IP
^•Nmjkigimitmn^miminodelaffUait (p. 89S. 648). Archimède, conli- BBâfli 666 caieoli, pendant que Tennemi envahit sa demeure, voilà nn exemple de rbéroisme intellectuel (U, p. 404).
m JORDANO BRUNO.
tristesse, d'une touchante mélancolie. Toutefois, leurs Irémissements élégiaques font place, çà et là, à des sentiments d'une souplesse gracieuse,^ à des larmes amè* res, à des inspirations tendres dont la suavité captiverait agréablement, si l'esprit ne venait en altéra le simple et naïf langage, par des traits de savoir, par des ornements de rhétorique, par des subtilités métaphysiques, et par d'autres raffinements, tels qu'on en prodiguadt dans l'école de Pétrarque.
Un millier dé vers italiens, accompagnés d'une oeotaine de pages en prose, le tout disposé en sonnets et en dialogues; voilà le livre qui est destiné à exposer cette notion idéale de l'amour, et de l'amour passionné de la sagesse. Selon son habitude, Bruno combine fréquemment l'exposition inspirée de ses pensées, avec les souvenirs de sa vie et avec ses sentiments intimes. Il emploie plus soavent encore des paraboles , des préceptes, des oracles tirés des Saintes-Ecritures, et interprétés avec une dextérité toute rabbinique, de manière à confirmer certaines de ses théories, fort étrangères à la doctrine révélée. David et Salomon, l'un dans les Psaumes, l'autre dans le Cantique des cantiques^* sont
f « TranquUlo è Vardor, dolce l'impaecio » (p. 332).
* a Aveva pensato prima di donar a questo libro un titolû iimitê a quôllo éi Saïomone. — Ma per più ragioni mi sono asienuto al fine, de le quaH m voglio riferir due tôle, L'una per il titnor eh* ho coneepuio dai rigoraeo mt perciliù di certi Farisei, che cosi mi stimarebbono profana per utvrpar M niio naturale e fisico discorso titoH saeri e sopranaturali, — ... Valteraper ta grande dissimilitudine che sivede fra ilvoUo di queeîa opra e fyeUa, quantunqiie medesimo misterio e sustanza d'anima fia compreso sotto Vombra de Vutia e Valtra » (p. 'SOI). On doit ajouter que, comme poème erotique, les Eroici furori niériteut, autant que le Cantique des cantiques, Vradulgente appréciation de Bossuet (Voy. H. Timot, BsqiHsêe sur la poésie erotique, p. y. «lO.
amsi mb à contribution. Bruno confesse qu'il s'est "appliqué à ioiiter ce dernier ouvrage, et à peindre de même, par le récit des^aventures d'une passion ordinaire et réelle, l'origine, le progrès et les fruits du pur amour de rinfini. Le mysticisme de la Kabbale lui convient presque aussi bien que celui de Plotin, soit pour mettre en œuvre une moisson prodigieuse de connaissances mythologiques ou historiques, soit pour en extraire des leçons de morale, ou du moins ce qu'on appelle dans un apologue, la moralité. Le secours du mysticisme lui est d'autant plus nécessaire, qu'il est sans cesse occupé à expliquer allégoriquement des textes, des devises, des fables, des inscriptions symboliques, des jeux de mots, pour lesquels il y avait lieu d'adresser au lecteur la prière de Dante ' : <r 0 vous qui avez l'entendement sain, soyez attentifs à la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges.^
Pour donner des Eroici furori une idée exacte et quelque peu complète, il faudrait les mettre sous les yeux mêmes de notre lecteur, et lui montrer comment dans ce livre la prose succède et s'accommode aux poèmes, et comment le sens caché des canzones est. éclairci par le commentaire eh prose. Ce commentaire, grâce à la vivacité du dialogue, offre l'avantage de rompre la monotonie des allusions et des allégories erotiques. Il nous
> U est difficile qa*iine allégorie se préserve des eoncetti. Dans le siècle de Brano, on les croyait une beauté de style , et même de pensée. On n*en était plus à se jostifiejr, en disant que Pétrarque lui-même avait joué sur d^autres «ou encore que Laure et laurier. — Les eoncetti font partie, dans le cornmenUdre de Bruno, de ce qu*il appelle carmi, tnotti, glose. * O voi ch* avete gl' intelletti sani,
Mirale la dottrina che a'asconde Sotto'l velame dei ver«i strani (In/èrn,^ c. ix, terz. SI.)*
126 JORDANO BKimO.
iadt connattre d'ailleurs les dootrineft de Brmor nr h nature de Tàme, sur le jeu et la portée de nw ftbcultéi, sur la double éducation du oœor et de VesipnU sur le rAle de la raison, « au milieu de la guerre civile de nos ^désirs, tant inférieurs que supériettra. » U foidrait aussi signaler plusieurs digressions caMctéf4sti<|tili8 sur le rapport des règles, en poésie, avec les dons natfnrds d'une imagination créatrice ; sur celui du dénr iivéc la connaissance ; sur la différence qoi sépare la i^éfilable science, d'un savoir scobstique et d'une érudilkM pié^ dantesque; enfin, sur une des théories fiiv^MPiles de l'auteur, qu'il appelle la « cetecidaiee des eoMMlrti^^
^ Yoy. par ex. le Dialogue S, Part. U, entre le Coeur et lea TeDx^ii|i| Jes nombreux motti latins, appropriés à des sonnets, et déveldppés , coiiBaie les sonnets, par des annotations étendues, p. 95S-4iO. 099^% a«x aMw dtgw sions, Toyez P. I, Dial. 1. comm. ; p. 3i5, sq; 388; iOi.
Nous croyons obliger ceux qm sintéressent à la littérature pMaaoplikitte des Italiens, en traduisant ici le jugement porté pfMr ^n crit^i^ Ifè^ympètent : « H n*y a , dans aucune production de oè philosophe « autant de style et d^art, que dans les diaJotpies êegU troM 'fitrtft. .)Si In -Saatti du Jugement, si le bon goût et la lime Tavaient assisté davantage, oe livre devrait être cité comme un ides plus admirables mélanges de poésie et de pbfloeophie. Non-^eutement il contient upe abo^dapo^ <|e %4pnil ijnfqBftpra et de pensées ingénieuses; mais U est dans son ensemble d*une grande origH nalité. Quel feu soutenu, quel enthousiaaaie généreux t U a*aglt 4é déttffé la puissance qu*a Phomme de s*élever des choses terrestres à la oonteoipliition de; choses dlTines. Cette puissance d*afibction ravit Time, llnlUe anx vérités transcendantes, et rattache à Dieu et anx ètm oé)estes ^>9n^ pHSiOfi si pi*fonde, qu*on peut i*appeler une ftireur hérokpie. Le commun des bonunes ignore les transports de la méditation ; mais chacun oonaait pi» «i aMins les extases de Tamour ordinaire. C*est pourquoi Bruno représente, aoua limage de ces extases, les conditions et les dqpnés, dans lesquels le pliis noble des amours aspire à contempler la vérité, la bonté, la bieautà étemcHt. Il peint les barrières qui arrêtent, les chutes qui reUrdent, enfin le ooniUdes instincts inférieurs avec ce penchant sublime.
m Dans les dialogues de la I» Partie, le poète Tansillo (Noiain, et par conséquent compatriote de Bruno) est censé commenter qnelqueSHUis de ses propres sonnets, ensuite un grand nombre de poèmes qui sont de Brano. Cenxd ont une forme neuve, ipaij» peu agréable. Les conceptions qa*ib déveioppcBt sont souvent piquantes, pittoresques et très-variées; mais d^ine expression
Quel cas fant-il foire de la doctrine morale qai consti* tne le fond et l'objet de ce livre? Elle n'est pas faite pour la phoralité des hommes, pour une société régulièrement organisée, où les belles et sévères proportions de la justice distributive doivent décider de tous les rapports, et où l'amour chrétien, la charité, règle bien mieux les mouvements aflectife des âmes. Elle s'adresse plutôt au côté par lequel l'esprit spéculatif regarde Dieu, et s'efforce d'atteindre à tout ce qui est divin. Ce luxe sublime du dévoâment idéal appartient surtout aux situations extraordinaires, dans lesquelles certains individus peuvent se trouver, et devaient ^ trouver en grand nombre à l'époque de Bruno. Quant à ce dernier en particulier, elle est une révélation originale, une histoire intime de son âme , plus qu'une production de système, ou un habite exercice de l'école de iFlorence. Aux yeux de Bruno, le tableau que les Eroici furari nous présentent, n'est ni chimère, ni roman. Ce qu'il préconise, il le pratique; l'inOni, tel qu'il le conçoit, l'exalte et l'enivré, à tel point qu'il n'hésite pas à lui sacrifier ses
niallieareii8e,saiks oorrection^sans barmonie. Tansillo et Cicada, pnis Cesarino et MaricondOf sont ensuite introduits dans une galerie^ où se trouTent des casques et des boucliers, avec des emblèmes peints et des devises sculptées, et «ne quantité de tablettes qui eipliqneni,eii vers ces peintures et ces scnlptmea; toute cette ficticm est pleine de cbarme. Car. quoiqu*au temps de Brano l^an des emblèmes fût très^répandu et très-fécond en traités de ce l^aaxe, les dialogues offrent une extrême multiplicllé de ligures etd'épigrapbea. PInsfeurs d'entre elles sont entièrement neuves , et sont d'excellents symboles de la métaphysique de Fauteur.
9 Deiis le 3« dialogue de la 1I« partie, on agite la querelle de la prééminence entre la vertu oognitive et la vertu appétitive, sous la forme d^une discussion, d^un échange de propositions et de répliques entre les yeux et le cœur; invention délicate, mais que la négligenoe de diction, habituelle à Bruno, refroidît et appesantit. On doit potier le même Jugement sur la fiction qui vient ensuite, et qui représente neuf aveugles, comme autant d'obstacles k la connaissance de l*absolu. En dernier lieu, on voit sur la scène deux femmes qui s>n-
jours. 1 U rougirait de tenir le moindre confite d*aiie eidstence bornée et comprimée » et de ne pas moorir aviec joie pour la divinité, qu'il croit ainsi servir autant qu'il la chérit.
' Les^ Transports du héros s'offirent donc sous un double aspect : ils forment une des dernières études du genre pétrarquiste, et ils expliquent la vie et la mort d'un métaphysicien, déterminé à vivre et à mourir d'une manière conforme à ses croyances et à ses espérances.
F. De la Causa, Prindpio et Vno.*
Ce livre et le suivant (c'est-à-dire De tlnfmto, Vmverso e Mondi), tous deux dédiés à Michel de Castelnau, étaient considérés par Bruno comme les deux colonnes de son système, i fondamenli de Vintiero edifizio de la nostra filosofia.^ Le premier est, en effet, destiné à exposer l'unité de l'infini, le second sa multiplicité.
tretienoent de neuf autres aveugles, c^ett-àilire de ceux qui penonuilieiit b transmuialioD de toutes choses, leur marche ascendante et descendante, et leur passage à travers d^innombrables états intermédiaires, depuis le poiat le plus élevé de la perfection jusqu'au plus bas degré. Là , c*est la vieille fable de Circé qui a fourni les éléments de Tallégorie. j» (T. Mambahi, ^rvfazUme al Bruno di Schelling, p. 9-U.)
^ a Pela coûta, principio e(iino. — A Tillustr. Sigâ. di Haovlaslero* M pages in-80 (p. M<>-29a ; éd. Wagner)
s T. II, p. 14. — Bruno les appelle» I, p. S85, les bases di fiietCa im^onmtiêtima scienza, s di çueêto fimdamenio- aoUdUuimo de U vmritadi a jscntf di natura. (Voyez le résumé qu'il donne lui-même de roavrage de la Comis, II, p. 9i).
Les dialogues qui constituent l'ouvrage De la Causa sont au nombre de cinq. Le premier, dont les interlocuteurs ne sont pas. ceux des quatre dialogues suivants/ a pour but de mettre la doctrine nolaine sur Tinfini en rapport avec la théorie copemicienne.
I Si la terre n'est pas immobile au. centre du monde, dit Bruno, alors l'univers n'a ni centre, ni bornes; alors l'infini se trouve déjà réalisé dans la création visible,* dans l'immensité des espaces célestes; alors, enfin, l'ensemble indéterminé des êtres forme une unité illimitée, produite et soutenue par Tonité primitive, par la cause des causes. »
Cependant Fauteur ne veut pas seulement défendre les pensées de Copernic, il veut en même temps justifier un de ses propres écrits , la Cena de le Ceneri, et en particulier les passages de cet écrit où il s'attaque à ses adversaires d'Oxford.
c Ma vivacité, dit^il, n'est-elle pas excusable? Ne suis-je pas le gardien jaloux d'un trésor inépuisable de vérités spéculatives?»
Dès le début du second dialogue, Bruno nous transporte au milieu des problèmes les plus ardus de la mé-
^ Les interlocateurs da premier dialogue se nomment : Elitropio, Fiioteo, Annesso; ceax des dialogues suivants : Dic^n Arelio, Téofilo, Gervasio, Poliinnio. — Pbilothée et Théophile sont le môme personnage , c'est-à-dire Bruno; oette personne, dit Tauteur, qui est un fidèle rapporteur de la philosophie nolaine, /ld«l retorortf dalto notofia lUosofia (l, p. i92). On se souvient qu*Au6. NiFO., Tami de Léon X (Voy. P. I, p. 370), prenait volontiers le surnom de Ftiofeo, et que le mystique H. Mobvs a introduit dans ses Dialo(/i divini (c*est-a-dire consacrés à rexpositioniles attributs de Dieu) un interlocuteur qui s'appelle Philotheus. Dans un dialogue intitulé Astronotnia phytiea, J.-B. Du Hambl, Pami de Huet, met dans la bouche d*un Théophile des doctrines entièrement opposées à celles de Bruno, et lui fait soutenir, comme Galilée à Simplidut , Tancienne physique et la cosmologie de l'Ecole. Du Hamel aurait-il voulu, par le choix de ce nom, faire allusion aux dialogues de Bruno?
taphysique, et nous propose d'approfondir la cause et le principe de l'univers. Il s'attache à montrer que les traces, les manifestations d'un espritinfini sont innombrables; que l'esprit, se trouvant en toutes choses, est la base et l'origine de tout. Il essaie d'expliquer le passage de l'esprit pur à la matière, à l'aide d'un être intermédiaire, c'est-à-dire de l'âme du monde ou de Tintelligence de l'uni vere. Cette âme universelle n'est pas un individu, un être déterminé; elle est semblable à une voix qui remplit, sans s'y perdre, la sphère où elle retentit. Cette âme est la source de la vie générale du monde, laquelle se manifeste à divers degrés, tantôt à l'état de substance, tantôt en activité; tantôt comme vie seulement , tantôt comme âme et comme esprit. Celle âme donne à tout l'existence et le mouvement; de sorte que la Nature peut s'appeler la fille unique de DieUy l'u^iiGEiMTA , * quoiqu'elle n'en soit qu'une ombre ei qu'une image. C'est Dieu que Bruno nous invite à contempler dans le monde infini.
« La foi religieuse, dil-il, montre Dieu hors de ce inonde; c'est là sa mission. La philosophie doit le montrer dans les formes et les existences de Tunivers, où il se réfléchit avec toutes ses perfections. Que Von commence par reconnaître dans la création l'agent, universel, avant de s'élancer sur les hauteurs où la théologie fait résider l'archétype des êtres. »^
Pour découvrir cet agent universel,' la philosophie
1 p. 261. ^Comparez p. Sil, Si2, 846, 253, 5i, 56.
* P. 275, 28 i.— Dans le système de Bruno, celte distinction de la théologie et de la philosophie iiaturelte est essentielle ; elle répond ù peu près à celle que Christian Wolff introduisit dans les écoles allemandes, celle de GoUetgelahrtheit cl Weltweisheti.
• Elficiente uni wr<a/e. — T. H, p. 13, Il est appelle TOrrimo efficienU.
TRAVAUX. m
procède par induction; elle observe et explique les effets qu'elle considère comme autant de simulacres et d énigmes. Lorsqu'elle regarde les mondes qiii, étant composés et dissolubles, n'ont pu se donnef l'existence, elle ne peuts'empêcher d'admettre une cause simple et indécomposable, un principe un et inflni. Ce ne sont pas toutefois les yeux du corps, c'est l'œil de la raison qui aperçoit la présence de cette cause, de ce principe dont la réalité brille pour la raison d'une évidence irrésistible.
Ainsi, Bruno impose une double condition à la marche de ses pensées. D'abord elles ne s'occuperont pas du principe de l'univers, pris en lui-même et dans son essence inaccessible et insondable, qui est réservée à la foi et à la théologie. Au contraire, elles ne s'exerceront que sur les vestiges de la cause suprême, tels que la nature les possède encore et les révélera probablement toujours. Ensuite elles se soumettront à l'autorité de la raison plutôt qu'au témoignage des sens, les sens étant incapables de donner l'idée de l'infini.
Or , voici la suite des développements auxquels les notions de cause et de principe, combinées avec les notions d'unité, d'infini et d'univers, conduisent le métaphysicien de Nola.
« Tout ce qui n'est pas premier principe, loul ce qui n'a pas en soi sa cause dernière, dérive d'un principe et suppose une cause. On ne peut saisir la cause d'un effet clairement perçu, ni remonter au principe d'une conséquence incontestable, si l'on n'a pa^ nettement constaté les traces mêmes de ce principe, de cette cause. Mais est-il possible de démêler ces traces, tant qu'on n*a pas iixé, à l'aide de la raison, le sens des mots de cause et de principe ?
iSS JORDAMO BRUNO.
• Ces mots sont-ils synonymes? et s*i1s ne le sont pas, quelle est leur différence ?SufiBc*il de dire que principe est un terme plus général que cause?
9 Le principe est le fond intrinsèque, la raison interne d*une chose, l'unique source de son existence possible.^ La cause est le fondement extérieur, la source de Texistence actuelle et présente d'un objet. Le principe reste lié, inhérent à Teffet et conserve Tessence de l'objet: la matière et la forme, par exemple, sont unies ensemble, de manière à se soutenir mu* tuellement. La cause, ^ au contraire, est extérieure à l'effet et détermine la' réalité externe de l'objet; elle est à l'objet ce que l'instrument est à l'ouvrage, ou le moyen au but.
» On distingue communément les causes en efficientes^ en formelles, en fiiudes. Quel sens faut-il attacher à ces expressions?
» Lorsqu'on parle de la cause efficiente de l'univers, il faut entendre manifestement Tétre agissant, l'être partout et effectivement agissant, et par conséquent cette sorte d'intelligence universelle^ qui paraît la principale faculté de l'âme du monde, et comme la forme générale de l'univers. C'est cette force inconcevable qui remplit et éclaire tout, qui dirige la nature dans la production de tous ses ouvrages, et qui est à cette production ce que le don de penser est à la génération des idées humaines. C'est là ce que Pythagore appelait le moteur, l'excitateur du monde; Platon, l'architecte de l'univers; les mages, la semence des semences, celle qui imprègne et féconde par ses formes la matière, quelle qu'elle soit. Orphée nommait cette môme cause l'œil du monde, parr^
1 « pRiifCiFio i quello ehe intrinsieammte eoneorrt a la eoaitvxione de 2a co«a, e rimane ne V effètto, corne dicono la materia e forma. Causa ehiam quella che coneùrre a la produzione de le eose esteriormentey ehaV enen fuor de la eompoiizione, corne i l' efficiente ed il fine, » p. 835. Le point, p. ex., est pnnci|)e de la ligne, et non point cause; rinslanl est priacipe du mouvement, les pi*éinisses sont principe de rargumentation.
« « L'intelUtto universale. — .„JIIotore ed esagitatorde rumverio.--Fabtro del mondo. — ... Fecondistimo di semi, o pur seminatore,,, — Occhio del mondo... — Diêtintore. — Padre o progenitore..,,» ^^p. 835, 36.
qu'elle pénètre toutes choses, et que ses harmonies, ses belles et savantes proportions se retrouvent de toutes parts. Empédocle lui donnait le titre de discerneur, parce qu'elle ne se lasse pas de distinguer, de développer ce qui est confus et enveloppé dans le sein de la matière et de la mort. Pour Plotin elle était un père, un générateur, puisqu'elle distribue les germes et dispense les formes, dont le champ de la nature est rempli et animé. Quant à nous, appelons-la un artiste intérieur, c'est-à-dire qui forme la matière du dedans,^ qui fait sortir de la racine ou de la graine les tiges et les pousses, des pousses les rameaux, des rameaux les branches, des branches les bourgeons ; qui dispose et achève intérieurement le tendre tissu des feuilles, des fleurs, des fruits; qui intérieurement raf^lle la sève des fruits, des fleurs et des feuilles vers les rameaux, vers la tige, et de la tige vers la racine. Ce que cet ouvrier opère dans la plante, il l'effectue dans l'anima^ il le produit en toutes choses. Mais si nos imitations sans vie, pratiquées sur la surface de la matière, exigent de l'intelligence et de resprit,^ les œuvres vivantes de la nature en exigent à plus forte raison.
» Quant à l'intelligence, on peut en distinguer trois espèces : celle de. Dieu qui est tout,^ celle du monde qui fait tout, celle des existences particulières qui se font tout. Deux extrémités, et entre elles le milieu, c'est-à-dire la cause vraiment eflective, tant externe qu'interne, des choses purement naturelles r cause externe, parce qu'elle ne peut s'envisager comme une partie, comme un élément des objets composés, parce qu'elle doit se considérer comme extérieure à ces objets ; cause interne, parce qu'elle n'agit ni sur la matière, ni hors de la matière, mais entièrement du sein et du fond de la matière, du dedans...
* «ÂmnncB irtibnc ^ uiTELLSTro abteficb — ehe forma la matetia « ia figura da dentbo. »
' « DUeorso ed intelletto. » .
* ff /I divino ch* à tutto; queito mundano, chefa tulto; tjH al tri partirohri, éhêHfanno fiUfo.»
En Yoîlà assez pour éclaircir les mystères de la cause efficiente; passons à la cause formelle.
» Celle-ci est lîée étroitement à la cause efficiente, et ne saurait être séparée de la cause finale ou idéale. Chaque acte raisonnable suppose en effet une vue^ un dessein. Ce dessein n*est autre chose que la forme de l'acte à accomplir. D*oii il suit que rintelligence capable de tout produire, et de réaliser, par un arl merveilleux, les puissances de la matière, porte en elle, en venu d'une certaine raison formelle, toutes choses. Aussi convient-il d'admettre une double forme : celle qui est cause, sans être effective; et celle qui donne réellement nais* sance ù un objet matériel. Le but de- fa cause efficiente, c'est-à-dire la cause finale en général, c*est la perfection de l'univers, laquelle consiste en ce que toutes les Jbrmes, dans les diverses régions de la matière^ parviennent à une existence réelle. La raison se complaît tellement dans ce but, qu'elle ne s'épuise jamais à tirer de la matière des formes nouvelles. La cause efficiente est présente dans l'univers en général, dans chaque être particulier, et dans cTiacune de ses parties; de même la forme et le but ne manquent à aucun être. Puisque c'est rintclligence, faculté propre à l'âme du monde, qui crée les choses naturelles, il est impossible que la forme soit absolument distincte de la cause efficiente : elles doivent se confondre dans le principe intérieur des choses.
» De là celle objection, ou plutôt ce doute: l'âme du monJe peut-elleétreàla fois raisonexiérieureelraison intérieure, principe et cause tout ensemble? Une comparaison fera comprendre ce que cette idée offre en apparence de contradictoire. L'âme est dans le corps comme le nocher dans le bateau. Le nocher fait et suit les mômes mouvements que le bateau, il fait donc partie de toute la masse qui est en mouvement. Toutefois, parce qu'il est en état de changer ce mouvement, il nous apparaît comme un être à part et qui agit par lui-même. Il en est ainsi de l'âme du monde. ^ En tant qu'elle pénètre et vivifie
» Ailleurs (ï, p. 838), Bruno compare l'àme du monde 9 Tànie qui babil* le corps humain.
Tunivers, en tant qu'elle constUue une vie unique^ une seule forme universelle, elle parait une partie, la partie intérieure et formelle de Tunivers. Mais en tant qu'elle détermine toutes les autres formes, et les organise, elles et leurs, relations changeantes, elle doit être mise au rang de equse.
.» Si tout est animé, si l'âme de chaque objet en est la forme, on n'a qu'à se représenter le tout suivant l'analopfîe des parties, et ridentité des causes effective, formelle et finale ne présentera plus de difficultés. 11 nous répugne de voir dans l'univers un être vivant; et cependant nous ne pouvons concevoir aucune forme qui ne fût pas l'effet, l'expression directe ou indirecte' d'une âme, pas plus que nous ne pouvons concevoir quelque chose qui n'eût absolument aucune forme. L'esprit est seul en état de former. 11 serait absurde, sans doute, de donner pour formes vivantes les produits de nos arts, effets médiats de Tesprit. Ma table, en tant que table, n*est pas animée; mais comme elle tire sa matière de la nature, elle se compose par conséquent de parties vivantes. Il n'y a nulle chose, si petite, si vile qu'elle soit, qui ne contienne de l'esprit. Cette substance spirituelle, pour devenir plante ou animal, n'a besoin que d'un rapport convenable. Mais de ce que tout dans la nature consiste en matière et en forme, de ce que rien n'est inanimé, il ne suit pa<; que tout ce qui existe soit un ^ôtre vivant, un animal. Tout ce qui a une âme est un être animé, mais tous les êtres ne jouissent pas de la vie et du développement de l'âme. La. vie pénètre et anime tout, elle donne le mouvement à la matière, elle se la soumet. La substance spirituelle ne saurait s'asservir à la substance matérielle, mais elle doit l'asservir. Que si l'esprit, l'âme, la vie se retrouvent en tout, et remplissent tout en mesuVes différentes, à divers degrés, l'esprit doit être la forme véritable de toutes choses et leur véritable force. Les formes extérieures sont seules sujettes à changement, à destruction; car ces formes ne sont pas les choses mêmes, elles en font partie seulement:' ce sont, non des substances, mais des accidents, des circonstances, des contingents. »
Tel est le sommaire du second dialogue : différence et identité de la cause et du principe, identité de la cause efficiente, de la cause formeHe et de la cause finale. Le troisième dialogue a pour objet le principe matériel, envisagé d'abord en général, ensuite particulièrement comme puissance. Il se distingue du quatrième dialogue, en ce que celui-ci considère le principe matériel conune sujet.
« Démocrite et les épicuriens, reprend Théophile, prétendent que tout ce qui n'est pas corps n'existe point. Us r^ardent la matière comme l'-unique raison des choses et disent qu'elle est la nature divine, même, queUa essere la natura divina^ L'école cyrénaîque, les cyniques et les stoïciens prennent aussi les formes pour des dispositions accidentelles de la matière. Nous-même nous avons longtemps partagé cette dernière opinion, les raisons sur lesquelles elle s'appuie nous ayant paru plus conformes à la nature que les idées d'Aristotc. Mais un examen plus mûr nous a forcé d*admettre deux espèces de substances, la forme et la matière. S'il faut reconnaître une force souveraine, source de toutes les énergies, il faut croire aussi à un sujet correspondant, à quelque chose qui soit susceptible de souffrir, autant que la force est capable d'agir.'- La puissance de l'un consiste à déterminer, celle de l'autre à se laisser déterminer.
» Quand on veut discerner la matière et la forme, pour les examiner à part, on a eoutume de comparer la nature aux ouvrages de l'art: ainsi procèdent les pythagoriciens, les platoniciens, et les péripatéticiens eux-mêmes. Le menuisier, disent-ils, travaille sur du bois, le maréchal sur du fer, le tailleur sur du drap. Chacun produit, par son talent, avec
* « ÂUo iustanxialiaimo nel qualê é la potmxa cUHva di tutto, ed aneora una potensa $d un goggetto, nel quale non sia minor potensa éi îutto : in guello épotestà di fare^ in queito é potutà di eifer fatto^ » p. 25 t.
ces diverses sortes de malière, une variété infinie d*objets dont la forme, l'espèce, les caractères et F usage ne dérivent pas uniquement de la nature et des propriétés de la matière donnée, mais ne sauraient exister non plus par Tart seul et pour eux-mêmes. N'en est-il pas de môme de la nature? A cette différence près, que l'art reçoit de la nature une matière déjà formée, quoique diverse, et dont il ne fait que modifier la surface. La nature agit en quelque sorte du centre de son objet, qui est une matière informe. Cet objet est simple et unique, et la nature lui donne seulement par la forme toutes ses diversités, tous ses^caractères déterminés.
» Mais est-il permis d'admettre une matière informe de ce genre,. quatid on ne la voit nulle part et quand on n'a aucun moyen de se convaincre de son existence réelle? Uemandons plutôt s'il nous est impossible de percevoir les couleurs, parce que nous ne pouvons y employer l'oreille? £n d'autres termes, quand on veut saisir le sujet de la nature, qui diffère tant du sujet de l'art, il faut un autre sens que l'œil extérieur et sensible, il faut l'œil de la raison auquel, à la longue, rien ne peut échapper.
» Le rapport qui existe entre la forme de Tart et sa matière ressemble à la relation qui unit la forme de la nature à sa matière. L'art accomplit une multitude de transformations sur une seule et même matière. D'un tronc d*arbre, il tire des meubles précieux, l'ornement d'un palais magnifique. La nature nous montre des métamorphoses analogues. Ge qui est semence d'abord, devient herbe, puis épi, ensuite pain, chyle, sang, semence, embryon, homme, cadavre; puis de nouveau terre, pierre, ou quelque autre corps, et ainsi de suite.i Nous rencontrons donc ici quelque chose qui se change en tous ces ob-^ jets et qui demeure cependant toujours IC' même. Ge quelque chose ne peut être ni corps, ni propriété de corps, les corps et leurs propriétés étant des choses variables et périssables; ce
« Cfr. D$ Vmbris idear,, p. 305.
quelque chose ne saurait se concevoir ni se montrer sous une apparence sensible? ^
• Toutes les formes naturelles sortant de la matière et y retournant, il semble que rien ne soit constant, ni digne du titre de principe, si ce n'est la matière. Aussi beaucoup de philosophes sont-ils arrivés à penser que les formes naturelles ne sont que des accidents, des arrangements fortuits de la matière ; que la matière seule est réelle, parfaite et douée d'acïivité, à l'exclusion des objets dont le développement prouve qu'elles ne sont ni substance, ni nature, mais seulement des choses qui appartiennent à la substance et ù la nature. 2 Cetle doctrine, qui considère la matière comme un principe nécessaire et éternel, a été professée entre autres par le Maure Avicebron, qui appelait la matière une divinité partout présente. On doit tomber dans une pareille erreur, lorsqu'on admet uniquement une forme accidentelle, et non une forme nécessaire, éternelle et première, sonrce de toutes les formes, vie et âme du monde.
» Mais quelle liaison y a-t-il entre cette forme première et universelle, et cette matière également première, également universelle? Une liaison très-intime,-^ une liaison telle, que ces deux choses, quoique diverses, ne constituent qu'une seule substance. En effet, le principe appelé matière peut se considérer de deux (i)çons, comme puissance et comme sujet. £n tant que puissance, ce principe embrasse jusqu'à un certain point tous les êtres. C/est pourquoi plusieurs écoles ont vu dans la matière quelque chose d'intelligible et de surnaturel. Pour nous, nous avons de la matière, en tant que puissance, une no tion encore plus élevée et plus étendue.^ On distingue ordinai-
1 c( Non si dimoâtra corporaîmente , » p. SSI.
* « Eue non sono iustansoy ne na$urçk, ma cofe de la tmtansa « de 2a Hatura , » p. 257.
' « La grande «fifoiw, n p. 257.
^ Bruno ne craint nulle part d'être accusé de matérialisme, puce qu'il preod lo mot de matière dans une acception en quelque sorte immatérielle. Il ue croit pas pouvoir encourir le sorti de ceux qui «per aver troppo alsata la rogiom de la matériau son stati scandalosi ad alcuni teologi,!» p. ifti. (Voy. P- !• p. 247.)
rement la puissance, c'est-à-dire l'ensemble des facultés et des propriétés, en active et en passive. Laissons de côté, quant à présent, le ipode actif, et faisons remarquer que le mode passif doit, à vrai dire, se prendre purement et absolument. Or, il est impossible d'accorder l'existence à une chose qui manquerait de la faculté d'exister. Ceci se rapporte si directement au mode actif, qu'il s'ensuit aussitôt que l'un ne saurait être sans l'autre, mais que l'un suppose et entraine l'autre. Si de tout. temps il a existé une puissance active et créatrice, il a dû aussi exister toujours une disposition à être produit et créé. La notion de matière, en tant que passive, se concilie donc sans difficulté avec ridée de principe souverain et surnaturel. S'il y avait une possibilité pareille sans existence réelle, les choses se produiraient elles-mômes et existeraient avant d*être. Le principe premier et absolu comprend en lui-même toute existence, il peut tout être, et il est tout. S'il ne pouvait être tout, il ne serait pas tout. La force active, la possibilité, la réalité, tout en lui est un çt indivisible. Il n'en est pas ainsi sans doute des autres existences qui peuvent être et n'être pas, qui peuvent être déterrainéesde telle façon ou de telle autre. Tout homme est dans * chaque moment cequ'il peutêtredansce moment-là, mais il n'est pas tout ce qu'il peut être en général et selon sa substance. L'être qui est tout ce qu'il peut être ne constitue qu'un ensemble unique, embrassant tout le reste de son existence dans son existence actuelle et présente. Les autres choses ne sont que ce qu'elles sont, et peuvent être à chaque moment, individuellement, séparément, dans un ordrodonné de succession. Ainsi chaque faculté est un acte qui, enveloppé et indîvisdans le principe, n'est que l'acte simple du principe même, quoiqu'il paraisse développé dans les objets, épars et multiple. L'univers, la nature est également tout ce qu'elle peut être en effet et à la fois, parce qu'elle embrasse toute matière, en même temps que la forme éternelle et invariable de toutes les formes changeantes. Mais, dans ses développements successifs, dans ses différentes parues, dans ses accidents et ses circonstances, dans ses situations particulières et ses moments divers, en un mot, dans son
< extériorité » , la nature n'est pluscequ'elleest et peut être; elle n*est plus qu'une ombre, une image du premier principe, dans lequel la force active et la puissance, la possibilité et la réalité ne font qu'un. Mais si aucune portion de l'univers explicite n'est tout ce qu'elle peut être, comment l'ensemble que ces portions constituent, peut-il exprimer la perfection d'une iiature qui est tout ce qu'elle peut être, et qui ne peut jamais être ce qu'elle n'est pas?
» Notre raison est incapable de comprendre cette faculté absolument active et en même temps absolument passive; elle ne conçoit ni comment quelque choàe peut être tout, ni comment il est tout. Toute notre connaissance ne repose que sur des analogies et des rapports, et ne peut aucunement s'appliquer à ce qui est incomparable! incommensurable, immense et unique. Nous n'avons point d'œil pour une si haute lumière» pour un abîme si profond.^ Et les saintes Ecritures, réunissant les deux extrêmes, disent avec une expression sublime : c Te» nebrœnon obscurabuntur à ie. Nox iicuî die$ illuminabitur. Sieut lenebrœ ejus^ ita et lumen gus. »
> En considérant la matière comme puissance, on peut donc, sans empiéter sur les droits de la divinité,^ lui assigner un rang plus élevé que celui qu'elle occupe chez Platon, dans sa PoUttque et son Timée, il faut cependant se garder de confondre, dans la matière du second ordre, celle qui. constitue le sujet des choses naturelles ei variables avec la matière commune au monde sensible et au monde intelligible. Alors tombera toute objection, alors on reconnaîtra que le principe suprême n'est ni plus formel ni plus matériel, et qu'au point de vue de la substance tout est un. »3
1 .«/Von i dunquô oeehio, eh' approuimar H potia, o eh*àbbia aecetto^ tanto altissitna lucê e si profondissimo afrtiio, » p. S63. Gfr. De ITmfrrti idearum, p. 300, sqq.
• « Je définis l*idée de Dieu, dit Bruno, autrement que le vulgaire, mais nu conception n*est pas pour cela opposée à celle du vulgaire; elle est seulement plus claire, plus développée, » p. 264, 65. (Voy. P. I. p. 845, sqq.)
* ff II tutto ueondo la iuttanxa è tmo, corne fané inieêe Pormentfei» p. M4.
TRAVAUX. Ut
>^ <^^. 't du lecteur le loisir de se rqx)-
<>^ . ^% "^ les abstractions du troisième
^^. ^^V^V- ^ue débute par une altercsb-
^^ ^^:> % ^^ Mraanistes sur les perfec-
,^. ^^ %^ ^ '> '^ '^ femme, et sur les
^<:> '^ . \ '^-'^ '^' ^ matière qui , étant
^ % '> ^ .riocuteurs sur le terrain
i> '- . ^â aie et presque acharnée . *
.eme dialogue roule encore sur la .uerée, non plus comme puissance^ mais ^jet.
< Pour ce qui cooeerne la substance, continue Théophile» on trouve que ni les péripatéliciens, ni les platoniciens n'ont établi de différence entre le corporel et l'incorporel. La forme seule comporte une distinction de ce genre. Les objets divers et individuels conduisent nécessairement à un principe d'existence, à un être simple et fondamental, dans lequel s*abîment toutes les diversités des formes particulières. De même que les objets sensibles supposent un sujet sensible, de même les objets intelligibles exigent un sujet intelligible. Mais les uns et les autres réclament nécessairement un fondement commun, une raison commune, puisqu'il ne saurait y avoir d'être qui ne procède et ne relève d'un autre être, hormis cet être unique dont l'existence est comprise et entièrement donnée dans son existence même.
» Si le corps, comme on l'accorde généralement, présuppose
1 p. i65>289. — « CA« eo9a i mattria?.., E donna {p. S6S) ... J?r o« vuîva fumquam dicit : iuffieit, t. e. materia recipiendh formiê nunquam ejrpletur» (p. »5). Voyez au reste P. I, p. 190.
une matière qui n'est pas corps, et que par conséquent celle-ci précède nalureHemenl Texistence proprement corporelle, on ne conçoit pas qu*il y ait une absolue incompatibilité entre la matière et les substances qu'on nommé immatérielles. 11 ne manque pas de péripaiéticions pour dire : Puisquon découvre dans les substances corporelles quelque chose de formel et de divin, il doit y avoir aussi quelque chose de matériel dans les choses divines, afin que l'ordre des choses inférieures et celui des choses supérieures se tiennent et se déterminenl l'un l'autre. Plotin aussi dit ^ que si le mond^ intelligible renferme une foule intiniment variée d'êtres et d'existences, il doit y avoir, à côté de ce qui constitue leurs propriétés, leurs différences, quelque chose que tous aient en commun; que ce point commun prend la place de la matière ; que les propriétés et les différences prennent la place de la forme; que là où il n'y a nulle diversité, il n'y a non plus ni ordre, ni grôce, ni beauté; qu'enfin diversité et ordre ne se conçoivent pas sans la notion préalable de matière.
• Cette matière, base commune des choses itialériellcs et immatérielles, est un être multiple et, multiforme en ce qu'elle renferme une multitude de formes; mais en elle-même elle constitue un être absolument simple et indivisible. Elle est tout ce qui peut être en eftet et à la fois, et puisqu'elle est tout, elle ne peut rien être en particulier.^ Sans doute, il est difficile de comprendre comment quelque chose peut posséder toutes les propriétés et n'avoir aucune propriété, peut être la réalité formelle de tout, sans avoir soi-même aucune forme. Mais ne voyonsnous pas de nos yeux la matière être tout et tout devenir, sans que nouspuissionslui donner le nom de telle composition particulière, de telle disposition donnée de |a forme? Est-elle air, feu, eau ou terre? Oui, si nous descendons aux derniers ordres de l'individuel et aux simples modifications de l'art. Mais, prise
> Ennead,, II, i.
* itConviene a qwU^ eh' i tutto, ch* escluda ogni es$ere particolare^» p. 27â.
dans son acception la plus lar^e« la matière affecte toutes les formes, sans ôtre représeniée par aucune forme, nullas habel dimensioneSy ui omnes habeat. Toutefois ce n'est pas du dehors, par une impulsion étrangère, qu'elle affecte cette infinité de formes; c*est de son propre fonds qu'elle les produit. Elle n'est pas ce prope nihil de certains philosophes qui se sont contredits eux-mêmes; elle n'est pns une puissance pure, vide, nue, sans effet, sans perfection. Si, pour el1c*même, elle n'a pas de forme, elle n'en est pas dénuée à la manièrede la glace qui est privée (le chaleur, ou du précipice qui est privé de lumière : elle res^ semble à la femme qui, en travail d'enîantement, pousse le fruit hors de son sein.
» On ne peut s'élever, par celte considération, à l'idée d"un être suprême,* idée qui se:trouve hors de la portée de notre intelligence; mais on peut arriver à comprendre de quelle ma* nière le monde peut tout, produit tout, est tout en tout, et comment l'inûnie variété des choses particulières ne constitue en elle et par elle qu'un seul et même être. Connaître cette unité^ c'est le but de toute philosophie, de toute connaissance de la nature.
» Il est vrai qu'Aristote et ses successeurs font naître la forme de la puissance interne de la matière, plutôt qu'ils ne la font engendrer d'une façon extérieure. Mais, au lieu de voir la faculté productrice dans la création interne des formes, ils ont prétendu l'apercevoir surtout dans leur développement. Cependant la manifestation sensible et déterminée d'une chose n'est paslaraisoncapiialedesa véritableexislence, elleeslunesimple suite de cette existence. La nature produit, non point par retranchement, par addition, par combinaison, mais uniquement par distinction et séparation, par analyse et développement.^ Tel est l'avis des sages de la Grèce et de l'Orient. Moïse luimême, en racontant l'origine des choses, introduit Je Créateur
* « H aummo et oltimo principe, » p. Î75. •
* « Permodo di sépara xioney diparto^ di effusione — ...per modo di sepafo«tOfi«,»p. 376.
m JORDANO BRUNO.
par ces mots : Que la terre produite ses animaux, quê Ie$ eaux produisent.... c'est-à-dire que la matière produise et crée; car pour Moîso le principe matériel des choses c'est Teau; l'intelligence active, il l'appelle esprit. C'est l'esprit qui planait sur les eaux ! Tout sort insensiblement du sein des eaux par voie de dégagement. »
Le cinquième et dernier dialogue, d'où Tauteur a su bannir toute plaisanterie, a pour objet spécial l'unité des choses, à laquelle l'identité de la matière et de la forme, de la cause et du principe, mène et concourt nécessairement.
c Ainsi (c'est encore Théophile qui parle), l'univers est un, infini, immobile. Il n'y a qu'une seule possibilité absolue, qu'une seule réalité, une seule activité, l^orme ou âme, c'est un; matière et corps, c'est un. Un seul être, une seule existence. L'unité, c'est la perfection; son caractère est donc de ne pouvoir être comprise , c'est-à-dire de n'avoir ni limite, ni fin, ni aucune détermination définitive. L'être un est infini et immense , voilà pourquoi il est immobile. 11 ne peut changer de lieu, parce que, hors de lui , il n'est point de lieu. II n'est pas engendré , parce que toute existence est son existence à lui. II ne saurait périr, parce qu'il ne peut passer ni se transformer en rien. Il ne peut ni grandir ni diminuer, parce que l'infini n'est susceptible ni d'augmentation ni d'amoindrissement. 11 n'est sujet à aucune altération : ni du dehors, parce que rien n'existe hors de lui; ni du dedans, parce qu'il est à la fois et dans le même temps tout ce qu'il peut être. Son harmonie est une harmonie éternelle, puisqu'elle est l'unité même. 11 n'est pas matière, parce qu'il n'a ni ne peut avoir ni figure ni limite. 11 n'est pas forme et ne donne ni forme ni figure, parce qu'il est lui-même toute existence isolée, aussi bien que l'ensemble des existences. 11 ne saurait être mesuré , ni servir de mesure. Une se comprend , il ne se saisit pas lui-même, parce qu*i1 n'est pas plus grand que lui-même. 11 ne peut être corn-
pris, saisi» embrassé, parce qu'il n'est pas plas petit que luimême. H ne se compare pas, il ne peut être comparé, parce qu'il n'est pas tel ou tel autre, ceci ou cela, mais un, unique et lou jours le même.
1 Puisqu'il est identique à lui-même, il ne forme pas deux êtres; il n'a pas deux sortes d'existence, puisqu'il n'a pas deux manières d'être ; il n'a pas différentes parties, il n'est pas composé. 11 est de la même manière tout et parties , tout et un, limité et illimité, forme et informe, matière et vide, âme et inanimé. Sa hauteur n'est pas plus considérable que sa longueur et sa profondeur. On peut le comparer à une sphère, sans qu'il soit spbérique; car une sphère a même longueur, même largeur, même profondeur, ces dimensions ayant les mêmes limites, tandis que dans l'univers longueur, largeur et profondeur sont les mêmes, précisément parce qu'elles sont illimitées et infinies. Où il n'y a pas de mesure, il n'y a pas de rapports, ni de parties distinctes du tout. Une partie de Tinfini serait l'infini même, et par conséquent se confondrait avec le tout. Dans la durée infinie, on ne saurait discerner l'heure du jour, le jour de Tannée, l'année du siècle, le siècle de la minute, car l'un n'a pas plus de relation que l'autre avec Téternité. Que tu sois homme, fourmi ou soleil, il n'importe : tu seras toujours également éloigné de l'infini. Cela s'applique à tous les individus sans exception, puisque l'idée d'infini exclut toute particularité» tout nombre, toute grandeur. Dans l'univers, le corps ne difiere pas du point, ni le centre de la circonférence, ni le fini de l'infini, ni i'infiniment grand de l'infiniment petit. L'univers n'est que centre, ou plutôt son centre est partout, sa circonférence n'est nulle part. On a donc eu raison de dire que Jupiter remplit toutes choses, demeure dans chaque partie du mondé, est le centre de chaque être, un en tout, et celui pai* lequel tout est un. Lesindividusquichangent continuellement ne prennent pasune nouvelle existence, mais seulement une autre manière d'être: ils sont tout ce qui peut être, mais ils ne le sont pas en réalité et a la fois. La contraction de la matière qui détermine la forme d*un cheval, par exemple, ne saurait déterminer en même temps II. 10
la forcne ifao homme, d'une pbote; mais tous les individos, quoique de diverses façons, participent à un seul et même être. L'univers, au contraire, embrasse non-seulement tous les êtres, mais toutes les manières d'être; il est, il comprend toutes les modifications de la substance qui, en elle-même» demeure toujoure la même. C'est dans ce sens que Salomon a dit : Rim de nouveau sous le «ofotii < 7ou( est vanité^ hors l'unité immuable et partout présente. La substance est la substance unique; hors d'elle, il n'y a que le néant.
» L'innombrable multitude des êtres n'est pas contenue dans l'univers comme dans un réservoir^ dans un espace; elle ressemble aux veines qui font circuler la vie dans le corps. De même que l'âme humaine, indivisible et une. est néanmoins présente dans chaque partie du corps qu'elle anime, de même l'être de l'univers est un, et également présent dans chaque individu, partie et membre de l'univers : de sorte que l'ensemble et chaque partie, au point de vue de la substance, ne font qu'un. Parménide a donc eu raison de nommer l'univers l'un, l'infini, l'immuable. Quel qu'ait été le caractère de sa doctrine, il est constant que toutes les différences des corps ne sont que la forme extérieure d'une seule et même substance, des apparences véritables d'un être^nvariabie. Dans cet être sont enveloppées toutes les formes, comme les membres sont contenus indivisiblement dans la semence. Lorsque les membres se dessinent et se constituent, il ne naît pas une substance nouvelle, il se consomme un événement déjà accompli.
* C'est une vérité généralement reconnue, que tout ce qui est composé et divisible suj^pc^e quelque chose de simple et doit s'y ramener. De là vient que la raison aspire continuellement à approfondir cette unité, et ne se lasse de la rechercher. Quelques-uns ont envisagé, à cet effet, les substances indivi* duelles comme des nombres résultant de l'unité. D'autres ont mieux aimé se représenter la substance principale comme un
1 Gfr. Opp , îat. p. 318.
TRàVAUX. 1*7
point, ei le» êtres pariiculiera comme de» figures.' La première façon de voir e^t préférable; elle appartient à Técole de l^tbagore. L'unité et les nombres déterminent le point et les figures, 11 est impossible de concevoir une mesure quelconque sans le nombre, et il est donc plus convenable de partir des notions arithmétiques que des notions géométriques. On ne saurait désigner i'ètre absolument simple par un mot propre, d'une manière précise et positive , et il est donc permis de le nommer soit point^ soit unité, soit infini.
» Cet être descend vers nous, comme nous nous élevons à luK En réunissant les choses multiples, nous engendrons l'unité de l'idée } et le premier principe, en développant, en épanouissant son unité, engendre la variété des choses, l'infinité des êtres. En produisant les espèces et les genres, il u'aflecte lui«même aucun nombre, nulle mesure ni relation : il demeure un et indivisible en toutes choses. Ainsi, quand on regarde une homme individuel, on n'aperçoit pas une substance particulière, on envisage la substance sous des traits particuliers. Nul ne saurait'donc être choqué de l'opinion d'Heraclite sur le constant accord des contraires dans la nature, qui renferment toutes les oppositions, mais qui se résolvent toujours en une unité véritable. Les mathématiques pe nous fournissent pas seules maintes preuves d'une semblable Tusion. Le froid et le chaud,^ pris au degré le plus bas, se perdent dans une seule et même propriété, et attestent l'identité de leur prin* cipe. Qui ne voit que périr et naître ont la même source? Aimer l'un c'est haïr l'autre. Pans la substance et le fond intime des choses, la haine et l'amour, la discorde et l'amitié ne sont plus choses distinctes. De même que des notions contraires n'ont, en matière de connaissance, qu'un principe unique, de même, en fait d'existence, des objets réellement
' Les traités de Minimo et de Maxioto ont pour but le développement des idées rapideroent énoncées daus ces lignes.
* L*eiemple du froid et du chand, souyent allégué par Bruno, est un indice de rétude que Bruno avait faite des doctrines de Telesio et de celles de Parinénide (Voy. P. ï, p. 4S, sq).
oppoéés n'ont qu'une même substance. Les changements diverè qu'un sujet vient à subir ne diffèrent pas des diversités d'impression qu'un même sens, un même organe est susceptible d'éprouver. Pour pénétrer les mystères les plus profonds, il ne faut pas se lasser de rechercher les fins extrêmes des choses, le maximum et le minimum. La plus grande difficulté ne consiste pas à découvrir le point de contact, mais à dégager, à faire sortir de ce point tout ce qui est opposé : voilà le secret et le triomphe de l'art.*
» Le bien suprême, l'absolue perfection, le bonheur parfait reposent sur l'unité qui embrasse l'ensemble. Notre regard se plaît dans le spectacle de la couleur, non d'une couleur isolée, mais de la réunion de plusieurs couleurs. C'est une faible émotion que celle qu'un son musical produit à lui seul; ce qui nous transporte, c'est le concours harmonieux d'un certain nombre de sons. Qui osera comparer le résultat d'une sensation particulière à l'effet produit par l'être qui possède toute faculté et tout ac\e; ou comparer une notion détachée, une perceptipn quelconque à la connaissance de la source de toute connaissance? Plus notre raison adopté lès procédés et les voies de cette raison souveraine qui est à la fois ce qui est compris et ce qui comprend , plus nous sommes en état de comprendre l'ensemble des choses. Qui voit et possède celte unité, possède tout; qui n'a pu parvenir à cette unité, n*a rien saisi....
» Aussi, que tout ce qui respire loue et bénisse l'Être trèshaut et tr^s-puissant, seul vrai et bon, l'Être infini, cause, principe, unité et tout.»^
C'est par cette sorte de prière ou d'hymne que se termine l'ouvrage de la Cause j du principe et de Vunilé.
1 Comparez le Bruno de Schelîing, notes (Yoy. P. I. p. 302, sq.).
* « Lodafi sieno H Dei, e magnificata da tutti viventi la infinita^ remplicissimaf unmt'ma, altissimà ed assolutissima cau^a , principio ed uno!» p. 292. — Ajoutons que cet ouvrage se distingue par plusieurs dlgresstuDs curieuses. Nous i*econiniandons celle qui regarde ce qu*oa a nomuiê récleclisme de Bruno. « Il y a plusieurs.voies de pénétrer dans la nature, plusieurs méthodes, plusieurs pbilosophies, et chacune a du vrai n (p. 2SSf 260, 28;t, 288).
TRAVAUX. i49
G. De tînfinito^ Vniverso e Mondi^
Ce livre est, en quelque sorte, la continuation du {M*écédent; tant l'ordre des pensées et le ton de l'un s'accordent avec le ton et la suite de l'autre. Le de tinfinito a même une allure plus sévère, une marche plus didactique.* Il se distingue d'ailleprs des dialogues de la Causa en ce qu'il rapproche plus souvent la philosophie morale de la philosophie naturelle. L'optimisme physique, par exemple, y est une occasion de nobles encouragements à la confiance en Dieu et en ses immuables décrets.' La ferme croyance à l'infini est présentée comme plus favorable que la conviction opposée aux lois, aux mœurs, à la religion , à la vie sociale tout entière.^ « Pour qui voit profondément, '^ tout se tient et se touche. »
Le principal sujet de ces Contemplations^ est donc l'hypothèse favorite des mondes innombrables, ou de l'immensité de l'univers. Pour la rendre probable, Bruno commence par établir l'incertitude de nos sens.
c Combien les sens sont inférieurs à la raison, lorsqu'il s'agit de véritable certitude et d'universalité! Us varient comme les
t lOi pages îo-g (t. U, p. 1-104, éd. Wagner), p. «. — 16 : « Premiale epi$tola Mcritta a Villustrisiimo tig, Michel di Castelnovo. »
» U n'y a qu'une seule dispute entre le péripalélicien Burchio et Fra CaS" terio , esprit libéral dont le nom est probablement une allusion à Fra Castor (Voy. p. 30, 50, 57, 67, sqq.).
» Par ex., p. li, sq. '
* P. «i,«6,sq. 67, sq.
* « CM profondafnente vedê... » p. 10.
* « Contemplaiioni circa lo infinito universo e mondi innumêrahilif» p. 4.
objets dont ils rendent témoignage. Us sont incapables de nous révéler Télre et la substance; ils ne nous font connaftre que l'apparence et le fini, la partie et non le tout. L'infini, le né« cessaire, qui est le véritable but de la science, est inaccessilrie aux sens et ne peut être saisi que par la raison. )» ^
c Or, 2 quand on écoute, non les sens, mais la raison, on ne urde pas i se persuader que le monde ne «aurait être ni borné, ni circonscrit, pas même par l'imagination qui voudrait le clore et le murer.... Ceux qui disent que le monde est fini en soi se trompent ; ces mots, en «ot, ne conviennent qu'à Tim-^ raensité.... H est impossible de se figurer le monde comme n'étant nuHe part ; en ce cos, il n'aurait pas d'existence : toute chose, corporelle ou incorporelle^ est dans on endroit qaet* conquç.... Ceux qui jugent le monde fini n'^bappent pas pour cela à la nécessité d'admettre le iride. De même que l'espace où se trouve le monde serait le vide, si le monde ne s'y trout' vait pas, de même le vide peut être placé où le monde ne se trouve point.... 11 n'y a point de sens qui nie positivement l'infini. Parce qu'aucun, sens ne le comprend. Il serait ab^ surde de le nier au nom des sens. Lorsqu'au contraire les mm viennent l'affirmer, on n'a pas le droit de le nier. Or, à bien prendre les choses, les sens posent l'infini ; ils nous montrent qu'une chose est toujours contenue et enveloppée dans une autre. Ni le sens externe ni le sens interne n'attestent rien qui ne soit compris par quelque autre chose, ou par quelque chose de semblable, et qui ne se prolonge aussi au delà de ce qu'on aperçoit.
... Ante oculos etenim res finire videtur,'
Aêr dissepit coHeis, atque aéra montes,
Terra mare, et contra mare terras temiinat omneis :
Omne qiridem vero nifaii est quod finiat extra;
Usque adeo passim palet ingens copia rébus,
Finibus exemptis in cunctas undique parteis.
1 P. 17,18. — U'IKafoflnié.
* Nous observons, dans cette analyse, Tordre suivi par Bnmo lut-mènedans ses développements, et indiqué dans la prwmiàU ppiUola.
• Lucrèce est souvent cité» dans cet ouvrage, avec Tautorité d*Qn maître.
» Si Aucun objet visible n'est absolument terminé ni par soi-même, ni par autre chose» nous devons eonclure que les sens eux-mêmes découvrent l'infini.
• ....Ce n'est qu'en paroles qu'on peut nier l'espace sans fin : c'est en paroles que le nient les esprits entêtés, qui déclarent que le vide ne (leat se concevoir. .. S'il est bon que ce monde soit, il n'est pas moins bon qu'il y ait d'au très mondes, une immense pluralité de mondes... Ni la raison ni les sens ne s'opposent à admettre, outre l'inilni absolument simple et un, un infini corporel, et, pour ainsi dire, expliqué et épanoui. ...Ce monde, qui nous semMe si vaste, n'est ni partie, ni tout, à l'égard de rinfini, et ne saurait être le sujet d'un acte infini : notre faiblesse, relaltvoment à un acte semblable, ne conçoit qu'un non-* être... Si^ la jfHiissance infinie est cause réelle des corps et de tout ce qui a une dimension quelconque, le monde corporel doit être nécessairement infini j dans le cas contraire, la nature et la dignité de la puissance créatrice seraient méconnues et compromises.... L'agent infini serait imparfait si l'effet n'était pas proportionné à sa puissance : i| faut que l'effat soit infini
à son tour Si le monde est illimité, notre intelligence est
en repos; s'il est borné, nous sommes en proie à mille doutes Si ce monde a la forme d'une sphère, il est limité, et Tespace qui succède, en dehors de ces limites,
doit être également borné, et ainsi de suite, à l'infini
D'ailleurs l'activité divine ne saurait être suspendue un seul instant; elle crée toujours. Un IMeu oisif ne serait plus ni bon ni grand. La toute-puissance divine entraîne l'existence d'un univers infini. Si le monde n'est pas illimité. Dieu n'a pas voulu ou n'a pas pu le rendre tel : dans l'une et l'autre hy* pothèse. Dieu cesse d'être Dieu. Si Dieu a manqué d'in"> finiré, ou dans son vouloir, ou dans son pouvoir, il ne doit plus être considéré comme le conservateur immuable de l'u^ Hivers.... Le mouvement du monde tient, il est vrai, à un moteur interne, à l'âme qui vivifie et soutient ce monde, mais ce moteur doit être infini, parce qu'il doit se confondre avec la puissance suprême. »
152 JORDAMO BRUNO
» L'intelligence et raciivlté de Dieu < exigent donc la croyance à rinfinité de l'univers... Un corps, quelle que soit sa grandeur, ne peut être limité par un être incorporel ; il faut, pour limite, ou du vide, ou du plein, c'est-à-dire un espace 'quelconque.... Distinguons entre monde et univers; l'univers est l'ensemble un et infini des mondes.^
» Rien n'est moins digne du philosophe que de donner des figures particulières aux sphères et d'admettre différents cieux. 11 n'y a qu'un seul ciel, c'est-à-dire un espace général, universel, un espace quicontient l'infinité des mondes. Notre terre a«si l'on veut, un ciel propre, c'est-à-dire une voûte, une atmosphère, où elle se meut; les autres terres, qui sont innombrables, ont chacune leur ciel : mais ces deux divers composent un seul et même ciel, l'océan stellaire... Les divers mouvements, assignés aux corps célestes, sont fantastiques. 11 fajit, à la vérité, discerner le mouvement des simples étoiles et le mouvement des soleils ; mais le mouvement de toutes les terres doit être identique et celui de tous les soleils doit l'être de même, parce que Tagent universel est le mêi^ie partout 3.., Le mouvement, ou direct, ou circulaire, est la loi des corps, quels qu'ils soient... La distinction des éléments, ainsi que la distinction des corps en légers et en lourds, entraîne de grandes difficultés ^... Il est impossible d'établir aucune gradation entre les élémen>ts; il faut se réduire à croire que les corps sont composés, et qu'ils sont enclavés dans l'espace infini, lieu immense qui contient les mondes et leurs habitants de tout genre. »
Le quatrième et le cinquième dialogue ne méritent pas (Têtre analyses; ils ne sont qu'une réfutation de la physique d'Àristote. Du reste, nous en retrouverons
^ Dialogue H.
* n ne fiut pas chercher ici des déductions rigonreuses. An sorplos, les mêmes conceptions devaient se reproduire en plusieurs endroits.
' Ici se trouve une digression sur la chaleur et la nature des soleils.
* Ces disUncUons, dit Pauteur, considérées au point de vue de nnfini, Vont aucune valeur absolue; elles n'ont qu'une vérité relative (Par ex. p. 50, 76).
ailleurs les principaux arguments. Il est plus intéressant de montrer quelles ressources Bruno prétend puiser dans sa cosmologie pour l'ennoblissement de l'àme etTélévation du caractère.*
«Ceux qui poursuivent attentivement ces contemplations n*oiit à craindre aucune douleur ; nulle vicissitude du sort ne saurait les atteindre. Ils contemplent Thlstoire même de la nature, cette histoire écrite en nous-mêmes, pour nous diriger dans Texécution des lois divines qui sont également gravées dans notre cœur. Une vue si haute leur fait mépriser les pensées enfantines et les déités aveugles de la foule.^ Ils savent que le ciel est partout, parce que de toutes parts est Tinfini. Oui, si nous sommes compris dans rintini, nous nous trouvons loin de Tenvie, loin d^s vaines angoisses et des stiipides soucis qui dévorent ceux dont le désir tend à la recherche d'un bien qu'on croit éloigné, mais qui, en réalité, est près de nous et en nous. Nous voilà affranchis de la peur que les cieux ne fondent sur nous» délivres aussi de Tespoir d'y monter ou d'y descendre ! Nous tournons, comme les autres astres, librement et régulièrement, dans le domaine qui nous appartient et dans l'espace dont nous faisons partie.... N'est-ce pas cette possession de rinfîni qui seule ouvre les sens, contente l'esprit, élève et étend l'intelligence, et conduit l'homme tout entier à la véritable félicité? N'est-ce pas elle qui le débarrasse des inquiétudes du plaisir et des tourments delà peine; qui le fait jouir du présent sans qu'il ait à redouter l'avenir? N'est-ce pas elle qui, en nous initiant à la nature de l'être et de la substance, nous fait connaître ce qui dureet persiste, et nous apprend l'impossibilité de la mort? Rien ne peut diminuer, quant à la substance; tout change seulement de face en parcourant l'espace infini ! Soumis au suprême agent, nous ne devons ni croire, ni craindre le mal ; comme tout vient de lui, tout est bien et pour le mieux.
> Voyez siirtoat p. 12, s^iq.
* Les idoles de Bacon.
454 JORDANO BHDNO.
L'uni verB ost un spectacle étonnant et admirable, une image <le rexcellence de celui qui ne peut ôtre ni compris ni conçu. H manifeste avant tout la grandeur de Dieu et de son gouvernement, et, de plus, il affermit et console l'esprit humain l Cet esprit n*est ni menteur, ni impuissant, quand il ajoute monde à monde, soleil à soleil ; quand il change un royaume étroit en un empire auguste et sans bornes ',i quand il recule indéfiniment les horizons de l'œil et de l'imagination.... » ^
Tels sont les fruits qui se recueillent, à entendre Bruno, de cette conviction que Tenace infini est, non point impossible, mais nécessaire, et que la pluralité des mondes, regardée comme absurde par les péripatéticiens, est un irrésistible eflTet de la cause infinie. A Ptolémée, à Aristdte sont opposés Déoiocrite et Epicure, le vide et les atomes;' mais ces philosophes aussi subissent, entre les mains de Bruno, plusieurs modifications importantes : leurs idées sont, en quelque sorte, élevées à la puissance de Tinfini. On doit remarquer, enfin, que l'auteur professe dans ce livre un respect -constant pour la religion et la théologie, tout en déclarant qu'il suit la raison et vise à la démonstration.^ U pousse le sentiment moral jusqu'à faire appel à la consr cience de ses adversaires.*
« Imperio oagustisHmo^ — imperio angustinimo, »
* Voyez les trois eanzone$ qui terminent la préface.
> Voyez les éloges que Bruno donne à Démocriie et à Bpîcare, p. 100 (Cfr. p. 351,33).
* Par ex., p. 27.