VIE. 2&S
Il était diffidie que le Nolam eût des sectateurs au XVIP^ siècle. Les deux partis qui y régnaient repoussèrent unanimement toutes doctrines semblables aux siennes. Les philosophes de TEcole , toujours affectionnés à Âristote , virent toujours un ennemi dans Bruno, i Quant au métaphysicien qui fonda en France un système adopté par les plus beaux génies de cette belle époque, il avait plusieurs motifs pour renier toute affinité avec les novateurs de la Renaissance, qui étaient autant Qls de la scolastique que de l'antiquité. Descartes, en effet, estimait indigne d'un penseur de s'instruire à l'une ou à l'autre école du passé, et de ne pas tout puiser dans la « raison naturelle toute pure. » ' Descartes ne dédaignait pas moins Platon qu' Aristote , et Halebranche nommait l'un et l'autre des « barbares , » des « étrangers. >» Aux yeux de ces deux Français^ ce serait une honte d'avoir donné à ces « bagatelles quelque soin, quelque attention. >»' Les novateurs de la Renaissance , dépourvus du seul mérite que les cartésiens reconnussent aux Grecs et aux Romains, l'art d'écrire, durent être enveloppés dans ce mépris inique : dis furent plus sévèrement jugés que Ronsard et le Tasse. ^ Ce qu'il y a de désordonné, de révolutionnaire chez les héros, chez les tribuns du XVI« siècle.
fut anagramjnatisé en Sadiletut et Sedulitas. Son Artificium perwrandi (Francrort, 1619) est conçu d*après les principes de Bruno.
1 « Une volée de petits esprits se sont élevés contre la réputation de ce grand bomme (Aristote) sous la conduite de... Jordano Bruno wRbné Rapin, Réflex. sitr la philo90phi9y e. Vil
' Ihje. de la méthode, fin.
s Vie de Bescartes par Baillet, p. H, p. 396. — OEuvres de Dtteartei, t. XI, p. 11, édit. de M. V. Cousin.
* Décisions de Boilcau et du parti des ancieus.
épouvantait les législateurs, les souverains de la paisible philosophie du XVII* Siècle. Ce que les uns avaient recherché, Talliance de la théologie avec la philosophie, ou le mélange de la philosophie et de la politique, les antres révitaient avec aflectalion. Descartes dédia respectueusement ses Méditations à cette Sorbonne,que Bruno avait voulu ravir à Âristote par la force du raisonnement. Afin de ménager à la pensée libre une durable indépendance, Descartes crut devoir fuir le commerce de tous ceux qui avaient encouru les censures de TEglise ; et, sous peine d'être condamné à l'inaction, il lui fallut se condamner à l'ingratitude envers ses devanciers. Avec quelle indifférence l'auteur du Discours de la Méthode parle du chancelier liacon , d'un certain Verulamius! Combien « peu de solidité » il trouve dans les écrits de Campanella! * « Ceux qui s'égarent, dit-il,len affectant » de suivre des chemins extraordinaires sont beaucoup » moins excusables que ceux qui ne s'égarent qu'en » compagnie, et en suivant les traces de beaucoup d'au- » très. » Son chemin lui semblait-il la voie battue?. . . Eu voyant toutefois le P. Mersenne familiarisé avec les œuvres de Bruno, on ne doute pas que Descartes ne les connût de même; son infatigable adversaire, l'évêque d'Avranches,en était très-persuadé. Si l'on en croyait Huet,' visiblement ulcéré des dédains* témoignés à son érudi-
* Lettre au P, Menenne, ~ Aconzio, celui des logiciens du XVI* siècle que les cartésiens regardaient avec raison comme le précurseur de leur maître (Baillbt, Vie de Deseartee, II, p 138)» n'eut pas tort de craindre a le jugement des philosophes du siècle à venir plus que celui des philosoiihes de son temps » (Lettre à Jacq. Wolfîus, de ratiane edendortm librarum).
* Censura philoiophiœ eartes., 1689, c. VIII : « ExeHtit inter novitios pfc#iotophuê Jordanus quidam Nolanus» » etc. (Cfr. la Béponse de Régis).
lion prodigieuse, Descartes ne serait qu'un habile plagiaire de Bruno, particulièrement en ce qui concerne le doute méthodique et les tourbillons. ' Pourquoi Tauteur de h Censura pkilosopkiœ cartesianœ^ qui refusait à l'esprit humain la faculté et le droit de penser à son aise, et qui prétendait restreindre toute spéculation à Tempirisme, toute certitude à la probabilité, pourquoi ne releva-t-il point d'autres analogies plus importantes, et en premier lieu la revendication définitive des titres de la raison, l'absolue émancipation de l'intelligence? Il aurait pu insister ensuite sur les ressemblances de Bruno avec Malebranche, ce pieux Malebranchè qui pensait afisorément de Bruno comme de Spinosa, * mais pour qui, comme pour Bruno, la Divinité était « le lieu des m esprits, • c'est-à-dire qui méditait en Dieu et par Dieu, voyait tout en Dieu et se félicitait d'absorber l'homme entier dans le sein de Dieu. Il était encore plus aisé de raj^rocher Bruno de Spinosa, autre disciple « immodéré » ' de Descartes, que Huet essaya de réfuter tbéologiquement, ^ et qu'il appela dans la suite, comme philosophe, un c méchant et sot auteur, auquel è il faudrait répondre, non par des raisonnements, mais • avec des chaînes et des verges, vinculis et virgis. » ^
• Comine li . ao besoin , Descartes D*avait pu tirer de la même sooroe (foe InuM las nèines ooneeptloitt. Oa doit répondre i Bnet par les paroles de If ioNran >. lOf ) : « Cest nne chose sur laquelle on ne peut rien dire de positif. »
• Le • BlséraMe » Spinosa et son « épouvantable chimère » (9« Médii. mât. m tkréî, ).
• LsttSOTt.
• HwioiM rrB Ko •oawf s fico.
» Almtamm pt99i.^ p. 77 , sqq.— Tout montre que Télégant ami de Montausfcer «t de Larochefoucauld était moins occupé à comparer ce qui se rappor» liftl ai bjeo, q«*à dépouiller de sa gloire un contemporalOt dont TEurope corn* I. 17
t58 JORDANO BRUNO.
Dans le même temps im autre philosophe > • portant le caractère de prêtre ( dit avec bienveillaiice l'évêque d'Avrancbes),' qui avait fait reuattre la secte d'Eptcure et qui avait mérité rapprobation. de plusieurs persiMines doctes et pieuses, » le provençal Gassendi était aussi accusé, quoique avec moins de violence, * d'avoir emprunté h Bruno plusieurs principes, notamment les atomes et la pluralité des mondes, ^ Ainsi le même écrivain passa pour le précurseur de deux adversaires si célèbres.
Entre Descartes et Gassendi se trouvait un ami commun» qui fut pour I>escartes ce que Gabriel Naudé avait été pour Camps^ella, philosàphorum Mercurius.^ Le minime Merseiine» transporté d'ua sineère amour pour la science, mettsût son ancien condisciple de la Flèche eipi rapport avec les académies, avec Vivianiet Toricelli. Liui-mème il avait le renom d'ua géomètre habile et d'un naturaliste zélé. Son influence philo* sophique s'étendit en effet au delà de son cloître de Nevers^ par sa correspondance» par ses voyages il servit à multiplier les uUles relations» des sairams. Leibnitz cependant ne se trompa point, ^piand il dit que Mersenne « n'élîait pas tant cartésien qu'il se l'imaginait. » ^ Mersenne croyait, à la vérité, que le cartésianisme i^ se ferait jour, avec le temps, à travers les nuages que
mençait à dire avec le P. Malebianche : u Notre siècle lui a deBobUgaUoos in* finies pour les vérités quMl nous a découvertes» [Rech, de la vérité^ 4. 1, c 6}.
^ Delà faiblesse de Vesprii himain, p. 394.
< 6£!fTZKEï<r, Hisi. philos., p, 154.
• Voiy. Bruno, de Hiniim, p. 10.
^ Cau PANELiA» de Lih, prop^^ p. 3.
> Leibnitz à Remond [Desmais. , II, p. U2}.
rigûorahoe €« Tentie pourraient y opposer. » Maïs il se livrait ausà à des recherches fort éloignées de cette philosophie. Personne, à l'exception du capucin Zadiarie de Lisieux, n'était aussi appliqué à dépister Tirréligion et à dresser des listes d'athées. La seule ville de Paris en contenait plus de 50,000. * Dans un cadre si vaste et si bien rempli, la place de Bruno était marquée à l'avance. * « Ce scélérat, dit le Père, pire encore que Cardan, serait excusable s'il s'était contenté de philosopher sur un point, un atonie, et sur
runité Mais parce qu'il est allé plus avant et a
attaqué la religion chrétienne, il n'est que raisonnable de le décrier comme un des plus méchants hommes que
la terre ah jamaisportés. » Ce texte méritait d'être
transcrit, paf ce que l'auteur, malgré son caractère doux et serviable, représentait le nombreux parti de ceux auxquels toute h3rpothèse un peu hardie, tout paralogisme semblait un sophisme coupable, une tentative criminelle.
Néanmoins un membre de ce parti, oublié comme le P. Mersenne, mais qui était un des écrivains les plus fertiles du XVll* siècle, conseiller du roi, premier historiographe de France, romancier aux « grands coups d'épée, » fier de descendre de la belle Agnès, et selon son vieil ami G. Patin, « homme de fort boù sens et taciturne, point bigot, ni Mazarin, j» le sieur de
> Lê$ athéêM en France^ p. 670, sqq.
* Contré Vimpiété des déi9te$\ athiet $t Hhertinê dé e$ ten^, Paris, i9lU, p. 9t9.i34etpas8ini. Outre «Jordan Bran, » on y rencontre Cardan, Télésio, Vaninî, Campanella, Gilbert, Kepler, Galilée, Charron. Vanîni, y est-il dit, partit a^rec douae de ses camarades de la ville de Naples, pour aller convertir tous les peuples k TaOïélsine. Cfr. SUnMin, BeUrœge, t. I, p. 147-171.
Souvigny , Charles Sorel prit quelque intérêt à Jordano; il hasarda même une timide justification. * ^ Jordan Brun a pu être dans l'erreur, aussi bien que quelques autres ; — cependant, comme il ne touche aucun des points de la foi, nonobstant quelques petits mots de ses commentaires qui paraissent un peu libres à ceux qui les entendent, il aurait bien pu sauver le reste et se sauver lui-même, faisant passer tout cela pour des hypothèses et des suppositions qu'il n'approuvait point et qu'il avait composées dans l'Allemagne, où il avait été quelque temps, qui était un pays où ces opinions-là plaisaient et où la liberté était plus grande qu'en Italie. « La conclusion de cet ouvrage ( qui était à l'usage du Dauphin), est honorable pour Sorel, et fait contraste avec la fameuse péroraison de Scioppius : ^ tf // est fâcheux qu'un homme qui avait composé de fort belles choses, soit si misérablement péri. »
Les sentiments contraii*es de Mersenne et de Sorel se perpétuèrent les uns et les autres , pour ainsi dire parallèlement; et malgré leur opposition, ils produisirent le même résultat : ils préservèrent Bruno. d'un complet oubli. Le siècle de Pascal et de Descartes le
< Dans son livre ne la perfection de VhùmtM, où il considéra « les vrais biens et spécialement eeax de rftme avec les méthodes des sciences» et entre autres avec la méthode Royale pour Tinstruction des princes et des personnes qui ne peuvent s'assujettir aux méthodes ordinaires n (1655, p. 83S, sqq.).
< P. aii : a Sic uttulatui mitâre periit, » etc. (Scioppros) . — Brantôme avait dit, en parlant de Ramus {Homm. ilL, t. II, dise. 61) : « Il fut tué au massacre de Paris, dont c« fia grand dommage, » — Voltaire dira de Rabelais {Dict, phiL , art. Prier, Butler, Swift) : fnOn eêt fâché qu'un homme qui avait tant d'esprit en ait fait un si misérable usage. »
Bayle ne dédaigna pas d^ combattre Tapologie tentée par Sorel ; ce qui prouve que rouvrage De la perfection de l'homme^ imprimé avec grand luxe et ré>*
VI R. Ki
prit pour un grand mathématicien et un horrible blasphémateur/ deux qualités que les générations suivantes virent graduellement disparaître. Ceux mêmes qui ne s'occupaient ni de philosophie, ni de théologie, ni de mathématiques, savaient au moins le nom du «jacobin Brun » ou « du Bruno.^ » Dès 1633 fut traduite, ou plutôt imitée , puis représentée à Paris , la comédie que Bruno avait publiée dans la même ville en 1583, sous le titre de Chandelier, il Candelajoi pièce où il se moquait du pédantisme avec plus dé gaité et de verve que de finesse d'esprit et de goûtt Pour mettre davantage à la portée des Français cette version, intitulée B&niface et le pédant^ l'imitateur parisien retrancha, atténua, et fit en sorte que « s'il y avait encore quelque liberté, il n'y eut plus du moins de libertinage. >»' Dans ce but, il substitua, Paris à Naples, le Luxembourg à Posilippo, Ronsard et Desportes à Pétrarque, à l'Arioste. La preuve que cette sorte de contrefaçon fut goûtée, c'est qu'à son tour elle fut imitée. Cyrano de Bergerac y prit le plan et les caractères saillants de son Pédant joué : son « Granger » n'est que « M anfurio, » * transporté du gymnase de Naples au collège de Beau-
l>aiida avec profusion. Jouissait encore vers la fin do XVU* siècle d*an certain crédit.
< Voy. Tavantr-propos de Banifate et le pédant.
^ a L*ei-jacobin Jordan Brun, brûlé à Rome le 17 février de Pan 1600, a été aocoaé d*avoir avancé dans un de ses livres quelque chose d'approchant an li> vrede Tribut impaetorUnan {Menagiana, IV, p. S89). C'est Dav. dément qui affectionne surtout le Bruno.
s Avani-propoê. C'était une grande nouveauté, d'ailleurs, en France, qu'une comédie en cinq actes et en prose.
^ On a cru trouver le nom de MarphuriuM (philosophe pyrrhonien du Ma^ riage forcé) ^ dans celui de Manfurio, Mamphuriut (Candek^o, act. lY, se. 16).
vais, d'où Grevin > était sorti. Il est posâble que Bruno, pour faire la peinture du pédantîsme, ait enlevé quelques traits aux scènes vigoureusement esquissées par J.* B. Porta.' Il est probable aussi que Molière et La Fontaine se souvinrent de Bruno dans plusieurs conjonctures.^ Faudrait-il en conclure que le disciple de Gassendi et l'admirateur de Descartes copièrent ou pillèrent Bruno, comme ils redonnèrent souvent une vie plus éclatante aux plaisanteries de Marot et de Rabelais ? Il faut répéter sur leurs emprunts ce que Lacroze dit des analogies reprochées à Deseartes* par Huet : « S'ils les ont lus véritablement, ce qu'ils en ont tiré est si confus dan% ces auteurs et ils Font rendu si clair et si net, qu'on peut le regarder comme une chose qui leur est propre. » * Une différence essentielle frappe, d'ailleurs, à la plus légère comparaison. Jordano et Cyrano, dans leur « burlesque, audace, » ^ ontmeut à
- < Le poète Grevin (mort vers 1&70} donna plusieurs coiDédie$ a^n coHége ^ BeauYaîs, entre autres les Ehtihis. Nous sommes porté à croire que Rruno les lut ou les vit représenter, peut-^tre avant de composer son Cha/ndêliêr.
^ Particulièrement le Protadidascolo , dans la pièce appelée OHmpia,
> De savants bibliophiles, tels que Charles Nodier, supposent que Moltère consulta, de mémoire du moins, les comédies de Bruno et de Ber^rac, pour plusieurs scènes célèbres, comme celles de Métaphraste dans \e Dépit amou'reux ; de Bobinct dans la Comtesse d'Escarhagnas ; de Trouillogon dans le Mariage forcé (Voy. aussi les Fourberiee de Seapin, se. 1 et a de Tacte I*'^. Uolière ne manquait pas d'originaux pour le portrait du pédant; il pouvait étudier, outre le Jobclin de Rabelais et THermogène de Secchi, les pédagogues de runiversité de Paris, « ces maraulx sophistes, lesquels, en leurs disputa tions, ne cherchaient vérité, mais contradiction et débat » (Rabelais) . — Quant au bon La Fontaine, M. Walcfcenaer lui-même convient que le GUmd et la COroiÊiUé (1. IX, 4) a été emprunté à Jordano. Peut-être la fable VEeoUer, le Pédant ei^e Maître du jardin a-t-elle la même origine ?
^ Molière Tavoue en disant : « Ces deux scènes (de Cyrano) étaient bonnes ; elles m'appartenaient de plein droit : on reprend son bien partout où on le trouve. i> Cyrano les avait « conquises » sur Bruno, et Tauteur du Voyage de ta lune et ù'Agrij^ne^ usa du même droit que Molière.
» Jugement de Boîleau, Art poétique, c. ^^
plaîwr la maxime foraine que,
Lt comique écrit noblemenl Fail bailler ordinairement ;
ils châtiaient trop les mœurs, ils les blessaient, ne s'arrètant pas ou la farce commence, mais la confondant avec la comédie.
tl
L'espèce de faveur ou d'indulgence^ que certains témoignages valurent au Nolain ne résista guère aux blâmes» aux mépris d'un Bayle. Comment! le propagateur du pyrrboiÛMiie au profit de l'Eglise et de la Société de Jésus, Huet,nM»tra plus de bienveillance ^vers Bruno, que le sceptique de Rotterdam dont les secrètes intentions étaient de répandre le goût de l'humanité et de la liberté de conscience I II est aisé de résoudre cette contradiction. Huet D'akneût ni Scioppius à la fin détesté des jésuites^ ni Descartes qu'il penchait à traiter^ malgré son exquise politesse, à peu près de la manière dont Sdoppius en avait usé avec ^uno. Il fallait bien trouver moins de torts et plus de mérites à Bruno, pour être admis à kiî attribuer quelqu» parties du cartésianisme. De son côté, Bayle avait à se faire pai'donner, dans les consistoires et les parlements, bon nombre de témérités, et ne se faisait pas scrupule d'immoler ceux des novateurs, dont les opinions ne cadraient pas avec
ses propres nouveautés Qu'importait au daste l'honneur du panthéiste? Plus ce caustique censeur de la république des lettres, ce Voltaire de l'érudition du Xy II' siècle , né dans la patrie de Montaigne, mort dans celle d'Erasme, plaisant conteur comme l'un, dialecticien inépuisable comme l'autre, plus ce* demi-profond fournisseur d'anecdotes et d'épigrammes ressemblait aux proscrits du siècle pré(5édent, plus il s'appliquait à marquer les traits qui l'en séparaient. Ainsi Bayle fit de Bruno ce que lui-même paraissait à Loins Racine, « un homme affreux. » L'article qu'il lui accorda, dans l'arsenal intitulé Dictionnaire historique et critique, eut une influence éclatante, bien qu'il n'en fut pas digne. La partie biographique de ce court morpeau est composée, sur un ton railleur, avec des on dit. Or, un des ancêtres de Bayle, Rabelais a défini l'ouï-dire un « petit vieillard, bossu, contrefait et monstrueux.» Rien ne peut déguiser, ni racheter tant de légèreté chez un tel historien. * Ce qui est relatif aux doctrines de Bnino^ plus de valeur. Le critique ne les connaissait toutefois que très-imparfaitement, n'ayant vu que les titres de la plupart des ouvrages de notre métaphysicien. * Autant le récit de la vie est superficiel, autant l'appréciation du système est partiale. Les prémisses, les motifs sont de même précédés de « on dit, on prétend, je rapporte sur la foi de tel auteur. » Bayle n'en prend pas moins l'attitude d'un juge qui distribue avec
^ Ses admirateurs ne sauraient le nier. Lacroze est forcé de convenir que « ce qu*ii y a d^historique dans Tarticle de H. Bayle est rapporté peo exactement. »
* M les nomme livrets»
intégrité le blâme et Téloge. Voici l'éloge : « Bruno était nn homme de beaucoup d'esprit, mais qui employa mal ses lumières. » Vient ensuite le blâme : « Voilà un personnage qui, en matière de philosophie, fait le chevaUer errant et s'engage en divers lieux à l'emprise, à l'écu pendant, à des gardes de pas. » Ecoutons la sentence finale que Bayle ne rend qu'après avoir rappelé, à la suite « d'habiles gens, » que « M. Descartes est soupçonné d'avoir pris de Brunus quelques-unes de ses idées : « L'hypothèse de Brunus est au fond tout semblable au spinosisme... Le spinosisme est sujet aux mêmes inconvénients que les absurdités de Brunus : on
ne s'en peut évad» qu'à la faveur d'une équivoque
En somme, ces deux écrivains sont unitaires outrés. » Entre ces deux «athées,» il n'y a qu'une différence de méthode : Bruno emploie celle des « rhétoriciens, » Spinosa celle des « géomètres. » Bruno n'apas comme Spinosa « réduit l'athéisme en système, il n'en a pas fait un corps de doctrine lié et tissu selon les manières des géomètres; il ne s'est pas attaché à la précision, il s'est servi du langage figuré qui nous dérobe si souvent les idées justes d'un corps de doctrine. » L'hypothèse qui leur est commune, « surpasse l'entassement de toutes les extravagances qui se puissent dire : c'est la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer, b plus absurde et la plus diamétralement opposée aux notions les plus évidentes de notre esprit.» * — ...Cette indignation est-elle entièrement sincère? a-t-elle des ressorts bien nobles ? Bayle s'attaquait aux conséquences
I Comparez rartkle ^nota.
pratiques de cette tbéwie, sans Touloir en cotnprradre les fondements spéculatifs. Le spectateur d'une agrei^ sion si vive se rappelle involontairement ce que Bayle lui-même avait dit d'une hypothèse de Leibnitz .-• « U y a là des choses qui font de la peine. » Mais cette ammosite même n'était-elle pas un moyen de succès? Le jugement de Bayle iîit promulgué (hi Angleterre par la gazette en vogue, le Spectateur;^ en ÂUemagne, par des hommes graves, qu'épouvantait ce fantôme d'athéisme à la mine patibulaire, par des écrivains tels que Buddéus et Reimann. *
Toutefois c'est e(i Allemagne qu'on sut deviner d'abord, avec un coup d'oeil philosophe, le caractère et les opinions de Bruno. On doit faire mentiim, à cet égard, de Morfaof et d'Arnold. Ni l'un ni l'autre n'était, il est vrai, pliilosophe; le preimer pensait' que Spinosa avait tiré toutes ses flèches du carquois de Pomponace , et le second * confinait dans une mysticité méticuleuse l'essence de la sagesse et de la foi évangélique . Mais tous les deux possédaient à un haut degré une qualité indispensable à l'historien, l'amour des hommes, et enfreignaient rarement la loi de l'impartiaUté. L'un et l'autre sollicitèrent la radiation de Bruno des listes d'athéisme.
Ce vœu lut aussi celui de rkieomparable Leibmtz. Ce
« Thê Speetatar, 87 mai tTlS, vol. V, n» 389. — « /. Bmnut a prôfisiêd Q$K9i$t, D Ole.
* Bdddbus, Thés, de athéisme, c. 1, § 2i, p,. 113; lUsiMANif , De origùM^ proffressu et ineremento anti^heismê seu atheiswUt t6«9 (Vey. p* ft.374) ; Id,y Biblioth. theolog. crit^ p. IV/sqq.
» Polyhistor /, 1. I, c. 8; n, 1. II. c. 15; II, P. tt, c. 11.
« HUt. deséglUes et des hérés.. Il, 1. XVfl, c. 18» § 8 (en aUem.)-