‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 33 sur 60 · JEAN-BAPTISTE PORTA · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE PORTA

Porta éuit aussi célèbre au XVI* siècle qu*il est peu connu maintenant. Ce n*était pas seulement un physicien remarquable, c*écait un érudit, un philologue, auteur d'un grand nombre de pièces de théâtre, traducteur de Plante. Il avait visité les villes les plus instruites de I^Europe, et entrepris bien des expériences nouvelles en chimie. Son insatiable curiosité s'efforçait de découvrir en toutes choses ce qui était « curioium^ reconUtumf novuniy arcanum, oecultum. » La création, à ses yeux, était une source inépuisable de mystères et de merveilles, que la science est appelée à approfondir. De là, l'objet et le sens de son ouvrage de Magia naturaHê^ titre que J. de Thou rend par m Histoire des choses cachées de Nature^ 9^ et qui piquait tant l'intérêt de l'Europe et jusqu'à celui des Arabes. Pendant que cet ouvrage se publiait et se traduisait dans un grand nombre de langues, le philosophe napolitain organisait TAcad^mie des secrets. Pour y être admis, il fallait avoir inventé quelque procédé, découvert quelque médicament. Cette clause donna de l'ombrage au Saint-OfBce qui, soupçonnant Porta de sorcellerie, le manda à Rome pour qu'il eût à se justifier. Le tri-

> Mémoint. — Agrippa en Nettesheim avait aussi défini la magie naturelle : • NaimaHmn »eientiar%m nmmam potestatetli, quam ideirco mmmum phi- Impliiœ maturaiis apUem^ ejutque ahêolutiaimam comummatUmem voeant^ t( fiw Ht activa partie pkUoiophia naturaliê... Qwb nmm omnium naturalivmatfM cfOeêtium eontnnplatat earumdemque êffmpathiam eurioià indorfine «eralofa, ree<mdita$ ae lalmUnin nature pot9sUUm ita in aptrtum prodvcU B (âe Inc. et Vanit. jc. , c XLII) .

3«a APPENDICES

bunal de la foi vit s'intimider ce savant homme qui avait voulu seulement détruire les préjugés populaires et dissiper le prestige des diableries, qui condamnait hautement le charlatanisme des alchimistes et des fabricants d*or, et qui ne se proposait que Tavancement des connaissances physiques. Revenu à Naples, Porta poussa la prudence jusqu'à faire l'éloge de la Saint-Barthélémy. Qu'était-ce donc que sa Magie naturelle? Rien autre chose que la portion inexplicable, ou non encore expliquée, de la physique^ l'ensemble des phénomènes extraordinaires de la nature. C'était une partie de la philosophie naturelle; car, dît Porta lui-mêniie, ceux qui n'ajoutent pas foi aux miracles de la nature, courent risque d'anuulcr en quelque sorte la philosophie elle-même...^ N'est-ce pas dans cette acceptioa aussi que Bacon entend la magie naturelle, puisqu'il la comprend, avec la mécanique, sous la dénomination depAt7oso/)Ateo|)^ralit)€? C'est en tout cas ainsi que Bruno avait coutume de considérer la aiagie. ^ Suivant Bruno, comme selon Porta, un esprit général anime le monde* unit tous les corps, donne naissance à notre âme, se manifeste par I^ sympathie et l'antipathie, agit sur tous les êtres, depuis les astres, auimaus^ immenses qui volent avec ordre dans des espaces sans bornes^ jusqu'aux insectes qui bourdonnent autour de l'homme : c'est col esprit universel qui explique seul tous les événements de la nature. Porta et Bruno se laissèrent pi us- d'une fois séduire par des chimères brillantes, ou se plurent du moins à les allier aux observations positives; mais l'esprit de Pylbagore semble s'être répandu sur l'un etsurTautra.

« Qui tkûturtÊ miratuliê /Mflm won mâhibmU, H tnoâ^ qwodam pk^maf^iam eonaniw abolerê ( Mag. nat„ préf., èdlt. 156t ). — Cfr. !. 1, c. 1 : « Nmmmêm alteram ëapienHnimiiê quUquê futo plauiu e^jfit, eplit et wmraêttf, «H nH althu, tnive honarum littêrarum eandiiatU pknMiHUu», p

* Gampanella semble Tavoir oonçae de même. Un de ses écrits est ioUtolé : t>e Semû rencm $t Magià (1610) ( Yoy. Sprbngbl, HitMrt de te nÊédêdM, t. 111).

ftERNARDINO TELESIO^ ET SON ACADÉMIE.

Beraardino Telesio appartenait à une des premières familles de Coseuze, qui avait déjà donné aux lettres deux beaux-esprits, Giovanni et Antonio. Celui-ci, profond latiniste, écrivain pur et gracieux, avait élevé Bernardino, son neveu, dans radfflîratiOD des anciens; mais peut-être ne lui avait-il pas inspiré le goût de la philosophie naturelle. > Ce goût, qui lui était venu plutôt de la nature même, avait décidé de sa vie. L'année où Bernardino publia les deux premiers livres de son Traité de la Nature, 1565, fur pour lui aussi mémorable que le titre de ce traité est significatif : de NaturOy juxta prophia PRiNCiPiA. Cette année marqua le commencement des persécutions que les scolastiques lui firent essuyer. La Providence cependant voulutquePieIV»gagné par la conversation attrayante de Telesib, daignât le protéger. Le pontife lui offrit l'archevêcbé de Gosenze, et sur son refus, il y nomma Thomas Telesio, son frère. L'Italie n*en continua pas moins à retentir de dénonciations et d'imprécations contre « Tégorgeur de la doc« trine péripatéticienne», ^ surtout dans les villes où Telesio ne pouvait répondre en personne. < Quand Telesio est loin , disait )e cardinal Farnèse, tous elabaudemt; dès qu*ll se pré-

* Tov. CosTO, Compend. delVUtor. del regno di Nap., I. III, p. 57.

* •Gwç\Ê3UU&rt d«Ua dotirina pcripaUiica» (Bmip. Vahhoiii, LHt. I,

sente, chacun se iail. » ^ A Naples, la jalousie et la haine rendirent enfin ces menées insupportables. Telesîo, ce sage qu'on comparait à Parménide pour son caractère équitable et modéré» n'osa braver l'orage plus longtemps. 11 se retira à Gosenze, où la mélancolie l'enleva, en 1588, à l'estime reconnaissante de ses concitoyens. La guerre ne s'éteignit pas avec Telesio. A Naples, Ant. Harta; Chioco, à Ferrare; à Mantoue, le pseudonyme Solino Antonio, calomnièrent tour à tour sa mémoire et son système avec tant d'adresse., que Clément VlU, le 27 mars 1596, fit mettre ses écrits au catalogue des livres prohibés. Mais ayant été sincèrement aimé de son vivant, ^ Telesio fut défendu après sa mort par des apologistes tels qu'Ant. Persio et Campanella, en qui, disait-on, il semblait revivre. L'académie qu'il avait fondée épousa tout entièresa noble cause, et en fit une querelle patriotique. 3

Mous pouvons nous dispenser ici de faire connallre les sectateurs dévoués et intelligents que Telesio conserva hors de Gosenze, comme Scip. Mazzella, GuilL Goriese, Girol. Vecchiotti -, mais nous devons donner un souvenir à ceux qui poursuivirent son œuvre dans sa patrie: N'indiquons au surplus que les noms les plus célèbres.

Sertorio Quattromani, phœnix lUteratorum sui tempariSy d\l £lie d'Amalo, ^ popularisa la philosophie télésienne par un abrégé semblable à celui que le voyageur Bernier fit des principes de Gassendi. ^

Paul d'Aquin , naturaliste et poète, témoigna de sa vive

< « Mentre il Telesio é lontano, ognuno gracekia ; quand* egli é présente, oynuno ammutisce, »

* Voici les noms de ceux qui moutrèrent à Telesio le plus cTattacbemefit personnel : Bembo, Casa, Zabarella, Mcrcurialis, Toniolo, Pendasio, Al. Corneiio, Pinclli, Micbaeli, Géorgie, Palriz».

' Voy. le sonnet que J.~B. Marine consacra à Telesio : «Ode Brusiagente onore e luce, » etc.

* Pantopologia calabra, p. 190.

* «La Filosofki del Telesio ristretta in brevità, » Nap., Ift89.

tendresse pour son malire par un éloge funèbre dont l'exordo manquerait de vérité dans une autre bouche^ ^

Fabius Gicala, estimé des physiologistes du temps, alimenu là lutte par son ouvrage dt Gtneratianibui fàbuloM el de wmn niUaristoielieU.

Guill. Cavalcanti, versiGcateur élégant, propagea les doo trines de Telesio sous forme de canzones ; « tâche- fort difiBcile, » lui écrivait Quattromani en le félicitant sur son succès. ^

Les deux Firrao suivirent aussi Telesio : l'un, Marcellus, appliqua la méthode télésienne à l'astronomie ; Tautre, Paleo» en traduisit les maximes en vers.

Fr. Muti se fi t remarquer, moins par sa déférence pour le philosophe cosentin que par son intime liaison avec Patrizzi'etCampanella. II défendit ces philosophes principalement contre le célèbre dan liste de Florence, Jacq. Mazzoni, et contre Théod. Angeluzzi, professeur ft Padoue, et il combattit si vigoureusement que Bayle attribua un de ses livres à Patrizzi même. ^ Il était aussi Kami d'Ant. Persio.

Ce dernier nom se lie .à deux discussions qu'on citait au IVl' siècle. Dans sa première jeunesse, en 1549, Persio eut un débat avec Félix Perelti, depuis Sixte-Quint, au milieu d'une assemblée générale des Franciscains. ^ Dans un ftge plus avancé, en 1575, il se présenta à Padoue pour soutenir, le jour de

* « Comêpoirà io moitrarêU grandiaimo dolwrt, che sento nelV animo? coma potro esprimere i rindUuH eoneetti M mto cuare f » etc.

* •Soggeito auai malagwole » (Qcattrom. 1. Il, c. 54. Cfr. Monti, RoccoUa, 15S5).

* Cest le livre intitulé : « Fr, Muti eounHni DUcepi,, 1. V, contra ealmnnioi Th. AngeUiiH in maximmn pkUosophwn Franc, Pofrtltum » (Ferrar., 1589).

^ Persio enseignait d^à alors, à Pérouse, avec une grande réputation, la pbilOBopfaie de Telesio. « ExinUa PêrHcuê ad wnnêi late fatna Penuùe ex TdmHplaeUiê cumptAHcê doeeret^ novitati docîrinm twm primum noêecniù «wiinim ingemi lumen ndrifice illuitrabat » (Sixn V, Pont. Max., M. S. {im, Altieri^. Voy. Ranu, HUt, de lapap,, t. U).

l'AsoeoftioA, 2,009 ihèses contre loQt le système pérîfNitéfiGien et contre tout venant. Il led avait iiiît pubUe^» mais TandHoire, maîtres et éeoliers, lui interdit de les défendre. Le ion meavré qiie l'ardent Calabrais atalt so prendre^ ne donna le change à personne. Platon Tavait inspiré autant que Telesio, pendant la composition de ces thèses ; et un des plus savants interprètes modernes d'Aristote tombe d'accord que Pefsio Sat rédaire nettement la logique à une théorie de la pensée.^ Pei^sto passa pour un savant universel, et servit de lien entre Tacadémie de Cosenze et l'institut romain ds* Irtneet', dont il fot Tan des ornements. La méthode d'observation Toocupa fréquemment, et c'est dans l'esprit de Telesio qu'il l'exposa dans ses X Vlil livres de reeiâ RaiionepkilosophandU^

Tels furent, après Gampanella, les disciples les plus niM^ quants de Telesio. La plupart d'entre eux étaient des pbiloso* phes da second, peut-être du troisième ordre, des esprits moins originaux, mofns éclatants qu'utHes et solides, et en même temps plus ingénieux qu'étendus on profonds. On ne saurait méconnaître le bien qu'ils tirent autoar d'eux. Ils n'ont pas laissé d'œuvres capables d'instruire la postérité, mais ils firent, pour éclairer leurs contemporains, des efforts dignes de mé* moire. Un compa tnote leur a rendu cette justice : < Le nom d'an Telesio, d'un IHorel, d'un Gavalcanli, dit l'auteur de la Jërusalemperduêy sera toujours illustre et glorieux; et par leur mérite brilleront un Cicala, un Aquino, un Quattromani :

Di tm Telesio, e Morel, d'un Cavalcanti Fia sempre illustre e glorioso il grido : Un Cicala, un Aquino» un Qu&ttroraani , Seranno per virtù ehiuri e sofvra».

i « RatitmiM doctriMt» (Toy. M. Bas». dAiHf^^EAtiia, 9$ kt lôftftié > Voy. NicEEO!!, Mém. dst hommti ïHtoff.» l. XXX. p. lOS, sq.

ET PIÈCES JDSTIPIGATIVES. 3M

Ce qa'on ciierebair alors en science avec avidité, une métbede onivereelle et infaUlible, ils le cberehaienl plus aciivémem peui-èlre que^ d'autres philosophes plus connus. D'un aceofd unanime il» proelamèreni la nature la souree et la rèflle dm trai , la naiuM^ Kvr€ ioufaur$ owoerty disaient«ils, moniMcrti cmAtfilîfM iê IHeUs anifll wtoyaphe que chaque homme dmilirt ûàee $e$ prapree fewt. C'est dans l'observation delà nature qu'ils cbercbaîMt ke fondemeDls de la philosophie et éfi h poésie à la fois. C'eaiau sentimenl de la réalité, c'est à l'expérience vivante ^ que Telesio les avait rappelés. L'esprit dont Telesio avait pénétré ses nombreux amis» se man i festa nettemen t ;)u&Vll' siècle comoie au XVIV Au XV1% il sufiisait de rappro^ cher l'académie de Cosenze de celles qui t'entouraient, du lourter de Nardo, des Tramfannés de Lecce, des Heureux d'Aquîta, des Navigateurs de Rossano, des Accordés de Salerne. Quelle dilerenee, quel contraste! La comparaison tournait tout entière à l'honneur de Cosenze. Au XV11<3 siècle, il fallait comparer cette dernière académie à elle-même ; car elle ne se ressemblait plus guère. L'esprit d'investigation libérale s'était presque éteint avec la génération formée par Telesio, et l'ac^idémie avait cessé d'être une école de philosophie. La compagnie de Jésus avait pris^de l'ascendant p«ar son savoir souple et varié; elle s'était emparée de cet établissement et lui avait imprimé une tendance purement théologique. Bientôt elle n*edt plus d'autres rivaux que les dominic<)ins et les minimes. Chaque fois, néanmoins, qu'il s'accomplissait encore à Cosenze un acte de courage intellectuel , on pouvait le faire remonter aux semences jetées par Telesio. Dans le cours du XYll^ siècle, on vit plusœurs mouvements de ce genre. Le provincial des minimes, Y. Via, ne fut si violemment attaqué par les jé-

* « Realia tntia, non abstraeta, » voilà ce que Telesio demandai(f « iVafu- * rv ptaeitii et itnwi^ » voilà à quoi Gampanella en appelait

suites que parce qu'il était disciple de Campanella. Le défenseur de l'opiimisine» ^ Tantagonisie de Gahîn et de Jansénîus comme de Bayle, F. Ant. PirOi appartenait, par ses RéfieœUnu $wr rorigine des peustoni» à la secte des télésîens. Thomas €ornelio» l'élève de Toricelli et de CaYalieri, le dernier savant de Cosenze qui ait acquis une réputation européenne, ne fit pas seulement connaître aux Napolitains la gloire de Deacartes, mais il leur rappela les tentatives de Telesîo et de Bruno, de ces génies qui honorèrent, dit-il, le temps de nos pères. ^

1 Vay. DelV Origine del mole. On y lit entre autres cette phrase : « Les maux de cette vie ne détruisent pas plus la bonté que rnntté de Dieu ; ils serreot à « far ritplendere e rendere opératrice la vtrfù, che i VoUimo delU eotecreate, Vobhietto delta divina compiacenza, e cagione per eut H mali $te$$i non tono malt, ma béni » (p. S8). Je cite ces lignes comme un témoignage de ce bit intéressant, que roplimisme, tant de fois préconisé par Bruno, était une des doctrines ordinaires aux philosophes italiens.

* Voy. ses Jhrogymna9maiaphjfiiea{^r ex. t. H, p. M) Gomp P. I. p. 187.

ET PIECES JUSTIFICATIVEg. 349

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