II. il
après que L, Valla et Rod. Agricola , Vives et Nizolhis eurent décrédité les procédés de l'Ecole. C'est une méthode que Bruno veut donner à ses contemporains, et une méthode qui ait sur celle de l'Ecole l'avantage précieux de fournir des idées universelles et des connaissances réelles, en même temps que des règles pour discuter et des directions pour exercer la pensée et la parole. 11 veut nous apprendre non-seulement à exposer, à attaquer ou à défendre, mais à combiner les conceptions, à en former de nouvelles, à concevoîrtout , ce qui est ou peut être. Il ne veut pas enseigner à penser seulement, mais à s'approprier les pensées des autres. Ce dernier point était essentiel, alors que chacun, grâce à la résurrection de l'antiquité classique et à l'invention de l'imprimerie , désirait et pouvait acquérir les lumières des anciens et leur science élégante. On ne se contentait plus de disputer au moyen d'une topique, qui aidait à réunir presque mécaniquement les éléments de l'argumentation. On était avide d'augmenter la masse des notions positives, de multiplier et de répandre les trésors de l'érudition, et c'est tout un système d'économie intellectuelle qu'on voulait trouver dans la mnémonique. Ainsi, par ce côté, la logique devenait l'art de retenir les choses opiniâtrement et de les rappeler avec promptitude. Ajoutez-y encore un autre emploi : la communication des pensées.* Le besoin et le goût de l'improvisation rendaient ce dernier usage aussi nécessaire quç familier. La mémoire étant, pour l'improvisateur, ce que les matériaux sont pour Touvrier,
« Voyez CAnDAN. Ôpera^ I, p. «93, sqq.
la rhétoriqoe devait appartenir à cette série d'arts qui , aux yeux de Bruno, constituait le grnnd art. Le philosophe, pour tracer le tableau du monde, pour expliquer la nature des choses, doit porter en lui-même un abrégé de Tunivers. La mémoire étant chargée de lai présenter une copie de la réalité tant sensible qu'intellectuelle, la mémoire, convenablement développée, doit être un microcosme. Lorsque le philosophe parle avec feu, avec inspiration, à quelle faculté se confie-t-il, si ce n'est à la mémoire? Quand il crée par la parole une seconde fois, et met à la portée de ceux qui l'entendent, cet ùnivei'S qu'il a deviné ou pénétré, qui invoque-t-il , sinon Mnémosyne, musarum malrem?* C'est dans sa mémoire qu'il possède l'exacte topographie des idées et (les faits , de toutes choses.
Avant Bruno , Ramus s'était appliqué à mettre les exercices dialectiques dans une étroite relation avec la philologie, avec la culture de la mémoire et l'art de parler et d'écrire; mais il s'était gardé de présenter la mémoire comme le centre ou le fondement de l'activité logique. Il avait recommandé aussi les auteurs classiques comme une mine féconde de moyens oratoires et de preuves; il avait aussi conseillé de chercher des parceque en dehors d'Aristote, de discuter sur les choses et noii sur les mots, d'après la vérité, ex veritate. Mais il avait placé le raisonnement, dianoëa, ou plutôt la dissertation* académique, disserendi arti/tcium, au-dessus de la mémoire, au-dessus des autres fonctions de l'entende-
f Biniro. Opp. laL Par ex., p. 557, 561. Cfr. P. h p. 76, 77, et p. 8i-86. * « Bene reeteque disierendi an — omnium artium regina deaque, » Ramus, Ànim. Aritiot., I, p. >•
iGk JORDANO BRUNO.
ment, et il avait restreint la logique à rinvention et au jugement ; la rhétorique, à Télocution et à Taclion. Ramus avait rétréci le domaine de la dialectique, et Tavait débarrassé de bien des inutilités. Au contraire, Bruno rétendit outre mesure , en y faisant entrer non-seulement la métaphysique, mais à peu près toute la sphère du savoir humain.^
Disserter sur tout et tout savoir, voilà ce qu'on désirait au XVI* siècle , et ce que Bruno jugeait possible. Ce vœu avait été légué, pour ainsi dire, à l'époque de Bruno par celle de R. Lulle. Le quodlibetum de FEcole, ses quœstiones quodlibeticœ^ son scibile^ toutes ces vastes prétentions, tous ces titres qui, selon le mot de Pascal, crèvent les yeux, s'appelaient, depuis le réveil des lettres grecques, encyclopédie ^ polymathie, pansophie. L'unité de la science, germe impérissable de toutes les synthèses, fin extrême de toutes les notions concevables, semblait à Bruno un moyen suffisant de satisfaire ce besoin héréditaire. Ce moyen était, à ses yeux, à la fois un système et une méthode : une méthode d'invention générale, un instrument infaillible de recherche scientifique , une sorte de mécanique à penser et à parler, à parler intérieurement, à penser à haute voix; — un système de principes universels, nn point de dépail immuable, une chaîne ininterrompue et indéfuiie de conceptions suprêmes et primitives. L'unité de la science, développée et appliquée par le gratid art, remplacerait ainsi la Métaphysique du stagirite à la fois
* Ce n*est pas dire pourtant que le lullismc de Bruno ne diffère pas de la dialoclique de Platon, (pii est au fond la véritable nitHhode de Bruno
et soD Organon. Le grand art, ainsi fortifié et enrichi, ferait oublier cet « Organe, le seul instrument par le- » quel nous approchons, dès cette vie, au plus près, de > ce divin degré de connaissance parfaite dont nous ^jouirons en ta vie éternelle. » * Ce que la logique (FAristote paraissait être aux péripatéliciens, le grand art le serait pour les générations nouvelles, savoir, la main de la philosophie, ydf r/î? ^iXoaoçiaç ; il serait même plus qu'une simple gymnastique d'esprit , plus qu'une cte/" ou une arme , plus qu'un flambeau, qu'une lampe, plus qu'une pioche, qu'une équerre, qu'une truelle, plus enfin qu'un outil et une machine; il serait rédifice même, le trésor même, la lumière et la vérité. La science que cet Art doit répandre, n'est pas, selon Bruno, une incohérente collection de données expérimentales et de traditions ; elle doit embrasser, dans un ordre inflexible, tous les éléments essentiels de l'éternelle n*ature des choses, toutes les formes possibles de l'être, tout ce que la triple étude de Dieu, du monde et de l'homme peut acquérir partout et toujoure, par les sens et la raison. Dans cette organisation encyclopédique des idées humaines, ou, si l'on veut, dans cette déduction des manifestations divines, la raison, plus que les sens, doit déterminer le rôle, le rang, la portée, la valeur, le signe de chaque conception. C'est à la raison de disposer les catégories de notre savoir, et , à la suite de ces catégories, les voies certaines de la méditation et de l'invention, de l'argumentation et de la dissertation; c'est à la raison d'organiser le dépôt, le réservoir de nos
' Ganatbs, en parlant de VOrganon d'Aristote.
connaissances, c'est-à-dire la mémoire; de régler, de diriger la reproduction comme la conservation de nos connaissances, c'est-à-dire encore la mémoire. C'est à la raison de créer l'art de combiner et d'exposer ce qu'elle seule est capable de concevoir et d'apprécier. Les lois et les principes de la raison sont invariables, parce qu'ils sont d'origine divine; c'est en apparence seulement que l'expérience les contredit; ils sont identiques et agissent de même dans toutes les intellig^ices; ils ont une évidence irrésistible et une autorité supr^e; ils constituent Funité de l'esprit et l'unité du savoir; l'univers lui-même n'en est qu'un reflet. C'est donc en . recueillant les idées fondamentales de la raison qu'on parvient à construire l'ensemble des vraies connais- , sauces de l'homme , à tracer le tableau de la science et à en dessiner l'arbre généalogique. ^ Dès lors, pour tout savoil*, pour tout discuter, il sufGt de graver ce tableau dans la mémoire, et d'exercer cette faculté de manière qu'elle retrouve, avec une rapide assurance, le lieu de chaque notion, ses branches et ses racines, et qu'elle voyage facilement d'une conception à une autre, comme dans un empire dont les plus petits endroits lui seraienl familiers.
Tel est le raisonnement qui dirige Bruno. Ne prouvet-il pas que , nominaliste quant à l'application de cet Art, Bruno est réaliste à l'égard des principes sur lesquels il le fonde? Si, d'un côté, il croit que, pour bien conclure et bien parler, c'est assez de se souvenir fidèlement et de combiner logiquement ses réminiscences,
» Voyez p. 5M, 679.
il est, de l'autre, persuadé que cet exercice du jugement et de la mémoire n'est possible , n'est raisonnable que parce que les bases de notre activité intellectuelle sont aussi le§ fondements de l'ordre réel des choses. Il n'accorde une importance si extrême au jeu des signes et des lettres, aux combinaisons des chiffres et des syllabes, que parce qu'il est convaincu de l'identité de la raison et de la nature. Que sont ces signes, sinon les vestiges des idées? Que sont les mots, sinon les ombres des choses? L'Etre des êtres soutient toutes les formes de la vie, de la pensée et du langage.
Ce dernier caractère sépare profondément la topique de Bruno de celle des philosophes appelés sensualistes. Elle est évidemment mystique, plus encore qu'idéaliste. Elle présente plusieurs affinités avec un système qu'on en croirait peut-être fort éloigné, la kabbale. Le néoplatonisme d'Alexandrie, si cher à Bruno, comme il l'avait été à Reuchlin, à Galatin, à Straehler, est, en effet, une des sources de la kabbale, et Spinosa a été surnommé avec toute justesse le cartésien de la kabbale. * Sans insister sur l'analogie des cercles et des ligures lullistes avec les Ggures et les caractères kabbalistiques;^ sans rappeler le surnom de R. Lulle, Doclor illuminatus; sans se souvenir que bien des penseurs cherchaient, au XVI* siècle, le mot de l'énigme universelle, le sens primitif de la création, dans les spéculations qui prétendaient en même temps découvrir la panacée universelle et la pierre philosophale; qu'on
» Vpy. P. I, p. 300.
* Voy. Bru^o, Opp, M.^ par ex., p. 206.
considère seulement les traits généraux du système et de la méthode.! Dans le lullisme de Bruno, comme dans la kabbale, tous les êtres s'expliquent à priori par l'être divin dont ils émanent et qu'ils impliquent j le monde spirituel exerce une action puissante, presque magique, sur le monde matériel ; l'inspiration à laquelle on participe en entrant en commerce avec l'être divin, met en état de classer et d'interpréter tous les phénomènes et toutes les idées; et si le raisonnement ne suffit pas pour retrouver dans le monde crée l'unité de l'esprit incréé , il est permis et même commandé de foire usage de l'allégorie. Omnia in uno^ omnia in omnibus^ unus et omnia, unus in omnibus, ces maximes de Bruno ne diffèrent point du b Sd de la kabbale. L'organisation de son lullisme et de son encyclopédie rappelle sans cesse non-seulement les Quatre Mondes et les Dix Sephiroth de la kabbale, mais surtout cet Arbre kabbalistique qui se termine par la couronne, iro, qui a pour rameaux la prudence, la science, la sagesse, pour tronc la force, la beauté, la grandeur, la gloire, le triomphe, et pour racines le fondement el le règne, le Messie.* Mais ce qui rappelle, chez Bruno, plus souvent encore la philosophie hébraïque, c'est l'emploi de ce qu'on appelle « l'exégèse morale , * chaque fois que tel attribut ne se combine pas naturellement, logiquement avec tel sujet. Or, ce genre d'interprétation est, comme on sait, fort métaphorique et fort arbitraire. ,
> Opp. ital, II, p. 267. Voy. M. Franck, de la Kabkflle^ passim.
Ce qu'on peut nommer la topique de Bruno diffère donc beaucoup de la topique d'Aristole. Bruno se propose de réformer celle-ci, et va quelquefois jusqu'à y préférer les essais d'Archytas et de Gorgias, les véri- Uibles précurseurs de Lulle, dit-il, et de ses prœdicamental 11 veut à la fois réduire et multiplier, classer et étendre les catégories d'Aristote qui, telles que les péripatéticiens les exposent et les emploient, ne lui paraissent d'aucune utilité , ad nullum finem esse videntur. Ces catégories sont, ajoute Bruno, fort confuses, adnwdum confusa, et enfermées dans d'étroites limites : il les conçoit dans une acception plus large, latius acceptœ^^ il leur assigne un domaine plus vaste, en les fapportant à ces questions fondamentales si, quand, etc. Sa topique doit être, d'une part, une théorie de la connaissance, et de l'autre tout un ensemble de connaissances applicables et usuelles.^
La topique d'Aristote ne s'occupe pas des principes mêmes de la vérité, elle n'a guère en vue que les procédés à employer dans une discussion habile, quoique loyale encore. Elle apprend à raisonner sur toutes sortes de sujets^ mais elle prend pour point de départ.
1 Voy. p. S80, 5i0, sq. et sur Simonide, p. 55i. C'est là ce qui semblait aux |)éripatétîciens dietu nefas, et excitait leur magisterialem indignationem.
* P. 381. Ajoutons que Campanella lui-ro^me {de Libr. propr., 1. lU) met les catégories de Lulle à côté de celles d'Aristote.
* Dans quel{|ucs passages. Bruno donne à la topique et à la dialectique Tacccption qu'elles ont chez Aristote. Voy. p. 716, sq., TU), 736.
lion des notions inconteslables, mais des notions vraisemblables, des opinions garanties seulement par l'autorité du témoignage humain^ c'est-à-dire des probabilités, et non des preuves véritables. La topique d'Âristote n'a d'autre soin que de nous mettre en élal de ne pas nous contredire nous-mêmes dans le cours de la discussion.'
Quant à Bruno, il voudrait que la topique nous donnât des idées vraiment philosophiques, les principes mêmes de la science la plus haute, les notions essentielles et les éléments primitifs de la vérité. Cet art qu'Aristote traite avec dédain, la dialectique, le platonicien de Nola ne le sépare ni de la logique, ni de l'ontologie. Pour lui, la dialectique est à la fois la logique mise en jeu et en œuvre, et par la discussion et par fa conversation; et l'ontologie présentée sous la forme de question, de proposition, d'induction, en un mot, de jugement. La dialectique est tout ensemble,^ux yeux de Bruno, la science de la pensée et la science de l'être, l'art de pénétrer l'être par la pensée, ou celui de revêtir l'être d'une forme donnée par la pensée.
Toutefois, la dialectique de Bruno (on ne saurait trop le répéter), comme la logique de la plupart de ses contemporains, c'est plutôt l'art de faire penser, l'art d'enseigner, que l'art de penser et de s'instruire soimême. C'est ainsi que Cardan, Aconzio, Campanellaet Bacon envisageaient cette partie de la science.* Si la
1 Voy. M. Barth. S.-HiLAiRB, de la Logique dTAriitote, l, p. 333,dq<i
* Cardan, qui donne le Utre d'Art magna à un ouvrage de matbéinaUqat^.
el qui se vante aussi d^avoir perreclionné l*arl d^inventer et d^ensoigncr 'd«
Seeretis, c. 9), nomme cet art Dialeclica, Dans son traité même de tnventioM,
ii dit que Tinvenlion est infinie en puissance > poîeniié, mais finie co acte,
^ ^e Bruno a pour bul d'inventer, elle se pro-
^^^ ^'is de répandre les découvertes. Exposer
défendre et l'appliquer, discuter les
livers et contraires, voilà son objet
^o l'intitule- t-il une arme, un
^ inière de toutes les sciences,
.iiiinarium}
^ aS étonnant que Bruno considère la
.o comme une partie intégrante de la lopi-
oultiver la mémoire, c'est entretenir la provision
oe pensées que nous devons à l'expérience et à la mé-
#ditation, et en même temps c'est développer la faculté
qui pense, le jugement et le raisonnement. Peut-être
est-ce même, comme Socrate et Platon l'avaient avancé,
faire renaître avec vivacité ce qui nous est arrivé dans
la vie antérieure à cette existence. -11 est possible, en
effet, que la Réminiscence de l'Académie, socraticum
Ulud nobiHssimum inventum^ dit saint Augustin,^ ait
encouragé Bruno dans ses recherches sur l'art de se
souvenir.
Au surplus. Bacon lui-même, qui déprise tant la logique, et qui rejette aveuglément la forme rigoureuse de l'argumentation, le syllogisme,' présente la mémoire, le retenir y comme une des quatre parties de la
aetu; et celte ppinion ne diffère guère de celle de Bruno... Aconzio définit la logique : recta contemplandi docendique ratio (de Methodo , p. 30) ; Campa nblla : ars directiva actuum rationis humanœ in omni seientià. Bacon divise la logique en quatre chapitres : invenire, judicare, retinere et tradere,
1 De là vient que pour Alstemus, par exemple, le luUisme et la dialectique ne sont autre chose que Var$ de quavii quœetione in utramque partmn dt^putandi.
< EpUL VU, 8. Cfr. ConfesM,. X, 12, S6, S7.
> Yoy. de Âugment, ecientiar,, p. i, 5.
m JORDANO BRUNO.
méthode, t Bien se souvenir, c'est-à-dire avoir exactement imprimées à la mémoire les choses, les images et les réflexions, n'est-ce pas bien penser et bien parler? Oui , parler, c'est décrire ce qu'on voit, c'est raconter ce qu'on a vu, c'est peindre ce qui est présent ou passé; et penser, c'est concevoir la nature et les manifestations des choses, c'est se représenter ce qui est absent, mais ce qui a été présent ou peut l'être. La mémoire est la conscience du passé ; et de même qu'on ne parle ni ne pense sans conscience, tout ce que nous sentons ou exprimons est une histoire, l'histoire de notre être, ou l'histoire des êtres qui ont avec nous une relation* quelconque. Voilà la suite d'idées qui conduit Bruno, parfois à son insu , à cette sorte d'identification de la mémoire avec la pensée, et de la mnémonique avec la logique.
Bruno veut, d'ailleurs, que la mémoire s'approprie non-seulement les faits vulgaires de l'histoire proprement dite, les grands événements ou les anecdotes de nos imparfaites annales, mais l'histoire éternelle de l'univers et de l'humanité : ce qui est, plutôt que ce qui passe; l'être et les idées , plutôt que les ombres et les formes. C'est de plus tout l'ordre de la nature que la mémoire doit réfléchir ; elle ^oit scrupuleusement garder la chaîne d'or qui du ciel descend à la terre, catenam illam auream quœ a cœlo fingilur ad terrant usgue lensa}
i Rêtinere, dit Bacon. RetentiOf avait dit Bruno, qui oppose cette fonction deVentendcmentà la conceptio (p. 320), et qui la considère, de même que Bacon, comme la partie passive de rinteltigencc, passivus intellectvs (p. 305). Cfr. P. I, p. 86, note.
* P. 306 , où néanmoins cet enchaînement est aussi appelé artiflHota eonnexio.
Dqà les anciens avaient été frappés, dit Bruno, des progrès que fait la mémoire, quand d'un grand nombre de notions elle s'élève à une notion qui à son tour en renferme un grand nombre d'autres. Mais l'antiquité a négligé de signaler la marche que l'esprit doit suivre dans ce développement de la mémoire, ipsumcerienon docuity^ et c'est cette lacune que Bruno eût désiré combler.
On le voit, cette théorie où la mnémonique est si étroitement liée à la logique , et la topique à la dialectique, annonce le sentiment confus du rôle que joue, dans l'économie de notre intelligence et dans les opérations de la pensée, ce qu'on a depuis appelé l'association des idées. C'est sur ce genre d'association que reposent la réminiscence et la science elle-mêmç tout entière, lorsque du moins les notions ainsi réunies sont naturelles, conformes à l'ordre de la nature et à la constitution de la raison, ordo natures^ progressus rei secundum viam naturœ ,' et qu'elles présentent nonseulement le souvenir et l'image des choses, rerum memoriam, mais la vérité et la sagesse, telles que l'univers et l'humanité les révèlent ou les conçoivent, sed tt verilatem et sapietitiam per universum humanam^ Quiconque allie les pensées suivant Tordre logique, quand ces pensées sont purement abstraites 3 selon Tordre historique , quand elles répondent à une série de faits réels et concrets j quiconque dépose dans la mémoire ses expériences, ses acquisitions, non d'une
174 JOUDANO BRUNO.
façon fortuite et décousue, mais de manière qu'elles réfléchissent fidèlement, complètement tout ce quia été et uniquement ce qui a été, et surtout dans Tordre que tout a suivi ; quiconque sait veiller à ce dépôt, le conserver intact ou en user à propos, dans la mesure que les circonstances prescrivent : celui-là pensera évidemment juste et s'exprimera convenablement, n'établira que des rapports précis et réels, ne liera que (;e qui doit être lié ensemble; celui-là, enfin, jugera bien.
C'est pourquoi Bruno nomme quelquefois sa mnémonique un art combinatoire^ l'art de joindre au sujet les attributs qui y sont inhérents, ou les qualités qui peuvent lui convenir. Combiner les notions, c'est les associer; les bien combiner, c'est les associer conformément aux dispositions de la nature et de la raison. Cet art combinatoire n'est donc au fond autre chose, pour parler avec Kant et la philosophie allemande, que l'art de former à l'improviste, et par un effet tellement nécessaire qu'il semble mécanique, des jugements soit synthétiques, soit analytiques, des jugements qui tantôt étendent la sphère de nos connaissances, tantôt ne font que l'éclaircir.
On a donc eu raison de dire que cette méthode de classer et de systématiser nos connaissances, de les combiner et de les appliquer, n'est qu'une tentative de fusion entre la logique et la métaphysique, tentative fondée sur la persuasion que les principes de la pensée ne peuvent être contraires aux éléments des choses. Une topique si universelle , espèce de carte détaillée du savoir humain, aurait en effet les avantages que Bruno y admirait, si l'homme n'avait plus rien à dé-
couvrir, s'il savait tout, s'il était, ainsi que Lulle,^ on possession de l'omni-science , si l'homme était Dieu même. Mais tant que notre savoir sera mêlé de doutes et en proie aux contradictions; tant que la spéculation sera sans cesse démentie par l'expérience; tant que la synthèse pourra se trouver en désaccord avec l'analyse et l'observation; tant que penser et connaître seront deux choses bien distinctes; tant que notre science, enfin, sera moins un tout organique qu'un assemblage de fragments, le grand art sera d'une faible utilité.
Il serait cependant inique de le confondre avec ces nombreux recueils de lieux communs, d'arguments rebattus, de vagues généralités, de sources triviales où puisent les orateurs sans ame et les raisonneurs sans esprit. Le lullisme, d'abord, est un aperçu universel, une sorte de panorama de la science; c'est ensuite un moyen de familiariser les novices avec le jeu (les catégories, avec les points de vue sous lesquels nous considérons inévitablement les objets qui se présentent aux sens et à l'entendement; c'est, en dernier lieu, une ressource pour aider les intelligences stériles ou lentes à découvrir les termesd'une argumentation, lesrapports de plusieurs jugements, les transitions qui unissent les parties d'un discours, et surtout les jnatériaux et les procédés de l'improvisation. Dans la réalité , sans doute, il serait impossible de restreindre la pensée à un simple mécanisme,^ à une suite d'actes physiquement
( Bruno appelle R. Liille omniscium propemodumqm divinum ( Lamp. combinat.) . Ailleurs, néanmoins, il lui reproche de la stérilité, de runiforniit4'% "patqfer — êemper idem (p. SS2); ailleurs encore, il Taccuse de délirer, deiirando tentavit (p. S65).
* Bruno semble en convenir (p. 63G, 665, 679).
nécessaires, à une opération mathématique : ce serait plutôt paralyser qu'exciter l'intelligence. Les combinaisons du lullisme sont d'ailleurs trop arbitraires, et les définitions dont elles résultent sont, pour la plupart, d'insignifiantes explications qui tournent dans un cercle vicieux.* Point de développement généalogique de nos idées-mères; nulle déduction sagement systématique , nulle véritable organisation ; aucun principe général et constant pour cette multitude de divisions et de subdivisions. Et néanmoins la conception qui a dicté cette entreprise est juste et grande. Il est manifeste que la pensée marche suivant des lois universelles, et s'.appuie sur des fondements que l'observation rencontre et révèle, mais qu'elle ne pose pas. Il est indubitable que la pensée, dans l'état de santé et d'ordre, s'exerce avec la même rigueur, la même régularité, que le mouvement des grandeurs arithmétiques et géométriques qui ne sont pas, comme la pensée, susceptibles de perfectionnement. Il est clair encore qu'il ne saurait y avoir d'opposition radicale entre les lois de l'esprit et celles de la matière, entre nos conceptions et les objets réels. 11 est donc naturel qu'on ait tenté de dresser une table des éléments de la connaissance, semblable à la table de Pythagore; et .qu'on ait imaginé des procédés pour appliquer les prin-
1 La bouté, par exemple, est détinic par « ce qui ecit, par rapport à qtioi le bien agit bien;» la grandeur, «ce par rapport à quoi les autres qualités »>ni grandes; » la durée, «ce par rapport à quoi les qualités durent;» rindividiialité, « une chose plus éloignée d'un genre qu'une autre chose;» la simplicitt", « une forme plus éloignée de la composition qu'une autre forme» (Voy. Art brev., 6, 22. Ar$ magn.y 18). Bruno essaie d'excuser ces tautologies an mojon de son principe de l'identité des notions fondamentales, identité qui faif qni' ces notions sont inexplicables et indéfinissables.
TRAVAUX. ITT
cipes généraux de la science aux quêtions particulières, aux détails de la vie et de la spéculation.
Voilà ce que Bruno pouvait répondre aux nombreux adversaires, que le luUisme rencontrait de son temps. Les plaintes et les objections de ces adversaires ne manquent ni de vérité, ni de portée. Cet Art, disentrils, confond des principes fort distincts; il abuse de la faculté de généraliser; il établit dans ses classifications un ordre inexact et qui n'est qu'apparent; il est dépourvu de connexion et de clarté ; il emploie des expressions trop barbares pour être jamais utiles; il habitue à raisonner sans étude, sans réflexion ; il ne procure qu'un savoir d'emprunt et un discernement superficiel. Mais souvent aussi ces reproches sont mêlés d'injustice. Campanella,' par exemple, demande qu'on raisonne, non pas seulement à la suite des mois, mais d'après les objets sensibles ; il oublie donc que les mots, pour le luUiste, sont plus que des sons, comme les nombres sont plus que des chiffres pour le pythagoricien. Bacon va plus loin : comme il tient l'induction pour l'anique instrument de la science, comme il ne songe qu'à découvrir, et qu'il perd de vue la tâche non moins indispensable d'enseigner et de transmettre les inventions ; comme il ne craint pa$ d'affirmer que l'induction est la véritable forme de la démonstration ,* il n'est pas surprenant qu'il appelle le luUisme un charlatanisme. Qu'il ait sa source dans les travaux d'Aristote, ou dans les livres d'Avicebron et d'autres Arabes^ le lullisme
f uNon per vocabula tantum, ut R, LuUio tnos esty $ed per sensibiUa 06jeeta ratioeinari)» [de Libr. propr., p. 8). * Cependant le Tradere forme la quatrième partie de.la logiqae de Bacon.
semble à Bacon également ridicule et illusoire, « une . méthode d'imposture, methodus imposturœ. » Le philosophe anglais est plus exact, lorsqu'il compare cette » Typocosmie » à une boutique d'antiquaire, officina veteramentaria^ pleine de choses curieuses, mais inutiles. A.U reste, malgré tous ces dédains, Bacon, avant d'entreprendre de classer et de systématiser les con naissances humaines, avait peut-être profité de l'Art de Lulle, qu'il ne méprisait pas plus que VOrganon d'Aristote. *
Le reproche de confusion et de difficulté est le mieux fondé. Scioppius, tout en reconnaissant à LuJle une sagacité prodigieuse, portentosum acumm, montre aisé-, ment que c'est un auteur fort maladroit, luculentus et ineptus. Les sectateurs de Lulle ne cherchèrent pas à se séparer sur ce point de leur maître. Le plus distingué d'entre eux, Bruno, a aussi écrit, « quoique d'une manière ingénieuse et avec plus de soin, un peu obscurément, obscuriusculè. » *
Bruno lui-même avoue l'apparente ingratitude de cet Art. Plusieurs de ses traités^ commencent par exhorter le lecteur à la patience et par l'encourager à poursuivre avec intrépidité. « Cet Art est pénible, mais non inaccessible; il est pénible, parce que les dieux ont voulu que les meilleures choses fussent difficiles à atteindre , Omnia quippe oplima , velimuSy nolimtis, décréta Deorum in arduis esse sita. »* Le Nolain est tellement persuadé de
< Voy. Nùvum Organum, l. II. Comp. Descartes, Disc, de la MétK P. IL
* ningenioso neque tpemendo eonatu,— operosius» (Mqbhofu Pt^yhitt., II, c. 5).
• Par exemple, de UmbrU idearum, au coinnicncement, en Tcrs.
♦ Cant. Cire, p. Ï06. Cfr. p. 335. aVeram iamen qui ex Ciavi ntagnâ, » elc.
iitilké et de la rare profondeur de cette étude,
plus d'une fois le cardinal Cusa, Para-
'•e d'Etaples d'avoir su en apprécier les
Charles Bouille, il tient à honneur de
^ pro sufàmo habet honore ut ItUlia-
. vins pas à rappeler les éloges que les luUistes . il^siècleontprodigués à Bruno et à la <r route royale, * viaregiUj^ dont il ftit le second fondateur . EnFrance, Jules Pacius, Pierre Grégoire de Toulouse, Claude Clément, Nicolas de Hauteville; enEspagne,Izquierdo, Arce deHerrera; enÂlIemagne, Àlstediuset AthanaseKircher, placèrent à l'envi LuUe et Bruno soit à côté, soit au-dessus d'Aristote et de Ramus, les deux logiciens qui s'étaient disputé, au XVI* siècle, avec le Majorquain, « le sceptre de la dialectique et le trône de la méthode. » Entre les dédains de Bacon et l'enthousiasme de Kircher, ^ il y a un milieu, et l'on est heureux d'y rencontrer Leibnitz.^ Ce grand homme, dans sa jeunesse, « ayant pris quelque plaisir à l'art de Lulle, » ^ avait composé un opuscule de Arte combindtorid. ® Toute sa vie, Leibnitz chercha une langue universelle, une écriture hiéroglyphique qui contint une espèce de calcul, de telle sorte que raisonner dans cette langue et calculer fussent une seule et
■ Cest répUhëte que donnent au Inllisme le Jésuite Kif ittel et le capucin Ites.
^ Voy. HcET, Vita iua, p. 65. Leibniti, Collectan. etymolog, P. I, p. 165.
^ Voy. HEUMANif » Aeta philos., P. U.
^ Aeia erudit.^ anni 1691, p. 63, où Leibnitz dit que cet écrit était une production de ses jeunes ans, a in quibiu aliqua interdum luxurianlis ingenii QMidacia laudatur, »
* 1666. En 1690, cet ouvrage fut réédité à Tinsu de Leibnitz.
même chose, et que les erreurs de calcul ne parussent pas plus évidentes que tes erreurs de raisonnement. En méditant la composition de ce nouvel instrument, de ce télescope intellectuel, en combinant sa Caractéristique de l'esprit humain^ il dut se souvenir sans cesse de l'alphabet des luUistes. « Les défectuosités ^ de cet alphabet ne lui échappaient pas; mais, continue-t-il, « comme je ne méprise rien facilement^ j'ai trouvé quelque chose d'estimable encore dans l'art de Lulle. » Bien que « M. Descartes lui semble d'une tout autre profondeur, » Leibnitz loue l'arrangement général dans lequel les lullistes ont disposé les éléments de leur théorie, les sujets. Par cette méthode, dit-il, on apprend n^ieux à disserter à l'improviste qu'à acquérir la pleine connaissance d'un objet donné. Mais, comme le talent d'exposer ne lui parait point ordinaire, ni à dédaigner , il se garde de rejeter toutes les doctrines de Lulle. Suivons un si bel exemple , et sans songer à redonner au monde des leçons d'une sdeoce qut le lasserait autant qu'elle le charmait et l'éblouissait autrefois^ du moins c ne la méprisons pas facilement. »*
* Opp., vol. VT, p. 303, éd. Dutens.
■ «Je crois pouvoir affirmer, en en Jugeant par sa logique, que les idées de Lulle (sur le Grand Art) ont beaucoup plus de justesse et de valeur qu*oo ne leur en accorde ordinairement. » B. St.-Hilaire, de la Logique d^ÂHstotè, II, p. SM.
Bruno raconte quelque part i^ qu'attiré d'abord par les symboles et les emblèmes du luUisme , il vit de bonne heure, adhuc pueTj sous ces signes plus ou moins ingénieux, une doctrine philosophique dont la profondeur avait échappe à Lulle même. L'étincelle^ qui frappa son imagination, n'est-ce pas le point , la monade , l'atome, ce quelque chose dont toutes choses émanent, cet infini en raccourci, qu'il nomme le germe de l'immensité de l'univers? Bruno avance mille fois l'opinion que tout est contenu dans chaque objet, dans chaque idée ; que d'une idée donnée, on peut dégager toutes les idées possibles; qu'enfin l'art de Lulle consiste précisément à tirer dételle notion toute autre notion, à combiner avec une conception isolée tout ce qui peut se concevoir en général. '
Il nous semble que cette remarque est etôentielle, parce qu'elle montre que Bruno conserva, pour ainsi dire, la lettre du luUisme, et qu'il eh changea l'esprit. Avant de faire voir en quoi il le modifia, répondons définitivement à la question que nous nous sommes déjà posée.
Qu'estrce qui inspire à Bruno une si grande vénération pour LuUe?^ Seul dans son temps, Lulle avait essayé
« Voy. p. 526, sq.
* « « Modica faviUa — iparsum iemen,» p. 517.
^ aReducUo,quantum?isiacoinpta,tameanihilominus venerabilis^n p. 66&.
de réformer, de refondre la philosophie, sans Tappuyer sur la théologie, sans la soumettre à la théologie. Lulle avait voulu que la raison, au lieu de s'enchaîner d'abord à la foi, partît au contraire du doute, et cherchât à connaître et non à croire. * Lulle avait proposé à la philosophie pour but invariable la science universelle, un seul corps de doctrines qui embrassât tous les principes et tous les faits.^ Lulle avait distingué soigneusement cette science universelle, de la science suprême qu'il considérait comme l'objet de la théologie, de la foi, de la vie future. Lulle avait recommandé la variété et la multiplicité des connaissances humaines, tout en désirant les ramener à l'unité. Il avait enseigné que l'intelligence, naturellement liée au temps et au mouvement, à tout ce qui se succède dans l'espace et dans la sphère des corps, devait tâcher d'approfondir la nature des choses matérielles. Lulle avait demandé qu'on cessât de développer le raisonnement aux dépens des autres facultés de l'âme, et qu'on cultivât la mémoire plutôt que les puissances mises en jeu par la scolastique, pafce que c'est la mémoire qui fournit à l'intelligence des données positives pour bien penser, et à la volonté des directions sûres pour bien agir. ^ Lulle, enfin, avait entrepris une guerre de platonicien contre le péripatétisme et contre l'intolérance du moyen-âge. Tels sont, rediSons-le, les premiers motifs de l'attachement que Bruno avait conçu pour Lulle et pour l'Art des Ârts.^
< R. LcLLi , An 6rev., 7.
' lo., An magn.^ proœm.
» ID., PHnc. phil., 12. Cfr. Cab. Botmxi, de tntaieetUy c. VIT, XIII cl s(jq. ^ Bncxo, p. 207 : «An ista adjuvat omne» aliat et oetendit viam et pati' faeit aditttm ad inveniionei alias plwimoi. »
Lulle taî-inême, suivant Bruno, n'a pas connu toute rîmportance de son Art; * il n'en a pas tiré tout le parti qu'il aurait pu et dû en tirer. C'est Bruno qui espère l'apprécier à sa juste valeur et lui procurer tout l'empire qu'il a droit d'exercer. « Vous verrez, dit-il au lecteur, que j'ai beaucoup ajouté aux préceptes de Lulle, quant à la facilité, à l'ordre, à la netteté et à l'application. J'y ai joint ce qui regarde la mémoire, faculté indispensable à ce genre d'études. J'ai complété enOn ce qui constitue la substance même de cet Art...» t J'aî réformé ce même. Art pour ce qui concerne la multiplication et l'extension des formes, des nombres, des espèces, des raisons ; j'ai supprimé les innombrables répétitions de Lulle, et toutes ces imaginations stériles dont il a rempli ses écrits. » * Ainsi, Bruno se considère, non-seulement comme le réformateur du luUisme, mais comme l'inventeur de plusieurs parties essentielles de cette méthode' qui, « entre ses mains, ne saurait passer pour un art d'histrion, histrionica ars* »*
On doit convenir, en effet, que Bruno a perfectionné le lullisme : il l'a simplifié et resserré, il l'a varié et étendu, il l'a épuré et complété. ^
On sait que Lulle s'était proposé. de créer une méthode propre à inventer tout ce que la science humaine
' « ÀTtem LuUiiplui ferre momenti quam LuUius ipse viderit...,» p. 832 • Babeî iman mommtum et {ut magie proprie, lieeî etiam barharius dicam) n«im imporlantiam , j> p. 278. « Omnia tandem contineri quidem, sed cœea et ipsi Luilio for tasse etiam occulta j vel minus consideratay » p. 260, 242.
'P. 88l.oA'iiflfajc,» p. 263.
' fiJordanum non solum auctorem, sed et frugi inventorem testi/îcahun- ^•» J. RegnauU. a Lullio invmtori, miki excultori^ » J. Bruaus (p, 702).
^ P. 205 el 206.
' « faciHtas,'-certitudo,-'hrevitas, » p. 207, 253, 282, iOI, 636> 665, 87 i.
est capable de découvrir et de déterminer sur diaque objet, tant en particulier qu'en général. Cette méthode devait se diviser en deux parties principales : la première devait faire connaître les procédés par lesquels noti*e esprit invente, dispose, met en ordre, réduit en système; la seconde devait embrasser les objets euxmêmes , tout ce qui avait été découvert et déterminé. Dans l'une et l'autre partie, on marquait les idées élémentaires, les divisions fondamentales, les principes de la théologie, de la métaphysique, de la physique, de l'éthique et de la dialectique. A la suite de ces classes, de ces groupes de notions venaient les attributs, soit absolus, soit relatifs, renfermés dans certains cercles, dans certains cadres, de manière qu'on pût rapprocher promptement les attributs des sujets, et arriver ainsi plus facilement à des moyens-termes. Ces cercles, ao nombre de six, étaient concentriques. Deux cercles indiquaient les sujets, trois les attributs, et le dernier, cercle extrême et isolé, contenait les questions possibles. Le premier des cercles mobiles et fermés, c'est-àdire le cercle le plus voisin du cercle extrême , était consacré aux neuf catégories essentielles des éires. Le second s'occupait des neuf sortes d'attributs de l'être physique; le troisième, des accidents de l'être moral, également partagés en neuf classes, neuf vertus et autant de vîces^ le quatrième et le cinquième, des attributs des êtres à la fois physiques et métaphysiques, tant relatifs qu'absolus; les attributs absolus distribués sous trois chefs, savoir : essence, unité et perfection; les attributs relatifs, placés sous les chapitres définition, division et réunion {collectio). Quand on alliait aux sujets, dedl-
verses manières, ces gênantes d'attributs, termini generoHssim prcBdicatorumy Ton formait des propositions ou des axiomes, tout ensemble possibles et certains pour diaque objet, et l'on produisait un si grand nombre de modes de combinaison, « qu'on serait incapable de les noter au bout de mille ans, dûton en noter chaque heure un million. » Il n'est pas indifférent toutefois, selon LuUe, d'associer tel sujet et tel attribut ; il importe d'observer dans ces synthèses les deux règles suivantes : ^ 11 faut que le sujet comporte ou permette l'alliance de tel attribut ; il faut prendre l'expression qui désigne l'attribut^ dans l'acception que veut le sujet. Enfin, ces cinq cercles, ainsi remplis de sujets et d'attributs, roulent tous sur le cercle général des questions,* appelé la clef de l'invention, parce qu'il mène à saisir la liaison des sujets avec les attributs.
Voilà les éléments du lullisme avant Bruno. Celui-ci enrichit la première partie , la partie touchant l'invention, la disposition, la liaison des sujets et des attributs, de trois branches qui sont comme autant de subdivisions de la même théorie.
I. Un Alphabet^ contenant les plus simples desmotions élémentaires, se composant de neuf lettres, R-K, qui signifient les neuf idées fondamentales. A chaque lettre correspond une certaine quantité d'attributs absolus et relatifs, ainsi qu'un nombre donne de questions possibles.
II« Un Syllabaire^ Syllabicum^ comprenant les diffé-
* u Eise déberé îalia prœdieata, quaUa a sui$ »ubjeetis permittantur. Verba prœdicaiarum eue intelUgenda teeundùm subjeetam materiam, »
* Virum, quid, de quo^ quare^ quantum f quale^ quando, uM, quomodo ? p. 607.
rentes espèces de liaisons entre les sujets et leurs attributs absolus ou relatifs.
m. Un Dietionnaire^ Lexicotij réglant la liaison des jugements et leur transformation en propositions et en raisonnements de divers genres. Le syllabaire et le dictionnaire doivent offrir une riche moisson de solutions aux questions énoncées dans Talphabet.*
La deuxième partie du luUisme , qui se rapporte aux découvertes et aux combinaisons mêmes, disons mieux, aux objets de la connaissance, Bruno la subdivise en sept parties :
A. Problèmes.
B; Réponses.