IDÉES DE BRUNO
Après avoir décrit et examiné les œuvres de Bruno, il nous reste à recueillir ses principales idées. C'est en partie pour préparer le lecteur au résumé systématique des opinions, que nous avons donné tant d'extension à l'analyse bibliographique et littéraire qui remplit le livre précédent.
Afin de procéder avec plus d'ordre, on peut distribuer en deux classes les résultats de cette analyse, c'est-àdire les doctrines particulières à Bruno. On réunira, d'un côté, les pensées qui concernent l'organisation de la science; de l'autre, on rassemblera celles qui regardent les matières de la science. Quoique Bruno réduise en définitive à une seule et même unité le savoir et l'être, la connaissance et la totalité des objets connaissablés, il a pourtant coutume d'opposer la science humaine à l'univers, immense ensemble de choses qui embrasse la divinité, le monde et l'homme.
Ainsi, nous exposerons successivement le système de la science, et le tableau général des êtres, tels que l'un et l'autre se déroulent dans les écrits de Brimo.
236 JORDANO BRDNO.
A. Système de la Science.
Aimer la science et la sagesse, chercher la vérité cl. pratiquer le bien, adorer Dieu et contempler ses œuvres, voilà l'essence de la philosophie. * Selon les circonstances, Bruno relève particulièrement tel ou tel trait de cette vaste définition : tantôt le besoin de savoir, tantôt le désir de la perfection morale, d'autres fois le sentiment de l'union avec la divinité , plus souvent encore le bonheur de pénétrer les mystères de la nature, et de s'élever aux conceptions universelles qui les expliquent. Mais il laisse toujours subsister, dans ces diverses acceptions, plusieurs caractères communs et essentiels. En premier lieu, le fait de l'amour.^ Le philosophe chérit tout ce qui est aimable, tout ce qui est bon, vrai et beau, tout ce qui est divin. ^ S'attacher à ce qui est divin, à ce qui est étemel, n'est-ce pas connaître déjà et même posséder le sublime objet des hautes affections, la sagesse et la vérité, Sophie? ^
De là, un autre signe qui distingue la philosophie n^ritable : une constante application à la vie active. La science, loin de n'être qu'une étude abstraite, qu'une
» « Cognoicere — tignifkàt velle f)el amart; —appuUwn rH, » p. 43T. • « Amor, omnium affectuum , studiorum , et effsctuum parens , — dtfmon magnui^ » p. 557, sq. , p. 283. Gfr. P. U, p. ISIl. » P. 55i, sqq.
^ Ofp. ital I, p. 283. Lat. p. 582, sq.
oiseuse et stérile spéculation, est une carrière pratique et réelle, c'est la mise en œuvre des idées divines , raccomplissement d'une volonté pure et sainte. La phi-* losophie est un amour passionné , héroïque , de la perfection suprême.*
Une troisième particularité, intimement unie aux . deux précédentes, c'est que le philosophe, à la fois méditatif et agissant, est artiste.^ L'esprit humain, et, à plus forte raison, l'esprit philosophique, est doué de la faculté de combiner et de produire; il est susceptible de sentir tout ce qu'il y a de beau et d'admirable dans la création; il est capable de le comprendre et de l'imiter;» en se plaçant sous l'influence de l'artiste du monde, sous l'in^iration des muses, l'homme est en état de reconstruire scientifiquement l'univers. Les sens et la mémoire fournissent d'amples matériaux à l'imagination et à la raison : que la verve poétique, que la flamme dérobée au ciel par Prométhée , ' vienne animer les travaux de la science, et le sage ressemblera au créateur même. Ne séparons jamais le culte de la sagesse, la science, du culte réfléchi du beau, des lettres et des arts; comprenons la littérature et la philosophie sous le terme général d'art, terme qui signifie la reproduction savante de la nature. ^
1 Yoyez. Gli eroieifurori, passim. Cf. P. U, p. 12i, sq. C^est le même but ,quo SpiDOsa propose au philosophe, en disant : Perfiee te ipsum, perfice et alias.
* mtnftuit Deui per naturam in rdtionem. Ratio attoUiturper naturam in Deum. Deui estamor, efficient elaritaSf lux; natur'a est amabile, objectum* ignis et ardor; ratio est amant, subjectum gtiod a natura aecenditur et a Deo illuminaturn {de Minim., ].!).« Philotophi sunt quodammodo pictores atgue poetœ... Non est philosophui, nisi qui finqitetpingit.n p. 529.
^ P. 456, 529 : a Primuspoeta est—enthusiasmui; » p. 554. Cf. P. I, p. 252, sq.
* tiDeMimm., p. 134, de Vmbr. idear., p. S26, sqq. p. 582, sq. La liaison étroite
Cette opposition entre Tart et la nature se condlie aisément avec un autre emploi du mot philosophie^ non moins habituel à Bruno. De même que la plupart des bons écrivains de son époque, le Nolain entend par cette expression Tétude de la nature. * Philosopher, selon lui, c'est s'appliquer à la découverte des pro- - priétés et des lois du monde physique, à la connaissance des corps organisés et inorganiques, terrestres et célestes. Le philosophe, dans cette acception spéciale, c'est le naturaliste, en prenant ce dernier mot dans sa sîgnification la plus étendue. Toutefois, Bruno se plaît a accompagner le mot philosophe^ alors même qu'il y attache ce sens étroit, de Fépithète de naturel, il fUosofo naturale. Qu'est-ce qui lui conseille cette res^iction , celte addition? Plusieurs motifs. Et d'abord il lui répugne de renfermer la philosophie dans l'observation des (|ualités de la matière, dans la science des formes et des forces de la nature sensible. L'objet de la philoso{^ie est plus vaste, elle a un but plus noble: elle doit saisir et signaler les traces que l'intelligence souveraine a marquées dans l'empire des sens, elle doit jwouver la présence de Dieu au sein de la nature, elle doit démontrer l'origine divine de l'univers. La philosophie naturelle n'est donc pas seulement l'histoire de la nature, c'est l'histoire des œuvres de Dieu, operum Dei historia.*
(le la philosophie et des lettres est un caractère distincUf de la Renaissaocc, i{iii se rencontre chez Mélancluon comme t;hez Telesio, mais surtout parmi les piiilusophcs italiens. Melch. Adam a intitulé ses Vies des humanistes allemands, Vitœ philosophorum.
1 11, p. 280. C'est dans cette acception exclusive que le motpAi/ofqpMèsc pro.nd encore dans certaines conlK'es de l-Europe, par exemple en Angleterre.
* P. 31-38, Orai. valediof., § IV. Un aulcur espagnol du XVI« siècle, qui n eu rhonneur d'être traduit deux fois en allemand, et même d'abonl par I^essing,
De plus, la nature matérielle n'est pas toute la nature. A côté de ce que les sens perçoivent, il se trouve tout ce qu'ils ne sauraient percevoir : le monde de l'intelligence et de la volonté, le monde invisible. Le philosophe qui a la mission de méditer toutes les œuvres de Dieu, le livre entier de la création, se fait non-seulement physicien et physiologiste, mais psychologue et logicien, et surtout moraliste. Aussi Bruno distingue-t-il le philosophe naturel du dialecticien, diulecticuSj il logico^ et du moraliste, ethicus, il filosofo morale. *
Enfin , ces expressions de philosophie naturelle et de philosophie morale donnent lieu à quelques autres remarques. L'une d'elles, c'est que Bruno, malgré sa foi vive à l'unité du savoir de l'homme, désire qu'on ne mêle pas les différentes sortes de sciences, mais qu'on divise les travaux de l'intelligence suivant les directions fondamentales de notre constitution, et les manifestations générales des objets.*
Une seconde observation consiste à rappeler que
lûen qB*il eût écrit ces mots : « Los Aîemaneê, grande memaria, y poco intendimientoyy (p. 165 ), Juan Uuarte a ré| andu dans son Examen de ingeniospara las sciencias { 1594 ) une foule de pensées qui ont de nombreux rapports avec celles de Bruno. A proims de la philosophie naturelle, le médecin navarrais dit: « Nosostros lo» philosophos naturales, ponemos nue4tro estudio en saber bl disccrso y orden que Dios hizo, bl m a que crjo ei. MUNDO : para contemplar y saber ^ de que manera quiso que sttcediessen las cosas, y parque razon » (p. 60). ii...El error de los philosophos naturales, esta en no considerar que el hombre fue hecho à la semejança de Dios ; y que participa de su divina providencia^ y que tiene potencias para conocer todas très différencias del tiempo, memoria para lo passado, sentidos para lo présente^ ymaginacion y entendimiento para lo que esta par venir n (p. 108).
< Opp. ital., I, p. Î82. II, p. 415. Lat., p. 47. Philosophus realis, opposé à lorflcus. Quelquefois le dialecticus est distingué du logicus : en ce cas, dialtjcticien eàt synonyme de platonicien, et logicien Test d*aristotéiicit'n.
* Summa terminorum metaphys., passim. Hiiarte dit aussi, p. liO : nNinguna cosa haze mayor dano'à la sabiduria del hombre, que mezlar las sciencias. »
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Bruno reconnaft à la philosophie le droit «t la puissance de produire une théologie rationnelle et une morale naturelle. La nature et le cœur de l'homme révèlent une divinité et une loi universelle de justice absolue. La raison est en état de démontrer l'existence de cette divinité, ses attributs et son influence continuelle sur l'univers; elle est également capable de découvrir les fondements et les conséquences de l'idée de devoir, inséparable de l'idée de la destinée humaine. Lé spectacle da monde et celui de l'histoire instruisent la raison, et l'excitent à réfléchir sur ces graves problèmes. * Ces réflexions sont une preuve de la force, de la compétence de la raison; leur réalité est ce qui décide Bruno à distinguer, plus nettement qu'on ne le faisait de son temps, la philosophie ou science naturelle, de la théologie positive ou science sumaturellei
Ce troisième point mérite de nous arrêter davantage. Quels sont les rapports de la philosophie et de la théologie? Ce sont deux sciences distinctes, mais non désunies ; séparées, mais non pas opposées ; elles se touchent, mais elles ne dépendent pas l'une de l'autre. Elles ont la même origine et la même fin, puisque c'est Dieu qui nous Içs a données pour nous conduire à la perfection divine. Point de controverses entre le philosophe et le théologien ! La guerre leur serait également fatiile.^ Rejeter les lumières naturelles, fermer les yeux du corps et ceux de l'esprit, ce serait se rendre coupable
1 Ces pensées qu*on rencontre à chaque page, mais particnlièrement ûua
la Summa, éuient alors une nouveauté téméraire (Voy. P. I, p. 70, 160, ITI).
< Opp. lat., p. 317. Etal I, p. 173, 163, 370-284, sqq. D, p. 7, 97. «Amidxia^
d'ingratitude envers une divinité toujours bienfaisante. Les dons de la foi ne peuvent nuire aux ressources de la raison, parce que la vérité.'^ ne saurait être contraii'e à la vérité, ni la lifmière comb<attre la lumière. * La pensée d'un Dieu qui ne peut trotnper ni être trompé, qui n'est point jaloux, qui est souve vainement bon, qui est la vérité même, la bonté même, * voilà le terrain où la philosophie et la théologie doiv ent se rencontrer. Quant à leur développement, elles, suivent des règles et une inarcfae différente. La phil osophie obéit à la raison et cherche l'évidence ; la théo logie, guidée par la foi, s'asservit en ^silence à la révél ation. La philosophie doute, examine, démontre et vei it comprendre. La théologie s'incline devant l'autorité de la Parole, la philosophie devant l'autorité de la rai son, autorité qui vient aussi de Dieu, puisque Dieu est IV auteur de la nature.* Comme la religion révélée, la philc )Sophie part de principes indubitables, évidents par /3ux-mêmes et qui communiquent une entière certitudi 3 aux opérations de la science. 11 y a plus : la philosophl e, bien qu'elle se détermine d'après le sentiment projï re et une claire perception du VTai, * ne néglige pas r iMnterroger les traditions religieuses. Par cela seul qi] t'il recherche l'infini dans toutes
^ a Veritas veritati non eontn 2dieit , et bonitai bonitati non contrapo* fiitwr, et verbuim Dei, guod effwu Utur per articulos naturœ, quœ illiu» mor- *Mtt ut et instrumentum, non oppc nilur verho Dei, quacumquè ex aiia parte ^l principio proveniat, » p. 495.
' « Deum non decipere née decipi, item non esee invidum, $ed eumme bonum, T^nimo ipsam veritatem et bonitOi '«m,» p. 49i. Cf. p. 478. ,
' « DeuM e»t auctor naturœ, eensu, f et œulorum et ejuâ veritatie et ei^idenlia puB est in ipsis et seeundum ipsa > » p- 495.
^ tt Ragione e proprio lume, » opp osé à « Fede e lums superiore^ » II , p. 308, 113.