DB MINIMO, DE MAXIMO
Ces deux écrits qui passent depuis longtems * pour une des sources du système de Leibnitz, mais qui attestent plus visiblemçnt l'influence avouée du cardinal Cusa, * se tiennent comme les moitiés d'un tout, lis ont été publiés la même année, ils sont composés en vers héroïques d'une facture qui accuse la précipitation et même un dédain choquant des règles de la prosodie; ils sont divisés en chapitres rhythmésdont chacun est suivi
^ Voj. P. I, p. i68. On sait que Fermât s'oocupaiit aussi de mtm'mii et maximil.
* Nie. CuSAims, de doeia tgnarantia, 1. 1, c. 1-3.
302 JOIIOANO BiWNO.
d'un commentaire en prose j ils présentent enfin on mélange, plus singulier qu'agréable, d'abstractions raffinées et d'élans poétiques, ^ où la mét^ysîque se confond tour à tour avec les matb»9atiques, la pbysiqne, la dialectique, et répand en même temps sur ces diverses branches du savoir les douces teintes da senfiment religieux. Dans l'un et l'autre poème se renoonlreai maints passages peut-être impossibleè à analyser, et si diiBoiles à comprendi*e que Brucker les juge plus obscurs que la noire nuit, atranûcle obscurians. Les annotations , comme le texte, sont déparées par de nombreuses fautes de goût. L'auteur joue sans ce^e non-seulement sur certaines expressions, mais sur les figures géométriques, la ligne, l'angle, le triangle, le cercle, sur leurs propriétés apparentes ou occultes, sur les nombres et leurs qualités. Il transporte, par l'allé-
1 Dès le débat, par exemple» TinvocatioD au flambeau de la nature et de la vie, au soleil :
a 0 tu qui AkininaR mortAli iu corde perennes > Succendis, pectuaqué meum consurgere taoto » Lamine jussièti tantoque calescere ab igné, eic. »
[.ito £aM. mtmffii, v. 14, aqq-j
Dans ces lignes , ainsi qu'au diap. il, 1. 1, où Taulair parie égrènent de lu tâche qu*il s*est proiK>sée :
« Ât mibi Hufficit rerum pro pondère luccm
» Adpetere, ettempluûi soUdo ex adamante liitarum
» Erigere in seclum,... etc.»
00 rencontiv des sentiments qui rappellent ceux dont Ronsard, « en un Iraav port d^mour platonique et aérapbique,» kiiasa on' aoèle téaMigna^ dans la strophe suivante :
c Je veux brûler, pour m'élever aux cieux, » Tout l'imparfait de mon écorce humaine,
» M'éternlsant comme le fils d'Alcmène, > Qui tout en (eu s'atsit entre les dicai.»
Voy. aussi P. I, p. 91 i, S(i.
gorie et la kabbale» ces notions qui sont la base de la [)Iqs rigoureuse des sciences, à la morale aussi bi^i qu'a la philosophie spéculative. La n>ythdogie vient en aide à ses hypothèses et à seshynmes} là où ellç n'est pas employée à prouver, * elle sert à embellir, à varier. L'érudition lui prodigue ses richesses, surtout alors qu'il passe en revue les opinions pliilosophiques des anciens. ^ L'histoire des mathématiques est mise à furofit d'unedçon originale; Euclide'^ est invoqué et Copernic loué avec une vive admiration ; les mathématiques eUesmêmes sont exaltées comme le symbole le plus^ précis de la nature divine, comme la comiaissance la plus pure et la plus certaine, comme la science la plus analogue à la science de Dieu . * Ajoutez à cet enthousiasme de poète et de savant la ve^ve du polémiste, le langage passionné de l'anti-seolastique, « ennemi de ces grammairiens qui ont inondé d'un déluge de mots stériles lempire de la
' On Ut dans VOdjfêiée qse les dieux dînent chez les Eihiopietiâ. Brun^ ioiaglne quMl faut onleudre par Ethiopiens les planètes opaques et les substances aquatiques; par dieux, les étdies brillantes et les substances ignées {de Monade, p. 160).
' Les opinions de Pylhagore et des Eléates reçoivent souvent une application isgéniense. Voy.^ par ex., de Monade, 1. 1, cb. 6-8, où sont examinées les hypothèses louchant Tespace, de Locatiane.
'DeJlfin<mo,p. lOi:
« Hic ego te Eudidem appello, tua respice fata,
> Refipice qaos habeat «utores priocipiorum
» Qui docte usqae adeo canones submultiplicerunt. »
De /wMimara6i7ifrtM, p. 3S7 :
€ Hic ego te appello, ▼enerauda prœdite mente,
» Ingeniuin cujoa obscuri infanpia secii
» Non tetigit , et vox non est auppreasa strepenti
> Murmure stultorum, generoae Copernicc, etc. »
^ « Sic è mathematicis ad profundiorum naturalium speculationem, et ditmiorum cwUemplationem adtpiramuê » (de Minimo, p. 13 i).
20i JORDANO BRUNO.
philosophie, et qui menacentde renverser leteraple delà sagesse.»^ Ajoutez-y encore le zèle du partisan de l'unité absolue, appliquéàaccorder les monades avecles atomes, à concilier Platon, Pytbagore, «r l'àîeul deSamos, Sanms par^fw,» avec Démocrite, avec Epicure,^ avec le «profond etdocte Lucrèce; <* vous concevrez comment, dans ces ouvrages aussi, la sagacité, la pénétration, le jugement, une vaste instruction, une imagination brillante, un talent exercé peuvent tourner à lasùbtilité, au vague, à une mystique exaltation, aux plus bizarres caprices, et souvent se perdre dans des recherches puériles et dans un orgueil frivole.' Theatrumphantasiarum^ dit, et non sans regret, le « bénévole » Heumann.
Toutefois, le sujet de ces écrits est clair et a été nettement indiqué par Fauteur lui-même, qui les envisageait comme une trilogie métaphysique. Trois titi^es distincts, savoir : I, de Minimo^ Magno et MensurCylly de Monade^ Numéro et Figura, 111, dejmmenso, Innumerabilibus et Infigurabili VnwersOy tels sont les termes par lequels Bruno désigne l'objet éternel des mathématiques. Les mathématiques, et avec elles toute la science humaine, partent de ce qu'il y a de moins grand, le
' 1 De Min,, 1. 1, t. 1S8, sq.; dé Jlfon. p. 399. RappeloDs que Bruno coraprenait sous le titre de grammairien, titre si nolilement porté dans l*antiquité, à la fois les péripatéticiens de J'Ecole et les critiques qui le gourmandaient ou le raillaient sur ses solécismes et ses barbarismes.
* Il consacre à Leucippe un de ses campt, à Démocrite une de ses ww\ ii donne au lecteur ce conseil :
Âltam Accipiio docti rationem jnente Lucretl (de Jfm., p. 37).
* Aet philos. , P. IX , p. i37. Heumann applique aussi à Bruno (p. 899) ce mot connu : « Hahet ingenium tU octo, eloqueniiam ut quinque, judicium «t duo, c-est-à-dire, Il poœède quatre fois plus d'imagination que de bon sens^
TRAVAUX. a06
Minimum ou le point, Tunité ou la Monade^ chose incommensurable et indivisible, en vertu de sa nature autant que par sa petitesse ; de là elles passent aux grandeurs mesurables et décomposables, à l'ordre des choses déterminées et limitées, aux nombres et aux figures; enfin elles s'élèvent à ce qui est incommensurable à force de grandeur, à ce qui est sans nombre , sans figure, à l'immensité de l'univers. L'infiniment petit, d'une part, rinfiniment grand, de l'autre, et entre ces deux extrémités les grandeurs finies, comparatives, relatives, c'est-à-dire celles qui tiennent de l'infini, soit par leur exiguïté, soit par leur extension, voilà pour Bruno les trois degrés de l'échelle encyclopédique, triplex ordo scalœ Encyclopœdiœ ; voilà le résumé des premiers principes que la nature révèle, que la raison contemple et que Dieu maintient de tous côtés; ' voilà la vue qui, dit Bruno, nous explique l'unité des Etats du monde, ïïmndorum respublicas^ cette monarchie sans bornes qui obéit à un mattre infini, sine fine regni quod infinito gubematori subest. Ni les sens, ni les mots, ni les choses; ni ce qui est composé, ni ce qui est abstrait, ni ce qui est simple ; ^ ni ce qui est physique, ni ce qui est n^atbématique, ni ce qui est divin ; ni les corps, ni les ombres, ni les âmes: rien n'est inintelligible pour qui sait ainsi apprécier le petit, le grand et l'immense. L'immense, le grand, le petit ne sont, en effet, que trois manières dont l'être se manifeste, l'être qui sous toutes les formes, à travers tous les modes d'existence, de-
* «Natura iignificat, ratio eontmnplaiwr, Deut in omnibuê operaiur, » ' SêMuê, verba, re9„.Simplicia, ahêtraeta, con^oiita.
206 JORDA'NO BRUNO.
meure un et kleRtiqne, ki substance même dés choses, ici enveloppée et concentrée, ta développée et dilatée, toujours immnable et toujours susceptible des diangements les plus variés et d'apparences d'une multiplicité inconcevsWe.*
Le Jfmtfmfm n'est donc pas seulement rextrême petitesse, le monde microscopique, un monde d insectes sur un fraisier j comme disait Bernardin de Saint-Pierre; e'esi l'extrême grandeur en germe, c'est le tout en abrégé, c'est le point, l'atome,* l'unité, la force minime, l'invisible substratum des objets visibles, Pinsaisissable fondement des objets, tant matériels que spirituels, et en particulier du Maximum. Le Minimum y c'est le Maximum réduit et en quelque sorte renversé; le Maximum^ c'est le Minimum épandu, épanoui, exhaussé, indéfiniment amplifié. L'un touche et ressemble à l'autre, comme le grain de sable touche au soleil , comme la goutte d'eau ressemble à l'Océau. L'un renferme et reproduit l'autre, l'un c'est l'autre à une puissance opposée, l'un sert alternativement à l'autre soit de premier principe et d'origine, soit de On et de conséquence dernière. Le Minimum doit se confondre avec le Maximum^ sinon s'y abimer; sans le Minimum point de Maximum; sans lui, absolument rien.
1 De Monade, pnef*
) Bruno emploie le mot d*atome dans une acception particulière. U necroli pas plus qu*Epicuro à la divisibilité Inttoie, mais il fi*admet pas cependant 1» corpuscules minimes dans le sens des épicuriens. A ses yeux , le corposcnle, Tatome, est la force primitive, le germe en quelque sorte créateur, la $ulistance productrice des choses, celte parcelle de Tessenoe divine qui est néce^ sairemeot à la base de toute existence réelle. Voilà comment 11 concilie la doctrine atoniistique avec Técole dynamique.
La cdttBrànance dn }Hnimum est donc le point de départ et d'appoî des sciences physiques, autant que des sciences mathématiques* Les unes s'attachent à connaître les atomes des corps et leurs forces, les élémenU; et leurs pro()riétés. Les autres étudient les dimensions ' (les corps, les formes de l'espace, les vicissitudes du mouvement, tout ee qui concerne l'étendue et la durée des coips. * Les unes et les autres sont forcées d'admettreVexisteoce d'une monade, d'une unité,* non plus physique ni mathématique, mais essentiellement métaphysique et divine.' L'unité de ces diverses unités, le centre de ces points, le foyer de ces atomes, la monade des monades, c'est rétre des êtres, c'est le Minimum. Grâce à cet être suprême, non-seulement tout est un, mais tout existe. Si Dieu, Optimus Maximus, est ce Uinimum, il est aussi le Maximum; ou plutôt il n'est ni l'un ni l'autre, parce qu'il n'y a ni l'un ni l'autre, parce qu'il y a seulenfient ce qui est, parce que l'être n'est ni grand ni petit, ni fort ni faible, ni simple ni multiple, mais est tout ce qui peut être. Néanmoins, en tant que substance des substances, en tant qu'essence des êtres, en tant que cause et condition de toutes choses, la Divinité peut être appelée le Minimum ou la Monade par excdlence. ^
t « JVttfie guidêm in twinçrit atque menturis maihmuMHeê, aiiàiquê in r«riifft elementis j^ysieé^ iterùmçue in idêoli tupràfut mundana giMufani pro* lifira luce metaphysicê speculamvr» {de 3/fn., p. 133).
> m Minimum poteniistimum est omnium, quippe quod omne momentum, nutnemm^ magnitudinem claudii atque virtutem^ » p. 16.
* •tn Hinimo sunt maxima quaque, » p. 109. Il faut remarquer, en effet, qui; le MMmmu est une puissance positivement iromatôrielle. Voy. 1 I, c. S a a.
^ « Hint Optimm Maximus, tuhêtantiarum iuhstantiaetêntitai,quaentia sunt, Monadii nominê eele^atmr* {d$ Min,, p. 10).
a06 JORDANO BRUNO.
Le mot de Jtfmtoitim ayant une acception si large, est-il surprenant que Bruno lui reconnaisse tant d'attributs et d'eOets ? Etant le point véritable, le Mmmum n'est pas uniquement principe de la ligne, de la surface et du corps; étant un point vivant, il n'est pas uniquement la molécule radicale du corps, son embryon, sa première et principale propriété, sa forme et comme l'âme de son développement; le jtfmtifititii a cinquante autres attributions dont les plus marquantes sont indiquées dans l'endroit suivant : '
« ;... Minimum substaatia rerumest,
Atque id idem tandem opperies super omnia magnum. Hinc monas, hinc alomus» toiusque hincundîque fusus Spiritus, in nulla eonsistens mole suisque Omnia oonstituens signis. essenlia tota.
Si res inspicias, hoc landem est, maleriesque; Quandoquidem Minimum sic intégrât omnia, ipsum Ni substernatur, reliquorum non sieihilum. Esto nulla monas, numerorum non erit ullus : Namque ea constiiuit species, statuens genus omne. Quo clrca in cunctis primum est fundamen, ut unde Et Deus, et nattira parens, arequeexpHcatalte Quod super omne genus perstat, quod et in génère omniesi.
Sic nihilo variât rerum subslantia, nempe Pforsumimmortalis, quam nulla poteniia gignit Nul laque corrumpit» Icedit, tenuaique nec augel : \erum hacgignunlur genita, et solvuntur in ipsaro,
> Cest i dessein que nous multiplierons les extraits de ces deux oom^ dont J. VoGT a eu raison de dire : « Parmi les écrits si rares de Joidano Brano, ceux-là sont les plus rares, Jordani Bruni uiHpta inUr ranom mrimmo eue nemo nescit» (Catal. libr. rarior., p. 139, 151),
£x hac atigentur crescentia, deficiuntque
Hatic tenuata suas mêlas quœ ortusque révisant. 9 ^
L'ouvrage mêined^ Minimo se compose decinqlivres. Dans le premier, on prouve Texislence du Minimum. Dans le second, on déroule une suite d'aperçus spéculatifs, auxquels Tidée du Minimum donne naissance. Dans le troisième, on essaie de montrer de quelle manière le Minimum se découvre. Dans le quatrième, on déduit du Minimum les principes qui régissent Ja mesure et la figure, la géométrie. Dans le cinquième, on marque les rapports de la géométrie avec le Minimum,^
Si le Minimum est comparableau point, il Test surtout au point générateur du cercle, au centre. Le cercle, la sphère n'est rien qu'un centre qui se répand et se déploie, comme le centre n'est autre chose qu'un cercle qui se ramasse et se réplie sur lui-même : deux formes, deux mouvements qui font voir l'identité delà puissanceetde l'acte, l'accord de la virtualité et de la réalité.^ De là, au livre 1, l'exposé de l'opinion que tout suit une marche circulaire, omnia quodammodo circuire et circulum imitari,^
» De Min., 1. 1, ci.
' h.l^de Minimi existentia. L. H , Contemplationes ex Minimo, L. HT , JntenHo Minimi. L. IV, de PHncipiis mensurœ ac figurœ. L. V, de Menswra. Ce dernier livre se |)artage en trois sections : a) de Mensura, b) de Àngulo, e) de Triangulo. Nous ne connaissons qu'une seule version du de Minimo, excellente, à la vérité, mais bornée à quelques fragments : elle est, en vers allemands , de M. Fbédébic Scblosseb ( Daub u. Creuzer*s Studieny T. VI, P. Il, p. 446-466).
s « NuDC minimus cjclus cenirum est, ejusque subinde
» Quod médium potis est acies attingere visus, » p. 41.
* « Inde nota ut vires queecnmque et corpora cuncta
» Spbaerœ dant spécimen, cycli spbœra, istaque centri. » Nam nihil est cycius prœter sppctabile centrum , » Et sine ône giobua, nibil est nisi centrum ubique.
ïï. ih
210 JORDANO mVKO.
opinion qui ne diffère gaère de celle-ci, que le centre de l'univers est partout et sa circonférence nulle part. Dans ce même livre le Minimum^ tel qu'il apparaît aux sens, est distingué du Minimum entièrement simple ou absolu; * l'indéfini est distingué de l'infini. ^ Le lecteur est prémuni contre la confusion du Minimum avec la limite, terminus.^ Partout où il se trouve une suite de degrés, un développement, m omni génère graduato , il y a du Minimum.
Le cercle occupe encore une place considérable dans le livre H. Le véritable cercle, dit l'auteur, n'est pas plus sensible que le point; il est impossible de rencontrer dans le monde matériel un cercle complet, parfait; et néanmoins ce sont les sens qui* nous procurent la première notion du cercle. * Quoique le Minimum soit
»Quare hic simpliciter centrum est, mioimumquoperomae
» Totum »e fundens, verum, unuixi, semper in omni
» Omneque compositam in minimum revocabitur ut ait: •
» Quandoquidcm minimum naturse, quamiibet ampli
» Sensibilis claudit vires, atque explicat alt^, elc. d (1. I, c 4.'
* ilftffilmtMn ad ienswn, — Minimum simpliciter seu Naturœ, l. I, c. 9.
* « Terminorum item atque partium mtituè se consequenliom poteôtiam non è Dalura iufinilam , sed ex insUluto , vel casu , vel etiam nalura indefijiitani. Ad praxin quippc nostram adco usque termini atque partes sunt indefl- Di lac, etc.,» p. 04.
> « Afit Minimum prima est , non est pars terminus ulJa — -
» Ai Minimum dici cujus nec pars datur una, » Quod ncquo para una est, » — p. 43.
^ « Circulum verum non esse ienHMem, » c. S. — « Sensitivœ wiemœqM potentiœ est primo circulum apprehendere, » c. 3.
« Définit cyclum tantum mens. Porro figura
> Illius exterior tantummodo sensibusapta est,
» Quantum aptanda venit; constans quapropter eoruro » Objectuni reputanda magis. Nam deinde per umbram
> Phantasiee capere est , condensas perque teoebras, » p. 57.
« Quapropter circus consistens parlibus equis
» Omnino cunctis, paritercentroque relatis,
» Nulla est natura, nuila est fabretactilîs arte, » — c. 4.
un, il est infiBiment varié dans ses manifestations. < La matière est incapable de produire deux figures, deux lignes en tout égales ou semblaBles. ^ Tout ce qui est créé, tout ce qui vit, facta^ ne cesse de se mouvoir, de flotter, dechanger, de monter et de descendre.Tout sem* ble couler comme les ondes d'un fleuve, et subir, comme la mér, Faltemative régulière du flux et du reflux. ' Mal^ cette mutabilité universelle, malgré ces transformations, ces transmigrations, ces transsnbsiantiations, il y a permanence et identité pour la substance intelligente : * le caractère distinctif de Pâme, c'est l'unité.
1 cQuandoquidem nihil est sincerum, par, simile, unum
» Vel sibi vel reliqno toto, vel parte profecto, etc., » p. 6S.
* « Duos figwas vel Uneas in materia omnino œqual$$ attendere, vel hit tandem repeter e, est impossibile,» c. 5.
4 Noi> manus aiit sensus bis partes accipit eequas. » Non bominem invenîes bis pensum poBderiB esse » Unius, pra3lerquam crassa lance probatum, etc. >
' « . . « Quandu neque partibus iisdem
> Temporis instanti elapsô copsistet idipsum
» Quod certis constat de finibu', cuique peramplus
» Terminus haud atomus prœscribitur, at quoque partes
» Ejus continue fluxu efQuzuque feruntur.
» Non iisdem numeris gyrum pertingitur illis
» Queis semel attactus fuerat, yeluti nec eundem
> Bis répètes fontem quoque tu non unus et idem,
> Lampadis ut flammam neque cernere quibis eandem; » Scilicet beec sensu fluitat velocior omni,
> Et raptim resoluta volât spergenda per auras » In fumum conversa, licet consistere in uno
> Credatur vuUu, et interdum fixa manere, » p. 69, 70.
^ « Ergo ut compostum substantia corporis esse
o Te facit in certis numeris spectabile, sane » Non unquam f>oteris bis dicier unus et idem, j» Adde quod et velutin rebua non comperitactu M Simpliciter minimum certo in gencre esse, » Non auiem abstractim minimum Logica atque Mathesis i»Edocet, id si sic, addo, Neque maximum unquam, » Simpliciter quisquam poterit finire, nec ullum
l'indivisibilité, et par suite rincorraptibiHté, privilège unique qu'elle tient de rame des âmes, de Dieu même. * Aussi faut- il se garder, lorsqu'on juge des choses de Dieu et de l'âme, d'en croire les sens et de suivre l'habitude du corps. *
Le chapitre le plus intéressant du livre III a pour but d'établir qu'une méthode saine et vraie est en état de déduire toute la science d'un petit nombre de vérités évidentes, doctrinam veram ex paucis et claris-
» Simplicitcr médium est œque ad extrema relatiim, »Nam Dullum yere est, si cternis non siet unum, » p. 70.
«Ergo atomam (antum naturam dixeris esse » Perpétue, cujus nuJla, aut propria una figura est. B Ergo natura est aniroi divina reperta, i»Quam non alteritaa, non passio conficit ulla, » Quœqae ut sub fato est obnoiia, compositique » In parteni vcniens, momenio vîz manet iino » Sorte affecta pari, numeri uno ordine perstat.
» Quotquetenim fiunt, mutantur, lapsa ruuntque
» Continué ad alîud atque aliud, non entia credes.
» Atqui naturam in specie meditando perenni
i»Unam cui conformari, servareque temet
» Conslmilem debes, consortem te esse deorum
» Comperies vitœ : et dices substantia nostra hœc,» p. 73.
> « Suprcma anima est anirous animonim, Deus, spiritus unus omnia repieos totus, ordinator supra et extra omoem ordinem, idée su|)er omnia magniticandus deorum vocibus et encomiis, nuUi deorum , mundorum, animorumve nominabilis, effabilis, comprensibilis, à propria tantum unica simpUcissimaquc infinitate (non comprensibilis inquam) scd cxxqnabilis,» p. 7i.
* « Non minus hic falso fîdei fundamine aensus
» Imbuit insanos, primis suetudine ab annis, »Quam sanctus habet ille Dei sub voce professus. 9 Non minus hic gestit tamquam pro luminc adepto, i»Quaro pro sepositis graves agit illc tenebris.
» • • Tamquam magis alto lumine clarus, »Didicit infœlix lucemque oculosqoe negare; » Credere naturam pedibus sophiamquc subes^; » De génère hoc hominum facile quisquaro veniiultrè » DoctriniB indocUc adstipulaior credulus, ut cui » Natnrro voces faciant miractila, !'oc ampli
simis omnia concludere.^ Au nombre des vérilés de ce geure Bruno met celle-ci : « Toute grandeur sort du Hmimum et se résout dans le Minimum^ ex Mmimo cresîit et in Minimum amnis magnitudo extenualur.f^^ Au livre IV, on remarque une description de la manière dont la monade se développe et se multiplie, dont elle devient petit nombre, puis grand nombre, enfin nombre innombrable et immensité. ' Le rapport d'iden-
» Cycli arcus umquani ad plana exœquanda propinquet. » Usque adeo absurdum quod mens conceperat ante » Invalct, et sensus qui ex toto cessii in auras; » Ut manifesta neget queis convincatur et hisce B Utatur mediis, quibus igoorautia totam o Natarae lucem extinguat, etc., > p. 94. » P. 97, sq.
• P. 99, sq.
* « Progresno à Monade adpaïuia, inde ad pluritna , usque ad innumera et immenswn, » c. I, p. 130, sq.
« Et monadem in Tétrade, et Tetradem in monade extulitolim
» Pyibagoras Samius Latiœ telluiisalumnus,
»Qui Monadem in Diadem, Diadcm in Triadem, Triademque
» In Tetradem docuit migrantem. Ilanc denique finem
j» El numerum rerum dixit momentaque habere.
» Nam per se primo est minimum, quo deinde fluente
» Piima Dias scquitur : quia linea recta duobus
» FinibuB inclusa oblique prior ordiae.gyro est.
» Adde ut ipsa Monas, Dias et Trias, et Tétras omne
» Principium referunt. Monas est nempe omnibus id quod
» Praepositum est simplex, cui par primum, hinc Diaa adatat,
» Hinc Trias est impar primum , sequiturque deinde
» Compositum ex istis referens Tétras, etc. »
Dans l^annotation (p. 132), on lit : « Universum Xenophani metaphysico mum.unieum, absoluium; Parmenidi ejusdem discipulo à di^nitate ad naluram, et à natura ad naturalia descendenti, runumque à naturalibue, per naturam in divinam tpeculationem contendenti triplex definitur, in tffeetu, typo, archetypo. Seu materialiter, formaliter, efficienter. Vel eapU-ratitn, eompHcatim, sttmmatim. Tfempe in numéro, in ordine^ in monade, Seilicet per singuJa, per omnia, per solum. Ubi primo modo est universum Subtistenter, secundo Consistenter, tertio Existenter. Primo item Mobilitér, secundo Stabititer, tertio Immobiliter.n Est-il besoin de rapp*îler la similitude ^e ces a triplicités » avec la tbcorie de Ficbtc sur la tbèsc, Tantitbèâe et la synthèse, et surtout avec la division de Hegel, en En-sol, Pour-soi, En cl Pour-soi?
tité qui semble exister entre ces phases de la monade, entre ces évolutions du Minimum ^ est designé par un terme devenu célèbre depuis dans l'école de Sdielling, le terme d'indifférence, indifferentia oppositortan ontnium. ^ Cette harmonie fondamentale des choses se retrouve nécessairement en gécmiétr^, où la ligne, le triangle et le cercle se confondent aux yeux de quiconque sait s'élever à la coïncidence des dimensions , ooi»cidentia dimensionum^ * c'est-à-dire à la vertu interne du point. Ces trois figures, savoir, la ligne droite, le triangle et le cercle, impliquent et expliquent tous les objets représeintables ; et pour les illustrer, Bruno nomme l'une Apollon, l'autre Minerve, la troisième Vénus, et donne à chacune un empire et une cour, atrium. * Une série de définitions, ^ d'axiomes * et de
> Voy. ScHELLiNG, Neue Zeittehrift fur spehUative Phynk., T. I, P. H, p. 30, sqq... Indifferenxpunkt. — L'expression favorite de Bruno est cotncideBce, cotncidenza. Ici même, de Utinimo, p. 13S, sq., il emploie de préférence ce dernier terme, et renvoie aux dialogues de la Causa, oîi cette iiiéorie est plus amplement exposée.
« P. 13«, sq.
• Ca-ô:
« Sunt ires principiô arcbet3rpi quorum in facie omnis » Momenti norma est, mensurseque atque fîgursB. » Do primam Phœbo, quadratquc secunda Minervœ, » Tertiaque Ven^ris. Siquidcm propriumque sigillum » Agnoscunt harum in vultu et sécréta profundo. »
Ces trois figures, ces trois divinités représentent en même temps les trois idées fondamentales, le bien, le vrai, le beau. Dans VOratio tHÛedietoria, la place d* Apollon est prise par Junon. Voyez P. II, p. 846.
* Par exemple, la définition du Minimum : «Eit Minimum eujuspan nuUa est, prima quod est pars; » celle de V atome :
<f Est atomus Minimum longum, latum atque profundum » Corporis, et potis est pars esse ac terminus ipsa. » ^ Les axiomes sont récités par douze personnages, tels qu'Oreste, PyladOt Aminte, Hermès, Périclès, Jason, Zoroastrc. .Voici quelques exemples :
« Uni una est ratio, similis simili, leqao coœquo,
» Opposite opposita, înverso inversa, inquit Orestes, » p. 1(8.
ibéorèmes rdatife au Minimum^ termine le livre IV. Au livre Y qui traite de la Mesure, on rencontre plus d'interfNrétations allégoriques, plus de jeux d'esprit que dans les livres précédents. Le dernier chapitre est consacré à ce que Tauteur intitule récriture occulte, occulta scripturaj cette écriture intérieure que Fart de Lulle prét^fid perfectionner. Digressions de tout genre» excursions dans le champ de l'astronomie, qui est Textrème développement du Minimum^ allusions à la réforme morale des astres proposée dans le Spaccio^ le tout entremêlé de pensées ingénieuses et de brillants traits d'érudition, mais aussi de chimères étranges et d'absurdes rapprochements: voilà ce qui abonde ici. Peut-être un seul point mérite-t-il d'être dté; c'est l'amplification de l'idée que la ligne droite est le type de la vérité, veritatis archetypus, parce que la vérité est toujours simple, simplex veritas^ falsitas vero multiplex. *
' Remarquons néanmoins, en finissant cette revue, la tendance de Bruno à rendre applicables ces con-
a Si partter duo sunt reliquo Bic, talia, ianta : » luter se pari ter sic, talia, tan ta, Periclee. » , «In'seriezD certam quœcumque proportio certa
» Digent, ex binis noscuntur per Zoroastrezn, 9 p. 149. 1 « O quaoia est veri et ô rccti quanta \ otestas !
» Ut nihilum eurgat citius, nibil ezoriatur n Ocius, ut nectat proprio primordia fini. » Sic brevior tanto est gemina inter puncta Utura,
» Quô proprior recUe accedit
»... Sic et verum sanctumque bonumque
» Partibus è cunctis metam conspirât in unam
» Perpetuo, sensusque est illius unius unus.
.»Quapropter numeris dispersum materiaque
o Dixit Anaximenes vanum nihilumque. Melisso
» Parmenidique placet tantum unum dicere verum. »
CI, p. 159, «1.
tempkUiones^ à faire appel à Texpérieiice et à la pratique : excursiones ad praxim. Tels sont les passages où il nous reccmunande un doute modéré,^ où il nous exhorte à marcher en avant avec ordre et suite, d'un pas mesuré,' ou il nous. engage à écarter les préjugés qui encombrent les abords de la sdence avant de songer à élever 1 édifice de la vérité, où il détermine les relations des sens avec l'entendement et la raison,' où il étabUt que les sens ne peuvent nous tromper tant que nous nous bornons à les interroger sur les objets auxquels ils ^correspondent , ^ où il cherche à faire voir que l'âme ^est le principe qui anime nonseulem^it la substance spirituelle, mais le corps, et qu'elle constitue en quelque sorte l'architecte même
' « Qui philotophariconcupitcit, de omnibus principio &ubitan$, nonpritis de altéra eontradictionis parte definiat quam altercantee audierit, tt raiionibus bene pertpectU atque eollatis, etc., » L. I , c. 2.
* « Quapropter gradibus ceriis atque ordine certo 9 Est opus : ac primum faisi fundamina prima
» ToUazitur quee naturai extinguere lucem
B Suenint, et clarum rationis rumpcre cursum» » 1. 1, c. 4.
« Ut autem ad veritatis receptionem melius ingénia diêponantur^ a demoHtiane tundamenti>rum faltitatiê est progrediendam » » p. 20.
* a Sensus est oculus, in carcere tenebraram, rerum colores et superfidem, veluU per cancellos et foramina, prospicieDs. Ratio, tanquam par fenestram lumen a sole derlTans et ad solem repercussiim , qaemadinodam in corpofe luDse speculatur. InteUeiaus in aperto, et quasi ex alta si^ecula uodique oculos super omnem particuiaritatem, turbam et confusionem in uniyerso, et distioctione specierum, Ipsum prœrulgentem solem speculatur... Ratio se fiicilein mentem attolieret, nisi variorum affectuumin oceano fluctuans distraberetur: quando natura comparalum est, ut diversis animae facultatibus ad tolidem opéra et effectus variis operationibus et actibus accingatur et eupediatur, » 1. 1, c. i.
* « Non ullus est qui fallat fallalurve sensus, quandoquidem semper de proprio objecte pro suo module, qui propria, vera et unica est mensara, dijudicat. Sensibilia vera sunt, non juxta communem aliquam et uuiversalem mea* turani, scd juxta horaogeneam, particulurem , propria m, mntabilem alque Tariabilem mensuram,» 1. Il , c. 4.
da corps, spiritum architectum , ' où il proclame enfin avec chaleur le caractère ineffaçable, le trait le plus saillant de cette âme, son absolue simplicité, sa substantialité indestructible, son immatérialité, et par conséquent son inunortalité. *
Le volume qu'il nous reste encore à faire connaître, se compose de deux ouvrages ; mais il est permis de le désigner, par un 'seul et même titre, de Maximo. ^ 11 était considéré au XVII* siècle, dans le pays où il avait été publié, comme la production la plus importante de Bruno. On vit, en 1690, J.-J. Zimmermann, un des plus fougueux admirateurs du philosophe italien, * dédier un remarquable écrit, Scriplura Sancta Copemi-cans, au duc Rodolphe-Auguste de Brunswick, unique-
* L. I , c. 3. Ce Spirittts architecttu est ce que J.-B. van Helmont a depuis appelé Arehaus (voy. Àrch. fab., p. 40, 41. Magn. oportet, p. 150, 151). Cet esjïrit vital se répand du coîur dans le corps entier. L'âme est le point central de la personne. « Nativitas ergo est expansio centri , vita est consistentia tphœrœ, mors est contraetio ih centrum , » p. 13. Par cette théorie, Bruno fut le précurseur, non-seulement des Van-Helnionls, mais de Slahl, auteur de Thypotbèse de Vanimisme.
' Ce traité contient plusieurs pages où rimmortalîlé i»ersonnelleest enseignée dans Tesprit de Platon ; mais il offre aussi ptusieurs traces de la mélempsychose, du transitus des pythagoriciens, par ex. 1. I, c. 3, 4.
' «lie Monade, numéro et figura,» p. 1-145; «de Innumerahilihus , Im^ '»w«o et inflgurabili; seu de Universo et Munâis Hbri octo^n p. U7-655. Oi voimne est dédié, comme le précédent, au duc Henri-Jules, et de même rempli de gravures sur bois, sckèmata, cVl-ik-dîre de dessins fantastiques.
* Voy, P. I, p. 87i.
2i8 JORDANO BRUNO.
ment afin de décider ce prince à faire réimprima* le de Maooimo^ «ce livre si profond et si savant, » ingénieux j» et si judicieux, si plein d'un feu subtil, si fidèle à » peindre la nature, et placé d'ailleurs sous le patronage » du duc Henri-Jnles de Brunswidc. »
L'auteur de ces lignes connaissait le livre qu'il vantait avec un entraînement si sincère, non pcHut par lui-même , mais par les extraits et les éloges qu'en avait faits un disciple de Jacob Bœhme, Abraham de Franckenberg, gentilhomme silésièn, connu par un ouvrage intitulé VOEA stelbire, Oculus sidereus. Huit ans plus tard, en 1698, parut le Cosmotheoros de Huygens, description conjecturale, quelquefois paradoxale, de la constitution physique des mondes et de leurs habitants, ^ discussion plus souvent audacieuse que scientifique de questions qui seront toujours inaccessibles à l'homme, mais que la main légère et discrète de Fontenelle a su, pour ainsi dire, populariser dans ses gracieux Entretiens sur la pluralité des mondes.'^ Ce délassement d'un homme de génie, de celui que Newton appelait summum Hugenium, a été considéré au XVIII* siècle, sous plusieurs rapports, comme un écho du livre
< Le titre de cet écrit rappelle celui de la dernière production de M. A. de Ilumboldt, chef-d'œuvre tout récent encore et déjà célëhre, le C<wi»». Le Coamotheoros est au Cosmos ce que ralchimie est h la chimie, ce que lescoojectures de la poésie sciontîGque sont auprès des lumières d'un savoir aosNi profond que vaste, aussi net que profond, auprès de Timsige vive et fidèle de l'univers même.
* Le grand nombre d'analogies qu'on aperçmt entre le de Maxtmoet TAtffotr0 comique des étais et empires de la Itme et du soieil, par Cyrano de Bergerac, ou le Monde dans la lune, de l'anglais Wilkins, deax écrîlsqui furent utiles à Fontenelle, autorise à croire que Bruno a servi à ces deux romancier^t dont l'un, le plus spirituel et le plus instruit, lui avait d^À beaucoup empnuiii' pour le Pédant joué. Voy. P. 1, p. S6f, sq.
de Rnino, dcmt il a accru la renommée. ' Plus d'une induction heureuse , plus d'un hardi tableau, déposé dans le de MaximOj se retrouve dans le Cosmotheoros; plus d'une singularité aussi, reprochée à Bruno,. a été renouvelée par le physicien hollandais.
Ce n'est donc pas sans fruit que l'historien de l'astrononie ouvrira le de Maximo. Il y verra un mélange de mythologieet d'astronomie, familier aux poètes anciens, ainsi que cette espèce de théodicée fondée sur l'étude des corps célestes, l'astro-théologie. ^ Mais il constatera aussi l'état de cette science dans l'intervalle qui s'étend de Copernic à Kepler et à Galilée, cet intervalle où règne ' Tycho-Brahé, l'homme que Bruno proclame nobUissi" mum atque principem astronomorum illius temporis. 11 entendra même le Nolain soutenir que, plus de dix .ans avant le naturaliste danois, il avait découvert que les étoiles fixes ont leur mouvement propre, et remarqué que les étoiles même de première grandeur ne sont pas toujours à la même distance les unes des autres. '
Le philosophe apprécie, dans le de Maximo^ les soins que l'auteur prend pour lier étroitement l'idée de la toute-présence divine à celle de l'immensité de l'univers. L'animation de cet univers, la marche réglée et en quelque sorte intelligente des mondes, cette admirable économie met la présence de Dieu hors de doute. D'un autre côté, la nature de la Divinité, telle que la raison est forcée de la concevoir aussitôt qu'elle commence à
' 1 Ces hypothèses n'étaient pas toutes étrangères à l'antiquité. Voy. Fabbicirs, Biblothec. grœc, c. 20, § 8-12.
« Voy. P. 1 , p. «W.
> De Maximo, p. 166.
méditer, garantit le mouvement et la vie continuelle de l'univers. Si Dieu est éternel, si ses années et ses actes sont sans fin, les mondes sont innombrables et l'univers est infini. *
La première section de l'ouvrage entier, le traité de Monade, Numéro et Figura^ se distingue an surplus par un caractère spécial : c'est un commentaire de la doctrine pythagoricienne. Elle se compose de onze chapitres, * dont le but commun est d'expliquer les secrets des nombres et des figures, ' et de décrire leur r&le dans la création. Â mesure que l'un des dix nombres, l'une des dix catégories de cette table kabbalistique se présente, l'auteur rassemble et groupe, trop souvent avec violence, tout ce qui peut s'y rapporter, et même tout ce que lui suggère sa prodigue mémoire. Ainsi, à propos du nombre % il rappelle que l'homme a deux âmes, deux génies, l'un animal, l'autre intellectuel ; à propos du nombre 5, il énumère une longue suite de triades, les trois perfections de Dieu, puissance, sagesse et amour; les trois grâces, les trois parques, les trois
1 « Nam coram Deitate nihil aunt, si numerari
» Finita possunt tandem ratione, nec uni » Illi conveniat numerum hune attingere tantUQi, » Qui innumefo numéro innumerorum nomina dictt. *
(De Inn., p. 17S.) * I ) Dfl Imaginibus et figuris et simulacris , II ) d« Virtute monadis et tircuti ,l\\) de Diode et diagono , IV ) d6 Triade et triangulo , V } de Tétrade et tetragonOf elc. Comp. Mecrsius, Denar. pythagor.
' La figure n'est jamais séparée du nombre, du chiffre, fîgura qviffpe nu merus sensibilis est. La nature, selon Bruno, donne à toutes choses leur forioc leur figure , et la connaissance do celte figure coudait à la connaissance des qualités do Tobjet. « Natura univena configurando diitingtnt naturalifnts figuris virtutes, proprietatee , ipsaque omnium in eorum superficie nomina depingit, insculpit et intexit » (p. 10]. Le nombre fait partie de celle pbvsionomie.
opérations de l'intelligence, les trois principes des pythagoriciens et des platoniciens, unité, vérité et bonté. A l'occasion du nombre 4, du Quaternaire et de la Tétractys, il fait observer que chez, tous les peuples cultivés t le nom de Dieu se compose de quatre lettres,' et que les pythagoriciens avaient coutume de prêter serment sur la Tétractys. ' Le nombre 9 lui semble le symbole de la sagesse , sapientiœ symbolum; et c'est pourquoi le poète invite les auteurs à retarder la publication de leur écrit :
Nonumque prematur in annum.
Que ces citations suffisent pour montrer que Bruno n'a pas suivi le conseil d'Horace dans la composition de Monade 9 et que rien n'est plus aventureux, plus arbitraire que cet essai de représenter les forces et les formes de la nature et jusqu'au monde moral dans des tableaux numériques et symboliques, sorte de pendant
1 vEtki sunt omnes quorum hodie cultiores tunt Ungtàœ et qui soli loqui videntur, » p. 60.
« <c Jéhovah el Adonai cliez les Hébreux, Tlieut chez les Egyptiens, Orsi chez les Mages, Sire en Perse, Theos el Deus en Grèce et à Rome, Alla parmi les Arabes, Gott parmi les Germains, Dieu chez les Français, Dios chez les Espagnols, Idio chez les Italiens, » p. 62.
' « Aiunt hoc ideo illis qui numerit omnia iignificabant, eontultum fuiue, quoniam quaiemarius omnes numerorum compieat differentias, qui primum parem primumque imparem compleelitur : et quia in terminis quatuor numerorum progressione denarium eœpleat, » p. 63. La Tétractys pythagoricienne figure la plénitude di\ monde, tum corporis, tum animi mundani (p. 61). Ce|)endani Tunité avait déjà reçu les marnes attributions (p. Si). « Non temere ergo hie primum eum Pythagoricit hujusee areanum coneludemut : unitatis nempe naturam a centra ad circumferentiam remigrantem, et ad centrum a eircumferentia migrantem^ dare temperiem compositiM, sanitatem corporibus, ammis virtutem, domibus lœtitiam, civitatihus pacem, imperiis fortitudinem, temporalihuâ diutumitatem , mundo vitam , omnibus perfectionem. » C'est que runilé est au fond du Quaternaire, comme partout, rerum cunctarum easentia tota.
aaa jordano bruno.
des cadres de l'encyclopédie lalliste» Que lui importe d'être parfaitement compris? Il ne s'inquiète pas^de l'opinion générale, qu'il nomme le jugement des sots:
Non curamiis stultorum quid opinioV
il ne brigue point les éloges des hommes; il ne recherche que la vérité,^ le suffrage de la nature, et la protection de Dieu.
Veri species
Quaesita, inventa et patefacta me efferat.
Et si nullus intelligat, Si cum Natura sapio et sub Numine,
Id vere plus quam satis est.
Néanmoins, Bruno n'est pas insensible aux attaques et aux persécutions; le poème de Immenso et Innumrabilibus, seu de Universo etMundiSj^ en est un témoignage non équivoque. Ce poème est rempli de traits d'ironie, décochés contre deux personnages qu'on a pu prendre pour des êtres collectifs : ils sont simplement désignés par les mots de prêtre et de grammairien, presbyter, grammaticus. Mais tout nous porte à croire qu'il s'agit de deux individus, également connus, également méprisée ou détestés de Bruno et du duc Henri- Jules , devant qui Bruno les immole au ridicule. Le prêtre appartient au nouveau culte diré-
I c Jamais en rien d'un ignorant Teatime
» Ne fît honneur ny gloire légitime. »
Et. db la Boetib.
> « Ne cherchons honneur ny applaasemcnt des hommes » mais ta Téritc seule. » Rabelais, Pantagr, X.
• Cet ouvrage a huit Uvres.
tien, au culte réformé, neotericus : * c'est donc probablem^it le pasteur Boelhius, qui avait excommunié Bruno dans l'église de Helmstaedt. ^ Le grammairien est une fois intitulé recteur, rector : ' serait-ce Tintolérant Hoffmann qui, pendant le séjour de Bruno à llelm&taedt, remplissait les fonctions de recteur de l'université , et qui était en effet moins ignorant en grammaire qu'en philosophie?*
Le terrain sur lequel la polémique s'établit dans le de Immense est le domaine où elle s'était transportée dans l'ouvragé deV Infinilo^ Universo e MondU^ savoir, rinfinitude de l'univers. Le globe que nous habitons est une planète, et par conséquent il ne constitue pas à lui seul un monde. Toutes les planètes doivent être, comme la terre, couvertes de plantes et d'animaux divers, et habitées par des êtres doués, comme nous, de raison et (le volonté. Le soleil autour duquel tourne la terre n'est pas l'unique soleil; il doit y en avoir une multitude, de même qu'il y a une foule de planètes. L'ensemble qne forme cette masse incalculable d'étoiles et de corps célestes, compose l'univers infini. Tout est donc rempli de l'infinité, et hors de cette infinité il n'est rien. Enfin, puisque l'univers existe, et puisqu'il est im-
* p. 266. Brano lui donne ici répithëte dont il accompagne le titre de pas- !(>urdaiis ia lettre que nous avons fait connattrc (P. I, p. 174), rewrendiaimun.
* Voy P. I , p. 173, sq<i.
' L. IV, c. 10. Cependant, Hoffmann ayant été aussi théologien, le titre de preibyiar pourrait lai convenir aussi bien qu'à son ami Boethius. A entendre Bruno, l*un et l*autre l*auraient attaqué à cause de ses opinions copemicionnes. i'C philosophe les supplie de ne pas compromettre leur dignité, en se mêlant ^ décider ce qu'ils n*entendent pas : «Savetier, fais ton métier, ne sutor ultra trépidant,» leur dit-il avec plus de vérité que de politesse (p. 399).
^ Voy.P. I, p. 175, sq.
* De même que le poème de Maximo se rapporte à récrit italien d$V Infi^
mense, Dieu y est présent, Dieu ne cesse de le pénétrer et de le soutenir, Dieu qui est l'être étemel et infini, l'être un et unique, l'être des êtres. Si Dieu est un être illimité, son palais est sans bornes. ^
Voilà Tordre de pensées que Bruno se propose de mettre en lumière, et qu'il annonce dans l'exorde. Afin de lui prêter plus d'intérêt, il le lie aux considérations les plus élevées sur la destinée humaine. Celte destinée , dit-il , doit s'expliquer par la constitution de l'univers, non moins que par l'organisation de l'homme.
t Tout être aspire, en vertu de sa constitiuîon, au but de son existence. Plus la nature d*un être est noble, plus est ardente su tendance vers le bien. Il en est ainsi de l'homme. L'homme, à la vérité, est de tous les êtres le seul auquel soient proposés doux objets différents et môme contraires, la perfection de l'esprit et celle du corps. L*hommesetrouve placé sur les limites du temps et de réternité, entre un modèle accompli et descx)pics
nitOf le poème de Minimo a de. nombreuses affinités avec les dialogaes âê la Causa, Principio ed Uno. Dans l*un , Dieu est considéré, |)our ainsi dire, comme effet, comme manifestalion par rapport à sa toute-préseoce ; dans Pautre, il est envisagé comme cause, comme principe, par rapport à son essence.
i n Olympum
» Non uUo adstriclum 6ne, immenseque capacem
0 Qno non sit numerus divinam concelcbrantum
» Virtutem : tantum dominum quia caria tanta
» Addecct, et solium semper super oinnia excuUum,
» Kt majestatem immeosam sine margine templum, » p. 153.
L'univers, voltà TOlympe, la cour, le trône, le temple de la Divinité. Puisque celle-ci Tbabite, il ne faut pas s'étonner du concert des astres, qui «oélèbreot la grandeur divine; » ni de la beauté de la création, qui « resplendit de la majesté divine. » C'est parce que Dieu babite le monde que le pbilosopbe croit pouvoir nommer la nature une divinité créée :
a Atque ego, qui didici Naturam extollcre Nuinen » Hancque Deum in rébus crcdendam et nominitandam. »
imparfaites, entre la raison et les sens; il participe de ce double état, de l'une et de l'autre extrémité; il se tient debout, en quelque sorte, à l'horizon de la nature.^ Cependant il est certain que la perfection spirituelle est sa véritable destination. Sonesprity en effet, chose indivisible, indépendante, divine, se montre le maître de la matière, et non son vassal ; il vit par lui-même, partout inattaquable et entier, doué d'une force inépuisable, investi du pouvoir de contempler l'éternelle vérité, toujours agissant, et capable de dompter les objets extérieurs ainsi que lui-même. Le corps n'est-il pas l'opposé de Tesprit? Fini, borné, soumis, dépendant, il n'est rien par luimême, il n'est qu'un moyen efun instrument... Or, quel est dans la vie le but propre à notre esprit? 11 n'est évidemment appelé qu'à saisir la vérité suprême par la raison, et à pratiquer le souverain bien par la volonté. Une preuve que telle est la vocation de l'homme, c'est que sa raison et sa volonté sont insatiables, infatigables. Aussitôt que l'esprit aperçoit quelque lumière, quelque bien, il s'y porte avec vivacité, il y tourne ses désirs et ses investigations. Oui, l'instinct de la perfection nous est naturel et inné. Nous ne supportons pas ce qui est isolé, fortuit, partiel, flottant, incomplet; nous exigeons que tout soit complet, durable, universel, nécessaire. Nos sens mêmes ont, comme notre imagination, un domaine illimité; de quelque côté qu'ils se dirigent, ils se trouvent au centre et ne peuvent atteindre aucune circonférence. Le besoin que nous éprouvons d'une infinie perfection n'est pas une vaine rêverie, un caprice ou un luxe de la pensée ; c'est un besoin réel et permanent, le plus noble et le plus légitime de nos besoins. La création tout entière, dans toute sa magnificence, s'empresse de le satisfaire..... Que si l'homme est destiné à connaître l'univers, qu'il élève ses yeux et ses pensées vers le ciel qui l'environne et les mondes qui volent au-dessus de lui. Voilà un tableau, un livre^ un miroir où il peut contempler et lire les.
* Comparez Pascal, Penséet : diiproportion de rhomme, passim. 11. 15
226 JORDANO BKUNO.
formes et les lois du bien suprême, le plan ei rordonnancc d'un ensemble parfait. C'est là qu'il peut ouïr une harmonie ineffable; c'est par là qu'il peut monter au faite d'où l'on aperçoit toutes les générations, tous les âges du monde... Qu'on ne craigne pas que cette recherche, cette soif de Timmensité rende indifférent sur la vie présente el les choses terrestres! Notre esprit a beau s'élever de plus en plus: tant qu'il reste uni au corps, la matière le tient enchaîné à l'état actuel. Non, que ce vain scrupule ne nous empêche pas d'admirer sans cesse la splendeur de la divinité, la demeure superbe du Tout-Puissant ! Etudier l'ordre sublime des mondes et des êtres, qui se réunissent en chœur pour chanter la grandeur de leur maître, telle est l'occupation la plus digne de notre intelligence. La conviction qu'il existe un tel maître, pour soutenir un tel ordre, réjouit l'âme du sage , et lui faii mépriser l'épouvantail des âmes vulgaires, la mort. » ^
La contemplation philosophique de la nature, conduisant au mépris de la mort, est donc une étude morale, d'une haute utilité pratique : elle ne mérite donc pas le dédain des naturalistes étroitement attachés à Texpérience usuelle, à l'observation des détails.
Deux obstacles s'opposent, selon Bruno, à la propagation de cette manière d'étudier la physique : la préfé renée accordée aux sens * et^ux apparences surTentendement et sur la réalité, la primauté que l'esprit de secte a usurpée sur le goût désintéressé de la vérité. L'esprit de secte a pour racine l'intérêt, l'âpre et vil amour du lucre. « Quand on a osé faire de la science trafic et industrie, la sagesse et la justice ont quitu^ la terre. De tous les misérables les plus misérables
« « Anima sapient non timêt fnortem, iino interdvm illam ultro appétit, un lUlro occurrit , » I , c. 1.
» Vivant avanl Pinvenlion du télescope el li« expériences de Galilée, Bruno
sont ceux qui ne philosophent que pour gagner leur pain. Commencez par vous enrichir, et livrez -vous ensuite aux méditations philosophiques: le plus riche est celui qui méprise la richesse. » * En engageant les «philosophes en crédit et en place, les péripatéticiens, à jeter avec lui un regard ferme sur la vaste étendue de Tunivers,* sur tous ces corps qui nagent dans l'océan aérien, il espère les arracher, aux ténèbres de leur prison et leur apprendre à supporter sans douleur Téclatdu soleil; il espère surtout leur faire prendre en pitié ce raisonnement qu'il taxe d'irréligion : <fNous ne voyons pas les autres mondes, les autres soleils, ils ne sauraient donc exister. » « Vous invoquez la loi des sens; j'en appelle à la loi de la nature -qui ne peut diiïérer des e^cigences do la raison; or, la raison veut que l'œuvre de Dieu soit une œuvre infinie. *
Bruno combat la philosophie exclusive de l'époque (elle lui semblait avoir fait son temps), moins opiniâtrement que l'illusion et les préjugés des sens. ^ « Lorsque du haut d'une place élevée on regarde autour de soi, dit-il, on s'imagine que la terre est limitée à l'ho-
dcYait regarder comme un fait intellectuel ce qui pour nous n*e$t qu'un phénomène physique.
* ff Sapientia atque justitia tum primum terrât deierere incepit, ubi ex opinionibtis sectœ quœstum facere c(pperunt...Miserorum omnium miserrimof, ^t' pro pane lucrando philosophantur, Primum ditari oportet et philotophari posteà, Ditissimus esi qui divitias contemnitn (p. 155). Peut-on dire I>lu5 éloquemment que la source de la véritable philosophie est dans Vkme , dans la noblesse du cœur et du caractère? « L. I,c. «, 3.
' Toutefois Topinion constante de Bruno est que c'est le jugement qui nous lrom()e, et non pas la perception sensible.
<f Non ideo visus mentitur. Nam, sibi quantum » Possibile est œquis radiis monstrare, reportai : » Oefectus rationis erit, » p. Sdt.
i28 JORDANO BRUNO.
rizon. Mais qnand on s'avance jusqu'à cette prétendue limite, on découvre une nouvelle étendue, on est obligé de reculer les bornes de la contrée; et on les reculerait toujours, si l'on était capable de toujours avancer. Les sens ne démentent donc pas, ils confirment les vues de la raison. Qu'on n'objecte point qu'en ce cas nous devrions voir certains globes autour des étoiles ! Les étoiles sont trop éloignées de notre terre. Nous ne pouvons apercevoir les mondes situés entre une étoile et nos yeux, parce qu'ils sont trop petits pour ceux-ci.* Â la suite de ce raisonnement, Bruno soutient que les étoiles sont au moins aussi éloignées les unes des autres que notre soleil est distant de l'une des étoiles les plus proches. « U est, sans doute , des étoiles en apparence très-voisines de nous, telles que l'étoile polaire. Mais qnand du château de Calais je contemple la ville qui porte ce nom, il me semble que la distance de l'une des extrémités d'une maison à l'autre extrémité est plus considérable que la distance de l'une des extrémités de la côie anglaise, située en face, à l'autre extrémité. » ^
Le monde est donc immense, illimité; et par conséquent, il est absurde de dire de telle ou telle créature qu'elle se trouve au milieu, au centre du monde, quod sit in medio vel centro mundi. ^
Le monde, étant animé, est dans un mouvement perpétuel : d'où vient ce mouvement ? De la pesanteur des corps, ou de leur légèreté ? Non, il a pour cause la présence permanente de l'âme du monde :
. . . Quia vult animae vis'cuncta moveri, Gorporaque in proprium semper versarier orbem. Hic etenim effectus vitse est, vitse quoque signum.
Le mouvement est à la fois le signe et le résultat de la vie.
Le monde étant infmi, il est déraisonnable d'admettre en dehors du monde un vide également infini, ou un ciel où Dieu se serait en quelque sorte retiré après avoir créé le monde.'
Qu'est-ce donc que le lieu, l'espace ? Quelque chose d'immobile, ou une superficie? Non, l'espace est une quantité physique continue, douée de trois dimensions, capable de recevoir les grandeurs et les corps, existant naturellement avant et après tous les corps. 2 L'espace n'est ni une substance, ni une propriété, nec substans nec accidens; il est avant, avec et après les choses qui occupent un lieu, ante locata, cum locatis et post locata.^
C'est la démonstration de l'immensité de l'univers qui remplit le plus grand nombre de pages. Les preuves dont elle se compose sont très-inégales, quelques-unes
^ « Spalium est quantitas coatinua, pbysica, triplici dimensione constans, in qua corporum magnitudo capiatur, natura ante omnia corpora et citra omoia corpora oonsistens, indifferenter omnia recipiens, citra actionis passionisque conditiones , immiscibiie , impenetrabiie ( id enim pcnetratur, cujus partes a (lartibus distenliores fiunt, vel discontinu»), non formabile, iUocabile, et extra omnia corpora comprebendens, et incomprebensibiliter intus omnia continens, quo loci mumis actuale habente, locato nibil potest esse xqualius, a qno ne cogitatione quidem dimensiones locatorum corpcïrum enint separabUes» (I. I,c.8).
* d ... Cum eadem Ht materia, eadimpotentia, idem tpatium, idem effieiens, œque ubtque potens Deut, » 1. 1, c. 9. Cette définition se rapproche le plus de celle de Newton et de Glarke , qui considèrent i*espace comme un attribut de la divinité.
puissantes, la plupart faibles ou obscures. « On ne peut distinguer un espace d'un autre, ni dire en deçà ou au delà. ^ Partout nos sens sont dépassés et débordés. S'il existe une puissance éternelle, elle agit sans interruption. L'être étant le bien, le non-être étant le mal, -il suit que, s'il n'y a d'autre monde que le nôtre, le bien est fini et isolé, le mal au contraire infini et répandu partout. Dieu étant l'essence la plus simple, le pouvdr et l'être se confondent chez lui} par conséquent, puisqu'il a pu faire un monde infini, il en a fait un. »
L'opinion contraire, d'après laquelle l'univers est fini, qtiod mundus vulgo creditur finitus; semble tellement en opposition avec la nature de Dieu, que Bruno n'hésite pas à l'attribuer au diable, et à l'appeler une doctrine impure, impurum dognuiy une doctrine particulière au matérialisme. Ceux qui ont foi à la réalité de l'esprit ne sauraient admettre, en fait de cosmologie, que la croyance à l'infinité du monde. Si Dieu est un être absolument parfait, si l'âme humaine est desUnée à vivre éternellement, il faut que l'univers soit infini; il le faudrait même alors que nous n'aurions que le désir de survivre à l'existence actuelle.* Notre imagination aspire sans cesse à l'infini , in infinîtum tendit imaginatio nostra.^ D'où nous vient cette tendance ? De l'auteur des choses qui, sans doute, l'a donnée à l'univers aussi bien qu'à notre âme.
1 n IndUtinctio spatii a apatio, indifferentia inclusi et exelutiy » c. 9.
* « Cupiditas nostra in CBtemum Sitistendi, » 1. I, c. 13. - ^ nDe quantitate continua, de numeris, depotentia activa quœ eti^ in eiemento ; de potentia receptiva, quœ est in spatio; de potentia formabiii, qw e$t in ntateria. »
La même thèse est soutenue dans le second livre, également composé de treize diapitres; mais elle y conduit à un résultat un peu différent, bien que non moins favorable aux vues de l'auteur, résultat qui rappelle les conclusions célèbres de Kant, obtenues par la Critique de la raison pure : « S'il n'est pas possible de prouver sans réplique l'immensité de l'univers, il est du moins impossible de faire voir clairement que l'univers n'est pas infini. U est même beaucoup plus probable que l'univers est infini. » Un précepte de méthode est tiré de cet aperçu intéressant : « Si le philosophe ne doit pas croire ce qui ne saurait être prouvé avecévidence, il ne doit pas non plus rejeter aveuglément ce qui ne peut être établi par des raisons certaines. » ^
Dans les livres III et IV, Bruno envisage encore les mêmes problèmes sous des aspects divers, qui ont perdu pour nous le prix qu'ils devaient avoir au XVI' siècle. Nous n'avons plus à détrôner Âristote et Ptolémée ; nous n'entendons plus TEcole répondre à ses adversaires, non par de sérieux arguments, mais par des exclamations que Bruno s'est plu à recueillir pour l'amusement de la postérité, «c Comment toi, tu oses t'élever contre Aristote? contre tant d'hommes? contre de tels hommes? Pour nous, nous aimons mieux nous tromper à leur suite que d'avoir raison avec toi. * -
1 « Ut philosopho ea cndenda non suni quœ neçueunt widenHut probari , Ua non temere tuni reprobanda quœ certa non pouunt incuiori ratiMie, » . 1. nï,cl.
* « Tune contra Ariêtotelem? contra tantos ? advenus taleê? Malo eum illU «Tore quam intelligere tecum, n\. lll, c 3. Voy. P. 1, p. 121. C'est une parodie du mot de Gicércui : « Malo cum Platane errare quant cum aliis recte sef^ tire.»
Quelques points nouveaux, exposés avec un luxe éblouissant de métaphores et d'inductions, n'étaient pas moins propres à scsmdaliser les partisans de l'ancienne cosmologie. * Tels sont les suivants : « La terre tourne tous les ana autour du soleil, ainsi que les autnes planètes. La terre n'est pas d'une rotondité parfaite.^ La lune a des taches; ces taches indiquent le continent, et les parties lumineuses, la mer. Dans le soleil il doity avoir des êtres vivants dont la nature nous est inconnue, mais qui en toute hypothèse sont supérieurs aux habitants delà terre. >i '
Nous avons déjà vu que Bruno accorde à l'homme un principe spirituel, qu'il considère comme l'architecte du corps, spiritum architectum; * ajoutons qu'il attribue à la terre un principe analogue, un esprit vital, spiritum vitalem^ c'est-à-dire un principe de mouvement , principiùm motus. Ce dernier principe est le sujet du livre V, où l'auteur cherche à établir que tout ce qui vit se meut, et que tout ce qui est en mouvement est animé :.« Toute chose vit, les corps célestes sont des êtres animés, animalia; les objets qui couvrent la surface de la terre ou que cette surface enveloppe,
1 Au 1. ni, c. 7, Bruno se moque m6me de la grande année du monde des platoniciens. Au ch. 10, il n'hésite pas à bl&mer Copernic d*aToîr « imaginé noe huitième étoile, tanquam unum omnium êtellartim a centra <eqwdiMtanHum conceptaeulum, hypothèse contraire à l'immensité de Tunivers. » « Copernic a été mathématicien plutôt que philosophe et physicien , » p. 3i3.
« « Tellurem non sérvare regtUarem iUam sphœricitatemy » I. IV, c. 17.
s et Nutriri ea animantia oportet ut ignem, et aliam omnino eue vitœ eorvm rationem atque noitrœ , » p. 079. Huygens, qui est moins réservé, puisqull va jusqu'à déterminer la figure, les mœurs, les sciences, les arts des habitants des planètes, Huygens décide contre Bruno que le soleil est inhabitable.
♦ De Mon., c. 4. Bruno définit cet esprit « un véhicule qui établit la commanication entre Vkme et le corps, vehiculum inter animam afçtM corpus, »
sont tous, à un certain degré, et selon leur sphère, doués de sensibilité ; la pierre elle-même sent à sa façon, quoique l'homme ne puisse définir cette mwière de sentir. >» *
Ce qui, dans le livre VJ, a dû choquer les contemporains, c'est la théorie des comètes. «^ Les comètes sont des espèces de terres ou de globes; des planètes qui tournent autour du soleil. » ^ Au livre VII se trouve le passage si souvent allégué contre l'orthodoxie de Bruno : * Quelques-uns ne font descendre d'Adam que les Juifs, et donnent pour origine aux autres nations le couple créé deux jours avant Adam. »' De cet endroit, où Bruno ne fait pourtant que l'office de rapporteur, sans approuver ni improuver , ^ on a conclu qu'il professait, avec Peyrerius, l'opinion des Préadamites. "^ Les louanges qu'il donne non-seulement à Cusa, le précurseur de Copernic, ® mais à ManzoUi, connu sous
i « ^on est (erede) lapis sine anima et sine {in suo génère) sensu^ qui utrum felieior an infelicior sit nostro, definiri nequit.» Cf. Summa, p. 496-i90. Ces mentis quœdam semina que révèle rétincelle qui jaillit du caillou, ont été représentés dans récole db Schelling par une belle image : la divinité dort dans la pierre, comme elle rêve dans ranimai. Du reste, Cyrano de Bergerac avance, dans le Voyage de la lune, des opinions analogues sur le sentiment des métaust rinstinct des plantes et la raisou des brutes.
f s On voit les comètes si rarement, « quia eorum dreulus non venit ad eam oeulorum nostrorum et solis oppositionem, ut specularem reddat lueem, nisi raro, quando scilicet Ha devenit utrumque astrum, ut splendor ille excitatus in corpore cutri haheat ad qculos nostros reflexionem , » p. 56 i.
• o Quidam solos Judœos ad Àdamum referunt, tanquam ab eo per gênera^ tUmem descendantes, et reliquas gentes referunt ad duos altos qui hiduo ante ereati sint , » 1. VII, c. 18.
• Voy.P.I, p. «30, sq.
> Voy. J.-H. Ursi?ii7S, de Zoroastre, praef. — Rechexbebg, Àppend, tripartita ad lihr, sgmhol., P. II, c. 3, § 7.
• Cusa, dit Bruno, a soutenu Topinion de Copernic à voix basse, suppressiore rœe, p. 3î9.
%U JORDANO BKUNO
le nom de Palingenius, ^ pour avoir enseigné avant lui rinGnité du monde, lui ont été aussi imputées à*crime. Plusieurs critiques lui ont même reproché avec acrimonie ces mots, peu graves à la vérité, qui terminait l'épilogue du huitième et dernier livre ,
Peramanuit me quoque Nymphae.^
* Voy. p. r, p. 838. p. U, p. 77.
* Voy. p. U.p. u.