il demeura deux ans. Comme il o'approuvA pas le calvinisme en tout, il fut chassé de cette ville et se rendit à Lyon, de là à Toulouse, et enfin à Paris. Il y fut professeur extraordinaire, ne voulant pas s'obliger, comme les professeurs ordinaires, à assister à la messe. Il passa de là à Londres, où il publia un livre sous le titre de la Bête triomphante^ c*fôt-è*dire du pape ; car les vôtres, pour l'honorer, ont coutume d'appeler le pape une bête. Il se rendit ensuite a Wittemberg et y professa publiquement pendant deux ans, si je ne me trompe. Ayant passé de là à Prague, il fit imprimer des ouvrages intitulés, de thnmensité et de rinfini^ des Mondes innombrables (si je me souviens exactement des titres, et je le devrais, car à Prague j*ai eu CCS ouvragesentre les mains); puis, des Ombres et des Idées. Il enseigne dans ces écrits des absurdités horribles, par exemple,

H oHum in mundum migrare ; unam anifnam bina carpora informare poêse, magiam nse rem bonam et Udtam ; Spirilum S. esse nihil aliud ni$i animam munrft, et hoc votuisse Moysen tfiim scribit mm fomsse aqnas ; mundum esse ajb mtemo^ J/oyseri mirecula sua per magiam operatum esse in quà plus profecerat quam reliqui jEgyptii, eum leges su^ confinxissè, sacras Ulteras esse somnium, diabolum salvatum tri; solos Hebrœos ab Adame et Evâ ùriginem ducercy reliquos ab iis duobus quos Deus pridie fecerai; Christumnon esse Deum. sed fuisse maguminsignem et hominibus illusisse^ ac propterea merito suspensum {Italice impiccnto i), non crucifixum esse; prophetas et apostolos fuisse homines nequamy magos, et plerosque suspensosi. Denique infinitum foret omnia ejus portenta recensere quœ ipse et Ubris et civâ voce asseruit. Uno verbo ut dicam, quicquid unquam ab ethnicorum philosophiSy vel a nostris antiquis et recentioribus hœreticis estassertum, id omne ipse propugnavit. Pragû Brunmgam et Helmstadium pervenit et ibi aliquandiuprofessus dicitur. Inde Francofurtum Hbrum editurus adiit, tandemque Venetiis in Inquisitionis manus pervenit, ubi diu satis cum fuisset^ Romam missus est, et sœpius a 5. Officio, quod vocant Inquisitionis, examinatus et à summis theologis cenvictuSy modo quadraginta diti obtinuit quibus deliberarèt , modo promisit palinodiam, modo denuo suas nugas défendit, modo alios quadraginta dies impelravit. Sed tandem nihil egit aliud nisi ut Pontificem et iffquiritionemdeluderet, Ftreigitur biennio postquam hincin Inquisitionem devenit, nuperâ die nonâ februarii in supremi Inquisitaris palatio, prœsenlibus illustrissimis cardinalibus S. Officii Inquisitionis (qui et senio et reritm am et theologiœ jurisque scientiâ reliquisprœstant) et consultoribus theologis, et sœculœi magistratu urbis gubernatore, fuit Brunusille in locum Inquisitionis introductus, ibique genubus fleocis sententiam conira se pronuntiari audiit. Ea autem fuit hujusmodi : narrata fuit ejus vita, studia et dogmata, et quaïem Inquisitio diligentiam in cmvertendo illo et fraleme adhibuerit, qualemque ille pertinaciam et impietatem ostenderit ; inde eum degradarunt, ut didmuSf prorsusque excammunicarunt et sœculari magistratui tradide-

1 II est impossible de retrouver dans les œuvres de Bnino plusieors de ces impiétés.

qu'il y a QD mmbre infliii de mondes ; qe'one âme peot paner d*on corps dans un aotre, et même d'un monde dans on antre ; qa*one même flme peot habiter deox corps; qoe la magfe est bonne et licite ; qoe l'Esprit-Saint n'est aotre chose qoe l'âme do monde, et qoe c'est là ce que Hoise a voolo dire par ces paroles : « l'Esprit était porté sur les eaux » ; que le monde est éternel ; qoe Moïse a opéré ses miracles par la magie, dans laquelle il avait fait plos de progrés que les antres Egyptiens ; qu'il a été inventenr de ses lois; que les lettres sacrées sont une fable; que le diable sera sauvé; qoe le people hébreu seul descend d'Adam et dTfe, que les autres nations tirent leur origine des deux hommes qoe Dieo ayalt créés la veille ; qoe Christ n'est pas Dieo, mais a été on magicien jllostre; qu'il a trompé les hommes, que pour cette raison il a été justement pendu (impiecato), et non cracifié; qoe les prophètes et les apôtres ont été des hommes eorrompus, des magiciens, et furent pendus pour la plupart. En- 6d je n'aurais jamais fini si je voulais passer en revue toutes les monstruosités qu'il a avancées, soit dans ses livres, soit de vive voix. Pour toot dire, en on mot, il n'est pas une erreur des philosophes païens et de nos hérétiques anciens on modernes qu'il n'ait sootenoe. Il passa de Pragoeà Brunswick et à Helmstaedt, où il doit avoir exercé pendant quelque temps. Il vint ensuite à Francfort pour y publier un livre; enfin, à Venise il tomba entre les mains de l'Inquisition. Après yiétre demeuré assez Jongtemps, il lot envoyé à Rome. Là, il fut interrogé à plusieurs reprises par le Saint-OflBce, et convaincu par les premiers théologiens. D'abord il a obtenu quarante jours pour délibérer; puis il a promis de se rétracter ; une autre fois il s'est remisa soutenir ses folies ; enfin il a obtenu un nouveau délai de quarante jours. Mais, après toot, il n'a en pour but que de se moquer du pape et de Tlnquisition. En conséquence, après avoir passé deux ans environ dans lesgeéles du Saint-Office» il fat conduit, le 9 février dernier, dans le palais du grand-inqoisiteor. En présence des très-illustres cardinaux du Saint-Ofllce (qui surpassent tous les autres par i*ftge, |)ar reipérience, parla pratique des affaires, par la connaissance in droit et de la théologie) , en présence des théologiens consultants et du magistrat séculier, gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de Tinquisilion ; et là, Tayanl fait mettre à genoux, on lui prononça sa sentence. Dans cette sentence, on 1. 22

s» APPENDICES

mal muiÊÊÊidÊiÊÊi^ irùQûÊÊÈêÊ ul amun rtaMMlîtittM êi èûêê mmusnié fvofMêùmê piuiirUwr. H<bc eum ita meni perocla^ mhil iUt ri$fim4ii alM* nm mmbumdik$: c Mi^ari fanon eum Umort tmit^tiw» in me dkêtiê quam êgo acàpUnn, • Sic à lictmbu$ Qubernatms in carcerem didueim^ itique octiduo murtatus fuii^ si vêl nunc erroru $uo$ revoeart veUet. Seà fruêtra. Hodie igiiur ad rogum ùvepuram inàuduê ai. Cum Salvatoriscrm' fim imaga et jan^am marUwro osUnderetur^ tarvo $am mUlu 09pernaiu$ rQidt. Sieque ustulaituniiiereperiitt rmuneiéUurus credû in reUqui$ iUi$ quoê finxiê nèundh qwmwnpacto kamims bloiphemi el impUà Romams traetari eobtil. Hie itaque^ mi A'(ter$ku9if modu$ e$t quoconira hmninêi, tnu» coniramon$ir%kuîw modi procedi à noWs soUt. Sein nune t^ te studêom^ i$u modus tibipfûb^tur : an vero vêUê liseré unicuiqw quidvis et ertdn/rt H profileri. Equidem êxiêtimo U tumpone eum prcbar§. Sêd ilM addendmn forU puiabiê : lutkeramoê toUa non docerê nequi prtderty ac frmnd€ aliter traetandoê eue. Aesentimur ergo tUri, et nuUum pranue lutheramm eombwrimui. Std de ipso vestro Luthera aUam farte ratianem tntenmui. Quid enim dicee n ojh feram etprabare tibiposeim Lutherum non eadem quidem qua Brwme, $ed vel abswrdiora magitque horrendanan dico in Centidalibus^tediniisquostrivue edidit Ubri$i tanquameententiat, dogmataet aracula dœuissef Mone, quœWf, si fumdum satis novisti eum qui veritalem tôt seeuUs sepiUtam nobis ertal» et fadam ipia tibi loca in quibus succum quincti istius JSvangdU de* prehendast quamvis istic Anatomiam Lutherit^ Pistario habers fQSsitis. Nunc si et Lutkerus Brunus est, quid de eo fieri debert cen^f Ifimirum tardipcdi Deo dandum infelicibus .ustulandi^m Iig»i9 * 9^id illis postea qui eumpro ewmgelistà, prophetà, tertio Elià habenif Hoc tibi cogitandumpotius relinquo. Tan* tum ut hoc mihi credo» Romanos non eâ seceritate erga bareticos experiri quà creduntury et quà debebqnt forte erga iUos qui scientfSf volentes pereunt.

Bamef, ad. 17, februar. tGOO.

ET PIÈCES JUSTUICATIYES. aïO

raconta ^ fie, les études et ses opinions; en, fit mention du zèle que les inquisiteurs avaient déployé pour la convertir» de leurs avertissements fraternels; on décrivit enfin son entétansent et son impiété. Ensuite il fut dégradé, eicommonié et livré eu magistrat séculier, evec prière toutefois qu'on le puntt avec une grande clémence et sans effusion de sang. Celte cérémonie étant finie, il ne répondit que ces paroles, d'un air menaçant : « Peut-être que la sentence prononcée contre moi vous cause plus de trouble qu'à rooi<-mëmel > Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison, où on le laissa encore huit jours, pour voir s*il ne voudrait pas abjurer ses erreurs. Mais ce fut en vain. On l'a donc aujourd'hui conduit au bûcher. Lorsqu'il a été sur le point de mourir, on lui a présenté le crucifix ; mais il l'a repoussé avec un dédain farouche. Ainsi il a été brûlé et a péri misérablement ; et je pense qu'il sera allé raconter, dans ces autres mondes qu'il avait imaginés, de quelle manière les Romains ont coutume de traiter les blasphémateurs et les impies. Voilà, mon cberRittershusius, comment nous procédons contre les hommes, 00 plutôt contre les monstres de cette espèce. Je désirerais maintenant savoir si vous approuvez cette façon d'agir, ou si vous voudriez qu'il fût permis à chacun de croire et de dire tout ce qui lui platt. Pour moi, j'estime que vous ne pouvez pas l'approuver. Hais vous direz peut-être : les luthériens n'enseignent et ne croient rien de tel; ainsi il ne faut pas les traiter de la même manière. Je vous l'accorde, et nous ne brûlons aucun luthérien. Nous en agirions peut-être autrement avec votre Luther. Car que diriez-vous si j'entreprenais de vous prouver que Luther n'a pas, à la vérité, enseigné les mêmes choses que Bruno, mais qu'on trouve des absurdités plus horribles, je ne dis pas dans ses Propos de table, mais dans les ouvrages publiés de son vivant, et qu'il a professé ces absurdités comme autant de sentences, de dogmes ^t d'oracles? Vous n'avez qu'à parler, et si vous ne connaissez pas encore ce personnage qui a ressuscité la vérité ensevelie pendant tant de siècles, je vous indiquerai les endroits où vous pourrez trouver tout le suc de ce cinquième Evangile (quoique vous puissiez l'avoir déjà dans l'Anatomie de Luther, par Pistorius). Si donc Luther ne vaut pas mieux que Bruno, que seriez-vous d'avis qu'on en fil? Vous conclurez, sans doute , qu'il faut le livrer au dieu qui boite et à ses

flammes fatales. Mais qne faire de ceux qai font de Luther un éTangétiste, un prophète, un troisième Eh'e? Je m'en rapporte à tous. Je vous prie seulement d'être persuadé que les Romains ne sont pas aussi cruels envers les hérétiques qu'on le pense ordinairement, pas autant, peut-être, qu'ils devraient se montrer envers des gens qui ne périssent que parce qu'ils veulent périr.

Rome, ce 17 février 1600,

ET PIECES JUSTIFICATIVES. Ul

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