‹ Jordano BrunoChapitre 21 sur 45 · ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ALLEMAGNE

La première université que Bruno visita en sortant de France fut Marbourg en Hesse. On ne voit nulle part . qu'avant d'arriver là , il eût pas^é par des villes dignes d'attirer son. attention, telles que Strasbourg et Heidelberg : Strasbourg qu'habita vers 1570 Jérôme Zanchi, que visita au siècle suivant Vanioi, et qui avait été élevé au rang des grandes Académies de l'Europe, par les efforts de Bucer et de Jean Sturm; Heidelberg, cette retraite enchantée des Muses, qui s'intitulait la Genève germanique, et qui, en 1569, avait comblé Ramus d'honneurs et de courtoisies.' Marbourg était connu en Europe, dépuis le jour où Lutl^er et Zwingle y avaient tenu leur colloque; son université était l'œuvre d'un Français, que la Hesse vénère comme son réformateur, d'un ancien franciscain, Lambert d'Avignon; ^ son nom se recommandait à Bruno par la

< Il est vrai que TElecteur força les professeurs à recevoir Ramas, < cela se voit dans les Actes de TUniversité.

* L'Académie de Marlwurg fut fondée en 15S7, Tannée où les troapos de

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réputation du landgrave GuSlaume, idolâtre des astronomes du temps, prince qui « se fiait plus à ses propres lumières qu'à celles des autres, et se gardait de suivre aveuglément Aristote et Ptolémée. »^

Les annales de cette université conservent un souvenir du court séjour de Bruno; elles nous apprennent « qa'fli y fiit immatriculé le 26 juillet 1586, en qualité de docteur en théologie de Rome, theologiœ doctor romaneim», par le recteur Pierre Nigidius, docteur en droit et professeur ordinaire de la philosophie morale. » Il était naturel qu'il demandât à donner des leçons de philosophie. Le recteur lui en dénia la facultés «r pour de graves motifs, oh arduas causas. » Quels élaient-ils? Bruno avait-il refusé de signer un formukure religieux ou une profession de foi philosophique? Le titre de docteur romain était-il un sujet d'exclusion? Quoi qu'il en soit, on lit dans ces mêmes annales «que leNolain entra en colère, et s'emporta tellement qu'il alla insulter le recteur dans sa maison , comme si l'on en avait usé avec lui contre le droit des gens, contre les coutumes des universités allemandes, contre toutes les convenances et les devoirs. Il déclara qu'il ne voulait pas figurer plus longtemps sur la liste des membres de cette Académie; ce qui, ajouta Nigi-

Ciuirles-Qmiit pillèrent Borne, et où la Suède et le Danemark embrassèrent le Inthéranisme. Lambert y professa la théologie jusqu*à sa mort (1530); il avait adopté les doctrines de Luther à Wittemberg même.

• Bnimo. Orol. valedifit., § X. Guillaume IV était Tami de Tycbo-Brahé. L*hislorien de ce dernier, Gassendi, dit : « Genemui iliê et mmquam satii l&iÊdatuipr6nie«p$ UvilMmui HoMnm landgravivg » (Viia T. Brah., préf.). Un des successeurs de Guillaume, Philippe, Ait Tami et le bien&lteur de Kepler.

dius, lui fut accordé sans peîue. »^ Il a-est pa» à préwmer que Bruno éprouva un refus parce qo'U était antîpéripatéticien. Âristote ne régnait point à Marbourg. « Es-universités qui sont sous la domination du Lanthgrave de liesse, dit E. Pasquier,* ils ont banni la philosophie) d'Âristote pour embrasser celle de Ramus, se donnant ceux qui étudient en Dialectique le nom de Ramistes. » Bruno auraît-il émis sur le ramisme un ayis défavorable, une censure formelle ? Jérème Treut^ 1er et Rodolphe Snell' ne l'eussent pas enduré sans impatience. On doit regretter que Bruno n'ait pu denieurer à Marbourg; il eût été à portée d'agir sur Ukte école qui se rapprochait plus encore de Platon que de Ramws, l'écolede Vultéjus,deGoclen et dé Cassmann, laquelle à son tour aurait exercé sur l'Italien une heureuse influence/

Pe Marbourg Bruno se tourna vers Wittemberg.

Entrons avec lui au cœur du luthéranisme, et rappelons^QUS la situation où se trouvaient les institutions du réformateur saxon, dq[>uis que la mort lui en avait enlevé la direction..

* ^ cette anecdote se lie unç particularité ((u'il convient 4e rapporter, pans l*tete dressé par le recteur, on lisait, outre ces mots : « Je lui a! refiisé cette permission, » c%km eidem pate$^per me çbmmH^r^ 9 ees ^^irea ^a^fàegi : «ÀTec Tassentiment de la Faculté de philosophie, eum eontentu Faeultatis philoiophûB. » Dans la suite, cette dernière phrase fut rayée, probablement parce que la Faculté, voyant la renommée de Bçuno s'accrottre, rougissait d*a- ▼oir approuvé la conduite de Nigidius ; peut-être aussi, sur la demande d*un partisan de Bruno, Bglin, professeur à Marbourg après 1600.

> Bêcherches d$ la France, 1. IX, c. 18.

> Snetlius, Hollandais d*origine , et dont la carrière se termina à Leyde en 1613, était un esprit vraiment élevé; il avait d^ailleurs aussi le goût des encyclopédies luUistes, et, malgré son enthousiasme pour Ramus, il commenta le « Livre d*or de Mélanchtbon sur T&me, aiirmim Philippi dé aitdmà UhéUurn m (Voy. Melch. Adam, VU. Phil. serm., p. 507).

* Voy., sur Técolc platonicienne de Marbourg, VAppendiee VtH.

Su 1586 l'AUeBoagne, théâtre des premières guerres de religion, ne ressemblait pas au pays d'où venait Bruno, à la France. Â dater de la paix de Passau, premier et imparfait monument que les nations chrétisanes élevèrent à la tolérance, la tranquillité régna dans l'empire durant cinquante ans. Les revers de Cbarles-Quint servaient d'instruction à ses successeurs. Ferdinand T', au surplus, obligé de disputer la Hongrie à Soliman, avait besoin des secours combinés des princes germaniques. Maximilien II flatta semblablement les évangéliques, car il voyait le courage de leur côté, si la puissance était du côté des catholiques. Rodolphe II, roi modéré, mais par faiblesseet inaction, recherchait les secrets de la nature, plutôt que le secret de repousser les Ottomans, maîtres de la Hongrie. Une seule fois le désir lui vint d'accroître les domaines de l'Autriche, en autorisant l'archiduc Léopold à s'emparer de la succession des ducs de Gèves. Aussitôt les princes protestants tournèrent leurs regards vers la France, leur ancienne et inconstante protectrice , alors gouvernée par Henri IV, à qui cette querelle étrangère coûta la vie. Leur alliance se reconstitua plus fortement, en face delà ligue catholique, avec tous les signes avant-coureurs d'une lutte qui, comme la guerre religieuse de France,* devait durer trente ans, et amener Descartes en Allemagne. Il ne faudra rien moins que le traité de Westphalie pour congeler et exécuter le traité de Passau, que Ferdinand U cassa en i6SS9,

t La mort de Henri I!, Tavénement d'un roi enfant fiit en France le signal des guerres civiles.

comme Louis XIV révoqaa l'édit de Nantes.^ Après 1648 seulement, les deux partis vivront sans discontinuer côte à côte et sauront s'entendre religieusement; l'égalité succédera à la tolérance, à tel point que l'évèché d'Osnabruck sera catholique et évangélique alternativement, et que dans un grand nombre de temples chaque dimanche verra la messe succéder au prêche. On comprit de meilleure heure en Allemagne que la tolérance n'étant qu'une grâce est une injustice, et que l'égalité qui est un droit, seule digne des êtres pensants, est pour les chrétiens une sainte obligation; qu'enBn une entière liberté de conscience, réglée par une loi impartiale, garantie par la majesté du serment, est seule propre à faire régner la paix où ne règne plus l'unité de foi.

Les écoles aussi présentaient un aspect différent de celui des universités de France et d'Angleterre. La Réformation, en séparant princes et peuples, avait partagé les académies en deux classes bien distinctes. Outre les divergences amenées par l'inâni morcellement du pays, suite du régime féodal, il y avait dès lors des diversités spirituelles bien autrement tranchées que les divisions géographiques. Dans chaque principauté les établissements littéraires dépendaient d'un chef soit catholique, soit évangélique, toujours également indépendant. Les talents, le caractère, les opinions et les conseillers du prince, cfifferant d'Etat à Etat, souvent de règne en règne, la direction et la marche des col-

t Ge sont leseffels de h rèvocatîoD de redit de Mtntes, qui tirèrent TAilemagne de te rudesse que trente ans de guerre avaient mise dans les oMBors» elqui lui donnèrent IMndnstrie et la polilesie.

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léges variaient sensiblement. Les princes protestants, à la fois souverains temporels et spirituels, chargés de défendre te l'autel et le foyer, » * influaient sur l'instruclion plus directement que ne le pouvaient faire les princes catholiques, qui devaient avant tout consulter la cour de Rome. Dans les aflaires religieuses, ils prenaient de concert et observaient en commun des mesures applicables à tous leurs sujets. Tel était l'un des buts de la fédération dite Corps évangélique, titre » souvent profané dans les sanglantes rivalités de la politique. Mais en ce qui concernait l'enseignement sdentifique, il n'y avait pas chez eux ^'autorité centrale supérieure; tout demeurait abandonné au vouloir et au savoir du souverain respectif. Un prince éclairé soutenait les lettres et secondait la liberté de penser; on prince grossier ou fanatique laissait l'ignorance et Hntolérance maîtresses absolues. Spectacle opposé à celui de la France ou de l'Angleterre, en ce que, dans ces deux derniers pays, les études, régies par un seul et même pouvoir, se réglaient d'a{)rès une loi Cxe et uniforme, et n'obéissaient qu'à un Etat unique et à une unique Eglise. N'en induisons pas toutefois que cette situation fût fat;ile aux progrès des lumières. Les diversités d'administration et de culte aidèrent même au développement de la science, en excitant une émulation féconde. Le moyen âge, au surplus, avait laissé dans les institutions de l'Europe des empreintes si profondes, que malgré le schisme, les écoles allemandes ressemblaient en plusieurs points aux écoles françaises,

* i¥o ariê cf foeiê eteit h fènniile reçue.

anglaises et même italiennes. Elles parlaient encore le même langage, le latin; elles s'opposaient à Tadoption des langues nationales; * elles étaient en possession des mêmes prérogatives sociales, Sious Tempirç des mêmes usages et des mêmes méthodes. Il y avait même une certaine analogie quant aux rapports avçc Tau torîté religieuse, c'est-à-dire que, protestantes ou catholiques, les. universités reconnaissaient la suprématie de la théologie, « de Tomni-scien^ce diyine. » Là où l'instruction officielle n'était plus monastique ou théologale, elle était encore justiciable du clergé. ^. Les

* Çe&i peutrétreen Allemagne qu'on écarta le plus longtemps la langue vulgaiK desuniversités.Paracelse fut i>ersécuté pour Ta voir prérérée^ulaiin; Tbomasius fût calomnié pour le môme motif, et les théologiens de Tubingue déclarèrent à Christian Wolirque « les doctrines les plus difficiles in rébus philosùphicû^s'en' tendaient iLiéûx en latin que dans une langue vivante. » Des Allemands euxn^ômes trouvèrent leur idiome « trop robuste, et si j*ose dire, farouche» (Lbpblbtikh du S^ans, Dial. de Vorthog. 1550, p. 72).

* Les désavantages de cette domination de la théologie se foisdient triste-^ ment sentir, chaque fois qu'un changement de règne ou de ministère occasionnait une modification dans les opinions religieuses de la cour. Ainsi, dans le temps où Bruno se rendit à Wittemberg, la Saxe était agitée par un mouvement decettenature.LVlecteur Auguste venait de mourir, et, avec lui s'éteignait ki seconde génération des princes évangéliques. La haute intendance des affiilr^ prot^taptes passa k Télectorat palatin, à Jean-Casimir, tuteur de Frédéric IV et zélé dalviniste. Le faible successeur d'Auguste, Christian !•', remarqué uniqueipent par la passion du vin qui abrégea ses jours, se laissa dominer par Jean-Casimir, son beau-frère. Celui-ci conçut le dessein de propager le calvînisme en Saxe. Le chancelier Nicolas Krel! consentit à devenir son auxiliaire, « son complice, » Us convinrent d'abolir les deux choses auxquelles se reconnaissait le pur et parrait luthérien, à savoir : la formule de concorde et l'exorcisme. Fasteurs et fidèles, églises et académies, tout se souleva ; un ami du chancelier fbt lapidé; ime réaction violente se prépara sous la minorité du ftls de Christian 1«r, dont le tuteur, le duc Fréd.-Guillaume de Weimar, était luthérien inflexible. Nicolas Krell, après une détention de dix ans, monta courageosemont'à l'échafaud, laissant un exemple à O. Barnewelt, immolé en Hollande par les gomarifetes victorieux des arroéAiens , c'est-à-dire grâce an triomphe dn fanatisme sur le bon sens et l'équité. Comment la science pouvait-elle prospérer au milieu de disputes si farouches? Elle on était envahie, absorbée , quand elle n'en était pas entièrement étouffée (Voy. Castrlnau, Mém,, I. VI, c. 10; Leibxitz* Opp. I, p. i22, édit. Dutons).

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membres d'un consistoire luthérien procédaient d'ordinaire à la façon de messieurs de la Sorbonne; ils laissaient rarement les branches étrangères ou extérieures à b religion s'étendre au gré de leurs besoins. Tel le prince, tels les conseillers de consistoire choisis par le prince; tel le génie du fondateur, tels les règlements de l'université, et les relations des facultés laïques avec b faculté de théologie. Si beaucoup d'écoles sont établies au Xyi^ siècle en Allemagne, le patronage qo'e&igent ou comportent les lettres, est mal entendu généralement; et la famille des Fugger * se montre souvent protectrice plus éclairée, plus attentive que la maison de Habsbourg.

Près d'un demi-siècle s'était écoulé depuis la mort de Luther ; Mélanchton, son c fidèle Achate » ^ avait (fisparu plus tard; mais tous deux s'étaient endormis avec douleur, le premier en disant : je ne suis plus compris; le second: je ne suis pas encore compris. Personne n'avait pris leur place, si ce n'est deux partis, dont l'un était aveuglément attaché à Luther, et dont l'autre, appelé les Philippisles, tâchait d'imiter la réserve intelligente de Mébnchton, et qui tous deux n'avaient guère que les défauts de leurs chefs. Cinquante

t Ce«t un Fugger qui l^a à rUnivcisité de Hcidelberg sa belle bibliotbèqae: c*«a un autiv Fugger qui chercha i nég^icier rélargissemeot de Campa- •db iéê Lih. prop.^ p. i7).

* AJiMi le oomma, en 1597, Jean GrÛD, professeur de logique et d*étbiquc à W1lleaibeig,datts on écrit inûtuié : Phiîoêophiœ origo, pro^f«tM«,etc., (p. 64). Dîna ce mHœ endroit, on remarque dos paroles qui ne se prononçaient et ne t'^liproovaient pas partout : • La lumière de la Parole divine ne peut ^trc allu-> mtK ans b philosophie ; la th<^ilogie et la philosophie ont toujours Hé unies «iush véritable «V^ise, comme Luther et Mélanchthon ont été appelés en même •nipi par b voii de Dieu ii PcKovre nouvelle.... » Bruoo, qui connut Grûn à Wltiemberfu loue m «agacité, aeumen (de ïampad, TomMn.» dédic.\

tu JORDANO BRUNO.

ans après la présentation de la confession d'Augbourg, en 1^0, fut consommé au couvent de Bergen le dernier acte législatif de l!église luthérienne, cette fameuse formule de Concorde, qui fut nommée, à cause des disputes qu'elle suscita, une formule de Discorde, * et qui, selon la remarque de Kepler, ne servit qu'au triomphe des jésuites. A partir de ce moment, le luthéranisme fut intérieurement abaissé par une nouvelle sorte de scolastique. Au lieu de mettre en œuvre les « fondements de la Réforme, le libre examen et la méditation indépendante des Saintes-Ecritures, on se bornait dès lors à les commenter, et à les appliquer selon la règle inexorable d'un rigoureux symbole, et par conséquent à écarter, quelquefois à proscrire, tout ce qui, bien que contenu dans la Bible, ne se trouvait pas dans la formule de Concorde. Si l'ancienne scolastique puisait ses principes dans les Sommes, les Sentences, la Tradition, et ses procédés de raisonnement dans les traités de dialectique latins ou arabes, la scolastique luthérienne tirait les éléments de ses interminables argumentations, du Credo officiel delà Saxe et deVOrganon d'Aristote. Toutefois, sous peine de tomber dans d'étranges méprises, hâtons-nous de reconnaître que cette seconde scolastique n'en était pas moins un progrès sur la première. 11 était impossible que la Réforme reniât, oubliât tout à fait ses origines, et que l'impulsion imprimée par Mélanchton aux écoles évangéliques se perdit complètement. L'origine de la Réformation a

* L*élccteur Auguste désirait opposer un corpui doetrina aux décrets du concile de Trente, et, du môme coup, terminer à jamais toutes les controverses itestînes.

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été trouvée dans ce petit mot de pourquoi : > aussi tous les efforts pour rendre le .dogme immuable, ou plutôt pour y enchaîner l'esprit germanique, furent-ils vains, et sous le régime de l'orthodoxie la plus ombrageuse, apparurent, à Wittemberg comme à léna, quelques lueurs de liberté philosophique .

L'impulsion imprimée aUx écoles prolestantes par Mélanchton avait été trop vive, d'un autre côté, pour qu'elle cessât d'agir dès 1600. Quels en étaient les caractères et les effets? Luther avait-il laissé à son aimable et candide compagnon , assez de pouvoir pour fonder les études sur une base quelque peu libérale? Les dispositions et les vues de Luther, à l'égard de la philosophie, ont parcouru deux phases confondues par la plupart des hi$toriens. Pendant longtemps Luther fut l'ennemi déclaré non-seulement d'Aristote, mais de la philosophie.. Dans sa jeunesse, au cloître des Âugustins, il avait embrassé le nominalisme de cet Occam auquel il ressembla davantage dans la suite, en attaquant la papauté. Une fois séparé de Rome, il considéra la science des écoles comme la fausse science condamnée par Saint Paul.^ Il rompit avec ce « fou d'Aristote » ' qu'il jugea dangereux, d'abord par les arguties

I « Le iDOUTement actael, écrivit Luther à Frédéric-le-Sage, gagne de tous côtés, parce qae tout le monde se met à demander pourquoi, loanimd? » (mars, ISSl). « Il ne doit pas être permis, s*écria à la diète de Worms le docteur Erk, que chacun demande compte de toutes choses, de quàque re Hbi raftdnem reddi qa^isque poUulet, » « Il fallait croire simplement , dit Cheffonteincs, sans une curieuse demande, à la pure Parole de Dieu, sans demander avec le diable cur, quars^ quomodo, questions des incrédules et des infidèles... C'est le diable qui oppugna la Parole de Dieu par un pour^uot déjà au jardin d^Eden» {Défeme de la fay de no* anceetres). Aussi vit-on répondre au « pour^ quoi hérétique » par un livre intitulé ; Le Pareeque catholique.

* 1, Tim. VI, 80 : TvAviç Tcu^^vu/ftOf.

* m Narr^totéleM » le nomme Luther par un jeu de mot semblable, par un seotiment contraire à celui de Ch. Colomb appelant Strabou Extrabon,

auxquelles sa logique semblait avoir donné naissance, puis par sa morale, que des prêtres avaient osé prendre pour texte de leurs sermons, et qui (Luther insistait fréquemment sur ce point) entretenait « la pensée impie, que rhomme peut faire par lui-même le bien. » JDe même que Ramus s'attaqua à la dialectique, et Bruno à la physique d'Âristote, Luther se déchaîna contre sa morale. Aristote lui apparaissait comme le père de Pelage. Si Aristote « le moraliste » garde son empire, plus de péché oiriginel , plus d'éternelle damnation , plus de rédemption par le sang du Christ!... Saint Paul alors demandera vainement que toute intelligence soit l'esclave soumise du Christ! Oui, pour devenir aristotélicien, il faut renoncer au Christianisme....' Voilà comment Luther appliqua l'antithèse célèbre de la sagesse du monde avec la folie de la Croix, la folie salutaire dont ^ cet aveugle païen n'a jamais ressenti la plus légère atteinte. »* Mais dans la dernière période de sa vie, lorsqu'il fallait édifier sur les ruines, et

< La XLI« des fameuses thèses est ainsi conçue : « Presque toute TElhiquo d'Aristote est l'ennemie la plus détestable de la Grâce, tota fen ArùtoîeUê Ethica pessima e^t Gratiœ inimica,... » « Qu'on motte tout à fait de côté, dit Luther ailleurs, les ouvrages d'Aristote et leurs commentaires, on n'y apprend rien; personne ne les a encore entendus; on y a perdu temps, peines et argent; bien de nobles ftmes en ont été vainement chargées.—!^' in Arisiotele vuH philosopharif priusoportet in Christo stultificarin {0pp. tof., édit. lénn, I, p. 10. 130) ; Cfr. Sleidàn, de Statu relig. et reipub., II, 30; Lutheri, 0pp., édit. de Wette, I, p. 15. — On sait que, pour la même raison, le réformateur qualifia Tépltre de saint Jacques de « ttraminea epistola. » Toute sa Yie, il redoutait que les œuvres ne fussent mises au-dessus de la foi ou égalées à la foi. Gampanella eut raison en disant s

fc .... Un tedesco luterano,

» Cho nega Topre ed alTerma la fede. »

[Paesie^ p. 100).

* Lvmm, OEuvr.alUm., édit. léna, fol. 310, b. ; Cfr. Bruno, 0pp. if.» H, «7».

en même temps contenir llllummisme des anabaptistes, Luther modifia singulièrement cette opinion, et prêta Voreille aux représentations de Mëlanchton; Déjà il avait permis à son t grammairien » àe citeir Aristoté avec éloge dans la Confession d'Âugsboijrg; plus tiai'd, il lui accorcla que «r l'humaine raison, loin a être un feu follet, était une faculté extraordinaire : que, si elle ne comprenait pas d'une manière positive ce qu'est Dieu , elle concevait ^du moins ce qu'il n'est pas ; qu'enfin elle était quelque chose de surnaturel, tm soleil et une divinité placés dans notre existence pour tout dominer, et plutôt fortifiés qu'aflaiblis depuis la chute d'Adam. » » De proche en proche Méldnchton l'amena à convenir qu'il s'agissait, non ^as de repousser la philosophie même, mais de lapurgeir des rêveries absurdes de certains philosophes, nugas philosophorum. ' Luther finit par regarder Aristoté comme le plus pénétrant des hommes, acutissimùm homtnem, et son Ethique comme un des meilleurs ouvrages....' Comment concilier ces contradictions, si ce n'est par l'influence bienfaisante de Mélanchton, qui appelait cette même Ethique t la plus précieuse des pierires précieuses, insignis gemma. »^

* Edîl. de Wetle, XtX, 19i0; édit. Walch, XIX, 1778. — Aussi, ce que Luther ne parvient |)as à prouver par des témoignages bibliques (5. S. tutimoriHs), il prétend le démontrer par des preuves tirées de la raison, par iV vidence naturelle {«videnti ratione, klare Gritnde).

« Voy. MÉLAN caT., 0pp. théol, t. II. Cf. Ep. Colost,, II, 8.

» Comment, in Gènes,, fol. 137, b.; 185, b ; 708, a.; 709, a. « librumprfBclaristimum. » — Mèlancht., Ethic. doct. elem., p. 165 : « Libellum qui inter philosophoi de virtutibus scriptot emicat, ut in»ignU gemma. » Cfr. ML Adam, Vita Lutheri, p. 79, b.— Aussi Arnold (Hùf. de V Eglise et des hérésies, en allem., I. XVI, c. 10) sMndigne-t-il qu'Aristote , chassé par ta porte de devant, soit rentré par la porte de derrière.

* « Non pudst me, H hujus mihi Grammalislae dtssenseHt ingenium^ meo

Luther mort, Mélanchton continua à soutenir la cause de la pensée ; et son appui était devenu d'autant plus nécessaire, que les disciples exclusifs de Luther déclamèrent avec plus d'impétuosité contre la science naturelle, contre les damnables études des païens. A leur avis, la science de saint Paul devait suffire : w Christ et Christ crucifié. >» « Wittemberg, dit Christophe Jonas, doit toujours ressembler au vaisseau qui portait l'apôtre des Gentils de Judée à Mélite, et que sa présence sauva du naufrage. Tant que cette académie se laissera conduire par le seul Paul, elle restera debout. » * A de telles assertions, qu'eût réprouvées sans doute l'apôtre qui ne dédaignait pas de citer Aratus, Mélanchton répondit par une philosophie qui n'était pas étrangère au Christianisme, mais qui était attachée pardessus tout à Aristote,^s'appliquant aie débarrasser des accessoires sophistiques de l'Ecole, à le présenter dans sa saine originalité; une philosophie qui, loin de s'en tenir cependant au péripatétisme seul, ' prétendait le compléter, le redresser par le platonisme, par ce qu'il y a de meilleur dans toutes les doctrines de l'antiquité; une philosophie qui, désireuse de clarté, d'une sobriété sans sécheresse, d'une bonne et simple méthode, * était

$en$u eedere : quod et sœpius feei, et quotidie facio, » avouait Luther (Adam, Vita Melancht., p. 170, b.).

> « Ita et Academiam tpero mansuram esse, donec Paulum vehat, hoc est, recte et fideliter enarrabit : hujus enim doctrina lumen est propheticafwn et apostolicarum eoncionum » (loNiE, Declam., I, p. 111, sq.).

* « Alia sectaplus, alia minus errorum habuit : Peripatetica tamen minuM hahet errorum quam cœterœ » (Mbl., Thèses, 15 i2; th. VU).

* « Quid Aristoteles serOerit, amhigitur. Sed non puto suffragia philoso^ phorum eolUgenda potius quam argumenta » (Mel., De anima, p. Itô).

B Mbl., Déclam, 1, p. 333.

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en même temps ardente à rendre ses enseignements praticables, et à les conformer aux préceptes de la Révélation. *

C'est à l'autorité de Mélanchton que sont dus les mérites que Bruno reconnaît à l'université de Wittemberg , c'est-à-dire une certaine liberté de 'discussion, et l'amour des lettres. Les Saxons , au surplus, partageaient avec les Suisses et les Ecossais, peuples de montagnes, la renommée dé l'indépendance; et c'est un trait que Campanella leur accordait aussi bien que Bruno. * Frédéric-le-Sage, Jean-le-Constant, Frédéric-le-M agnanime, Maurice passaient pour défenseurs de la liberté. Leur école chérie, Wittemberg, était fréquentée par bien des catholiques, et particulièrement par les jeunes nobles de l'Autriche; elle comptait

1 9iAmo philoiophiam quœ res aliqiuu in vità demonêtrat » {De anima, I». IW).

Voy., sur le système de Mélanchton et ses effets , VAppendiee IX.

* « Liberias philoÊophiea, » Bruno, de latnp. com6., dédie, et Orat. Voiedieî. —Campakella, de Monarch. hispanieâ, c. XV ; Cfr. Gastelhac, Hém., I. II, c. 6; Db Thou, I. LXXVI.

« Vous avez permis, dit Bruno au sénat de Wittemberg, à un étranger, à nn booime éloigné de votre loi, d^enseigner en public : quelle humanité ! Votre justice n*a pas écouté les insinuations semées contre son caractère et ses opinions. Vous avez souffert, avec une admirable modération, sa véhémence à attaquer cette philosophie d*Aristote qui vous est chère ! » Toutes ces qualités sont résumées dans le terme de liberîas philasophicoy qui a été reproché à Bntoo comme une adulation criminelle, et qui Tut cependant, quant à ses rapports avec cette académie , une expression juste : «Non credetie me falso adutari vobii, v avait dit le philosophe.

i^ JORDANO fiRUNO.

presque autant d'auditeurs de cette communion que runiversité voisine, Ingolstàdt, où résidait cependant une colonie de jésuites, rivale du collège de Munich.

La cause de cette affluence était le zèle scientifique des Wittembergeois. if Wittemberg, s'écrie Bruno, est l'Athènes de la Germanie! La Vierge Minerve est sa mère de famille! » ^ Cette académie n'avait point, il est vrai, la grâce et la vivacité des Athéniens, mais elle honorait les auteurs attiques, elle honorait le souvennr de cette ville, mère et nourrice des arts. Elle pouvait être comparée, par son érudition, avec cette Alexandrie que Cruciger avait, dès 1537, proposée à son imitation. * Guidée par le grand Philippe^ elle était devenue la ville la plus instruite et la mieux instruite de J' Allemagne, la reine des écoles germaniques. ^ Une foule d'étrangers brûlaient, dit Bruno, de visiter ce palais de la sagesse^ de contempler ce palladium des lettres. Des Grecs sont émerveillés de l'élégance et de la facilité avec laquelle on y parle et on y enseigne leur langage harmonieux : « ce n'est plus l'Allemagne, c'est l'Italie qui désormais méritera le titre de barbare ! ^ Ce qui

* Les enoemis mêmes de Wittemberg ne Taccusaicnt guère de fourmiHcr de Béotiens. On rappelait, il est vrai, les plaisanteries de Tuilio et de Vigilio : « Pourquoi Tltalie se mettrait-elle en peine des inepties de la barbare Gerraauie?.... u « Les Allemands doivent porter leur cerveau sur le dos, puisqu'ils produisent des ouvrages plus laborieux que spirituels! » Mais on convenait tacitement qu'elles ne s'appliquaient point k Wittemberg.... (Voy. Brcno, Orat, valed,, §. XVL Cf. Marbsii ep. 1. II, 36; satyr. p. 373.Babglai, /com. ontm. p. 557).

* MÉLANCHT., Déelam. I , p. 55.

s « Tanta univertitate , in amplissimâ, augxutàf potentissimàquê Ger^ maniàf principe n (Bruno, de Lamp, eonib,, dédie). « htitu damue sapientim visendœ amore concilatum, flagrantem spectandi Palkulii iitiuë ardore » {Orat. mled,).

* « lT«;i(oe iSoSoptoc! Italia nil nisi harbariei est!» i, Voy. Adam, YU*]^' fferm., p. 387).

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flatte ces voyageurs, c'est de voir qu'à Wîttemberg on cultive Don-seulement la littérature classique ou sacrée, mais les littératures modernes. ' Attirés par la curiosité' dans la cellule de TAugustéum, devant la chaire ou sur la tombe dé Luther, Sîir les sépulcres de Mélancbtoo, de Frédéric-le-Sage, de Jean4e-Constant, ces pèlerins de là science restent captivés, souvent durant quelques années, par les leçons d'un Major, d'un Wesenbeck, d'un Leyser, d'un Mylius, d'un Strubius, d'un Albinus. ' Dans un siècle d'intolérance, ils apprécient avec reconnaissance la simple et franche hospitalité qu'ils y reçoivent libéralement, r Vous ne m'avez pas questionné, dit Bruno à cette même académie, sur ma foi que vous n'approuvez pas ; vous n'avez tenu compte que de mes dispositions pour la charité et b paix, la philanthropie et la philosophie; vous m'avez permis d'être simplement ami de la sagesse, amant des muses; vous ne m'avez pas interdit d'exposer sans retenue des opinions contraires aux doctrines reçues parmi vous.... Quoique chez vous la philosophie ne soit ni but, ni moyen; quoique votre piété sobre, pure, primitive, vous fasse préférer l'ancienne physique et

* Aiwi U Facallé do philosophie appela le Dauphinois Sallcnias à professer Il litléfalare française, afin, dil ^ doyen Burrard, que « la langue d'Anne Du •owiu saisi martyr du Christ, fOl apprise de tout le monde. » Noo-seulement cm êua son chapeau en prononçant k Witlemherg le nom de Ctiû^s, mais on npli^uait tanlM Homère, tantôt Ronsard, le chantre des Francus, « ruoroère 4Ae VfttdÔow 9 'Voy. une page curieuse sur runiversalilé de la langue française am mHloidtt XVI* siècle, chei Lbpblbtibb do Mars, Dioi. da Vorthogr, p. M,

m^ p. ti«-fa6).

' « 44 cMfpro laribm vmiri$p9rhi$trandis veiMsasm, etc. » Bbvno.

* lions sommes Ibrcè de renvoyer au livre de Lawipadê eombinatoria, dé- ^Kcaee. On y verra les noms, les titres, les mérites divers des principaux mal» Ms que Bnno connut et fréquenta à Witlemherg [Opp. loi., «f. G^renr.,

p. MM»).

les mathématiques d'autrefois, vous m'avez pourtant laissé professer un système nouveau.... Vous ne vous en êtes pas irrités ; ^ vous vous êtes conduits en sages , avec humanité et urbanité, avec le désir sincère d'obliger et de servir.... ^ Loin de restreindre la liberté de penser, et de ternir votre réputation d'hospitalité, vous avez traité le voyageur, l'étranger, le proscrit, en ami, en concitoyen; 'vous l'avez mis en état, par le fruit de ses leçons, de se garantir des injures de la pauvreté ; vous avez su repousser toutes les calomnies répandues contre lui, pendant les deux années qu'il vient de passer dans vos murs, à l'ombre de votre bienveillance. Vous l'avez comblé d'honneurs et de grâces; vous vous êtes pressés autour de lui pour l'entendre, jeunes et vieux, adolescence instruite et aimable, graves et prudents sénateurs, célèbres et savants docteurs! >» ^Le ton duquel ces remerciements sont prononcés ressemble, quoique moins mesuré, moins simple, aux accents avec lesquels Ramus rendit grâce à l'université de Baie de « l'hospitalité douce, libérale, pleine d'humanité, » qu'elfe lui avait offerte, avec les marques de l'enthousiasme le plus flatteur. ^

< « Me loviâ quadam mente periulistis et iniquis meis maxime pladdoM aures porrexietU » (Orad. valed.^ § XVI).

* « Moderantiœ, urbanitatis et longanimitatis » (Ibid).

* » In angusto exilio patriam amplissimam » (/6td., § XfV).

* Nous avons rapproché dans cette analyse la dédicace du traité de Lampade eombinatorià de yOratio valedictoria : à quoi Tidentité des sentiments et des expressions nous autorisait.

^ tt JÙcundum, libérale, humanumhoepitium. » Le désir de Ramus avait é^, comme celui de Bruno, que son dernier discours devînt pour ses hôtes un monument de sa reconnaissance {ffraii animi monumentum) et un souvenir de son admiration pour cette nation helvétique, caractérisée à la même époque par ces vers du Tasse et de Gampanella :

«... Elvezj, audace e serapMfe » (Qibrusal. Ld. 1,63).

Wittemberg et Paris, voilà quelles sont pour Bruno les académies de TEurope les plus libérales. De même quil avait recommandé aux Parisiens Lefe>Te d'EtapIes et Charles Bouille, il préconise devant l'université de Wittemberg, solennellement assemblée, dans un intéressant Discours d'adieux, Âlbert-le-Grand, « sous plusieurs rapports supérieur à Aristote, son maître; » ' le pythagoricien Cusa, l'incomparable Copernic ^ qui « en

< Se voi più innalzt al cielo, o roccbe alpestre, Liberté, don divin, cbe sito altero; Pereh^ occupa e mantien d'altri impero Ogni firanno con le vostre destre » (Po«tt>, p. 99).

* Albeft-le-Grand est vénérable à Bruno, non-sculement parce qu'il aima la pUbiopbie oatuivlle, mais parce qu*il revendiqua le principe de la liberté de ptÊÊÈT : « Je ne demande pas le nom de Tauteur d'un système, disait le scohstiqoe de la Souabe, je demande si le système porte le èacbet de la véritis prtkûtm teritaiis rationem » (0pp., 1. 1, p. 988, édit. 1851).

* tai de phlkMophes, au XVI« siècle, furent justes ou reconnaissants à Téprd de Copernic. Gassendi loue avec raison Ramus des respects qu'il témoigMpoor rastronomc prussien ( Vita Coperwiei, p. 48) ; mais il néglige de citer aa MNBbre des éloges donnés à Cofiemic (p. 8i-ii) ceux de Bruno, qui remplinini plusieurs pages, et dont voici le plus connu :

« Hic ir^o te appello. veoeranda prédite mente, » Ingenium, rujusob«curi infamiaaecli

> Non tetigit, et \ox non est siippressa strepenti

> Uarmiire «tultorum, generose Copernice, cujus

» Pultarant nostram teneros monumenta per annoff

> Mentem, ctin sensu ac rationc aliéna putarem,

> Qaomanibu* nunc attrccto teneoque reperta.

• l*o*teaquam in dubtum sensim vapa opinio viilgi » LAp«a est, et ri^fido rcputala examine dignn,

» Qaantumvit Sta^-rita meuro Doclesque diesque

• Ora?coruro cohort», Italumque ArabumqueSopborum » Vincirent aniroum. concorsque familia tanta ;

» Tnd«» ubi judtcium ingenio instiganti, aperiri 9 Cœppfuni von fontoti, pulcberrimaque illa

• Kmicuit rerum «pecicn; nam me Deus alttis

• Vericntis «ccli mHiori^ non mediocrem »[)e«tinat, baud veluti média de plèbe, minîMnim

• Atqne abi «antenint rationum milliarcri

• <*onropt«m apHctf^m fncilis natura r«»p«Tia

iGO JORDANO BRUNO.

ce chien à trois têtes, à la triple tiare, * a été tiré du ténébreux Orcus, forcé de regarder le soleil, et de vomir son venin. C'est ici que votre Hercule a triomphé des portes de diamant qui ferment l'enfer, et de la cité qu'enlacent trois murs et les neuf bras du Styx. Tu as vu la lumière, ô Luther, tu l'as contemplée, tu as entendu l'esprit de Dieu qui t'appelait, tu lui as obéi, tu as couru, sans armes et faible, au-devant de cet affreux ennemi des grands et des rôis; tu l'a» combattu avec ta parole et, couvert de dépouilles et de trophées, tu es monté aux cieux ! *

C'est de ce passage qu'on a inféré que Bruno avait embrassé pompeusement à Wittemberg la foi luthérienne : conjecture évidemment insoutenable , lorsqu'on examine le document sur lequel on prétend l'établir.^ C'est à ce même endroit que certains auteurs ont rapporté un bruit qui avait cours au XVII* siècle, et qui rendait Bruno redoutable ou odieux à bien des

* C'est en ce sens qu^est conçu le sonnet de Milton sur les massacres piémontais (the triple tyrant),

* Dans VOraiio valedictoria, Bruno dit : « La sagesse a dressé parmi yons» pour les sacriflceset les sacrements, une table plus parfaite, reformatiortm mensam. » Mats dans le De latnpade comhinatoriâ, il convient qu'il a luinniême des convictions religieuses réprouvées par les Wittembergeois, « non in vutrœ religionis dogmate probatum. » S'il se prosterne devant Luther, c'est parce qu'il voit en lui « le libérateur des esprits, le rénovateur de l'ordre moral. » Pour son propre compte, il n'est partisan ni de Wittemberg, ni de Rome; il espère que le temps viendra « qu'on n*adorera plus le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem » [Saini Jean, IV, 81); il professe « une théologie plus élaborée, plus épurée encore que celle des réformés. » Quelle est cette foi magiM laborata? Ce qu'il appelle tour à tour l'amour des hommes, humanUas, philanthropia, ou l'amour de la sagesse, sapieniiaj philowphia (Cfr. Spaecio^ II p. 188-811). Le Discours d'adieux a précisément pour objet de peindre, de rendre aimable cette science plus haute, cette science universelle et divine, qui porte le nom de 5ophia. -^ Ranger Bruno parmi les protestants pusillaniraes et secrets, parmi les Nicodémites, c'est se méprendre sur son caractère et sur les circonstances.

gens/ comme s'il avait engagé et vendu son àme à Satan, et servi de modèle à l'affidé de Méphistophélès, à Faust : « Bruno, disait-on, loua le diable à Wittemberg en public. » Comment expliquer cette sorte de légende, dans le silence des témoignages authentiques? n est possible que, dans une de ses leçons, pour faire preuve de sagacité, d'imagination, pour montrer la souplesse dont est susceptible Fart de parler et de raisonner, Bruno se soit avisé de dire : <f Voyez jusqu'où vont les ressources de cet art ! On a fait l'éloge de la

* On conçoit ia sensation qu*ane pareille accusation dut causer au XVII« siè* de , lorsqu^on yoit au XVni« le Hollandais Van Dalen et son prudent traducteur Fontenelle, attaqués avec tant de fureur, non-seulement par le P. Baltus, maiis par les Jansénistes, pour avoir soutenu que les diables n^avaient jamais reodu aucun oracle, ni opéré aucun prodige. 11 est curieux, du reste, de suivre ieâ accroissements de l*historictte qui nous occupe. Keckermann et Taubmann difent d'abord : « L'Italien Jean Brunon a loué le diable, » ou « Jean Brunus, ntalien, a loué le diable publiquement à Wittemberg » (Syêt. rhet,, p. 16. 47 ; Mifif. orof., 1. m, p. 331, Lugd. B.}. Puis Domau (Amphith. iap. soerat., t619, dédk.) ajoute avec raison : « On dit que.... dicitur. » Léo AUatius syoute sans fondonent : « Avec impiété, impie » ( Tractât, de Bellis, S ^ )• Spizerlios : « Il recommanda dans un discours spécial , peculiari oratione cam^ NMfufortf » (de Vitiis Hterator). Koch et Walch copient Spizel (Obt. miMcell. Il, p. 39^; Fra;/'. ad Faceiol, Qrat., 1716). Lacroze, enfin , conclut ainsi : a C'est probablement pour cela que Bruno a été relégué de TUniversité de Wiltemberg....» C'est en cet état que Leibnitz trouva le conte en question ; il l'écarta en disant : « Je doute qu'on lui eût permis de prononcer un pareil panégyrique » {Leibnitziana, p. Hà), Nous avons recherché si quelque assertion dans les œuvres du Noiain autorisait à admettre l'existence d'un éloge formel du démon. H est vrai que le mot de diable s'y rencontre plus d'une fois. Comme Bruno ne le croit qu'un mot, un mot cbaldécn, il l'appelle en plaisantant un bommedebien, uomo da bene (Candel. I, p. 100} ; il dit ailleurs que les démons stfont sauvés aussi, Dieu ne pouvant être éternellement impitoyable, et un imivers parfait, le meilleur possible, ne pouvant leur donner la moindre place ; il dit encore en riant : «Il Àut avouer que le diable est un très-habile personnage, puisqu'il a trouvé plus aisé de montrer les royaumes de la terre du sommet d'une montagne élevée que du fond de l'antre de Trophonius. » Mais dans Ions ces endroits Bruno ne traite pas de l'ange-apostat sérieusement , ni à la manièn; du philosophe Acoozio (dans ses Stratagèmes de Satan en matière dé religion), ni à la manière du diplomate Bongars (dans ses Questions au diable du P. Coton]^ ni enfin à celle de Reginald Scot, auteur de la Sorcellerie dévoilie {Diicwery of witeheraft, 158i).

guerre, dé la peste, de la gale, des trembleinente de terre : je vais faire le panégyrique du mal personnifié, du diable ! » U se peut qu'ensuite, à la joie des audi-* teurs, il se soit mis, à l'imitation des Gorgias ou des Caméade,^ à énumérer les perfections qu'une interprétation originale des traditions du moyen-àge pouvait trouver au prince des mauvais esprits. Les exemples de ce genre de tours d'adresse ne manquent pas en Allemagne.^ En tous cas, les évolutions où Bruno s'escrimait, si elles pouvaient annoncer de la dextérité dans la parole, ou même trahir une grande connaissance de l'être qui en faisait l'objet, ne sauraient être regardées comme un témoignage positif d'impiété, comme un blasphème abominable qu'au surplus Bruno n'eût osé commettre à Wittemberg, selon laremarque de Leibnitz . Il n'eût osé abuser à un tel point de la liberté qu'on lui accorda.' 11 se borna, tant qu'il demeura dans la métropole du luthéranisme, à répandre ses principes

* « Tanquam oUm Gùrgioi Leontinuty de quovii subjêcto sermone ahunâé quis valêat disterere atque invenire quœdam, » dit C. Agrippa {de VarUt. icient., c. 9) à propos des Lullistes.

' Le juriste Ayrer, pour se conformer au proverbe usité parmi les avocats, qn*on ne peut reftiser de plaider même pour le diable, imagina un piquant «procès contre Christ et pour Satan » {Argumenta contra Christwn et pro Diabolo)' Avant lui, un prédicateur célèbre par sa bouffonnerie, Abraham de Sainte-Claire, fit, avec une ironie un peu lourde, un panegyricum Diaboli, où il dénombra tous les bienfoils que Satan, malgré lui, rend au genre humain, dénombrement dont il termina chaque point par ces mots : Grand merci, Mon> sieur Diable, Habe DanJk, Hérr Teufel! Le divertissement que Bruno aurait ainsi ménagé à ses auditeurs aurait eu peut-être quelque analogie avec V Apologie dn diable, ouvrage d'un médecin spirituel et fiintasqne, à la mode en 1790 à Berlin, ami enthousiaste de Kaot. Erhard imagina de représenter «ndéal de la méchanceté, » en rassemblant toutes les maximes que la méchanceté est capable de concevoir ou de pratiquer (Voy. Niethhammer's philos. Journal, 1795,

> On lui permit d'attaquer dans ses leçons des doctrines reçues depuis des siècles par tonte la terre, talia, qualia non vohisprobatam modo, ted etpluribus BœruliM et quasi ubique lerrarum receptam convellerent-phihsophiam.

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