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pour rechercher ou pour annoncer la vérité que pour remporter une victoire, « ceux-là doivent se contenter Je jeter quelques semences, et d'espérer qu'avec le temps elles donneront une belle moisson. La nature ne procède-t-elle pas ainsi? Elle ne produit pas subitement la récolte; elle dispense toutes choses selon le cours déterminé des saisons, non subito ^ sed certo temporutn decursu largitur universa. L'histoire n'a-t-elle pas snîvi la même marche? Arîslote a été précédé de Platon; Aristote lui-même^ s'il était présent, nous conseillerait d'imiter la nature. Imitons Aristote qui s'est séparé, de son propre mouvement, des philosophes ses devanciers, de ses pères et de ses maîtres. Nous, nous nous éloignons, du même droit, de la famille d'Aristote; nous nous retirons, à l'exemple d' Aristote, dans une solitude inaccessible à la foule philosophesque. Les aristotéliciens auraient-ils meilleure vue que leur chef, oculatioresl Suivons donc les conseils de ce chef, et souvenons-nous que chacun peut être sujet à l'ignorance et à l'erreur. Avant tout, gardons-nous de croire savoir, imo ipsissima ignorantia sit putare se scire! Le temps et la fortune bouleversent les choses humaines; tel esclave descend de rois antiques, tel roi a eu pour ancêtres des serft. Le vieux ne serait-il pas destiné à redevenir jeune, Platon destiné à succéder à Aristote?Le thre de novateur qu'on nous donne n'a rien d'ignominieux. Il n'y a pas d'opinion ancienne qui n'ait été nouvelle un jour, non esse antiquam opinionem quœ ali-
' «Non Tegnonoro a dîspiitap per trovare o cercar îa vêrttà, ma pêr fa ^toria e parer più dolU c strenui difensori det contrario, » H, p. 10
guando nova non extiterit. * Si l'âge est unie marque de vérité, notre siècle et ce qu'il enfante est plus digne de foi que le siècle d'Àristote, car le monde compte aujourd'hui près de vingt siècles de plus... ^
Ces hardiesses, Bruno. espère les adoucir et les atté* nuer, en ajoutant que tout ce qui concerne les lois civiles et religieuses, universalem fidem aique relu gUmem, ' doit être pieusement écarté de cette discussion purement scientifique et cosmologique ; et que si la pluralité , la multitude, est justement exclue du domaine de la philosophie, elle a siège et voix partout où . il s'agit des intérêts du bien-être matériel, ou du salut des âmes. Le disciple de Platon réitère, d'ailleurs, ses déférences pour les coutumes de l'Université. Qu'on discute ses pensées, selon l'usage, de deux manières, par autorité et par raison. Par autorité : si l'ancienneté est preuve de vérité, le pythagorisme et le platonisme^ sont plus vrais que le péripatétisme. Par raison : si la vérité, quelle qu'elle soit, pythagoricienne ou aristotélicienne, veut durer, et s'enraciner dans l'intelligence des sages , durare inque sapientiorum ingeniis altos radiées agere^ il faut qu'elle soit justifiée par la lumière qui réside en nous, acceptée de la divinité qui nous gouverne, divmUate in nobis insidente, luceque in aree
« Ailleurs, II rappelle qn'Aristote Ait aussi, de son Tivant, Uxé d*aUiée, de paradoxal, dliérétique. s Cena de le Ceneri, l, p. 175.
* il insiste plusieurs fois sur cette restriction essentielle, qu*il né^^igea trop en dehors de cette dispute en Sorbonne. On peut dire qu*à Paris seulement il sentit que c'était assez d*enneniis que la cohorte ombrageuse des péripatétidens.
* ti Pythagwrieœ et Platonieœ, peripatetids impervite assertiones, qoas probamus et défendiinus. » Opp, ter., p. M.
anôiit nostri résidente; il faut qu'elle se montre conforme aux vœux de ce Dieu bienfaisant, et aux lois de la nature y ^benefico Deo et nalurœ consona.
Voilà les conceptions les plus saillantes, voilà les mouvements qu'on rencontre dans le discours par lequel Bruno entra en lice, et qui est pour ainsi dire un simple commentaire de l'Epitre au recteur Filesac. Le titre ' que porte ce discours est cependant digne d'at* tention aussi : Excubitor, le Réveilleur. Bruno avait pris pour lui-même ce titre à Oxford;. * Omer Talon l'avsdt donné à Ramus, son frère « frater métis : » ' et il convient en réalité à tous les philosophes éminents de ce temps, dont l'originalité consistait, non dans des inventions extraordinaires , mais dans l'agitation et l'impulsion qu'ils répandaient dans les foyers languissants^ de l'instruction européenne. Secouer, remuer, stimuler, surprendre, contredire, exciter de toutes façons les esprits, et, selon la formule socratique, les accoucher, était une vocation salutaire. Il fallait, pour bien penser, commencer par penser autrement, aliter sentire; ^ et c'est à quoi les Ramus , les Bruno forcèrent leurs contemporains.
* Beonequiii appelle cela une harangue justificatiTe, deelamaiio apotoi^elica {pro Nolani Ariiculis).
* « Dormiiantium animorum Excubitor^ » Epiit, àd acad. Oxford, — Au comiDenceoient du XVI« siècle, un AUemand, qui ressemblait fort à Bruno, iTait adressé au peuple un écrit religieux, un pamphlet anti-monastique, intitulé: le Réveilleur, der Aufencecker; c*était Ulrich de Hutten. On se rappelle aussi qu*au commencement de notre siècle, les disciples de Kant se plaisaient à redire que le scepticisme de Hume avait « réveillé » leur maître « du dogmatisme moderne. »
» A^DOV. Talaei, Acad: ad Carol. Lotharing. Card,
* m Dormientem am'fFiam, » Bnrif o, 0pp. lat., p. T. « Somniantium divinatorum ereduiitatemy » p. 13.
» BnrNO, Excubitor, etc.. p. 16 « AUtna âententia, » p. 17. I. 7
Comment le Nolain et son écuyer sortirent-ils d'un champ-clos, où ils en appelèrent des régents de philosophie aux sages et aux penseurs? Quelle fut l'issue d'un duel repris trois jours de suite , sur trois problèmes analogues, la nature, l'univers et le monde? Comment fut reçue là doctrine sur le mouvement de la terre et l'infinité des mondes, ' doctrine qui n'avait pas encore été condamnée à Rome? Ce sont des questions pleines d'intérêt , sur lesquelles les historiens de l'Université gardent le silence. Bruno s'est borné à avouer, au sénat de Wittemberg,* que ses objections avaient été aussi mal accueillies à Paris qu'à Oxford. Les objections dont il s'agit pourraient-elles.ètre autre chose que les Articles proposés à la Pentecôte? On est autorisé, d'ailleurs, à supposer que Bruno, la veille de son départ, s'est relâché de la circonspection qu'il avait, avec tant d'eflbrts, soutenue pendant quelques années. V J'ai dessein, avait-il mandé à Filesac, de parcourir d'autres universités. » ' Il fit sagement d'exécuter ce fn*ojet; il eût été trop imprudent de demeurer plus longtemps au milieu de ces « gens de papier, et parchemin, » que railla la Satire Ménippëe. Un des protecteurs de Bruno, Henri d'Angouléme, fut tué en ce moment même ;* il s'était du reste signalé par son intolérance, le jour de la Saint-Bar ihélemy. Henri III devait
1 Bnioo n*y attaque pas seulement les péripaléticicns , mais les ptolé^ méeiis, « eorum pediuequa astronomorum turba^ » p. 97.
* Ad senai. univ, WUteberg. {De Lampade combin. Lull.)
' « Per alias universitateê mihi peragrare animo sedet. » En prenant congé de rUniversité de Wittemberg, Bruno s'eikprime de même : « Cum de abseeMsu eogitarem. »
* A Aix , en perçant de son épée Tltalien Altoviti , baron de Castolanes. (Db i/Etoilb, I, p. 312). Cfr. df Thof, l. LU.
Itri survivre trois ans , mais il n'était plus roi , depuis qn'on prêchait journellement dans Paris contre le ^ vilain Hérodes, »* et que les pamphlétaires osaient insolemment lui présenter leurs innombrables et virulents écrits. Lorsque Bruno félicita le roi d'avoir pris pour devise : « La troisième couroniie l'attend au ciel, tertia cœlo manet, » * les ligueurs lui promirent cette couronne au cloître, de la main du fondeur, du bourreau 4)eut-être , ou lui prédirent qu'elle lui échapperait comme la couronne de Naples que Paul IV avait prétendu lui transférer avec les armes de Henri II. La paix de Fleix (1581) était expirée; la huitième guerre civile avait commencé, celle des trois Henri , tous trois destinés à mourir de mort violente, «f Tout va de travers, »^ écrivait le nouvelliste de l'Etoile. Les curés allaient dire la messe en cuirasse, le crucifix dans une main, l'épéedans l'autre;
) m VIbiD Herodes » est un des nombreax anagrammes de Henri de Valois, dont on ne sVtonne pas lorsqtt*on, voit la Satire Ménippée elle-même inagramnatiser « fn^re Jacqaes Clrmenl » en « que Tenfcr créa. »
< Opp, itat.^ H, p. S50. Dans celte devise , Bruno aperçoit le caractère d*on monarque pacifique, t^qui table, ennemi des conquêtes injustes, des Dsnrpations de tout genre. « Que ses sujets turbulents ne conçoivent point d^espéranoes orageuses tant qu*il vivra. La tranquillité de son Ame Téloigne des fureurs belliqueuses, lui rend la paix des autres pays respectable, et TempMte de songer k s'emparer des trônes de Lusitanie ou de Belgique ! 11 re- BODoe à son propre repos, plutôt que de ravir celui des autres ! A-t-il besoin d^autres couronnes, celui qu'attend la couronne céleste? tertia eœlo manet, » Voici comment les ligueurs interprétaient ce motto du roi de France et de Pologne:
« Qui dédit ante duas unam abslulit, altéra nutat.
Tertia tonsoris est facienda manu.
Peijurii te pœna gravia manet ultima cœlo, Nam Deu9 iutidos deapicit ac deprimit; Nil tibi cum cœlia, htc nulla corona tjrannii; Te manet infelix ultima cœnobio. »
(Cfr. DB i/Etoilb, I, p. soi).
» I, p. «rr.
les Quatre-Mendîants allaient faire le guet avec les bandits d'Italie, les Espagnols et les Wallons; le conseil des Seize allait se constituer sous la présidence de Mayenne, et Philippe II prendre possession de la capitale, à l'aide de Mendoça e^ du légat Cajétan. Que pouvait devenir, parmi ces « allumettes de troubles, » > un esprit indépendant comme Bruno, un auteur qui venait de louer non-seulement Henri III, mais Tennemi mortel de l'Espagne, la reine Elisabeth? * <r II faisait lors à Paris fort dangereux de rire, > ' et un philosophe qui avait méprisé la messe , s'exposait au sort de Ramus, renouvelé pour Mercier. Aussi Bruno, en mentionnant à Wittemberg les désastres de Paris, se félicitait-il d'y avoir échappé, elapsus. Les salles d'études étaient d'ailleurs fermées. Depuis 1580 jusqu'à 1582 la peste avait dispersé les écoliers et les maîtres , et à peine la contagion s'était-elle retirée , que les horreurs de « l'Union » revinrent suspendre les cours. « Où ejst l'honneur de notre université? où sont les collèges? où sont les escholiers? où sont les leçons publiques où l'on accourait de toutes les parties du monde? où sont les religieux étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes, les voilà tous soldats débau-. chez ! » * Voilà ce que déplore l'orateur du Tiers-Etat, d'Aubr^y, et voici ce que lui réplique le recteur Roze,
1 E. PASQmEV.
* Bruno fut lémoin des clameurs et des imprécations poussées par les prédi> cateurs parisiens, quand le comte de Warwick Tint apporter à Henri lU le collier de Tordre de la Jarretière (1585L Les livres publiés par lui en Angleterre durent le recommander faiblement au parti qui dominait dans Paris.
• De l*Etoilb, I, p. 403. —Sur Mercier, I. I, p. 365. » Sa(. Mén., p. 131, Lab. — Cfr. p. Iî7.
un des ligueurs : c< Nous avons désiré autrefois sçavoir les langues hébraïque, grecque et latine; mais nous aurions à présent plus de besoin de langue de bœuf salée, qui serait un bon commentaire après le pain d'avoyne... » * Longue chaîne de malheui^s et de ridicules, dont Jacques de Tbou se distrayait en faisant sa paraphrase du livre de Job.^
> Satire Ménippée, p. 97.
Voy., sur riutervalle qui sé|)are , dans Thistoire de la philosophie française, b dispute de Bruno de l*avénement de Descartes et de la présentation de rarrét burlesque par Boileau, VAppendicer V.
* Mémoires, p. 36 1.