‹ Jordano Bruno (volume 2)Chapitre 52 sur 60 · VIII. Les éléments et les instruments de '< physique · texte numérisé non relu

VIII. Les éléments et les instruments de '< physique

cette vie physique^ ) mathématiques.

IX. Les instrument; et les puissances de^ physique, la vie naturelle , intellectuelle et > logique, morale* - j étliique.

Partie de la divinité considérée en elle-niêine, celle classification aboutit à la divinité considérée dans ses œuvres; partie de l'idée pure, elle revient à l'idée, mais à travers les vestiges et au milieu des ombres du monde corporel. Là se trouve l'unité de l'univers, et c'est la aussi que la philosophie doit chercher les fondements de l'unité de la science.

En effet, de même que Bruno ne reconnaît qu'un seul être, parfait en Dieu, moins parfait dans les intelligences inférieures , plus imparfait encore dans l'honune , de

^ a Jnitt hominem vel inteUeetivum et smHtivum^ id est imaginativum^» p. 269.

^ « Seruatum, végétale^ elementaU et initruméntak, » ibid.

^ « Eletnentale, tanquam stif>s et fundamentum vegetativi, » ibid.

^ u Elementativum, quod complectitur inttrumentativum naturaie, qfiod omnia lustrât, tangit et pénétrât,» p.. 270.

^ « Instrumentativum naturaie et morale ; physicum, logîeum, mêtaphytictim, » p. 271.

plus en plus imparfait daus les existences qui succèdent à l'existence humaine sur l'échelle de la création ; de même il n'admet en définitive qu'une seule intelligence et une s^e connaissance. Cette intelligence diffère en degrés, mais non en nature; cette connaissance a des modes très-variés, mais son essence consiste partout à saisir ce qui est ou à en être saisi.* Partout ou il y a de la vie, il y a de l'intelligence, il y a de la connaissance. Or, il y a de la vie partout, parce qu'il y a partout quelque chose, partout de l'être. Les ordres inférieurs de la nature ne se comprennent pas eux-mêmes, il est vrai, mais ils n'en ont pas moins un sens, un langage, unesorte d'esprit. Les ordres supérieurs, où l'âme arrive à la conscience de soi, se comprennent eux-mêmes aussi bien que les êtres inférieurs. L'homme en particulier, parce qu'il occupe le milieu dans la hiérarchie des substances, medium substantiarum, est capable de contempler toutes les phases de la vie : ^ il voit Dieu au-dessus de lui, il voit au-dessous de lui les traces de l'action divine. Ces traces, qui attestent et garantissent l'ordre immuable de l'univers, constituent l'intelligence de l'univers, l'âme du inonde. Les recueillir et les rapporter à l'être qu'elles décèlent, telle est la fonction la plus noble de l'esprit humain. A mesure que cet esprit se livre à un tel travail, il découvre que les copies répandues dans la nature ne diffèrent point des idées édoses en lui-même; il parvient à connaître l'identité de l'esprit de la nature et de l'esprit humain, qui sont l'un-et l'autre des reflels de l'esprit divin. Une fois en possession de cette vue

* « Apprehensiva potentia^ » |>. i37.

suprême, il ne tarde plus à proclamer rnuité de la pensée et de rêtre.

Nous avons déjà montré, en examinant le luUlsme, que c'est le dessein d'enseigner cette unité qui avait fait de Bruno un disciple de Lulle. Le Grand Art devait offrir le tableau général d'tine conception qui embrasse tout, et dont les ramiflcations systématiques expriment, dans les diflférentes sphères, les diverses forittes de l'être. Il devait en même temps apprendre à la pensée à représenter en quelque sorte, par une écriture intérieure, ce que la nature a écrit en caractères extérieurs. L'art de disposer ainsi intérieuremetit des choses extérieui*es, mais réfléchies en nous, semblait à Bruno identique à l'art de la nature, à l'activité du principe créateur de l'univers, au mouvement du principe universel, prin- . cîpe qui pense dans l'homme, et qui se manifeste d'une autre manière dans les autres genres d'êtres.

Nous rappelons ces idées, afin de faire entrevoir comment Bruno a pu arriver à regarder la logiqne, dans sa signification la plus vaste, Htriversaliterdicta^* cornvae identique à la métaphysique. La logique ne s'occupe que de la pensée et dit langage,* il est vrai, elle ne fait que tracer le chemin de la science;^ mais la pensée n'est-elie pas soumise aux mêmes règles que les objets

* Cette toffiqiie univernlle est encore appelée la science des instruments^ organica^ c'est-à-dire celle sans laquelle nul travail d'intelligence n*est possible ; elle commande à la grammaire, à la rhétorique, à la [Mésie, mais elle est aussi ralliée indispensable de la physique, des mathématiques et de-réthiquo. On voit combien la logique de Bruno ressemble à celle de Hegel. Cf. U. Wtrh, t. XV, p. «17.

* Dans la logique, aussi bien que dans rélhique, Bruno traite de la |)sycbologie : la logique étudie les facultés de Târac, IVlbique recherche les moyen» d;» la gouverner.

* « Ad omnium melhodorum principia vinm tternetts et habens, » p. ilO.

de la science, les êtres extérieurs, matériels et immatériels? N'est-elle pas le développement interne dn principe dont la nature est le développement externe? La pensée saisit-elle^ en dehors d'elle, autre chose que ce qu'elle saisit en elle-même? Chaque fois qu'elle sort de la sphère des idées pures, que rencontre-t-elle, sinon dés signes et des simulacres? Penser et concevoir, c'est donc connaître et savoir. Posséder les principes qui président au jeu de l'intelligence, c'est donc posséder les principes qui gouvernent le monde, et c'est dans la possession des principes que consiste la science . ' Telles sont les opinions de Bruno sur le système de la connaissance. Elles sont loin de s'accorder en tout avec celles qui ont prévalu au siècle suivant. Elles ont néanmoins plusieurs analogies avec les conceptions de Bacon et de Descartes. Bruno ne sépare pas, aussi nettement que l'a fait Bacon, les connaissances philosophiques proprement dites, et les éludes préliminaires ou auxiliaires que la philosophie suppose ou exige. Bruno n'insiste pas avec l'énergie de Bacon sur l'observation et l'induction, illes subordonne aux facultés spéculatives, mais il ouvre dans son encyclopédie une large place aux sciences expérimentales. Bruno n'établit pas la science'aussi fermement que Descartes l'a fait, au fond de la conscience humaine, dans lé moi; il ne fait pas dépendre de la science de l'àme toutes les autres sciences. Cependant, lui qui traite avec tant de mépris le globe que nous habitons, * il n'en use pas de même avec

I Opp- ital. I, p. 291, sq. Il, p. 259, 275, 283. « Voy. P. I, p. 241.

l'homme. U le place au-dessus des mondes au milieu desquels notre terre est comme perdue , il le proclame le yéritable créateur de la science, puisque c'est dans l'homme qu'il en met le point d'appui.* La terre n'est pas le centre de l'univers,* mais l'homme est le centre de la science; il en est l'origine et le but : l'origine, parce qu'il en a le besoin et l'instinct; le but, parce que tout ce qu'il apprend peut et doit tourner à son perfectionnement, ad animi seu hominis inlerioris perfecHonm conducunt.^ Bruno veut que la science réfléchisse dans un ensemble homogène l'unité de l'univers, mais il ne veut pas plus que Descartes confondre en réalité Tauleur de la science avec les objets de la science. Une dernière ressemblance avec le philosophe français, plutôt qu'avec Bacon, c'est qu'il juge impossible toute science qui prétendrait s'établir indépendamment del'idéed'nn être souverainement parfait et absolument nécessaire/

• Parex., p. 868,394.

• Voy. p. I, p. 337» sqq. " Un milieo entre rien et tout, » dit Pascal.

• P. i40. Bnino dislingue partout entre cognoscere et re$ cognita ou cognoS" eibilU, quoiqu'il considère toute connaissance certaine comme une union enlrt' Tètre qui connaît et Pètre qui est connu.

^ « La philosophie, dit Descartes, est un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, les branches sont les autres sciences, qui 6ii réduisent à trois principales : la médecine, la*mécanique et la morale. »

Ou a de tout temps cherché à définir la philosophie et à distinguer les éléments de la science. Mais cet effort de l'esprit scientifique et systématique, de Tesprit philosophiçiue , n'est-il pas une vaine curiosité, le stérile résultat de Tétonnement ou de l'admiration?* De quel droit nous mettons-nous à classer nos idées, à les réduire en corps de doctrines, à les ramener à un principe unique, à un fait primitif, à un être absolu? Sommesnous fondés à nous élever au-dessus des connaissances vulgaires? La prétention à Tordre, à renchaînement, à l'harmonie, à cette unité que les anciens appelaient le cosmos y^ a été quelquefois déclarée excessive. 11 faut donc examiner si nous défendons une chimère, lorsque nous soutenons nos opinions; si nous combattons des chimères, quand nous attaquons les opinions de nos adversaires. 11 faut nous demander si nos représentations, conformes à la réalité, sont l'image même de la vérité? si nos raisonnements et nos inductions sont conformes aux lois invainables de l'intelligence? Comment sommes-nous arrivés à la notion de philosophie, à la notion de science? Sommes-nous en état de savoir quelque chose? .Que savons-nous? A quel caractère

f Telle est Torigine de la philosophie, selon Aristote {Métaphyi, U , 3), et seloo Platon {Thiétèie). Leur opinion est aussi celle de Bruno; néanmoins, la euriarità, Vafnmirazione de celui--ci, cette « curiosité se changeant en admiration, 0 dont parle Pascal , se confond avec un certain appetitus eognoscendi p. 504), on encore avec cette disposition générale qu*il appelle, comme Plolin, Vamore [Eroici furari, pKssim).

s Yoy. rhistoire de ce mot dans le Cosmoi de M. de Uuml)oldl, 1. 1, note 37

a«2 JORDÂNO BRUNO.

reconnaissons-nous la vérité? Si la vérité existe pour nous, quels sont nos moyens de la connaître?

Ces problèmes si graves de la certitude de la connaissance, de la légitimité de la science, de l'autorité de la philosophie, ces questions fondamentales de la critique et de la méthode, Bruno les a touchés plus d'une fois.t Quoiqu'il n'ait point composé un traité spécial de la méthode, il dit expressément qu'il faut examiner les instruments et les pouvoirs de la science, modum sciendi^ avant de se mettre en quête de la vérité, qucerere scientiam.^ Les passages abondent où il indique les procédés à employer pour découvrir ou pour transmettre la vérité; où il caractérise les signes par lesquels se manifestent et ]a vérité et l'erreur; où il décrit le doute, la foi, la science; où il énumère et analyse les puissances auxquelles nous devons la c^itude et l'évidence; où il fixe l'origine de nos idées et la portée de nos facultés.

En rassemblant, en coordonnant ces passages, on arrive à cette conclusion, que Bruno ne condamne absolument aucui^e des voies où la philosophie s'était engagée avant lui. Les sens, l'entendement,- la raison pure, lui semblent également nécessaires ou précieux. Le doute, en certaines occurrences, lui paraît aussi opportun que la foi; et lorsqu'on ne peut parvenir à l'évidence, but suprême de la philosophie, il est

1 Voyez parûculièrement la Cabaki dél eav. pegoi.

^ P. 4i0. La méthode, art organica, est pour Bruno Fart <iui précède tous le» arts, puisqu'il fsibrique leurs instruments, artiwn faMcai inêirummumi (p; Si7). « Universarwn methodonun communia pKndjpJo» (p. 717). Qoastà l'expression de modui tciendH on la retrouve chez Campanelia. « Jfefdfiàif- $(etu, dit-il, invettigabii etiam modcm sciendi, qvo paeto flot in anima Anmafia » (de Libr, prapr,,, p. 53).

d'avis qu'on se contente d'une vue confuse, d'une vue où il entra moins de lumières que de pressentiments et d'instincts. Mais s'il se croit obligé de recourir quelquefois au doute, il ne se crojt pas tenu d'embrasser le scepticisme, il combat même ouvertement les pyrrhoniens. Il n'embrasse pas non plus le sensualisme, quoiqu'il approuve sur plusieurs articles Démocrite et Epicure. Il a bien pins de penchant pour le rationalisme, et toutefois il hésite à soutenir tout ce que le dogmatisme rigoureux a coutume d'affirmer. II est manifeste qu'il voudrait concilier toutes les directions qui lui semblent bonnes, et suivre une voie qui contint les règles les plus salutaires de toutes les méthodes recommandables : il voudrait unir et identiûer les méthodes, aussi bien que les systèmes et les difle- T€n\& ordres d'existences. * .

Il y a deux fonctions distinctes, selon Bruno, dans toute recherche scientifique : l'une négative, l'autre positive. La première consiste à déblayer le terrain où l'édiGce doit s'élever, et parconséquent à extirper l'erreur : <f Primum fundamina falsi prima toltantur.»^

La seconde consiste à méditer régulièrement, ex orcUnej sur tous les objets, quels qu'ils soient : « Tum demum ad speculationem est progrediendum. »

Mais la partie négative de Tinvestigation se compose elle-même de deux actes presque opposés. Il faut se méfier à la fois et écouter avec impartialité.' Il faut

> p. 29S-300; 505, sq.

* De Minim.f 1. 1, c. 5. Oa sait que Bacon appelle deslrttensM première partie de son instauratio.

* Ibid., c. 5. «Nonprius de altéra contradictionis parte deftniaî qxMm al-

26i JOUDANO BRUNO.

entendre de ia même oreille les deux parties, le pOur et le contre, le oui et le non, altfsrcanles^audire.^ 11 faut donc avant d'entendre, avant de décider, se aiettre dans cet état de circonspection et de scrupule* qui s'appelle le doute : principio dubilans. Comment sortir ensuite du doute? En y donnant toute son attention,' en pénétrant les motifs et les raisons, rationes bene perspicercj en examinant, en comparant, con ferre. Dans cette comparaison, dans cet examen quelle règle suivra-t-on? La tradition? La renommée ? Le consentement de la multitude? L'ancienneté? Le prestige des titres et l'éclat extérieur, en un mot, l'autorité?^ Non, mille fois non. On ne prendra d'autre guide que l'évidence, la lumière de la vérité et de la raison, la valeur réelle et interne d'une opinion, vigor doctrinœ, valeur qui s'atteste par un double caractère, savoir : l'accord avec soi-même, constans sibi, et la conformité avec la nature des choses, constans rébus. ^ C'est après avoir tout pesé, tout compris,* qu'on se déterminera, que l'on jugera.

Arrêtons-nous un instant à ce qu'on a nommé le scepticisme de Bruno. On voit dès l'abord qu'il n'a

tercanies audierit, n u De iinguliê dubitare $i conirùvenai rationu audire non inuiile, etc. » (p. t35, sq.).

*< « Duhiiamus iNTStti v, qwHxd liberius aique nneeriui camam agtrê lieml » (>oy.P.l,p.9S).

> P. Il, 555, 666, 716, 717, 753. Hobbes définit le doute : Séries iotaoyimioaltemarum {de Hom„ c. 8).

^ cr Non ex auditu, fama, muHUtsdine, longœvitatef titulie et cmatu » [dé Minim. I, c. 8).

* Ibid, 1 Batitmis lumen, veritas. »

* « Vdire, intendere, — ditputare — et%er bvumo iftquisitore e git^dice * {Cabala del e. p.) « Perqt^rere, discxucrey dncrnere, depurare, proftarf. »

TR.iVALX. 266

rien de commun avec le scepticisme systématique, ou le pyniionisme. Bruno ne doute ni de la possibilité, ni de la réalité de la vérilé, il ne se méfie point de l'esprit humain : il doute des opinions actuellement reçues, il se méfie des systèmesdominants. S'il suspendsonjugement, il ne l'abdique pas; s'il confronte ensemble les solutions ccmtraires, s'il suit les controverses des écoles, s'il les met dans une suspicion préalable, c'est afin de s'instruire, et non pour tout déclarer faux et illusoire. Son doute est hypothétique et provisoire, non catégorique et définitif : c'est, comme il s'exprime^ une sorte d'intérim. Il y voit un remède contre la maladie qui a nom préjugé^ une barrière contre le despotisme qui a nom autorité, un service rendu à ceux qui aiment naturellement la lumière et le progrès. Il ne conseille pas le doute pour décourager les esprits, mais pour les forcer à ne se contenter que de l'éyidence. Comme Ramus et Sanchez,^ comme plus tard et avec plus de profondeur Descartes,* £runo en appelle de la scolastique à la raison, à la pensée, au doute, ratio, cogitaliOj dubt-

1 C*est la tyrannie de l'Ecole qui porte Ramus à toeratiser, a douter et à penser :~ « Copt egoniei mecum sic cofiiTARB : Item? quid i)etat paulUper 7wxpaTt^iy, et omissa Ari$toteîis auctoritate qucerere verane et propria dior- Ucticœ Mit Aristotelis doctrina, etc. » G*est surtout à ses fanatiques auditeurs de Toulouse que Sanchez cherchait à démontrer que plus on pense , plus on doute» quo magie cog|To, magie dubito {de NoMi et prim. ecient.f pnef.)*

' Descartes part du fait de la pensée et du doute, du6tro, cogito, pour affirmer le lait de l'existence personnelle , premier écuell du pyrrhonisme. On voit que les philosophes de la Renaissance avaient agité cette question avant Descartes, et que celui-ci n'eut, pas plus que saint Augustin, besoin d'emprunter au Sosie de Plante son cogito, ergo tum.

« Si tergum cicatricosum, nihil boc simili est similiui. » Sed quum cooiTO, equidem certo idem sum qui semper fui. » C'est J.-B. Vico qui a laùeé échapper ce paradoxe (de Àntiq, Italor sapient.,

266 JOKUANO BRUNO.

latio. Le doute, entre ses mains, est une arme, un nsioyen et non un but : il veut douter, non pas pour doutar, mais pour réveiller les dogmatiques de leur léthargie.' Ceux qui ne doutent que pour douter lui semblent inconséquents et absurdes. « Comment peut-on ayoir pour principe de présenter la science comme une ébo^ impossible,' et en*mème temps passer sa vie à la chercher?^ De quel droit attribue-t-on à la nature des choses ce qu'il faut mettre sur le compte de notte paresse, de nos passions, de nos illusions? Supposé qu'on ne puisse rien savoir, à quel titre affîrme-t-on ensuite que la raison est naturellement pervertie et essentîellemeDC incapable de parvenir à la vérité? Si quelque chose est impossible, ce n'est pas la science, c'est le pyrrhoiiisme. L'àme, en effet, ne saurait ressembler à une borne, «1 une ànesse,^ qui se tiendrait immobile entre deux routes, sans pouvoir se résoudre à avancer ni à reculer, sans jamais passer nî à gauche, ni à droite. Ce qui fait naître le doute, la contradiction, abonde, il est vrai; mais une science solide ne rencontre aucune oppositfon inconciliable. La diversité des opinions, inévitable à cause du libre développement des individus,' est fondée sur une harmonie secrète, et suppose une unité suprême ou

* « SnppOiHtmus^ /In^vaiiis,» p. t& Vot. P. I, p. 97.

• <i|)fi, itaL, U p. lU. IL p. t7(, 185. ^ De Jfiitim. 1, c. 1.

' « Pyrrbo, cduj <iai Instit de rîjgnaniKe une si pLusaiDle science, • Mo»- TJLI&!«E, Essafs^ 1. U, c. i9.

^ n, p« tli. « l>* «niM, rhe U^ fttm tn âme rie, dal mezzo di quaii mai « jMirff^ NON pontmâari rts^fvertftrqmmit ée U dmepiù tosio debba muortn f jMMM.» CampomeUa met ^ b pbo» de FAoes^* une pierre Metaphjfg. 1, p. 30^- Spimva eonpoire le pyiihooiea aiHiew aoo pas à va amottl, nuis à no auto «Mie. Voyet dir Ewttmêmt, mliltccf.« tisd. fr. XL H, p. 991.

^ « Ihro nyciNU» wimjMiontm. pm («fMM «nnont/iiafi» • > p U8, MO. 19^ ^9iik 599.

toutes les variétés vont se confondre et s'effacer. ^ Le fait de Ferreur est réel aussi, mais l'erreur n'a rien de positif, elle n'est que l'ombre de la vérité:^ la vérité, l'infini seul est durable et absolu. Le désordre des pensées, le mélange de connaissance et d'ignorance, autre source d'incertitude^ peut être évité; car, il suffit pour cela de s'avancer avec ordre, pas à pas,' toujours appuyé sur l'évidence. Le doute ne>saurait se glisser là où toutes les pensées, clanres et distinctes, s'enchaînent étroitement; là où il y a connexion intime, parfaite uni ;n entre l'esprit qui voit et l'objet qui est contemplé;^ à où il n'y a point d'intermédiaire, pcnnt d'interstice entre ces deux termes, mais où il existe un rapport propre et interne, un rapport direct.^ Le pyrrfaonisme est un tissu de subtilités qui valent la pierre philosopbale et la quadrature du cercle : il faut en tepir compte, mais il ne faut pas perdre son temps à guerroyer avec lui. Il peut plaire à quelques personnes, comme il y a certaines heii)es que certains palais trouvent agréables; il ne peut convenir à ceux qui sont sérieusement avides de science, ji^

Par cette manière d'apprécier le doute et le scepticisme , Bruno est donc à la fois le précurseur de Descartes et de Spinosa. Il ne pousse pas l'un aussi loin que fait Descartes, pas même aussi ioin que Cam-

' '^ Simpldeistimum princijÀum^n p. 508.

* « Etiamti non sit veritas, est tamen a veriiafe et ad v&riiaiemjT» p. 307. ' « Ordine^ — gradifmê ceriis. »

' «< Pwfecte eanjungitur et unitur, eensuê euo eemibiU, intelleetuê suo tii- MliffildH,» p. 516.

^ « ffuilut médius teêtie^ n Mû.

' « Per M, eeçundum ee, in se, » ibid. ' U, p. S83, S0O. 0pp. lat., p. 609, 75i.

968 JOKUANO BRUNO.

panella conseille de le faire/ Il réfute TauU^ à peu près dans les mêmes termes que Spinosa.* Et cependant, il faut convenir que son dogmatisme présente une nuance de doute étrangère à la méthode et au système de Spinosa. Les sens, dit Bruno, ne noys trompent pas, à la vérité ; mais ils ne nous font connaître que des apparences et des phénomènes. Dans le monde physique tout change, et passe, tout est vanité. Dans la spbèi^e de l'intelligence, où nous parvenons bien à résoudre les contradictions de la physique et de la logique, et où nous arrivons même à la vue de l'unité infinie, réussissonsr-nous à comprendre comment l'être peut devenir toutes choses, comment quelque chose peut être tout? Nous avons accès auprès de la vérité, qualche accesso d la verild, nous savons que rinfini est la véritable jéalité ; mais nul de nous n'ose dire qu'il comprend ou même qu'il connaît Dieu.' Nous somoies doués d'une faculté merveilleuse, celle qui nous met en état de voir par intervalles,, d'un regard enùèrement simple et direct, tout ce qui existe, et le tout sous b forme pure d'une unité absolue; faculté qui semble

> u Metaphyiieuâ qui eommunem cunetU fctsnCtif philùiophiam traeiai. nihil prcBiupponit^ 9ed omnia dulntando perquirit; nec 0nim prmntpponet st esse veluti sibimet ipsi apparet, née dieet se esse vivum, aut mortwmi W dubitaJbit; nec eorum qwB dicuntur aliquid absque prùbatione aferii, n^ nomina ipsa putahit dicere quod dieunt , sed invesHgabit uteum homo àici debeat, et cœlum cœlum, et Deus Deia, et substantia svAstaniia» [de X.t^prop., p. 53). Utrum, tel est aussi, selon Bruoo, le point de départ delà pbilosophie, p. 275, sq. Comp. P. I, p. 149.

* Voyez rexposition lumineuse et attachante du spinosisme, que nous derons à M. Saissbt. t. I, p. XXIX, sqq.

* II, 387. a Divinitas ~ non comprehûnsibilis est; --sed fortasm attv^ bilis, » p. 493. a Eminentissima inaltingibilis ratio, » p. 563. La raison efi esl que la manière dont Dieu connaft est infiniment supôrioure à la bçoa deooonaître de Thomme (p. 506), laquelle parfois est vanitati similis (p. 699).

égaler notre intelligence à rintelligence divine.' JNésinmoins l'être infini est si parfait et si vaste, que nous ne pouvons nous flatter de l'enfermer dans une notion, pas plus que dans un mot. ?}os expressions, nos conceptions sont toujours le résultat de similitudes, d'ana-logies et de comparaisons ;^ mais l'être des êtres est incomparable et sans analogues, il est unique . L'être absolu de sa nature est surnaturel ; l'homme est incapable de franchir complètement les limites de ce monde.' Â cet égard nous sommes condamnés à une certaine ignorance. Cependant , lorsque la connaissance est obligée de s'arrêter, la foi et l'amour ne s'éloignent pas avec elle : ils sont, au contraire, le complément de. la science.*

Ainsi , de même qu'au début Bruno place la foi à côté du doute,^ il met à la fin la foi auprès de la science. 11 recommande une double ignorance : celle

> n Domme, p. 438, sq., cette faculté mens, voCf, et lui donne toutes les qualités que les platoniciens ont coulume de lut attribuer.

* P. 499. De Min., p. 74. Opp, Ua^. T, S63. « in discorto, » II, p. 3.15. .

' L4^s dialogues de la Causa onl pour but de prouver que la science^ doit sf circonscrire dans les bornes du «naturel,» et abandonner ù la foi le « surnntiirel» sopra naturale» (I, p. 234).

^ Voyez la Summa, s. v., auctoritas, cognitio, evidentia, fides, etc. Spinos:i est bien aintrement dogmatique. A Pin verse de Montaigne, qui disait : « Je donne cette doctrine, non pour bonne, mais pour mienne , » le philosopbe hollandais éci ivailà A. Bnrgh : «Je sais que j*ai trouvé une pliilosophie qui, si elle n'est pas l:i meilleare, est pourtant la vraie, si non optimami iamen veram philosophiam me invenissescio.» Et toutefois Spinosa lui-même h*est pas toujours convaincu qu\m peut connaître tons les attributs de la divinité. 11 croit que la pensée et IV^ tendue constituent resscnce delà substance {Epist., 60. Elhic,^ H, prop. 3.'); Y, prop. 30) ; mais il établit cette persuasion sur ca seul fondement , quc* r&me humaine ne contient et n'indique pas, non involvii^ d'autre attribut {Epist, C). Lorsqu'il avance qu'entre la pensée de Dieu et la pensée de riiomme il n'y a pas plus de ressemblance qu'entre le Chien, constellation ci'Ieste, et l<* chien, animal aboyant, il tombe dans une conlradiction manifeste, comme l'a montré ingénieusement M. Saisset {OEuv. de Sp.hi*. 67 1.

> Opp. ital. Il, p. 83, 84, 234.

qui consiste à se dépouiller des iaussed connaissanoes et des préjugés accrédités/ puis celle qui consiste à s'abstenir d'une détermination dogmatique, d'une démonstration 'systématique de l'être primitif ou da souverain principe de l'univers.* Bruno est donc pénétré du salutaire sentiment des bornes de la raison humaine ; et il semble abandonner ici une théorie qu'il soutient ailleurs opiniâtrement, celle qui identifie la pensée et la connaissance. La raison nons force, en effet, d'admettre telle perfection, telle relation de l'esprit suprême; mais de ce qu'il nousesi impossible de ne pas la concevoir, et de ne pas l'attribuer à cet esprit, suit-il que nous l'ayons perçue clairement, des yeux du corps ou de l'âme, et quenons la connaissions réellement? Voilà la quration que Bruno semble quelquefois écarter, comme supérieure à Tenlendement humain. Il voudrait affirmer sans réserve, mais il hésite, il ajourné, sans aller toutefois jusqu'à interdire à la raison les dernières régions du possible. Le doute sur ce sublime problème ne s'élève en lui que momentanément, et finit toujours par céder devant cetteinébranlable conviction, que l'âme n'est pas une table rase,' mais qu'elle a reçu en naissant les semences des premiers principes, semina primorum principiorum rationi connata. Ce sont ces principes que la vie développe, que l'expérience féconde et que la spéculation mûrit : Tune

< « Dismettere rtitio ahito contrario ê apprender VaUro, » II, p. îTt. Ojpf. tel., p. 503, st|.

• CVsl ce qoe Bruno nomme, avec Ca«i, Tignorsince du savant, âœta tgnorantia, apon'a enidUa, p. 503, sq. Comp. P. I, p. 363.

• « Une chambre vide, *ffliîza purgata, » !I, p. 329, sq, L^me n'est pa« «" vase, «n instrument; c'est un artiste, on ouvrier : efle est douée d'nn «ftnpfto razionale^ intemo stimoio, innato spirito. «

TrtAVAUX. 274

arrofie ces germes divins, l'autre les réchauffe : super omnia enim pluil Juppiter germina, et super omnes plantas oritur benignus Apollo.^

Le doute que Bruno recommande au philosophe n'esl qu'une forme de ce qu'il appelle la foi philosophique. Cette sorte de foi se distingue de la foi religieuse, en ce qu'elle a pour fondement le sens propre, habet certiludinem ex proprio sensUj et non pas un sens étranger, ex aliéna sensu.^ La foi religieuse lui est supérieure, mais non contraire, supra, non contra. La foi philosophique est une adhésion instinctive et immédiate à la vérité et à l'évidence. Elle est l'état naturel d'un être Raisonnable.* Elle est la source et le point de départ de toute connaissance, puisque toute connaissance résulte du besoin de croire vrai ce qui est, du besoin de croire. Elle est le principe de la science, parce qu'elle est cause que nous nous appuyons de prime-abord sur certains' termes connus et manifestes par euxmêmes, et au moyen desquels nous parvenons à connaître et à comprendre le reste. * Elle est le ressort qui se cache au fond du curieux fait de l'attention,* fait qui s^annonce particulièrement dans nos tentatives de mettre fin au doute.

Si l'on sort du doute à l'aide d'une recherche métho-

* P. 49 V. r.06. — <f Fidet, tpecies cognitionis.—principium omnis cognilio^ w. » « Semus regulatior, vereque naturalê et humanum jttdicium. »

* « put ratiocinatur seu discurrit, discurrendo cognoscit et per vicissitufiiurs addi$cU, p. 506.

* « Eoi terminât qui $unt per se noft, et per quot alia cognoscuntur. »

* P. 504, sq. A cet égard, Bruno maiiaticiil la maxime : « Mti credideritis, non întelHgeds. » ,

dique de l'évidence,^ il importe de déterminer la fliarche que cette recherche doit suivre.

Remarquons premièrement que Bruno dîstÎDgue avec soin l'ordre de la connaissance de l'ordre de la génération,* et que, dans l'ordre même de la connaissance, il ne confond pas la route qu'on prend pour s'instruire soi-même et pour découvrir, avec celle qu'où dKNsii pour instruire les autres et pour enseigner.^

Lorsqu'il s'agit d'enseigner, Bruno console de mettre en œu\Te divers procédés, selon les diverses circonstances qu'amènent soit la matière de l'enseignement, soit la capacité de l'auditoire. Il veut que l'on définisse* que l'on divise, que l'on démontre tour à tour et qu'on imite tantôt Pythagore, tantôt Platon, tantôt Aristote.*

Parmi les cas où il est question de chercher la vérité, Bruno en distingue deux principaux : ou l'on désire parvenir de la variété à l'unité et du multiple au simple; ou bien l'on désire descendre du simple au multiple el de l'unité à la variété. Il est aisé de passer du genre a l'espèce et de l'espèce à l'individu, ou de l'universel au particulier. Il est plus difficile de s'élever d'un grand nombre d'objets particuliers à une notion générale, à une idée universelle : aussi Bruno prescrit-il les règles suivantes pour ce genre d'opération.

^ R Est orâo atque ieries earum guœ inUlHgunt, ticicl in nmneriê^» p. 50 k Ordo, séries, comparatio, ftrogressus,

* « Quomodo tes cognostuntur, secundum nos, » a Quomodo res /limf , tfrundum naturam. » — « Ordo quo res cognosc^mtur ; — gtto res fitmi et facUf sunt,n p. 508. Cf. p. il

' « Ordo inqvisitivits et inventivus. o « Ordo doetrinaPy judieativus, » )l«<t

I. Qu'on parte toujours de ce qu'on connaît le mieux, de ce qu'on tient le plus près de soi et en quelque sorte sous la main ; i

n. Qu'on embrasse d'un coup d'œil général, quoique confus encore, l'ensemble des objets; *

III . Qu'on essaie ensuite de passer en revue tous les détails, de les distinguer et de les distribuer; '

IV. Qu'on compare et qu'on classe enûn ce qu'on a distribué et distingué. ^

La comparaison est un acte si important, que Bruno la soumet à un examen spécial. La comparaison philosophique n'est pas la comparaison grammaticale. Celle-ci suppose un positif et un superlatif; celle-là ne suppose

^ « Ex notioribus et proximioribus seu promptioribus nobit ,» p. 37, 699, 506. On se souvient que Descartes déclarait le moi plus connu et plus certain, notior ae eertior, que les autres objets de la science.

* c<i4 confuso ad distinctum,» «On considère toute la maison ou tout rhomme, avant d'en i)asser en revue les parties ou les membres. »

* « Disdnguere, distribuerez integro discursu. »

^ « ComparatiOf respectus rei ad rem, a partibus ad tota, verificatio, » p. 469, 492,514, 653, sqq. Sans vouloir mettre ces maximes en parallèle avec les quatre règles de Descartes, il est permis de faire remarquer entre elles plusieurs analo- (0es. La première règle de Descartes concerne le doute et Tévidence que Bruno recommande avant d'établir les principes de sa méthode. Quant à Ja seconde règle de Descartes , qui est ainsi conçue : « Diviser chacune des difiicuUés que j*examinerais en autant de parcelles quMl se ])ourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre,» elle semble être contenue dans la troisième de Bruno, qui regarde en général les procédés de l'analyse. La troisième règle de Descartes correspond à la fois à la première et à la quatrième maxime de Bruno : a Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connattre, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de Tordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. » La quatrième règle de Descartes s'accorde avec la troisième de Bruno : « Faire partout des dénombrements si entiers et des remues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre,» ce que Bruno exprime par integro discurjtu. Pour ce qui tourbe la seconde maxime de Bruno, elle est juslitiée par la science comme par le sens commun ; elle est tellement naturelle , que Descartes n'a pas cru devoir en faire une mention spéciale. Voy. Disc, de la Méth., P. II.

jamais qu'un superlatif, c'est-^Mire une espèce ou un genre supérieur. La comparaison philosophique s'applique à des rapports soit d'égalité, soit d'inégalité , «i tous les genres d'analogies et de proportions. * Elle est ou relative, ou absolue. Relative, elle parcourt une échelle dont le caractère dislinctif consiste en ce que le même terme peut être alternativement inférieur ou supérieur.* Absolue, elle n'a que deux termes, tousdeux invariables, rinfiniment petit et l'inGniment grand, le mfiimum et le maximum. Une même loi régit ces cas divers : c'est qu'il n'est permis de comparer que ce qui appartient au même genre et présente les mêmes attributs.'

C'est au moyen de cette série de revues, de dénombrements, de comparaisons et de classements que la science «( conduit par ordre les pensées et monte peu à peu, comme par degrés, »/ aux connaissances les plus compliquées et les plus hautes, jusqu'à la connaissance de l'absolu.* Cette marche ascendante et progressive, qui mène sûrement du composé au simple, et de la multiplicité à l'unité,*^ fait supposer dans l'esprit humain

* « Rupeciuê paritatis vel tn^n'lolù.» cCoitofto omnium ad ommOf t p. 599, sq.

s « /fi icala et ordine aliquo sunt média, qwB minora sunt euperiontw, majora inferioribue.» Celle échelle a longueur, laideur et profondeur, p. 6i9. <»1. 961, sqq.

' « Ejusdem generis et ejusdem tusceptiva prœdicati, quod âecund^m gndus uni, secundum alios alleri-attribuatur, » p. 492.

^ Expressions de Descartes qui correspondent aux mots dont Bruno s*e>i servi : ordine» gradatim, jn-omotione, progressu ascendere a êemibilikus ad intelligilnlia, a multitudine ad unitatem pervenire, p. 524, sq., 637.

* Le point de départ de Bruno, c*est « ce que nous connaissons le mieui, » les objets familiers à nos sens et à notre conscience ; le terme, c*cst Tabsolo. c'est le Mtucimum et le Minimum, dont T homme est également éloigné. Entr ' ci^s di'ux exlrémltés, la science tonr à loui* monte et descend, déa)mpoM'«i résume, empUûe l'analyse et la synthèse, rinduclion et la déduction.

* P. 506, sqq.

plusieurs sortes de facultés, en quelque sorte proportionnées à l'exécution des actes successifs de la méthode scientifique. De même que les opérations par lesquelles nous procédons régulièrement à la recherche de la vérité semblent subordonnées les unes aux autres, ou plutôt appuyées les unes sur les autres, de même les fonctions et les puissances de Tentenderoent forment entre elles une hiérarchie sévère et solidement organisée. Depuis l'exercice des cinq sens, depuis l'activité de la conscience personnelle jusqu'à l'intuition entièrement simple de l'intelligence, dont le résultat est la connaissance de l'unité infinie, toutes les phases de l'investigation philosophique s'enchaînent sympathiquement et s'engendrent, pour ainsi dire, nmtuellement. De sorte que tout en distinguant diiïérents degrés et différentes aptitudes, l'on est obligé de rapporter toutes les voies de la connaissance à une seule faculté de connaître , o'est-à-dire à celte intelligence qui est une et simple, qui dans l'homme est la racine et la souche * de la vie spirituelle, et qui préside même au jeu des organes du corps. 11 n'y aqu'une faculté unique de connaître, comme il n'y a pour la science qu'un seul objet véritable, savoir : l'unité^du tout. Voici cependant les modes principaux* d'après lesquels cette faculté se développe et s'applique.

1 Radix^ stipg, p. &13, 5&5. « Natura comparatum est ut ratio divenis animœ facultatibus ad totidem opéra et effectua variis operationibut et actihus accingatur et expediatur» {de Minim., \.},c. \). « Eadem virtus et cognosrendi principiutn idem, a diversii fonctionum et mediorum differentiit diversas recipit nomenelaturas^ » p. 5G5.

< Modi,species, gradus, progressui^ p. 438, 563, 595, sqq., 717. Quand Bruno rorapâre rinlclligence à un édifice, domug, domicilium, il en désigne les difTérents emplois par les (ormes columnœ, atria, eamerœ, nthitia^ rellulœ ; (piclquefbis même janiia, introitus, r lavis fp. 203, s^iq , 693, sq.).

En premiep lieu, la sensibilité. Elle est double, extérieure et intérieure.* La sensibilité extérieure a des organes distincts, qui sont au nombre de cinq, et qui nous avertissent diversement de ce qui se passe hors di* nous, c'est-à-dire de la nature et des propriétés de la matière. La vue et l'ouïe sont plus nobles * que Todorat, le goût et le toucher. Le toucher est néannrjoins h» sens le plus étendu. '

La sensibilité intérieure qui a pour organes les nerfs et le cerveau, rendez-vous des nerfs,* nous fait connaître ce qui se passe dans notre corps, et aide la sensibilité extérieure à transmettre à Tâme les rapports des cinq sens. Elle aboutit à une puissance qui sert d'intermédiaire entre la sensibilité et les forces plus particulièrement intellectuelles; cette puissance, c'est celle qui se manifeste par le sens commun et par la conscience.*

Le sens commun est ce qui en nous reçoit, discem** et compare les témoignages des sens, le témoignage' d'un sens rapproché de celui d'un autre sens. La conscience est ce qui en nous distingue notre âme des impressions qu'elle éprouve et des opérations qu'eHo exécute, ce qui sépare le dedans du dehors ; * elle a'e>i pas seulement le sentiment de notre être,^ elle est cetl*'

* p. 438, 503. Bruno distingue Cp- ^63) outre sensation et perreptiim.

* « Principia disciplina^ » p. 47 i.

* « Tangere in génère, » p. 55S.

^ Ord i liai ruinent jff nus communû, plus rarement rofisri«nrto.

* ainteriora et exteriora,» p. 430, « Tesprit ai la matiôrc, r&mo H !«' corps I»

^ « Mrns circa se ipsain, » p. i39. Qucifpierois ronjtnVnlM 4*st Mnon}nifitc eW(<«;iftif»ooiniiio dans \e< tliôst^s soutenues à Paris.

lumière constante et nette qui accompagne et éclaire tous les états et tous les actes de l'intelligence, i

La conscience, le sens commun, est la base de l'imagination.^ Celie-ci recueille les perceptions et les images ou pour les conserver entières et pures, ou pour les combiner et les transformer de manière à produire des con(5eptions nouvelles.

A côté de l'imagination se trouve la mémoire, ^ qui retient et rappelle les impressions venues du dehors, les notions empruntées d'autrui, ou les conceptions formées à la suite des impressions et des notions acquises.

Au travers de ces modes de connaissance, et particulièrement de la mémoire, perce le développement d'une faculté plus puissante encore, de la faculté de réfléchir et de penser.* Les emplois nombreux de la pensée portent une foule de noms,^ mais ils peuvent se réduire à un acte général, lé jugement ou la détermination d'un rapport, d'une ressemblance ou d'une dissemblance. Lorsqu'on passe, en jugeant, de l'universel au particulier, l'on déduit; quand on passe du particulier à l'universel,

« I. p. 131. Voy. P. î, p. 93.

« hnafjinativa, phantasia^ \t. 562, sqq. n Phantasia perficit Icca atque sedes imaginum, imaginativaperfirit imagines cumralionibus suis,» p. Ï09. vCujus »'Mt componere et dividere spacies sensibiles, ut facere Centaurum^ Chimœram , Sirenem ci monlem aureum et his similia,n p. 438.

' a Memoria quœ est potentia retentira seu conservativa earum specienun quas sensiis interiores vel exteriores apprehenderunt t » p. 438.

* Potentia coyitativa^ dianœa, ratio, intellecttis. Cf. p. 637.

» Discurrere, abstrahere, memorare, ar guère, judicare, ratiocinari, in ferre, concludere. « De specie sensibili apprehendit aliquid insensibile : — ex his , quœ sensu sunt apprehensa et retenta, aliquid ulterius itisensibile seu supra sensus infert et corurludit, ut ex particularibus infert universale, et ex qui^ busdam antecedentibui quœdam consequentia ; — quœ ratio discurrendo et orgumentando, ratiocinando et decurrendo concipit, intellectus ipst simplici quodam intuilu recipit et habet, sicut in auro est pretium multorum yiunni > rum^ moneta in multis indiHduis dispersa in uno excellentius, preliosius et perfectius implicata est, seu contenta,» l-cs coiulilioiis ortiinuirebdc la i^ciciice

278 JORDANO BHUNO.

on induit. Dans le premier cas, on change une pièce d'or en monnaie ; dans le second , on échange la monnaie contre uhe pièce d'or.*

Enfin, l'intelligence* est capable d'embrasser tous les rapports en un rapport unique et universel, et de comprendre tout ce qui est dans une intuition absolument simple, dans une idée exempte de mélange, de différence, de multiplicité et d'opposition, pure de tout élément corporel, relatif, contingent et imparfait, de tout ce que les formes de l'espace et du temps, les êtres créés et leurs images, les souvenirs et les abstractions contiennent de varié et de contraire.

Cette haute intelligence, cette lumière sublime, point culminant du développement intellectuel , n'est pas l'apanage de tous les esprits. Le nombre de ceux qui ont le privilège d'y atteindre est peu considérable : E questi son rari!

humaine sont le mouTemenl» le temps, le raisoiim;n)eat, motus, remplis, <ftfcurtHty ou bien abêtraeiio, cwiiraeîio, mtmerus, mêntura (p. S9ft, sq.}.

» C'esl |iar rinduclion qu'on sVnrichil, ditescii ip. 737).

* Mens, Mente, parfois intelletto, mais alors disUncUon entre VinteUettv sHperiore et VinteUetto inferiore (II, p. 361 . La Mente n'est jamais synonyiDi- Ui' Pensiero, et à cet êganl Bruno diflere essentiellement de Vico ^Voy Opère rfi J.-B Viro, L II. p. 7H; 111, il6; IV. 198; V, 93). « Mens superior inlellectu et omni eognitione , quœ simpiici intuitu ahsque uUo discursu pncetlente vel roncomitante^ t^t numéro vet distractior^e, omnia compnhenàit et proportionatur specuto tum W(x> tum pleno , quod idem est /ujr , spéculum et oMMes figurer, quas sin« distractione videat, et sine temporali seu ti- Hstitudinaii succtssione, sicut si caput totus esset oculus, et undique visus mo actu videret superiora. inferiiNra, anteriora et posteriora, et cum sit tmWrt- Humn^ inferiora et ejrterionL. sicut et mens dicina uno actu sitnplicissimo in » rontemptatur omnia simula sine successione, id est alfsque di/ferentia pntteriti, pntesentis et futuri: otnnia quipps iltisunt prœsentia, et nihit cognotcit per pereqrinam^sedperpropriam speciem omnia » 'p. 138, sq.,596) . Quelquitob Bniuo mmime ivlto Poulie ingenium, inqegno, et par ce mot il nVulend {loiDt, ixmiUK' l1ol4x*ss r-ar e\ojtt|4e, rimagioaUoo. Sanum ingenium, id est bonam pkanttisiitm^ lloaacs £/«••- pkH^ . c.9 : c'est «v que Locke traduit par fanry ou «r*f » eu l\t)^|iot!ânl ^uJuegmeHt,^

TRAVAUX. i79

Paucî, quoft ardens evexit ad aethera virtus! <

On les appelle hommes de génie,} parce que la nature crée en eux, spontanément et d'un trait, ce que les autres s'efforcent de comprendre ou de produire au moyen d'un long et constant labeur.

Le génie a reçu de l'esprit souverain' la grâce de concevoir soudainement les idées qui ont rempli cet esprit lorsqu'il a enfanté l'univers, et qui le dirigent encore pendant qu'il conserve le monde. Les idées, tes nalions sous lesquelles le génie comprend tout, en quoi consistent-elles, sinon dans les formes pures du vrai, du bien et du beau? sinon dans les exemplaires incorruptibles de la natuce? sinon dans les types accomplis <les perfections que nous voyons étendues et dispersées dans les individus et dans les choses changeantes, comme dans les espèces et dans les genres? sinon dans les modèles sur lesquels la nature attache ses regards et ne cesse de travailler? Le génie humain est admis à contempler ces unités invisibles dans le sein de l'unité suprême, dans ce monde intelligible que la divinité habite ou qui réside dans la divinité."* Le génie occupe

« H, p. 17!, 387. 0pp. toi., p. 554.

' 0^. toi., p. 3i7, sqq. in eiâ natura gignit, parturit. « Vu régulations scMus et illustriorit ingenii obtutus,>n p. 15.

* « A mente prima, ab intellectu primo , lucis Amphitrite, » p. 319, 555. « Divinitaê in nobis insidene, lux in aree animi nostri insidens, » p. 13.

* nldeas^ od quorum exemplar universa, quœ sunt gênera generumque tpecies, produclenltir, in primi orificii mente prœexistere, moxque sub illie aut inditjidua pro eorum incorruptibilitate speciem prœferentia integram , aut in fluctuanti materia iuecessione et distributione quadam continuantia ntque multiplicata, ordinibus quibusdam emergere inlucem, » p. 555. nMundus supremus qui est fans idearum, in quo dicitur esse Deus, vel qui dicitur esse in Deo , » opposé au « Mundus ideatus , per ilium et sub illo dicitur esse

ir le rocher élevé et la haute tour de la spéculation, d'où il monte aux astres pour aller s'asseoir parmi les dieux. »*

Comment le génie même entre-t-il en jouissance, en possession des idées? C'est l'unité étemelle, c'est la lumière parfaite, qui seule peut lui procurer ces intuitions ineffables : c'est Dieu qui, en vertu de sa fécondité infinie,* ne cesse de l'éclairer et de l'illuminer. Les vues du génie sont des rayons émanés du foyer de la lumière divine. ' Cependant l'intelligence humaine n'est pas inerte et oisive pour ce qui concerne ces dons extraordinaires; elle ne les reçoit pas dans l'inaction, elle y aspire avec vivacité, avec joie, tendit et nitiiur. * Elle est. poussée par un besoin inné vers ce qui est substantiel et immqable, parfait et univei'sel; elle y est irrésistiblement attirée , et elle y parvient à force d'attention, d'application, d'abstraction, de contemplation, de purification.^ Grâce à l'influence de l'esprit primitif et à nos

foetus,» p. 556. Voyez surtout de Vmbrii idearum, p. 316-396, qui semblent un commentaire du Tirnée et de la République, et plus encore des Ennéades.

1 uL'alta roccaed eminente torre de la contefnplazione ; » — «moïKara gli otlrt. eiserparia H dei, » II, p. 40i. Opp. lat., p. 569 , 579, sqq.

> (c Fœcunditate sua, » p. 319, 491 .

' « lUustratur, illuminatur, » p. 476, sq. a Seconde il lume intemo che in tne ha irradiato ed irradia il divino sole intelletltÉale, » II, p. 110. L^imagcde la lumière, lux, lumen ^ empruntée particulièrement aux néo-platoniciens Ixiloc/tAtfi; , iXXoLfitpiç ; eelle du soleil, si chère à Dante et sa nation , etc., ca images sont familières, non-seulement à Bruno, qui les emploie à chaque instant, mais aux autres philosophes du XVI* siècle. Pour Patritlus, la roétaphy^quo tout entière est une théorie de la lumière , Pan-augia ; pour Campanella , (a lumière, partout répandue, toujours immobile, est Dieu même, cubique tota immobilis, denique Deus esti» (de Univ., p. 532. Cfr. de Sensu rer., c. 8>. L^école aristotélicienne de Bologne elle-même compare la création à rémission des rayons solaires , et fait tout naître et se dévelofiper per lucem.

* a Nitaris iyitur in ipsum idem oportet, vel in id quod identitatis habet rationem, ut permanentes et persévérantes habeas, p. 319.

* P. 321, sq. « Remis non pariter atque vêtis, » p. 561.

efforts assidus, nous arrivons à nous transformer dans les objets, à transformer les objets en nous, à pénétrer dans Ja région des idées, dont les objets ne sont que les ombres, à nous plonger dans la source des idées, à nous unir à celui qui est l'idée des idées, l'unité des unités, l'être des êtres. S'identiûer à l'identité absolue, c'est vivre de la vie divine, et voilà pourquoi l'existence vélîtable ne diffère point de la science et de la sagesse. ^ Le libre essor de l'âme , l'énergique déploiement de ses ailes incorruptibles , ^ l'amour passionné du divin, telle est la voie la plus sûre pour atteindre aux réalités éternelles et à la vérité idéale.*^

Ce sont la les degrés que parcourt la science, ce sont là les pouvoirs dont elle dispose pour satisfaire notre désir de connaître. Mais il ne suffit pas de savoir que l'esprit humain est muni d'instruments propres à la recherche du vrai : il importe de savoir quelque chose de plus. Quand sommps-nous certains d'avoir bien employé ces moyens divers? quand nous est-il permis de nous fier au témoignage de nos facultés? Â quel signe reconnaissons-nous que le résultat de nos études est légitime, c'est-à-dire conforme à l'ordre établi par l'intelligence première dans la nature, dans l'entendement humain et dans le monde des idées? En un mot, où se

' « iUuminando, vivifkando, uniendo, » p. 320.

^ Gli erùici furori, passini. Sur le rapport de la lumière inlellij^ibleavfi' les ftîiix de rentbousiasiae, voy., par ex., I, p. 2U. Il, p. lli, 3t5, :J51, sq«(. Ojpp. lai., p. 529, sq. L'acliou divine est cause de l'amour comme de la i)cnsci*, tîl ridée réchauffe le c(rur en éclairant la raison, 11, 389. Aimer el voir, adjuirer el comprendre, ne font qu*nn. Gela n suite déjà de la manière dont Bruno a dèfitti la science et la philosophie..

trouve la marque et la règle de la vérité, son invariaUe critérium?

Le critérium de la vérité consiste, selon Bruno, dans révidence.* L'évidence n'est autre chose que le caractère, le jour sous lequel les objets révèlent à noire esprit leur véritable nature ; c'est la lumière qu'ils font layonner autour d'eux, et qui force nos yeux à les prendre pour ce qu'ils sont. L'évidence, c'est la conscience de ce qui est, la science, la perception nette et distincte de l'être. Il y a évidence chaque fois qu'un objet nous devient tellement clair, tellement transparent, que nous croyons avoir pénétré jusqu'à ses profondeui's les plus intimes.^ 11 y a évidence toutes les fois qu'il nous est impossible de douter de l'identité de la forme et du fond, de l'accord qui existe entre la manifestation d'une chose et son esscînce. Dès que nous sommes convaincus que la chose est ce qu'elle parait être, nous déclarons qu'elle est évidente, et nous jouissons d'une certitude absolue. ' Aussitôt que nous sommes parvenus à discerner, d'une manière aussi nette que

I Voyez p. (70, sqq. (93, s<iq. 514, Miq. ()pp. laL,\t. lii, 198. 160, l«l, I9i. t!'\ Ï5l. u Veritas ejyresta, veritatis majestoi, ret rerirai, rei lusei iumett. rei falgor et splendor^ rei natura vel ratio. »

< « Per se, seeuMum se et in se,n p. 519.

' « Conjungitur et unitur,» p. 516.

coBStante, Tapparenee et la réalité, l'accident et la substance, nous nous considérons comme parvenus à l'évidence.

L'évidence, envisagée relativement à Tétat où elle met notre esprit ^ ne saurait avoir plusieurs formes ni plusieurs effets. Elle est une comme la lumière,^ et l'impression qu'elle produit est toujours entièrement simple : c'est un acquiescement si complet, qu'il constitue une sorte d'union. Quand elle n'exclut pas absolument le doute et l'irrésolution, elle ne mérite pas le nom d'évidence , elle n'est que vraisemblance et probabilité.^ Lfe caractère permanent-de l'évidence, c'est d'être irrésistible. Notre intelligence et notre volonté ont beau tenter de lui faire obstacle : elle les surmonte, elle les contraint à la reconnaître, elle les réduit en quelque sorte à l'obéissance. Je ne «aurais nier la réalité de la matière, quand je souffre de l'empire de la chair;' ni la réalité de l'esprit, quand il m'ordonne de m'exposer à des périls inévitables.* Ce que je sens, pense ou fais malgré moi, est réel et certain. Ce. que la nature ou la raison produit en moi à mon insu, ou contre mon gré, existe évidemment. Partout où ma volonté, ma personnalité succombe; partout où, après avoir tenté de commander ou après avoir négligé de l'essayer, force lui est d'avouer un vainqueur et un maître,* la vérité s'est fait entendre et je vois briller

« P. 525, 744, sq.

3 OH eroici furorif pass^iiu.

* C'est sur quoi Bruno insiste parliculièrement devant l'auditoire de Pari;).

* « Canvincor, » p. 12. « Vincat tandem spécimen veritatiSf majestas verœ luciSf » p. 8. (c Claritas nostrœ rationi sese intrudity o p. 58 (. « Per sete res ipsa insinuât^ p. 637. « Te cofjit tiecessitas. — Itavolente Jove,» p. 554.

l'évidence.* La nécessité, soit physique^ soit intellectuelle ou morale, voilà l'inséparable compagne de l'évidence.' L'assentiment instinctif, l'assentiment réfléchi, mais surtout l'assentiment involontaire, tel est le résultat de l'évidence, quant à l'esprit humain.

A l'égard des objets de la connaissance , on peut cependant admettre deux sortes d'évidence , l'une sensible, l'autre intellectuelle. Les sens et la raison sont, en effet, deux mondes distincts, et donnent naissance a deux genres différents de certitudes. On peut avoir l'une, sans avoir l'autre; pour avoir soit l'une, soit l'autre, il faut être pourvu des organes qui la procurent. L'aveugle demanderait vainement « l'évidence des.couleurs; »' ou l'idiot « l'évidence de la philosophie naturelle. » v Vous seriez un demi-dieu, mais vous manqueriez ou de sens ou d'intelligence, renoncez a chercher l'évidence. » De là une conséquence im|>ortante : celui qui n'a que l'évidence matérielle n'est pas autorisé à décider des problèmes où l'évidence sp'u*ituelle est nécessaire.

Si l'évidence est une et simple dans le fond, comme la conscience, peut-il y avoir discorde et guerre entre l'évidence physique et l'évidence métaphysique? Lorsque les spns sont ou semblent être conti'aires à l'intelligence, à qui s'en rapporter? Qui nous trom|>e? L'illusion vient-elle des sens ou de l'intelligence, ou peut-être des deux côtés?

' « fogor, coactuscommotus sum.» « Forzatoda la veritâ, ta qualpergH afftW naturaii si fa itdire, I, p. lU». u la forza di regolato sentimenlOt» l, p. 131. « t)ov€ è forza, non èrafjione^yi p. t *±. « Vcrilas animum refricat,» p. 16, 5st.

* P. 406, s<i., 490, Sli.

» I, p. 254. Ht Evidenza di colori, » — « Evidenza d^inteUetto, ttc » —

A cette question fondainentale, Bruno fait deux réponses, Tune pour ainsi dire théologique, l'autre exclusivement philosophique.

Si Dieu existe, il est l'auteur des sens et de l'intelligence à la fois;* mais Dieu saurait-il exister sans être absolument sincère et véridique, sans être la véracité même? Ni en nous révélant le monde matériel par les sens, ni en nous révélant le monde spirituel par l'intelligence, Dieu ne peut nous induire en erreur, de même qu'il ne peut se tromper lui-même. Telle est la solution tirée de l'idée de la perfection divine, et reproduite depuis par Descartes.*

Si nous écoutons l'expérience, nous devons convenir que la perception sensible non-seulement n'est pas toujours d'accord avec les données indubitables de la raison, mais qu'elle semble se contredire elle-même. Cependant, mieux suivie, cette même expérience nous apprend que les sens, alors même qu'ils paraissent se démentir ou combattre la raison, ne rendent pas un l^iux témoignage , mais remplissent simplement leur destination. S'il est de la nature des sens de nous informer, non de ce qui dure et persiste, mais de ce qui change et varie, comment peut-on en attendre la connaissance des principes et des causes, la connaissance

« I7fi cieco semideoy etc. » Cependant Homère pouvait se passer de la vue physique, grâce à la |)éuélralion de son génie : Exterrto quoque lumxne orbatvs Uomerus, adeointernovaluit acumine, elc. (p. 561, 574). Tant rintelligenc»' MiriKisse les sens, et la luraiCre les on>bres : rationis lumen rerum umbras!

^ 0pp. Int., p. 470, sqq., p 49i, sq , 515.

* Discours de la .V^^Aorfc/part. IV. Bien qu'une démonslralion de ce genre luanque de rigueur, on aurait lorl de l';qq>eier, avec Bacon, superstitieitw ;.Yau. Organ. I , apli. 30 65^.

de l'être un et identique? Si les sens sont chargés de nous faire connaître l'apparence, pourquoi leur deinander la science de la réalité? Les sens sont des instruments : or, un instrument peut être bien ou mal employé. Les sens ne s'emploient pas eux-mêmes; la puissance qui en fait usage, c'«est l'entendement. Lorsque l'entendement exige des sens autre chose que des perceptions sensibles, c'est-à-dire contingentes et variables, lorsqu'il en exige au delà de ce qu'ils sont tenus de lui fournir, lorsqu'enfin il manque, en appréciant les dépositions des sens, de réflexion, d'instruction, de patience, de jugement, il court risque de se tromper, mais il aurait doublement tort d'imputer son erreur aux sens.' C'est à nos préoccupations, à nos préjugés qu'il faut nous en prendre, chaque fois que nous sommes tentés d'accuser nos organes physiques. Les sens ne disant jamais que ce qu'ils peuvent dire,^ et la raison ne devant pas les interroger sur ce qu'ils ne peuvent saisir, la contradiction entre les sens et la raisœi se trouve n'être qu'une vaine objection du pyrrhonisme. C'est une contradiction apparente, qu'il est aisé de résoudre. Quand les yeux du corps nous assurent que le soleil marche et que la terre demeure immobile, ils déposent de ce qu'ils voient ; ils ont raison dans leur sphère.' Quand, au contraire, les yeux de l'esprit affirment que c'est la terre qui tourne autour du soleil, ils déposent à

^ p. 49, 58. 438. sqq., 511. 596, 7!4, 731. De Min., 1. IJ, c. 4.

^ t<De proprio objecto pro sue modulo, — jtAxta hûmogeneam, parUatla' r«w, propriam, mutabilem atque van'abilem mefisuram, » ibid. H, p. 17, W.

* C'est par méUtphore que Bruno dit une fois, en parlant du soleil : « ffvw intelieetus mfn erratis stare doret : sensuJt autem fallax $uadet wmhw,» p. «î)l.

leur lour de ce qu'ils savent ; dans leur sphère aussi ib ont raison. Loin de se contredire en ce cas, le corps et l'esprit s'accordent, l'un en déterminant l'apparence, l'autre en déterminant la réalité. L'apparence est vraie, la réalité est vraie aussi ; et de même que la vérité ne saurait être opposée à la vérité, l'évidence matérielle ne peut être opposée à l'évidence intellectuelle. Pourvu qu'on rapproche l'une de l'autre dans le silence des passions, à l'abri de l'océan où celles<;i nous jettent pour nous perdre/ on explique toutes les deux et on les concilie.

Ceux qui contestent la certitude sensible sont donc égarés par une prévention manifeste ; mais ceux-là ne le sont pas moins, qui soutiennent qu'il n'y a d'autre évidence que l'évidence matérielle. Cette dernière erreur est même plus grande, plus funeste. En effet, clans une acception plus élevée , la certitude véritable a sa source, non dans les sens, mais dans l'intelligence; car la véritable certitude est celle qui a pour fondement la connaissance des idées pures et universelles, la vue de l'être infini et éternel, la science de l'unité suprême et l'amour de la sagesse parfaite.^ Or, s il est indubitable que les sens ne peuvent nous abuser, il est tout aussi incontestable qu'ils ne peuvent nous procurer la vérité immuable et absolue. Les choses particulières, c'est-à-dîro la face de Prêtée,' sont le domaine des sens, tandis que

( « Variorum affectuum in oceano flwtuans » {de Min.^ 1. I, c. 2).

> M 5«fwi» est oeulu» in carcere tenebrarum rerutn colores et s\tperficiem veluti per cancellos et foramina prospiriens^ etc. » {de Min. \. î, c. ï. Cfp. I. n, c. 3. 0pp. ht,, p. 664). Voy. P. Il, p. «16.

* « Protei xmttus. » (tCircœapocula,» p. 501. 0pp. ital., ï, p. 130.

rintelligence dégage de ce qui est particulier ce qui est universel et nous unit à la cause et à la substance de l'univers. * Les sens perçoivent, dans les conditions du temps et de l'espace, tout ce qui est soumis à ces mêmes conditions, tout ce qui peut se compter et se mesurer,* tandis que l'intelligence, bien que liée au corps, s'élève à ce qui est antérieur et supérieur à tout nombre et à toute figure, à l'unité et au point, êtres également impalpables et intelligibles. Si l'homme a les idées de point et d'unité, les idées de substance et de cause, les idées d'univers et d'être, les idées d'immutabilité et d'iiîfmité, les idées de perfection et de divinité; et s'il en est si pleinement pénétré, si entièrement convaincu , qu'il lui est impossible de les bannir de son intelligence, n'est-on pas forcé de convenir qu'il y a une évidence distincte de la certitude matérielle, une évidence intellectuelle? La seule idée d'intelligence suffit pour mettre hors de doute le fait de la certitude intellectuelle.

L'intelligence est tellement supérieure aux sens, qu'on pourrait dire qu'elle est tout, ou que tout, les corps aussi bien que les esprits, est âme et intelligence.*^ Quand nous croyons saisir une chose par les sens, c'est en réalité par Fintelligence que nous la saisissons. La

* « A particularibu^ abstrahere et rerum naturam aique eonditianem ad absolutumj quantum possibile est, deducere jttdiciumïi {de.Min,, I. H, c. 3*'

'^ « In tempore s^nmdum tempus. » nSubjecta rrammuroôilia, etc.,» p.MO. 512, %qi\. « Semper finit materia, ner hodic corpus est quodheri fuit, p de Miu- I. I, c. 3. »Qnœtn composito^ discreto, senMbilique consistunt, suni aliuti atque aHud^ et semper puant,» V. I, c. î>.

* « !n sensu participatio inteUertus, » p. 565.

sensation est encore une fonction et un acte de l'âme, ou plutôt la sensation et l'idée ne diffèrent l'une de l'autre que comme deux formes d'une même faculté à la fois passive et active. Il y a une intelligence inhérente aux objets sensibles, un esprit propre à la nature : ^ c'est cet esprit qui se révèle à nous dans la sensation, et l'évidence physique n'est que la claire manifestation de cet esprit. Il y a une telle analogie entre la sensation et l'idée, entre l'intelligence qui anime le monde et l'esprit humain, entre la chose sentie et l'être sentant et pensant, qu'il est permis d'appeler la connaissance un sentiment et le sentiment une connaissance. La lumière qui est au fond de l'un et de l'autre mode est toujours la même, elle est toujours lumière.*

Cette sorte d'identité explique une autre particularité de ce système, c'est-à-dire que Bruno n'observe jamais rigoureusement la différence qui sépare la philosophie spéculative de la philosophie expérimentale. Les principes souverains, naturels ou innés,' qui sont le fondement de la première, sont également contenus dans les résultats de la seconde ; ce que nous apprenons par voie d'observation, à posteriori^ nous le savons déjà, ou nous pourrions du moins le savoir à priori. La nature extérieure, quoique moins

1 fttntéUeetui — in rèbui est virtiu qua omnto sê quodam modo et alia co- ^nofctmr quomodocunque, iive ieneu, sive ratione, iive Hmpliciore aliqùa vel materialiorerationeeognoMcant,» p. 497. «Smiltre mm jclre,» disait Campanclla.

* vViâ uniug luais, » p. 500.

' •Principia naturalia, innata, eonnata, » p. 494, opposés aux species acqvieitœ, aupoireriia, au êingulnre, p. 506. — De là, ses opinions sur l'instinct animal» en tout opposées à celles des cartésiens. Voy. p. 609, 511, 513.

pure, moins noble que la nature humaine/ ne con* stitué point un ordre opposé k l'ordre intdHigîUe. Une même &me» une même intelligence, un même être anime et soutient tout; les dégrés sont variée, la substance est une.*

Toutefois ) Bruno ne néglige point de distinguer l'expérience d'avec là théorie , ni ce qui est concret de ce >qui est abstrait et contemplatif. Quelquefois même il en appelle des systèmes à l'expérience, institutrice du genre humain, à la nature, mère commune de tous tes êtres. ' Il ne cesse de conseiller l'étude po»tive de la physique et de la phy^ologie^ de la morale et du droit, et il ne méconnaît pas les services <|ue l'observation rend à la métaphysique^ puisqu'il la prodame indispensable: Verificare con la natural^ ' Tout ce qui précède fait comprendre pourquoi Bruno pouvait en même temps admettre l'unité de l'évidence ou de la lumière, et distinguer une double lumière, une double évidence, l'une sensible, l'autre intellectuelle.

Ajoutons que l'on rencontre encore chez lui une autre manière d'envisager l'évidence et la connaissance. De même qu'il discerne la ccmnaissance intuitive de la connaissance abstraite, il distingue une évidence directe ou immédiate et une évidence médiate ou indirecte.^ La première se fait jour lorsque nous considé-

1 d £ttj? in $ua puritaîe plui quam in tua parHeipaUùnéy * vem et erveNHu inv9nitur, » p. 500.

* Cl Naturaliîer $en$us êorumque organa, faeulUUet et actm aâ mmtm fiMit rentrum reducuntur a p. 556.

s II, 5». 5«, 75, 101. Voy. p. n, p. S, 4.

^ I, 187, 200^ « Rati<m$tn nalurw, non naturam ratiani êubmittertf • p. i<

* <f Intuitive^ — ahstractiva,» p. 439.

TRAVAUX. Wl

roDS un obj^ présent et mis tout entier sou« na$ yeux; la seconde a lieu lorsque nous réfléchissons sur un objet absent ou sur un objet que nous ne pouvons saisir en lui-même. La première se peut obtenir, soit par les sens, soit par la conscience, soit par l'intelligence;^ la seconde ne s'acquiert que par l'imagination, la mémoire et le raisonnement.

Quelquefois aussi, mais moins souvent, Bruno distingue l'évidence de l'intelligence d'avec l'évidence de la science.^ L'une émane des premiers principes, qui ftont évidents par eux-mêmes et qui se révèlent spontanément; l'autre résulte de la démonstration, d'une suite de jugements, de la déduction ou de l'induction. La seconde dépend de la première, paixe que la conclusion est impossible sans les prémisses, et que les prémisses impliquent et exigent toujours une donnée primitive et indémontrable. La première est à la seconde ce que le soleil est à ses rayons.'

En résumé, de quelque manière que Bruno considère le rapport de l'intuition k la réflexion, ou celui des sens avec l'intelligence, toujours il reccmnatt à l'esprit humain la faculté de connaître ce qui est, la consdence de son propre être et celle de l'existence extérieure, particulière ou générale, enfin le pouvoir de démêler la vàité de l'erreiur.

La vérité n'est pas pour Bruno une conception accidentelle ou arbitraire de notre entendement; c'est une

» uSmtuseireaprœÊens ohjeeium, mené drea se iptam, intelleettu eirea propriumobfeeium, » ibid.

» P. In.

conception nécessaire, c'est la nature .même des choses, • c'est rêtre .

Toutefois, la vérité se présente à Thomme, ainsi que rêtre, sous plusieurs faces. Non-seulement b vérité humaine ne saurait être identique à la vérité, telle que Dieu la conçoit;* non-seulement elle doit différer de la vérité telle qu'elle apparaît aux êtres qui nous sont inférieurs ; ' mais dans l'homme même elle revêt plusieurs formes. D'abord, elle est ou absolue ou relative. Absolue, la vérité est l'être infini et indéjterminé, la bonté, l'unité pure et simple, l'un.^ Relative, elle constitue cette essence qui se communique aux choses, qui, en se communiquant, les rend vraies, qui, en se retirant, les rend ou lausses ou non-vraies.* Eu tant que relative, elle se peut offrir sous un triple aspect : ou simplement, ou d'une manière complexe, ou diseurs!vement. Est vrai simplement, ce qui est tel que cela apparaît, soit aux sens, soit à l'intelligence : par exemple, une fleur véritable, une notion exacte. Est vrai d'une manière complexe, ce qui l'est sous forme d'affirmation on de négation : oui, non. Est vrai discursivement, ce dont la science et la démonstration établissent là réalité.

L'on doit encore opposer la vérité immuable à la vérité continuellement changeante. Dans cette division, la première, c'est-à-dire l'être un et identique, mérite

1 tf Ipsa phyns et natura ipta, » p. 497. . « P. 473. sq. . •

* a Secundum not » est opposé à « têcundum naturam, » « secundum cfftere animantiaf» p. 506.

^ « Quœ neque contracta ett, neque eontrahibilig, » p. 423,. sq.

* Faux , par privation ; non-vrai , par négation.

exclusivement le titre de vérité. A tout ce qui varie et passe, il faut réserver le nom de vanité. *

Les attributs intrinsèques de la vérité sont, en effet, la pureté , c'est-à-dire l'exclusion de tout mélange; la sincérité, c'est-à-dire l'accord de l'expression avec la constitution intérieure ; enfin, la certitude, c'est-à-dire la constance des éléments et l'invariabilité des lois. Aussi peut-on dire que tout ce qui est créé, hommes ou animaux, participe, bien qu'à des degrés divers, de la vérité; tandis que le <;réateur est la vérité mème.^ L'esprit humain a de la vérité, il possède des vérités; l'esprit divin est la vérité même et dispense les vérités.

Quand on considère la vérité sous le double point de vue de la connaissance, lequelest ou sensible ou intellectuel, on est conduit à déûnir la vérité intellectuelle. L'ordre rigoureux du développement de Tintelligence;' et la vérité sensible. Le reflet de l'ordre intellectuel daas le mouvement des existences physiques.^ La vérité intellectuelle se distingue cependant de la vérité physique, en ce qu'elle semble soumise à une loi opposée. La tendance de l'intelligence consiste à s'élever sans cesse, à travers les espèces et les genres , à l'unité suprême, à la perfection de la science et de la sagesse. La tendance de la nature matérielle, au contraire, est de diviser, de disperser cette unité au milieu d'une multiplicité

1 « OnuUa mutaHlia vantâm dicuntur, Hvê vaniiai, » p. 4M. « Vanitat, mahun, ten^trœ, » p. i73. •

* « Vanitati iubjecta e$t amni$ creatura, id ett, omnis natura procéder» Mil dépendent, » p. 474. « De illhu veritate nwgU atque minue participant, » p. 473.

* « Reetui ordo, » p. 497.

^ « Léx inteUigerOiœ obêervata in rebuê^ » ibid.

â94 JORDANO BRUNO.

infinie d'eiistenced indiTiduelles et de 'formes parfîcalîères. Néanmoins la loi dernière de la nature ne diffère point de la loi de l'esprit : c'est la loi de l'intelligence même, dictée par Fintelligence souveraine aux choses, aussi biep qu'aux hommes. '

Il sera donc aisé de déterminer le rapport de la vérité avec l'évidence. Si la vérité réside dans la nature des choses, dans leur ordre réel et éternel, l'évidence consiste dans leur manifestation régulière, ou, du c6té de l'homme, dans la connaissance nette et sûre de leur manifestation, de leur ordre, de leur nature. Cette nature est si admirable, cet ordre est si parfait, cette manifestation est si complète, que la vérité rayonne en quelque sorte du sein des choses, du sein de Têtre; et qu'est-ce que l'évidence, sinon ce rayonnement? L'évidence, à cette profondeur, se confond avec la vérité,* comme la splendeur se confond avec le foyer d'où die part et qu'elle environne, comme la vanté se confond avec le bien. Rien n'est vrai que ce qui est évident, et tout ce qui est évident est vrai. L'évidence est le témoignage que la vérité se rend à elle-même.'

L'évidence, la meilleure voie de la connaissance, est donc tiussi le meilleur moyen de reconnaître l'erreur. L'évidence, en effet, nous met en état de discerner ce qui est incohérent et contradictoire, de ce qui est d'accord avec soi-même et conséquent, ce qui est stable, de ce qui est vacillant. Or, le mixte, l'inconséquent, le passager sont les caractères de l'erreur. L'erreur est quel-

> <c Deui dictcU et ordinatf ctc^ » de Min,, 1. I, c. S.

• « ConjunctiOj unto, » p.' 516.

s « Àbsqtte medio teste^vt p. 515. Cf. p. 596.

TBÀVAUX. 295

que chose de si négatif et de si changeant, que son unique caractère dominant consiste à n'avoir nul caractère. L'errair, c'est la mutation perpétuelle, c'est la vanité, c'est la limitation, c'est la mère du mal et des ténèbres, c'est le contraire du bien, de la lumière, de la perfectioD, de l'unité. On ne peut donc pas dire rigoureusement que Terreur subsiste ou même existe : l'erreur ne fait que passer, qu'errer.*

Du côté de l'esprit humain, l'erreur consiste à prendre ce qui passe pour ce qui est, l'apparence ou l'ombre pour la réalité ou l'idée, decipimur specie recti. Les causes qui peuvent amener ce(te confusion sont nombreuses, mais toutes elles attestent les bornes de notre intelli^nce.

Selon Bruno, la principale de ces causes est l'abandon q«e fait trop souvent la raison de son indépendance et de ses droits. . Trop souvent elle abdique son empire, ^ pour se soumettre à une autorité étrangère. Elle donne dans cet écart, toutes les fois qu'au lieu de consolter la lumière naturelle , l'évidence et la conscience, elle obéit servilement à une puissance purement extérieure, puisssmce qui est un effet du hasard et des circonstances; toutes les fois qu'elle sacrifie aux idoles des sectes, des partis et du vulgaire, à l'opinion. Le |)hilosophe veut savoir pourquoi il croit, ou ne doit du moins croire qu'en le sachant f le philosophe ne s'enivre

« p. 49, 4S3, sq 473, sq.

« v AuetoritOM ex virtute veritatis ad eredenda et inlelligenda. » — « £« his quœ per se ad sensum et ad oculoê ex habitu primorum principiorum $unt manifesta,» p. 47t. « Scientiœ comprehendens eos terminas qui suntper se noti^ et per quos alia cognoscuntur, » p. 515.

* « Non temere crédit, — non sine ratione adstipulatur, iwftjcnW/,» p.lï. — «JVim credê seiuia causa,n II, p. 67.

point comme la foule ; ' il en appelle avec sobriété des coutumes et des traditions, et même du prétendu sens commun, à la réOexion et à l'examen, au tribunal de l'intelligence. ^ Il demande qu'on pèse les témoignages au lieu de les compter. II s'arme de toutes ses forces contre la superstition et le préjugé, contre lès illusions des écoles, contre la tyrannie des honunes. Il ne permet point que la science naturelle soit servante, elle que Dieu a faite souveraine dans le domaine de la nature. Il croirait devenir ingrat envers ce Dieu bienfaisant, si, de ses propres mains, il allait crever les yeux à l'esprit.'

Voilà pourquoi Bruno oppose l'évidence à l'autorité. L'évidence seule doit régnçr dans la sphère de la science, l'autorité doit se renfermer dans la sphère positive de la loi religieuse et politique.^ Dès que cet ordre est renversé et ce partage méconnu, dès que les hommes suivent en matière de science, non l'évidence et la recherche indépendante de la vérité , mais l'habitude dégradante de croire ^ ce qu'on a cru avant eux, et de répéter ce qui leur a été dit, dès lors domine l'erreur la plus déplorable, celle qui consiste à croire qu'on sait ce qu'on ignore. Une telle disposition est le

* « Vinoque affeciuum corporewrum et vulgarit auctfmiatis ebrita,—$iM divino vel ratianis lumine, » p. 561. « SubmisHta atque gobrie , » p. 714.

» « Proprium lumen, » et non « lumen alienum, » p. 491. « Prùpria ipeeiei.* et non fiperegrina,» p. 493. nScientiœ nostrœ^ nostrm amscienliœ lumen, Manior magisque reguUUus sensus, )» et non « vulgw, multitudo, opimo, communie sentue, » p. 9, 13.

» « Oculos eensus et intellectus nonne — oceludamus,—effi>diamut nobù et abjiciamue? » ^. i3,

* « Vniveraalû fides ntque religio, » p. 80. Cfr. 0pp. ital. I, p. Mi, Ï78, i75. » Dans chacun de ses ouvrages, Bruno combat celte eonswtudo credenH,"

wlon lui, viliêsima, I, p. 135, sq. Voy. P. I, p. 92, «q.

comble de l'ignorance^ et ne profite qu'aux sophistes.

La critique, l'appel à la raison philosophique, tel est, suivant Brutio, le remède principal contre les erreurs générales et accréditées. La connaissance de soi-même etladéfoite des passions, sont les secours qu'il conseille contre les erreurs particulières. Le gouvernement de soi-même et le désintéressement guérissent de bien des traversd'esprit.^Enfin, il est une source où nous pou vous tous puiser, pour remplacer nos conceptions incomplètes et étroites par des connaissances lumineuses et saines. Cette source, c'est l'histoire, ce sont les enseignements de la sagesse antique; tous les essais tentés par les philosophes, nos devanciers, pour pénétrer et répandre la vérité.

Il importe de faire remarquer ce dernier point. Bruno n'est pas, en effet, un novateur aveugle. Au moment où il supplie ses contemporains de ne pas croire sans examiner, de ne point admettre telle opinion uniquement parce qu'elle est ancienne et populaire ; au moment où il oppose à l'autorité, aux infaillibles oracles d'un maître humain, l'indépendance de la raison et l'évidence du savoir, il reconnaît, il déclare que nous ne savons pas tout par nous-mêmes, mais que nous devons beaucoup, peut-être la plupart de nos lumières, à ceux qui nous ont précédés.

Bruno distingue deux sortes de connaissances, quant à la manière dont nous les acquérons : celles que nous ne devons qu'à nous-mêmes, et celles que nous tenons

^ « Ipsissima ignorantia,» p. 16. Opp, ital.f I, p. 136. ' tf Regulare inielligentiam^judiciumet affectum, ne in phanta$mata titmium «nnirraj... ÀgerepoHus quam agi,» p. 579, 581.

d'aulrui, propriœ et (dienœ.^ Les premières sont le fruit de l'expérience personnelle et de la méditation ; elles exigent une vie solitaire, et, à quelques égards, contemplative. * Lies secondes sont le résultat d'un commerce vivant avec les hommes, avec la société et ses institutions, et particulièrement avec l'histoire.' Les himières dont nous sommes redevables aux autres, se divisent, à leur tour, en deux classes d'une valeur trèsinégale. Les unes nous viennent de la foule, du vulgaire, de ce sens commun qui n'est pas toujours le bon sens; * les autres appartiennent aux maîtres de la science et de la sagesse.' Les unes et les autres, enfin, peuvent nous parvenir par une double voie : dîreciement, lorsqu'elles ont pour origine nos contemporains; indirectement, quand nous les puisons dans la traditioD ou dans d'autres genres de documents et de sources d'instruction.* Quel que soit l'ordre de vérités que nous puissions emprunter ici ou là, nous avons à les soumettre à deux conditions. L'une consiste à les déposer, à les garder fidèlement dans la mémoire ;'' l'autre, a leur faire subir un examen rigoureux, dès que nous en voulons faire un usage sérieux. Il ne suffit pas d'nmasser pour savoir ; il importe surtout de vérifier el

> p. 470, sqq. 7ti, 7i5. n Domestiea doctrina -— peregrinœ opinicnes.»

1 P. .'>70. a In eremi solitudmes $e recipere^-' virtutis amare, bomtoietn et veritatem per$equi. n

* Cotwersaxione^ iêtituziom, istoria, Gfr. Campanblla, d9 Libr. propr., p. 36, 46; cte Rect. rcU. $tud.f p. 389.

^ Bruno partageait Topinion de Proclus-à Tégard de la mulUtude : et ?r«iiîei ovx cmy «yocOol iioÔLTxcOoi , p. 725.

» « Philosophorum et omnù generis gapientium, » p. i71. v Philotophorttm omnium aut preecipuorum^ » p. 726.

« 0 JFx earum K6ri», aut si non extenty ex aliorum fldeli reUtiione, » p. 7i6.

7 « /n horreo memoriœ, » 1. 1.

TRAVAUX. a»9

d'^iMTouver ce qu'on sait. U feut tout recu^lUr, si cela se peut; DUOS il est eocore plus nécessaire de choisir ce qu'il y a de meilleur parmi les opinions connues.

Voila les vues qui font de Bruno un éclectique^ un philosophe qui désire concilier le principe de l'autorité avec celui de la fiberté d'investigation .

Fils du XVI« siècle , Bruno est si loin de rejeter le princifie de l'autorité, qu'il n'avance jamais aucune de ses doctrines sans se prévaloir de l'exemple de tel penseur. Mais, à la différence des soutiens deJ'Ecole, il vent que l'autorité ne prenne point la place de la raison et ne soit pas préférée à l'évidence.^ U s'élève contre ceux qui veulent établir en philosophie un autre tribunal suprême que la discussion et la lumière naturdle. ^ A quoi Ikmi, dit-il aux péripatétidens exclusifs, en appeler à l'antiquité? ^ Moi aussi, j'y prends mes témoins et mes défenseurs. Nous transportons ainsi les débats de notre siècle dans les temps les plus reculés, et nous sommes forcés de distinguer une bonne et une mauvaise antiquité; * c'est-à-dire qu'en dernier ressort il nous faut juger les opinions du passé, aussi bien que nos propres opinions. C'est qu'il n'y a point, en fait de science, d'idées privilégiées-, point de doctrines afiraii-

* • inielkeius in ifweMHgoHonê $it liber et non Hffattis, » p. SB3.

' Bruno distingue entre un culte raisonnable pour les autorités de la |iensi>e, et une idolâtrie dégradante, I, p. ai9, 25 i. <c A'-ume, » dit-il , où Shaskespcare dit:

u Tbe demi-god , authoritj. »

(Meoê, for meas., I, 3.)

* 0pp. ital.f t. I, p. 122, sq. Son sentiment est celui d*Owen:

« Non ego su m veterum, non assecla, amice, novoruni : » Séu vêtus est, verum diiigo, sive novuro. »

^ «La.TBBA anticha filosofia.n I, p. 127.

chies du contrôle de la raison. Ce n'est pas la date historique, ce n'est pas la généalogie dont tel système semble se glorifier, c'est la valeur intrinsèque qu'on considère en l'appréciant. La disputé sur les anciens et les modernes, entre les paléologues et les néologues, est une contestation vaine. Autant vaudrait se quereller sur la question de savoir s'il convient de faire commencer la journée par le jour ou par la nuit. ^ Ce sont les principes et les résultats que nous envisageons. Le fondement qui supporte l'édifice est 41 solide? Nous approuvons l'édifice. Les fruits que vos leçons font porter sont-ils sains et bons? Nous déclarons vos leçons utiles et salutaires.'

Rien n'est plus étroit, plus ridicule, que d'établir une sorte de rivalité entre les temps nouveaux et l'antiquité. Il est permis de comparer le genre humain à un individu qui grandit et apprend sans cesse. Le genre humain, étant aujourd'hui plus âgé, est plus riche en observations el en sagesse qu'il ne le fut dans le siècle de Platon et d'Âristote.*"^ Chaque génération fait un pas nouveau dans la carrière du progrcs. NotrQ. lâche aus^, c'est d'avancer, c'est d'accroître l'héritage que nous avons reçu de nos pères. Nous devons mettre à profit leurs enseignements, mais, en même temps, regarder toutes choses par nos propres yeux.* Il n'y a rien de

* I, p. 259» 260. C'est là aussi l'opinion de Paracelse (0pp. lU, p. i3): •Dass ieh meine Kumt prohire dureh Berufung ouf Erfahrenliéit tnehr^ denn dititk Berufung auf Autoritaet der Scribenten. »

' (c Noi siamo più veechi et ablnamo piu lunga $tà chê i noifri predecetfori,» I, p. 133.

* «Per ♦ proprii oeehi, » I, p. It6.

^ qs le soleil, nous voyons ce que nos ancêtres

'^ -lendant^ puisque les formes des choses

^ "^ ^ent à tout instant, nous ne pouvons

%. \ même manière que nos prédéces-

'•gences et du progrès mise hors ^^. ^i^ % 'ste avec non moins d'énergie

'^ ^ffet naturel de l'unité du

-o (le l'univers, -..le nature , qu'une vérité; il est plus ^le pour l'étudier et pour la découvrît.* Il n'y a qu'une santé ; il y a plusieurs remèdes, comme il y a plusieurs maladies. Il est un grand nombre do substances nutritives, il n'y a qu'un aliment. Il existe beaucoup de sectes, beaucoup de systèmes^ il n'y a qu'une philosophie et qu'une lumière.*

Le même objet peut se considérer sous plu»eurs faces.* Le même sentiment est susceptible d'être exprimé ou traduit de difierentes façons, en différentes langues. Point dé doctrine qui ne contienne quelque semence de vérité, ou qui ne se recommande par'quelque avantage.^ Nulle conception n'est absolumenl fausse, parce que l'erreur a toujours quelque relation avec la vérité; si elle n'y tient pas par la racine, elle s'y rattache par un lien extérieur.*

^ « Non 9ia ehe una iola via dHtwestigarê e vetrUre a la cognùianê de la naltira,»!, p. 258.

* I, p. 259. C*est celle philosophie que Leibnitz appelait perennit qwgdam,

* à La eomiderazione di una com si puà prendere da diversi capi, » I, p. i90.

^ kA veriiate et ad veriîatem, vêri laimUia, » p. 307. Le plalonicien Herbert

Les sectes philosophiques forment auGmt de familles ou de tribus. 11 faudrait déplorer que Tune d'elles régoàt à l'exclusion des autres.^ L'esprit de parti est toujours nuisible, parce qu'il aveugle et |donge dans Tigoorance ceux qu'il anime. Je suis péripatéticien, dit l'un; je suis platonicien, dit l'autre; et quand on leur demande les véritables différences des deux écoles, ils font comme certains Guelfes et certains Gibelins qui s'entre^décUrent, sans savoir l'origine de leur querelle.'

A l'esprit sectaii^e, il faut substituer l'esprit de re* cherche. Ni les individus, ni les putis ne suffisent pour élever l'édifice étemel de la science, qui a besoin ^'un architecte plus habile et moins éphémère. Cet architecte, c'est l'esprit humain, c'est la chaîne des générations, c'est la longue suite des efforts et des découvertes de l'humanité.' Tout homme est ouvrier, tout homme est soldat; chacun a sa tâche et son rang; chacun travaille pour tous et tous travaillent pour diacun.

Le philosophe doit se nourrir de doctrines contraires^, et vivre dans la familiarité de Platon, cooame

de Cberbury, qui a plus d*une ressemblance avec Bruno, a mieux rendu cette |)cnsée, en disant que la vérité est mère, non-seulement du Trti mais de Torreur, a veritatem non êolum Mn'fcUtt, êed ifitkuêHammrofis barin etm,» Tract, de verit., p. 158.

» 0pp. tof., p. 9; — ital. Il, p. Ml.

* I, p. 133. «Perroquets, » I> p. 175.

s < Non enim reperitnus unum artifieem qui omnia uni neeeaaria proférât, etc.,» p. 300.

« Nam ▼os, o Mus», quaDCumque ex parte venitis * Appositœ, excipiet gratasSophiee genus altum* » Quamlibel eque schedis Cumanœ verba Sibjllae , » Rvandrique rogi» referantur, cuDcia probantor. »

(DeMïn. I,c.V, 151).

* II, p. 11.

dans rintimité d'Aristote.[ Il doit imiter les dieux qui se plaisent à contempler ta diversité de nos opinions et de DOS œuvres.^ Il doit tout connaître, tout rapprocher; il doit s'approprier tout ce qui est tM>n et préférer, avec l'aide du ciel , ce qu'il trouve de meilleur, far elezione di quel cKè migliore.^ ^

Le sage rassemble ces fragments de lascience,^ comme autant de matériaux excellents d'un ensemble parfait; il les épreuve au creuset de la raison. Comme on épure l'or en le séparant des métaux moins précieux^ le sage dégage les éléments de la varité de l'alliage de l'erreur, . du pélange des formes étroites et passagères.^ ht sage s'applique à découvrir l'harmonie sous les compositions, et à concilier les témoignages et les solutions qui se combattent; il s'efforce partout de ramena la multiplicité à l'unité. Il est persuadé qu'on peut souvent approuver l'un sans improuver l'autre,* parce que, sainement apprécié, l'un ne dément point l'autre, mais l'explique et le complète." Le sage sait qu'il est de la nature de l'^être de paraître multiple et multiforme.^

Tel est le fondement de l'éclectisme de Bruno, qui a deux caractères distinctifs : le premier consiste à procéder, non par voie de fusion, niais par voie d'élection ; le second, à partir d'un principe nettement arrêté, et à employer une méthode de prédilection.

t « Familiaritàedomestichezza,» l, p. 2i9. « II, p. 17».

* « Frammenti^» 1, 127.

7 « Altero alterum exponit, » p. 42.

• a JHulUformiâ ratio ; multipHeei viœ et ordine» et média, » p. 43.

30b JORDANO BRUNO.

Une preuve que Bruno, loin d'amalgamer les doctrines qu'il affectionne, veut faire entre elles un choixréfléchi, c'est qu'il ne les accueille pas toutes, et qu'il en repousse plusieurs. Le but qu'il voudrait atteindre, c'est d'établir une solide union entre les différentes philosophies, c'est d'obtenir l'assentiment de tous les sages. ^ Mais, lorsque l'assentiment général est impossible, il fait profession de se contenter de l'approbation des juges les plus compétents. La meilleure partie, m^/torpars j^Mosophorum, lui parait préférable à la majorité, mqjari parti; ' la qualité lui semble devoir l'emporter sur la quantité.' Bruno, sur cet article du moins, a le suSrage des Socrate, des Sénèque, des saint Pâul.^ Il est utile de compter dans toutes les écoles des connaissances et des amis, mais il est raisonnable de ne prendre que les plus habiles gens pour maîtres et pour guides:

Disce, sed à docHs; indoctos if|se doceto.^

L'instrument au moyen duquel Bruno prétend faire ce choix,® c'est évidemment la méthode platonicienne. Il se déclare, à la vérité, tour à tour disciple de Pylhagore et de Platon, mais c'est le procédé dialectique de l'Académie qui lui sert à renouer et à continuer la chaîne sacrée de la tradition philosophique.^ Lorsque

1 « SapierUwn cansentut^ » 583, 84. « SeUetio et fugOj aueimu etéisttnth,» > P. 35. « S'appliglia a quel ehe gli par nUgliore, » U, p. 386. » P. 356, sq.

* «Âv rc dpâ/Acy xyaOiy, UXtyàfitùtc ^n Xénopb., Memor., 1. I, c. 6. Cfr. Scnèque. ep, 45. 1 Thess. V, ai.

* inLavianostra^a (I, p- t27.

7 0pp. lat., p. 306.

Bruno considère les pensées comme des phénomènes naturels qui se succèdent et diffèrent continuellement, elles lui semblent toutes soumises à une certaine loi d'action et de réaction, d'ascension et de descente, de circulation et de multiplication. Quand il les envisagea la lumière des Idées, elles lui paraissent autant de degrés d'une même échelle, autant d'espèces du même genre, autant de familles du même ordre. ^ A force de comparaison, d'abstraction, de réduction, à force d'épuration et d'union|, il les élève à une hauteur, il les résume dans un point où toutes les différences s'effacent, où tous les <;ontrastes, toutes les teintes se fondent ensemble, dans la plus complète harmonie. Ce point culminant, cette extrémité, cet éntre-deux, ce centre, ce milieu, cet axe, cette coïncidence, cette concordance, cette indifférence, quel que soit le terme qu'on préfère, voilà le but de l'art, voilà le résultat de ce jeu des contraires que la science imite de la nature. L'être se trouvant au fond de tout, les oppositions les plus directes, le minimum et \e maximum se rencontrant, se mariant au sein de la même monade^^ tout ce qui est concevable peut s'allier et se concilier. Ce principe meilleur que le sage cherche et trouve dans ses comparaisons sans fin, c'est l'incomparable unité, c'est l'idée la plus générale, c'est le fait le plus primitif, c'est l'être universel et absolument simple.' C^est sur

< n, p. ii9, 332-26.

* I, p. t80, 291, 508, 654, sqq. 662, 8q. 766, sq. « CwMùrdantiam incluait differmtia.» uConeordantia, convenientia, eontiitenUa, ameurtus, eompa^ itmia, unio^ identUas, » p. 596, sq. 662.

' « VtdifenaUsHfnutnprineiiHum, » p. 661.

la réalité de cet être, sur la nécessité de ce principe, que s'accordent finalement toutes les écoles. <

II faut ajouter que Bruno ne se borne pas toujours à conseiller l'éclectisme, mais qu'il le pratique souvent. Il dit vrai, quand il assure qu'il profite également des recherches et des productions de toutes les écoles,* et qu'il ne méprise pas plus les formes d'Aristote que les idées de Platon ou les nombres de Pythagore. Il va beaucoup plus loin, puisqu'il n'hésite pas à rapprocher les religions de l'Orient et les systèmes scientifiques de l'Occident, Jérusalem et Athènes , l'Egypte et Rome, l'Inde et la Germanie. Partout il prétend saisir sous l'enveloppe de la métaphore le germe dé la conception philosophique,' ou revêtir celle-ci d'une expression poétique.* Ce double mode d'interprétation lui semble une application de cette loi universelle qui veut que toutes choses se métamorphosent et deviennent tour à tour cetitre ou circonférence, fond ou forme, vérité ou beauté.

Les qualités qui constituent le philosophe éclectique, Bruno les avait-il? Il en possédait quelques-unes, sans nul doute. Il était pénétré du sentiment de J'unité et de l'infinité, de l'infinité de Dieu et de l'unité du genre

^ « Hac omnia in unum concurrere principium, » p. 56i. « Finis firfeètitH ni$ $eu cautalitatis ad quem omnia diriguntur^ tendunt et conquiesevnt, » ibid. Cfr. p. iiO.

* « yo9 ejus non esse ingenii uî determinato alienœ fhilosophia genéri simus adstrieti, neque ut per universùm quamcumque j^losophandi Hem cantemnamus, etc., » p. 298, sq. « Per universùm autem diversis variorum phlilosopharum studiis utimur, quatenus melius-propositum invenHoms nottrœ insinuemus,» p. 300. uNuUa est sêntentia et eontempiationis via^ quam non omnino indifjfnus philosophus attulerit , quœ nobis in cdiquo ordinê et certa quadam rations non probetur, » p. 43.

^ P. 539. «/n nominénon est litigandum, neque hœrendum, • p. 505.

humain » comme de celle de Tunivers. Il avait une vaste érudition , sacrée autant que classique. 11 n'était pas entièrement dépourvu du sens critique, ni de Tespèce de jugement qui se forme par l'étude patiente des monuments. Il avait aussi cette disposition à l'optimisme qui remplit le cœur de confiance envers Dieu et d'espérance dans le progrès de Inhumanité.. Mais il lui manquait, ce qui alors était au moins difficile à conserver, je veux dire cette tranquillité de caractère, cet esprit naturellement conciliant, sans lequel l'impartialité et l'intégrilé échapperont sans cesse à ceux mêmes qui en sont le plus avides.

Ce qui concerne l'érudition de Bruno doit nous occuper ici, parce que nous avons à montrer de qui il a emprunté une partie de ses idées. Il serait facile, en effet, de rédiger par conjecture le catalogue de sa bibliothèque, ou de deviner cette bibliothèque intérieure qu'il portait avec lui à travers l'Europe, sa prodigieuse mémoire. Quelle immensité de lectures et d'études ces citations variées, ces innombrables réminiscences font supposer et laissent entrevoir à chaque page! Combien d'auteurs sont rappelés avec louange , avec blâme, ou seulement cités par allusion! Quelle place les grandes écoles du moyen-âge, et surtout celles de l'antiquité ont dans son souvenir! quel empire elles exercent sur ses opinions! En recueillant les passages

auxquels Bruno se réfère, nommément ou tacitement, on ne remonterait pas seulement aux origines de la « philosophie nolaine, » mais on formerait unesorte d'anthologie philosophique, pleine d'instruction et d'intérêt. A l'exemple de la plupart des platoniciens, Bruno puise dans la religion et dans la mythologie, aus&i bien que dans l'histoire et dans la science. Les doctrines de la vieille et immobile Asie , où la philosophie porte ordinairement le caractère d'une révélation, semblent lui avoir été aussi familières qu'aux orientalistes de son temps. Les Indous, les Chaldéens, les Babyloniens; les gymnosophistes , les mages, et particulièrement Zoroastre, ont été, à l'en croire, en possession de connaissances supérieures sur les rapports de Dieu et du monde. ^ Les Egyptiens surtout, héri tiers des lumières des autres nations primitives, ont été les maîtres non-seulement des Grecs, mais des Hébreux.* Bruno, admirateur d'Hermès,^ est entièrement subjugué par ce qu'on a récemment appelé le préjugé égyptien.^ Le peuple juif est aussi de sa part l'objet d'une attention particulière. Il suppose à la langue hébraïque je ne sais quelle vertu occulte.* Il se plaît à s'appuyer sur Moïse, quand il expose' ses vues sur la création et son optimisme. ® Job est loué pour avoir eu sur l'as-

1 Opp. ital , \, 236. II, 308. Lot., p. 11, 239, 466, 580, 577, 594.

* P. 101 , 495, 586. L'écriture symbolique des monuments égyptiens % dA abuser un lulliste épris de toute écriture hiéroglyphique, en lettres et en images.

* P. 526. G*est Jamblique qui inspirait à Bruno ce respect pour Thautou Hermès.

^ C'est M. J.-J. Ampère qui aura l'honneur de bannir ce pr^ugé de rhistoire de la philosophie. Voy. Hevue dei Deux-Mondes, 18MJ, septembre. » P. 529.

tronomie des idées aussi précoces que saines. ^ Les Psaumes et les prophètes reçoivetit plusieurs fois une interprétation allégorique et morale.' Certains mots de l'Ecclésiaste, entre autres le Tout est vanité, sont cités maintes fois avec une entière approbation. Les spéculations qui se rattachent aux livres saints, les systèmes dçs kabbalistes et des talmudistes, servent souvent d'appui à là théorie du monde intelligible et de la lumière divine.^

Les premiers essais de poésie et de mythologie grec* que sont également mis à profit par Bruno. Orphée/ Homère, Hésiode * et ce qu'il nomme les théologiens,^ sont considérés par lui comme les précurseurs nonseulement de Thaïes et de Pythagore, mais de Platon et d'Àristote. Toutefois, les sages de l'Ionie sont consultés avec plus de soin, ceux qui envisageaient l'univers comme un vaste mécanisme, aussi bien que ceux qui le regardaient comme une puissante dynamique. Parmi ces derniers, Bruno distingue Thaïes, Anaximène et Heraclite; parmi les mécanistes, Anaximandre et Anaxagore. Thaïes a eu raison, suivant lui , de prendre l'ead pour le principe matériel des choses.^ Heraclite, qui eut le mériie de diriger l'attention des physicienssur le rôle du feu dans l'économiecosmique, quia parlé de l'écoulement du feu divin dans l'âme humaine, qui a décrit les métamorphoses

* p. iSi, 499, 596, 599. .

* P. 168, S66, 267, 590, 558, 589, 590, 594, 596. Cfr. JaCOBI, OEuv. compL, l. IV, p. MO.

* I, p. 236. 0pp. lat., p. 55i.

310 JORUANO BRUNO.

de ce feu, sbn mouvement d'ascension et de descente, Heraclite a sagement présenté l'état des choses créées comme sujet à un flux continuel, à une mobilité absolue . ' Anaxagore est défendu contre Âristote, et plusieurs fois félicité d'avoir vu le premier que tout est dans tout, et que le nombre des mondes est infini.^ . Ce que Bruno estime dans Anaxagore, illeprise davantage encore chez les philosophes d'Elée; aussi blàme-t-il plus vivement Aristotede les avoir combattus. Quoiqu'il professe en cent endroits cette opinion, que l'être a une multiplicité iuGnie d'accidents et de modes, il pense avec les Ëléates qu'en soi l'être est un et immuable.' Il cherche à faire voir que Parménide et Mélissus ne se contredisent pas, quand le premier soutient que l'Un est partout égal à lui-même et semblable à une sphère, et quand le second avance que l'Un est infini.^ 11 ne désapprouve pas XénophaAe d'avoir enseigné que le fini et le sensible ne sont que des apparences, et que le savoir fondé sur ces apparences n'est qu'opinion.' Chaque fois qu'il mentionne cette école, c'est avec une sorte d'orgueil national, sentiment qu'il semble éprouver aussi lorsqu'il rappelle les travaux des « philosophes siciliens, * et en particulier ceux d'Empédocle.® Cependant le Napolitain est pénétré d'une vénération encore plus profonde pour l'institut de Crotone, l'honneur de la Grande-Grèce.

I p. 357. 0pp. itah h p. 155.

< P. 58, 84, 98, 100, 272, 589, 583. Cf. Bl Brand», HUt. de laphU. ffréeorom., 1. 1, p. 251, sqq. (en allem.).

3 Opp. UaL I, p. 26i, 284. Lat, 568.

» il, p. 287.

• P. 100, 101, 102, 505. Opp, iial. I, 236, scf. II, 392.

Heraclite et Xénophane ont cru à la mutabilité perpétuelle des choses visibles, Anaxagôre à la totalité de l'univers, Parménide et Mélissus à l'imniobilité et à l'inGnité de l'être un et unique : Pythagore réunit ces doctrines diverses et en apparence contradictoires, dans le système des nombres.^ Au-dessus des propriétés mécaniques et dynamiques, PytLagore place les attributs mathématiques. La Monade est l'essence et le fondement de toutes choses,' et les nombres qui en émanent , représentent tout le développement de la création.' Les nombres, en effet, ne sont autre chose que certains principes évidents, soit métaphysiques, soit physiques, soit rationnels.^ Us expliquent le mieux la relation de l'unité à la pluralité et du simple au multiple. L'intime rapport, signalé par les pythagoriciens, entré l'arithmétique et la musique, est propre à faire comprendre le rigoureux ordre du monde, l'harmonie de tous les êtres, le concert des corps célestes. Quelques dogmes particuliers attachent tellement Bruno à l'école italique, qu'il n'hésite pas à dire « l'école de Pythagore et la nôtre, w*^ Parmi ces dogmes se trouvent la mobilité de la terre; la position centrale du soleil,^ la transmutation des choses créées, la dis-

1 c Non audita 5^/mtt sacra verbaporenlû; *

» Ad non ipsa fluens vario cum tempore raptioi » Continua muUta venit de partibus ultro. » Adscitis noviter, primis abeuntibu' moles? » Nuniquid materies eadem tua corporis est nunc » PartibuB ac toto qualis paulo adfuitante? etu. » {De Mon.j p. 2i.)

* « Herum cunctarum e$$entia tota» {de Mon , p. Si).

* Dé Monade, passim, et p. 726, sq.

^ « CloTiB quofdam metaphynea, vtl phyeicœ, vel rationalee rationes, » il>id . » « £a seuola pitagorica e noetra, » I, p. 13i.

* Pythagore est loué poui avoir chanté le soleil, p. 580.

'M2 JORDAT^O BRUNO.

tinction de l'âme et du corps, la migration de l'âme à travers différents corps. Quant aux connaissances astronomiques, Philolaûs est égalé à son maître, lequel est qualifié de « magnus atque verax naturœ rerum contemplator. » ' Archytas est considéré comme le précurseur d'Aristote, de Plotin, de Lulle et de tous ceux qui ont cherché à ranger les notions générales dans un petit nombre de xatégôries.^

Gorgias aussi est cité dans quelques passages comme promoteur de la logique; ' d'autres fois, au contraire, il reçoit l'épithète de disputator.\ Vimmortel adversaire des sophistes, le martyr de la raison, Socrate, n'a pas la profondeur de Platon,^ mais il est admiré pour l'enthousiasme dont le remplissait le spectacle da soleil levant.* Un de ses mérites consiste à avoir introduit dans la science un nouveau moyen d'étude, l'ironie.'

Le plus beau résultat de la révolution socratique, la fleur de la civilisation grecque, c'est Platon. Aussi après Pythagore, c'est Platon que Bruno prend pour guide. ^ Pythagore et Platon sont deux intelligences de même force et de même lignée; leur ressemblance éclate dans leur goût pour les mathématiques.^ Qiii-

1 p. 569. Bruno s^ea iépare néanmoins, en admettant un nombre inOni de mondes. Comp. le Philolaiis de M. IBobgkh (en allem.).

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