LIVRE VL
CAPTIVITÉ ET WIORT
En voyant Bruno retourner en Italie après dix années d^absence, on s'enquiertlsivec sollicitude des causesd'une inspiration si fatale. ' Le motif le plus naturel auquel on puisse s'arrêter, c'est ce que le peuple appelle le mal du pays, ce que les poètes nomment le regret de la patrie et les savants la nostalgie. 11 serait inexact de dire ' que cette sorte de tourment n'atteint guère que les imaginations du Nord : non, ce malaise touchant, cette profonde mélancolie est de tout lieu, de tout temps.
> Voy. p. I, p. 5i.
* Le Heimweh^ ou, comme dit Pabbé Dubos, le Hemvé, (Jttf/fex. sur ta fM<nl., etc., II, p. S39}, serait, selon quelques observateurs , un trait distinetif des nations germaniques ; témoin , Teifet .du ranz-des-vaches sur un soldat suisse, rimpression de quelque air des higbiands sur un marin écossais. Leur àme, dit Pope, se sent mal à Taise et s^évanouit hors dû foyer paternel {Ei$ay on JITan., I).
Tbe Boul UDeasv and confin'd from borne.
Il y en a au XVI* siècle plusieurs exemples célèbres. En 1570, deux lecteurs du Collège de France, deux amis qui avaient ensemble embrassé la religion nouvelle et foi les orages de Paris, l'orientaliste Mercier et le philosophe Ramus, quittent de sûres retraites, l'un Venise et l'hôtel du loyal et libéral Âmôul du Ferrier, résidant de France, l'autre Baie, Berne, Lausanne : le premier, pour succomber peu de mois plus tard à la peste en passant par Uzès, sa patrie; le second, pour périr misérablement, victime d'une peste plus cruelle encore. * Le mobile qui les fit revenir en France avait bit rentrer en Italie deux de leurs collègues, plus comblés qu'eux dès faveurs de François !«"■, c'est-à-dire le dialecticien Vicomercatode Milan et le physicien Vidius de Florence. Est^on surpris que Desportes ne put supporter le séjour de Pologne? que J. Du Bellay trouva « l'air subtil de l'Italie » chargé d'ennuis, qu'il soupira sur les rives du Tibre après les bords de la Sehie?'
I Raraus était on patriote éininent. Do même accent dont il disait, Christin* nus jum, il s*écriait : Sum Gallm^ Galiiam amo, DêbeopatrùB primùnif deimle Rtgi meo tne ipMum totum! (Par ex. Epiêt. Senatui Bononiemif p. 195;. Cbrêlien et Français! Ce Ucguois était plus français fiu*un Français, et ce Huguenot, en déclarant aui Italiens qu'il était français, Sum Gallus, avait Pair de fiiire allusion au Galluicantat de Danès, son confrère. — Cfr. RAMrs,<le Moribui vet§r, Gallonmit dédie, et Un.
* 4 Plus me plaît le séjour qu'ont bàti mes aïeux
« Que des palais romains le front audacieux, > Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine ! »
J. Du BVLLAY.
A Ketour'nant d'Italie au bel air de la France, » Quelquefois à part moi je discourais ainsi : » J'y trouverai la paix et mon repos aussi, B Et verrai tout fleurir en bonne intelligence. »
Passer AT.
Voy. M. SAt5TB-BBirvE, Biog. de Du Bellay, dans le tableau du XVI« sièc4e» édit. Charpentier.
Le Milanais Cardan, bien qu'il eût appdé démesce le dévoûment des Scévola et des Bnitus, ^ rejeta e& 4547 les ofires brillantes du roi de Danemark, « n'osant pas, répoadit-iU subir une telle différence de cfimat et de religion ; » et si, cinq ans après, il la subit néanmoins pour aller guérir le primat d'Ecosse, ni les fôtes de Londres, ni les hommages et les promesses de la cour ne furent en état de balancer le souvenir de la Lombardie. Enfin, n'est-<;e pas l'amour de la Toscane qai força Galilée à quitter l'université de Padoue?
il est donc plus juste de penser que, si la patrie est chère à chacun, l'Italie surtout est toujours regrettée die ses enfants. Peuvent-ils jamais oublier, sous notre ciel inclément, v la terre où croissent les citronniers, où les orangers fleurissent? » Cette influence de l'aîi* et du soleil^, comme une sorte de fatalité, tient captifs, par les fibres et les veines, des esprits aussi dâicats que solides. Tout ce qu'ils rencontrent de beau se transforme pour eux en un objet propre à leur patrie, en réminiscence, en espoir, et leur retrace vivement le climat du pays, le temps passé, le toit natal et les monuments qui le protègent. ^ Et combien cette impression doit être plus forte sur l'Italien qui erre au loin, << lorsqu'il mange le pain amer d'autrui, ^ et
Quand du poids de Texil contraint à se charger,
* CARDAïf, de Vitaprop., 39.
< Voy. P. I, p. 85 : a Ci$lo benigno, »
» Cfr. Alfibri, VUa, p. 79-80.
^ « Tu proverai 8\ corne êk di aftle
» Lo [yiiie aUrui, et com' è duro calle
» Lo scendere, e*l salire per raliriii scale. »
(Da!«tb, Parad., c. XVIL M).
Yoy. M. AaTAVD ok Montob, Hist, de Dante Àlighieri, p. 131, 8qi|.
Son pied monté ou descend Tescalier étranger! i »
Au seizième siècle, * d'ailleurs, Tltalie seule était ainiable et attrayante par les charmes de la vie sociale. Elle n'était pas seulement le jardin de IT^urope, triais son musée et sa bibliothèque, sa cour et son académie. Entendre encore ce langage dé syrène' que la Toscane soupire ! Cela suffisait pour enflammer Bruno d'invincibles et ineflables désirs.
En présence de tant de faits analogues, qui peut douter que Bruno n'ait brûlé de revoir la Montagne (le Vésuve ), de revoir Naples, ou du moins l'Italie ? On l'entend, à la vérité, se dire «citoyen du monde, concitoyen de tous les peuples, fils du soleil et de la terre; >» on le voit étendre la patrie du sage à toutes les lati- Mides. * Mais c'est le philosophe qui s'exprime ainsi ;
« M»« tASTO, Poésies, n« éëit., |>. »1.
Dante, Métastase, MouU, si dJfTércnU de caractère, si (listants dVpoqiic, oui senti tou9, au mol patrie, leurs entraines sVinouvoir des mêmes douleurs :
j> L'aria, i branchi, il tcrrcn, le mura, i sasài, » dit Métastase.
« bella Italia, amate sponde,
» Pur vi trovo a riveder,
» Tréma in petto e si confonde
» L'alraa oppressa dal piacer! » Momti.
* Pétrarque a?ait alors encore raison [Carm^, 1. ni, ep. t4; FamiL^ I. I,
ct>. S).
' « . . . . The Toscanes Sirène tongue
» Tbat musîc in itaelf, wfaoae sounda are aong, » The poetry of speech n
Btron {Ch. Harold, IV, 58).
^ « CUtadino e dome$tico del morufo, fifflio del padre Sole et délia Terra madre^» II, 109.-- Le Tasse dit en parlant des roses et des violettes (Canxonij : m tui madré é la Ttrra^ e padre il Sole, » — tiJLl vero Hloeofb ogrU tmreno é patria. » BnvNO.
c'est le cosmopolite pai* système, l'imitateur de Déolocrite ou de Socrate, Témule d'Ovide et deProclus.* Dès que l'homme ou le poète reprennent le dessus, sa voix, sa plume semble se remplir de larmes, et son cœur s'élancer au milieu des régions qui avaient charmé sa jeunesse, près du mont Cicala, aux promenades de Naplés, sur les bords du Tibre. ^
Nul ne contredira les biographes qui ne peuvent s'étonner assez de l'irréflexion et de l'imprudence du Nolain. Oui, ils n'ont pas tort de répéter que Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.
Bruno plaignait le papillon qui, attiré par l'éclat de la lumière, va s'y brûler les ailes :
Se la farfalla al suc splendor aineno Vola, non sa ch'è Gamma al fin discara ! ^
Il gémissait sur l'enfant qui, pour avoir le sort du phénix, se précipite dans les flammes et s'y consume sans renaître. * Etait-il plus sensé en se laissant prendre aux pièges de son cœur et de sa fantaisie? Il y avait
< Selon Démocrito, Tauiour de la pairie est uu obbtacle à rhumanité. Socrate (lisait : « Je ne suis ni Athénien, ni Grec, mais citoyen du monde {Plut, de exilio, 7) ; Ovide : Omne solum forti patria est (Fa$t., I). » — Produs sMntitulait prêtre de Tunivers, roû SXov xô9/a9u ispof âyrns.
* Par ex. I, p. S2S , Opp, it. de Monade, 1. m, c. I^Les rives où Joach. Du Bellay prétendait n'avoir rencontré que :
'i Ignorans, vicieux et meschans à l'envie, j»
paraissaient à Bruno pleines de grâces et de grandeur : «£« amené spond/edel 9U0 Tevere, » I, p. 39l>.
^ Eroici furorif p. 331.357, eq.— Dante : a Nati a format VangeHioa farfalla, »
* « Fata obttant,» Opp, it., II, p. 360. 383, sq. — Voy. Baillt, Lettrée $ur Vorigitie des sciences, lett. 8.
donc bien longtemps qu'il s'était échappé d'Italie et mis à courir le monde ! « Il aurait bien fait, dit Bayle, de continuer à le courir î » C'est une sorte d'ivresse qui l'entraîna à cet excès de témérité; et il fallait qu'il eût en quelque sorte soif de revoir la patrie, pour céder à un si étrange aveuglement, à un vertige si complet. « C'est la Providence, dit Lacroze, qui l'y ramena, après de longues erreurs par toutes les provinces de l'Europe ! » Historiens sans entrailles, quelle que soit votre foi s romains ou évangéliques , déplorez de fatales illusions, et sachez suspendre vos railleries, au moment où vous entendez forger des chaînes et crier des verroux!...
Si la compassion doit être l'unique sentiment de la postérité, l'étonnement devait être celui des contemporains. Le nom de Bruno était connu, en 1590, en deçà et au delà des Alpes. Aussi fut-ce la rumeur publique qui porta aux Bolonais la nouvelle de son arrivée inattendue à Padoue. Un Brandebourgeois, ancien élève de Helmstaedt , Yalens Acidalius, était à Bologne, où il demeurait chez Ascagne Persio; le 12 février 1592, il écrivit de cette ville au Bavarois Michel Forgacz , baron de Gimes, qui habitait Padoue : « On dit que le Nolain , que vous avez connu à Wiltemberg , vit et enseigne chez vous en ce moment. En est-il ainsi? Que vient donc faire cet homme-là en Italie, d'où , de son propre aveu , il a été force de s'enfuir? J'en suis étonné, stupéfait, et ne puis en croire le bruit, quoiqu'il ait été répandu par des gens bien dignes de foi... J/f'ror, miror, nec rumori adhuc fidem habeo. etsi ipsum a
fide dignissiMiè. » * L'année i^ivante, revenu à Padoue et à Venise pour regagner TAUemagne, Acidsdius eut lieu de se convaincre de la vérité de cette nouvelle surprenante. * Tout justifie, du reste, le choix que le Nolain fit de
1 y ah AM^ epitt. (pnb. par CbristiaD Acid., son frère, en 1606, p. i^.
* Lettre du i juin 1503, à Asc. Persio. Avant que le document de Venise fttt publié, la lettre d^Acidalius était la seule pièce qui autoriràt à dire que Bruno avait vécu et professé à Padoue, Paiavii vivtrt et doeere. Le léBBoigaage dlcidalius mérilait-il tant deconûance ? Valens Acidalius jouissait au XVII' siècle d*une belle réputation, bien qu'à 28 ans il eût été enlevé par la fièvre, fî*uit de ses veilles, à ses profondes recherches sur Plaute. Il devait cette réputation à ses travaux littéraires, à Tédilion deVeUeius Paterculiu, à ses Remarques sur Q. Curce, et principalement à sa correspondance avec les plus savants ^mmes d'Allemagne et d'Italie. Quoiqu'il eût écrit à Caselius : La philosophie me tieut à cœur, philosophia miki cordi ê$t (p. 197], ce critique savant n'était qu'an spirituel demi-philosophe. Trois souvenirs sont aujourd'hui liés à son nom, savoir : Tannonce exagérée qu'il fit en Allemagne, vers la fin du XVI* siècle, de la décadence littéraire de l'Italie ; ses efforts, après s'ètle converti k l'é^Use romaine (1595) , pour tourner en ridicule le système des Sociniens , leur mode d'interpréter les textes qui concernent la divinité du Verbe ; enfin, la part qnMl prit à une des plus ardentes querelles du temps en |M)litique comme en sdenoe, la question de décider si la femme équivaut à l'homme en esprit et en caractère. Acidalius, dans un petit livre dont la paternité lui Ait contestée (Jfiiiieres non esse homines, trad. en français sous le titre de Problème eut Us femmes, 1744), voulait prouver que les femmes n'appartiennent |ias à l'espèce humaine; il se rangea, par cette manifestation, du cù\é de ceux qui étendaient la loi salique jusqu'aux lettres, disant que les femmes ne sont capables ni de régner, ni de penser. La vivacité qu'on apporta dans cette discossion s'explique par la situation de l'Europe. Les uns s'effrayaient des dangers qoe lieut avoir l'ascendant d'une femme telle qoe Marie, épouse de Philippe II, on Donna Olympia, maltresse d'Innocent X; les autres, comme Corn. Agrippa, appréciaient l'heureuse influence de Marguerite d'Autriche sur les Pays-Bas. ou, comme Bruno, celle d'Elisabeth sur l'Angleterre. Bruno, en particulier, mérite d'être cité dans cette dispute. Il se permit de rappeler ces vers (I. p. iao):
Natura non puô far oosa perfeita, Poiehè natura femina vien detta;
mais il plaça la peinture des imperfections féminines dans la bouche d'un pédant, d'un ami d'Aristote, pour rendre les pédants, les péripatéticiens odieux au beau sexe, au sexe qui n'a de la foiblesse que les apparences. Nulle part Bruno ne partagea l'avis de ceux qui voulaient que la femme se tût sur toute matière sérieuse, mulier taeeat (saint Paul). Voy. I, p. 965, sqq. ; H, p. SOO, 0pp. it.
VIE. Ml
Fadead. Soos le rapport des études philosof^iques, c'était b plus îUuslre école de l'Italie. Avant le XVI® .siède 4é}à, la patrie d'Anténor et de Tite-Live avait une raM>maiée aussi étendue que méritée. Au Xll* siècle, ce fut un Padooan qui découvrit, dit-on, le papier de dttfSon; au Xlll'' fut fondé ce Gymnase, ce Studio qui compta Dante parmi ses élèves; au XIV«, Pétrarque fut inscrit, après ses longs voyages, parmi les chanoines de cette ville;, Jean de Dondis, surnommé Fàme d'Aristote, i et Jacques de Turre, surnommé à la fois un âBirç Aristote et un autre Hyppocrate, ' furent à la tête des maîtres padouans; enfin, dans ce même siècle, chose plus importante, Padoue passa des princes de Carrare au pouvoir de Venise. Au XV* siècle, Christophe de Recinetensis, proclamé le premier philosophe de l'Italie, ' créa, de concert avec le patricien Antoine Comelio, une pépinière de dialecticiens, dont les principaux furent Cavalli de Brescia, Léonicus de Tomée, Pomponace, Achillini, Aug. Nifo, Passero Genova, Frsfflçois Pidccritomini, Zaharella et Cremonini. Grâce à i^tte abondance d'hommes instruits et diserts, dont quelques-uns étaient des penseurs intrépides, Padoue surpassa Bologne et Pise. Bologne se vantait d'être plus ancienne, ^ Pise d'être plus opulente. Le chef commun de ces trois écoles était Aristote, comme Platon fut parfois celui dé Florence, de Rome et de Naples; mais c'était à Padoue qu'Aristote se trouvait, sinon plus res-
* AristoteiU anima,
• AUer Aristoteles, Hippocrates alttr.
> SummuM Ualiœ philotophuâ.
^ Maier Btudiorum,
pecté, du moins mieux compris. On distinguait, il est vrai, trois nuances dans ce groupe de péripatéticJens : les uns tenaient pour Taristotélisme pur, dégagé de la subtilité scolastique et arabesque; les autres inclinaient pour les interprétations d'Averrôès; d'autres encore consultaient de préférence les commentaires d'Alexandre d'Apbrodisiade. Léonicus de Tomée représentait la première classe, Pomponace la seconde, et Crémo* nin la troisième. Mais ces divergences de détail ne les empêchaient pas de s'accorder sur les bases du système et de la méthode, et dé revenir enfin à l'esprit m^e de cette grande philosophie, esprit d'impartiale observation et de sage, raisonnement. Les péripatéticiens de Padoue rendirent à l'Italie les services dont l'Allemagne fut redevable à Mélanchton. Ils firent connaître les principes d'Aristote en eux-mêmes, dans leur langage primitif, dans leur nature intime; ils les comparèrent non-seulement avec les autres doctrines auxquelles ils les préféraient sans détour, mais avec les versions différentes, souvent opposées, dont ces principes avaient été le thème pour tant de générations. Ainsi firent-ils apprécier philosophiquement l'idole des universités. * Comment supportèrent-ils les critiques de Bruno? Celui-ci osa-t-il attaquer Aristote dans la citadelle du pcripatétisme? Eprouva-t-il la résistance que Persio y rencontra, et avant Persio, bien que moins vivement, le patricien Pisaurio ^ de Venise? Au rapport d'Acidalius, Bruno enseignait à Padoue, et il est présumable
< Voy. V Appendice IX.
> ÀLova PisAunio, de priscorum sapientum placitis, etc., 1567.
VIE. if&.
qu'il enseigna ce qu'il crut la vérité. L'Inquisition, qui concevait la vérité autrement, s'occupa de le réduire pour toujours au silence.
Il y a apparence cependant que Bruno fut arrêté à Venise, et non point à Padoue, et qu'il s'était rendu à Venise pour se dérober aux poursuites du clergé de Padoue, lequel s'était signalé jadis contre Pomponace, de même qu'il se signala plus tard contre Galilée, par one intolérance que le sénat de Venise savait d'ailleurs réprimer quand il le voulait. * Bruno fut jeté en prison au moment où Galilée vint à Padoue ouvrir ses leçons de mathématiques. Galilée était nommé à cette chaire pour six ans ; ce sont ces six années que Bruno passa dans les cachots de Venise. *
C'est de Venise que Bruno fut envoyé à Rome. U iii^>orte donc de rechercher pourquoi il fut livré si tard an grand-inquisiteur; puis, sur quel motif, après une si longue résistance, il fut enfln rerois au tribunal du Saint-OflBce : en d'autres termes, il est à propos d'indiquer id les dispositions de Venise, « fille atnçe de TEglise, » à l'égard des vœux du Saint-Siège, aiasi qu'à l'égard des intérêts de la liberté et de la philosophie.
i Borgbèie mit Venise à linierdil, le sénat dgnilit au gnnd-ilcaire 4prèTAi|ae de Padoue la défense de fwblier Hnlerdit. Le grand-Ticaire répondit wm podetKtat qvll ferait ce que I)l*«u lof Inspirerait ; nuils le podestat ayant n'"pH^ que Dieu avait inspiré an conseil des Dix de fiilre pendre quiconque éMbeinii, Huterdlt ne Ait publié nulle part.
* iniao ne put assister à Touverture àes cours de Galilée, qnl eut lieu en i (Bruno Ait emprisonné au mois de septembre). Peirasc Ait un des prei avdlteurs de Galilée, et Tycbo-Brahé roua son amitié au PlorenUn sur le i do Uleotavec lequel celui-ci commença ses leçons (Voy. M. Uani, Bi$t. Hmtem mmih,, t. IV« p. t90, sqq ). GusUve-Ad«)lpbe de Suéde, qni devait «'««eoir un jonr aux pieds de Galilée à Padoue . nViait pas encore né.
i9A JORDANO BRUNO.
Les hommes éclairés du XVI* ^ède ne connaissaient pas de ville supérieure à Venise ; ils l'aimadent avec passioa, lorsqu'ils ne la détestaient ou ne la redoutaient pas à l'égal des enfers. Son commerce, ses richesses, son gouvernement, sa liberté, ses plaisirs, ses lettres, ses arts, tout faisait de Venise un séjour mystérieux^ et de son nom, un mot magique. Depuis la découverte de l'Amérique et du passage des Indes, depuis les invasions des Français et les progrès des Ottomans, son commerce dépérissait ' à proportion que celui dn Portugal et de la Hollande s'étendait; mais son système poMtique restait vigoureux. Cette hautaine noblesse, devant laquelle Frédéric Barberousse s'était humilié, était le perpétuel objet des louanges unanimes des politiques, tant absolus que libéraux. * Cet accord est facile à comprendre. Les partisans de laraonardiie absolue regardaient d'un œil jaloux l'organisation sévère de Venise, l'ordre régulier de son administration, l'étendue et la stabilité de ses pouvoirs, son énergique
1 A cet égard« elle marchait ii reculons oomme récroTisfle, à laqneUe Bruno la compare (II, p. Ml, Opp, it.).
* C*est politiquement que Ph. de Comines avait appelé Venise • le plus beau village dii monde, » et que Machiavel la déclara « le plus bel Etat de b terre.» Bodin {de la Répub., p. 1050) n'admire pas. moins « ce gonvememeni à b fois aristocratique et harmonique. » Languet avoue que Venise et Padone écalent u les seuls endroits de Tltalie qui n'eussent pas dégénéré de la simplieilé priniitive.» Quand Montaigne voulut caractériser Etienne de la Boëcie, il s'expriosa en ces termes : « J^une homme plein d*ardeur, quieust mieulx aymé estre mi* à Venise qu'à Sarlat. » Ailleurs Montaigne dit eependaul : • Qui veut se t»pir t'st plus libre que lo dogi* de Venise. »
et vfvaM lirîBilipe de domiaatioili Le pelh nombre de ptibûcbies de Técole ludépondante et pcypnlalre, Cônteinplaîétit âvëc joie l'espèce d'égalité qui régnait dans les rapports eivils des Vénitiens ; et en même temps ils étaient hettl*éttlt de montrer à l'Europe une république dont lea^ penomie ou letlrs écrits pouvaient espérer quelque pfoteeiioa. ' t^our les tins, cet état était le symbole d'une stabifité qtti, disait-bn^ n'avait pas plus que l'AdHatiqué dé flûx et de t-éflux; pour les abtres^ le modèle d'une indépendance que représentait le llota ailé dé Sftini^Mare^ * Les utis et les autres, ne voyant pas totft^ «Mrttittit téyt. Yenisd A'âtait ni aussi stable ni ansi indé)pieiidante qu'elle le pai^issaît.
Aimi^ dwwk le XVI'' siècle» le sénat changea plnûMfs fiofte d'attiiudè éttvers tes noVateilrs. D'abord, il sembla les fiivoriser ; il répandit gb Italie lé» IradiietiiMs de l'EeritUi^ que le savant et pieu Florefatin draeiolî avait fiâtes à Venide mèiilie; 11 reçut avec plaisir les reiberciements de Lutfaw' et les exhortàtiods de Mélafiditim. ^ Lorsqn'm 1542 Ochino proncïnça en
1 If H iii^tuto imh ai «no f «nia nftéUea a nimm Mnfo et m nfÊtma moàê mrva » (Bbuko, I, p. 61) : «/l maîuiro eomiglio venêsiano (/d.).
« Maraviglia del mondo, pia nepote
> Di Romà, onor d'italia e gran sostegno :
> De pnncipi orologîo e taggia aeuola. »
(Cahfaiiella, Pouie, p. 96).
Brano mit le nom de Venise sur les ouvrages imprimés à Londres ou k Piris.
* Voy. BnuNO, Opp, ir., O, p. SSl. — « IN liberté portatikdo il pando tola » (CAMlTAKtLU, 1. 1.).
< Voy. Ltmnft, (Mwù, eompê., édlt. Wilch. XXI, p. iOM.
* MÉLANoiTOil, Mpist. coi. 150. 151, édlt. Lond. : « Vous devet accorder en paiticnlier anx savants le droit d^exprlmer leurs opinions et de les enseigner. Puisque votre patrie est la seule dans le monde qui possède une aristo-
chaire, en présence du sénat, ces paroles généreuses : « noble Venise, reine de TÂdriatique, si les prisons et les fers attendent les hommes qui t'annoncent la vérité, dans quelles cités, dans quelles campagnes, la vérité pourra-t-elle encore se faire entendre? * Le nonce l'interrompit ; mais le sénat se leva pour réclamer contre le nonce, et trois jours après la même chaire retentit des mêmes prédicatiotas. * Non que le sénat eût toléré de véritables assemblées de protestants en dehors des chapelles diplomatiques, mais il laissa tranquillement circuler jusqu'aux systèmes de Servet et de Socin. * Cette indulgence avait un double motif: il importait de seconder une nouvelle branche d'industrie, l'imprimerie et la hbrairie ; il s'agissait ensuite de semer des obstacles à travers l'Italie à la Cour de Rome alors redoutée des Vénitiens.
Une réaction opérée après 1550 nous introduit dans une seconde phase. L'ombrageux Conseil appréhende d'avoir trop ménagé les novateurs, il craint que ce goût de réflexion indépendante ne s'empare à la fin des matières d'Etat. Il a refusé son territoire pour la tenue du Concile qui immortalisa la ville de Trente ; il est décidé à se refuser aux changements de discipline, aux concessions touchant le temporel, à la suppression des cultes grecs, arméniens, mahométans qui sont indispensables à ses relations commerciales; il est résolu
cratie véritable, qui a duré tant de siècles, et toujours fait la guerre à la ty raonie, assurez aux gens de bien la liberté de penser, et que chez vous on ne rencontre pas ce despotisme qui pèse sur les autres pays. »
1 Voy. BovEBio, Annali de' Capwcinit I, p. 426.
* Malgré les prières do Mélanchlhon. Voy. Allwoerdeiv , ITùt. Mich, Srn^eti, p. 34.
à ne se départir jamais du droit de faire juger les ecclé- Mastiques par les tribunaux séculiers, pour tous les dé- Tits qui ne sont pas purement spirituels; il a soin de ne confier la juridiction ecclésiaslique même qu'à un collège de prêtres presque indépendants de l'évèque. Mais, pour Ater au Saint-Siège tout prétexte d'intervenir dans les affaires politiques , ce Conseil veille aussi à ce que le dogme romain soit invariablement respecté. Afin de se laver du reproche d'indulgence, * il entre dans les plans de restauration conçus par Paul IV, il livre sans commisération les hérétiques, il acx^orde l'extradition d'Algieri, il laisse périr dans les flots Lupetino, il traite durement ceux qui, semblables à maitre Marot, ignoraient l'art
De parler peu et de pollroniser,
El d'un seul mot de Dieu ne deviser.
• Régime cruel, sous lequel il se passa, au delà des Deux-Châteaux, des scènes nocturnes, fréquentes, parfois héroïques, depuis emportées par les ondes de l'oubli ! C'est dans une de ces nuits, dans une de ces gondoles que fut prononcé un mot qui rappelle la sublime réponse de Bailly tremblant de froid.*
> Voy. RAT5ALOI, AnnaUiodan, t5(5.
• A miDBit, le prisoDoier monUit dans la gondole ; un prêtre Ty attendait ; <« %e diHgeait ter<» b plHne mer. Apr^ avoir dépassé les Deux-Châ^teaux, on rvocooiralt une seconde barque qui suivait quelque temps en silence. Puis le* deux nacelles se plaçaient Tune à cAU* de Taulre ; en travers, une planche rtail jetée. On y étendait le condamné chargé de chalnt^ et ayant une grosse ficm attachée aut pieds. Quand le confesseur a\ait luit son œuvre, les mari- Bîm achetaient la leur; le signal S4> donnait, les deux bateaux sVi^rtakMii, et b iilaocbe, a%ec son fardeau, s'abîmait dans les ondes. Tel était rauto-tlo-re
Ek se hâtant de firemehir treate annéfs peur arrÎTar à une épaque plus banane , on voit, à fai fin dn «ède, le sMat peprondre la flMtnière de v<Mr qu'il eut ayant 4S&0. Cette modification^ fut TouTrage d'une société, ou plutAt d'vu homme, qui était Tàme de eette société. L'esprit qui animait Fra Paole Sarpi et b compagnie de Maurocaio, pénétra dans le Consml des Dik, avant de s'afise<Hf , dam la personne de Léonard Donato, anr le trône des doges. L'infbienoe exercée par ce dub est digse parfiiitemoit connue. Lea savants, les hommes d%tat qui le composaient étaient avant tout Vénitiens, patriotes |aloia de la puiaaance et de la gloive de leur
Ténitien par lequel on se glorifiait d'éviter TefAisioa dn sang et les leatears do bûcher. Cette sorte de supplice, infligée par Tlnquisition religieuse, était bien distincte des supplices auxquels llnquisition d'Etat condamnait. G^lle-ci procédait un peu diflféreroment. Bans le palais dacal même, se trouvait un impasse ténébreux où les criminels tombaient frappés par des msiits iiirlnblw ; leur sang allait rejoindre, par une dalle percée de trous, les eaux du canal sans laisser de traces...— Le 15*réTrier 1565, Ricetto de Vicena, assis dans une de ces gondoles tevribles, pria ^ u*on lui rendit le manteau qu'o^k lui av%H M ^^wtk de Im4 |^ Ifi mains. « Quoi ! tu craim un peu de froid! tu trembles ! Que feras-ta donc au fond de la fierî Pourquoi ne ebeicbes^u pas à saaver ta Tieflfe «oiaila pas qi|ç jUHu'ayx puces mém^s elles fuient la mort? ..» — « E| a)p(y jç fais la mort éternelle! » (Ûartjfrologue de Genève),
» «||^Mfi«r t»n^l^,i>diiCampan9lla(<i6i^|p«|P.,p. an.— i^ladif^ rence des associations, qu'en parcourant TEurope sor les traces de Bruno nous avons eonsidéf^es avec quelque attention, le Pédotêê nmutoêenp était pies politique que littéraire ou plHlosopbiquo, quoiqu'H tint ie fréq^uentç^ séanq^ aussi dans le Musée de Tbistorien André Morosini. On disait bien cpie ses membres, tels que Nie. Contarini, L. Ginstlniani, Jaoq. Morosfaii, Molino, Quirint, Marcello, Zani, Malipiero, étaient disciples d'Epicure et de Crémoniu ; qulls ne croyaient pas à llmmorulité de Tàm^, çt que l^gr pbilWipbJe conduisait à des opinions affreuses (Voy* I^ieemeo wpiitoerqjtiççi eopra il gooerno de* «i^* V^nf; Pp 76-79). Mais les convictions de Sarpi n'étalent o) pins immorales ni plus impîos que celles d'Aristote. Sarpi distinguait deux sources de OMinaissanoes : la sensation et la réflexioQ, et il accordait à Tbomme, pour vertu distinctive, virtù dUtintiva^ une intelligence active, inielletto Qgeni$ (Yoy. FoscAEiKi, Vella lett. venez,, p. 300, sq). Les croyances de Sarpi étaient, comme celles de Mocenigo (Cfir. PMI, Jfacenigo, wUvere, inet, od homin, perfeet,\ essentiellement pratiques et sociales, et les circonstances leur avaient donné une forme singulière, ç'est-à-dire la haine de Rome et de l^Espagne.
cité. €• sont eux qpti éelairèrent et justifièrent Venise/ qui diécidèreiil les querelles de territoire et de préséance, les diffi^ends canoniques, et qui valurent à la république l'interdit et Texcomminiication. Ce sont eux qui conseillèrent au sénat de continuer à s'effacer au dehors, par le silence et Tobscurlté, de ne pins éveiller les soupçons de l'Autriche et de la Turquie, et en même temps de déployer une inflexible fermeté avec les puissùices voisines, siutout avec les papes.' « Nous sooHBes nés vénitiens avant d'être faits chrétiens, « voilà le mot qu'ils remirent en circulation : « Soyons esclaves de nos lois, pour demeurer toujours libres, » voilà la maxime qu'Us remirent en honneur.
De* là trois mouvements, trois périodes à discerner dans les anns^ vénitiennes au XVI* siècle. Ce qu'il y a de constant se réduit à ceci : Venise se règle conti* nuellement selon ses intérêts politiques, et si ces intérêts sont mieux servis par la liberté, Venise est libérale. Parce que son négoce, ses alliances, ses études lui imposent des égards envers les étrangers, Venise est plus généreuse envers eux qu'envers les régnicoles, vénitiens oo italiens. Le dogme, la philosophie, les opinions ou les croyances qui n'ont pas un lien immédiat avec les intérêts temporels sont presque indifférents aux Dix,
* Voy. D*0ssAT, CofTMy»., /. au roy, SO décembre 1597.
* Gfàee à ce&te sociélé, Veoise reconBitt, dès l&M, Henri IV pour roi de Pnuioe, et met en prison les inquisiteurs qui prétendeni s'y opposer. Le pm^ deDi CléAeQl VUI envoie en t5t& la rose d'or à la aignora Grimani, épouse du doge, sœur des Morosioi ; Sarpi, le Uologo Mlamrwiu. rtpuMiea, ce théologien qui se disait cailiolique en gros et proteslant en détail» reçoit trois coups de slylet (Mlo HUo , dit^il, dêUa Mêâa nmana) , daub nn guet-^pens dont Bellamiin avait eu la générosité de l'avertir. Voilà quelques faiu qui U'^moigneat de iimporlance de ce club mieux que toulet les considéntions générale».
bien que ce conseil ait un soin particulier de la presse : ^ par conséquent, lorsque le tribunal de la foi invoque l'assistance du sénat, et que cette assistance favorise ou du moins ne froisse point les intérêts de Venise, le sénat obéit au Saint-Siège. La possession de Ferrare lui semble plus précieuse que lemaintien de la libertéde conscience. Mais si telle est l'indépendance vénitienne, s'il n'y a d'autre égalité que celle du domino noir et de la noire gondole, celle d'une complète soumission aux Dix,^ celle d'un silence profond sur les affaires publiques, et d'une méfiance mutuelle concernant les causeries politiques , d'où vient que de Tbou lui-même' croit qu'on « respire à Venise l'air de la liberté, et qu'on y vit en citoyen? » D'où vient l'attachement des nationaux, Tadmiration des étrangers pour yne ville où le sbire joule un rôle si terrible?... C'est qu'ils confondent la liberté de penser avec la liberté des mœurs. ^ Quiconque 4K>uvait se contenter de vivre dans le plaisir et dans le luxe, de s'abandonner aux jouissances des arts et des lettres, aux dissipations faciles et variées d'une société gaie et légère; quiconque savait se réduire à couler ses jours, comme dit Bodin', c< au milieu de cette grande douceur et liberté de vie, donnée à tous dans une ville fondue en plaisirs et voluptés, » devait mettre Venise au-dessus tout.^ Par son perpétuel carnaval, cettç cité
I « Il consiglio de* X ehc ebbê la pariieolar presidmxa délia cêntwra» (Sahm, Stor. civ. Venez,, l X, c. 3, a. 8].
* Ce u'est pas sans apparence de raison que leâ jugements de oe conseil oiil été assimilés aux arrêts de la cour wehmique de Westpbalie.
* Âd ann. lS7i, à propos de Donato Granotti de Florence.
* Bruno lui-même semble avoir donné dans cette méprise, par ex. p. M, QRp. »t.
> ne la Hépublique, p. 1050. p. 837.
VIB. 201
antique passait pour la capitale du monde élégant, pour l'école des bonnes manières.' La gondole était pour les gens de plaisir, en Europe, le signe des fêtes, des chants, de l'amour, de tous les amusements alors connus. Valise, enfin » était la ville des spectacles et des divertissements, tandis que Rome était la ville des cérémonies,' et Florence celle des monuments. Pour conserver cette réputation, le sénat s'appliquait à procurer à ses hôtes, à ses sujets, les nobles émotions du goût et de l'esprit. Les Vénitiens, qui eux-mêmes avaient plus de saillie que d'imagination, et moins de chaleur que les autres ludiens, aimaient par instinct les lettres et les arts; ils s'enorgueillissaient de posséder les restes du Titien et de Paul Véronèse, d'avoir enseigné le grec à Henri Estiënne,' d'avoir donné le jour aux Manoces, d'avoir été loués par Tycho-Brahé.* Labiblio-
■ • Veoite el lerru des Voaitlens, doocos «l plaisantes babitatioiis » (BbakroSB, Hamm, ///., I. H, dise. 61). Um jeunes nobles du Nord accouraient se iw iti VÊT c« tlicftlre, au ebagrio de leurs mères, ««ffrayéet des désordres d^uue nOe qui, disaicot-elles, contenait plus de femmes que dMiommes. « Ceb D*ost f{Q*l»fiiain, eoêa di uofno, » répondait le Vénitien, à pn)|)os d'un libertinage q»c ranslérité germanique maudissait (Voy. on l*£t0ilb, Jifumal, l, p. 153) . Eo^ifr Ascbam, Ben Jonson, Hall, averlis^aieul les Anglais qu'on |H*rdait à Teste BTer we$ teus et ses mœu» te santé et ie salut étemel. Sbakespeare lit pte» dlflipression en se moquant de Pair avantageux» contracte sur ces canaux . an bruit des rames, au Tond de la gondole : ïou bave twam iu a gondola.
{Âê you iikê it, acl. IV. se. 1 ).
I sabMilaait Naplea à Ftorenoe : « Venesta, Jloma $ NapoH : ^ In l—afi tri eUtà emuiafa fa cura ymndaiMi d« hUîa italia^ per thi la prima 4i fmttt aUf hUtê, tkê rtUmma , i di gran Innga infèrian a VuUima di fmitê • ((, p. M).—* C'est que Bruno était napolitain. Aux yeux du Tasse, les liois premières villes dn monde étaient aussi Naples, Rome, Venise. En conipnrant Imw n Venise, Snnnaiar s'exprime ain>i :
lllani bomines dic«a, baoc potuisse Deos.
' LOicnne y apprit uuséi à mépriM^r lus mœurs italiennes. Voy. Apohg, p. Bérad^ p. M-VT.
^ £a kHe de re&em|4aire que la bililiotl»êque de Saint-Marc oonsenre de
202 JORDAMO BRUKO.
thèqu6 de Saint-Marc rivalisait avec celle do Vatican, avec 1m bibliothèques de Laurent <ni des Estes. . J Estil surprenant qu'une telle profusion d'agréments ait fait croire aux contemporains que les merveilles intellectuelles des Atfamiens étaient ressuscitées à Venise?
Nous sommes en 1592» c'esWàrdîre à l'époque où Venise, passant tour k tour de la soumis^on à la rébellion, tantôt cédait, tantôt résistait au Saint-Siège. Montrons que cette alternative se réfléchit dans la conduite que les Dix tinrent à l'égard de Bruno.
C'est en septembre 1592* que le Père inquisiteur s'empara de la personne de Bruno, et le fit détenir dans les prisons que la république mettait à la disposition du Saint-Office, aux Plombs ou aux Puits. Son arresla-
VÂHrwumUt tiulmiraf» Medutniea , on Kt ces mots écrits de la miin du grand astronome : « huslUm. atguê ithutrisnmœ veneiianm HHpubl^ m^ mi»e dfmo mimt Tyvho-Brahê maKujfroi^jt Cfr. aussi ses Pr^gytmmoimata (1^67) Galilée professait à Padoae, voilà ce qu'il favt se rapf^eler.
^ Deui académies farent fondées, sous les auspiees du doge» dans le cowaftt da siècle ; elles comptèrent au nombro de leurs associés des poètes tels qae rélégant Vinaro, des pbikisopbes comme ringénieux Gasp. Gontariai. Ces sociétés forent citées pour leur esprit, plus encore pour teur» ImimiimIs , leur wfifcàvt», eonviti,
> Avant que le document de Venise fttt découvert, les historiens les|4tts Menveitlants ne frisaient commencer Temprisonnement qn^après 1595. Ordinairement, c'est 1598 qu'on donne pour la date authentique de Tincarcératlon.
tî^n ftit pramptemeiK mandée au grand^oquisiteur siégeant à Rome. Cel«i«^(Â (c'étiôt alors San^verinai dont le oem véritable est Sanlarîo) ordonna sur le champ qu'on le lui envoyât bous bonne escorte', à la |Nremière <ieoasion. Le 38 du même hkhs une occaûon sûre se prés^ota; et le Père inquisiteur, accompagné du vicaire de» patriarches et de l'assistant de l'inquisition, TluHnas Morosini," se rendit aussitôt auprès des Sages (^om), pour solliciter, au nom de son Eminenee, sur les motifs suivants, l'extradition de Jordano :
« Cet homme, disidt-il, est non-seulement hérétique, mms hérésiarque;
« Il a composé divers ouvrages ou il loue fort la reine dT Angleterre et d^autres princes hérétiques;
^ Il a écrit différentes choses touchant la retigion et contraires à la foi, quoiqu'il les exprimât philosophiquement;
^ H est apostat, aysuU d'abord été donunicain ;
» lia vécu nombre d'années à Genève et en Angleterre;
» tt a été poursuivi en justice pour les mêmes diefo à Naples et en d'autres endroits, n
Après cette énumération, le Père inquisiteur pressa vivement^ se montrant aussi bien informé de tout ce qui concernait le prévenu, que si depuis vingt ans il ne l'eût jamais perdu de vue. Les Sages hésitèrent, éludèrent; la matinée s'écoula; après diner, le Père inquiâteur revmt et redoubla d'insistance. Enfin les savi refusèrent en ces termes : tf Attendu que l'affaire est de conséquence et d'importance , et que les occupa-*
201^ . JORDANO BHUNO.
lions du conseil sont nombreuses et graves, il est impossible de prendre aucune résolution. »
Pendant que la gondole s'éloigne sans le prisonnier/ et que celui-ci s'agite derrière d'odieux barreaux, pesons trancfbillement quelques paroles du P. inquisiteur. Le Nolain, malgré son langage philosophique, est déclaré hérétique et même hérésiarque : quelle secte nouvelle avait-il fondée? Il est appelé hérésiarque, évidemment parce qu'il était di£Qcile de le ranger dans Tune des hérésies connues. 11 a loué Elisabeth et d'autres princes hérétiques, il a habité Genève et l'Angleterre; pourquoi l'Allemagne n'est-elle pas mentionnée, étant, aussi bien que l'Angleterre, * le siège de l'hérésie? C'est que le P. Inquisiteur n'ignore pas que Venise tient à ménager les luthériens, les Germains, et qu'elle aime infiniment moins la commerçante Angleterre que la studieuse Allemagne, comme le roi d'Espagne s'affligeait aussi davantage de la perte des âmes en Angleterre, de ces âmes que V Armada devait sauver. '
Il en était également affligé, cet autre Espagnol qui citait Bruno devant son tribunal. Pour mieux compren-
1 « Gentil garzou che dal lido sciogliesle
T^ pargoletta barca, e al remo fraie Vago del mar l'indotta mau pôrgestc, Or sei repente accorto del tuo maie. etc. »
(Bbuno, II, p. 399).
' u Ot^e l'heresia tmeva la sua sede» Costo, Con^. deU'iator. del regno di yapoli (1591), p. 2W. — Le P. Daniel lui-même, en parlant d'Henri IV, dit : « Quiconque a dos liaisons avec les hérétiques est de leur religion, ou D*eD a point du tout. »
^ Pourquoi Luther n*est-il pus nommé, malgré les éloges que Bruno lui avait donnés ? «^ Voy. Costo, 1. 1, p. 239; Bruno, II, p. 9ii.
dre le zèle que San-SeTerina développa dans cette occurrence, il est bon de rappeler les affronts qu'il venait de dévorer , et les pieux moyens par lesquels il cherchait à se distraire! S'il est vrai que Bruno avait eu des démêlés avec le clergé napolitain, il devait être connu de longue main de Santorio. C'est a Xaples que ce cardinal avait fait ses premières armes, en persécutant péle-mèle humanistes et protestants. S'il devint chef de l'Inquisition , c'est à ces premières rigueurs qu'il le devait, non moins qu'à la joie dont la Saint-Barthélémy le pénétra. ^ Quelle activité il mit à souffler les feux de b ligue ! Intime ami du comte Oli varez, il rédigea en 1 589 le traité par lequel le Saint- Siège et l'Espagne s'unirent contre Henri IV. Il espérait être récompensé en janvier 1592, il allait être élu pape, et déjà il avait adopté le nom de Clément, comme pour faire oublier son inclémence passée, quand sur la 6n du conclave le sort ayant brusquement tourné, Aldobrandini reçut la tiare, et prit le nom prématurément usurpé par San-Severina. Cet échec fut-il de nature à adoucir Mn humeur altière et vindicative? Non : si d'abord il avait été, peut-être, du nombre des cardinaux qui honorent la pourpre, il ne fut plus à la fin que du nombre «le ceux (fui en sont honorés.'
San-Severina fut toutefois obligé d'attendre six ans, — diù satis. ' L'extradition de Bruno n'eut lieu qu'en
t « Qttêi cêiebn ffiomo lieituimo a eaitolici, » disait San-Sevcrina de la juurnftf dont le chance ior de l*H6piUl eût voulu perdre le souvenir* Extiâat tih diêêl... Cooip. M. P. MÀBiMiE, Chronique du règne de Charliâ I.V, prt*r
• Diriiiicltoii iinagiiWSe par Us eardiml de Lorraine.
* Sciomrf .
150S. Aqnoitint ce retard ? Potin|ifoi le iéttatté^R. ta-t-il » longtemps? Brano avait été doimnicsûn : <m*, quand il s'agissait d'abandonner un religieux, les sâvi avaient coutume d'être dé composition facile. Bruno n'était ni vénitien, ni transalpin; deux circonstances qui eussent pu lui garantir la vie. Des étrangers, des ambassadeurs (ainsi que cela était arrivé pour Lupettno) prirent41s intérêt à sa cause ? Il semble plus probable de conjecturer que Sarpi (0 défendrai, le grand Safpi qui n'hésita point à soutenir Galilée «ontt^ les domitricaids de la Lomboacdie.^ Ce qui parait corroborer cette supposition, c'est que Brune Ait livré dans le temps qae flarpi était absent de Yeam. Qmi qu'il en soit^ ltnm« fkii embarqué pouf Rwne, prédsémem <sent ans ti^fèk qae le sénat eut abandonné k Êatil It, im|rfacable «Memi des lettresdassiques, le fonéadèur de rAcadémie de ftome, Pomponio Léto. Ce triste catalogue ouvert par Léto foi clos par Brafio en i 589.
On devine ce qui remfplk les deui année» que Bruno traîna ensuite dans les cachots de Rome. Mais à quoi fiarentoécupées les six amiées passées dans oeuideYenise? Sit années dé monïe et se vère silence } quellon g et ptaintif monologue ! Ce qne Bruno avait le plus redouté, o'eaià-<lire que l'entreprise commencée ne fût interrompue,* se réaHsa pleinement. La maturité de son géfue don-
* Tous les savaDts dltalle considéraient Sarpi comme leur prolectenr. l.-B. Porta, qu*oQ doit considérer comme un des maîtres de Bruno, eiprinu la pensée de tout le monde en appelant le célèbre Vénitien « un génie univerself fiaftu ad Êneyelopœdianif Thonnenr et romemeilt, non de Venise Mnilemenl, mais de Htalie et du monde, ffeon tonfum Veneim «rHf, ouf lialim, $ed orU$ tplêndùr et omamenhah » {Magia tMtf., p. tf7, édft. fStt) Voy.U.PlKTBO GlORDANl, OpeM (18i6)p p. 109. sq.
* M Vineaminciata tmprefa fii interrotta » (II, p. 14}.
VIE, aw
soina ses meitteures forces sans fruit, entre lesbutnides et infectes parois d'une prison. Ce front amaigri n'était pas fait à la solitude murée, où il n'y a plus d'entretien ni avec la nature, ni avec l'amiUé} où le moi n'a d'autre compagnon que lui-même, s'il ne sait pas invoquer Dieu. Bruno savait rêver, mais il n'était pas épris de l'isolement; la société et la création étaient les indispensables aliments de sa verve. Il était penseur, métaphysicien; mais son intelligence avait besoin d'être excitée par de doctes battements de mains. Tout admi^ rateiir qu'il était de Pythagore et de Proclus, il n'était pas d'avis qu'il fallût cacher sa vie; ^ il croyait plutAt qu'elle nous a été accordée pour nous Êdre coûr naître. La parole était une double nécessité pour son e^rit. Avait-il au moins la permission de fine, on les distractions de l'écriture ? 11 était, sans doute, moms heureux que Campanella; celui^i nonrseillement ent la force de supporter la torture, pendant quarante heures, ' avec une fermeté plus que Spartiate, mais il eut l'adresse d'écrire ' à ses amis pour soutenir leur courage, et sa captivité nous a valu quelques sublimer canzones sur la liberté dans les fers, l'inattaquable et
invisible liberté de Tàme Chronique lugubre, dont
Bruno et Campanella remplissent une page touchante et que les siècles respecteront,-^ œreperenniui.
Durant cette agonie anticipée, l'Europe assista i des événements importants, surtout pour la cour de Borne; et le prisonnier de Noie, l'infatigable voyageur, n'en
• A«0< ^cÀMCf. — La maxime coatraire est de PloCarqoe.
' « Plia quam spartiana fwbUiiate » (Ctvkiahi, Vita Th. Camp.^ p. 17).
* uNe in tortnêntiê deficerent » (Campanella, de Lib. ptrof., p. 15).
sut jamais rien. Philippe II moorat, Henri IV entra dans Paris. Avec Philippe, monarque plus puissant que glorieux, aussi taciturne que fourbe, aussi cruel que voluptueux, non moins dissimulé que superstitieux, monarque qui avait joué le premier rôle sur le théâtre de l'Europe, mais non le plus admiré ni le plus estimé, qui avait dépensé 6000 millions de ducats, et le sang de 20 millions de sujets, sans jamais avoir été sur un champ de bataille, qui avait concouru avec Torquemada à 6000 auto-da-fé , et que Tindépendance de sept petites provinces réduisit à la pénurie ; avec Philippe II, s'évanouit le principe du despotisme en Europe. Par l'avènement de Henri IV, par l'édit de Nantes, la politique fut déclarée séparée, indépendante de la religion, et l'équilibre des Etats se trouva rétabli. Dans cet intervalle, de célèbres naissances compensèrent des morts célèbres. Mazzoni et Montaigne disparurent en même temps qu'Ercilla et Tasso; Patrizzi aussi, l'adversaire heureux du Stagirite, s'éteignit, mais comme la lampe d'Arioste, faute de cire ou d'huile. * La divine Providence daigna seconder le progrès des hommes qui pensaient. Gassendi et Descartes vinrent au monde, pendant que Bacon publiait ses Essais. Campanella et Cerda continuaient à vivre, bien qu'enfermés encore dans les geôles de Naples.
Ce qui se passa dans la prison romaine, entre la congrégation du Saint-Office et le philosophe napolitain, nous a été raconté succinctement par Scioppius, té-
— Corne il debil lume suole,
Gui cera mancbi ed altro io che sia aoceso. »
(Orl* FuHioso , XXrV, 81)
moîn du procès et du supplice. Après l'examen des pièces qu'on semble avoir comprise^ et expliquées plutôt avec une résolution arrêtée qu'impartialement,' on procéda aux interrogatoires qui se succédèrent rapidement.* Quand on crut avoir convaincu le criminel, on entreprit de le convertir; mais cela parut bientôt impossible. On le somma dès lors, sous peine de la vie, de déclarer que ses opinions étaient erronées, ses ouvrages impies et absurdes, faux en reli gion et en philosophie, ' en un mot, de îse rétracter sur tous les points. Les premiers théologiens^ de Rome ne dédaignèrent pas de discuter avec lui et rivalisèrent d'habileté pour l'amener à leurs croyances et le subjuguer. Peut-être, après les vaines tentatives de San-Severina, le souverain pontife luimême descendit-il à l'exhorter fraternellement,* dans l'espoir de faire tourner à la gloire de l'Eglise l'éclatante rétractation d'un incrédule si opiniâtre. Se rétracter, • il ne le pouvait sans mentir à ses convictions.^ Quelquefois, entraîné parle désir de vivre, plus que paHa crainte de mourir, il balançait, il flottait incertain,^ comme Huss
< L*mterpréUtion qu'on fit du titre de la Bitê triamphanH en est une preuve.
> a Sœfiiu est examinatus » Scioppius. Rien n*autorise à supposer que BmDO fut soumis à es qu*on appelait le « rigoureux examen, » c*est-à-<iire la torture. Ce moyen de procédure était inutile, puisqu'il n*y avait nul doute sur « llntentlon. » .
* « Portenia, » — <c Horrenda prortù$que ahsurdimma » Soop.
^ « Summi tkeologi » Sciop. — Parmi eux, le plus grand controversiste da temps, Bellarmin; esprit méthodique, écrivain remarquable parla précision du langage; aussi étranger aux invectives qu'opini&trément attaché aux principes ultramontains.
* « Fratemi » Saop.
* Sa philosophie lui semblait une vocation céleste, un apostolat; il méprisait les philosophes qui ne faisaient de la philosophie qu'un métier, « Messieurs les régents de philosophie » (Dbsc^btbs.— Voy. de Immemo, p. 145).
^ L*hisU>ire de Dominis et de Molinos montra d'ailleurs que la rétractatioo se procurait pas la liberté.
* RiXNsm et Sibbr (p. S33) expliquent la versatilité que Sdoppius reprodie
et Jérôme avaient fait. D'autres fois il tentait de se justifier, de se défendre, en raisonnant sans égard pour les hommes ni pour les choses, et ré[)liqiiait avec une confiance inébranlable. Il ne renia point lâchement les aifections qu'il avait vouées a certains protestants, ou à tel philosophe en discrédit. Seulement il faisait effort pour gagner du temps : quarante jours, puis quarante jours encore.., * Comptait-il sur la mort du Grand-Inquisiteur, ou sur quelque autre accident propice? Dans cette voie il lassa, il épuisa la miséricorde dir saint-office qui se crut joué. ' Le 9 février 1600, il fiit conduit au palais qu'habitait San-Severina. Là, en présence des plus illustres cardinaux, des plus savants théologiens, consulteurs du saint-office, personnages qui surpassaient tout le monde par leur âge, par l'expérience des affaires, par la connaissance de la théologie et du droit, en présence enfin du magistrat public, du gouverneur de Rome, Bruno fut forcé de s'agenouiller ^ et d'écouter sa sentence. 11 fut excommunié so-
à Bruno, en disant : « Llnquisition avait coutume de varier ses interrogatoires sur les mêmes griefe, de loin en loin, sans communiquer k l'accusé ses premières réponses, ses assertions primitives, que l^accusé lui-même peut-être ne se rappelait plus et que les juges entendaient à leur guise. »
^ Durant ces intervalles, le saint-office était occupé à Texamen d*un gra^-e difiërcnd, celui des jésuites et des dominicains au sujet de la Gr&ce. Le cardi* nal Madruce entendait les parties et leur défense, conférait avec les arbitres nommés et travaillait à rinvcntion do termes devenus célèbres, tels que grâet suf/ttante, gràcé efieaeef grâce versaiik, grâce eoneomitarUe, actencc «loyeime, congruisme, pouvoir prochain. L*événement de cette affaire épineuse fut de prescrire partout unedifRcile neutralité, sinon un silence impossible. Les interrogatoires de Bruno et les conférences nommées de atun/m remplirent les anoft^ 15(16 et 1599, mais ces dernières furent reprises après IMO et après la mort de Clément VIII (Voy. Jacq.-Hyac Ssrrt, Hitt. congreg, <b cnurOns âivinœ graiia).
* « Vt ponêificem et inquiêitionem deludcret » Sciof.
* « Genubus flexis. » — <r /n ginocchio avanti di voi, a dit 6a|ilée aov ordinaux, pieds nus, en chemise....
l^ineUemeot et dégradé. Sa sentence, motivée sur un récit détaillé de sa vie, sur line analyse rigoureuse de ses écrits, sur l'inutilité des essais tentés pour le convaincre chrétiennement, cette sentence redoutable fut lentement et hautement prononcée. Les cachots de rinquisiiion s'ouvrirent, le condamné passa dans la prison civile ; sous les yeux de cette auguste assemblée, la lecture finie, il fut remis aux huissiers du gouverneur. Le bras séculier, c'est-à-dire la police, fut invité à le punir avec autant de clémence qu'il se pourrait, et sans répandre de sang, « ut quant clementissme et cUrà sanguinis effusionem puniretur : » formule reçue pour le supplice du feu. Un délai de huit jours encore lui fut apeordé pour la confession de ses crimes. Comme Il s'obstinait à n'en point avouer, on le mena enfin en grande pompe au Champ-de-Flore pour les expier; il y fot brûlé dans la journée du 1 7 février i 600. La tranquillité que cet homme, jeune encore,^ et naturellement irascible, montra à rheureoù le jugement fut lu, ne l'abandonna qu'un seul instant. Après avoir entendu avec calme la longue sentence , un seul mot lui échappa : « Je soupçonne, dit-il en relevant la tête avec fierté, en quittant la posture de l'humiliation, — je soupçonne que vous prononcez cet arrêt avec plus de crainte que je ne Tentends,' mqjori forsitan cum timoré sententiam in me fertis quam ego acàpiam. » Ses yeux gardèrent leur feu, son front sa sérénité; sa démarche ne cessa
< Dn moins en comparaison de « ce bon vieillard » de Galilée, di quêito huon veechio,
* ITaibiblissons pas la belle énergie de ce mot par les parallèles qu*on lui Il sabir avec les réponses d*Anne du Bourg, d'Apollonius de Tyane, de Socnte.
d'être noble et assurée, en face d'un immense concours de peuple, et sa contenance fut toujours digne, même au sein du brasier. Quand le supplice fut accom* pli, les cendres de Bruno furent jetées au vent, afin « qu'il ne restât de lui sur la surface de la terre que la mémoire 'de son exécution. » En parlant ainsi, Scioppius lui-même ne peut lui refuser le témoignage d'une rare constance. Les dominicains pouvaient dégrader le moine; rien, ni promesses ni menaces, ni chaînes, ni flammes, rien ne vint à bout de dégrader le philosophe. Le pardon qui semble avoir manqué au cœur des juges, remplit peut-être les derniers jours, les derniers soupirs du condamné. Certes, si cette mort n'est pas une preuve de vérité quant aux doctrines, elle est du moins une marque de grandeur quant à l'âme.
Bruno s« souvenait peut-être de maints passages où il avait défié la mort avec on stolque dédain : Pejor ut morte ftmor ipn mortit, etc. (H, p. 401).
Chi non mi fa temer fortuna o morte ? (H, p * 16).
Voy. surtout I, p. SiS, où Bruno, après avoir cité Ovide {Méiamùrpkotei XV, 153-159, 165), et VEcclésitute 1, 9, prouve éloquemment que la perte de la vie n'est pas la perte de Texistence, la jattura de Vestere, œntra la quai pazzia erida ad alte voci la natura. T. II, p. 367, il loueEpicure d'avoir a|>pelé son dernier jour, l'uUimo giorno^ le plus heureux jour de sa vie, felici*- Hmo giorno di nottra vita (Comp. Cicébon, de finib. bonor, et malor. Il, 30, et la note 39 de M. V. Le Clerc).
On raconte de même qu'Algieri, son compatriote, « effraya par sa constance et sa magnanimité les spectateurs de sa mort » (Voy. P. I, p. Si). — Walter Raleigb, mort sur Técharaud, Ta dit : « Un homme qui pense ne peut q«e bien mourir.
Who oft doth think, must needs die well. »
VIE. il3
Après avoir raconté simplement, à Taîde d'un trèspetit nombre d'imparfaites notices, la fin tragique de Bruno, il nous reste à passer brièvement en revue plusieurs points qui s'y rapportent et qui ont occupé, dans les deux derniers siècles, une foule d'écrivains estimables.
L'anecdote du crucifix doit être rappelée en premier lieu. Devant le bûcher, dit-on, un crucifix fut présenté à Bruno, qui, loin de le porter à ses lèvres, détourna la tète. Pareil mouvement fut attribué avant lui à Ricetto,» après lui à Vanini. Tout en plaignant Bruno, demandons-nous s'il pouvait lui être facile d'aimer un symbole qu'il avait vu servir d'étendard sanglant aux ligueurs, et que Philippe II serrait dans sa main gauche, chaque fois qu'il signait d'inlames ordonnances? Pouvait-il accueillir avec une joie franche l'image de Dieu offerte par ceux qu'il appelait, à tort peut-être, ses bourreaux? Oui, Bruno eût mieux fait de mourir dans l'humble foi de l'Evangile et en répétant les di-
* « Ricetto fat mis lié et garrotté en une gondole. Il y avait un certain prestre <|ni allait avecque eux» lequel lui présentant un crucifix de bois 4 baiser, Tadmonestait de se réduire, pour mourir en la gr&cede Dieu, en se réconciliant à la aalnte épouse de Jésus-Christ, à savoir TEgUsa romaine. Mais Rioetlo, rejetant le M«, pria le pauvre prestre et les autres de la compagnie à se désespérer des hcs du Diable, et venir à Jésus-Christ pour vivre selon TEsprit, et non selon la chair » (Martyrologe de Genève, p. 573). Ceux qui ont fait de Bruno un calviniste ont cru quMl avait repoussé le crucifix parce qu*il y voyait une marque d'idolâtrie, conformément à cet article du décalogue : « Tu ne te feras point dMmage taillée, ni aucune ressemblance, etc. » (Exode XX, 5). Ils ont pensé qu*il n*eût pas de même répudié la croix. Il est inutile d*agouter que le philosophe atUchait peu d'imporUnce à cette distinction, qui semblait alors fondamentale.
2li JORDANO BRUNO.
vines paroles du Christ : Mon Père, je remets mon esprit entre tes mains!... Maîa tout chrétien à son tour doit convenir que ce trépas fut exempt de feiblesse à la fois et d'orgueil, que c'était vaincre la mort sans répugnance et sans ostentatioû. Quand Bartoccio s'écria en 4 569 du sein des flammes : * Victoire, victoire! » ses ennemis mêmes furent étonnés; le silence impassible de Bruno est plus imposant. Et s'il est vrai que pendant ces longues heures il redisait les mots de Plotin expirant : « Je fais un dernier effort pour ramenelr ce qu'il y a de divin en moi à ce qu'il y a de divin dans l'univers ; » ' si telle parait être la manière dont meurt un panthéiste, mérite-t-elle notre colère? Autre anecdote. Un jour Bruno avait dit à Londres,* en plaisantant, que s'il lui arrivait de mourir en terre catholique-romaine, fûtrce à midi, seà restes seraient accompagnés de cinquante ou cent torches. (Cette prédiction s'est accomplie, comme l'ont remarqué certains critiques, d'une façon prodigieuse. Un mot que Bnmo s'adressait comme encouragement, et dont il avait fadt en quelque sorte sa devise, a trouvé aussi, selon d'autres biographes, une sinistre application : c Si Dieu te louche, tu seras un feu ardent,
« Nam tangente Deo, fervidus ignis eris. »'
* «f ncip&vOou rb h itfiXv Btïov àvdivicv itpbç vb iv tÛ Travrl 6itov » (Pùrpkyr. Vit. Plotin. — Voy. aussi M. Barth. Saint-Hilairb, de récoî» â^Àtexandrie^ p. XXXIV, 18i5).— Bruno croyait, comme Montaigne, ce jour un «niattre jour, juge de tous les autres» (Voy. Essaie, n, 16, éd. V. LbClskc). U se nppehi plusieurs fois le principe de Pythagore (par ex. I, p. 883), qu'il ne faut pas craindre la mort, quMl faut s'attendre au changement.— ce Je fends les àeax et m'élève à nnfinî,
» Ma fendo i cieli, e a rinfinîto m^ergo > (II, 16).
' Cette pensée brillante a été rapprochée du mot d'Ovide : Est Deus in nobis;
C'est dans le Champ-de-Flore qoe rauto-da4^ Ait exécuté. Or, c'est de cette place que Bruno avait dit» à Londres ausri, qu'elle était le rendes*YOus de la canaille de Rome. * Sur cette place qui est située en face du théâtre de Pompée, et où le cadavre de Dominis ftit brûlé plus tard,*en 1624, avait retenti jadis le cri dos ghdialeurs : César, ceux qui vont mourir te saluent, Âve^ Cœsar, morituri te salutant; ce cri qui y fut renoareié, pendant le moyen-âge, par les magiciens et les athées, dans une autre sorte de spectacle. La date du supplice n'est pas moins notable que le I. L'année 1600 marque en philosophie une ùre nou- ^ pour amsi dire inaugurée par Tauto-da-fé du No I. Dtans les fastes de hi papauté, elle est signalée par fÉbilé solennel. Chose singulière ! au mom(*nt où Phi* ^ Il venait d'être enseveli, Clément VI 11 crut toucher à Vktmn où l'ancienne foi allait reprendre tout son emfflw. Bcarî IV ayant fait sa soumission, le |>ontife chargea ■■ a|idlre dont la mansuétude égalait le li^Uf^ Fran* ntm 4t Sàkn , d'aller jusque dans Genève tenter le vieux : de Bèze, et lui offrir une |ieni»ion de 4, (MM) Ut I7 janvier. Clément Vlll commença par Tou- * 4e la Porte-Sainte une longue suite iU*. cj^ré^nuM la mémoire survécut a son priOlificat. L'af^
pe Bi^ ^ <. Il» lu «A. : V«iv«# 4m I'1<m» 4 A/t •^■■■k. ma^tMi, L*".'-^'. .^itm a>*.f
fluence des peuples n'étsdt pas moindre que la magnifiœnce des fêtes pieuses de la ville éteruel^e. Ceux qui n'étaient pas venus pour gagner des indulgences, étaient attirés par la curiosité, et parmi ces derniers un grand nombre de protestants, comme le prince Frédéric de Wurtemberg. Toute cette foule confuse de riches et de pauvres, dont les flots rappelaient les plus beaux jubilés, assista à l'horrible scène du Champ-de-Flore. Des auteurs favorables à Bruno, et quelque peu superstitieux, ont fait observer que cette même année fut plus funeste qu'aucune autre aux cardinaux. Le 1^ janvier mourut le Polonais Radzivil, le 2 le Vénitien Prioli, le % février l'Espagnol Inigo d'Âvalos, en avril l'Italien Madrucci, puis Deza, ensuite André d'Autriche, enfin beaucoup de princes de l'Eglise.
Bien d'autres circonstances ont tourmenté les historiens qui nous ont précédé. Des amateurs de curiosités inutiles ont manifesté quelque surprise de ce qu'avant de brûler le Nolain, on ne l'eût pas décapité comme Carnesechi , qu'on ne l'eût pas pendu comme Paleario, qu'on ne l'eût pas étranglé comme M onti, qu'on ne lui eût pas percé la langue comme à Gamba, de peur qu'il ne haranguât les assistants. Nous sommes surpris, pour notre part, que Lacroze, cédant à cette manie, n'ait pas établi de parallèle entre la fin de Bruno et celle d'un gentilhomme polonais, Casimir Leszinski, accusé d'athéisme et condamné à mort par la diète de Grodno. «Le corps, dit Lacroze lui-même, fut brûlé (le prétendu athée eut la (ète tranchée avant d'être brûlé), et ses cendres forent mises dans un canon qu'on tira en l'air du côté de
la Tartarie. ..»* Comment peut-on se plaire à parcourir cette galerie de sombres tableaux?
Après la question de saToir si l'on coupa la langue à Bruno, s'est présentée celle de rechercher si on le yètit du san-benito, c'est-à-dire de cette chemise de soufre, en forme de scapulaire, qui a sur chacune de ses pièces une croix de Saint-André, des flammes et des diables. Le san-benito était mis à tout le monde; et pour Bruno il était propre, selon la remarque d'un antiquaire, à lui rappeler qu'il avait dédaigné le crucifix, nié les flammes étemelles et loué Satan.
Une discussion plus sérieuse s'est élevée, lorsque deux auteurs italiens ont avancé que Bruno avait été brûlé en efiigie, c'est-à-dire que la police avait fût faire, soit en carton, soit en paille, uil mannequin de la stature de Bruno, l'avait fait habiller de son costume ordinaire^ lui avait fait mettre le masque le plus ressemblant; et qu'au-dessous du tableau qui portait le jugement écrit en gros caractères, elle avait fait monter ce même mannequin sur un bûcher, où il avait semblé soufinr d'affreuses douleurs. D'où il résulterait que le supplice de Bruno n'eût aussi été qu'une « historiette. »* Témoin oculaire des derniers moments de notre philosophe, Scioppius ne permet pas d'accorder le moindre crédit à l'hypothèse d'une exécution en effigie, simulacre charitable auquel un tribunal du XVl* siècle ne recourait que malgré lui. Du reste, ni Haym, ni Qua-
1 LAcmozB, Entretiens, p. iti,
* Cesi par ce terme que J. de Biaistre désigne les soaffranoes endurées, dit* 00, par Galilée au pabis de rinquisilioo.
dri6' ne nous ont dh ce que lé véritable Brana^ vint après cette fiction des faauiefrceuvres. L'énidit Clément a cru leur venir en aide, en disant : « Peutêtre trouvaient-ils le feu trop violent pour un enthousiaste, et croyaient-iiB qu'on aurait pu se contenter de brûler scm portrait et d'aivoyer l'individu aux Petites- Maisons. »*
On est affligé de voir à quel excès d'indifférence les savants s<Mit capables de parvenir. Gomment ceux qui ont blâmé Bèze d'avoir dit à propos de Caroli, un des adversaires de Calvin : « Il est mort misérablement à Rome, dedans un hôpital, pour servir d'exemple à ceux qui se révoltent de Jésus-Christ, pour suivre un maître qui récompense si mal ses serviteurs, et en ce monde et en l'autre; » comment apprécieront-ils l'auteur qui, en sortant du Champ-de-Flore, ne put retenir ce trait de barbare ironie : « Sic ustulatus misère periit... Ainsi, grillé tout vif, il a péri misérablement, afin qu'il pût raconter , dans les autres mondes inventés par lui,^ de quelle manière les Romains en usaient avec 1^ blasphémateurs. » Après cette réflexion révoltante, Fusilius^ se croit autwisé à prouver en détail que ces victimes n'étaient pas consumées par le feu, mais étouffées par la fumée : « car.
< Hats, JVoHx. de* liM rar,, f. 18i. — Quaduo, tîor. 9 rag, éCogni poeiia.
* Ceci rappelle la remarque de l'Etoile au sujet de Geoffi:. Vallée : « I57i. En cette année, un misérable athéiste et fou (comme rdn n*est jamais sans l'autre), G. Vallée, natif d'Orléans, fut pendu et étranglé à Paris. Plusieurs des juges étaient d'avis de le confiner dans un monastère comme un vrai fou, tel qu'il était et se montra lorsqu'on le mena au supplice. »
* Combien cette allusion est plus froidement cruelle que le sobriquet de Circuiator, donné à Harvey par les antagonistes de la circulation du saogi
* Fus., Mastigophorus (à propos de Vanini).
dH-41, le feu est plus froid que chaud. ^ Heureusement ces exemples étaient des exceptions dans les rangs des humanistes. Ils se plaisaient à rendre élégamment c brûlée» par «dévoué à Vulcain,' à la divinité boiteuse;» ils se prêtaient, quelquefois par %'anitQ d'érudits, à justifier Tlnquisition avec des extraits de Gcéron ou de Sénèque;^ mais plus souvent ils rappe* laient à leurs contemporains les règles de l'équité, les avantages de la douceur, la matimé du sénat romain : Aux dieux le soin de venger leurs offenses, DeoruM offensœ Diis curœ!
Quoiqu'on eût dit que, les cendres de Bnino jetées au vent, il ne resterait de lui sur la surface de la terre que la mémoire de son exécution, cependant trois tans après sa mort, le 7 août 1605, les dominicains, les maîtres de Tlnquisition, s'occupèrent encore une fois de lui. Jean-Marie Brasichellensis, maire du sacré-palais, fit inscrire dans V Index expurgatoire tous ses écrits sans distinction, ceux qui regardaient l'inoiTensif Art de LuUe , comme ses poésies, ses satires, ses ouvrages de métaphysique. On s'étonne que cette Sentence ait suivi , et non précédé l'autre ; mais on s'étonne surtout que l'historien des dominicains, frère Echard, se soit prévalu de ce fait pour conclure que « Bruno ne fut traité par personne plus sévèrement que par les frères Prêcheurs, et.
< VuUanù devotui, — « Tardipedi Deo dandum^ infelieilnu ustulandmn Ugnis 9 Sciorpios.
* m QîÊidqmd utpuîifmm, amputofur » (Philipp., VIU).— «CorHgr< fi#» fMMml, toJlanliir à €9tu tnorraltum» (de Ira, XV).
290 JORDANO BBUNO/
conséqaemment, qu'il n'appartint jamais à cet ordre. » * La condamnation des livres de Bruno fot approuvée par le même pape qui avait signé son arrêt de mort. On s'est demandé quelquefois pourquoi Clément Vlll n'usa pas de sa prérogative contre la décision du saintoffice, ou pourquoi il n'en légua pas l'exécution à Paul V?^ Le règne d'Aldobrandini fut, en effet, im des plus reconunandables des temps modernes. C'était un esprit prodigieusement actif, infatigable; administrateur exercé, adroit, jaloux de gouverner par lui-même; politique persévérant, circonspect jusqu'à la taciturnîté,' rarement enclin à ^ une duplicité innocente; » ennemi de l'Espagne autant que des Médicis. U fiit eh état de rétablir l'harmonie entre la France et l'Espagne, de rompre Talliance de Henri IV avec VAngleterre et la Hollande, de conclure la paix de Ver vins, d'enlever le duché de Ferrare, et de préparer une expédition contre la Turquie, pendant qu'il recevait les députés du patriarche d'Alexandrie, qui abjurait l'eutychianisme, et ceux des Grecs-Unis de Pologne, qui quittaient l'Eglise russe pour l'Eglise de Rome/ A l'égard des doctrines et des querelles d'opimons, Clémentine se montrait pas moins habile; il sut apaiser l'ardente
1 fxEx hit inféra» qtUsquU tandem ille (uerit, à nulUs severius quam à noitris habitum fm$$e. »
^ Paul V fit décapiter Piccinardi sur le pont de SaintrAnge, parce qn'il aTail sottement comparé Clément VIII à Tempereur Tibère; mais, en même temps, il ne cessa de se plaindre a de Tindolence » de son saint prédécesseur.
* « f ingenio Clemens eraty ut licet, Quintii Fabii exemplo, ingravign-mii negotiis m'mt'a eunctatione uti videretur, tamen nihil abjectum, cuneia exeeltâ'mente gerens, prudentiâ et dexteritate quandoque auequebatur, qwe vi atque impetu obtineri minime poterant » Mokosini^ Bistor. Feneff., I. XVI).
^ a Ruthenii reeeptit, » lit-on sur la belle médaille frappée en 1596.
VIE. ttl
dispute sur la grâce, entre Bannez et MoUna, entre les dominicains soutenas par l'Espagne et les jésuites protégés par la France, dispute qu'il ne parvint pas pour* tant à éteindre,' puisqu'elle porta ses troubles jusque dans le XVIII* siècle. Il U*aitait personnellement les hérétiques et les philosophes avec une indulgence bienveillante, quoiqu'il combattit officiellement leurs principes;^ il plaça Alde-Manuce jeune à la tête de l'imprimerie du Vatican , il attacha à sa personne Césalpin décrié comme athée, et lui permit de lire les ouvrages de botanique composés par les protestants; il appela Patritius à Rome, pour le combler de faveurs. Mais une altération sensible , un véritable déclin frappa ses facultés après dix années de gouvernement, et cet état empira journellement par suite des chagrins que le procès du molinisme lui causait. Le mécontentement des jésuites l'exaspérait et le navrait tour-à-tour : « ik osent tout, disait-il, omnia audent, omnia audent. » ' Pour les réfuter savamment, il se plongea, malgré les difficultés de l'âge et les prières de Bellarmin,^ dans
1 On sait que Clément voulut se déclarer contre les Jésuites, et que la mort seule Yen empêcha : d*où Ton a inféré quMl fut empoisonné. Ce point n*a Jamais été tout à ftil édaird. La vérité est qu*il mourut subitement l& S mars 1605. « Neque vero prœter fidem est «"Socios (Jesu) , tametsi aliunde religioiOi ae pioi, in mis rentm suarum angustiis, hnmani aliquid passes esse » (Sbeby, HisL de auxiliis divinœ gratiŒy p. 87S}.
* Il voulait, dit Scioppius, que les cardinaux et les prélats de sa cour les reçussent avec toutes sortes (Inhumanité.
* Les jésuites» dit-on, le menacèrent. « LMnrailUbilité de Clément n*est pas chose évidente ; on n*est pas obligé de croire, comme un article de foi, qu*il est le légitime successeur ^e saint Pierre » (Voy. Sbbrt, 1. 1, p. V71-f77).
^ SramT, 1. 1, p. 371. — Bellarmin représenta à Clément que les fttiguesd*ott semblable travail useraient le reste de ses forces, et que saint Augustin peutêtre n*avalt pas embrassé toute la question. Serry, docteur de SorbODne, qui rapporte ces faits, composa son histoire avec les pièces conservées au Vatican.
ShS JORDANO BRUNO.
ime étude sérieuse des œuvres de saint Augustin. Sa sauté exigea enfia qu'il abandonnât les affaires politiques à P. Àldobrandini, son neveu, qui ne fit qu'irriter les grands, et allumer des dissentiments domestiques^ Le soin des intérêts spirituels échut à San-Severina et à Bellarmin, deux cardinaux illustres, mais quvressem- Uént peu aux Lambertini et aux Ganganelli. San-Severina se chargea des questions religieuses; Bellarmin, créé cardinal l'année où Bruno fut transféré à Rome (1598), veilla aux questions scientifiques et philosophiques. Sous l'empire de Bellarmin, dont les préjugés étaient ceux d'un grand homme,' les divergences philosophiques furent sévèrement censurées, Patritius' fut obligé de se rétracter, les livres de Télésio ^ furent mis à lïnd^acyl'ouyrage mèmedte Campanella contre les athées fut déféré à l'Inquiâtion ; les œuvres de Damien, auteur hostile à la philosophie au XI^ siècle, furent publiées par le cardinal Cajétan et répandues avec profusion. Clément allait céder aux instances de Patritius, et fon* der une chaire de philosophie platonicienne dans le collège delà Sapience, quand Bellarmin survint et s'y opposa victorieusement. 11 y a plus : Bellarmin, protecteur du péripatétisme, interdit même certains écrits d'Âristote, et sut assez influer, par le cardinal d'Ossat, sur Henri iV, pour que ce roi entreprît dans le même temps de ré-
1 Je n'ignore pas que Bellarmin avail plus dMntelligence que de caractère, el qa*il ne montra ni fermeté ni indépendance dans les processions militaires des Ligueurs de Paris; mais ce controversiste étonnant aimait sérieusement la paix {une onc9 de paix, disait-il, vaut mieux qu'une livre de victoùrç), et pratiquait la vertu avec humilité.
s Patritius était de ceux qui soutenaient leur opinion, comme Panurge, «jusqu'au feu exclusivement. »
3 La meiilcnre édition de Télésio venait de paraître k Genève.
forint Tenseignem^t de la philosophie, et défendit au nohle Vénitien Prioli de venir exposer le platonisme à Paris. ^ Pour arracher à un pontife ac^si sagement mo-» déré que Clément VIII la condamnation de Bruno, le dominicain San-Severina s'appuyait donc sur le concours du jésuite Bellarmin. La seule prévention pas* sionnée qu'eut ce pape pouvait d'ailleurs être aisément tournée contre le Nolain : je veux dire sa haine pour Elisabeth, <r cette vieille femme, disait-il, qui devait estre mesprisée de ceux-là même à qui elle s'était adonnée. » Scioppius, une de ses créatures, pouvait l'indisposer en l'entretenant des succès que Bruno avait eus dans la patrie de Copernic.^ U semble donc que la ideillesse du vénérable chef de l'Eglise fut obsédée et entraînée par des représentations fanatiques, et que cet holocauste, qui dans les sanglantes annales du XVI* siècle n'est qu'une tache -de sang de plus, ne doit pas flétrir la mémoire de Clément.
Autant il est équitable de justifier un caractère qui n'avait rien de draconien, autant il est diflicile d'absoudre entièrement l'Inquisition. N'imitons pas, cependant, nos devanciers, en dressant un acte formel d'accusatio|i
1 Voy. d^OssAT, Lettre XCVL ^ Peut-être fùt-il aussi question d^Elisabetb et de Bruno, le lendemain du supplice de ce dernier, lorsque Clément VIII dit au cardinal d^Ossat « qu^il estoit fort marri de ce que Henri IV avait naguère Tait pair de France le sieur de la Trimouille quil savait estre hérétique » (Lettre du 19 février 1600). D*Ossat, au surplus, n*était étranger ni au protestantisme, ni à la obilosophic. Dans sa jeunesse, il avait défendu Ramus contre Charpentier (Goujet, Mém. sur le collège de France, II, p. 81) ; plus tard, il soutint l'hérétique Béarnais contre les Ligueurs (d*0RLiAifs, Bépansee dêt vraif caiholique», p. i30).
* Nous montrerons cinlcssous que Bruno Ait persécuté particulièrement en qualité de copernicien, et nous rappellerons que c*est sur la proposition de Bellannin que llnquisition interdit à Galilt^ de renouveler le système de Tastrononle allemand.
22b JORDANO BRUNO.
contre des juges qui, selon Brucker, étaient plus sévères que Minoset RhadamanteJ Le système pénal de cette cour, qui en Italie était rarement atroce,* est jugé sans appel par la religion et par la philosophie, dont l'arrêt est identique.' La religion se plaint d'avoir été méconnue, mal comprise : ne charge-t-elle point ses pasteurs de la faire aimer à force de gardon et de mansuétude, et de faire hon(M*er Dieu, au lieu de le venger? de convier, par la diarité et la persuasion, aux félicités du ciel, et non pas d'anticiper sur les tortures de l'enfer? La religion se plaint de l'abus qu'on a fait de la parabole du festin, du précepte « Contrains-les d'entrer; »* du sens qu'on a prêté à ce mot : <r Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive; » puis à cette autre parole : « Si quelqu'un né demeure pas en moi, il sera jeté dehors, et il séchera, et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler. » La religion rappelle à ses ministres ce que Jésus-Christ dit à ses disciples, lorsqu'ils voulurent faire descendre le feu céleste sur un village de Samarie qui leur avait fait mauvais accueil : <r Vous ne savez de quel esprit vous êtes nés! » Le langage tenu par la philosophie ne diffère pas des plaintes de la religion. Il
< ff fp$o Minœ et Rhadamanto teverioresr^ {HiH. phil.^ t. V, P. U, p. »); « I miniiirideirigùroêo et implacabile Plutone » (Bruno, U, p. SIO).
s Dice que fue atrocidtd,
Pero que no fue delito.
(LOPB DB VeGA.)
S ÂlteriuB sic
Altéra poscit opem res et conjurât amice.
^ Justin-le-Martyr fut, avant TertuUien, de Tavis qu'il est irréligieux de forcer i la religion, « contra reliffionem eue eogerê ad religionêm. » •
est c6ntradictoire.de punir un crime spirituel par une peine corporelle, une diversité d'opinion par un supplice matériel. Il est contradictoire d'apaiser la colère (fiyine avec le sang des hommes, et d'exercer des rigueurs inhumaines au nom d'un pouvoir dont la racine est dans le ciel. Il est injuste de traiter ceux qui ont erré dans leurs spéculations ou leurs rêves/ plus rigoureusement que ceux qui ont troublé la tranquillité, la sûreté de l'état, ou attenté à la moralité publique.* U est imprudent de prétendre rassurer les consciences timides, en les effirayant par un spectacle douloureux, Êdt pour exciter la sympathie; de vouloir affermir le règne de Dieu, en aspirant à gouverner despotiquement les consciences; de croire sauver la foi, enlui^sacrifiant ceux qui ont semblé la menacer, et dont les erreurs acquièrent ainsi un prestige plus dangereux. La religion et la philosophie ont pitié du juge, aveuglé par une illu- »on ou une prévention passionnée ; mais elles réservent aux victimes ube compassion plus tendre.
De tous les problèmes relatifs à la mort de Bruno^ le plus controversé, c'est la recherche des motifs de sa condamnation. Etait-ce pour crime d'apostasie? pour
■ « iVn^or, » Saoppius. Hutgens, selon lequel ces nuga sont des eonjeetvh r», défend Bruno contre Scioppius, en disant : « Àd magii idonea$ judiee$ pnnaeamuÊ (Cotmothêoroi^ p. T).
* Voj. MOHTUQUttiT, J?ipHI éti lùtt, I. xn, c. i, S.
hérésie? 'pour athéisme? La plupart des historiens ont divisé ces trois sortes de griefs, tandis qu'il fallait les réunir.
Le droit canon du moyen-àge établissait deux genres d'apostasie. Le premier était généraf^po^faita tn/fdelitalis vel incredulitatisj , et signifiait un abandon total de la foi et de la loi de Dieu.* Le second, particulier, s'appelait surérogatoire, parce qu'il ajoutait un nouveau degré de culpabilité au premier (Txpùstasia ordinis sive irregularitatisj : il consistait dans la violation des vœux monastiques, dans la désertion de l'ordre religieux où l'on avait fait profession. Or, il est évident que Bruno, ayant quitté sans dispense léjpitime l'ordre de Saint-Dominique, et étant retourné de sa propre autorité à l'état laïque, était coupable d'apostasie monacale. Mais il est notoire en même temps que cette espèce d'apostasie était soumise à la juridiction de l'ordre, et non point de l'Inquisition. Puisque Bruno fut jugé par l'Inquisition , il était dcHic accusé aussi d'apostasie générale.
Méritait-il cette accusation au même titre, par exemple, que l'empereur Julien, quittant ostensiblement le christianisme pour la philosophie d'Alexandrie? Si l'on n'est apostat d'infidélité qu'autant qu'on embrasse publiquement une autre foi, et qu'on professe une fausse religion, Bruno ne doit pas recevoir cette qualification. U n'embrassa nulle part le calvinisme ou le luthéranisme; à Marbourg comme à Paris, il s'intitulait Doc-
* Ce titre comprend Tapostasie à /Idt et celle à mandatU JM. Â pà$ mgtXfle abjuration pleine et entière ; à mandatU Dei, violation de la loi divine avec persistance dans la croyance orthodoxe.
VIE. aafT
teur en théologie romaine. Mais &i ce nom conyient à qui cesse de croire et de pratiquer tout ce que TEglise croit et pratique, à qui doute de tel article de foi, nie tel autre, dédaigne tel précepte, tel conseil, en un mot, si rhérétique est apostat, alors Bruno fut apostat à plusieurs égards.
PasscMis en revue ses hérésies. En 1599, il était à la Ibis focile et difficile de le faire : facile, parce que Bruno pensait sur très-peu d'articles de même que l'Eglise de Rome ; et difficile,^ parce qu'il ne pensait ni comme Cal- Tin, ni comme Luther. Aussi, chose digne-de remarque, fot-il déclaré hérésiarque ou chef de secte, plutôt qu'hérétique et schismatique. « S'il n'avait été que sectateur de Luther, nous dit l'abréviateur de la sentence inquiôtoriale, on en aurait usé avec plus de douceur, quoiqu'on dût traiter durement des gens qui ne périssent que parce qu'ils veulent périr. » Bruno était protestant, sans être chrétien évangélique, sans être de ceux dont l'Hôpital disait 3 : dis sont chrétiens comme nous, et baptisés; » de ceux qui, suivant Henri IV,^ « croient fermement tout ce qui est contenu dans le Vieux et le Nouveau-Testament, dans le Symbole des Apôtres, dans l'abrégé de la Foi composé par les anciens Pères.» Bruno protestait à sa manière ; il s'aventurait à ériger, à côté de l'Eglise catholique, au milieu des églises dissidentes, une nouvelle autorité morale, indépendante et universelle, un nouveau ministère spirituel, savoir,
t Une autre difficulté dont, du reste, rinquisiiion ne Unt nul compte, c*est la distinction à faire entre les opinions personnelles de Bruno et celles quMl net dans la bouche de ses interlocuteurs, et qu*il ouMie parfois de réfuter.
< Au colloque de Poissy.
* Voy. le Manifeêit de Bergerac chei db Thou, 1. LXXXI.
la philosophie. Tentative qui parut si grave à ses juges et si dangereuse, que Scioppius ne balança point à mettre Bruno sur la même ligne que Luther, et au même degré de criminalité. « Luther, cecinquième évangéliste, » ce faux prophète, ce troisième Elie, eût été traité par » les Romains de la même façon que Bruno vient de » l'être. Ces deux monstres n'ont pas enseigné le même » genre d'absurdités ou d'horreurs , mais ce qu^ils ont » enseigné est également erroné et abominable. Lu- » ther eût été brûlé pour ses prétendus dogmes et ora- » cles; Brund l'a été pour avoir soutenu toutes les abo- » minations qu'avancèrent jamais les philosophes païens » et les hérétiques tant anciens que modernes. Celui-ci » l'a été, celui-là l'eût été, parce qu'il n'est pas permis » à chacun de croire et de professer ce qui lui plaît, » non Ikere unicuique quidvis et credere et profiteri. » Que de choses ces mots font entendre? Et d'abord, les Allemands se trompèrent aussi bien que les Italiens, spectateurs du supplice,^ quand ils prétendirent que Bruno Ait « réduit en cendres à titre de luthérien. » En second lieu, les véritables protestants durent tenir leur cause séparée de celle de Bruno, qui tendait à un but réprouvé par eux.' Evidemment, c'est la liberté en fait d'investigation scientifique que l'Inquisition punit dans Bruno, à la fois pour l'usage et
> « Si vous TOUS trouviez en ce moment à Rome, écrit Scioppius, tous entendriez dire à tous les Italiens qu*on a brûlé un luthérien, ce qui ne tous conflrmerait pas peu dans Topinion où vous êtes de notre cruauté. Mais il but que vous sachiez que les Italiens ne sont pas fort habiles dans le discernement des hérétiques. Us les appellent indifféremment tous luthériens. »
* Quelques-uns le sentirent si bien quMls allèrent jusqu*à donner Bmno pour auteur du traité de Tribus impostoribui{y oy. Lacroik^ Entretiens ;TLACcnj3^ Tkeatr. anonym. et pseudonym., p. 188). Gomp. P. H, p. 60, note 3.
pour l'abus : non licere unicuique quidvis et credere et proJUeri. Si le Nolain était hérétique, c'était en vue de la pensée, à cause de l'esprit humain, et non dans l'intérêt d'une communauté religieuse, ni par dévouement à une église établie soit en deçà, soit au delà des Alpes. € U s'exprimait philosophiquement sur les matières de la foi, > dit expressément l'acte de Venise.* Disons mieux : il s'efforçait d'expliquer en philosophe certains dogmes chrétiens. Le système qu'il appliquait à une entreprise aussi téméraire que devait l'être au XVP siècle l'examen philosophique des religions, ce système était la doctrine de Pythagore, modifiée par celle de Platon, et plus encore par celle des Alexandrins. Ainsi se conçoivent la plupart des hérésies que l'Inquisition ne lui reprocha pas sans raison ; ainsi se comprend la hardiesse de rapprocher l'idée du Saint- Esprit de celle de l'àme du monde,* l'idée de l'inspiration sacrée de celle de l'animation de l'univers : c'était une conséquence naturelle du point de vue auquel Bruno envisageait tous les objets, une suite des efforts par lesquels il cherchait à assimiler et à concilier les oppositions, à identifier les contraires. Le même procédé reparait dans une autre hérésie : celle qui consiste à comparer Moïse, les prophètes, les apôtres, le Christ même aux mages, aux hiérophantes, aux sages et aux législateurs qui honorèrent le polythéisme. Aux yeux de Bruno, les uns et les autres sont organes du même
* Bruno, en elTet, ne cesse de dire : « Je raisonne en philosophe, et non en Uiéologien, eome puro naturale, » I, p. S58 ; II, p. 380.
* Hérésie déjà reprochée à Abélard (Voy. M. db Rémcsàt, Ahélard, U I, el M. V. LBCLimc, Pensée* de Platon, p. S5i}.
Esprit , interprètes de la même Divinité, symboles et représentants d'une même puissance , d'une même gloire. La barrière qui sépare le peuple de Dieu des. nations païennes doit donc tomber : celles-ci ont le même créateur que celui-là, et Âdam^ signifiant terre.
1 Cette opÎDoiD surtout ftit reprochée à Bruno. Paraoelse TaYait cependant exprimée avant lui (de Phil, $agae„ 1. 1, c I ), pendant que Tavocat Féron 8*occupait de faire un écusson à Adam, avec une devise tirée d^Ovide. Plusieurs circonstances déterminèrent Bruno : la découverte de l*Amérique, qui fit douter bien des gens de la généalogie humaine rappoitée par rAncien-Testamenl; la différence des deux documents mosaïques sur Torigine des hommes, documents appelés du nom particulier qu*y porte Dieu, Tun Blohim (Oenè$e, c. I, v. 97), l'autre Jéhova (Gen., c. U, v. 7-S3) ; enfin Le mot d*Adam, qui n*est pas un nom propre, mais qui, primitivement, a un sens fort large, et prèle à Pallégorie et au symbole (Voy. lesDictîoon. de Gesenins et de Winer, s. v. OTIk)- — Là ou rinquisition ne voyait qu*une grossière impiété, la science moderne reconnaît le germe d*ttn système d'interprétation, dont bien d'aulres ont abusé depuis autant que Bruno, sans que TEglise ait songé à les condamner, d'un ^tème conçu par Origène et agrandi par Bochart, Gale, Cudworlh, comme par Fr. Bacon, Huet et Yioo. Le nom de Huet fixe ici TattenUon, cttmme étant |tt^faitement orthodoxe et sans cesse prôné par la Société de Jésus. Pour cet apologiste du christianisme, qu'est-ce que la mythologie, la religion païenne ? «Une pure éliauche, une simple imitation de l^Hiftoire sainte , mura adumbraiiù âocrcB Historia [Alnetana quœitianes, p. 310). De même que l'orientaliste Bochart crut démontrer la conformité de la ftibte avec l'Uisieire sainte par la re^ semblance des noms, dont il cherchait l'étymologie dans les langues de l'Asie, de même Huet, tout en combattant son compatriote et son mattre, voulut prouver cette conformité par la ressemblance des événements, des usages, des doctrines, des faits extérieurs. En quoi ces deux procédés diffèrent-ils? Au fond, c'est le même système d'analogies et d'inductions. Bruno, pour qm les religions sont des ombres, umhrœ, de grandes notions de vérité et de justice :
« Sic y cri acjuBti normea corrupta remansit » Fabula »
ne poussa pas plus loin que l'évèque d'Avranches l'application de cette méthode, non moins ingénieuse qu'arbitraire. « Le Christ est né d'une Vierso, oonae Minerve est sortie du cerveau de Jupiter, et Bacchus de sa cuisse. » Cette &»militude, ce parallèle est... uon pas de Bruno, maisdeHuet (Ainêi.quœ$t,,\. fi, c. 15). ^ Qu'on nous permette de rappeler un dernier trait de fiimille qui unit Huet à Bruno. Comme ce dernier était possédé de l'idée, du désir de retrouver les personnages et les doctrines des philosophies et des religions anciennes dans les héros et les connaissances de l'Egypte, Huet croyait découvrir Motse et ses enseignements sous les costumes et les expressions de toute autre civiUlation de l'antiquité. L'Egypte a été, selon Bruno, l'institutrice de Moïse, de Pythagore, de Platon, de Ptolémée, de Plotin ; l'Egypte a été la patrie d'Hermès
hoionie» il doit y avoir eu plusieurs Âdams, pluMeurs pères et types des humains, comme il y eut plusieurs
el 4*bb; lei Egyptiens ont élé déclarés par PhUoo, Tapologisle paseiooné du peuple hébreu, la nation la plus sage et la plus savante, iOvoç voXxtvofùrvrov {de rtmimcù., p. 635). C'est parce qu'il présentait Moïse comme un* élève des Sgjptien^ comme un élève d*un génie admirable ( 1, ^t. S76 ; U, p. li, tS, ns, n9, 83f, S36, 368, 0pp. it.); c'est parce qu'il a\ait dit de lui « carimtim oraeuio habykmico^ » après en avoir appelé à sainC Luc {Aei. apoêt, VU, 9S : «Moïse ftit instruit dans toutes les sciences des Egyptiens, wàyri 90 fl^ AlyvtrrUtv ») ; c'est pour cela que Bruno fut considéré comme un des ennemis de la Révélation. Ce qui confirma dans cette opinion, c'est, qu'il se permit plusieurs fois de railler le peuple juif, « peuple de lépreux aux lois iniques (femmes et enfimts étant punis à la place du mari et du père), ^ux possessions les plus contestables (ayant pillé les autres peuples) (par ex. II, p. 197). » Ses Juges oublièrent, en le condamnant, qu'il ne niait pas la Révélation, en en transportant It privilège des Hébrenx aux Egyptiens, et qu'il ne tomba dans eet excès que parce que d'autres, tels que Ficin et les Pics de la Mirandole, étaient allés, A l'exemple des Clément d'Alexandrie, fusqu'A donner Platon et loirt l'hellénisme pour une imitation de Moïse et du particularisme judaïque. Quel* que cas que Bruno fit de l'éducation grecque et du génie oriental de Pbilon, Il fol sur cet article important son adversaire déclaré. La nation Juive ne lui semble pas la soucbe commune des nations ; la culture égyptienne elle-même ne Int parait pas la source des lumières du monde : cette source est plus baute ; c'est d*ttne révélation universelle, naturelle, rationnelle qu*il faut dériver, selon Bruno, la civilisation humaine.
De là vient aussi qne quand le Notais parle de saperstition leligleuse, de fabula , il ne faut pas songer seulement aux égarements de la foi chrétienne 00 de la religion mosaïque; non, il entend indiquer aussi les erreurs du paganisme, du culte égyptien, et surtout de l'adoratiou des oljets matériels, des ètnes créés, des images, des simulacres de toute nature. Ce mystique ne laisse subsister que le culte du « pur amour, » l'amour de Dieu et de ses perfections par l'esprit et la science, l'union avec la divinité par la contemplation de l'univers et par la pratique dévouée de la vertu et de la justice. Lorsqu'on fait at^ tention à cette remarque essentielle, le passage le plus violemment inculpé cesse d'être, ou peu s'en faut, une hérésie; il devient plutôt un hommage adressé au culte intellectuel des chrétiens, au culte en esprit et en vérité :
« Adde, quod hoc primum studio conficta mathesis
» Non sic ut caperet mundura in hac dispositurà
» Gompreosum verè, sed eerte ad commodilatem
> Doctrinœ, facilis tandem qua computus easet.
> Porro ubi stultiti» cœpit generosa propago
» Crescere, et ingenio impUntatœ sunt magis allé
» Radices illœ, cœperunt vera putari
9 Mobilia, alque anima motrice au t Numine puisa.
» Inde aibi ratio finxit fantastica aecla :
» Ut quondam iBgjrpto faeraot qu» fabuln, ut apte ^
» Objicier menti quœdam mystcria poâsentp
Hercules. Qui ne reconnaît à ce trak, dans le pythagoricien de Noie, un des devanciers du catholique Vico, selon lequel aussi non-seulement toute science vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu, mais selon lequel certains individus historiques ne sont que des êtres allégoriques, collectifs, emblématiques? Qui ne soupçonne pas dans l'hérésie en question un effet nécessaire de cet idéalisme qui semble indigène dans la Grande-Grèce, dans le royaume de Naples?
Ce qui empêcha, peut-être, les consulteurs du saintoffice de traiter ces hypothèses avec plus d'indulgence , c'est la notion qu'ils se formaient sur la magie. Bruno, dans une de ses suppositions paradoxales, auxquelles, d'aiUeurs, il n'attacha lui-même qu'une importance médiocre, avait avancé, sur le ton du doute, que Moïse et Jésus s'étaient servis de la magie pour op^r leurs miracles. C'est que par magie il entendait l'art de tirer de la nature toutes les forces mystérieuses que
> Perqae quod in promtu est a sensibos omne remotum, * AptiuB inaigno vel imagine conciperetur.
» Usqae adeo crassi tandem est insaniavulgi » (Abdidit ut dium lux vultum) semper adaucta, • » Ut vittata etiam simulacra ea fex populorum
» Verterit in proprii generis fîgmenta profana » Pesaimum in exemplum vitai. Âtque inde sepulta eat » Lux ac per.gentea insecta est fabula turpis, » Barbaries genita est, seclum evectum scelerosum, » Oui scire insanum est, crudelia et impia factu » Sunt pietas, at relligio est in Schismate mundum » Servare, atque super jura omnia tollere vires.
> Sic veri ac justi normsB corrupta remansit
» Fabula, quœ vitœ rationem evertit et usum. »
Comparez ce morceau avec cent passages du Zodiacuê viiœ de Marc. Palmgenius (ManxolU), 1565 (1537), par ex. 1. V, p. lOa, sqq. ; vous verrez lequel 'devait plutôt Dure donner 4 Vauteur répithète d*hérétique (Cfr. BRimo, Oraf. vaUd,, § 10).
IMen y a cachées éL que lé yulgaire n'aperçoit pas . C'est qu'il était convaincu que la philosophie, la sdence nar turelle, parviendrait quelque jour à découvrir ces merveilleuses ressources, qu'elle les mettrait en usage, et produindt des effets non moins surprenants qu'avaient su le faire les fondateurs des religions juive et chrétienne. ^ Ses juges, au contraire, prenaient la magie dans raccq>tion qu'on lui donnait au moyen-âge, où elle était regardée comme l'art du Diable, « singe des œuvres de Dieu, »^ comme le fruit d'un exécrable commerce avec l'enfer. Prôner la magie, l'élever au rang de science, c'était, suivant l'Inquisition, troubler la société tout entière, c'était reconnaître à Bélial le pouvoir de renverser l'Eglise, c'^ait attaquer la religion dans les consciences, c'était mériter la peine capitale.
Ce dernier reproche rentre dans une accusation plus large, celle qui vint frapper toute la philosophie naturelle de Bruno, sa [Aysique, son astronomie, sa cosmologie. Quelques-unes des propositions fondamentales de celle-ci parurent tellement absurdes, tellement ridicules à l'Inquisition, qu'elle ne daigna pas même, selon l'expression du P. Mersenne, ' « s'amuser à les réfuter. » De ce nombre étaient les idées sur les atomes et les monades, sur les taches du soleil, ^ et l'aplatisse-
* Voy. par ex. Bsirno, 0pp. <f., I, p. t41-S58 ; II, p. M8 : « Maf/iephyiiquê êi cMmiçM. » Ces! en ce sens aussi que Paraoelse (Càtnn^., m, p. 102) et Porta {JUagia naturaiiê) conoevaieot la magie.
* Expression du P. Garasse {Sotnme théoLy p. M).— Un seul fait prouve Jusqu*où, même au XVII* siècle, ces préjugés avaient pénétré : c*est que le télescope (ùt déclaré par quelques docteurs de TEglise un instrument de magiden.
* Omirê Iw aîhéM 9t Ubertinê d» cê tnnpi. Par.» IMi, p. SM.
« DtiV In^fUto, II, p. Si; d« Minimo; I. IV, c. It. — On raconte qu>in P. provincial répondit au Jés. Scbeiner, lorsque celui-ci demanda la permissiOB
ment de la terre.* Il faut y ajouter aus^ la diéorie sur la rotation de notre globe, lliéorie qui semblait à l'Eglise et au monde entièrement^ contraire an sens commun, et qui était impopulaire avant de devenir impie, c'est-à-dire avant que Galilée vint la soutenir le télescope à la main. Parmi ces absurdités, « korrenda prorsus absurdissima , » Scioppius ne mentionna que le système de la pluralité des mondes, de l'infinité de Tunivers, mundos esse innumerabiles^ et en le mentionnant il raccompagna d'un trait d'ironie, ce qui prouve qu'il le jugeait, avec l'Inquisition, plus ridicule que blâmable : « Il est allé dans ces mondes imaginés par lui, tn reUqnisillis quos finxit mundis! » L'immensité et l'infinité de l'univers lui semblent une fiction, une rêverie, une chimère — « innumerabiles quos finxit mundi! »... Toutefois cette folie, couverte de sarcasmes par les péripatétidens, fut inscrite dans la liste des blasphèmes imputés à Bruno, korrenda ! elle fut déclarée non-seulement apposée à la raison, mais à la foi chrétienne, et on y répondit, non point par des haussements d'épaules,*
de publier La découterte des taches du soleil : « Mon cher fils, j^i lu plusleon fbis nion Aristote, et je puis vous assurer quMl ne contient rien de semblable. Allez, demeurez en paix, et tenez pour certain que Us tache$ quê vom troyts avoir vues s(mt dans vos verres ou dans vos yeux. »
> Cena délie cen,, I. p. 195» sqq.
* On sait que Copernic, qui eut Tesprit, selon Vontenelle, de mourir le jour où son livre fut publié, fut « forcé et joué » (Ramijs). L'opinion publique accueillit cette « fiction» avec un rire général, et Galilée, tout en radoptânl dès 1597 (Lettre à Kepler), n*osa pas affronter ce rire. Il convient qu^on y répondit d*abord par « des haussements d'épaules » (Tihaboschi) ; plus tard, il écrit à un de ses amis que « les jésuites ont persuadé à un personnage extrêmement puissant que son livre est plus abominable, plus pernicieux pour TEglise que les écrits de Luther et de Calvin. » Urbain VIII céda à ces insinuations et déclara « la doctrine du mouvement de la terre perverse au plus haut deforé. » Bellannin, dix-sept ans auparavant, ue Tavait jugée que «-contraire à rEcritora
maJs par les flammes d'un bâcher ! En un mot, pourqwÀ Bruno parut-il plus dangereux que Copernic, son maître ? pourquoi fut^l puni à sa place? C'est que Bruno avait donné une extension singulière au problème posé par Copernic. Celui-ci n'ayait présenté la théorie du mouvement de la terre que comme une hypothèse presque indifférente, et propre seulement à mieux expliquer l'ordre céleste que ne le fait la doctrine de Ptolémée. * Bruno n'y vit plus une pure supposition, il b prodama une vérité nécessaire. SS le mouvement est une loi souveraine de l'univers, de tout ce qui occupe l'espace, de quel droit en excepter la terre ? Si l'univers est infini, de quel droit mettre la terre au centre ? Le solaP est le centre de notre monde, mais le centre du monde des mondes, de l'univers infini, est partout... ' Copernic a simplifié le, système de la création, mais étant plus géomètre que philosophe,^ il ne l'a pas suffi-
udnie. »<— Doit-OD s^étonner que des esprits comme Bodin, Charron, Pasquier, D*aieot ea que des mépris pour cette hardie nouveauté, et quMl ait fallu une sorte d'béroisme pour la propager ? (Voy. M. V. Lb Clbec» Penêées de Platon, p. Si7,aq.,édit. se).
I Voy. Âêtnm. inêiaurmta, prcf. « Non dubito futn irudiH quidam, tmlgaia jam de novitaU bypotbeseon hujui operis famé, » etc. Go|)ernic n'a d'autre prétention que de présenter des hypothèses au moyen desquelles on puisse représenter les mouvements célestes, sans qu Viles soient nécessairement ou vraies ou vraisemblables.
* Le soleil excite souvent chez Bruno un |ioétique enthousiasme, supérieur à celui qui inspira Thymne de Marcien Capella. Aussi fout^il se souvenir que, suivant Pline (I. Il, c. 6), le soleil représentait pour les anciens Pâme, Tintellîgence du monde. Voy. Opp, tf., II, 51,. sq. *
* Cette opinion rappelle la divinité d'Empédocle qui, d'après Jrithemius (QiMMf.. ad Cœs, MaxinUl.), était une sphère intellectuelle dont le centre était partout et la circonférence nulle part, ce sphœram intelligihilem c^jug €9tUrum ubiquê^ eircumferentia nusqtiam si t. »
^ « Più itud{090 de la matematica ehe de la natura » (I, p. fS7). H est cnrieui de voir que ce jugement de Bruno fut contredit par Tycho, mais confirmé par des astronomes des temps postérieurs. Tycho, que les contemporains nommaient « le grand observateur, le resunratmir de Fastronomie, » bien qu*îl
236 JOROANO BRUNO.
samment agrandi. On ne saurait cependant ramener ce ^stème à Funité qu'en l'étendant à l'infini. U importe d'enchaîner les phénomènes et les lois, de lier étroitement toutes les bases de l'économie naturelle et de la science. L'infinité de l'univers infiniment grand tient intimement à la mobilité de notre globe, qui, comparé à cet univers, est infiniment petit. L'univers est à la fois infini et immuable, la terre est finie et mobile; l'horizon qui est limité nous dit faussement que l'univers est borné et que la terre est immobile ; * ni sur le compte de l'univers, ni sur celui de la terre, il n'est permis d'en croire les^yeux. La vue de l'esprit est seule exempte d'illusions. C'est la raison qu'il convient de suivre, la raison qui veut que l'effet participe de la nature de la cause, que les œuvres du Créateur soient infinies comme Test le Créateur; la raison qui, sous peine de contester la bonté et la majesté de l'Etre infini, considère indubitablement l'univers comme illimité et, à moins de dimi-
appelât Copernic vir ingens, le déclara plus philosophe qu^obsenrateçir, plus poète qu'astronome » {Progymnasmata). Kepler ne fut pas de cet avis; il ne cessa d*allier ces mots de philosophe et d'astronome {verœ philosophiœ eiH pidttff, etc. Par ei. Diss. cwn iVtfftc. fid,, p. 3-5). Galilée disait avoir donné plus d'années à Tétude de la philosophie, que de mois aux mathématiques (Voy. MoNCOifTS, VoyageSy t. IIl, P. I, p. 130. Lyon, 1666). Bailly enfin vengea Copernic : « Tycbo, dit-il, plus astronome que philosophe, en amassant un trésor d'observations, s'éleva contre la vérité. Il en retarda les progrès ; dans le moment où la nature venait d'être dévoilée, il osa produire un système encore plus défectueux que celui de Ptolémée » (J7û^ de Vagt. mod. dite, prél,\. X,§8).
^ Cette association de doctrines semble déjà contenu dans une épigraphe mise au bas du portrait de Copernic /:
^Non docet instabiles Copernicus œtheris orbes, Sed terras instabiles arguit ille vices.
D'ailleurs la question de savoir où est le centre du monde conduit naturellement de l'hypothèse de Copernic (mouvement de la terre) & celle de Bruno (infinité de l'univers). Ce que Copernic transporte dé la terre au soleil^ Bruno le transporte de soleil en soleil aux extrémités de l'univers.
nuer la sagesse et la puissance de ce luème Etre , envisage nécessairement la terre comme un corps en mouTement. La raison déduit ces idées sublimes de ridée la plus haute, de l'idée de Dieu ; mais du même droit qu'elle peuple l'univers d'une multitude innombrable de soleils et de terres, elle peuple ces étoiles,
elle les anime, elle y fait résider des êtres vivants *
Voilà assez de témérités : Bruno ne s'y arrêta point. Pareil au logicien de Dante, aussitôt qu'il est en posses* sion du principe de l'infini, il persiste à en déduire toutes les conséquences qu'il y voit renfermées. Il prétend révéler un attribut ignoré, une perfection méconnue de la Divinité , sa face physique , s'il est permis de parler ainsi, c'est-à-dire l'infini en espace et en durée, l'univers. Persuadé que l'école a réduit et rabaissé l'Etre des êtres, par ce système de Ptolémée qui lui semble aussi étroit qu'un « cerveau péripatéticien, » ^ il se sent appelé à lui rendre sa dignité de Créateur de l'univers et d'un univers sans bornes, senza margine. ' •r S'il n'y a, aux yeux de Dieu, qu'un globe unique; si tout, depuis le soleil jusqu'à la lune, a été arrangé uniquement pour le bien de la terre, pour l'avantage de
* On a pensé que cette induction avait été empruntée à Lucrèce {de Nat, rtr., U,1074):
« ^ . Necesse est confiteare,
Esse alios aliis terraruin in partibus orbes
Et Tarias hominum gentes, et sœcla ferarum. >
HirroiKS, reprenant par son Coimothêonê rentreprise de ftuno, cHe un antre poète, savoir, Horace, 1. 1, Epist. e.
* Opp, it,, I, p. M8.— Bodin, par ex., dit, en effet, cpie le monde est un livre écrit de la main de Dieu et « dédié aux hommes. » Le macrooosme semblait mis totalement et exclusivement à la disposition du microcosme.
* CênaMUC9n„l,p.tU,
Thomme^. alors, sans doute, Fhumanité se trouve exaltée , mais la Divinité n'est-elle pas ravalée d'autant? Sa providence n'est-elle pas étrangement rétrécie, appauvrie? Comment! la faible créature humaine serait le seul objet digne de l'attention de Dieu ! Non, la terre n'est qu'une planète; le rang qu'elle tient dans les écoles est une usurpation : il est temps de la détrôner. Le roi de notre monde est, non pas l'homme, mais le soleil, mais la vie qui circule dans l'univers entier. Point de privilège pour la terre; qu'elle marche, qu'elle obéisse I Que, néanmoins, cette vue ne désespère point l'homme, comme s'il se trouvait abandonné de Dieu : en étendant, en agrandissant l'univers, il s'élève lui-même et grandit outre mesure. Son intelligence n'étouffe plus sous un firmament étrcHt, chétifet grossièrement fabriqué. U y a mieux : si la Divinité est présente partout dans le monde, et le remplit de son infinité, de sa grandeur illimitée, s'il y a en réalité une foule inconunensurable de soleils et de terres, que devient la distinction surannée entre le ciel et la terre? Le ciel n'est-il pas de tous côtés? Habitants d'un astre, ne sommes-nous pas compris dans les plaines célestes? In Cœlo consUtuH sumus !..»* Cette perspective transporte le Nolain de joie. U veut monter dans ces cieux antiques, parcourir les orbites des étoiles, abattre ces murs inflexibles qui séparent les sphères, enfoncer ces cercles d'airain, reculer sans cesse les barrières du firmament et les reculer encore, dissiper enfin les nuages scolastiques dont ces armées d'astres, ces trou-
* D0 Immenio, § li. G*est dans le del, disait Kepler, que nous noas et tous les corps de ce monde.
peaux de inondes, ont été couverts durant tant de sièdes. Ce voyage, ce tour idéal de l'univers retrouvé, * lui semble comparable aux phis belles découvertes faites sur notre globe. Il se compare lui-même à l'Argonaute Tiphys,
Audax nimium qui Treta prîmus Râle tam fragîli pertida rupil, Terrasquè suas post terga videns, Animam levibus credîdit aiiris;
OU à celui que Kepler nomma l'Argonaute de Florence, Argonauta FlorentinuSj * au « capitaine Colomb : »
Venient annis Ssecula seris, quibus Oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus, Tiphysque novos Detegat orbes, nec ait terris Ultima Thule.
L'inBni en étendue, Vinfini de Tunivers, voilà YDUima Thule du métaphysicien de Noie. '
Mais ce n'est pas là le terme de ses prétentions scientifiques, de ses projets de réforme philosophiqiie. En amplifiant la cosmologie il tend à agrandir, à changer la théodicée; du même coup, il aspire à réintégrer Dieu et l'univers dans leurs droits étemels, à rendre à Dieu son action universelle et à la terre son mouve-
^ c IMti olim perditœ et êêptdtœ illiuê a/md Ckaldmot H Pythagarieoi m- Wroliff » (Orof . vaUd. Cfr. t. U, p. 103. 0pp. U. — uLa ritrovata /ttoio/la »). < KBKn» Diu. emn Nume, M., p. ai.
ment. La théologie du moyen-âge mérite, suivant lui, le titre de « tragédie kabbalistique; »i la véritable étude de la création doit produire une théologie vivante et libre. Le philosophe doit aimer Dieu par -dessus toutes choses, et Bruno prend les noms de Théophile ^ de Philothée. ... On comprend la surprise et Taversion des P. inquisiteurs pour cette nouvelle sorte de théologie. * Encore si le novateur s'en contentait; s'il se bornait à parler des « myriades de mondes, d'un concile d'astres, d'un consistoire d'étoiles, d'un conclave de soleils, d'un temple de l'univers, d'un livre ouvert de l'Orient à TOo cident, et entendu de toutes les langues delà création;* mais voici qu'après avoir refusé, à la terre le premier rang parmi les astres,' il dispute au premier pouvoir de la terre, à l'Eglise, le monopole d'interpréter la nature. Voici qu'il revendique pour la science une infaillibilité que l'Eglise seule prétend posséder; voici qu'il s'mge lui-même, au nom du génie, en législateur du monde physique, en interprète des événements qui arrivent dans les régions célestes, en apôtre du Dieu créateur et conservateur des mondes. L'Eglise, à son sens,n'e^ pas seule en possession de l'infaillibilité, de l'infinité, dé l'unité , de l'éternité; l'univers eut ces attributs avant que l'Eglise fût, et la science de l'univers jouit des mêmes perfections. S'il éclatait entre l'Eglise et la philosophie naturelle un dissentiment de doctrine,
1 Par ce terme, il vent désigner les ft^yenrs et les superstitions dont le moyen-ftge fût rempli par les idées de démon , d*enfer, par le système <pil représentait la terre comme une vallée de larmes, comme un séjour d*exii et de perdition.
* On pourrait Tintituler, comme fit Derham, une astnh4héoU}g^ (Voy. d$ Min , p. 4«, U).
VIE. 2il
c'est la philosophie qu'il faudrait écouter, parce que son objet, la nature, a existé et s'est révélé avant la fondation de l'Eglise... Encore une fois, de^quel étonnement l'Inquisition dut être saisie en lisant, en entendant des propositions alors si étranges ! Qu'on songe avec quelle vigilance l'Eglise gardait le dépôt des traditions astronomiques, les clefs des cieux , de ces cieux que l'Europe croyait aussi inaltérables qu'étroitement fermés. Elle veillait à la connaissance des temps et des saisons, avec autant de soin qu'à la célébi^tion des fêtes ecclésiastiques : elle avait charge de maintenir l'ordre parmi les astres. Au moment où Bruno entreprend de séparer le ciel physique du ciel moral, au moment où il soutient qu'il n'y a ni ciel, ni terre, parce qu'il n'y a ni orient, ni occident , Grégoire XIII entreprend de réformer et de consacrer l'almanach. Pendant que l'Eglise déclare qu'elle est instituée pour enseigner une cosmologie catholique , une astronomie romaine, le philosophe napolitain proclame la science indépendante des décrets et des bulles, indépendante comme la nature elle-même , et uniquement assujettie aux lois que l'Etemel a établies dès l'origine des choses.* L'ordre des cieux se soutient par lui-même, répond Bruno : qu'est-il besoin de le fixer ou de le conserver par une juridiction étrangère, dont le siège n'est qu'un atome dans l'immensité de la création?...
« « Aêtra, per mthermmi ean^m, veltUi volUando^ regnUtissimo ckxuUu proprioft ùrbit eonfieiunt » {Orat. vaUd.),
* Cette pitié pleine de dédain pour le glolwU que nous habitons, TelluHi §Mhilu», s*e5t communiquée de Bruno à Huygens. Voy. Hoosmi Coimùthêo^ nu, p. iS5.
242 JOKDANO BRUNO.
Une dernière hardiesse restait encore à tenter. Copernic * l'avait prudemment évitée, Bruno Ténonça avec franchise. « Si la raison a la puissance et le droit d'interpréter les phénomènes de la nature, pourquoi lui serait-il interdit d'expliquer, de critiquer les opinions que l'Eglise a formées sur ces phénomènes , et les passages de l'Ecriture qui s'y rapportent ?• L'Ecriture ne réprouve pas de tels essais, parce qu'elle est, non un exposé de philosophie naturelle , mais un code de lois morales et religieuses, la règle de la vie sociale. Les théologiens savants, ceux qui ont bien compris la ' destination de la Bible, ne repoussent pas les raisonnements des philosophes, et les philosophes désirent ardemment l'alliance de pareils théologiens.^ Les philosophes n'ont à redouter le reproche d'impiété que de la part de quelques « révérends rabbins. » ^ L'Ecriture, parlant aux hommes simples le langage vulgaire, a du leur parler des apparences des phénomènes célestes; la philosophie, s'adressant aux hommes qui pensent, doit les instruire de la réaUté de ces mêmes phénomènes. 11 y a opposition , sur ce sujet, entre les sens et la raison ; il n'y en a point entre les apparences et la réalité des faits qui se passent dans les cieux »
^ Copernic avait pourtant répondu avec plus de hauteur aui théologiens qui taxaient sa théorie dMm piété : « illorum judicium tanquam stulium et temirarium eontemnam » ( de Jtevolut.f prsef.)
* I, p. 863, il cherche à établir des principes dont Tapplication doit résoudre les difficultés de l*Ecriture, telles que le stai terra in œtemum , le passage de Josué, etc. Il va plus loin, lorsquMl se permet d'appliquer sa théorie des transformations à la doctrine de la création en six jours, et qu'il considère Tàge d'or comme le commencement de la civilisation (Cfr. T, p. 163, 178 sq.)
* I, p. a70-:l8i; II, p. 7, i7.^0n doit jouter qu'en tous ces endroits il ne parle qu'avec respect de l'Ecriture et avec déférence dos théologiens (I, p. 263).
* I, p. 173. Voy. P. I, p. 75, not. 5.
YIE. 2tô
Arrivée à ce point de la discussion, l'Inquisition dut esiger de l'accusé plus de preuves et de témoignages qu'auparavant : on touchait au nœud de la question. Les autorités de l'Inquisition étaient Aristote et Ptolémée , la tradition de l'Ecole, Grégoire XIII; ses raisons étaient les yeux. Les autorités de Bruno étaient Pythagore, Platon, Plutarque, Cicéron et Sénèque, le cardinal Cusa, le pape Paul III, qui avait agréé la dédicace de Copernic;* ses raisons étaient l'évidence de la raison même, la lumière intérieure, l'œil de l'inteDigence.^ Aux objections tirées de la vue matérielle, Bruno répliqua, sans doute, par sa théorie sur la connaissance de l'infini. « L'infini n'est pas l'objet des sens , puisqu'il est insaisissable et invisible ; c'est par la profondeur de l'esprit qu'il nous est donné de l'atteindre, coït altezza delV intelletto! * Il est probable qu'au fort de la querellet il lui échappa de s'écrier : ir Ecoutez la voix de l'esprit, ministres d'un Dieu qui est esprit ! ne donnez point, comme des enfants, dans le piège des sens ! cessez d'en croire le corps plutôt que
• CKteoN, Aeadmn,, 1. II, c. 39. PLUTAmQim, de plaeit.pMloi. m, 1S. StiifeQUB, Q. nat., I. VII, c. 4. (Cfr. Orai. valed. et CoPEsmc, Revol dedic.) ^Ctément VII pouvait être cité comme ayant comblé de présents Calcagnini, oopernîcSen déclaré, auteur d^nn livre où Ton prouvait «quod eœlum stet^ terra aittem wwveaitir. » — Peut-être Tlnquisition allégua-t-elle la tentative malbeareuse de T. Brahé « oitronomorum prineipU » (BmuNo). — Voy. Cahpakella, de L^. prop., p. 50, 77.
* « £ii ragione naiuraie, il Itime intemo (I, p. 100; II, p. 4S7 ); Vinterno areeehio (I, p. tSO). — La raison demande qu*on tire cette conclusion de toute oéoeaBlté, ei dehba eonehhêdere neceseariafnente » (I, p. 1S7). Cette soumis^ aioii absobe aux eiigences de la raison devait suggérer à Tlnquisition le reproche qu^elle fl( à Galilée : « Cest in^ier la néeesHté à Dieu » ( Urbain VIII àNiccoUni, 1633). Tout en opposant l'évidence métaphysique à Tévidence physique, Bruno s*efforce ailleurs à les concilier, et approuve qu^on continue à s'accommoder aux sens, en disant que le soleil se lève et se cimche
rame!* » L'hérétique ose accuser de matérialisme les gardiens de la vérité divine , et déclarer ses croyances plus spirituelles que leur foi! Il ose les comparer aux compagnons incrédules et mutinés du navigateur génois, et mépriser leurs anathèmes et leurs dédains. Il ne voit pas ce Nouveau-Monde , il ne le verra point ; mais il y jette l'ancre par la foi de sa raison, il ne se laisse ébranler par aucun doute,^ il aime mieux obéir à la voix de l'entendeiftent qu'à celle des hommes. Pouvait-il prévoir l'invention de ce cristal, de ce tube non moins téméraire que lui? pouvait-il pressentir les découvertes de Kepler ' et de Huygens,de Newton et de Herschell? pouvait-il concevoir que ses imaginations, ses soupçons seraient un jour transformés en démonstrations, et que d'illustres prélats ^ priersâent à genoux
1 Opp, «*r., Il, p. ii7. Cf. HvTOBNfl, Coimotheùroi, p. 7, 8, 138 sq.
* I, p. 1S7, sqq. Cf. STABUDLHf, Théologie et religion de Kepler {Beitrmge. T. n.)
* C*est le moment de redire cpie, sans être astronome, Bruno se ^nail au courant de tout ce qui se passait dans le monde astronomique. U eut les yeux sur Uranibourg, il profita, pour ses propres spéculations, de tous les travaux des disciples de Copernic et de Tycho, et n'en parla jamais qu*avec un noble enthousiasme. Kepler, qui lui ressemble par son attachement pour le « sy»tème harmonique » des pythagoriciens ( Voy. Mairan , Dise, sur la glace, 1749, p. 11), Kepler fait grand cas de Bruno. Il prononce, à la vérité, le mot de « paradoxes,» mais lorsqu'il donne à ses « tn/lmK fntifMit,» à ses « inmtmê' rabilitateê » Tépithète de ^[teculationeSf il n'ajoute point , comme Tycbo fit à regard du système de Copernic, cette autre épithète de wmœ (Voy. Dia. eum Nunc. sid., p. S). ^ « Les conjectures, dit Huygens, ne sont (las vaines, pour cela seul qu'elles ne sont pas entièrement certaines, fma non plane eertae, » 1. 1., p. 10. — Galilée, après avoir découvert le télescope, proclama à son tour la nécessité d'agrandir sans mesure le ciel étoile a foeee necessario, ampliare Vorbe etellato smisuratissimamente. » Newton confirma les lois dé* couvertes par Kepler et en quelque sorte prédites par le poète de Noie. Her»« chell vérifia ce que Démocrite avait deviné avant Bruno, ce que Galilée avait constaté, savoir : que la voie lactée est la clarté d'une infinité d'étoiles tellement rapprochées que leur éclat se confond.
^ Quel ecclésiastique approuverait encore le P. Caodni prêchant à Florence contre Galilée, et tâchant de prouver « que la géométrie est un art diabolique
les mânes de Galilée, d'oublier qu'il s'était agenouillé devant l'Inquisition et laissé punir des erreurs du vulgaire? Non', Bruno ne pouvait lire dans l'avenir de si grandes nouvelles. Il n'en persista pas moins dans sa conviction/ et accepta le titre flétrissant d'athée.*
L'athéisme, voilà le reproche qu'il encourut dans cette entreprise où il débuta par proclamer le mouvement de la terre et finit par réclamer le mouvement de l'esprit humain. Scioppius, comme l'Inquisition, ne voyait dans l'athéisme de Bruno qu'un effet de ses hérésies, de ses apostasies : « Rien, dit-il, ne mène plus directement à » l'athéisme que le calvinisme. »^ 11 était plus simple de dire que le Nolain, étant hérétique en philosophie non moins qu'en religion, se trouvait être doublement athée. En philosophie il combattait les dogmes proté* gés par le saint Siège, le péripatétisme officiel ; ^ en reli-
et iioe les mathématicieDs deyraient éire bannis de tous les états comme auteurs de toutes les hérésies?» Quel théologien verrait encore dans Copernic vo ennemi de TEcriture? (Voy. Lobscher , Analecta sœietatiM Caritatis, p. 189, sqq. 17i5.) La piété reconnaît aujourd*hui avec la science, que la géométrie est coéternelle avec Dieu « menti divinœ coœtema » (Kbplbb, Harm, rniMuii., I. IV, p. 119). Le clergé a adopté la distinction raisonnable de Bruno entre la révélation morale et la révélation physique; il a compris qu'il n'est pas nécessaire de choisir entre les apparences et la réalité des phénomènes oéleslea ; il s*est souvenu enfin de la parole biblique : Dieu abandonna le monde à leurs disputes, mundum tradidit disputationi eorum [Eccleê. III, 11). Honneur à MuBATOBi, qui a prouvé que cette a étrange nouveauté » n'est pas impiété de ingenior. modérât, in relig. negotio, p. 199-SlS).
* Ce trait suffit pour attester le spiritualisme de Bruno. Il a cru à la réalité de ilnvisible , à Teiistence de PInconnu ! 11 a cru, par le seul mouvement de rintelligence, à priori t
Il nous reste à remercier M. Libri de tout ce que nous ont fourni, pour ce chapitre, ses beaux travaux sur Galilée (Hist, des seieMee mathém. en ttalie. — Âtfvue de$ Deux-Mondee, — Jowmal des Savants).
s « Phihsophus «Oco^roc œcusatus. Propter insanientem sapientiam ignis «ttpp/tcto affeettu. » Sax, Onomastieon. T. III, p. 544.
* Sdoppius ne ftit f»as seul à raisonner de la sorte. Voy. le P. Maldokat (ffi Evang. Matth. XXVI, p. 57S ), ou le P. Bbcancs (Opusc. théol., I, p. 175).
* « Minegar Aristotele » Bbuno, II, p. 85, 86.
gion il s'éloignait de l'Eglise sur la natore et les peifec* tions de la Divinité. Or, à cette époque peu d'esprits songeaient à distinguer celui qui se représente Dieu d'une façon originale, de celui qui nie l'existence d'une divinité quelconque. On identifiait à plaisir, ou malgré soi , le déiste et le panthéiste avec l'athée. Cependant, loin de ne voir Dieu nulle part, Bruno le voyait de tous côtés. Rien de plus exact , selon lui , que la sentence citée par saint Paul : En lui nous vivons, nous nous niouvons, en lui nous sommes, m ipso mvimusj movemur et sumus. Rien de plus complet que la pen* sée de saint Jean : A ceci nous connaissons que nous restons en Dieu et que Dieu reste eiï nous, et qu'il nous a donné de son esprit, perhoc cognoscimus quodmDeo manemus et Deus manet in nobis^ etquod de spiritu mo dédit nobis . L'univers n'était pas pour lui une vile masse de matière : c'était l'ouvrage accompli d'une intelligence infinie qui a communiqué à ses oeuvres cette même infinité. Comme Moïse , Bruno jugeait que toutes choses sont bonnes en sortant des mains de Dieu.^ S'il eut quelquefois le malheur* de mécon-
1 C*est à cause des principes d'optimisme qui (enninent la cosmogonie biblique que Bruno avait conçu tant d'estime pour Moise (Voy. Opp. <f., I« p. 276 ; II, p. 12, 13. — Comp. Pensées de Platon par M. Y. Le Clbec, p. 342, édit. 2e).
* Bruno eut le tort de répéter un grand nombre de bouffonneries qui circulaient, depuis des siècles, dans la littérature italienne sur les objets respectables du culte, ou même sur des vérités, soit dognaatiques, soit bisloriques, essentielles à l'Evangile ou du moins au catholicisme. A ces preuves d'hétérodoxie, se joignirent certains actes de séparation eoclésiastîque, comme le refus d'aller régulièrement à la messe. Le reste de sa oominite acheva de mettre son infidélité en lumière. Il voyagea, il séjourna en terre infidèle, il fréquenta des académies et des cours hérétiques, des temples pnK tesUnts. Le panégyrique d'Elisabeth, plus coupable que celui de Copcmiic, mit le comble à l'indignation. Louer cette reine, c'était plus que lever l'éieodant d*une révolte religieuse ; c'était prendre rang dans un parti politique, la poli-
naître la grandeur surhumaine du Dieu de l'Evangile » il manifesta togjours le besoin d'invoquer » • d'aimer avec ferveur le Dieu qui se révèle du haut du ciel et du fond de la conscience , cet e^rit divin qu'il croyait sentir dans son propre sein , comme il le voyait gouverner le monde* Il s'appuyait avec confiance sur le plus grand des rois d'Israël, sur le plus sévère des apôtres chrétiens. « Les cieux racontent la I» gloire de Dieu, > avait dit l'un ; « les païens ont une » loi écrite dans leurs cœurs, » avait dit l'autre. Souvent, à la vérité, il semble confondre la toute-présence de TEtemel avec son immuable essence même, et ne plus discerner l'univers de son auteur. Mais comme il se relève de cet égarement passager de la spéculaticm! Avec quelle dialeur il sent et montre parfois la sainte personne, l'unité individuelle et vivante, à jamais parbile et bénie, du Père des hommes, de « Notre Père cé- » leste! » Bruno ne donne jamais dans l'excès affligeant et honteux, qui consiste à n'avouer d'autre principe de vie et de puissance dans le monde que le mouvement des corps, excès auquel il convient de réserver exclusivement le terme d'athéisme. Est-il athée celui qui proteste à chaque pas contre le matérialisme? * celui qui con-
ique portant alors les livrées de la religion. A cet égard, le procès de Bruno fat presqae an procès d*Elat.
1 Ceux qui ont appUqu<^ k Bruno les mote de Cicéron : Verhii reliquit DêOi, re mêituiii^ TaTaient aussi peu lu que ceux qui lui ont prêté cette persuasion : 'lytimajt'» orbe dêoi fêcit Itfnor / — Il serait trop long de recueillir lespassagesSoù il s'élève contre le matérialisme. Son principe général esa est TApposé : Spirito H trova in tuite U eo§9 (I, p. Sil, où il cite, après VirgUe, En. VI, 724, la Sapienee^h 17^ Ni la Divinité, ni T&me dii monde ne soDl présentes dans l'univers corporellem^nt et en dimensions {eorparal^ iMM/s, dimemUmaimmU) , mais spirituellement {tpirituaiéj, i la manière de la voix qui remplit un espace (I, p. Si6).
sidère le inonde comme une image et un simulacre de Dieu?^ Est-il athée celai qai admet une loi morale» ua législateur des consciences? celui qui croit à un légidateur de la raison, à un logicien, ordonnateur de nos entendements comme il est le géomètre de l'univers? Estil athée celui qui voit le monde physique abonder en causes finales, en rapports nécessaires, invariables, pleins de sagesse et de force? celui qui voit le mécar nisme des astres et le jeu des intdligences émaner de la même cause, et d'une cause spirituelle? Non, cduilà ne mérite pas l'épithète d'athée, qui fournit des preuves si lumineuses pour combattre l'athéisme!..*
Ce n'était pas en ce sens, tant s'en faut, que les partis prenaient ce mot dans le siècle de Bruno. Pour l'âpre jalousie de leur zèle était athée celui qui doutait du péché originel, aussi bien que celui qui niait' Dieu; celui qui discutait l'infaillibilité du pontife suprême, la perpétuité de la tradition , la nécessité du célibat , aussi
< Voy. Orot. vaMiet, — On a toulu voir un signe de matérialisme dans rbypothèse de métempsycose, de méUraorphose, que Bruno avance plus d*une fois, non comme une.doctrine positive, mais comme une sorte de rêve agréaKble aux imaginations qui voudraient voyager, après cette vie, d'astre en astre. — Voy. , sur la différence entre la métempsycose et le matérialiuiie, Moif- TESQViEC, Esprit dei toif, 1. XXIV, c. SI.
< L'athée ne connaît pas de Dieu et vit sans Dieu ; Bruno, au contraire, étendait trop Tidée de Divinité. L'athée érige le roonde^en Dieu; Bruno spiri* tualisa, idéalisa l'univers en l'imprégnant de je ne sais quelle effluenoe divine. L'athée matérialise tout, parce que son àme s'est matérialisée; Bruno vivifiait et transfigurait Jusqu'aux êtres inanimés. Bruno est comme enivré , comme ébloui de la notion et du sentiment de l'infini; l'athée nie l'infini, ne croit qu'au fini. Selon l'athée, il n'y a qu'étendue et solidité dans ce qui existe; suivant Bruno, la pensée créatrice s'est communiquée de Dieu k tout èlre créé et fait tout penser. Qui est donc athée pour Bruno même? Celui qui Test pour Spinosa , l'égoislc, l'homme dont tous les désirs tendent à la richesse, aux honneurs, aux vaines et personnelles jouissances de la vie (Gfir. SpiNotAr JBjp. XLIX; Ethic, P. IV, prop. 67).
bien que celui qui œutestait rimmortalitéde Tâme; celui qui gémissait des vices ou de Tignorance des moines, aussi bien que celui qui mettait en question la règle innée du devoir. Bruno devait être qualifié d'athée lorsque Cardan l'était, lorsque Vanini était traité parleP. Garasse de «r plus lâche vilain que la terre ait porté ; » * lorsque Charron, défendu par l'abbé de Saint-Cyran, étaitdéclaré im athée plus dangereux que Vanini ; lorsque le sceptique P. Hardouin, dans son « effrénée et intarissable » paradoxologie, » * jugea l'athéisme de Descartes et de Malebranche, de Pascal et d'Âmauld, non moins funeste que l'impiété de ce Luther, que Garasse avait défini « un homme composé de lard, un gros bufiBle? » Les protestants étaient aussi prodigues de cet attribut que les catholiques. Sans citer les Voëtius,^ pour qui tout paradoxe , toute innovation était preuve d'athéisme, peut-on se défendre de nommer Calvin? Etienne Dolet, brûlé le jour de saint Etienne 1546, sur la place Maubert, à titre d'hérétique, cet académicien épris du « divin et supematurel Platon, »* semblait au réformateur genevois n'être qu'un athée.
Dans un âge de théologie plutôt que de religion, dans un temps plus ardent à rechercher l'hérésie que la vé-
< Gabassb, Apol. contre U prieur OgUr, p. 161, M9. — Selon lui, Charron, « on esprit aecoquiné à ses mékncboliea langoureuses et truandes, se mocque de font par une gravité sombre, ridicule et pédanlesque.... chresUen en appa* renoe et athéiste en effect. . grand ennemi de Jésus-Christ et de Thonnesleté des moBore.... » G*est que Charron s'était avisé de comparer la société de Jésus à b secte des Pharisiens. — A Tégard de Vanini, Toy. Doctrine cmn m u e ^ etc., p. 877, sq.
* HCBT. Voy, UAnDoum, AthH dêteeti, etc.
> G. VoBTics, Ditpm. seieel., I, p. iOO. G(Hnp. Et. PASQom, Roekerohês, I. XX, c. ».
* Voy. ses trois IMoiog. de Platon^ préf.
rite, il n'est guère divergence d'opinion que le fanatisme ne prenne pour l'œuvre d'un renégat ou d'un athée. En tout temps les hommes se plaisent à venger Dieu plus qu'à aimer leurs ennemis. Lors donc qu-on se met au point de vue gèiéral du XVi« siècle, au pomt de vue particulier de l'Inquisition, on conçoit sans peine que Bruno a dû passer pour apostat, pour hérétique, pour athée, pour trois fois sacrilège.
TIB. Kl