POSTÉRITÉ
Le partage des penseurs du XV1« siècle était l'indigence, la souffrance, la persécution, la prison. Mais ils savaient combattre par leur fierté les tourments du pauvre et opposer à la faim l'amour sublime de la gloire, fam fanuxm. * Si Bruno* s'écriait : Me voici marchant tout nu comme Bias,
lo m'en vo nudo, ooni' un Bia;
si cinquante ans plus tôt la misère avait dicté à Cardan cette phrase : ^ Je cesse d'être pauvre, car il ne me reste • plus rien du tout! » — Ramus disait avec une dignité toodiante, en ouvrant son cours d'éloquence : « Je suis
* c CuJM non fugio nortem ii faman aateqaar, • Et cedo tOTÏdi», dammodo ibaolvar oinit. •
• !• p. S ; «U^. U, p. t70, iqq. ; n, p. UO : « Ptto armato di fierem^ «mte Hwméit ekê éivêrtirU potêm da pMa cruda cattMiadê» (Cfr. ^ÈtmàM^m. JéwMt IV.— Bontxcft» de mtp. Opp , p. lU ; Rabblai», U, !•). « Poor Wy,» dtaaU Shalletbttr; de celle /l/ofo/la que Pétrarque appelait mula.
» chrétien et n'ai jamais pensé que la pauvreté fût un » vice , chrislianus sum^ nec unquam paupertatem ma- » lum putavi. » Et Vanini* écrivait gaiement : * Celui » qui aime ne sent pas le froid ; n'ai-je pas bravé à Pa- » doue, couvert de mon petit manteau, les glaces des » plus rudes hivers ; amanti omnia calida : nonne Pa- » totn, parvuld contenti toguld, hybema frigora per- » fregimus? » La source où se puisait une si admirable fermeté, Bruno la décrit en ces termes : «< Ce qui nous » enrichit ce n'est pas l'abondance, c'est le mépris des >» biens.... Le héros est fort contre la fortune, magnat- » nime à l'égard des injures, intrépide en présence du » dénûment, des maladies, des persécutions. »^ Ces natures stoïques outraient les choses dans lesquelles il y a de la grandeur, mais elles avaient le droit de se comparer à Prométhée enchaîné au Caucase et incessamment rongé par le vautour, immortale jecur.
Ils se voyaient « la risée des sots, la pitié du peuple, »lz victime du fanatisme, »^ mais ils se résignaient à tout, entraînés par leur vocation, qui leur semblait un apostolat. Dans les rares instants d'extrême afOictioUt ils en appellent aux nations étrangères et aux races futures. Agrippa d'Aubigné se console en dédiant à la postérité son Histoire universelle , Bacon en
* Dialoy,, p. 353. — « Sudavit et alsit, » est la recommandation d*Hortce, qu'explique en médecin Juan Uuaetb, dans son Examen de ingéniai para lae scienciag, c. 8 (1594).
* II, p. 387, sq.; Cfr. Thom. Cobneuo, Progymnasm. phys, dial., p. 81. — C'était une doctrine en tout opposée à celle de Villon, habite à « voler devant et derrière, » et se disant tranquillement :
« . . . . Pauvreté fut mon héritage ; » Et Ton sait que dans pauvreté » Ne loge pas grand' loyauté. »
* PoMPoifACB, De fato, etc., 1. III, c. 7; Bbuno, Cant, Cire. p. i08, édil. Gfrœrer ; 0pp. it., II, p. 8i5, 273.
s'intitulanl le serviteur de cette postérité, Kepler en espérant avoir un lecteur dans cent ans. C'est Tespoir des suffi*ages de TEurope, c'est l'attente des louanges de l'avenir, qui soutient le courage des Paracelse, des Bruno, des Campanella, dans cette double lutte contre les hommes et les choses. La pensée d'une résurrection en quelque sorte historique, le souvenir de la passion et de la gloire du Sauveur, voilà ce qui relève leur âme abattue. L'Enfant de la crèche n'est-il pas le Prince de rimmortalité,le Crucifié n'est-il pas aussi le Ressuscité?* « Le siècle présent, dit Campanella, cloue ses bienfai- » teurs sur la croix; mais le temps à venir leur rendra » justice : ils ressusciteront le troisième jour du troi- » sième siècle. » « Savoir mourir dans un siècle fait n vivre dans tous les autres, » avait dit Bruno.* La même confiance anime les allemands Hubmoer et Paracelse : « La vérité, selon le premier, est invulnérable, B impérissable; on la peut emprisonner, flageller, cou- » ronner d'épines, crucifier, ensevelir, il n'importe : le * troisième jour elle sort du sépulcre pour régner éter- » nellement. » « C'est à cette époque-là, dit le second, » que je recommande la critique de mes ouvrages; à » l'époque qui fera une distinction entre l'esprit obser- » vateur et le docteur en titre, entre le savant véritable » et le pédant. » Se soumettre avec une telle constance aux arrêts de la postérité, c'est faire preuve à la fois d'une persuasion invincible de la justice et de la
< TertuUien Ini-mèmc avait parlé de la croix du Caucase, erueibus Coucaiorum, et nommé le Christ verum Prometheum.
* « la fnortê d'un ieeolo fa vivo in tutti gli altri » (H, p. SI6). Une seule fois (de Vmbr, idear,^ p. i97) Bruno déclare qu*il ne songe pas à la postérité.
providence divines, et du légitime sentiment de h Gberté humaine. Il est rare qu'un homme, pénétré de l'utilité de ses travaux et de son désintéressement, succombe aux épreuves de la vie et périsse tout entier.
L'histoire de trois siècles atteste que ces caractères généreux jusqu'à l'extravagance n'ont pas été déçus. Ce qu'ils ont pressenti et entrevu, ils ont contribué à l'établir; l'ordre moderne dont ils ambitionnèrent l'approbation, est en grande partie leur ouvrage. Leur vie ne commença pour ainsi dire qu'à leur mort. Aussi notre tâche ne serait-^Ue pas remj^lie, si nous ne rapportions les jugements que la postérité,- dans ses âges successifs, par ses principaux organes, a portés sur les actes et les conceptions de founo.
On a vu plu»eurs de ces martyrs dédommagés des peines extérieures par l'attachement ou l'admiration de leurs partisans. Le prosélytisme de Bruno ne reçut pas cette récompense : fugitif, errant de pays en pays, où pouvait-ill'obtenir? Trois ou quatre disciples connus forment toutes ses conquêtes. 11 est pourtant probable que la véhémence de sa parole suscita un grand nombre d'élèves, c'est-à-dire d'esprits développés et fortifiés par son enseignement , sans y être sérieusement acquis. Nous avons rencontré Hennequin, Eglin, et Jean de Nostitz qui fut nommé aussr Jordani Bruni genmnus discipulus. ' Âjoutons-y le nom d'un théologien calviniste, fort estimé de Guy Patin et même de Leibnitz, J.-H. Alstedius.* Peut-être faudrait-il aussi citer Athanase Kircher.
^ Artifieium,^ Ariit, LulL, Rameum, praef.
> PcUirUana, p. 48. — Lor. Grasso {Elog, d^uomin. Utî., p, 814) lui trouT» avec raison plus d*application que d*esprit , più sudon ch' ingegno, Alstediui