‹ Jordano BrunoChapitre 28 sur 45 · VIE, 9W · texte numérisé non relu

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gâaie qui c ne trouvait point de bomeB dana.la sphàre du mérite humaîUi mm la reiupliseait toute, n (Bayle le confesse en ces ternies); fit grande distinction entre V»iini et Bruno. Yanmi, selon lui/ « méritait d'être enfermé jusqu'à ce qu'il iut devenu prudent, et on l'a traité avec une croauté révoltante en le brûlant. » En disant que Bruno « ne manqua pas d'esfirit, mais qu'il n'est pas trop profond, »* Leibnitzénonçaitencot e une vérité, incontestable, puisque, plus profond, Bruno eût révéré le diristûmisme davantage. Par son rôle de candliateur et de modérateur dans la révolution carte* ^enne autant que par s<m caract^, ^ Leilmilz était disposé à rendre justice i tous les devanciers de Descartes; comprenant tout, a'intéreasant à tout, il appréciait tout avecéqmté. Aussi, de la plume qui aq^pelapro^tm^ûsimum le fondateur du péripatétisme, l'âàve de Thomasius réhabilita les auti«-péripatéticiens de la Renaissance. ^ U ne rougit pas de demander d'abondantes limqères aux générations antérieures, d'étendre ou de corrige la connaissance de soiwmème par la sci^Ace de l'hunianilé. Au contraire > il juge insensé^ le mépris que les autres cartésiens professent , ou plutôt affectent, pour l'histoire, pour Tétude des langues et des littératures, pour tout « ce .qu'Adam avait ignoré : » ^ il se iait un malin [Saisir de présenter Descartes lui-

* LeUmiu écrivit ces note à Lacrose, après avoir ia le trailé deU* hiilMiîo (Cfr. FscaBACB, BUt. de taphiUuopkU modeme^ U, p. 114, en aUem.}.

' Lcseiiffi, Zur Geash, «. LUoraiwr^ t MHtrag, p. 216. ^ X)o se aoinieat de la réimpresnon du pampbet de NiMoHui.

* Aeta erudii,^ Ups., IMS, p. 87.

i Mot de Malebranche.

2A8 JOHDANO BRUNO.

même comme débiteur de Bruno. 11 oublie pourtant d'indiquer le coin de «on propre diamp, qu'il avait labouré avec la charrue du Nolain. *

L'écrivain que le créateur de l'Académie de Berlin entretint le plus souvent de Bruno, était M. de Lacroze, c'est-à-dire celui qui écrivait, lé 30 novembre 1737, à J. de Chamberlay : « Bien des savants ont exploité les oeuvres de Bruno. Leibnitz lui-même a tiré tout son système du livre de Maximo et Minmo. Je l'ai dit et prouvé à Leibnitz même, de vive voix et par écrit. Si peu de gens s'en sont aperçus, c'est parce que les écrits philosophiques de Bruno sont obscurs et rebutants. » * Voilà le passage qui fit regarder un instant Lacroze comme un défenseur du Nolain. C'est comme un de ses antagonistes les plus impitoyables qu'il fallait l'envisager.' Lacroze, en effet, au milieu de ses^courses et de ses malheurs, poursuivit toujours le même dessein, consacrant de précieuses années à découvrir et à réfuter le déisme et l'athéisme tout ensemMe. L'orgueil, la débauche et le libertinage ont seuls, à son avis, enfanté ces opinions monstrueuses. Campanella,

1 « Quod in multis Bruni vitulo araverit » ( Brucker, U IV, P. U, p. 38). — optimisme. Principe des indiscernables. Accord de la liberté et de la nécessité. Mooadologie. - De Minimo, p. 71, p. 13S, sq. ; JMefc^ifciffte., p. 9. Cfr. Hansch, Princ. philos., Leibnitz. 1728, tbes. IX, XXI, LXXI.

* Tke$, epitt. Laeroiian, III, p. 78 : « MulH iH'n' docti ejuit eeHptis unema. Ipse Leibnitxiue, » etc. Il est clair que Lacroze comprend sous le titre ingénieux DeMaximoetMinimoàevm ouvrages distincts : le DeUfanadeei \e De Minimo,

* Lorsqu'on rapproche les disgrftces de Lacroze des aventures de Bruno, on imagine que cette conformité aurait dû disposer Tauteur des Entretiêm ftvora> blcment. On le sait, il fut d'abord bénédictin, puis emprisonné pour cause dln* subordination ; réfogié à BAle, il embrassa la réforme et devint bibliothécaire da roi de Prusse ; nommé professeur à Helmstaedt, tl refusa4e signer la confession d*Âugsbourg, il fût enfln rappelé à Berlin pour diriger l^éducation de la falure margrave de Baireuth, et pour donner des leçons de philosophie à Frédéric le-6rand, leçons peu goûtées de son royal élève.

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conaidéFé à la lueur de cette préventi(Mi, n'est qu'un « forfante italien, homme à tout dire , à tout entreprendre pour se rendre recommandable. » Vanini semble encore plus méprisable, quoique le rapport de ses juges, conservé par le président Gramond, « frappe d'horreur, et, si on ose le dire, de compassion.... j> ^ ^ C'est assurément aussi quelqtfe chose de digne de compassion que le sort de Brunus. Ayant reçu de Dieu un esprit fort extraordinaire, il appliqua tout ce qu'il put acquérir de lumières à détruire les raisons qui conduisent l'homme à la connaissance de la divinité. Heureux s'il eût pu se borner à la philosophie, pour laquelle il send)lait être né ! On aurait pu lui appliquer, à plus juste titre qu'à Epicure, ces beaux vers de Lucrèce :

Dans l'enceinte du monde il se crut trop serré; Le Ciel ne fut pas même assez vaste à son gré : Rien ne lui fit obstacle; cl son puissant génie Courut de l'univers la carrière infinie^.

Le Style de Bruno occupa Lacroze autant que ses pensées. <r La latinité de Brunus n'est pas toujours pure,

. dit-il, quoiqu'il y ait des tours ingénieux et des expressions très-vives, j» ' La cause de ses aberrations

* est ain^ décrite : « Brunus s'est perdu dans la contem-

< SntntUnt, p. it7.

« Ergo vivida vis aniini pervicit et extra

1» Procesftit longé flamœantia mœnia mundi. »

[Luer., 1. 1, 73,74).

> L. I. p. 305. — n parait n'avoir^pas connu les ouvrages iuliens de Bruno, ott du môtm avoir préféré les ouvrages latins.

platioli de Finfini 2 bien d'autres que lui y ont fidt nmfrage. >>' Enfin, saeapadtéenphilosophie est plus d'une fois reconnue : c U psndt qu'il aoraît pu faire de grands progrès dans la science des choses naturelles, s'il avait vécu doquanle ans plus tard, ou s'il avsôt pu retenir son esprit dans de justes bornes. » *

Jdm Toland, le trop c^èbre hét^odoxe, se troovant en 1706 à Berlin, et rendant vi«te an bibliothécaire du roi, fit rouler l'entretien sur Bruno. L'orthodoxe Lacroze rencontra, dans le pbilosc^e irlandais, un oppossmt qui d^ndit l'Italien sur toutes choses , excepté la diflîision et la négligence du style.' Trois ans après, Tobnd envoya d'Amsterdam le finnt de cette conversation an baron Hobendorf , qui s'intéressait également aux systèmes du Nolain. En i|>parence il ne voulait prouver, dans cette dissertation,^ que la réalité du suppMce de Bruno, « le temps, le lieu et le genre de mort; » mais ton véritable dessein était de donner l'auteur du Spaccio, l'infortuné restaurateur de la « magie, ou philosophie naturelle , et de la transmigration, ou éternelle variation des formes de la matière, » ^ pour la souche glorieuse du parti des libres-

> Endissoit: tFiUêm' Bfwmm,vk'umi$^^iimHêimalumtini^^

nH polluUie,» Lacroze laisse paraître combien Bayle avait présidé à ses jugements. «M. Bayle. dit-ii du reste, a donné un précis assez complet de la philosophie de cet Italien, et il a foit voir qu*il ne s*éloignait pas beaucoup du spinosisme. Il a fait plus, il Ta réfuté... » (EpUt. ad Chamberlay, 1737 ; Cfr. Hei7- MA1VK, AetaphiL, p. IX, P. 400).

> « Diffunu, Hnùn wrhùstUf ac nimium ingénie nto indutgem » {Cotteetiam of âeveral jnèceê, I, p. 314).

^ « TempuSf locutn et geniu mwrtii ipHui extra omnem dubitaUonis aleàm «OfiMf»ut»(p. 315).

■ P. 311. «Cerf^pM- Jf(i||riamfii*aai<tftf tm^wam^fiM

VIE mi

penseurs d'Angleterre. Les sympathies de Toland, qui decatholique éiaitdevenu presbytérien, de presbytérien socinien, contribuèrent faiblement à recommander Bruno. ' CepaUronage ne servit qu'à mieux accréditer la sentence de Bayle, ratifiée par Lacroze. Un compilateur laborieux, elact , qui manque parfois de clarté , jamais d'instruction, membre de l'Institut des Bamabites de Paris, et dont le volumineux recueil fut an XVIU* siècle le bréviaire des bibliographes, Niceron reproduisit jusqu'aux expressions de ces deux autorités, ssms paraître toutefois partager leur aversion singulière. Iktino est,* aux yeux de ce Père, « un esprit naturel* lement libertin, ea fait de créance ; il a une plume ausâ peu chaste que sa vie, des principes assez conformes à ceux de Spinosa; j^ enfin, « l'amoar de la nouveauté et le désir de passer pour inventeur, furent cause de ses égarements et de ses châtiments. »

Le commencement du XVIII* siècle , cet âge qui devait consommer l'cmvre du seianème, et introduire,

dUiorem et non vulgarem, quanwi» maxime naturalem eapientiam. Sic ùetemam fàrmeurum materiaUum vieieeiiudimm Trt^%$mi§raiiùmm pum^ âoque cq^lkU. »

f Quand, dans ses ùriffinei JudnSeœy Totond soutint qne Moite avait eu sur Dieu les mtoe&peuées que Spinosa, et ^ue toute la révélation judaïque n'était qtt*une production humaine, sans authenticité évidente ; quand, dans son ifaxaremu, 1 prétendit que Jésns-Cbfist n*étalt qne le plus grand des prophètes , ses contemporains se h&tèrcnt de conclure quMl était disciple de Bruno et de Spinosa, et dans leur précipitation ils attribuèrent à ceux-ci le reste des conceptions aventureuses de Toland. Aiusi, parée que Toland considérait le dogme de limmortalité comme uue opinion égyptienne tLettre à Serena), parc» qu*U expliquait Tunivers par un aveugle mécanisme {Pantheiê^ tieon\ Bruno et Spinosa furent de même proclamés matérialistes. Une seule particularité aurait cependant suffi pour dévoiler cette conftision artificieuse : c*e8t que Toland prêtait, cMtre toute vralsembbnoe, à ces philosophes, aussi bien qu'à Socrate et aaChriit, me double doctrine (Telratfyiiws).

s Mém, jMiir eervir à VUiêi, de$ hommeê iUueirei, t. XVII, p. Ml, sqq.

selon Voltaire » « l'esprit de raison dstfis toutes les sciences et la politesse dans toutes les conditions, » cette époque mémorable fut marquée par une protestation dont Bruno lui-même eût été surpris, et qui fit bruit même hors de rAllemagne. Un célèbre professeur de Gottingue, philologue dignement célébré par son élève/ Christophe-Auguste Heumann, se leva en 1718 pour «sauver l'honneur et l'innocence de Bruno, »* pour foudroyer cette « erreur héréditaire qui assimilait Bruno à l'athée Pomponace et au juif Spinosa. » « Ce Napolitain avait, sans doute, le tempérament propre aux athées; il n'avait pas une raison parfaitement saine; il avait toutes sortes de bizarreries dans la tète; ' mais ce n'était ni un méchant homme, ni un homme double. C'est par méprise que les protestants ont inscrit ce « ^aint homme j»^ au « catalogue des athées, » au lieu de le mettre au « catalogue des martyrs. > C'est comme hérétique, comme luth^en qu'il fut brûlé ; et depuis il goûte la félicité étemelle avec tous ceux qui ont donné leur vie pour la Parole du Christ. Rien n'est plus absurde que de l'accuser de spinosisme : quandoduodicuntickm^nonestidem.Bmno pouvait s'exprimer comme Spinosa, sans penser de même; il pouvait avoir son langage {stylum)et abhorrer son esprit et ses volontés (mentem). « Enfin, l'honnête

i Hbtnb, Jtfimtoria Hewmanni, 1764.

s « Ehrenrettung Bruni. »-^a J.-B, Umchuld fin puneto der AtheîMter^ » {Âcta philai. de atheUmo J. Bruni^ P. lU, p. 507, sqq. ; P. IX, p. 380-441 ; P. IX, p. 810-8S8.

>P. IX, p. 381.

* P. 390 : « Und bedaure ich htUich, dau dieser heilige Mann von deMen Protutantên ielbst aut UnvorHchtigkeit in den caUlogum atheorum iMt g9^ t^rocfcl worden, da «r doeh in den catologum martyrom gehoBrt, » etc.

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Heumann incline à le croire de l'école à laquelle il est lui-même fier d'appartenir» c'est-à-<lire partisan de cette philosophia eclectica ' que Leibnitz protégeait et qui « ne fait foi et hommage qu'à la raison, ayant pour mot d'ordre la maxime apostolique : Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon. » Persuadé que la cause de Bruno est juste, Heumann ne craint pas de faire à Lacroze un défi éclatant, dl ne suffit pas de dénoncer; montrez vos preuves. S'il suffisait d'accuser, qui serait encore innocent , si acçusare sufficit, quis erit mnocens? *•

Lacroze relève le gant avec courtoisie , et invite son adversaire à ne pas exalter .Bruno aux dépens de la vérité et de la justice.' « On ne saurait appliquer à ce procès, dit-il, l'antique précepte de jurisprudence, qu'il faut favoriser l'accusé plutôt que l'accusateur , diaque fois que les droits des parties sont obscurs. » Sept propositions, presque littéralement extraites, l'aident à mettre Bruno au premier rang des athées, ' inler atheos primi ordinis,^ parmi les diefs du panthéisme, atheismi sive pantheismi. Comme de pareilles dénominations sont trop vagues, Lacroze se décide à définir la philosophie du Nolain, « c'est l'épicurisme enté sur le pythagorisme,un épicurisme perfectionné et amélioré. »^ Mais Lacroze affirmant toujours plus qu'il

* Cfr. Aeta philotophùmm^ P. X, p. 579. ^ Cette philofiophle se trooTe en effet enseignée chez Bruno, par ex. I, p. i59, sqq. U, p. 11, sq.

s Aeta philoêopkorum., P. XI, p. 799-«09.

* « Philom^iam epiewêom pythafforiâmo ineruttataim , docHmqtÊê et emendaèUupnpoHtam » (p. 795).

87i JORDANO BRUNO.

ne démontre, ne réussit pas à persuader Heumaim qai s'empresse de répliquer , bien qu'avec les égards das k un auteur, lequel cette fois « n'est pas une divinité du second ordre. » * Comme cela arrive assez ordinairement, l'un et l'autre combattant triomphe et garde son opinion. Les spectateurs capables d'impsurtialité sont de l'avis de Brucker : * « Heumann a discuté avec sympatlûe et avec savoir, amice eruditeque^ Lacroze en homme versé dans les écrits de Bruno, avec soin et attention, diligenter et attente, mais sans bienveillance, sine mni^ citid. » L'intérêt de Heumann était peu mesuré, sans doute, mais il est empreint d'une telle générosité qu'il plaira toujours plus que la dialectique de Lacroze.

A certains égards , Heumann avait été précédé dans ses essais de justification par un écrivain wurtember-geois à la fois théosophe et mathéniaticien. Jean-Jacques Zimmermann, dans un écrit curieux,' où il montre qu'aucun passage des Saintes-Ecritures ne contredit la théorie de Copernic ni les lois de Kepler , présente Bruno comme un des plus nobles et des plus profonds disciples de l'astronome de Thom. Un autre littérateur, originaire de Zurich et qui se nommsdt aussi Jean- Jacques Zimmermann, suivit l'exemple de Heumann. Malgré sa vive piété, ou plutôt à cause d'elle, il fit remarquer plusieurs fois le tort et le ridicule de ceex qui ne songent qu'à découvrir des hérétiques et des athées. 11 repoussa le reproche d'irréligion qui con^

1 « Deus minarum gentium. »

» Hist. philos., l. IV, P. Il, p. 87.

s ScHptura Sancta copemicam , ouvrage semblable an Coimothe^rù» île UuTgcns, où Bruno est également apprécié.

tiimait à peser sur la mémoire de Bruno, t il le repoussa avec la fermeté qu'il apporta à venger Descartes et Tesprit humain du pyrrhonisme de Huet.

L'orientaliste Laqroee conserva néanmoins des partisans zâés. Un estimable historien de l'Eglise chrétàenne, Daniel Gerdes de Groningue,' occupé à rechercber Ses tentatives passagères de la Réformation en Italie, et à frayer ainsi la route à Mac Crée, n'hésita point à ranger Bruno, non parmi les réformés italiens, mais au nombre des suppôts de l'athéisme. Il l'appelle le protecteur de l'impiété spinosiste, et se fôche sérieusement de ce que Bruno a osé porter le prénom de Philothée.Vn autre historien de l'Eglise luthérienne^ Baum* garten, rejeta Bruno du milieu des protestants avec non moins de violence, mais pour cause de déisme.' Enfin, ce qui met en évidence le crédit dont Lacrôze jouissait dans sa patrie adoptive, c'est la réserve respectueuse avec laquelle il est combattu par le second créateur de rinstoire de la philosophie, le digne Brucker.^

Nous ne saurions avoir l'oiseuse prétention d'énumérer les qualités et les défauts de Brucker. Qui n'a pas admiré son érudition scrupuleuse et vigilante, la profondeur, la précision, l'impartialité, l'étendue de ses jugements? Qui n'a pas été frappé de l'absence de crilique, de l'ordre plus apparent que réel, du luxe »n-

• JKttfrfofio de ath^Umo J. Bruno in^^to [Hfus. Hêlvêt, t. V, p. 557-«0t ; t. XXI, p. l-3i). — Le mot de spinosismc étant alors synonyme d'athéisme, Zfanmennann «^appliqua de même à combattre Taccusation de sptnosisme.

* Speeimên Italiœ rtfarmatœ (Leyde, 1765), p. 196. — « Pro inerustatore mthtigmij oui impietaH» qnnoêiêtieœ patrmo haberi poite, qu^^ pd eîiam nomini auo illud Philothei prœfigere non erubuii, » etc.

s But, dmpàrHsreNffieBaB (en allem.]* P- ^' ^ Lacraie est pour Brucker « h imw Crotiut, »

gulier de ses recherches? On lui a reproché son faible pour la manière géométrique de Wolff; on n'a pas assez remarqué sa déférence pour Leibnitz. Ainsi que ce dernier,^ le pasteur de Kauibeuren préfère l'esprit d'observation à l'esprit de système, l'expérience à l'hypothèse, la raison au raisonnement; il veut remplacer l'esprit sectaire , l'esprit d'autorité par le goût et la pratique de l'examen et du choix. Une preuve de ce savant éclectisme,' de cette philosophie d'érudit, c'est que Brucker se considère comme disciple de Bacon, au moins autant que de Leibnitz. ' Un autre témoignage de la même tendance est que ses convictions philosophiques respirent un suave parfum de christianisme, une solide piété. * C'est parce qu'il applaudit à tou6 les élans généreux de la pensée, c'est parce que l'Evangile a développé en lui une sensibilité réelle, une charité effective, que Brucker se propose d'analyser les moindres pièces du procès de Bruno. Le malheur voulut qu'il ne pût s'en procurer qu'une partie extrêmement faible. Résumons rapidement ses pages nombreuses. ^

« LEiinm, Qn>. Dutent, H, P. I, p. 70 ; P. n, p. 417.— Du Maizeaux, U, p. Ii5.

* « Celte ix).t^tç, dit-il, que recommainde Sénèque : « Non m cuiqwm maneiparê, nullitu nofMn ferre, multum magnorum tfiroruim trihuere, atiquid et suo vindicare. »

• T. IV, P. II, pnef.

* Perçu rri, fateor, secias attentiuB omnei.

Plui-ima queesivi, per aingula queque cucnrri, Nec tamén inveni melius quam credere Christo.

Brucker redit, en 1743, ces yers d*Antoine, proféssiou de foi sembbblei celle de Pétrarque (Voy. FanUL, 1. Vî, ep. a).

• T. IV, P. n, p. li, 85, 38, 58. Cfr. aussi BftucKBK, Ftagtn auêderpMl Hieîorie, VII, p. 6S, sqq.

<r Le premier qui entreprit de réformer la sphère entière de la philosophie et d'ébaucher un système nouveau, bien que très-abstrus, c'est J. Bruno... Il faut le louer d'avoir poursuivi avec acharnement la philosophie de secte, et d'avoir vu qu'elle est diamétralement opposée à la sagesse... Quoiqu'il n'ait pas été heureux, il mérite d'être compté parmi les restaurateurs de la pensée. Il aurait rendu des services immenses à la science, s'il avait voulu philosopher plus sobrement et moins se repaître d'imaginations... » Le zèle pour Bruno porte Brucker jusqu'à calomnier Spinosa; afin de parer le premier, il dépouille le second. Il lui semble impossible de confondre les deux directions : ^ C'est à l'école de l'Emanation que Bruno appartient , c'est Pythagore et Parménide qu'il suit; et il n'est permis de l'associer ni à Spinosa, ni aux stoïciens. Bruno est éclectique au fond, puisqu'il allie aux idées des Eléates celles de Démocrite et d'Epicure , et unit Copernic à

Pythagore Bruno professe souvent des opinions

profanes et absurdes; il méconnaît le vrai Dieu, mais il ne le nie point; il attribue à la nature une certaine participation à l'essence divine, mais il n'identifie pas la divinité même avec la créature. Bruno n'était pas un imposteur, c'était un enthousiaste, cum ralione insanivit. » '

* Buchanan ârait caracCérisé ridéatisme par cei mots : eum ratione furens, (Voy. P. I, p. 136.)

Les travaux de Brucker eurent un douUe avantage : ils vidèrent pour bien des lecteurs la querefle toudiant Tathéisme de Bruno, et ils appellent une attention plus sérieuse sur les écrits et le système du prétendu athée. Dès 1726, Ch. Etienne Jordan/ Françsôs né à Berlin, connu par l'étroite amitié de Frédéric H» avait consacré une monographie à Bruno; mais son défaut de connaissances historiques et de pénétration métaphysique, aussi bien que son attachement excessif pour Lacroze,^ n'avait rendu que plus désirable le morceau de Brucker. Un historien danois, Christiani, esprit facile, varié, versé dans le droit public, la théologie, les mathématiques, rechercha de quelle manière Bruno avait cultivé les mathématiques et conçu Tastronomie, et il lui rendit des hommages que lut refuse un géomètre éminent de notre âge.' Un compilateur assidu, Kindervater , recueillit des notices intéressantes sur les voyages du Noiain , particulièrement en Allemagne/ Critique moins sévère, licssmann en recueillit même sur son adolescence, sur son enfonce, et bâtit une sorte

1 Disquiê. de J, Bruno Nolano, Breslau, réimprimée dans C.-E. SimonetH {SamnUung vertn. Beitr.^ t. II, p. 27d-303), et Acta lUter. (Fasc. 5, t. I, p. 64). Jordan mourut, en 17i5, vice-président de PAcadémie de Berlin. Le roi hii lit ériger un monument avec cette épitaphe : a Ci-gtt Jordan, l'ami des Muscs et du Roi. »

< Jordan publia, en 174t, VBiitoire delà vie et des ouvragée de M, delà Croze, (Amsterdam, a vol. in-S».)

9 Chistia!!!, Progr. deetudiisJord. Bruni NoL mathemat, Kilon, 1T70, 4.

* Ki5DBavATER , Beitroege zur Lebentgeschiçhte dee Jord. Br. (Cssar's Denkwwrdigk. aue derphiloe. Welt, Leipz., 1788, 8, t. VU).

de roman avec des anecdotes plus que sni^[)ectes sur la précocité de son génie , sur la causticité de ses répliques , ' avec des contes parfois amusants sur sa maitresse, fille d'un de ses fermiers, sur une de ses protectrices, la signcM*a SiWia Gandini de Rome.' Le résultat le {dus heureux , c'est qu'on cess;t de regarder Bruno comme un personnage dangereux, et pour ainsi dire d'éviter sa rencontre. Dans sa Bibliothèque cur rieuse de livres difficiles à trouver^ David Clémçnt se contenta de lui reprocher de l'exaltaUon.^ Bientôt même l'enthousiaste ne passa plus que pour fou. L'abbé Goujet, janséniste laborieux, scrupuleux mais étroit histo* rien du collège de France , traita Bruno de ridicule.' Son rival, l'annaliste un peu déclamatoire de l'Université de Paris, Crevier, le qualifia de fanfaron.^ L'abbé Ladvocat , dans son Dictionnaire historiques^ pensait aussi que Bruno « ne fit que se rendre ridicule par son fameux livre intitulé Spaccio. > Ainsi , c'est sur une comédie, une satire, une lettre fugitive, que le philosophe fut jugé vers le milieu du XYIII"^ siècle.

Dans une même année il parut deux ouvrages où, sans spécifier les motifs, on taxa d'extravagance et de délire tout le système de Bruno. Dans l'un^ ^ le Nolain

< Lessmakn, Giordano Bruno {Ci$aïpinischê Blœtter, t. I, p. 189). Gfr. Lacckhabd, Distert. de /. Bruno, Halle, 1783.

* T. IX, p. 378, sqq. « M. Brucker conclut que le système de Brunus ne renferme pas un athéisme formel, mais qu*il procède d*un enthousiasme manifeste, et qu*il peut facilement conduire à l'athéisme. »

* Biblioth. franc., VIII, p. 119, sq.

^ Hiât. de l'Vniv. dé Paris, VI, p. 38i; Cfr. Du Boulât, Hist. univ. Paru. VI, p. 786.

* Le savant professeur de Sorbonne ne donne, à la vérité, ce dictionnaire que pour un « délassement de vacances. »

* Flobgbl, Hisi. de la littérature comiç[ue (en allem., Leipz,, 1785), t. Il, p. 901-SlO.

aeo JORDANO BRUNO.

est mis au second rang des satiriques italiens ; et il lui est accordé de fréquents c intervalles lucides. » ^ L'autre ouvrage c'était une Histoire des folies humaines.* Une biographie circonstanciée de Bruno y conunence par ces mots : « Un des plus téméraires moqueurs en religion, J. Bruno était un malheureux, doué d'assez d'esprit et de raison pour signaler une foule de préjugés puissants ; mais entraîné, par une application prématurée de la philosophie, aux plaisanteries les plus audacieuses sur toute foi positive et t^ut culte: caractère inquiet , qui ne sut trouver une demeure fixe que sur le bûcher ! » Mzlgté ses dispositions à Vhu~ mour^ le docteur Âdelung écrivit la vie du Nolain avec intérêt; ' malgré son aversion pour les hautes spéculations, il rendit le nom de Bruno populaire en Allemagne ; et quand, sur la fin de ses jours, il vit la faveur de Bruno, il eut peut-être regret d'avoir défiguré un récit attachant par quelques accès de persiflage. Adelung fut moins Allemand que digne fils du

1 Heumann {Àeta philowphor., P. IX, p. 437, sq.) avait aussi parié àHnUrvalla lucidGj mais il les avait entendus autrement. Selon Floogel, le SjpNWctd est « un pitoyable gâchis, un amalgame bizarre, une pauvre compilation de paradoxes et de songes creux, un salmigondis nullement préjudiciable aux vérités naturelles ou révélées, et dangereux seulement aux brouillons, aux tètes qui pensent de travers, verworrenen und verschraubten QueerkcBpfèn, » — L^historien de la Saint-Barthélémy et un des meilleurs critiques modernes, L. Wadiler. a depuis usé de représailles contre Floegel, en faveur de Bruno (Voy, Mon. de Vhist. litL, p. 594, en allem.). Gomp. P. Il, p. 69.

> Hiët, de$ folUs hvmaimi^ galerie d'alchimistes, d*astrologues, de magi* ciens, de théosophes , de fanatiques et autres forcenés célèbres » (178^, en allem.], 1. 1, p. 241, sqq. — « Que de fous! je ne fùtjamaii à telle fête! »

' Elle se compose de soixante pages in-ia. Ce trop fertile écrivain, qui ap~ pelait son bureau « ma femme, » et qui fut à bon droit nommé le Vaugelas, le Johnson de la Germanie, avait un vif penchant pour la plaisanterie , et se* plaisait à le développer par ce quHl appelait sa hibliotheea eeUeta^ c'est-i-dire, par une cave exquise.

VIE. »f

XVIU* siècle. Tc^raace, justice, faumanité, j^Ufmthropie étaient de son temps termes sacramentels. Les générations qai les employaient, presque à satiété, compatissaient sincèrement aux victimes du fanatisme, et proclamaient par mille bouches la magie et Thérésie (tes crimes imaginaires. « 11 faut avouer, disait-on avec Voltaire, cpi'on brûle quelquefois les gens un peu légèrement... O Français! avouez que cela est un peu veldie ! » * Mais touchant les doctrines , le parti des philosophes se montrait souvent aussi intolérants que certains ecclésiastiques. Absurdité, chimère, folie, extravagance, galimatias, pédanterie, voilà les qualifications qu'il infligeait aux systèmes contraires à Locke, ou différents du système de Condillac. Tandis que des orthodoxes et des dévots gémissaient du « monstrueux libertinage des esprits forts, » des prélats de cour, des abbés à bénéfice riaient avec « ces esprits forts d'un pauvre moine défroqué, » tel que Bruno: Les impuissantes colères des « apostats » semblaient au grand public non moins divertissantes, ou non moins ennuyeuses que les haines formidables des inquisiteurs. A la férocité du XVI* siècle, à la gravité du XVIP, avait succédé une frivolité qui manquait plus souvent de dignité que de grâce. Une moqueuse indifférence en matière de religion et de métaphysique, voilà quel était le caractère général des classes élevées et instruites. Ceux qui se faisaient remarquer par quelque sérieux , s'ils ne professaient pas un doute énervant, proscrivaient tout ce qui dépasse

t L9nr§ tur VatUM et art. Bamm (IMcf. pMUu,).

a» JORDANO BRUNO.

un certaÎB bon sras superficiel. Une erreur radicale sur l'origine des idées, sur la nature de la. senscUion trompait les plus généreux. Le cartésianisme subit de violentes représailles, poursmvi des mêmes mépris qu'il avait prodigués àses prédécesseurs. Tous ceux qui avant Descartes avaient cru aux « idées innées, »^ tous ceux qui à la suite de Desc^rtes y croyaient encore, fiirrat écartés, avec une pitié ironique, comme sublimes, comme rêveurs. Ce n'est ni de Platon ni d'Aristote qu'on datait la philosophie, c'est de Bacon et de Hobbes, de Gassendi et de Newton. Les philosophes de la Renaissance furent donc aussi rayés des annales de la philosophie. La prise de Constantinople, la fuite des Grecs en Occident, toute la révolution qui en résulta, tout ceci parut avoir retardé le progrès des lumières. * Là où Bacon régnait, Bruno devait compter peu d'amis. On dut même oublier combien il avait contribué à l'affranchissement de la raison. La raison ! Le XVIU* siècle se croyait, se disait appelé, comme par privilège, à la révéler, à la populariser ; ^ mais il réduisait la raison aux proportions de ce qu'Helvétius appelait l'esprit. Ce genre d'esprit, pour être tout eu saillies, effleure toutes choses ; il se contente de se plaire à lui-même , il sert à tout, il ne suffit à rien. La raison, au contraire^ telle

< Huet avait déjà nommé cette théorie « vexaiissimam »enientiam de ideU innatU n {Cenwra philos, cartes., c. VIH).

* C*éUit TaviB de Goodillac, qui ne voyait, du reste, chez Spinosa qu*iin amas d'idées confuses, arbitraires, un perpétuel abus de mots ( Traité des syst,,c.X).

* Tel était le vœu de Diderot, celui des philosophes du XVIIl* siècle qui eut te plus d^afflnités avec Bruno et Spinosa (Voy. Pensées sur Vinterprétaiion de la nature^ 1754, p. 105; Cfr. J.-A/Eenbsti, Prolus, de pkil, populari). Lisez II. LBBMiifiBR, De Vinfluence de la philosophie du XVilf siêeU^ etc., p. 70, sqq.

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