VIE. 9B
cpi'elle se produit ea tout tenqps, en vertu de sa nabire immuable, s'attache à approfondir, à comprendre, à s'instruire elle^nême, à tout perfectionner et à souffiit* patiemment ce qu'elle ne parvient pas à redresser.
C'est de France qne l'esprit particulier au XVIII^ siècle se répandit en Europe, et c'est Voltaire * qui lui donna le plus d'aliment. Combien Voltaire était cependant plus sincère et plus impartial que Bayle ! Qu'on compare ensemble leurs opinions sur Spinosa! * C'est d'di>scurité, et non d'athéisme que Voltaire accuse l'ilhistre Holbndais. ^ c Vous êtes trèsrconfus , Baruc Spinosa ; mais ètes-vous aussi dangereux qu'on le dit ? Je soutiens que non ; et ma raison, c'est que vous êtes OHifos, et que vous avez écrit en mauvais latin. .. » Mais ce qui dut surprendre, c'est de voir Spinosa assimilé au vertueux et tendre Fénélon, dans le même temps que Frédéric II le déclarait aussi funeste que Machiavel. ^
I Voltaire blAmail,41 est Trai, racception dans laquelle HelTéUmrel lemomfo éléi^nt prenaient le mot etprit ; il chicanait Montesquieu, en disant qu'on Iroatalt, dans VEtprit de» foit, « des saillies oà Ton attendait des raisonnements; qn*on y donnait trop didées douteuses pour des idées certaines: n 'mais ne préférait-il pas aussi amuser ses lecteurs, c*est^-dire l'Europe entière?
* « Le grand dialecticien Bayle a réfuté Spinosa, » dit Voltaire d'abord ; puis il continue : « J'ai toigours eu quelque soupçon que Spinosa, avec sa substance uiiiTenelle<ses modes et ses accidents, avait entendu autre chose que ce que Bayle entend , et que par conséquent Bayle peut avoir eu raison, sans avoir confbndu Spinosa.»
s Bayle avait dit, en parlant de robscarité de Bnmo : « Ses principales doctrines sont mflle fois plus obscures que tout œ que les sectateurs de Tho- HMS d'AquiÉ ou de letn Sooi ont jamais dit de plus ineomprèbcHible» (Lit. D't art. Brunus).
» FnÉDteic n» Jnli-iirMftia««l {Cmimênet.), — Voltaire fut le premier frappé de la ressemblance de «ramour intellectuel» de Sptnota avec le ^H$me de Fénélon. Or, Tamour intellectuel de Spinosa, c'est, calmée et refroidie, «la fureur héroïque» de Bruno. «Sfrfnosa et FéoéloB, dit Vt>ltaire, si opposés l'un à Tautre, se soat rencontrés dans lidée d*ainier Dieu pour luinaoéme. Avec des notions de Dieu si dilTérentes, ils allaient
Remplaçons Spinosa par Bruno, et le parallèle avec Fénélon n'en sera ni moins juste, ni moins piquant. Voltaire, d'aUleurs, ce modèle de clarté dont la ^irituelle légèreté cadiait si souvent un fond sérieux, vengea plus d'une fois les philosophes du XVI^ siècle de Garasse, et du « minime et très-minime Mersenne. » Les envisageant d'une manière collective, U leur donnait le titre expressif de « nos maîtres de penser. » * Les considérant un à un, il oubliait trop souvent qu'une partie des armes tournées contre eux était leur propri^. * A propos de Bruno, il trace ces lignes qui pourrai^it facilement ébranler notre confiance dans sa ponctualité conune historien : » ' Les Italiens alors ressemblaient » aux anciens Romains, qui se moquaient impunément
au même but, Tuii en chrétien, Tautre en homme qui avait le malhenr de ne le pas être; le saint arclie\'êqiie en philosoi^ persuadé que Dien est distingué de la nature; l'autre en disciple très-égaré de Descartes qui
simaginait que Dieu est la nature entière Tous deux étaient de bonne
fois, tous deux estimables dans leur sincérité, comme dans leurs mœurs douces et simples... n Ce passage bien remarquable explique par avance comment des chrétiens, tels que Jaoobi et SchleiermacBer, ont pu professer lejdus vif attachement pour Spinosa, pour Bruno.— Ajoutons encore un mot de Voltaire : « Spinosa ne fait pas sa profession de foi pour éblouir les hommes, pour apaiser les théologiens, pour se donner des protecteurs, pour désarmer an parti ; il parle en philosophe sans se nommer, sans s'afllcber ; il s'exprime en latin pour èti^ entendu d'un très^tit nombre » (arc. Dieu), Ces paroles, égae lement vraies et précises , indiquent la supériorité de Spinosa sur Bruno , celle du XVII« siède sur le XVI*.
^ uProfêuion delV intendere, » avait dit Bruno (1, p. 1(13).
* La mobilité de son humeur se trahit lorsqu'il nomme Vanini « on paavre pédant, un étranger sans mérite. » — Il est plus exact en soutenant Aristole contre les novateurs de la Eenaissanoe, cet Aiislole qui « ne fut ni un pédant, ni un esprit faux » (art. Âristote),
• Leibnitz avait cependant donné aux auteurs français d'utiles conseils» lorsqu'il écrivait, le 7 février 1715, à l'abbé de Saint-Pierre : a Avjourd'bui, les écrivains français, sous prétexte de s'éloigner du pédantisme, se désaccootumenl an peu trop de foire entrer des traits d'érudition dans leurs ouvrages; Ib n'en sont pas moins nerveux, mais ils en sont plus secs » (De$ MaiseamXf 0, p. ITJ).
VIB. 985
• de leurs dieux, maïs qui ne troublèrent jamais le culte » reçu. Il n'y eut que Giordano Bruno, qui ayant bravé » rinquisiteur a Venise, et s'étant fait un ennemi îrré- » conciliable d'un homme si puissant et si dangereux, » fut recherché pour son livre Délia bestia trionfante; » on le fit périr par le supplice du feu, supplice inventé > parmi les chrétiens contre les hérétiques. Ce livre est » pis qu'hérétique ; l'auteur n'admet que la loi des pa- » triarches, la loi naturelle ; il fut composé et imprimé 9 à Londres, chez le lord Philippe Sidney, l'un des plus
* grands hommes d'Angleterre, favori de la reine Elisait beth. » * De même qu'il disculpe Spinosa, le patriarche de Femey refuse de croire à l'athéisme de ces Italiens. « Vanini n'était point athée, dit-il, il était précisément » tout le contraire. » • Sur ce point Voltaire étsdt supérieur à Rousseau, lequel abandonna « l'athée Spinosa » à l'archevêque de Paris, comme lord Bolingbroke l'avait sacrifié au doyen Swift. ' C'est Voltaire qui s'appliqua, pendant un demi-siècle, à réprimer l'abus qu'on faisait du mot d'athée, à faire distinguer de l'athée le simple penseur, et à naturaliser en Europe le mot théiste. En dépit de ses fautes et de ses défauts, qu'il ne nous appartient ici ni de dissimuler ni d'articuler, Voltaire concourut plus que nul autre de ses contempo-
< Lettre sttr F. Bàbelaiê,
* Diet.philotophiquê, art. Athéisme.
s Ro€WBAiT, Lettre à Ch. de Beawnont.'-lA lettre de Bolingbroke à Swift étant connue; nous n*en extrairons que ces mots : « Je ne puis douter que TOUS ne soyez maintenant convaincu de mon orthodoxie, et que vous ne re-> nonciez à me nommer avec Spinosa , dont je méprise et abhorre le système sur rinfinie substance , ce que j*ai le droit de foire, parce que je puis montrer pourquoi je le méprise et Tabhorre. »
»6 JORDANO BRUffO.
radns à adiever l'oeuvre dn chancelier de l*Hos{Mtal, reprise par Male^rbes et Turgot. *
Si de France et d'Allemagne on revient à lltalie, on voit que la patrie de Bruno finit aussi par prononcer son nom avec quelque estime.
Toutefois, au début du siècle qu'honorent les travaux de Filangieri et de Beccaria, les philosophes napolitains y sont encore peu connus et mal appréciés. Pour s'en convainore, il suffit d'ouvrir le livre qu'un Napolitain publia en 1 728. Le moins diffamé d'entre eux, Télésio, s'y trouve caractérisé par cette phrase banale : « non moins 1» distingué par ses connaissances que par sa naôssance .» *
I II eil pemif de eiter ici T^icg»t, qui ftit ua des plus profonds métapbjst* ciens de Tépoque. Quant au grand Malesherbes, ii corrigea, dit-on, les éprenTes d*iine édition de Pline, pidhliée en ITBi, et oA «a lisait an cominencenent du livre II : « Mumdum et hoe guodcimifue mamtne aiio eœlum app$Uar$ Kbmt, tujuê circumfteœu teguntur etmeta , numen eue ertài par est. Ceci prouye que Hine n*éuit pas un athée, cemiae Ta prétendu le P. HardQuin, mais ua théiste qui, ne conee?ant rien au delà de Dieu, a cru que Dieu et la matière considérée comme infini n*est qu^une même chose. Appelons donc Pline, non un athée, mais un eotmolMifla, c*est-à-dire celui qui croit que TunlTers est Dieu. »
* Capassus, jynofMif hUtoriœ pM'toff., p. 348 : « Bruno, abusant des dons d*un beau génie, n*attaqua pas seulement Aristote, mais les vérités de la foi catholique; détesté en Italie, il alla visiter des pays où il était permis de dire toutes sortes d^implétés, uhi impia qumqviê ioquendi libertoi , la Prnnoe et TAIlemagne; de retour en Italie, il expia dans les flammes ses blasphèoMS horribles. Les uns font de lui un luUiste, un chimiste, les antres un épkvrien.» Voilà comment Gapasso apprécie Bruno dans une histoire qui oommeoee à Adam. .
viB. aw
Une semblable insouciance était d'autant plus Màmable que le dernier rejeton illustre de l'académie télésienne avait fait de nobles efforts pour venger l'opprobre de ses ancêtres. Tbomas Comelio de Cosenza considérait comme fondateurs de la liberté philosophique * Télésio, Patrizzi et Galilée ; mais Bruno ne lui paraissait pas moins digne de la reconnaissance des Italiens. Aussi le choisit^il pour interlocuteur dsms im dialogue de ses Progymnasmata physica!* Dans Tentretien de Bruno avec Stelliola et Trusiano, il s'agit de mettre en balance les avantages et les inconvénients de la physique et de la médecine. Bruno, assisté de Stelliola, protège les innovations et réclame le progrès ; Trusiano, tenant pour les anciennes pratiques et regardant les changements, quels qu'ils soient, comme la perte des sciences, joue à peu près le rôle que Simplicius a dans les Dialogues de Galilée, celui d'un personnage à vues courtes et à mince savoir. ' Ce que l'esprit de Bruno avait d'original est bien saisi et vivement retracé; la plaisanterie est mêlée au raisonnement; plus d'une phrase prise dans ses écrits est habilement mêlée, et pour ainsi dire tissée dans les discours qu'il est supposé prononcer.^ Comelio avait donc étudié les ouvrages du Nolain avec
soin.'
t ff Philoêophica libertatU vindkei » (Cfr. GiiuiA, Hist Utt. d^iiaUa^ l. U. c. 38, art. VI).
* Cet ouvrage ne ressemble guère que par le titre aui Frogymmatmata de Tydio-Brabé.
* BruDO et Stelliob, chez Goroelio, jouent le même rMe que Sagredo «t SalviaU cèei GaUlée.
* Par ex. p. 10 : « JVon inUUigis omnla qum mme aniiquiêtima hakm Hir, etc.»
* Dans d*autreS endroits, Comelio reproche a Bruno les erreurs où Descartea
Ce n'est pas ayec une moindre satisfaction qa*oir surprend le bienfaiteur de Métastase, le légiste Gravina de Naples, fouillant avec avidité les bibliothèques pour réunir les œuvres de Bruno. 11 en fait l'éloge à Rome même, pendant cpi'il rédige les statuts de l'académie des Arcades, et qu'il continue à répandre de vives lumières sur cette jurisprudence que Y ico s'occupe d'ébranler par ses spéculations. L'impartialité dont les paroles de cet aimable et spirituel magistrat sont empreintes cause une douce sensation, c Bruno, dit-il, a » quitté la philosophie d'Aristote pour celle de Pytha- » gore, et changé la poussière de l'Ecole contre VëLér n gance du siècle d'or.'. . * Dans tous ses livres il méprise » avec l'orgueil des anciens philosophes toutes les cho-. » ses humaines : plût à Dieu qu'il n'en fit pas de même j» des choses divines I U y a de lui entre autres un petit » volume en italien, qui est excellent. Tous ses écrits » sont parsemés de vers italiens, remplis du véritable » esprit philosophique, et où brille l'antique majesté du
tomba depui», et regrette qu'en possession de si excellentes connaisnnoes il ait admis dans ses ouvrages pins de subtilités et de railleries que de pensées solides (ProgynmoMmatQy p. 119» sqq.).
1 a II s*est attaché dans ses ouvrages à imiter Lucrèce, Parménide et même les anciens sages qui, pour relever leurs inventions ou leurs opinions, les exprimaient dans le langage des dieux, en style d*oracled, c'est-à-dire en vers. Bruno a écrit la plupart de ses livres en vers latins, avec un commentaire en prose, et c'est k cette source que plusieurs croient que Descarles a puisé, ce que j'ai grand'peine à me persuader; car, quoiqu'il ait peut^re adopté les maximes et les sujets des anciens pythagoriciens, mis dans un nouveau Jour par Bruno, et quoiqu'il ait peutr^tre tendu au même but, cependant il a suivi une route bien différente. En effet , Descartes ne se distingue pas tant par ta nouveauté des choses que par sa méthode, par sa manière de traiter les ol^iels philosophiques, et surtout par la clarté de son bngage ( non tant nrum quam rationit atçue wrdinis nexusque novitaie prœeelHt^ et p rm â er t im pen^ pieuitat»), « A l'exemple de ses maîtres, Jordano enveloppe au contraire ses pensées et les cache sous le voile des nombres, veiamêntit numêrormn ohmièrovll. »
» Style italien. » * Voilà ce que Gcavina, surnommé le Cicéron de son époque, manda de Rome, le 7 février 1710, au marquis J.-B. Ancion, alors établi à Vienne et occupé à recueillir des déta'ds sur Bruno.
D'autres historiens d'Italie, les uns politiques, les autres littéraires, ^'informèrent aussi vers ce temps des destinées et des doctrines de Bruno. Il est permis de n'interroger ni Haym, ni Quadrio, ni même le savant biographe de l'Arétin, Mazzuchelli, * parce que leurs réponses, étant de purs emprunts ou de vaines conjectures, sont d'avance connues ou ne méritent pas de l'êlre. Quant à Riccoboni, ' à MafTei, ^ ils ne considéraient dans le philosophe de Nola que le poète comique. Dans une histoire prétendue critique de la philosophie, composée après 1750, on crut avoir tout dit ^i flétrissant Bruno du terme dé « Ràvaillac en religion. » L'auteur de ce mot, général des Célestins, ^ aimait faiblement la philo-
1 Viennent quelques lignes relatives à la cruelle fin de Bruno, et qui aboutissent à un trait disllDCtfT du XVI1« siècle. « Le but qu*on doit se proposer dans la culture des sciences est de se procurer de la tranquillité, fructui littêrantm, nempe tranquillUoi ribi-procre€tnda » (Voy. le Dict. de Chaufepié^ art. Brumu),
« Vol. n, p. m, fol. «187. — Toppi et Nicodemo {Addixiani alla hibl, iVopoUiana^ 1683) ne voient dans Bruno qu*un « chevalier errant en philosophie. »
* « On ne peut lui refuser beaucoup d*esprit : il y a dans sa pièce des pensées qui pourraient plaire à plusieurs personnes, mais qui généralement font horreur aux honnêtes gens » (Riccoboivi, Histoire du théâtre italien y L I, p. 144).
^ « Acuto flloêofo e matematico, ma tenza religione e eon poeo razioeinio. » c il Candelajo, comediainfame e tcelerata » (Maffd, Ouervaz lett. U, p. 171).
* CmoMAZiANo, c*est-à-dire A. Buonafedb , Stor, eritiea délie rivoluz. délia lUoeofla. — Sur quoi fondait-il la comparaison avec le meurtrier de Henri IV ? Tout autour de lui, la philosophie française semait des maximes de Justice et de philanthropie ; Benoit XIV agréait la dédicace du JlfaAoni«l, Clément XIV condamnait à Toubli la bulle In eœnâ Domini, Beocaria suppliait les tribunaux de proportionner les peines aux délits; Voltaire enfin multipliait, sous
Sophie, puisque plus tard il tenta, àTiiDitatioirdePar Hssot, de persifler les philosophes, comme autant d'enfants, dans sa comédie / filosofi fanciulli^ dont il se promettait une gloire égale à celle de Lucien.
Les deux historiens du dernier siècle qui eurent le plus de crédit dans leur pays furent Gianone etTirabos-chi. Quand il hasarda son opinion sur nos philosophes, Gianone avait-il pressenti que, nonobstant toute sa dévotion, il soulèverait contre lui, par quelques blâmes mitigés sur les abus du clergé, les colères des nobles comme des religieux ; que Naples brûlerait son livre en cent lieux, que Rome l'excommunierait et l'inscrirait dans les tables de l'Index, à la suite de ces mêmes philosophes? Tel fu^ cependant le sort d'un écrivain qui pensait que rimprimèrie nuisait au génie en multipliant les connaissances, à l'éducation en multipliant les ouvrages, à l'empire des idées fortes en multipliant les mauvais écrits ?' On le vit errer sous le poids des anathèmes à Vienne, à Venise, à Genève, et attenter à sa iie, après vingt ans de captivité, dans la citadelle de Turin. Lui-même avouait qu'il était plus jurisconsulte que politique ^' il aurait dû ajouter qu'il était narrateur plutôt qu'historien critique. Comme narrateur, il aimait mieux du reste copier des pages entières, mot pour mot, que
toutes les formes, par toute l*Europe, cette phrase : « Si vous admettez la persécution en matière de religion , comparez-vous hardiment à Ravaillac. Vous savez que ce Ravaillac était fort intolérant » (Dtct. philotophiqae^ art. intolérance; Comp. art. dieux). — Voj. les additions {Anhœngt)àxk traducteur allemand de Cromaziano, Heydenreich, p. 257.
1 Storia civile del regno di Napoli, VIII, p. S7S.
« Introduxione. — « Au lieu de cueillir çà et là un fruit, il enlève Tarbre tout entier et le transplante dans son jardin, » dit avec raison M.MAMzoïn {Storia délia colonna infamCy c. VII).
de remonter aux i^urces originales. Ainsi , en parlant de Bruno et de Campanella, il ne s'écarte guère de l'appréciation insigniGantede Parrino et de Capasso. * « Ces » deux dominicains, dit-il, vinrent décréditer par leur » conduite ces glorieux essais de réforme philosophi- » que; n'observant ni règle, ni mesure, ils confirmèrent » toujours davantage les erreurs de l'Ecole, et mirent » en mauvais renom ceux qui, en voulant s'en éloigner, » n'avaient d'autre dessein que la recherche de la » vérité. »* Les œuvres de Bruno lui paraissent savantes, mais remplies d'extravagances et de blasphèmes 9 que sa plume se refuse à transcrire. » Cependant la générosité naturelle à cet infortuné patriote l'emporta : « Donnons quelques regrets, ajoute-t-il, a l'égarement » où, peut-être, Bruno ne fut jeté que par une trop vive » pénétration. »
Ce n'est pas de Campanella, c'est de Cardan, qualifié de * grand homme, » ' que Tiraboschi rapproche Bruno, et voici sous quel point de vue: cil sera difficile, » dit le docte abbé, <c de trouver des égaux à ces deux hommes, » soit pour leurs qualités, soit pour leurs défauts... Tous » deux semblent destinés à montrer, par leur exemple, » jusqu'où les forces et les excès de l'esprit humain peu- » veut aller. > ^ La tâche que ce littérateur s'était près-
< Pareino, Teatro êroieo e politico de* govemi de' vieerè^ II, p. 5, sqq ; CAPASêo, 1. 1. p. 377.
• Storia civile^ l. XXXI V, c. 8.— Sa secrète aversion contre les moines Tempècbail de s'apercevoir de Tantipathie qu*ils avaient également inspirée à ces « deux dominicainâ. »
> 6rand*uofno, t. VU, p. 475, édit. Mod.
* Storia lett. d'itaHa, t. VII, p. 470, édit Mod. — Qe jugement n*est au AmkI qu'une version de celui que J.-C. Scaligcr avait porté sur Cardan : « Eum in quilmêdam interdum pltêê homine fopert, in plurimie mimu qyavie pnero
crite, lui commandait l'examen du style plus que celui des pensées. Or, s'il trouve dans les vues de Bruno une profonde confusion, il trouve dans sa diction une non moins grande obscurité. Mais il y aperçoit aussi des éclairs de génie : « Si Bruno avait voulu mettre un frein à son » imagination et à la folle ambition de combattre les » opinions d'autrui, il se fût placé au rang des plus illus- « très philosophes...* Toutefois, tel qu'il est, il a encore » rendu des services nombreux, bien que les fondateurs » des systèmes récents aient honte d'en convenir. » Louons l'émule de Muratori de n'avoir pas éprouvé ce sentiment, et de ne s'être pas laissé trop effrayer des ténèbres dont les livres de Bruno lui semblaient enveloppés.
La grave autorité de Tiraboschi protégea la mémoire de Bruno. L'heure de la réparation approchait d'ailleurs. Ceux qui ne concevaient pas la liberté séparée de la modor^tion avaient, sans doute, encore quelque peine à voir dans Bruno l'un de leurs précurseurs, et de ce nombre fut le noble Bailly. Ce courageux élève du pacifique Bu ffon rendit justice au talent de Bruno, à la grandeur de ses idées, mais il blâma ses témérités avec énergie. ^ Il est fâcheux (ce tour était consacré depuis » Sorel), il est fâcheux que celui qui agrandissait ainsi » le monde, qui développait l'ouvrage de la création, » ait osé méconnaître son auteur. » La réflexion qui
intelligere » [Exercitat.Bxoterieœ, 1557). — Néanmoins, Bruno avait appelé Cardan « rtÂdis et amena fahulatar, Heet if»o centies doctior » {dé /imiim» VI, p. 403 .
^ « Àvrebbe potuto aver luogo ira* più ittustri /Itoto/I. » — > Afin d*exciiser rinquisilion, Tiratxischi fait remarquer que, « dans ce temps-là, on craignait toutes choses» (t. VU, P. U , p. iS).
accompagne cette observation, si caractéristique chez un contemporain de Lalande et de Laplace, est plus juste : « Les esprits remuants ne sont pas toujours utiles » à la vérité ; elle est suspecte et méconnue dans leur » bouche. » *
Il n'est guère douteux non plus que le côté romanesque de la vie de Bruno ne fût étranger, peut-être antipathique, au génie duXVIU* siècle. Agrippa, Paracelse, Bruno ne passaient que pour des phénomènes hétéroclites, pour des anomalies intellectuelles, tour-à-tour pour chevaliers et sophistes , pour héros et charlatans, pour véritables sages et alchimistes. C'est ainsi que les peignit un critique judicieux, Christophe Meiners. * On sait que le successeur de Heumann dans Puniversité de Gœttlngue était porté à l'exagération et à l'hypothèse, tout en combattant « les rêveurs. » Quoique écrivain lucide et de bonne foi, il était trop passionné pour être impartial. Après avoir méconnu les instincts qui poussent l'humanité à la contemplation idéale du beau et du vrai, après avoir dénaturé les conceptions de Platon et maltraité Plotin et Proclus , il ne devait pas fort estimer Bruno. « Si les livres de Bruno sont devenus très-rares, j»
> Hisi, de Voitron, moderne, t. H, p. 31, sq.
* « TTufMleniMFnrier. »— iV. Gatting, hittùr. Magazin, H, p. 3, p. i52, sqq. ^Grundries der Geseh. derWeltu/eisheit, p. 946.— Meiners appartient à Técole qui prélude à la réTolution opérée par Kant, à une école qui envisage les questions scientifiques et littéraires dans leurs conséquences pratiques , dans leur application sociale ; qui, par crainte des abstractions stériles, ne s'écarte jamais d'un certain sens commun ; qui cultive avec succès, dans un langage correcly la philosophie morale, la philosophie de Thistoire, mais que Tahsence de vigueur spéculative et d'élan poétique conduit à une prudence timide et terne, à de singnlières exclusions. Au surplus, Meiners ne réunit pas les mérites de ce groupe nombreux , où brillent Thistorien Spiltler, le psychologue Feder, Bberbard, l'un des promoteurs de la philosophie des beaux-arts , ''ufin TiBiiésidème moderne, Ernest Schulze.
dit Meiners laconiquement, « c'est qu'ils ne contiemient D rien d'intéressant ni d'instructif. » Un bibliothécaire pouvait-il ignorer que tant d'ouvrages n'avaient disparu que parce que la vérité criait à travers leurs pages muettes,
quesuele
Dar gridos la verdad en libros mudos?^
Ce fut pour faire justice d'une assertion si rebattue, que le brillant Jacobi se mit à analyser l'un des plus importants écrits du Nolain, celui que Gravina avait qualifié d'e:&cellent, mulliponderis. C'était ouvrir, sur les confins de deux grands siècles, une ère nouvelle à la renommée dé Bruno.
Au premier coup d'œil on est surpris de voir Jacobi s'ériger en vengeur de Bruno. Quoi ! un penseur amoureux de la clarté et de l'élégance, un auteur vraiment classique, a pu endurer l'ennui d'un aride examen! Celui qu'on a surnommé le Rousseau de l'Âlleroagne, bien qu'il eût plusieurs qualités de ce Voltaire qu'il se plaisait tant à écouter à Ferney ; celui qui eut une foi aussi vive à la divine providence qu'à la personnalité humaine, et à ce moi libre et impérissable dont il
^ LopbdbVb«a.