ŒUVRES LATINES
Comme nous Tayons déjà dit, les œuvres latines de Bruno, pour la plupart consacrées au lullisme, sont loin d'offirir autant d'intérêt que ses œuvres italiennes. Elles n'ont pas non plus le même mérite littéraire, par la raison évidente que le Grand Art ne saurait être comparé ni aux systèmes de l'antiquité, ni aux merveilles de la nature, deux sources où Bruno s'inspirait en écrivant ses livres italiens.
Toutefois le luUisme de Bruno ne manque point d'originalité; il a même une certaine profondeur qu'on cherche en vain dans les productions de Raymond Lulle. C'est qu'il n'est pas seulement une mnémonique, une topiqne, une logique , une pure mécanique de raisonnement; il est appuyé sur une doctrine métaphysique dont il doit être tour à tour l'application et la justiGcation. L'unité fondamentale de l'être et de la pensée, l'identité suprême des choses et des idées, diversement exprimée par Pythagore, par les Eléates, par Platon, par Plotin et Proclus, mais hautement professée dans ces diverses écoles, voilà le principe sur lequel Bruno établit son lulUsme. Il en résulte que les ouvrages où il essaie de réformer et de recommander le Grand Art ne sont ni aussi arides ni aussi d)scurs qu'on le pense communément. Il est commode, sans doute, de dire :
Tennui de ces rêveries absurdes est tel, qu'il vaut mieux les passer sous silence. Mais il faut traiter avec moins de mépris des notions qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé, tous les esprits supérieurs. L'histoire ne s'attache pas seulement à ressusciter ce qui peut intéresser le présent ; par cela seul qu*un ensemble de faits ou d'idées a instruit ou ému les générations éteintes, il a droit à notre étude; et si les historiens avaient donné quelque attention aux tuileries de Bruno, ils en auraient parlé différemment.
Nous mêmes nous n'avons pas la prétention d'analyser un à un ces opuscules décriés; ce serait répéter vingt fois les mêmes conceptions en termes à peu près analogues. * Mais nous ne nous croyons pas autorisé à passer devant eux avec une complète indifférence, et dire, comme disait Virgile à Dante :
Fama dî loro il niondo essor non lassa :
Non ragioniam di lor, ma guarda t; passa. ^
Nous devons au moins introduire et préparer à leur lecture; nous devons fixer le point de vue auquel il importe de les envisager, et, en même temps, en indiquer la substance. Nous imiterons les critiques qui nous ont précédé, en nous dispensant de suivre Bruno dans ses jeux d'esprit, dans ses fantaisies scoUistîques et ses concelli dialectiques, dans ses dessins hiéroglyphiques, dans ses amusements kabbalistiques, dans ses frivolités
' On peut, CD effet, reprocher parfois à Bruno ce dont il accuse Lulle : «M VMdiU artihui idem semper exprimêre nititur » (p. S81). * Inferno, c. ni.
géométriques, en un mot, partout où il se laisse égarer par la subtilité et la puérilité. *
Au reste, Bruno lui-même tâchait d'empêcher la fatigue et de prévenir le dégoût. Il parsème ses traités de plaisanteries tantôt fines et ingénieuses, tantôt fades et froides, d'autrefois bouillantes, satiriques et même insultantes. 11 les entremêle de vers, de citations poétiques et de traits d'érudition. Il y intercale dé petits diar logues, des digressions, soit instructives, soit piquantes. Il n'est pas seulement porté par sa vivacité naturelle à diversifier ses leçons et ses tableaux, mais il s'occupe, par système, à varier tous ses discours. 11 pousse le préjugé du temps jusqu'à l'ériger en règle absolue; il veut que le sérieux soit toujours accompagné du comique , et que les productions de l'esprit humain reproduisent les contrastes qui, selon lui, éclatent dans la nature. Au lieu de conserver à la philosophie la noblesse soutenue d'un langage grave et calme, il s'applique à lui donner des formes dramatiques; il prétend aussi souvent émouvoir qu'instruire, oubliant combien la chaleur peut nuire à la clarté. Si cette remarque est juste, et il est aisé de s'en assurer, si elle ne convient pas moins aux œuvres latines de Bruno qu'à ses œuvres italiennes, et c'est ce que nous allons prouver, il faut avouer que plusieurs historiens sont allés fort loin en affirmant que les livres latins de Bruno ne méritent d'être ni cités ni même ouverts.
^ Ctist ce (pie Nostitz appelait les honificahilitatet, faisant probablement allusion à ces mots de la Compendiosa architectura (p. 274) : «Bonilasenim probalur de subjecio pcr iMmificaftrum esse, honiiicabile esse cl bonificaro Bnino lui-mèn^ reprend Liille et ses interprètes de lenrs k rudes tantum et fuperfluœ <[ua* ita dicam, exemplificationes » (p. 282).
i58 JORDANO BRUNO.
Prions pour exeinples les premiers écrits de BruRO sur l'art de LuUe, je yeux dire les Ombres des idées et le Chant de Circéj qu'B puUia à Paris. Ce sont ces écrits surtout qu*on se platt à proscrire comme inintelligibles. David Clément les appelle « des, pages assez obscures pour ne produire que des Ombres. i^ Néanmoins, dans Tun e( l'autre ouvrage, on assiste à <]es entretiens qui ne peuvent manquer d'attacher un lecteur réfléchi. Dans les Ombres des idées, on trouve, dès le début, une suite de réponses spirituelles que Logifer et Philotùnus font, en présence d'Hermès^ et au nom de Bruno, aux docteurs et aux maîtres, ses adversaires, tels que le docteur Bobus et le magister Anthoc, les docteurs Pharfacon et Berling, les magisters Scoppet et Clyster. * Dans le Chant de Circéj on rencontre, dans une conversation où Mœris interroge, où Circé répond, une série d'explications ingénieuses sur les principaux animaux et leurs propriétés distinctives, et on devine sans peine que ces animaux représentent autant d'espèces d'hommes, sorte de rapprochement familier à la littérature italienne.' Mœris voit s'avancer un certain nombre de personnes dont la physionomie et l'extérieur présentent de grandes variétés. La magicienne lui enseigne que ces personnes sont autant de bêtes métamorphosées en hommes; fadllime, dit-elle, istos sub humano cartice cognovissesl Ici un porc, là un chien, plus loin un âne, un mulet, un bouc, un singe, un chameau, une hyène, un cerf, un éléphant, un ours, un lion, une tortue, une écrevisse, un crocodile, un serpent... Les allusions
1 Pag. 993, sqq.
* Voyez Dante, Purgai. XI, 33.
TRAVAUX. fSe
que comporte cette allégorie, servent ici à animer, à égayer l'alphabet luUiste. Le porc est en effet wi animal A avare, B barbare, et ainsi du reste : parais sub homme latet. Dans un second entretien, que renferme le Chant de Circé^ entre Albericus et Boristaj entretien plus austère, puisque Borista y expose à Albericus le fonds du lullisme, on apprend en même temps à connaître les opinions de Bruno sur la nature de l'entendement , sa psychologie , matière assez importante pour fixer l'attention des philosophes. De même, dans les Ombres des idées, Bruno développa, outre la théorie, de la mémoire, la théorie platonicienne et alexandrine sur le rapport des concepts divins, archétypes de la création, avec les images qui constituent les objets sensibles , avec les ombres et les simulacres des idées divines. Dans les Ombres des idées j comme dans le Chant de Circé^ et en plus grande abondance encore, l'auteur a dispersé des notices historiques et des rapprochements, au moyen desquels il s'efforce d'établir non- seulement l'unité de l'esprit universel, mais l'unité des systèmes humains. ^Quand on songe combien le génie de Bruno est libre et mobile, et de quelle richesse de souvenirs classiques sa niémoire est rempUe, on ne s'étonne plus que ses écrits luUistes n'aient pas la sécheresse des ouvrages de R. LuUe.
Plusieurs de ses livres latins ont d'ailleurs un autre objet que le lullisme; de ce nombre sont particulièrement les deux poèmes imprimés à Francfort, que nous aurons à examiner avec attention. Si nous paraissons négliger quelques traités commeY Acrotismus, volume consacré à la physique de Bruno, c'est que ce ne sont que des
résumés succincts, et que les conceptions dont ik sont l'enveloppe seront mieux placées dans le III* livre, où nous traiterons spécialement des idées de Bruno. D'autres écrits enfin, tels que VOratio yaledictoria et YOratio consolatoria, étant des harangues de circonstance, ne se prêtent guère à une analyse philosophique, et ce qu'ils contiennent de plus significatif a déjà été relevé et mis à profit dans la Vie de Bruno.
GOMPENDIOSA ARCHITECTURA ET GOMPLEMBNTUM ARTIS LULLII. CANTVS CIRCiErS. ITMBR£ IDE^iRUM. LAHPAS GOMBINATORIA LULLIANA. PROGRESSUS ET LAMPAS TE- NATORIA LOGICORUM. SPECIERUM. SCRUTINIUM. IMAGI- NUM, SIGNORUM ET IDEARUM COMPOSITIO. SUMMA TER- MINORUM METAPHTSICORUM. ARTIFICIUM PERORAIfBI.
Dans tous ces ouvrages , Bruno est disciple de Raymond Lulle, mais disciple de beaucoup d'originalité et d'une instruction supérieure.' Bruno surpasse tellement son maître, qu'on se demande quels ont put être les motifs d'un attachement si singulier. Etait-ce la réputation que Raymond Lulle partageait avec Albert-le- Grand et Roger Bacon , sorte de triade à laquelle les contemporains de Dante accordaient le don desmiracles? Etait-ce le prestige qui, au XVI* siècle encore, entourait le nom de cet ermite j^ à qui de saints personnages
^ BroDO aime à désigner Lulle par répithèle d'Eremita.
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avaient érigé une sorte de fanum, et qui rappelait peut-être à Bruno Termite Sérapion d'Alexandrie? * Non, les mobiles de Bruno sont plus sérieux, et il ne faut pas se lasser de les indiquer, parce que seuls ils peuvent l'excuser auprès de la postérité. Bruno jugeait la méthode de LuUe propre à ramener la science à l'unité, et à la constituer en un ensemble encyclopédique, 11 la considérait comme une heureuse préparation à sa doctrine de l'identité de la pensée et de l'être, * doctrine où la logique et l'ontologie, le langage et la réalité sensible ' paraissent se confondre. Contrairement à l'Ecole qui ne voit dans le raisonnement qu'une langue bien faite, Bruno envisageait la langue et. la mémoire comme identiques non- seulement à la pensée , mais à la nature des choses. Se souvenir exactement, concevoir avec justesse, c'est, en vertu de l'harmonie primitive et nécessaire de l'esprit tuimain avec la création, contempler l'être même, les formes positives du monde, les attributs de Dieu . L'accord des catégories de l'entendement et des catégories de la réalité, celui des lois ou cadres de l'intelligence avec les lois ou manifestations permanentes des choses, voilà ce que Bruno se flatte d'enseigner par \art de Lulle.
D'autres raisons et d'autres circonstances moins décisives ont concouru à faire de Bruno un adepte du luUisme. En premier lieu , le besoin qui tourmentait alors le monde pensant , ce besoin que Bacon , Galilée et Descartes achevèrent de satisfaire, et auquel obéirent Kamus et Aconzio, aussi bien que Bruno et Campanella,
< Voyez p. 569.
< RatUmi» etreiy inteUeciu»fit iubitantiœ,memùriœet ttaturœ^ MCibilis et entis,