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les productions Gnies , le philosophe étudie les livres sacrés et se fait initier aux mythes, aux prières, au\ poèmes que la piété a insv^iirés à différentes époques. ' Il n'oublie pas que I outes ces sources d'instruction et d'édiGcation sont offertes à l'esprit humain. Mais il n'en profite qui'à la condition d'en soumettre les résultats à Texane len de la raison^ sans prétendre pour cela citer l'Eté rnel lui-même devant son tribunal.* C'est qu'il e/ivisajje les cultes et les dogmes par leur côté naturel et hum ain, d'un point de vue philosophique, abandonnant à la. théologie le côté surhumain et miraculeux. La vi^rité est une, sans doute, puisque Dieu est un et l'unité '^ même; nqais ne peut-elle pas être considérée de deuxCi çons différentes, lesquelles répondent à un double besoi a? Que la théologie laisse régner la philosophie dans If ;s limites du monde, de la nature et des sciences nature .41es, et qu'elle se contente de l'empire exercé par la foi . et la grâce divine, en dehors de l'ordre actuel et au de là de la vie présente.'
Le philosophe et le théolog fien se ressemblent en ce qu'ils aiment, l'un et l'autre, avec tendresse et dévoûment les hommes, leurs frères t, et en ce qu'ils suivent constamment la voie de la sage^ ise.* Par ces deux qua-
< II, p. 9, 25i. Opp. lat., p. 175 : testinuy nia; p. 106, theologi.
1^ « Iptius notnen, actionem, provideniia m, prœstieniiamy voluntaUm it naturam non d9bemu$ proprii4 rationibu^ et ingmiOTnetiri; temtntrittmm née eitra bUuphemiam et nostrœ anima pn ejtidicium, ea quœ sunt mpra rotianem ad rationie examen revôcantur , quasi nottro alligante» tribiiMH eatuas œternitatis^a p. i93.
' P. 880. Nous avons montré (P. U, p. 19» sqq.) qae Bruno pousse queUpiefoê plus loin le désir de conserver à la scienf je loules ses libertés et son entièfe unité. li est plus modéré, moins exigeant , quand il parie latin , que dans ses écrits italiens.
* La philanihropia on humanitae est « considérée par Bruno comme bat de la philosophie^ aussi bien que la sapienti a, Voy. P. I, p. 160.
lités, ils tendent au même but, la plus grande ressemblance possible avec la divinité. * Mais, comme la religion est une carrière plus pratique que spéculative, le théologien recherche avec moins d'ardeur que le philosophe, d'abord l'unité de la science humaine, puis la vérité pure et absolue. C'est en effet à ces deux derniers signes que l'on reconnaît plus particulièrement le philosophe. Philosopher, c'est poursuivre, à travers toutes les études et toutes les occupations, un principe universel dont tout dérive, qui explique et résume tout; c'est poursuivre la vérité avec un zèle si désintéressé, qu'on sacrifie avec joie lout intérêt étranger à son inaltérable essepce, tout avantage personnel, et jusqu'à la gloire.
En définissant ça et là la philosophie, la recherche des raisons et des causes, la démonstration de l'intelligence suprême ou du principe souverain, la croyance à l'être des êtres, la vue de l'unité éternelle et universelle, le culte de la vérité el» de la bonté infinies, Bruno ne contredit pas la définition indiquée précédemment.' En quoi la connaissance des raisons et des causes diffère-t-elle de la science? En quoi la démonstration de la raison suprême et de la cause première diffère-t-elle de la possession de la vérité? La croyance à l'être des êtres ne conduit-elle pas à la contemplation de ses œuvres, à l'étude assidue de la nature? La vue de l'unité absolue est-elle autre chose que la vue idéale de l'univers? Se soumettre à la nature, n'est-ce pas se conformer à la
' Opp. \at., p. 437. UaL, p. 108 : « religione, pietà — lege nalurah. » * Voyez ci-dessus, p. MO.
2U JORDANO BRVNO.
raison qui, dans Thomme, est la voix de la nature? Le culte de la vérité et de la bonté infinies, c'est évidemment l'adoration intellectuelle de Dieu, la pratique active du bien, la sagesse et la perfection humaine.
De tout ceci il résulte que, dans l'opinion de Bruno, la philosophie, quoique distincte de la théologie, embrasse l'universalité des choses, leurs principes et leui-s fins, l'unité de leur origine et celle de leur but, l'unité de l'infini ou celle de l'univers. 11 s'ensuii encore que le philosophe , bien qu'il se propose spécialement l'étude de la nature et matérielle et spirituelle, s'attache néanmoins aussi à retrouver dans cette double nature les traces et les influences d'un ordre surnaturel, et consacre ses efforts les plus énergiques à ennoblir le caractère et la volonté des hommes, à perfectionner l'existence terrestre. Concevoir et montrer l'invisible unité dans la multiplicité des faits palpables ou intelligibles, faire voir et aimer tout ensemble les liens qui unissent le fini à l'infini,' comme la forme est unie au fond, voilà la tâche du vrai sage, de celui qui est à la fois moraliste et métaphysicien, artiste et savant, penseur et ami des hommes.
» Opp, ital, I, p. i75, sqq. H, p. 3i0, sqq.
TRAVAUX. 2Wl
Telle la définitioo, telle la division. L'une fixe l'origine, l'objet, le but; l'autre détermine l'étendue et la compréhension. La philosophie, la science naturelle, combien d'éléments la constituent, selon Bruno? quelles sont les relations qui existent entre ces divers éléments? quelles sont enfin les parties intégrantes de la connaissance humaine?
On rencontre dans les œuvres de Bruno plus d'une tentative pour diviser et organiser l'ensemble du savoir philosophique; on va voir qu'elles sont parfaitement conciliables, étant empreintes du même esprit. On peut dire que Bruno admet trois divisions principales de la science, trois sortes d'encyclopédies. La première consiste à classer les vérités que les sens et l'entendement nous procurent, selon les trois ordres d'êtres. Dieu , le monde et l'homme. La seconde rapporte ces mêmes vérités aux facultés et aux moyens auxquels nous en sommes redevables. La troisième est une espèce de fusion des deux premières, une refonte des classifications qui onteu cours, soit dans l'antiquité, soit au moyen-âge.
L'être se manifeste sous trois formes, à trois degrés. La science de l'être a , par conséquent, trois parties : la science de Dieu, celle de l'univers, celle de l'homme. Affectionnant les expressions poétiques , surtout lorsqu'elles contribuent à établir l'harmonie, ou de la religion avec la philosophie,* ou des divers systèmes
> 0 Ut more Prophetcurum loquar et metaphoricey » p. iSO.
philosophiques entre eux, Bruno dit quelque part que le sage contemple la divinité tour à tour en elle-même, dans le monde et dans l'humanité. La divinité, en dehors de rhumanité et du monde, et en quelque sorte enfermée dans son propre sein , dans sa lumière inaccessible , Bruno la désigne par le terme que le mosatsme et la kabbale emploient pour dénommer la sagesse divine : Chocmah, nD3n- La divinité agissant dans le monde, c'est Minerve, IlaXXàc; la divinité dirigeant l'homme, c'est la sagesse, Sotpia.*
Qu'est-c^ que cette triade, sinon la distinction entrevue dès l'origine par le genre humain, la distinction primitive entre la personne humaine et tout ce qui n'est pas elle, entre le moi et le non-moi, entre l'homme et ce qui lui est soit inférieur, soit supérieur, ce qui est soit divin, soit purement physique? Bruno indique plus d'une fois' cette antithèse fondamentale, mais il n'en fait point la base de son encyclopédie. 11 préfère s'appuyer sur la diversité, non moins évidente et spontanée, des facultés de l'âme ou des fonctions de l'intelligence.
Quand il se fonde sur les facultés de l'âme, il signale trois branches de connaissances. L'une tient à la volonté, l'autre à l'entendementj la troisième à un ordre de faits qu'il comprend tantôt sous le terme desensibilité, tantôt sous celui de mémoire. Lorsqu'il analyse les fonctions de l'intelligence pour y rattacher les difFé-
< Toyez VOratio valedietoria et la Summa term, meL, passim. Une a&tre n trlnllé, i> dit Bruno, préside aiix arts pratiques; mais Pallas, VnlcaiQ et M»r$ sont à leur tour soumis à Jupiter, tummo rwrum architwto (p. 553). Voy. P. D,
• a Noimet ipH, -^interna; res, — extema; ra tnatertalei^ res immaleriales ; humana, inferiora, superiora ; tnms eirea u ^lofti» eirea Ikmn, drco mundum; memper se ipiafn, per aliud; int$lHgilHlia, «eiutUlia, etc.»
rentes provinces * de la science, il distingue ordinairement rintelligënce active de Tintelligence passive, ou riatelligence proprement dite et. la mémoire.*
La classification par volonté, entendement et sens, conduit Bruno aux catégories suivantes : '
{éthique^ .
Volonté ou sciences morales | économique^ {^polUique.
[physique.
Entendement ou sciences spéculatives < mathématiques,
{^étaphysique,
[grammaire, rhétorique et poésie, logique.
La division en intelligence et mémoire donne naissance au système t|ue voici :
Entendement passif \
ou > histoire.
mémoire )
Entendement actif )
ou [ spéeukition^
intelligence j
Par histoire, Bruno entend ici la connaissance des
* « Coda provincia de las scieneicu, a dit Huarle.
■ Bacon admet trois facultés pour sa division des siences : la mémoire, Tiiiiaginalion et la raison. Huarte avait recommandé la mt^me classilication dans son Examen (p. 154, sqq.). Bruno distingue bien l'imagination, imaginativa cl pliantasia, data mémoire et de la raison, mais II la considère comme une puissance subordonnée à Tune et à l'autre.
• 0pp. lat., p. ît8, sqq. 370, sq. itO, sq. 508, 513. Celte classification rappelle celle de Locke. Les sciences organiques de Bruno correspondent à la sémiotique du philosophe anglais; les sciences spéculatives, à sa physique; les sciences morales, à sa (jratique. Là sémiolique, science des signes, science des moyens de connaître les objets et de communiquer celle connaissance, a plusieurs rapports avec le luliisme de Bruno.
Cette opposition entre Tart et la nature sr aisément avec un autre emploi du moi phila moins habituel à Bruno. De même que * bons écrivains de son époque, le N^»' cette expression l'étude de la natir selon lui, c'est s'appliquer à la (^ .priétés et des lois du monde ]»■ sance des corps organisés et iiv célestes. Le philosophe, dan c'est le naturaliste, en pren ; i . . .
gni fication la plus étend n c . 1 < > ; » : . accompagner le mot philosophr, aloîs :
attache ce sens étroit, de l'épithète de nniinrl, , nalurale. Qu'est-ce qui lui conseille cette rcsn.î i. cette addition? Plusieurs motifs. Et d'abord il lui r( | :i gne de renfermer la philosophie dans l'observation dt*^ qualités de la matière, dans la science des formes et des forces de la nature sensible. L'objet de la philosophie est plus vaste, elle a un but plus noble: elle doit saisir et signaler les traces que l'intelligence souveraine a marquées dans l'empire des sens, elle doit prouver la présence de Dieu au sein de la nature, elle doit démontrer l'origine divine de l'univers. La philosophie naturelle n'est donc pas seulement l'histoire de la nature, c'est l'histoire des œuvres de Dieu, operum Dd historia.*
lie la philosophie el des lettres est un caractère distinclif de la Rcnaîssanoet i(iii se rencontre clieî Môlanchton comme i:bez Telesio, mais surtout parmi le< piiilusophes italiens. Melch. Adam a intitulé ses F«««des humanistes allemands I ' itff philosopharum .
^ 11, p. 280. CV'st dans cette acception exclusive que le moi phila$ophie se prond encore dans certaines contrées de 1-Europc, par exemple en AngletiTre.
* P. 31-38. Orat, valedicf., § IV. Un auteur espagnol du XVI* siècle, qui a eu rhonneur d*ètre traduit deux fois en allemand, et mènied*abord par l^es^ing.
De, turc. A tout <<'
loso] ■ l)ir:i.
nvers une divinité toujours bienfaisante.
'i ne peuvent nuire aux ressources de la
l:i vérité'! ne saurait être contraii*e à la
( omb»attre la lumière. * La pensée
' rot nper ni être trompé, qui n'est
« rainement bon, qui est la vé-
- voilà le terrain où la philo-
ît se rencontrer. Quant à
•v«»îit des règles et une
'•» obéit à la raison et
Knliii, < ^'^ « • philosiipUv moi ^.i' ».
marques. L'une d'elles, < vive à l'unité du savoir «J»
mêle pas les différentes sort*- • divise les travaux de rinlelli^^^ fondamentales de notre cousUiuuu tions générales des objets.'
Une seconde observation conbiKt^
idée par la foi, s'as-
:>hilosophie doute,
e. La théologie
i:i philosophie
.i vient aussi
" (lomme
. ■ ipos in-
bien qii*il eût écrit ces roots : « Lo$ Alewuuètit . gtu**^intendimiento» (p. 165 ), Juan Uturte u re ^m^ii (ju.< genios para lot iciendoi ( 1504 ) une frmW dt* K^b* «- i rapports avoc celhs de Bruno. A pn»iK>«« d< b pbik/.«*|M<>' , cfn navarmis dit : v Noso$tro9 ht philoiopitot ttatumo > y ettudio en saber el DiSGtBSO t obde^ qie i>io» hi/o » ' i». MCNDO : para contemplar y $aber^ de ti*u muMra iftHt' yu. cosaSf y porque raxon n (p. 60; . «f . - . Ki error df /o* pitï ii^êupi^u. /..i . en no contifUrar que el homhre fue tterho à /<i àKuw^atêM,*' éjj /•* ^ ticipa de tu divina providenria, y que tiesie potr/^tuis p*ini t x^m^t , , différenciât del iiempo, memoria para Ut poMêadu^ êt:tUtdijê yufv . y. ymaginacion y entendimiento para lo quf ^$Ut por tauu ^ \- xur
1 0pp. Hat , 1. p. 2H3. H, p. 415, ImI . p. i"*. t^hti^fpUu^ /mv/. <., , lo*jicut. Quelquefois le dialeeticut ol oi \iuyu*' *»« Oj^jo a* ■ ii- o •.. ». . ticien ^i synonyme de platonicien, et kv»* *• u t»- i o *»» . .<; ).. .. »■
* Summa terminorum metaphyt.,^Kt' itu M^i**^*- '^« ^'i--* i ^*** «A*/. guna cota haze mayor dano à la taU/Iuru/ d*J t'ou ***, yu# tui-.-i*» las ««f. . ciat. M
phénomènes et des faits qui tombent sous les sens, qui ^'emparent de l'imagination ^ qui remplissent la mémoire et occupent finalement la pensée.^ Par spéculation, il entend la recherche des causes et des idées, la formation des raisonnements qui amènent les grandes découvertes, ou bien l'intuition directe et simple de la vérité absolue.^
A cette division s'en rattachent quelques autres qui découlent du même principe, et dont les plus importantes sont celles-ci :
cp (connaissance particulière,*
( sciences à posteriori ou expérimentales.
1- . j , (connaissance universelle* Entendement ] . , . . .• n
( sciences a priori , pures ou rationnelles.
Î intérieure ou extérieure,* homme ou monde,* naturelle ou positive ."^
{'sur les mots,* Spéculation < sur les choses,* ysuT les idées.*®
Les notions d'instrument et de fin , de moyen et de
^ VUiAoria, les polyhistorica de Bruno (p. 32, 35, i62) , c'est-à-dire qwf gignufitur, fiunt vel facta 9unt^ tous les genres do phénomÔDCs et d*évéiM>menls, sont op(K>sés à ce que Tccole platonicienoc appt'Hc les idées, qua sunt etmanent, scientia; opposition qui correspond en lUf^metenipsà Taotithèse arislotèlicicn ne entre le fait (leguo/l, rè «ri) et la cause ou raison (le ctir, ri ^côri)-
* « Raiio, qtta infertur et concluditur; intellectus, qui nmptici quodam intuiturecipit; meru, quœ Hmplici intuitu o'mniù eomprehendit, n p. 438, sq.
* « Cognitio Htititiva, — particularis. » « Teoria esperimentate. »
^ « Cognitio intellectiva,univerialit.i» n Teoria razionaU^contewpkUiva.»
* « Cognitio exterior, cognitio interior, »
* « Homo, médium iubstantiarum ; » « cœterœ iubstantiœ, omnia, univertum. »
' w IfaXuraliê, — positiva. »
* Lé luliisme est une spéculation de ce genre.
* Celle partie s'appelle plus souvent philosophie naturelle, Voy. p. 31-38. 10 Tel est Tobjet de la métaphysique.
but, donnent lieu à une division à laquelle Bruno semble attacher plus d'importance qu'aux classifications précédentes : *
Sciences instrumentales (9rammaire
• < rfiétonque et poésie.
ou organiques [toj,,-,„/7
Sciences principales ( physique, mathématiquei et métaphysique, ou réelles ( éthique, économiqw et politique.
Dans ces différents tableaux, on voit Bruno essayer dé fondre la classification usitée au moyen-âge, le Trivium et le Quadrivium^^ avec les divisions consacrées par les philosophes anciens. On le sait, ceux-ci définirent d'abord la philosophie, la science des choses divines et humaines , puis ils la divisèrent en physique , éthique et dialectique. Plus tard, après l'établissement du stoïcisme, ils réunirent les sciences encycliques aux sciences philosophiques, et admirent autant de branches de savoir. qu'il y a de muses. Mais ces neuf parties, ils les rangeaient sous trois chefs, dans l'ordre suivant : I. Grammaire et rhétorique , études instrumentales et préparatoires ; — II. Géométrie , arithmétique , astrologie et musique, sciences moyennes; — 111. Logique, physique, éthique, hautes sciences. C'est là ce que Plutarque entendait par les trois genres de connaissances,* et c'est cettedivision que le célèbre pyrrhonien
* p. 440, 503, sq.
" L'objet des sciences organiques est le discours, intérieur ou extérieur, ' orolio, dit Bruno, vel mentalis, vel vocalis, vel scripta (p. 431).
* On attribue cette division aux pythagoriciens; elle se rencontre du moins chez Pliilon {de Congressu) , et Tzetzès (Cbil. IX, 377 ). Ce sont Cassiodore et Mari. Capella qui l'ont transmise aux écoïes du moyen-ûge.
^ Rhétorique, mathématique et philosophique. Sympos. IX, c. 14.
Sextus Empîricus « a accréditée, au moyen de son volumineux traité contre les savants, Àdversus Mathematicos, espèce d'encyclopédie négative, où Tinventaire du savoir hellénique n'est dressé que pour convaincre l'esprit humain de l'impossibilité de rien connaître.
C'est peut-être pour s'accommoder aux usages de l'Ecole que Bruno adopte le nombre de sciences déterminé par le Trivium et le Quadrivium^ c'est-à-dire sept. Mais, en même temps, il multiplie les subdivisions, et remplace, par des études plus importantes, quelques-uns des arts qui avaient constitué au moyenâge le cercle des professions libérales. Le Trimm se composé de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique. Bruno range sous la dénomination de sciences instrumentâtes la grammaire, la rhétorique unie à la poésie, et la logique. Le Quadrivium comprend l'arithmétique, la géométrie, la musique, l'astronomie. Bruno distingue aussi quatre sciences principales, mais qu'elles sont bien autrement riches et élevées que les maigres disciplines du Quadrivium! Ce sont les mathématiques, la physique, Téthique et la métaphysique. Qu'on fasse attention ensuite au nombre des arts que Bruno y rattache : *
aritlimétique, musique,
géoraéliie, .- .1 ^ .- j astronomie,
Malliémauques j perspective et peinlure,
physiognomonie, \ astrologie.
» YoyexP. II, p. 110.
* Voyez Oratio mledictwria, et p. 47, ft71, S80, 410.
f magie, chimie, médecme, agriculture, morale, économique, politique,
droit, in abUraciOf Ethique ( dfoit naturel, droit des gens, droit civil, droit ecclésiastique, droit divin.
La métaphysique n'est point susceptible de partage, au sentiment de Bruno; elle est la tête du corps dont les autres sciences sont les membres inférieurs. Elle forme la base et le centre des connaissances philosophiques, parce qu'elle s'occupe exclusivement des principes et des causes, des causes des êtres d'abord, puis des principes du savoir, enfin de l'essence pure et universelle qui fait le fond des êtres et la vie du savoir, c*est-àdire des idées, ideis^ substantiis separalis et ahsolutis.
C'est par ce désir de subordonner toutes les directions de la recherche scientifique à l'investigation de l'être des êtres, à la métaphysique, que Bruno se distingue des philosophes et des savants de son siècle. * La science lui apparaît tantôt comme ui\. corps vivant, dont tous les membrçs sont solidement unis entre eux.; tantôt comme un édifice dont chaque portion est indispensable à la durée, à la beauté du tout. Cet édifice, il l'appelle le temple de la sagesse, lequel repose sur sept colonnes, ^ c'est-à-dire sur les, sept études principales
* « Hiice eolumnisteptem Sapimtia œdifieavit $ibi domum inter hominei.»
qu'on vient d'indiquer. Pour mettre en plus grande évidence cette harmonie , cette unité , il importe de dire comment Bruno concevait la nature et la liaison des parties dont il constituait l'ensemble du savoir humain. Trois genres de travaux préparent l'homme à la recherche de la vérité et commencent cette recherche même, en lui fournissant les instruments, orgfawa, nécessaires àla connaissance du vrai et à la pratique du bien . Ce sont la grammaire, qui embrasse la théorie de la formation des mots et de leur réunion en discours; l'enseignement des humanités, de l'histoire et de la critique littéraire; la philologie, dans ses diverses acceptions. La grammaire nous révèle spécialement la nature propre des signes de la pensée et de tout ce, qui est du ressort du langage. La rhétorique et la poésie nous* font connaître les ressources de ce même langage dans le Commerce des hommes; elles nous apprennent à persuader et à déconseiller, à louer ou à blâmer, à accuser ou à défendre, et surtout à gouverner les âmes en domptant leurs passions, en dirigeant leurs sentiments et leurs mœurs, en les enchantant, en les touchant, en les effrayant. La rhétorique et la poésie sont donc aussi des voies excellentes pour connaître la pensée et ses vicissitudes. Mais celles-ci sont plus particulièremeni l'objet de la logique.* Dans un sens étendu, la grammaire, la rhétorique, la poésie elle-même sont des parties de la logique,^ parce qu'elles étudient la pensée sous
1 « Batio se ipmm investigansy » p. 563.
* Logiea, universaliter dicta, opposé à logica propriê dicta, p. UO. Bruno ameublie pas que Xàyoç signifie à la fois ratio et oratio, pensée et parole, oirbum, La parole par excellence, c*est pour lui le verbe être, et la pensée par excellence, ou Tobjet de la |)ensée, est Tidée de Tôtre, la notion de subslaocc.
la forme de discours et qu'elles construisent la roule par laquelle Tesprît hutnain arrive à la connaissance des choses et à la contemplation des idées. Dans une signification spéciale, la logique est l'analyse des facultés au moyen desquelles nous jugeons, raisonnons et pensons, l'analyse de l'entendement, puissance qui préside à la conception, à renonciation, à l'argumentation, qui règle la définition, la division, les divers degrés de la méditation, l'induction comme la déduction, l'acte par lequel les détails sont ramenés à l'unité, comme celui qui dégage du sein d'un principe une série variée de conséquences directes ou indirectes."
Armé de la logique, cultivé par les exercices moins abstraits de la poésie, de la rhétorique et de la grammaire, l'esprit se tourne vers les objets que la pensée veut s'assimiler ou pénétrer : il s'adonne à là physique, aux mathématiques, à l'éthique, et, après les avoir approfondies, il s'approche du sanctuaire de la science où réside la métaphysique.
La physique considère les choses matérielles sous le rapport de la matière ; ^ les mathématiques envisagent aussi les choses matérielles, mais en faisant abstraction delà matière; l'éthique s'occupe d'objets à la fois matériels et immatériels; la métaphysique, enfin, ne traite que d'objets immatériels. Toutefois, comme l'essence véritable de la science consiste toujours, non pas dans
* « Intellecttu humani operationes, — condpere, muntiaref argumentaH, — conceptuSf defînitio, divisio, — reeipere, unire, comparare, — componere, dividere, cogitarêy — inffrre, concludere, — discurrere, inîtieri, — cogitatio, inquisiiio, inventio,—appreheniio, cogilatio, simplex vtit»,» passiin, surtout p. 555, 595, 637, 692.
* « Physica considérât de rébus materialibus, concernendo materiam; mcH thematieUf de rébus materialibus, abstrahendo a matériau » p. iiO.
la connaissance des détails et des différences. Ri du particulier, mais dans celle dès règles générales et des origines, et de l'universel, la physique, les mathématiques et l'éthique ont une partie qui les rapproche intimement de la métaphysique, une partie spéculative et rationnelle, c'est-à-dire la tliéorie même des principes et des causes. Ainsi, la physique ne s'enquiert pas seulement des formes et des éléments des substances corporelles, de celles qui composent et entourent l'homme, mais elle recherche leurs causes et leurs principes, leur âdie, pour ainsi dire. * Les mathématiques ne s'occupent pas uniquement de la grandeur, du poids, du mouvement et de la valeur extensive des corps, mais elles ramènent ces déterminations diverses à une grandeur commune, à une force génératrice, c'est-à-dire à l'unité, mère des nombres, et au point, père des flgures.* L'éthique ne se propose pas tant l'étude des devoirs individuels et des relations sociales, que celle de la justice en soi et du droit universel et naturel. Ce sont les dispositions éternelles de la justice qu'elle applique, soit à la conduite des individus, soit aux rapports de parenté et d'alliance , soit à l'ordre intérieur et extérieur des cités et des nations , soit aux relations des hommes avec les hommes, avec ce qui leur est supérieur, la divinité; avec ce qui leur est inférieur, les animaux.'
^ «Suhjectum tcientiœ naturalû débet esse œtemum, immufaMe,» etc.. p. 31,sqq. Comparez la définition donnée par Newton : « Philosophiœnaturalù id prfBcipuum oj^eium et finis est, ut ex phœnome'nis sine fictis hypothesUnu argitamus, et ah effectibus ratiocinatione progrediamur ad caussasy donee ad ipsam demum caussam primam qwp sine dubio meekas^iea nom esf, pervemO' mus» (Prineip. philos., p. 878).
« P. «77, Sf\. 58i, 597, sq.
* « OrdojusHtiœ ; ^jus, simpUciterj ad m ipsum, in abstracto; ^Justith
La liaison de ces trois sciences, soit entre elles, soit avec ia métaphysique, est donc évidente. Toutes les trois reposent sur un fondement éternel et universel, ou tendent à une fin commune, qui n'est autre chose que l'être en soi, l'être primitif et nécessaire, à la fois divin et naturel, l'être des êtres.
Aussi, est-ce l'idée de l'être qui sert de principe à une dernière classification encyclopédique de Bruno. Celle-ci ne compte pas sept parties, mais neuf; et ce nooibre, choisi peut-être en l'honneur des neuf filles de Mnémosyne, ou à cause des neuf filles de la Monade," est le même que celui des lettres qui composent l'alphabet lulliste. Cet alphabet, on s'en souvient,^ doit en effet représenter, par neuf lettres, les formes générales, les cîttégories de l'être. Voici cette nouvelle gradation des exi.stences, qui n'a peut-être de remarquable qu'une division successivement appliquée à chaqire ordre, la division en substance ou essence, en attributs ou {>ropriétés, en relations ou opérations : ^
abâoluta, justitia moderativa^ dispoiitiva, âistributiva, commtmieativa ; — ethica , qua regulatnur in notnsmet ip$is, et drdirmmur ad omnia, mm mcundum externa, tum secundum interna; — jus naturafe, quod est omnium quœ sunt drca nos natura constitutorum , vel saltem omniê animantium generi», quale est, ut se corpusgue suum tueantur ; jus gentium, commune ùmnihus hominibus; civile, commune toti uni reipubîicœ, ad proprium jtrincifMtum; politicum, quo rempublicam et concives administramus ; oconomicum , qua twslros nobis sanyuine et habitatione conjunclos, dômesticos moderamur; divinum, commune illis quibus est révélât um, ad ultimum finem et primum efficientem qui est supra nos. » Voy. aussi p. 455.
* Opp, it II, p. 187, 308. Il ne semble |>as que Bruno ail voulu imiter Dante, qui avait admis neuf sciences, en considération des neuf cieuxdu système astronomique de Ptoienoée Voyez Convito, trait. 11, U. Cf. cependant Bruno, U, 310 : « nove spere. »
« Voyez P. II, p. !8i, sq.
* « S%ih$tantia vel essênOa, tribuenda vil proprietatei, relationes vel op^ralioties.n p. 865-271.
J. La Divinité, , \ théologie.
n. Le monde intermédiaire, dieux, dé- ) , , .
* ' \ pneumalologie.
mons, anges, etc. ^ r -^
lU. Les sphères habitées par les êtres in-) „ u- . .«^ -,•
, .y. . , . , I cosmographie et astronomie,
lerméuiaires, ou le ciel j ^ r