‹ Jordano BrunoChapitre 20 sur 45 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

Le voys^ que Bruno fit dans la plus heureuse et la plus puissante des îles, n'est qu'un épisode dans sa vie, mais un épisode qui y tient une place éminente. 11 emprunte, d'ailleurs, une bonne part d'intérêt à des noms qui brillent dans l'histoire d'Angleterre. li'enthousiasme que cet Italien ressentit pour des personnages tels qu'Elisabeth et Sidney, rendit ce voyage funeste, en devenant un sujet de grave inculpation. Enfin, des auteurs modernes ont trouvé cette excursion liée à d'insurmontables difficultés; * d'autres en ont été tellement surpris qu'ils l'ont jugée aussi inconsidérée en elle-même qu'elle fut sérieuse par ses suites.

Il n'est pas difiicile, cependant, de concevoir l'admiration de Bruno pour la reine d'Angleterre et quelquesuns de ses conseillers, ni comment le désir de les approcher pouvait naître en lui. Les Italiens prenaient

» « i'^^perahUibttê.dificuUaUbtàê^^^vcnEh,

vie. 103

avec pbisir la route de Windsor, ils avaieiU pour celte contrée l'attachement que donnent le succès et la reconnaissance. Les Anglais passaient pour imiter avec empressement Tltalie, pour recueillir les fruits de la Renaissance.^ Sous le patronage du cardinal Wolsey,' les lettres classiques avaient pris un élan soutenu, se* condé sans interruption par une cour qui aimait à s'instruire et à s'entourer d'étrangers, flattés à leur tour d'un tel concert d'hommages. 11 n'y avait sorte d'honneurs qu'Elisabeth ne rendit aux Italiens : elle mit leur langue à la mode, elle lut avidement leurs romans, elle étudia leurs mœurs, dans le divertissant code de politesse rédigé par Castiglione ; elle imita, avec une scrupuleuse aflec talion , jusqu'à leur air et à leur ton. ' Elle se plaisait à présenter ces exilés courtois, ces voyageurs spirituels, comme les vivants modèles

* Voy. LcLAND, Encomia ill. et erud. in Ân{fL Virorum, p. 7i. — Le juilkiiîu^ En&me vantail le f!OÛt de ia noblesse anglaise pour la littérature , les i-to<Scs HUmles, bonœ lUterœ, recta studia ÎEpiit., 1. XVI, i7; 19, 20). Le i^ridique Daneau rendit mf^mc téIllOYIUl^(> '£p., 1. Vin,'2i. Languet proclama aTtfc ^a Mgacité hou rgu '(paonne, en 1378, TAngleterre « la nation de beau- (XjQp la plus fortunet? de la chrêtiento ; la demeure du repos et de la civilisalioa, domieilium quielh et humanitatis Ep. XCIV}',» jugement où perce rbdCDOie dXiat qui prévoit la grandeur politi(iue fondée sur la liberté légale, grandeur entrevue déjà par Ph. de Comines, et reconnue définitivement pour rimage d'one monarchie parfaite par le XVIII« siècle, par Montesquieu et Vico.

* L'antiquité grecque fut explorée avec un zélé heureux par Thom. Smith, «^tf Benrj Savlle, le docteur Boys; Tantiquité romaine par Grant, Bond, Rider H Roger A^cbam.

^ Il paraissait peut-être moins de grammaires et de lexiques italiens en Italie i|u'a Umdrts. Ce fut à Londres que Bruno composa ou publia la plupart de ses lnr«s itatl('n<%. Elisal)eth combla de faveurs un des amis de Bruno, messire FlorK», promoteur infatigable des Uttres italiennes, qui s'appliquait à étoufler au t»*rceaa la littérature anglaise. Le grand Shakespeare, tout en cédant à Tai:rpafaie lU'oeshilé de railler Florio et ses de^soins téuiérairos, étudia ses <Hivragi-«, rechercha les Italiens, donna plusieurs fois « la belle Italie» |)our «crfie à Mffi pU'ces. Il en peint les sites, les usages, les caractères avec une 11- •Mile si ri|$oureusc, qu*il doit les avoir (*ontemplés de m,*s yeux. (Voy. Bbo wii.

10^ JORDANO BRUxNO.

de la civilité et des hautes capacités , et elle exigeait de ses courtisans une docile imitation. ^ Qu'on joigne à ces déférences la fraternité avec laquelle TAngleterre tout entière, cour et nation, tendait les bras aux réfugiés religieux, et on cessera de s'étonner de la sympathie que plus d'un Italien manifestait pour ce pays et pour cette souveraine.*

11 semble , d'ailleurs , qu'il y eut pour Bruno un motif de plus d'entreprendre. cette excursion, et de recevoir un accueil honorable. Henri III l'avait probablement chargé d'une mission auprès de son ambassadeur. ^ Du moins est-il hors de doute que Bruno descendit et logea chez cet ambassadeur, ^ qui était Michel de Castelnau, " seigneur de Mauvissière, traducteur de Ramus, auteur d'utiles Mémoires.

On ne peut passer sans s'arrêter devant cette grave

Shakespeare's Autobiographical poems, p. tOO, sqq.) Le précepteur d*Elisabelh, R. Ascham, épris de Tanglais autant que Florio rétaîl de rilalien ; le savant auteur du Toxophilus déplorait le règne du sonnet, Titalianomanie; puriste en religion comme en éloquence, il frémissait de voirPélrar^ que et Boccaçe préférés à Moïse et à David (Ascham's Works, p. 993, sqq., édit. Bennet, in-i»).

^ Bien des Anglais allaient étudier Tltalie à Venise, à Naples.

« Their manners, monuments, magnificence, » Tbeir langui^ge learnt in snund, in style, in sensé, » Proving bj profitîng, where you hâve beêne, » To add to fore-learn'd facultie, facilitie. »

Shakcspeare (Cfr. The ttoo Gennemm of Yerona, act. V, se. 8).

* Je dois m*en tenir aux panégyriques que fit J. Bruno, de « questo paue hritannico a eut doviamo la fedeltà ed amore ospitcUe » (II, p. 303).

* C*cst une conjecture qui me paratl ressortir de plusieurs allusions éparses, entre antres des affaires plus graves « graviora negotia» qu'allégua Regnault {Dédie, à Henri d'Angoulème), Il se trouve que ces graves affaires coïncidèrent avec le départ de Bruno pour Londres.

^ « Sous le tnêmc ioiiy sotto questo medesimo tetto, » dit Bruno, I, p. 84tô.— \oy. aussi la dédicace de VEjrplicatio triginta sigillorum (158t). ^ Celui que Branlùme apiicUe avec cstinie « M. de Castelnau de Languedoc.»

et noble tigure. Ce n'est pas sans joie, au surplus, qu'on salue les pères de la di[)lomatie, qui tantôt sortaient des rangs lettrés, tantôt y entraient, après avoir blanchi dans la loyale pratique des affaires. C'est aux études littéraires, autant qu'aux intérêts nouveaux des Etats, que la diplomatie doit son origine. Si les hommes d'Etat de la Renaissance n'étaient pas tous, comme le Trissin ou Grotius, savants et littérateurs, ils s'empressaient du moins de suivre le progrès des sciences et de protéger les arts. L'exemple de Castelnau est sous nos yeuxj * celui du comte François de Noailles

1 Castelnau est surtout conuu de la postérité pour avoir su ménager quelques adoucissements à la captivité de Marie Stuart. Les relations de Marie avec « Madame sa bonne sœur » avaient pour intermédiaire habituel ce brave ^entilbomnie, à qui les Anglais pardonnaient tout, en faveur des succès qu*il avait eus en mer [Mém. de CastelnaUf 1. H, 6). Castelnau était également apprécié des deux reines, senant Tune par devoir, Tautre par affection. On siaiit que précédemment Ronsard avait reçu de Marie des rcmerclments touchants pour avoir consolé ses longs ennuis, et qu'Elisabeth lui avait envoyé un diamant de grand prix. Castelnau reçut mieux que cela. Lorsqu*en 1585 il quitta Londres, Elisabeth manda à Henri \\l que « M. de Mauvissière estoit digne de oianier une bien plus grande charge; » et Marie écrivit à son beau-frère, le priant de donner au négociateur français « le bailliage de Yitry, comme prix de ses signalés et recommandables bons offices. » Il coûtait à Castelnau de sVloigner de la belle captive, de « cette princesse qui avait, dit-il, un esprit grand et inquiété comme celui du feu cardinal de Lorraine, son oncle » ^. V, c. 13). Il Tavait connue en des temps plus riants; il Pavait vue en Ecosse en 1563, « douée d*autres gHkccs et plus grandes perfections de beaut«'^ que princesse de son temps » (l.V, c. 11). Il avait eu « Tbonneur d'estre fort coguu d'elle ,» et « ses audiences avoient duré depuis le matin jusques au soir » (1. Y, c. 12)'. « J'ai iuflny regret, lui écrivait-elle le 10 juillet 1585, que vous partiez de ce pays sans avoir mis une dernière fin ù mes affaires avec la Royne d'Angleterre, et sans qu'elle vous veuille permettre de passer ici 0l en Ecoue, » Personne n'ignore quelfe fut, pour l'épouse de Darnley et de Bothwell, cette «dernière fin d'affaires. » A l'instant suprême de Marie, Mauvissière eût échoué comme Bellièvre, et il ne lui restait plus qu'à assister aux funérailles célébrées en mars 1587, par Henri III, dans l'église de Notre- Dame, où l'archevêque de JBourges, chargé de l'oraison funèbre, loua fastueuseuient la victime pour «sa grandeur de couraige, destrem|)ée et amollie de douceur gratieuse. » Castelnau, qui avait su charmer Elisabeth non moins que Marie, était catholique ardent. Jeune encore, sa foi s'était édifiée à Rome, oîi il vit uioorir Paul IV, et aguerrie sur le rocher brûlant de Malte, où il alla ê.tudler

106 iORDANO BRUNO.

n'est pas éloigné. En 1654, on vit cet « orateur de France près du Saint^Père, » cacher Caoïpanella dans sa voiture, pour l'aider à gagner la France, le loger dans sa famille à Paris, le faire présenter à Louis XIU, et obtenir pour lui une pension du grand cardinal.*

Castelnau se plaisait à considérer les choses « politiquement » et c'est dans cette disposition qu'il traduisit le Traité des façons et coutumes des Gaulois, de M. Pierre de la Ramée, qu'il c prenait plaisir à

(c répouvanUil des chrétiens , » Teinpire ottoman. Il avait soutenu cette foi sur les champs de bataille, à des sièges, en prison ; ou bien, comme négociateur, dans les cours d*Allemagne, qu'il cherchait à détourner d'une alliance avec les religion naires de France. Ces services rendus à la cause catholique furent récompensés par des titres et des commandements nombreux. Les Guises le considéraient fort ; la reine-mère, qui Taffectionnait, Tavail mis d'une « tragi-Hcomédie M qu'elle fil jouer pour sa fêle, en 1562, à Foutainebleau ; elle l'avait mis aussi d'un « tournoi de douze Grecs contre douze Troyens, » ot't il s'appelait le chevalier Glaucus (1. V, c. 6). Mais, tout catholique qu'il était, il avait une antipathie invincible contre le maître du Conclave, Philippe II ; il évitait, il méprisait la «conduite espagnole; o il était sur ses gardes contre « les bonnes chères de Bayonne » (1. Vl, c. 2). Cette aversion égalait son éloignement pour la « secte calviniste et les ministres de Genève, que l'on dit avoir beaucoup plus d'ignorance et de [lassion que de religion ; » il lui répugnait autant de traiter avec le duc d'Albe qu'avec « ce blasphémateur Théodore de Bèze. » Aux protestants de France, il préférait ceux d'Angleterre, comme plus modestes, et surtout les « huguenots de la Germanie et Confession d'Augsbourg. » Néanmoins, il admirait leur constance, et leurs luttes persévérantes lui enseignaient «que la force ne sert rien contre les hérésies» (Cfr.TAVA?i>ES, Mém., p. 111, êdit. Pelitot); qu'il est difficile de « forcer les consciences des subjets, » et dangereux « d'exposer les vérités de la foi au hasard de la dispute, » parce que « tout ce qui est mis en dispute engendre le double » (Cfr. 1. III, 5-6). Il tombe d'accord que ces « querelles, où il y eut de la faute de part et d'autre, » ont réagi salutairement sur le clergé catholique, l'obligeant à « mieux remplir ses devoirs, » « à étudier et à se réconcilier avec les lettres » (III, 6). Il ne cesse^e recommander l'usage du «glai\'e spirituel qui est le bon exemple des gens d'église, la charité, la prédication et autres bonnes œuvres ; » et de proscrire l'emploi du glaive « qui respand le sang de son prochain » (VII, 12).

1 Noailles était ami de Castelli, défenseur de Galilée (Voy. M. Libri. Journal d9$ SatantM, mars 18i3). Il fit imprimer chez les EIzévirs deux Nouveaux dialogues de Galilée {Sur le numv. et sur la résist. des soudes^ 1636) . — <r Libertatem^ honorem et vitam tibi deheo^ gcnerose hcros, n lui dit Caïupanella (PMlos, ration., dédie, 15 mars 1635) .

aymer. » < Le monument le plus positif de cette affinité avec le parti qui s'appelait alors politique, et dont le chancelier de l'Hôpital ' fut le membre le plus respectable, ce sont les Mémoires que Castelnau composa pendant le séjour même de Bruno» et qui se font remarier aussi par une certaine tournure philosophique. On y aperçoit une tendance permanente à la méditation , une poursuite patiente des raisons et des causes, parmi lesquelles l'habile négociateur n'oublia point « la nécessité, laquelle n'est point sujette aux lois huDidÂpes. » ^ hsL justice y est toujours présentée comme « lé fondement de toute la société humaine, » et 0|]|K>sée au^ fluctuations des choses terrestres, à ce « Temps qui porte toujours. avec soy vicissitude. » ^ On n'est donc pas fort étonné en entendant Bruno

1 UUr$ de rédiieur Du Puy à Catlelnàu (édit. i«, 158t ; la 1» est de 1659) . Le Liber de morilnu veterum Gallorum, sorte de parallèle des mœurs des Gauloifi, de cdies des Germains et des Bretons, était dans le goAt de Castelnau, <|ui com{)arait volontiers les gouvernements et les institutions modernes de l*Enrope, « qja'i est un argument auquel les bous et doctes esprits prennent trèsgrawl plaisir » { avait dit Ramus, en dédiant ce traité au cardinal de Lorraine ; version de Castelnau).

* Comi^arez Castelnau, Mém.. 1. VU, c. 18, avec la Vie de VHàpital, iKir N. Villemain. p. 39 (i8i7).— « Les opinions se muent, non par violences, nftais par prières et par raison. »

^ L. V, c IS. Maxime qui ressemble au célèbre vers de Shakespeare : « No, Time, thou shalt not boast tbat I do change. »

(Voy. P. II, p. 66).

M. SaiM'MttnyGirardin ( Tab. de la liti, firanç. au X VI* tiêcle, p. 297) fiiit n*iHunqaer avec jvstesae que ces Mémoires, assez purement écrits, sont exacts qvaotani bits, et se distinguent par un louable amour de rordre, mais qu'ils poussent b dreoBspection diplomatique à un excès de regrettables réticences. « On y diercheraiC vainement Téloquence ardente ou grave de Lanoue ou de Monthic; » mais on y trouve aussi plus d*impartialité et de justice.... Il ne faut pas esbUer, enfin, que Castelnau n'écrivit que pour son lils, et uniquement pour rappeler les événements principaux de sa vie. Cette vie s'éteignit ii soixantedooae ans, dans la terre de Joinville, en 1592.

vanter la simplicité, la bonhomie de son hôte, « comme celle d'un homme du peuple, » son désintéressement, son absolu dévoûment à ses amis « égal à celui des princes les plus magnanimes; » ^ on pardonne même des expressions plus emphatiques, en voyant que Bruno les adresse à « Tunique refuge de ses muses. » • Vivant dans rintimité de cette famille, le philosophe napolitain ne négligea point de dépeindre à la postérité les charmes et les vertus de madame de-Mauvissière et de sa fille. Ce qui est plus curieux, c'est que l'éloge décerné par Bruno à Elisabeth, et incriminé à Venise et à Rome, ne semble qu'une amplification idyllique du jugement que Mauvissière, le protecteur impuissant de Marie- Stuart, porta sur. la reine d'Angleterre. « Elisabeth » peut dire avoir plus fait que tous les roys ses prédé-

> cesseurs. . . Si je me suis laissé transporter à la louange '

> de cette princesse, la cognoissance particulière que » j'ay eue de ses mérites, me servira d'excuse légitime, » dont le récit me semble nécessaire , afin que les >» reynes qui viendront après elle puissent avoir pour

1 I, p. 265, i)pp, if.-— Pais I, p. 205; U, p. 15. — « AlVunico refugio deU9 Muse, »

* Caslelnau mourut, en effet, comme le cardinal d'Ossal, dans un état voisin de la pauvreté.

' « Madame de Mauvissière n'était pas seulement, dit Bruno, douée d*uDC beauté extraordinaire, qui servait à son àmc d'enveloppe et de voile; mais, par le triumvirat de son sage jugement, de sa modestie délicate et de sa politesse ingénieuse, elle teuait lié, d'un nœud indissoluble, Tesprit de son époux et celui de quiconque Tabordait... Que dire de sa jeune fille? Elle a vu le soleil il y a six ans à peine, et il serait impossible déjuger, en Teuiendant parler, si elle est italienne, française ou anglaise.... Chacun se persuade aussitôt que les deux parents ont vraiment confondu leur sang pour former un si lieau corps, et mêlé les vertus de leur âme héroïque pour former une intelligence si mer%*eilleusc ... » «<}uel rare oiseau, rara avis, réplique le pédant du dialogue où ont été jetées ces démonstrations d'une gratitude exaltée : — Rara<ivis que Man« de Boshtel ! rara avis que Marie de Casteinau!... »

» miroir l'exemple de ses vertus... »* Ainsi s'exprimait rhomme d'Etat qui fit connaître à Bruno les hommes et les choses de la Grande-Bretagne, et qu'il serait impossible d'accuser de connivence avec le protestantisme. Auprès de ces louanges, il est vrai , le panégyrique de l'ardent Italien est une apothéose. Â ses yeux Elisabeth est si grande, que son royaume ne ressemble aucunement aux Etats du continent, et que sous son règne surtout le vers de Virgile est devenu une vérité:

Et penitùs totodiversos orbe Brîinnnos.

« Dotée, élevée, favorisée, soutenue par le ciel, ni discours, ni force ne réussirait à renverser la divine Elisabeth ! Nul noble de son empire ne l'égale en dignité, en héroïsme; personne parmi les gens de robe n'a autant de savoir; aucun homme d'Etat n'a autant de sagesse. Quant à la beauté, quant à la connaissance des langues, et vulgaires et savantes, quant à l'intelligence d« sciences et des arts, quant au talent de gouverner, aux fruits d'une autorité longue et forte, quant aux antres qualités naturelles et sociales,* que sont auprès d>lle les Sophonisbe, les Faustine, les Sémiramis, les Didon, les Cléopâtre, et toutes ces merveilles dont se glorifient l'Italie, la Grèce, l'Egjpte dans les temps passés?^ Pour moi, les preuves du génie sont les actes.

* CiSTCLHAV, Mém„ \. II, 6; 1. m, 1. Voyez VAppendiceM.

* « Il n*T eal dame en sa cour qui avait aucun avantage sur elle pour les t«HiDr4qnalit«^i du corp?; n de Tesprit, etc.)> CASTELivAr, Mém,, 1. V,c. 11.

* I>*aQlrc& la comparaient avec <)es Temmes contemporaines; en Angleterre, arier Jeanne Grey, Marie d'Arundel, les quatre Hlles de sir Antoine Coke; les tTm% scpurs Anne, Marguerite et Jeanne Seymour ; la fl lie aînée de sir Thomas MAre« mère de Ph. Sidney ; dans les cours de l*Euro|)e, avec les Médicis, Anne

c*est le succès. . . Notre siècle attache les yeux sur cette princesse avec étonnement, avec admiration ! Tandis que les orages bouleversent la face de l'Europe..., la reine, parla majesté de son regard étincelant, impose au grand Océan une paix qui dure déjà plus de cinq lustres; elle le contraint, au milieu de ses flux et reflux perpétuels, de recevoir dans son vaste sein, avec sérénité, cette Tamise chérie qui se promène en serpentant, sans crainte ni fatigue, tranquillement et gaiment, le long de ses rives fleuries. . . » * ^< Cette dame extraordinaire* s'élève comme une lumière brillante^ pour se

(te Guise, Renée de Ferrarc. les trois Elisabeth (Espagne, France et Danemark), les quatre Marguerite (Navarre, Parme, Savoie, Valois).

^ «Beatam Angliam,., tanquam domicilium quietis et humanitatis,» tivsil (lit Languet (op. XCIV;.— Grbvix (Chant ducigne, à Vh4}nneur d^EHxabeth, 1560.) emploie les mêmes Ggures de flux et reflux, de tempêtes et de dangers, et compare la reine, assise, « au Iwrd de la Tamise, » à un « nocher » qni sait fuir les périls, à un « phare égyptien » qui sait signaler le port.... Elle dompCe sans effort, dit Bruno ailleurs (II, p. 197) cette discorde faUle qui, |iartie ée^ .\lpes, prétend envahir la, mer, o pestifera erinni che s'è da là de TAlpi ed il mare avvcntata a questo nobil pacse. »

* Ordinairement, cVst le titre de déesse, divinità, diva, que Bruno donsf à Ellsal)eth. 11 n'est pas le seul philosophe de son temps qui se soit laissé emporter à un tel excès d'admiration. Aconzio, par ex., dédia sa « Méthode » a la c( diva Eliiabetha.,. » Les exagérations de ce panégyrique sont plus daa^ les mots que dans les choses ; pour les mots mêmes, elles semblent par moments une imitation de Téloge de Laurc par Pétrarque : Cbi vuol veder quantunque puô Natura E'I ciel Ira noi, venga a mirar costei, Ch'è sola un sol, non pure a gli oochi miei.

Ma al roondo cieco, che virtù non cura, » etc. : et elles paraissent avoir servi de modèle à ceux qui ont chanté la reine Christine de Suède (Voy. Mcjratobi, delta poesia perfetta. II, p. 876, sqq , p. 3i7). tt Bruno était fort connu d'Elizabeth , )> dit Toland : n^était-^l qui reconnaissant envers elle?

" C'est au soleil qu'Elisabeth fut fort souvent assimilée, même en Fraw» où Dp Bartas (II» semaine, 2» jour) s'écria ainsi :

« Mais quel nouveau Soleil me donne sur 1$$ yeux?

» Suis-je fait tout d*un coup heureux bourgeois deacieux?

» O quel auguste port! qUelle royale grâce!

j> Quels yeux doux, foudroyants! quelle angélique face!

répondre sur font le globe. Par son titre et sa royale dignité, elle n'est inférieure à aucun monarque du monde. Pour le jugement, la sagesse, la réflexion qu'elle déploie en gouvernant, il est difficile de découyrir une reine qui approche d'elle... Certes, si l'empire que donne. la fortune était en proportion avec l'empire que mérite le génie le plus beau et le plus généreux, il faudrait que cette nouvelle Amphitrite^ ouvrit sa ceinture, Qt laissât flotter son ampleur, au point de comprendre, non TAnglelerre et l'Irlande seulement, mais un globe tout entier^ il faudrait qu'en embrassant l'univers, sa main puissante soutint une monarchie universelle. Encore n'est-ce pas à moi de parler de ces desseins d'une si profonde maturité avec lesquels cette âme héroïque a fait triompher la paix et le repos, comme par le simple mouvement de ses yeux^, durant plus de vingt-cinq ans, au milieu des bourrasques d'une mer d'adversités. »

C'est cependant sur ces desseins et ces dons poli-

» Filles Ja Souverain, doctes sœurs, n'est-ce pas » I^ grande Rlisabetb, la prudente Pallaia, Qui fait que le Breto ;, desdaigneux, ne désire, • Changer au masle joug d*unc femme l'empire? m Qui, tandis qu'Krynnis, lasse d'estre en Enfer, » Ravage ses roi'^ins et par flamme e( par fer, » Et que le noir effroy d*un murmurant orage I» Menace horriblement Tunivers du naufrage, » Tient en heureuse paix sa province, où sa Loy » Vénérable fleurit avec la blanche Foy, etc., etc. »

* D'antres fois, Bruno Tapiiellc Diane : « Vunica Diana qual'i tra vd quêl ehe tra gU astri t7 Sole, » U, p. 303-408. ce Pair Vestal, tbroned by tbc West, » • êSi Shakespeare, n Questo regno Partenapeo, » Bruno (II, p. 197).

* Boaière nous donne Tidée de la puissance de Jupiter , quand il dit qu*en Dt le sourcil ce maître des dieux bit trembler TOlympe. Les ooarlisans aient Elisal)eth entre eux Junon, et lorsqu'elle n*était pas de belle hoir, ils disaient : « Le soleil ne luit pas aigourd*hu{. »

tiques que la postérité jugea 1^ fllle de Henri VIII, en la déclarant Tun des premiers monarques du XVI* siècle et de rhistoire moderne.* C'est par là qu'elle ne courut aucun risque d'être mise en parallèle avec sa rivale vaincue, cette Marie Stuart dont Campanella,* chose digne de remarque, pleura dans une tragédie les longues infortunes , pendant qu'on reprochait à Bruno, dans les prisons inquisitoriales, les louanges qu'il avait données à Elisabeth.'

Après Mauvissière, après Elisabeth, Philippe Sidney fut la personne dont Bruno, pendant ce voyage en Angleterre, s'éprit le plus passionnément. Ces trois noms forment le c( triumvirat » auquel il dédia les pro- (luctions de cette époque importante. Sir Philippe Sidney fut l'homme qui lui inspira l'attachement le plus tendre, cimenté par la conformité de l'âge et du caractère. Montrons, par quelques traits, que Sidney méritait les marques d'approbation aiïectueuse ou de vive admiration, dont Bruno sema ses écrits, et dont il eut h rendre un compte rigoureux.*

1 S'il faut en croire Languet, il y eut dans ce siècle peu de grands princes : « Gaudeo nos habere in orbe chrUtiano saltem utium régent in quo Ht aJiquid viriutiSt » écrit-il sur Etienne Bathori» élu roi de Pologne , à Tabdication de Henri de Valois.

* Les parallèles entre Elisabeth et Marie sont nombreux, mais ils inspirent |)eu de conpance. Ceux qui les tracent sont, non pas des dépositaires de Tbistoire, mais des avocats de parti, gens ulcérés ou aveuglés. On n*a droit de canoniser ni celle qui commit un assassinat sous le manteau des négociations, avec le glaive de la justice, ni celle qui en trama un avec le secours de Pétranger, et par la supériorité de ses agréments. Il est permis de dire, en somme, que dans la condamnation de Marie, plusieurs crimes furent punis par un crime.

' C'était en 1598, quand Campanella se promenait encore librement sous les arbres et les portiques de Stilo {de Kb. prop., p. li). * '

* L'historien de Ph. Sidney, Thom . Zouch, a consacré de belles pages à Tamitié du chevalier anglais et du philosophe italien. ( Memoirs of thé life and ftritings ofair Ph. Sidney, 1809. édit. S«,*p. .339, sqq.).

Fîls d'un homme supérieur, qui gouverna l'Irlande, et d'une femme distinguée à tous égards , neveu et héritier présomptif de Leicester, Philippe Sidney se rendit à l'âge de dix-huit ans à Paris, accompagné de dix valets et de quatre chevaux ; c'était dans l'année néfaste de 1572. Charles IX lui conféra une charge de gentilhomme ordinaire de sa chamhre. Il n'échappa cependant aux massacres qu'en se réfugiant dans l'hôtel de Walsingham, ambassadeur d'Angleterre, devenu depuis sonbeau-père . Ayant promptement quitté laFrance, il visita l'Allemagne, connut à Francfort H. Languet, «son vieux Languet, son Socrate, son Mentor, sa Providence;' » puis alla étudier à Padoue la jurisprudence. En 1575 il revint à Londres pour être dix ans | les délices delà cour. Une seule fois il s'absenta d'Angle- | terre , ce fut en qualité de ministre auprès de l'empereur Rodolphe, de l'électeur Jean-Casimir, et de Guillaume d'Orange. Il dut s'en éloigner une autre fois pour aller I s'asseoir sur le trône de Pologne. Dans une occasion solennelle il servit d'organe aux sentiments de son pays : il osa présenter à la reine une lettre franche et ferme, contre le projet de mariage avec le duc d'Alençon.* La reine, quoique surprise et affligée (elle n'avait reçu jusque-là de sa part qu'hommages et panégyriques, tels que la Dam^ de Jfaî), lui pardonna d'avoir préféré obéir à la nation. Sidney avait jugé cette conduite plus digne d'un chevalier. U se croyait appelé à défendre tout ce qui était

* Sidney donne ces termes d^affection filiale an profond politique, dans des lettres importantes pour la connaissance de ce temps.

■ Selon Home, cette pièce historique brille autant par la force de raisonnement que par Télégance du style.

114 JORDANO ^RUNO.

opprimç^ : son père, accusé d'abus de pouyo^ en Irlsyade ; son oncl^ Leicester , accablé sous une nuée de libelles ; la poésie et les lettres, le goût et la raison/ outragés par leç puritains et les pédants ; enfin sa religion. L'appui qu'il prêta au protestantisme lui coûta la vie. Nommé gouverneur du port de Flushing, dans les Provinces- Unies, il se rendit en novembre i(5S5 dans ce pays, qui était alors l'école militaire de l'Eurppe. Il fallait marcher contre le duc de Parme. Sous le commandement de Leicester, général incapable, Sidney conduisit la cavalerie et prit Axel, où il ne i^dït pas un hom^ie et fut armé chevalier. Déjà la Hollande se glorifiait d'avoir trouvé un homme de guerre capable de se mesurer avec le grand capitaine espagnol, lorsque Si(j|ney fut chargé de mçner à Zutphen un renfort de troupes. L'action s'enga; gea et fut yive ; « peu d'Anglais y furent tués, ditCamden, mais^idney, qui en valait plusieurs^* fut blessé mortellement. U vécut seize jours encore, composa même une odç sur ^ blessure, s'entretint du grave sujet de la vie à venir, et expira en philosophe chrétien le 16 octobre i 586. Ce qui se passa sur le champ de bataille, quelques moment^ après que Sidney eut été atteint, a été transmis à la postérité.' «t II était pâle, épuisé, et souffrait d'\ine soif brûlante, effet de la perte du sang ; il demanda à boire. L'eau est apportée. A l'instant où il l'approche de ses lèvres, il aperçoit un soldat mourant, et aussitôt

* « rmanpro «wlfiff âabihÊt etqmt. »

* Cesl Folk Grenlle, hurd Brooke, qui raconte œtte scène que les coalemponîns ODt comittrée sa mil d'Alex«iidre* te - G r and. Les deux héros, a-tH» ^ionlè, Boonirent à trenle-dem ans ei « comme Marœttas, à Testrée des

i de la flMre* »

VÏE. 115

HIa iw &H clomiep en disant : Cet homnie en a encore plus besoin que moix <Ais têmi 's neeessity is still greaier thim VM^^ » Ui^ deuil universel accueillit cette nouvelle e« Angleterre. Elisabeth fit à son favori de royales iîinémilles 9 ^^ônt-Paul; Cambridge et Oxford recueillirent en tvçifi voluijiea leurs « Larmes ; « Speuser et Camden, (kipJessifrMoniay et Jacques d'Ecosse d€f)lorèrent ékvquemme<4 cette funeste destinée . S&ckiey devint en qu^ que sorte le favori de l'histoire anglaise, le dernier chevalier, le Bayard de la Grande-Bretagne. Ce qui complète son portrait, c'est son amitié pour Fulk Greville...

Ils n'étaient qu'un.

Et .. tous deux avaient un mesme cœur commun ^

Même âge, mêmes habitudes, même caractère, mêmes goûts. ^ Aussi, de même que Montaigne légua sa bibliotbèqiihe à, ChaiTon, Sîdney partagea la sienne par testam^t entre Gc€viHe et X>yer. Grevîtte survécut quarante années à Sidney, il brilla dans les hautes dignités sons

l'BofKsanl', parlant de hii et de Belleau.

L^auHii^ de Çidney ?t de Ç/evi;ie est prpvei^iale oohmhç celies de LiMlier et de MélanchthoDy de Montaigne et de La Boêtie, de Pitbou et de Loysel. « Con laeei di itretta • kMga amieizia, leur dit Bmno, iiete aUevati, nodriti « emctuli intieme. »

* Sidney s'entendait en amitié. « Après Fadoration de l^tre suprême, écri- Taft-il à Langi^ mon plv^ gra^d lK>i|lv8i^r consisle à cultiver ramitié de quel* ques gens de bien. « Dans une de ses poésies pastorales, il adressa h Greville et à Ed. Dyer, cette prière :

c Joyne hearts and hands, so let it be, » Make but one mind in bodies three ».

Cttnpanella Mi sentir dans des termes analogues le prix de Tamitié : "* « — L'amicizia ch'è un amor perfetto,

» Che con^a il, mal^ a commune ogoi bene. »

Elisabeth et Jacques I^'*; mais il fit graver sur sa tombe ces mots : Ci-gti tami de sir Philippe Sidney.

Quant à Bruno qui avait connu de réputation Sidney et Greville à Milan et en France,* il les pratiquait journellement à Londres ; et quoiqu'on eût cherché à le calomnier, à les désunir, il ne cessa jamais de se rappeler les années qu'il avait passées avec eux, et ne dissimula nulle part des liens dont il eut lieu de s'enorgueillir.

A peine Bruno fot-il arrivé à Londres, qu'il eut occasion de prendre part à une fête universitaire, qui fut célébrée , au mois de juin 1 585, en l'honneur dhm seigneur polonais, et dont les annales d'Oxford, comme les œuvres de Bruno, ont conservé les détails piquants.*

Le comte-palatin de Sirad, Albert de Lasco, âgé d'environ cinquante-six ans, n'était venu en Angleterre que pour connaître la reine et le royaume. Son nom y était déjà connu . Jean de Lasco, oncle du roi de Pologne, devenu d'évèque catholique zélé protestant, s'était réfugié à Londres vers le milieu dû siècle , et s'y était

< Voy. Bbuho, Qfip. it, l, p. 145. Il paraît que c'est par des prétextes leligjeax qa*oii chercha à mettre la division entre Bruno et ces illustres Ânghis. Venvieute Erinnys {Spaedo, déd.)» dit Tauteur d*abord, et dans le corps du même ouvrage, « la peitifera Erinni » est flétrie comme excitant le fanatisme et les guerres de religion (Uf p. 197).

* Cfr. BmcH, Ifemoir*, 30 avril 1583. Fuller, WorthietofEngland, P. HI, p. 17S. — WOKD, Vniv. et Antiq, Oxon., I, p. 800.

fait pasteur des églises étrangères.^ Albert racontait qoe sa famille était une des premières de Pologne,^ ayant fourni plusieurs rois, et que lui-même avait commandé en plus de quarante batailles rangées. Sa vigueur était encore prodigieuse. On admirait sa belle taille, sa civilité, son esprit aussi fin qu'aimable, son élocution fleurie; on disait qu'il parlait l'italien aussi couramment que le latin, et encore mieux le slave. On répétait qu'il avait d'immenses revenus, sa femme ayant eu cinquante châteaux pour dot; et qu'il avait refosé les secours que la parcimonieuse Elisabeth lui avait offerts. Elle se plaisait, en effet, à s'entretenir avec lui, elle lui fit un accueil comparable à celui que le duc d'Âlençon avait reçu l'année d'auparavant.' Lasco passa quatre années en Angleterre, visita tout ce qu'elle présentait de curieux, et fut partout traité magnifiquement. Aussi fut-on d'autant plus surpris d'apprendre un matin qu'il était parti fiirtivement, laissant beaucoup de dettes,^ et emmenant deux célèbres alchimistes, le docteur Dee et Kelly. U parait que ces deux savants

1 C*éUit on ami d'Erasme et de Mâancfathon, révéré de Bëze (Voy. leofw), A raYénement de la reine Marie (1553), il fut forcé de s'enfuir aussi d'Angleterre et de retourner en Pologne. C'est lui qui fit connaître à Ramus les savants et les littérateurs d'Angleterre, lorsqu'il lui rendit visite à Paris (P. Raxi Pntf.i EpUî.y Orat. 1577, p. MS, sq.).

* Son père, Jérôme, accueillit (1530) le roi Jean Zapolski de Hongrie, allié de Soliman, et chassé par Ferdinand d'Autriche ; depuis, il devint son premier rainûtre.

* Db l'Etoile, I, p. M4.

* Ce Polonais semble avoir fourni à Shakespeare quelques traits du Courtisan voyageur {Lovées labour toff, I, se. 1 et S).

« Our court, you know, it haunted

> With a reOned traveller of Spain, % etc.

Shakespeare, pour plaire au peuple anglais, fait venir ce personnage d*E^uigne (Voy. Fvlleb, lVorthiê$,etc.j p. 186). «Les Espagnols, dit Castelnau (I. U, c. 3) estaient fort mal voulus des Anglais. »

faiseurs d'or ne lui rendirent pas tous les services qu'il en aivait attendus. Ricfa. Baker qui revit Lasco à Cracovie, menant une vie obscure et même misérable, fit cette réflexion : «< Tant la fortune rend malheureUît Ses favoris, si elle ne joint pas la prudetice à ses faveurs. * Quant à la fête dont nous avobs p\ait\è, ce ftit le chancelier d'Oxford, Leicester, suiri d'une partie de la cour, ^ qui conduisit triomphalement L&sco à Oxford. A leur rencontre vinrent tes députés de l'Univerèité, les docteulia Huniphred, Tob. Mathew, Arthur Yeldard, Martin Colepepef , Hefbert Weôtphaling. * Celui-ci harangua la noble compagnie, couvert comme ses collègues d'un manteau de pourpre. Lasco lui répondit en latin élégant. Plds loin se pt^sentèrent le préteur^ les aldermen, lés baillis et autfies magistrats, aussi en manteau de pottt^te. Lé greffier de la ville» qui était mattre ès-arts, fit nne seconde harangue latine, et offrit une paire de gants à chaque personnage de la suite de Leicestei^; Pendant qne le cortège s'avançait, des flûtes et de» trompMb^ Hâtëitlfl-' rent du haut de la porte du levant, et les notables de la ville, en nombre considérable, distingués selon leurs conditions par leurs costumes et leurs décoTations^' rai^ gés à droite et à gauche, demandèrent à présenter à leur tour leurs humbles salutations. Au moment d'arriver en face de l'église de Notre-Dame, le vice-chanpelieri environné d'autres docteurs, tous vêtus de pourpre, remit au chancelier les insignes de sa charge; puis l'oratetttr

1 Notniium cohors.

« Voy. BBU50, 0pp. a., I, p. 826.

* Plusieurs d^entrc eus étaient tellement chargés de bijoux que Bruno les prit pour de riches joailliers (Voy. Cena delU Ceneri, \, init.).

VlÊ. 119

désigné prononça le discours accoutumé, après lequel il fit remettre à l'illustre étranger une bible de grand prix, et une belle paire de gants; le reste de l'escorte ne reçut que des gants. De là on se rendit au Carrefour, * ensuite au collège du Girist,' où le doyen et les chanoines, entourés d'une foule d'étudiants, accompagnèrent leurs hôtes à un banquet splendide. Un feu d'artifice tiré dans la cour du collège ierknina cette l^olennelle journée. Le lendemain matiii, le comte polonais fut de nouTeau harangué ^ar le docteur Mathew, et alla assister aux divers exercices des écoles. Ce fut an collège de Toutes-les-Aines ' qu'il déjeuna. Là, nouveaux discours, nouvelles poésies, en d'autant pltls grand nombre, que le directeur de ce collège se trouvait être vice-chancelier. L'après-midi se passa au collège de la Vierge, où toutes les Facultés déployèrent leur savoir. Pour dîner on retourna an collège du Christ, où tous les grands repas lurent pris durant tout le séjour. La fin de cette seconde journée fut marquée par la représentation d'une comédie intitulée, comme celle de Sheridan, Les Rivaux. Le réfectoire av^it été converti en salle de spectacle, et la gaîté fut générale. Le jour suivant, Lasco écouta avec le même intérêt les leçons, les discussions de toutes sortes et fit à la Madelaine un déjeûner somptueux.^ L'après-midi fîit consacré aux thèses philosophiques qui se soutenaient au collège de la Vierge, et où Bruno accabla ses adversaires. Quant à

* QwMdrMuÊim.

* jedeiChriHi,

* Omnium animarum.

* Prandium lauiimmum.

l'étranger, il se montra insatiable d'amusements 'littéraires. * Voici entre autres deux questions qui furent agitées : Les hommes vivent-ils plus longtemps que les femmes? Est- il possible de prédire l'avenir par le moyen des astres? La première question fut résolue affirmativement, la seconde négativement. Le président de la dispute était le doyen des procureurs, Thom. Leyson. Chacun des opposants fut applaudi. Le répondant était maître Nicolas Maurice. Celui qui reçut le plus d'acclamations fut le comte Palatin. Après diner, représentation d'une tragédie, comme la veille il y avait eu comédie. Le sujet de la pièce était l'infortune de Didon. On vit Iris et Mercure descendre du ciel, et y remonter à l'aide de machines^ qu'on admira singulièrement; on vit tomber de la grêle, de la pluie, de la neige, le tout avec un art infini 3 ' on se sépara ému de pitié et de terreur.... Cette brillante succession de banquets et de spectacles dura jusqu'au moment où les augustes personnages de la fête prirent la route de Woostoch, accompagnés de docteurs et de discours. Oxford était loin de regretter les dépenses énormes qu'avait entraînées cette visite : « elles furent faites, dit son historien, en l'honneur d'un homme accompli, non moins dévoué à Mercure qu'à Mars. » *

Ce fut en présence de cet homme que le Nolain prit la parole; et, s'il faut l'en croire, il ne se mesura pas

* Deliciis lUerariis satiari wm poterat.

* Machinarum ope»

> Ariemultâ.

^ Omnibus numerU absolutum , et Marti non minus quam Mercurio deditum (Wooo» 1, p. S9, sqq.).

TDL in

sans quelque suooès arec les naSsres d^Oxkwd. « U ferma la boocbe jusqu'à quinze fois an panirre docteur que TAcadémie availniis en aTani, comme son coryphée, dans cette circonstance importante. » > Et sur qudle matière? sur le mouvement £unie et annuel de b lorre, sur l'immensité de l'uniTers, sur les mondes sans nombre. « La terre est immobile, le monde est

• fini et mobile, » ifisait IXnÎYersité ayec Aristole et Ptolémée. « La terre tourne et le monde est infini, • disait Bruno, ea s'appuyant sur Miilobus et Copornic.

• La dispute s'envenimant, raconte I^imo, nos antagonistes en Tinr^it aux sarcasmes et aux mjnres. L'un d'eux, prenant une plume et du papier, s'écria : Regarde, tais-toi et apprends; c'est moi qui vais t'enseigner Ptolémée et G>pemic. ^ Mais dès qu'il se fiit misa dessiner les sphères, il devint évident qu'il n'avait jamais ouvert Copernic... Un autre, ne sadiant plus que répondre et soutenir, se dressa de toute sa taille, et, voulant terminer la discussion par une bordée d'adages érasmiais, qui devaient produire l'efiet de coups de poing, il se mit à vociférer : Eh quoi! tu ne cours pas aux petites -maisons?' Toi, modèle

• BBimo, Opp. u., I, p. 17».

*• Vidé , U9€ê ei dUee, ego ie doeebo PMemaym ei Copêr ni c m n, 9 KïlïeuTS (Disl. m de la r«fio), Yoid coamie&t Bruno introduit Ton de ces adTersairt» : •Le docteur Xundinio, se disposant pour son rôle, se redressa, posa les mains sur h taMf, Jeta un regard autour de lui, remua h langue avant d*ouvrir la bouche, leva M del des yeux sereins, fit partir des dents un petit sourire fin, cracha uue ftHK et puis se prit à parier : « tntêiHgis, Domine qua diximus^ » vGomp. S<U. Mén.^ p. 79, où c*est Tauditoire, et non l'orateur, qui «sonoreroent et théolo- ^aleawat Umaée, crache et recrache pour ouyr plus attentivement ».

* (^ÊU!mo9mê Aniityram naviffoel iu ille phiheophanm protoplaeiee , fmi mee PioUmmo^ née tôt tanioneenque phiioeophorum et oirroftonionHii

>/ »I, p. 131.183. On». <l.

i24 JORDANO BRUNO.

des pfenseiirs, qui hé fais aucune cottcession ni à Ptoléméé, ni à tant de grands philosophes et d'émi-

nents astronomes? Les autres mâchèrent leur

langue.... >

Dans le thème temt)s, Bruno demanda aii séndt d'OxItihi la permission de professer. Il composa une épltré, doht le trait le plus remarquable était le titre qu'il y prenait, de docteui» d'une théologie perfectionnée, de maitt*e d'une sagesse plus pure et irréprochable, c'està-dire d'une théologie et d'une sagesse qui n'avaient encore de chaire ni à Oxford,^ ni sur le continent. Cette permission lui fut accordée, et il choisit pour matière de ses cours deux sujets bien différents, l'un de physique ou de cosmographie,* l'autre de psychologie et de métaphysique à la fois. Ce dernier, c'est-à-dii'e la ques-

* Cette épttre se trouve Jointe à VExpiicatio triginta iigillorum (Londres, 1583), livre dont Tauteur fit hommage à l'Université d*Oxford. Elle présente plusieurs genres d'intérêt, elle révèle Tcnthousiasme glorieux de Bruno, son indépendance bizarre, ses desscias de réforme. « Le Nolain, y dit-il, magis taboratœ theologiœ doctor, purioris et innocua sapientiœ professor^ philosophe connu dans les principales acadéniies de TEurope, qui a fait ses preuves et a été accueilli honorablement, qui n'est étranger que chez les barbares et le vulgaire, qui réveille les esprits en sommeil, qui dompte l'ignorance présomptueuse et récalcitrante ; qui en toutes ses actions développe une sympathie générale pour l'humanité, qui aime d'une égale affection Italiens et Anglais, mères et Jeunes épouses, têtes mitrées et tètes couronnées, gens de robe et gens d'épée, ceux qui portent capuchon et ceux qui n'en portent pas ; qui a pour règle de regarder, non pas au chef oint, ni au front marqué, ni aux mains lavées, ni au membre circoncis, mais à l'endroit oCi se trouve le visage véritable de rbomme, c'est-à-dire aux forces de l'esprit, aux qualités du cœur ; qui est détesté de ceux qui propagent la sottise et servent l'hypocrisie, cher à ceux qui aiment la probité et le travail, admiré des plus nobles génies... » Voilà qui est plus qu'une profession de foi. On se demande ce que dit Huet, en lisant cette ingénue confession, lui qui reprochait une jaclance intolérable à Descartes, |)arce que celui-ci déclara aux magistrats d'Utrecht qu'il s'entendait bien mieux en philosophie que tous leurs académiciens (Huet, Ccm. philos. Cartes, c. vm, 6).

* DequintuplicispfuBrd.

Ttfe. m

tion de l'immortalité de rame, avait le privilège de piquer Tattentioii des écoles, smtont lorsque le professeur vécut dltalie, où Pomp<mace avait rajemii ce proUème mystérieux; il servait e& outre de pierre de louche en fait d'orthodoxie. Lassés des spéculations cosmologiques, les esprits éprouvaient ça et là le besoin de connaître da^-antage la vraie science, et la première certitude de l'homme, l'homme même, et dans cet être, ce qui en constitue le véritable prix et la dernière espérance, l'âme, la perpétuité de l'esprit humain. ' Quelle solution le Nolain vint-il apporter aux étudiants d'Oxford? Il ne se borna point, comme tallt d'autres, à rechercher si Aristote enseignait ou n'enseignait pas l'inunatérialité, l'indestructibilité de l'àmci ni à examiner s'il professait une immortalité individuelle, ou bien une immortalité privée de conscience de soi, de mémoire, de personnalité. ^ 11 décrivit, avec le feu d'tme intuition vivante et parfois inspirée, l'immutabilité de la substance qui pense et veut en nous, de cette unité absolument simple, toujours identique, «{ui fait le fond de notre être.

... Et unus et idem es. .... .

Immola oronino rerum subsiantia simples .'

* A Bologne, par ex., dans la chaire même de Poin|)ODace, un professeur 'jaat parlé longuement de Dieu et de l'univers ; « Anima, anima^ » crièrcut Jiec impatience ses auditeurs.

* On le floovieUt que Tannée même qu*éclata la protestation de Luther, <n tSf7, commença h longue et ardi*nle dispute sur riiiimortalilé de Vùanc eu HaHe, siBcHèe par le livre de Pomponace, et entretenue par Caslellani, Aag. Nifo, Gasp. ContarinJ d'une part, et par Sim. Porzio et Cremonini do Tantre. Ceur qui ont suivi la vive discussion qui eut lieu en Allemagne de IMO a ttiO, sur cette même question, à pro|)Os d'uue publication d*un disciple dt ymit de Hegel, Fr. Richler de Bresbu, peuvent se représenter le degré d'cmpofleawnt qu'eut b querelle italienne au XVI« siècle.

* Bmcno, de Tripliei, Minimo «iMensura^ 1. 1, c. 3.

En vrai néoplatonicien, il n'hésita point à dire que la vie terrestre n'est qu'une sorte de mort ou d'agonie, et que mourir c'est s'élever à la vie véritable, ce qui, ajoutait-il, est compris de peu de gens :

Persentire datur paucis quam vivere nostrum hoc Sil periisse, mori hoc sic verse adsurgere vitse S

Ainsi que Cardan et Campanella,^ Bruno voyait dans le besoin que nous éprouvons de nous unir avec Dieu, un gage assuré de notre existence à venir.... Ce ne fut donc pas par ce côté que Bruno blessa les théologiens d'Oxford, dont Corn. Agrippa avait signalé l'ardeur subtile. ' «r Cette constellation de pédants, où l'ignorance la plus obstinée et la plus présomptueuse, s'unissait à une grossièreté rustique, capable de mettre la patience de Jupiter en défaut,/^ eut un autre motif de mécontentement, la théorie de la terre. La guerre entre les ptolémaïstes et les coperniciens, entre les péripatéticiens et les pythagoriciens, * vit succomber le Nolain en Angleterre.

Qu'il nous soit permis, pour faire voir que celte

*■ Ibid,, voy. 358. ^Phil. Sidney semble avoir exprimé la même convictio& dans ces vers pétrarquistes :

» Tben farewell, World, tkj utiermost I see; « EternaJ Love, maintain thy life in me ! »

* Par ex, Cabdan, de Utilit. ex adversis capiendày II, 5 : « r£ nos prarnu unum cum Deo esse intueamur. »— Cahpan ella, Prodrontus philos, instaur., c. 25, p. 145 : « Mens auiem honUnis et immortalis ei divina; descendit emm à caïua infinité ad quam tendit , religions. Idem constat ex scientiis quas mens hominis tractât, n

* De vanit. scient., c. 3.

* Bbuno, I, p. 179, 0pp. il.

> « Peripateticœ exorbitantis philosophiœ caudatariam cum Piolemmcis astronomiam. » Orat. valedict. Wilteb.

défoite était immanquable,. de jeter un coup d'œil sur la marche des études, sur l'état de la philosophie sous le règne d'Elisabeth.

C'était entre les mains d'Elisabeth que se trouvait la dhrection, l'intendance des universités. La cour disposait de l'Eglise, et l'Eglise était maîtresse des écoles. Les changements qui survenaient autour de la reine, retentissaient sur-le-ehamp dans les Académies ; effet d'autant plus immédiat qu'Elisabeth, pédante dans un siècle depédantisme,* rigoriste pour mettre sa chasteté hors de doute, ambitionnait l'honneur de protéger les lettres. Malgré les visites fastueuses de la cour, les universités s'appesantissaient et se consumaient. Cette triste langueur avait plusieurs causes, savoir, le génie de ceux qui influaient d'en haut sur l'instructiop, les habitudes de ceux qui la recevaient,, la dépendance enfin où se trouvaient, au dehors comme au dedans, les grands centres de la science, Edinbourg et Dublin récemment créés, aussi bien que les antiques sièges de Cambridge et d'Oxford. L'intrigant Leicester régissait Oxford, le circonspect Burleigh gouvernait Cambridge. A côté de l'aristocratie territoriale agissait l'aristocratie ecclésiastique, et celle-ci prédominait à tel point dans les collèges, que les principes de l'Eglise anglicane y formaient presque l'unique objet des études, sous la forme de théologie, soit dogmatique, soit polémique. L'esprit . d'investigation ravivé par la Réformation était étouffé par l'esprit de controverse, par le zèle stérile d'évêques, em-

t Cesi en ABgleterre que Bruno écrivit ces mots :« Mai la pedanteriâ i itata fiù in ttaitasiamper ffo v emaré il monâo ehê à têmpi noitri » (II, p. 404).

presfiés de çoflsoUdçr les pçnquêtesi de leur^ d^vaiHi^iB et d'en jouir. Celles des sciei]\ces qui doiye](it Içmts perfectionnements à RoQie ancienne 0|\i q^deme, étaiçi^t dédaignées ou proscrites, i^e reste se glaçait, se pétrifiait; et les plus légères innovations étsdent perséçi^tées à l'égal des nouyeautés théologiques, ^(ies; déchirements de l'Eglise durent di\îser les universités. T^^tâ^ c'étsût le triomphe des calvipistes rigides ou puritains,^ tantâit celui (^es çalviivstes ]i^el^c|içis Qit épis^op^fix : \\iX^ moins acbaruées q^e ççttç§^4çs ^Uim ^t 4«8 gvejfefc n^fis plus opiniâtres assuré^e^f q\^ celles ^ Y^higS et des tçriei^ ^'air ch^griin des uns %app^ ^ nijQ^ \e% sçiei^ces, c^iose w\itile., en eflet, sj, ^a p^^é s\t$( « loM cçp.pattf e^ et c^ose ço^damJ0i4|^ft, §i |es h\^re^ ik'mgendreftt qu'orgueil et ifél^eHiqn. L'indi^gei^e qom moin^ iiqprudentç des ai;itres, ^^idtiplia p^ffnû 1^ îeo-i nçssç fçs penclian^ ^ jfjf^ç licence sans frçii^. Si les^ premiers faisaient perdre le goût du ti^vaii, le^ $(ecoj|jdl$î détruisaient le rçspect de la discipline, et5 ^vec l'orcbre, U faculté de travailler. Les rkçs hombtcef et les hùHa^gftSt d'Angleterre, les noblemfin et Is^ gentry ^ appor^ieojt lefs^ défauts des classes supérieures, d.épr2^vées ei, si,i|i^ficielles a^u milieu de leur dévotion scolastique, el^ se pliaient facilement à ce t^su, de menées et dç brîgvu^, entre les gens dç la reine, favorables ^vçs^ épiscopvWt et les créatures de Leicester, cabalant dans Vi^^^t des puritains. C'étaient les puritains, appelés a^r& |e$ Ecossais ou, Boréaux, qui l'emportaient d'ordi^giaire,

1 « No hishopf no king » était leur mot d^ordre. Aussi Spenser plut-il fort la reine {Fairy Queen) en nommant les Puritains :

« Ungracious crew, which feign^ (iemuiieat gnii^e. i»

gfàçe fif|x ^^ ^e leur protçctçuf* (liss.iinuté. Par le^r influence, les pi^ouvements n^ de la Renaissance se ralentissaient ou déviaient de plus en plus; et leur influence elle-même ne s'arrêta qu'ap;*ès les spirituelles attaques de YHudibras de Butler.^

Aussi la philosophie était-el^ généralement dédaignée et ignorée;^ Celle qu'on enseignait d'oJpSçe eût mérité de l'être. Çn vertu des statuts, ^ri^stote seul devait serv^p de basç aux études. « |jes l)açheUçrs et les maîtres ès-arts qui ne le si^^ivent pasi fidè\çmeqt sont passibles d'\W6 simende ^e cinq s^ellinga psqr point de divergence, ou seulement pour toute &ute commise contre la logique de YOrganon. »' Encore si on l'avait consv^lté avec piatie^ce, interprété philosophiquement; si l'on en avait extrait la substance, pour la convertir en 4in corps homogène de doctrines efficaces ! Dans le dessein de régénérer cet enseignement, Bruno s'était rendu à Oxford, première école d'Angleterre, « son œil droit, la lumière de tout le

* Ce poème a humoristique » est composé dans le genre du Dan Quixotte, de la Satire Ménippée» dans le style nommé par les Anglais doggwal rhumes^ et il rendit k la philosophie le même service que le Mariage forcé ou V Arrêt ^lesque.

* On loue parfois Elisabeth d'avoir montré des sentiments de libéralité à l'égard des lettres, d*avoir laissé Shakespeare choisir ses sujets à son gré, et disposer à son aise des événements du règne de Henri VIII (Voy. MM. Guizot, Vie de Shakespeare , en tète de la traduction, et ViLLBMAiif, Etsai litt. sur Shakespeare^ p. 152) ; mais on doit agouter que la philosophie ne pouvait fleurir, sous on r^e qui donna tant de pouvoir à la Chambre-Etoilée. Avec quelle méticuleuse vigilance ce tribunal surveillait les imprimeries ! Pour être plus en état de remplir ses devoirs, en 1585, il n*autorisa aucune presse hors de Londres, excepté une à Oxford et une autre à Cambridge. Rien ne pouvait se publier loin de ses regards ; plus d'un volume fut saisi par ses ordres, plus d'une presse mise en pièces. La France était Tasile de la liberté, comparée à ce régime de surveillance.

» Stat. axon. Tit., VI, secl. 8.

iS8 JORDANO BRUNO.

royaume. »^ Le terrain était peu propre au genre de culture que Bruno voulut y introduire. Les écoliers étaient ignorants, insouciants, grossiers, irréligieux, occupés à boire et à se battre en combat singulier, à toaster ^ dans les aie-homes et les country-innsy ou à parcourir, dans ^ la noble science de la défense, » les degrés d'élève, de prévôt, de maître; enûn, ils prenaient leurs aises partout,' aux cours comme aux^ cabarets. Les professeurs célèbres vivaient, non à Oxford, mais à la cour, au rendez-vous des beauxesprits ; et ceux qui étaient à leur poste, pleins d'antipathie pour la philosophie et la haute science,^ culdvaient les mots de préférence aux choses, s'adonnaient à l'art de déclamer à la cicéronienne,^ et non aux

1 The right eye ofEngland— The Hghl ofwhoU realm, — Qaoique plos récente, rAcadémie de Cambridge s'élevait au-dessus d'Oxford par une plus grande mesure de liberté» par un développement plus large dans les études par quelques améliorations réelles. Elisabeth avait pour Cambridge une certaine prédilection.

* Les étudiants croyaient imiter ainsi les libations romaines et le itpoidmt des Grecs. Cette pente à Tivrognerie et au duel, et les mœurs qui accompagnaient le défaut de politesse, s'enracinèrent tellement, qu'un des disciples et des adversaires de Locke , Tévéque Bro^vn de Corck, ne réussit pas plus à les détruire que le chancelier Bacon (Brow5, Ofdrinkingin retnembranee ofthe Dead, 1715 ; — OfdHnking healths, 1716.— Howe's chronieU, 1604; SuppUmental apology, p. 443, sq.)- — « J'ai vu dans nos universités, écrivait encore en 1783 Knop, l'immoralité, l'ivrognerie, l'ignorance et la présomption s'étaler sans honte au grand jour » (On libéral edueationt p. 367).

s (c Take mine ea$e in mine inn, » c'était le bonheur de FalstafT; et dans ces cabarets ne se rencontrait pas l'esprit des Chapelle, des Chaulieu, des iHron (Voy. R. BuRTOif, Anatomy of melaneholy, p. 191, édit. 8«). Il est permis de rappeler que Puffendorf regardait comme un des caractères distinclifs du génie britannique « le eoin qu'ont les Anglais de prendre leurs aises » (lotrod. à VHist. univ., 1. IV, c. 1).... Cfr. Bruno, 0pp. it., II, p. «47.

^ Vedova de le buone lettere, per quanto appartiene a la professione di /llosofia e reali matematiche » (Bruno, I, p. 183).

^ « Les quatre facultés n'en forment qu'une seule, celle des grammairiens, » pouvait-on dire avec sir Ph. Sidney, comme avec Argentino {0pp., 1&9S, I, p. 7). Sidney, qui avait étudié à Oxford, écrivait à Robert, son frère : « Tandis qu'on y poursuit les mots, on néglige les choses, dum verba seetaniur, res

hbeurs des recherches philosophiques. ^ Combien , ajoute Bruno, cette Académie, aujourd'hui veuve des bonnes lettres, a décliné! Autrefois du moins, bien qu'en langage barbare et sous le froc, elle honorait les sdences spéculatives et mathématiques. Elle n'accorde la maîtrise en philosophie, et le doctorat en théologie, qu'à ceux qui ont puisé d'abord à la source d'Aristote.^ Ses élèves, pour n'être point parjures, ont établi trois sources dans l'Université, donnant à l'une le nom d'Aristote, appelant l'autre Fontaine de Pythagore, la troisième Fontaine de Platon. Il n'est personne qui, après avoir passé trois ou quatre jours dans ces collèges, n'ait bu non-seulement à la source d'Aristote, mais à celles de Platon et de Pythagore. C'est à ce prix qu'ils se donnent à Aristote ; leur amour des études ne va pas au delà. ..»^ Néanmoins (cet exemple était de nature à désabuser Bruno), un jeune dialecticien nommé Barebone, ayant essayé en 1574 d'attaquer Aristote d'après les principes de Ramus, le s^at le dégrada et le contraignit à s'exiler.' Ajoutons que, longtemps après le départ de l'Italien,

ipÊOi negligufU. » Aussi, peu de noms considérés parmi les maîtres : Hooker en logique, Jewel en rhétorique, J. Raynolds en grec, Drusius en théologie. L^Espagnol Antoine Corrano, soupçonné vers 1575 de pélagiam'sme, traîna des jours pénibles au milieu des troubles suscités par ses accusateurs, c*est-à-dire ptr ses collègues. Le Français Baron, accusé du même crime vers 1590, fût obligé de se démettre de sa charge et de rentrer en France : « FugiOf dit-il, n$ fiiffartr. » Lltalien Alberic Gentile, le précurseur de H. Grotius dans la législation iotemationale, se déclara hautement contre le grand Alciat, contre TaU lianoe des langues et de rhistoire avec le droit, afin de rester tranquillement en place (Voy. Fdllu, Worthies, p. 145).

s « NMuM adphiloiopkiœ et theologiœ magisterium êi doetaratumpramO' «taftir, nM 9potaverii i fonte Aristoteiie. »

* BftCNO, Opp. <r, I, p. Si6.

* WooD, ^fil. ùx&n„ I, p. iM.

Oxford resta dans cette situalion hoslîle aux Ubres élans de rintelUgence. En 1 645, ^n y jeta, d'après le plan de Bacon, ou plutôt à l'imUation des Italiens, les fondements d'une Académie des sciences naturelles, qui, depuis transférée à Londres, reçut te titre de JRoyo/ SocietU'* Cepefidant ce pe fut que la venue de Locke, et l'irrésistible popularité de son Essai sur f entendement bimain , ^ui sauva Oxford et la philosophie anglaise. Jusque-là y avait dominé un clergé jaloux, fepârésenté par Samuel Parker, l'un des antagonistes de Descartes, et du, Je peme, donc je ms. Cam)u*idge fut ramené à ki vie plus tôt et par une voie opposée, par les adversaires de Hobbes, par des platoniciens tels que Gale, H. More, R. Cudworth, précédés eux-mêmes par des mystiques comme ?Uidd,^])igbhy, Pordage. La mysticité est, en efiet, l'antidote et comme le réactif d'une orthodoxie morte et d'un formalisme épuisé; elle fît à Cambridge ee que la philosophie expérimentale, particulièrement appliquée à l'âme, opéra dans les établissements d'Oxford : elle affranchit, elle raviva les études que l'esprit humaip fait sur lui-même.

11 a été question quelquefois d'un cercle dont Phi-

< Thom. Sprat ( SociéL regiœ Landin, ftûf.) prétend à tort que les Anglais établirent \^ premiers des académies pour la culture des sciences nacorelies. Il se trompe aussi bien que J.-B. Dululmel (HUt. acad. reg, 9eient„ 1. i p. 9), qui revendique les honneurs de la priorité pour TAcadémie des sciences de Paris.

YIB. i31

li|ipe ftdney était le centre, et où, disaitron, Bruno aurait apporté des doctrines impies; d'un cercle de déistes, qui aurait devancé, préparé l'école nombreuse et puissante d'esprits forts et de douteurs, connus sous le nom de libres penseurs et d'infidèles ; ' parti iqui triompha après les deux révolutions d'Angleterre, par b j^tection de Shaftesbury, l'ami de Locke. 11 y avait en effet, à l'époque où Bruno vint à Londres, une sorte de di|b littéraire, imité des académies italiennes, pré-* sidé par Sidney, par Greville, et que la mort précoce da premier a seule empêché de devenir aussi célèbre que le club de la Syrène. ^ On remarquait parmi ses membres, Spenser, Harvey, Dyer, Temple. Spenser était alors le premier poète de sa nation, comme CornetUe le fut de la sienne avant Racine. Dyer se plaça pour son poème descriptif, La Toison, parmi les auteurs bucoliques et élégiaques ; grave et sage gentleman, ' il fat ambassadeur à plusieurs reprises. * Harvey fut honoré pour avoir donné l'hexamètre à la poésie anglaise, et si plus tard il fut raillé par l'Arétin britannique ,

• Frtê-tkinàen , In/klelf ; eux-mêmes se nommaient d*abord NMi fidienê, •I ne rougissaient pas de leur n0ology,

* A b Syrène, ol the Mermaid^ s^assemblaient autour de Walter-Raleigh, foadalcsr de cette société des hommes du plus beau génie» Sbaliespeare, Ben Joaioii, Beaumont, Fletcher. Selden, Coltra, Carew, Blartin, Donne, pour se livrer lea plus animés combats d*esprit, wit combats { Fcllu, WarihieM, p. f tS ). Shakespeare surtout s*y montrait, comme Molière :

« Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, a

(BoiLBAO, Sai. H).

Tnler le eonpare à un soldat anglais se mesurant avec un galion d*Espngne, g'cat adiré avec Ben Jonson {Ctr, VMpitr$ da BéaumorU à Jwuon).

• Langoel, Ep. LUXIII.

* Les eovrtisana appelaient Sidney et Dyer les deux diamants de la cour de 8. IL (• Th$ two vêty diamandê ofhtr Âtajuty*$ court » SriNssm) ; les portes

i à Castor et à PoUux.

132 JORDAÎSO BRUNO.

Nash, ce fîit à cause de son engoûment pour Tltalie. William Temple, depuis l'un des chanceliers de Dublin, i^tait disciple ardent de Ramus; il prit deux fois la plume en faveur du philosophe parisien, et commenta deux fois avant M ilton ce genre de dialectique dont Sidney faisait grand cas. ^

Il suflSt de réunir ces noms pour s'apercevoir que le véritable objet de ce cercle était, non philosophique ou religieux, mais littéraire et poétique. Sidney, qui dans son Arcadie, avait imité Sannazar avec bonheur, et approché dans sa Défense de la poésie, des bons prosateurs, comme il avait presque atteint Cowley dans le genre anacréontique, Sidney travailla de concert avec ses amis, à guérir deux plaies des lettres anglaises, le pédantisme et Veuphiiisme. Ce dernier terme exprime toute une époque littéraire, la subtilité dans les sentiments, TafTéterie, une phraséologie vide, alambiquée, bizarrement outrée : * système de mauvais goût qui régna à Londres comme le cultorisme à Madrid, comme à Paris le langage précieux qui contrefit le style de Thôtel de Rambouillet. Mais si ce fut une réforme de goût,' et

» Voy. Banosits, Vita Rami, v. fin,

* L*auteur û'Euphues , John LiUy, poète dramatique de quelque naérite , donna l'exemple de cet abus du bel-esprit qui fut flétri par Shakespeare :

« Taffela phrases, silken tertns précise,

» Three-piled hyperboles, spreece affectation,

» Figures pedantical »

(Lw3t*9 labour loti), La peur des locutions triviales, des pensées communes, des « vulgarismes» Jeta dans ce genre, ennemi du naturel, de la simplicité, et si funeste à Part.

* Ce fut pour ramener aux sources permanentes du beau, que Sidneys'efforça de devenir « un Mécène. »

« What Scipio, what Mecœnas, wouldst thou find, » What Sidoey now to thy great project kind. »

(Oldbam, Satire dinuading from pœtry).

VIE. i83

non un changement de croyances qu'on y proposa ; cette « coterie » ne saurait être, comparée à la société où s'élabora Tarianisme moderne, à ce qu'on a faussemeiit appelé le collège de Vicence, c'est-à-dire à la compagnie composée des Socins, de Cam. Siculus, Franc. Niger, Ochino, Âlc. Gentile, Blandrata. L'orthodoxie protestante de Sidney est un fait incontestable ; la pureté de sa foi était, aux yeux de Languet, plus blanche que neige. ^ Les circonstances qui ont accrédité le bruit que le club de Sidney était un foyer d'irréligion, se trouvent dans les écrits de Bruno. « Nous nous assemblions, raconte celui-ci, dans un appartement qu'on fermait avec soin. » ' Cet appartement , cette stanza semblait aux ToUand, aux Voltaire, avoir plus d'analogie avec « les réunions du soir » où Proclus, dans Athènes, exposait mystérieusement ses doctrines internes, 3 et avec cet « entresol » de Versailles où, sous le Régent et Louis XV, l'abbé de Saint-Pierre, le marquis d'Ai'genson, Bolingbroke, conféraient ensemble sur des questions de morale et de politique, qu'avec le « réduit » ^ où les amis de madame d'Ângennes résolvaient des cas de politesse et de style. Un des ouvrages les

La preuve qaMl réussit dans cette prétention, c'est le grand nombre de de* dkaces qu'on lui offrit. Je ne citerai que celles de Daneau, U. Estienne, Uithfield, Spenser, Hakluyt, Sdp. Gentile, Dav. Powel, Juste-Upse, G. Gilpin, t^l enfin celles de Bruno.

I La mort empècba Sidney d'achever la traduction anglaise de la Vérité d€ la religion chrétienne, par D. Mornay.

« I, p. 117. 13i, Opp.it.

* ÂypClfOC 9VV0U9(flU.

^ Le « réduit» de l'hôtel de Rambouillet (aussi nommé cabinet, alcôve, plui laitl ruelle), est la traduction de l'italien ridotto ou conversazionê. Ia céU-^ bre club de Venise s'appelait un ridotto. L'ignorance seule en a fait une n^ doute.

iSi JORDANO BRUNO.

plus fameux de Bnltio, disait-^ti, à été ti6tii(»éisè èiHA ces séances nocturnes et clandestines. Où s'eitt mé^Hè sur la portée et le but de YExpulsvôH éè î\% bêle tHtAhr phantêj livre dédié en effet à Sidnéy. La bétë qta'fl s'agissait d'expulser n'était ni le pajjç, hl lé clirî^^ nisme, ni la religion ; c'était la sup(&rstill0tt; et nètaM^ ment celle qui encombrait l'astronomie él )l3i^lendttér. C'est la physique^ c'est la cosmologie nouvelle, oà )phitôt l'astronomie moderne, que Bruno expb^àit et défendait dans cette compagnie d'élite; c'était la caUîSiB de Copernic qu'il y plaidait. L'Angleterre reconttatt àujourd'huf * que Bruno eut la gloire d'intfoduiré chez elle, les théories qui ont enfin prévalu dans la science du ciel : gloire réelle, si l'on songe que Wright et Gilbert furent seuls à les adopter, et que François Bacon les repoussa avec une obstination qui lui paraissait une noble constance.*

Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'idéaliste Bruno soutint Copernic, pendant que le ^nsualiste Bacon le combattait. On a supposé que Bacon s'opposait à la rotation de notre globe, précisément parce qu'elle était professée par un idéaliste : c'était suppo^r t}ue Bacon connut Bruno. Il n'est pas probable qu'il ne l'ait pas vu,

I Voy. Whewell, H%$t ofinductive sciences, l, p. 385. — crr. Bmimo, I, p. 135, sqq., 0pp. U,

* L*exemplo de Tycho-Brahé, qui ne pouvait se résoudre à croire au mouvemeut d^une masse aussi inerte, vile et grossière que la terre, Tapprobatioa de Riccioli, Lajonchère, Morin, non moins acharnés contre une « si absurde hypothèse » que Gassendi le fut contre la circulation du sang; voilà ce qui confirma Bacon dans son incrédulité, comme ceb dut servir d*excuse et dTautorité à Bellarmin et à Garasse. La poésie même donnait raison à fiacon par la plume de Bnchanan, qui, dans des vers agréables, de sphœrâ, défendit le système de Ptolémée, de même qu*au XVIII* siècle le cardinal de Polignac repoussa* dans son Ânti^Lucrice, les découvertes de Newton, comme autant de rém^ niscences dangereuses d^Epicure.

VIB. 136

et eépmdmilMpnHIaiieeclu'ttne sette Ï(àè soik tumn.^ Né tÊk i^SSOi fetttoii, qui à seize ans avait esquissé uA système nouveau pdor remplacer le pél*ipatétisme, qui ttvâit déjà visiié k Firan^ce pour y puiser une partie de ses innovattons, dinsi que les observations avec lesqoeltes il composa soti CWip tfœil sur télat 4e fJE\^ npe^ 2 Bacôii était depuis 1580 de retour à Londres, et y faisait le métier de courtisan plutôt que de {^iloso^ I^ie, bien que la reine lui reprodiàl d'être philosophe, c'estrà-ittre d'avoir uu esprit chimérique, fort peu ini* tié au dédà(e des lois et coutumes britanniques.' Le dédain qu'Elisabeth témoignait pour sa philosophie, Bacon hii-méme le ressentait pour d'autres penseurs,^ et sans aucun douté pour Bruno. L'opposition entre le naturaliste anglais et le métaphysicien d'Italie est caractérisée tout entière par ce» deux phrases : ^ 11 faut que les philosophes aient des ailes, a disait Bruno. ^ v Ce ne sont pas des ailes, mais des semelles de plomb, qu'il fout attacher à l'intelligence humaine, » répliquait Bacon. * Ces ailes ne semblaient à Bacon que les ailes. d'Icare, qui

> djpf., p. 471. Aphori^m, Je auxil, himiI., c. U.

* A Me f View ofthe state of Europe,

^ Vojr. BiBCH, Mem.f h P- 31.— Jacques !•', lé plus sage fou de1*Europ€, leloD SuUy, s«l mieux apprécier oe bem géoie, et sîdeliiia en «ooriaDt deTant « la philosophie de son ami Bacon qui, comme la paix de pieu, passe tout entendement. »

^ Platon et Aristote sont pour Bacon des « bavards, des rêveurs, des enfunU, de stériles disputeurs ; » leurs opinions sont o des fantômes, des frivoUlés^ des toiles d'araignée, araneœ ielœ. » De tous ses contemporains Telesio îk^ul obtint grikce et indulgence, parce quMl n'opinait pas avant d'expérimeûtqr « nonpriui opinatur quam experitur » [Fab. de Cupidine, p. 668). Opiner dans ce langage, c'est imaginer/ penser, spéculer.

* Bbijno, 0pp. it., II, 339,341, Mi.— G ià parmi aver l'aie, dit aussi Com, BentIvogUo.

* Charron a?ait aussi demandé du plomb plul6t que des ailes, et des bnil*!« plutôt que des éperons; mais c'élait pour Timagination et non pour la raison.

fondent à la lumière de la réalité, et il préférait des béquilles. ^ Bacon avait raison en ce qu'il aftinnait, et tort en ce qu'il niait; l'instrumetit de l'exparience est indispensable, mais la haute spéculation n'en est pas moins un besoin impérieux. Les succès de Baccm ne surprennent point, chez une nation essentiellement tournée vers le coté palpable et applicable des choses, .et pour laquelle, malgré Berkeley et Collier, l'idéalisme sera peut-^être toujours le système de la raison éb délire. ^ On n'est pas surpris davantage du silence hautain que le chancelier de Jacques l**^ garda sur l'ami de Sidney.

Les réflexions que Bruno fit sur les mœurs an* glaises mériteraient, du reste, d'être mises à profit par les historiens du XV!"" siècle, aussi bien que ses remarques piquantes sur les mœurs de l'Italie ou de l'Allemagne, s A parler généralement, il jugeait l'Angleterre avec sévérité. Les savants, à l'entendre, n'y sont que pédants. « J'ai causé sciences et lettres, dit-il, avec bon nombre de ces docteurs; j'ai trouvé que leurs raisonnements tenaient plus d'un bouvier que d'un esprit cultivé. » Ils partagent ce manque d'éducation avec l'immense pluralité de leurs compatriotes. « Les marchands et les artisans se distinguent par une grossièreté sauvage, et plus encore par une âpre cupi-

1 MoHn ne voulait pas que la terre volât, mais prétendait lui briser les ailes; {AUb Telluris firaetœ, est le titre de son livre contre Copernic). Bacon appliquait cela à Tesprit humain.

• « Generis ratiane furentU » Buchanan.

> Opp, it., h 125-146 ; II, St4. Cf. la. Casaubon. Epp. 717 et 711. — Letbnitz et Bayle nous apprennent que le jugement porté par Bruno et Casaobon ne pouvait plus s*appliquer aux Anglais du XVU« siècle {Le(bn,f JtfïtoeUafi, D. 28. BayU, iHtrt 18ij.

dite. Les négociants, lorsqu'ils manquent de conscience et de bcHUie foi, sont facilement des Crésus; et les gens de bien, quand ils n'ont t>as d'or, y deviennent vite des Diogènes. j* Ce peuple qui se loue tant de son bon na- Uirel,* est féroce au fond, et se trahit par l'accueil qu'il fait aux étrangers. « Chiens, traîtres, canij ira-ditarij sont les termes dont il les honore. La cour, il est vrai, les traite différemment. Leicester, dont la généreuse humanité est connue du monde entier, dont la gloire se amfond avec celle de la reine et du royaume, marque une faveur particulière aux étrangers. Walsingham, Sidney et tant d'autres chevaliers imitent dignement Leicester : voilà les flambeaux de la Grande-Bretagne I Parmi les gentilshommes pauvres, attachés à ces grands seigneurs, il y en a qui ne s'élèvent guère au-dessus de la condition servile, si ce n'est par une certaine teinte d'urbanité... »^ Bruno peint les habitants et les rues de Londres des mêmes couleurs, à qudques nuances près, que le Tasse l'intérieur de Paris.' Autant, selon le poète, Paris est sale et boueux, autant les Parisiens (en 1572) sont gens lâches et méprisables.^ Suivant Bruno, le peuple de Londres est 101 troupeau de loups et d'ours; ses matelots, ses bate-

^ «Good naiundpeopU. • Sarclai {ic&n. anim., c. IV, p. 537) ajoute celte ivfleiion : « Àngli uipto» et tuœ genti9 ingénia exinUe mirantur. »

* Cest ce que Shakespeare nommait udo liète appriToisée» tams onimaM {Ai yen Uke it, act. V, se. 4). Bruno se plaisait à opposer à cette politesse « ia «MitàdeUnmueoUratmmtane » (I, p. S71); et ses expressions rappellent qaelqttefi>âs celles qu'Alfieri emploie, en comparant les passions anglaises aux psflsioBsiUliennes. Voy. Ktto, epoc. in, c. 10.

* De Tboo raconte {ad oim. 15M) que Louis de Montlosieu, savant anti-> j|ulfe, se raina en se chargeant par patriotisme du soin de nettoyer Paris de Ms boues.

^ « VamM oUn a iuiH gli aUH vaisHmi » (T. Tasio, Lettera^ 157^. *

liers^ sont, ainsi que ses places et ses qnais, dégofita&ts et dangereux. C'est on fort plaisant récit que celui des aventures auxquelles Bruno y fut exposé la nuit, ea traversant et en longeant la Tamise; et ce récit n'a rien d'exagéré pour ceux qui connaissent l'une des imperfections du règne d'Elisabeth, cette police miséMUe dont les agents étaient aussi souv^it assommés que corrompus.^

¥ aurait-il quelque exaltation dans le tableau que le philosophe nou» trace, comme une oompensaticm de œs feibles commencements d'ordre civil, le tableau de la beauté des femmes, de leurs charmes nal&, de leur âme élevée et ornée, le portrait de ces < nymphes si belles et si gracieuses, de ces dames si vertueuses et si agréables, qui ont la Tamise pour mère? »' Les Anglaises, ce semble, méritaient ces hommages, avant même qu'on pût croire qu'ils n'étaient offerts cpi'à Elisabeth^ à la « reine des fées. »* Avant la naissance de cette princesse, en eflbt, Erasme écrivit ces mots, dont les pages de Bruno paraissent être le commentaire, et qu'un philosophe satirique du XVIli'iSiècle* s'efforça vai- ^nement de démentir : « Voilà des nymphes dont la figure a des charmes divins, qui sont caressantes, faciles, et

> m Iweafieri e facehini LondroU » (Bruno, I, p. 180).

* Ce récit rappelle, par Toie de contraste, la brillante descriptioB de Saintr Féterabourg et de la Newa par Joseph de Maistre, dans les SairU$ de Saint- Péuribowrg, — Cfr. Cena de le CetiéH, dial. U. — On devine le sentiment qni dicta à Bruno ces moU : « Sotio qusl temperato eielo de Vi$o^ briUumU»» (Il.p.Wd).

'* II, p. 3ia-430 : « Belle e grasion ninfe, viriuoM e leggmdn dame. » ^ Dans la fedry-Queen de Spenser, Elisabeth joue le personnage de Glo~ fiana,

* Mandeyillb, The virgin unmasked, or fmale dialogtêei (entre une vieiUe fille et sa nièce). — Voy. Brabhs, I. V, ep. 10.

que Ton mettrait sans hésiter au-dessus des Muses. Elles ont une coutume qui n'a jamais été louée suffisamment. Elles Yous accueillent partout avec des embrascéments ; elles vous embrassent quand vous les quittez; revenez-vous, les suaves baisers reconmiencent; vous hissenlrelles, nouvelle distribution de baisers; se rencontre-ton quelque part, profusion de caresses; en un mot, de quelque côté que vous vous tourniez, vous verrez tout embeUi par leur tendre commerce.

Faosttts, si vous aviez goûté une fois ce qu'il y a de dâicat dans leurs personnes, et les parfums qu'elles répandent autour d'elles, certes vous voudriez voyager, je ne dirtu pas dix ans, comme fit Solôn, mais toute toire vie et toujours en Angleterre. »

Cependant Bruno, au lieu de prolonger ses voyages en Angleterre, revint à Paris, après le double départ de MatUTissière pour la France et de Sidney pour les Pays-Bacs; et, la soutenance de laPentecôte abcomplie, il se dirigea vers l'Allemagne.

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