‹ Jordano BrunoChapitre 30 sur 45 · VI · texte numérisé non relu

VI

fil la base de ses convictions; comnieni le défenseur p^^uasif du sentiment universel a-t-il pu devenir l'apo* légiste de Bruno! Oui, Jacobi distinguait avec préciskm l'individu de l'univers, et l'univers de Dieu ; mais il était loin de se proclamer le possesseur privilégié de la vérité absolue. Ayant vu d'autres syi>:èmes que le sien se produire avec le même succès, sinon du même droit, il pensait que ceux qui ne partaient pas comme lui du moi humain, et ne s'appuyaient pas préférablement sur la certitude de la conscience, devaient nécessairement partir, comme Bruno, du tout infini, ou de L'immensité de cet univers qui embrasse Dieu, humanité, tout ce qui est.' Plusieurs circonstances, d'ailleurs, avaient appelé de bonne heure l'attention de Jacobi sur cette philosophie si contraire à la sienne. En s'entretenant un soir avec Lessing, à qui il avait demandé des armes contre le panthéisme, il l'entendit s'écrier : ^ Tout est UHj iy X9ci icôty ! j» * Dès lors il lut Spinosa avec plus de réflexion, et le respect se changea en une tendre compassion , lorsqu'il rencontra ce passage douloureux.: *« £A/ proA dolorl... Hélas! les choses en » sont venues à ce point que les hommes qui osent » dire ouvertement qu'ils n'ont point l'idée de Dieu, » et qu'ils ne connaissent Dieu que par les choses » créées (dont les causes leur sont inconnues), ne • rougissent pas d'accuser les philosophes d'athéisme,

> n se plaisait aussi à croire que lous les esprits un peu profonds finiront par se renoontrer dans une direction commune, de môme que les corps se rapprochent par la force de gravité. 11 appelait cette harmonie TEgUse invisible des philosophes {OEuv. eomp., t. IV, p. LUI, P. I, p. 50).

* Voy. LBSSiifc, Education du gewn humain (en allem., p. 75, sqq.) ; Spinosa, Epitrt XLiX.

* Traetatuê îhêoL poHt.j c. U, p. 16; trad. de M. Saiueî^ I, p. 8i.

296 JORDANO BRUNQ.

» non erubescant philosophos atheismi ûcmsare. » A cet endroit qui révèle tant de résignation et de mélancofie au fond d'une âme dont le grand Condé rechercha la présence, la sympathie déborda chez Jacobi : « Eh! proh dolor ! » s*écria-t-il à son tour ; « sois » béni, ô grand et saint Baruc! * Tu as pu, en méditant » sur la nature de l'Etre suprême, t'égarer par les mots, D mais la vérité divine était dans ton âme, Tamour de » Dieu faisait toute ta vie!... » *

Jacobi ne se borna point à approfondir VEthique, il voulut connaître le spinosiste de Nola, celui que, cinquante ans auparavant, Heumann avait aussi décoré de répithète de saint. Il se livra à ces recherches difficiles avec d'autant plus d'abandon, qu'il n'en redoutait nul danger pour sa foi personnelle, assuré qu'elles serviraient plutôt à la fortifier. Il a su battre en brèche les théories inconséquentes de son ami Charles de Bonnet ; il a su opposer au scepticisme de Hume la sentence du sceptique Pascal : la nature confond les pyrrhoniens; ' il a su maintenir contre Kant, de concert avec l'Ecossais Thomas Reid, * toutes les croyances instinctives du cœur : il saura se garantir des principes aussi bien que des conséquences extrêmes du spinosisme, en s'appuyant sur Leibnitz. C'est qu'à

1 Benedietui, — Spinosa n'ayant jamais été baptisé, s'appelait Baruc, et noo Benott. On sait que ses adversaires ne lui pardonnèrent pointée prénom, fias i^us qu'à Bruno celui de Pbilothée ou de Théppliile : ils le changèrent en Maledictu». -^ Au surplus, Jacobi et Scbleiermacher n'ont fait que suivre reiempie d'Erasme. <c Sancte Socratet, avait dit celui-ci, ora pro nobis! » {Ccnviv, relig., p. 164.)

« OEuvret de Jacobi, t. IV, P. H, p. 245.

> OEuvres, t. II.

* T. II, p. 183.

l'exemple de Le3)nitz, Jacobi mesurait le degré de vie au degré de conscience et d'intelligence; et par suite il dut proclamer la Divinité la personne la plus complète et la raison la plus haute. ^

L'ouvrage que préféra, le philosophe allemand est celui de la Cause, du Principe et de FUnité. Les voiles et les obscurités qui, dit-on, rendent ces dialogues incompréhensibles, Jacobi ne les aperçoit pas; il en nie même Texistence. Afin de mettre les moins courageux dans la confidence de conceptions qu'ils jugent impénétrables, il en publie un abrégé excellent. ^ « Le but, dit- » il; que j'ai assigné à ces Extraits est de rapprocher » Bruno de Spinosa, et de constituer ainsi un pré- » cis de la philosophie unitaire, du Ev xolI naSv. Bruno * s'est nourri des pensées de l'antiquité, il s'en eôt ap- » proprié la substance; mais , tout en se pénétrant de » l'esprit des anciens, il est resté lui-même : aussi bien » y une de ces choses ne va-t-elle jamais sans l'autre. » Bruno distingue, analyse les notions avec autant de » sagacité qu'il les résume avec vigueur. Il n'est pas fa-

» cile d'esquisser plus nettement, plus largement »

11 est difficile de rendre un compte plus fidèle que ne l'a fait Jacobi des raisonnements compliqués dont le livre délia Causa abonde. Pour saisir rapidement les avantages de son précis, on n'a qu'à le comparer au résumé que Brucker avait donné du traité de Minimo. On sera forcé de convenir que Jacobi a gagné le pari de patience et de pénétration ouvert en ces termes par Tiraboschi :

< T. II : « David Hume^ etc. »

* OEuvres, t. IV, P. II, p. 1-46. — (D*abord, dans les Lett sur la doci de SpUu>9a, Breslau, 1789).

santé, créatrice, quoique indisciplinée et démesurément audacieuse; comme une àme éprise de la v^té et ardente à la propager, mais égarée par une sorte d'imagination nuisible à la pensée, et par une ambition excessive, et d'autant plus inconsidérée qu'il fallait alors se ccmduire avec beaucoup de prudence.

Les réflexions du savant de Gœttingue méritaient surtout d'être rappelées, parce qu'en les faisant il s'était déjà rangé sous les drapeaux de Kant. Comment cette école, fondée par la triple Critique^ dut-elle juger le panthéisme en général (car elle ne s'enquit jamais des doctrines particulières d'un Bruno) ? Une seule fois Kant se prononça positivement sur ce système, qu'à son insu il concourut tant à faire revivre. « Je ne (îomprends » rien, écrivit-il au généreux Moïse Mendelssohn, à » votre Spinosa, à ce cartésien de la Kabbale; absolu- » ment rien, pas même depuis que Jacobi l'a interprété

> avec les grâces de son atticisme Il est vrai que je

» ne l'ai jamais étudié sérieusement. » ^ Une manière de voir ennemie de tout dogmatisme, de tout système absolu, rendait Kant insensible à la grandeur, à la beauté du spinosisme. Lorsqu'il fut amené, malgré lui, à relever l'édiflce de la métaphysique, c'est sur le dictwnen de la conscience, sur la loi du devoir qu'il le fonda : or, y a-t-il une marche plus contraire que celle-ci à la philosophie de Bruno? Enfin, Kant recommanda l'usage du mot déisme avec autant de zèle qu'en mit Voltaire à donner cours au mot de théisme.*

L'enseignement sorti de Kœnigsberg eut, du reste, un

^ OEuv* cwnp, de Kant^ édiU Rosenkranz, t. II.

< Voy. TiEDBHAifif, Esprit de la pMloi, <p6«iilaf. (en allem.), t. V« p. 9tt.

VIE. 30i

autre organe que Buhle, un organe plus habile, et qui ne témoigna pas moins d'égards à Bruno. On sait combien Tennemann déférait à Kant. Critique instruit, sagace, précis, scrupuleux, rapporteur fidèle, juge favorable au progrès de rhumanîté, il était, comme son maître, sec, presque pédant, trop attaché à cet ordre didactique et sans goût qui est propre aux Kantiens. Malgré son amour de la justice il était exclusif, il déte»taittout ce qui sentait la mysticité, par exemple, le néoplatonisme. Aussi est-on surpris qu'il ait traité Bruno infiniment mieux que les Alexandrins. « La tâche du j* Nolaih^ dit-il, consistait à exposer de mille manières » l'idée de l'unité du monde et à la répandre après l'avoir » enrichie par la science et embellie par l'imagination. . . . » Le fond de ses pensées est clair; et que négligeait-il » pour les rendre évidentes et agréables? Nous ne sau- » rions pourtant dire qu'il ait déchiffré les relations de » Dieu et de l'univers, ou approfondi la nature des cho- » ses. ' Mais si son système n'est ni le meilleur ni le seul » vrai, il ne s'ensuit nullement qu'il ne soit pas plein * d'intérèt.Dans l'ordre des temps, il tient le milieu en- » tre le néoplatonisme et la philosophie dite de l'Absolu ; » il surpasse l'un en profondeur et en extension, et il » est le véritable avant-coureur de l'autre. »■ L'écrivain de Marbourg ' disait vrai : la philosophie

> Id se trahit Tesprit do Kantien, selon lequel il est impossible de connaître la nature des dioses, ni de celles qui sont en nous, ni de celles qui sont hors de nous.

s TBNRBiANif , aUi. de laphiloêopMê (en allen.), t. IX, p. 87MM. On peut considérer comme une heureuse ampliflcation des pages de Tennemann, celles qu*on autre Kantien, Jassgbb, consacra , en 18i7 , au même philosophe dans son BiU^ dupamtkéi§mê {Dtr PotUhêiimui), etc.» t m.

' Près de vingt ans aofiarafant, en 1796, un autre professeur de Marbourg,

SOâ JORDANO BRUNO.

de Y Absolu j appelée aussi phUoscphie de la nature ou de tidentité, renouvelée par le génie universellement vénéré de M. de Schelling, salua dès son apparition le Nolaîn comme l'un de ses plus nobles aïeux. Les études de Jacobi furent mises à profit. 11 parut un dialogue célèbre, dont l'objet était de développer cr le principe divin » et naturel des choses, » et qui portait au frontispice le nom de Bruno. ^ Platon, dont le sublime enthousiasme soutenait Schelling, composa le Timée ou le Parménide, quand il voulut éterniser la mémoire doses maîtres. Le volume intitulé Bruno est aujourd'hui connu dans toute TEurope.* Toutefois transcrivons ici la note qui le couronne, parce qu'elle est une double profession de foi. « Le symbole de la vraie philosophie es^t contenu dans » ces mots de Jordano : Quiconque veut pénétrer dans » les mystères de la nature, doit sans cesse rechercher » les fins extrêmes et opposées des choses. Découvrir ' ■ le point où elles se réunissent, c'est chose assez fa- » cile; mais dériver de ce point même les différences et » les contraires, voilà le véritable et profond secret de

TiBDBMANK, avaH aussi donné de grands éloges à Bruno, qu*n rapprocbMl de Cardan, comme Tirabosch; avait fait. Mais il es( clair quMl n*aTait fondé son jugement que sur des extraits dont les meilleurs étaient ceux de Bnicker et de Jacobi ; voilà pourquoi nous ne croyons pas devoir relever toutes ses erreurs. (Voy. GHttdertpekulativ.phil.t t. Y, p. 570-58i).

1 « MruM, od$r iiber daê gaitIMu u. naturHehê Pr{ncip àtr Dinffê » (Voy. p. 186). Il est bon d^ajouter que M. Schelling se considérait aussi comme an des continuateurs de Jacob Bœbme, à qui Heumann avait fort bien comparé Bruno ^Voy. Acia philot., t. Ili. p. 507). Il est impossible de ne pas sentir que œ dialogue a été conçu sons Tinspiration du Timé$. P. fi6-iM, ScMliag annonce que son système sera la conciliation des quatre suivants : « matérialisme, intellectualisme, réalisme el idéalisme: ou de Bruno, Leibnitx, Spinosa et Ficbte. »

* Il vient d*étre traduit en italien et en français avec on égal succès: en iulien, par la marquise Florenzi Waddiagton (tSU) ; en françaît, par M. H»aun (lëii).

» fart. » * Et voilà la mission que le Nestor de la philosophie actuelle se proposa dès 1800. *

L'époque où parût cet ouvrage dédié au Nolaiu, était d'ailleurs favorable à sa i:éhabilitation, et le pays où il parut rétait surtout. L'Allemagne ne balança pas à proclamer Bruno le premier d'entre les philosophes de la Renaissance. La capitale de la contrée où Bruno fut si bien accueilli de son vivant, fit seule exception; la riche bibliothèque de Dresde persistait à cacher ses ouvrages comme « prohibés. « L'espèce de scepticisme oud'îtfdi-

* Cest, pn efibt, une des pensées que Bruno développe avec prédilection dttis les Dialogues de la CausOy etc. (Voy. 1. 1, p. 273 , et de Mïnimo, p. 134 : « Attamên et illud artU etr, ut exprini^U eertie aiquê d/efinitiê ad Mi»f^ fdta cimuçuenHa provehatwr »).

s Personne ne s*est mépris sur cette analogie. Le professeur qui combattait alors Scbelling, son collègue, à TUniversité de Wiïrzbourg, Franc. Berg opposa à Bruno un « pendant » intitulé Sextue {Sextui, «in Gegenstiick, 1804), lequel provoqua de la part d*un élève de SchelUng, ou plutôt de Klein, une réponse dont le titre est Ànti-Sextue (1807). J. Gasp. Gœtz, Tauteur de VAnti- Sexiui, est Kantien dans le fond.

Faut-il rappeler les circonstances qui procurèrent dès lors une si active sympathie au philosophe italien? Il suffira d'indiquer les caractères de la philosophie qui commençait à succéder à celle de Kant et de Ficbte. Du mai àUolu de Fichte, spinosisme renversé, disait-on, Schelling passait à un ahiolu qui comprenait le moi et Tunivers ; il aspirait à expliquer la nature par un principe éternel, illimité, où sidentiflaient Tun avec Tantre Tidéal et le léel, la pensée et Texislence, iat liberté et la nécessité. Cet être absolu, qui n'est pas une personne douée de conscience, se distingue cependant paf une certaine tendance à se produire au deliors, ài se révéler. De U, séparation des virtualités confusément cachées dans Tabsolu. Cette séparation, cet épanouissement n*est que l'essence de Dieu, la divinité réellement existante, réalisée dans Tenpace et le temps ; en d'autres ternies, c'est le monde. Le dégagement qui donne naissance à Tunlvers ne peut s'opérer que par degrés, et chaque degré doit être marqué par un genre particulier d'êtres. Le but de la philosophie naturelle est de parcourir et de dessiner toutes les diversités qui caractérisent ces degiés dilférents,depuisla variété la plus indécise jusqu'à la plus pure, jusqu'à l'homme qui est le centre le plus intime de l'absolu. — Toute cette cosmogonie n^est-elle pas un commentaire, une application du précepte de Bruno? La ressemblance paraîtra plus frappante encore, quand on saura que l'instrument avec leqiiel M. Schelling prétendait avoir découvert cette chaîne de spéculations n'est autre chose que Vintuition intellectuelle , sorte de perception transcendante, parfois Imaginative, que le Noiain appelait Tenthouakumêj et que l'école d'Alexandrie avait nommée extoie.

vidualisroe, où aboutissait la philosophie spécolatiTe de Kant, inclinait les écoles à une puissante mysticité : le fier et indépendant Fichte lui-même ne sut y échapper. Les philosophies semblent aToir leur tour comme les religions. ' La réputation de spinosiste^ qui naguère avait été une tache, un stigmate > devint un titre de gloire. Le chef de la littérature germanique, l'universel Gœthe,' se plaisait à se réfugier dans VEthiqu€j <r son antique » asile. » Le poète Novalis, le naturaliste Schubert, ^ le savant orateur Schleiermacher, inspirèrent de leur côté les mêmes respects, et donnèrent les mêmes impulsions que CrCBthe à une nation qui idolâtre la nature, et qui est portée aux choses infinies et idéales par le génie oriental de sa langue, par la popularité de la Bible, par le caractère féodal de ses institutions. Pour des esprits tournés vers la poésie romantique, le panthéisme est un poème admirable, et qu'il faut se borner à admirer. Appuyé d'une main sur Bruno, de l'autre sur Spinosa, Schelhng déroulait, dans un langage original, un ensemble magnifique de conceptions, qui avaient peut-être plus que de la grandeur, et qui eurent de l'utilité en répondant à un besoin légitime et général.

Le groupe d'écrivains et de penseurs qui, depuis cinquante ans, forme le cortège et rehausse la pure renommée de M. de Schelling, continue à protéger Bruno. Un des auteurs initiés à la philosophie dii moyen-âge,

1 Take tMr turm, Btron, Childr-Barold, c. H, 3.

* Nous invitons le lecteur français à relire un chapitre de V Allemagne, tntitulé : Be la contemplation de la nature (P. IV, c. IX) ; il y trouvera bien des idées familières à Bruno. M. LBRmifiBR , par ses belles pages sur Nonlis» {Au delà du Hhin), complète parfaitement le morceau de M»* de Staël.

Rixner, le reconnaît pour c le plus profond, le plus ac- » cbmpli des philosophes qui précédèrent Descartes, » ^ confirmant ainsi le sentiment de Huet : « Eum carte^ sianœ doctrinœ antesignanum jure dicas. » Rixner et Siber essaient, après tant d'autres, de raconter la vie de Bruno et d'exposer ses doctrine^, et particulièrement sa physique. Ces études* laissent beaucoup à désirer, quant à l'étendue et à la précision, et pourtant elles contribuèrent à faire mieux connaître les opinions du XVI* siècle. Un autre élève de Schelling, savant et délicat connaisseur de Platon, Ast, ' sut apprécier la hardiesse des idées de Bruno sur la divinité. Un pieux et candide Norwégien, que l'Allemagne ne se repentit pas d'avoir adopté, et qui représente dans cette école la poésie religieuse comme Oken y représente la physiologie, qui idéalise le monde réel de mèmequ'Oken le dissèque et le distille, et qui s'élève au-dessus des disciples ordinaires de Schelling par ses efforts pour conserver la personne humaine intacte et impérissable, le noble Steffens était très-convaincu que Bruno avait c pénétré j> jusqu'au sanctuaire de la nature et en avait surpris les » mouvements les plus secrets. »*

1 Handlmeh dêr Gueh. der Phil., t. U, p. Si5-S5i.

* « Lêlfen M. Lêhrmeinungen beriihmter PhyHker — «xm Rixner u, Siber.» Snlzbach, 1894, cah. V, p. 1-258, » (J. BacNVs).— On n*y analyse guère que les analyses déjà faiCes par Brucker et Jacobi.

' A»T , HauptmomentederGesch. der Phil, (Mon. 18i9, p. 56, sqq.). Cfr. aussi J.-J. W AGNES, Journal fur Wissensehafi ti. Kunet (Leip., 1803, cab. I, p. 67, sq.).

* Stbffrns, Anihrqimlogie, 1. 1, p. 70. — On dit quil existe une notice intéfeasante de Steffens snr Bruno; lue à rAcadémiede Berlin et actuellement entre les mains de M. de ScbeUing.

306 JORDANO HtUNO.

L'histoire rarontaa un jour, avec impartialité et en détail , comment le sceptre de la philosophie allemande fut arradié à un maître, d'abord réputé infaillible, par un disciple qui fut à son tour proclamé souverain; conmient, vers 1830, on s'avisa de surnommer M. de ScheUing le Jean-Baptiste de Hegel, tandis qu'il fallait dire de ces deux philosophes, comme de Descartes et de Malebranche : « Us se sont rencontrés plutôt » que suivis. » ^ Les excès commis dans l'école de Munich rendirent d'ailleurs cette réaction inévitable. Il importait de régler la pensée, de rappeler la science des contrées chimériques et dithyrambiques, où elle se per^ dait en un lyrisme stérile, en épopées pastorales, et de la ramener aux voies de l'observation et du raisonnement, à des habitudes rigoureusement méthodiques. Hegel voyait l'histoire et l'humanité négligées au profit de la nature, la logique et la morale sacrifiées à la physique, Âristote immolé en l'honneur de Platon ; et il crut servir son ^ède en redonnant à la philosophie pour point de départ et d'appui la conscience, la conscience du genre humain, la pensée, vo^aïc r^^voiqoadÇ.' Il établit son camp à l'opposite du camp de ScheUing. '

* FOIITKXBLLB.

* AmsTOTR, Méiapkfft., I. XD.

* La pens^v, selon Ht^el, existe pirUMit,*est toat; dans le monde empreint Ulntelllgence, elle est cause ; en nous-mêmes, elle est cause aussi, puisqu'elle nous inspire et nous constitue ; en dle-mème, elle est Tètre en soi, pour soi, rtMre qui se connaît luinmême et se saisit sous b forme pure de l'idée. Possé-

Le créditdeBrono dut se ressentir de ce changement. Le philosophe que Bruno avait combattu, Âristote, est considéré par Hegel et ses partisans comme le penseur « le plus<ligne d'être étudié. » Plus Schelling loue Bruno, plus Hegel penche à le critiquer. Néanmoins, soit qu'il ne veuille reprocher aucune exagération à un ancien ami, soit qu'il veuille ôter à son rival le mérite d'avoir réhabilité Bruno, Hegel n'accuse que Jacobi « d'avoir » ménagé à ce métaphysicien une réputation qui excède M son génie. » Lui-même il consacre à Bruno vingt pages ^ dans cette Histoire rapide et originale de la philosophie, monument d'un esprit ferme et haut, et que de fréquentes inexactitudes de détail n'empêcheront pas de durer toujours, x'rtfta èiç iel. Malgré lui Hegel est entraîné à l'admiration, et bien que préoccupé du soin de plaider sa propre cause en exposant celle d'autrui, il rend un hommage fervent au philosophe vanté par Schelling : ^ Voilà, dit-il, une âme inquiète, tra- » vailiée par une continuelle fermentation ! Bruno est » plus calme, à la vérité, que Cardan, mais a-t-il une » demeure plus fixe sur la terre? C'est quand il re- » jette hatrdiment tout ce qu'on peut appeler foi d'auto-

der ndée, c'est connattre Dieu, lliomme, ranivers ; c*est dominer ce qui est, ce qui peut être, ce qui doit être, la sensibilité, la volonté, la raison; ou plutôt , c'est percevoir, par la raison, cette raison qui Ihit la vie de tout ce que la raison crée ou comprend. Ainsi, penser et connattre, penser et vouloir, penser et être, tout est pensée, tout est idée, pensée de la pensée, idée de Tidée, esprit, esprit absolu et universel. —Hegel ressemble donc plus à Spinosa qu'à Bruno, surtout par son langage dialectique et systématique, si voisin du Tormalisnie. « Ordo et connexio idearum idem est ac ordo et eonnexio rerwn » [Ethie^^ p. n, prop. VII ; 0pp. poith,f p. i6, éd. Paul.)* Ces mots de Spinosa pourraient ser?ir de devise aux théories de Hegel, à la doctrine des modes près, qui cbez la philosophe allemand sont au nombre de trois. * OEuwee, t. XV, p. »i-«U.

* rîté , c'est alors qu'il signale tout ce qu'il vaut ! ... Le » caractère dominant de ses écrits est une généreuse » inspiration, l'élan soutenu d'une intelligence qui sent

> l'esprit habiter au-dedans d'elle', qui sait et comprend » l'unité de son être aussi bien que celle de tout être. » Sa conscience est saisie, enlevée comme le cœur d'une » bacchante. Elle déborde pour déployer une richesse

* éclatante, et pour devenir l'objet même qu'elle con- » temple... V Mais cette magnificence est désordon-

* née , multiforme, chaotique; elle a l'apparence de la » confusion et du trouble, le ton d'une longue allégorie, » tous les dehors d'une mystique exaltation. .... Enibra-

> sèment intime, immense, auquel Bruno a sacrifié sa » vie, sa personne! Son inconstance n'a d'autre mobile B que son enthousiasme magnanime ! Le vulgaire, le » petit, le fini ne lui convenait pas ; il s'est élancé à

* l'idée sublime de la substance une et universelle ! * Bruno est donc aussi un devancier du système où l'idée est reine et suivante, où la pensée est tout et parde, du système grandiose et fortement organisé, qui nous apparaît comme la conséquence extrême de la révolution cartésienne, du Je pense ^ donc je suis. ^

1 A ces mots succède une critique qui doit frapper du même coup Bnmo et ScheUiog : « La science cependant est la seule forme où Tesprit puisse se reconnaître, s'organiser, se constituer en un ensemble régulier. Tant que Tespril n*a pas atteint ce degré de perfection, il emploie et rejette tour à tour toutes les formes imaginables, sans jamais parvenir à les subordonner les unes aux autres » (p. 226).

' Il y a quelques lignes qui décèlent combien Hegel luinnéme s^est laissé guider par Scbelling dans Tappréciation du philosophe napolitain. Non-seulement il rappelle les mots déjà cités par Schelling avec toute Tautorité de sa brillante diction, mais, il ajoute : « Quelle grande parole ! Saisir, embrasser tes développements de Tidée de telle façon, qu'ils apparaissent comme autant de déterminations nécessaires dans leur succession » (p. 233). « Bruno s^oOre sous deux aspects: il a osé concevoir Funité avec grandeur et énergie; U a tenté

Le morceau de Hegel prouve qu'un chef d'école |)eut être historien fidèle, et que le philosophe berlinois est véritablement du dix-neuvième siècle. Ce siècle, en effet, ne se contente pas, dans les études historiques, du talent d'abstraire et d'analyser; il exige avant tout de l'exactitude et de l'intégrité, rien que la vérité et toute la vérité; il envisage l'histoire comme l'institutrice de la vie, magislra tnto. Notre curiosité, grâce aux expériences que l'Europe a faites depuis trois siècles, est telle que l'histoire doit nous parler désormais au nom des choses ou des hommes qu'elle peint, et non au profit d'une secte ou d'un parti. Nous voulons savoir, non pas seulement à quoi telle situation passée nous pourrait servir, mais ce qu'elle a été en elle-même, pour elle-même. Nous voulons que la justice règne dans la science historique comme dans l'Etat, à un tel point que la hberté elle-même fléchisse et s'abaisse devant elle, ou plutôt se confonde avec le droit commun et b vérité. La franchise, l'impartialité, et même ce luxe de l'équité qui s'appelle indulgence, voilà ce dont l'érudition doit se pénétrer aujourd'hui, afin de pouvoir contribuer à la pacification, à l'amnistie que désirent tontes les écoles de quelque crédit , amies du progrès et de l'humanité. Une double voie est suivie pour atteindre ce but: tantôt on s'identifie sympathiquement avec ce qu'on décrit; tantôt on l'analyse avec une froide

t de nlTTe TéTolatiOD de Taniven et d*en déterminer systémiiiqatmaU les modes et les gradatioDs. EnOn, il a su montrer que les éléments rxiérieors des choses ne sont que les signes des idées. » Voilà comment rhabéle imerprèce découvre dans la cosmologie du Noiain des preuves et des eiemplis poor ses propres créations.

. rigueur. Mais Tunet l'autre procédé sont assujettis h la même règle, qui est la fidélité. Aidons-nous du cœur et de rimaginatibn, inspirons-nous d'un intérêt qui peut prendre le ton de la passion, ou celui de l'impassibilité ; mais qu'une patience intrépide et désintéressée ne nous quitte jamais. Retourner ayx monuments, aux témoignages réels et primitifs, remonter aux sources et aux documents originaux, en pénétrer le sens et l'esprit; laisser le passé renaître tout entier et reprendre vie : c'est là la condition, la qualité que notre temps requiert des historiens. *

Parfois cette indifférence apparente , cette réserve méthodique conduit au fatalisme; n'en soyons pas épouvantés : elle est loin d'être aussi dominante qu'elle devrait l'être. Tandis que les Hase, les Rànke, les Feuerbach^ persistent à recommander Bruno comme le plus profond penseur du XVI* siècle; tandis que le savant et disert biographe de Sidney, le docteur Zouch* place Bruno au rang des grande hommes; on souffre de voir un historien d'Italie, célèbre à d'autres égards, renchérir sur les erreurs et les partialités de Gianone, quoiqu'il n'écrivît pas comme celui-ci entre deux sentinelles. L'heureux continuateur de Guichardin, Botta, condamne Bruno et Campanella avec une impardonnable

1 « La science historiquei de nos jours, n'a pour aucun point de doctrine, |)Our aucune tradition séparée des autres, ni prédilection, ni répugnance; elle comprend tout, elle est curieuse de tout, elle admet tout dans la mesure de son importance véritable » (M. Aug. Thiebry, Récits méroving , I, p. 90i.)

* Hase, Kirchengeschichte, p. 473 (S« édit., 1836) ; Ratcke, Gesch, der Pœbste, t. n, p. 302 ; L. Fecerbach, Gesch. der neuem Phil, (1835) , L H, p. IIS.

» ZoucB, Mem. of the Hfe and writingt of sir Ph, Sidney, p. 3», sqq. (redit).

VIE. ait

incnrie. * Pourquoi le peintre des luttes de la liberté américaine n'a-t-il pas su raconter, sur la terre de France, les combats de la liberté philosophique avec la modération d'un Washington ou d*un Bailly?

D'autres Italiens ont réparé ses torts et concilié les devoirs sévères de la critique avec leurs patriotiques inclinations. L'éditeur de Jean^Baptiste Vico, M. Ferrari, voit avec raison dans Bruno le philosophe le plus puissant du XVI* siècle, l'adversaire le plus formidable du péripatétisme d'alors, « un génie volcanique, dans lequel l'essor lyrique se marie aux combinaisons d'une singulière dialectique; chez lequel l'allégorie se fond avec la polémique, en qui l'unité de Parménide brille de toutes les couleurs du néo-platonisme, et où la nature apparaît comme un miroir vivant, et reflétant les choses créées comme autant d'ombres de la Divinité. »*

Le comte T. Mamiani de la Rovere, le Wîlson, le Beattie de l'Itahe actuelle, dont l'amitié m'interdit de louer l'étendue de pensée et le langage pur et précis, n'a perdu aucune occasion, dans ses élégantes productions, de rappeler à sa patrie le nom et les mérites de Bruno.'

> Botta, Storia d'italia^ 1. XV, p. iS5, sq., t. III. ~ Après avoir loue sans discernement Télésio , Amb. Leone de Nola, Ant. Galateo de Lecce, Simon PonJo de Naples, qui avaient cependant aussi donné dans des hypothèses. Botta dit des deux dominicains : « Ils ont été envoyés par Dieu, ou plutôt par son ennemi, pour empoisonner les sources sacrées de la vérité, et éloigner le monde, en Tépouvantant, de ce qui devait le consoler. »

> 6. FBBmARi, la Mente di J.-B. Vico (Milan, 1837), P. I, ch. 1. — Cet ouvrage a été depuis reproduit par son auteur en langue française.

' n Ta fait spécialement dans le livre intitulé del Rinnovamento délia fl- Iceop antiea italiana. Le princifKil objet de cet écrit est de rattacher le mouvement actuel de la philosophie italienne aux traditions, aux méthodes, à Tesprit général de la philosophie de la Renaissance. M. Mamiani , pour atteindre ce bat» recherche dans Thistoire politique et littéraire de son pays la

Un digne élève du vénérable Galluppi, M. Baldachini de Naples, en retraçant la destinée et les opinions de Campanella, a rappelé avec non moins d'orgueil la part prise par le Nolain au renouvellement des sciences./ Un écrivain de Zurich, d'un nom illustre, Jean-Gaspard d'Orelli avait précédé M. Baldachini : en publiant les poésies de Campanella, il invoqua en langue italienne le pardon de l'Italie sur les cendres réunies de Bruno et de Campanella. « Il est à désirer, dit-il, qu'après une si longue insouciance l'Italie rende justice enfin aux qualités éminentes du Nôlain et du Stilais, de même qu'elle a appris à aimer Vico... Ces victimes d'un pouvoir arbitraire et cruel, qui ont été méconnues de leurs contemporains à cause de leur pur amour de la vérité, l'Allemagne les vénère, et l'Italie ne leur montrerait aucune reconnaissance ! ... ^ *

Un ciMnpatriote de Galilée, l'un des ornements de

forme caractéristique de Tesprit italien, et il loi semble, avec raison, que cet esprit est doué de trois qualités, c'est-à-dire qull est à la fois positif, rationna et pratique. Un autre mérite de M. Mamianî consiste dans le soin avec lequel il a su décrire les phases de la philosophie italienne, particulièrement en œ qui regarde la méthode. La méthode chérie des Italiens, c'est, suivant lui, rinduction. Quant aux idées qui lui appartiennent, et à la manière dont il envisage les problèmes de la spéculation, il est clair qu'il se détache graduellement d'Aristote pour se rapprocher de Platon. ** .

1 Yita e flloio/îa di Tom. Campanella^ da ift'cA. BaldacMni, 9 vol. in-««, Nap., 18i0 et 18i3.

s Poetiê ftloiofiche di Tùm. Campanella (Lugano, 1834, préf., p. lf,sq.). — « ^ pien diritto li venera la Germania, e lo $te$$o non fera Vltalia? » — Aussi , Terenzio Mamiaui fait-il cette juste réflexion : « E veramente fa q^uUeke diedoro a noi italiani ehe li stranieri âieno ttati prinU a ricono$eerê ed ammirar Valtexza délia tua mente {del Bruno)^ » etc. {Bruno di Schellmg^ voit, in ital. dalla marcheea Florenzi, préf., p. 1 () .— M"* Florenzi Waddinf^ ton a entrepris cette version du dialogue allemand, dans le but de rappeler aux Italiens « quelV uomo di fino meraviglioêo intelletto, il quale illustra il i italiano anche inpaeei etranieri, » etc. (p. 5). — « Tn nostro antieo j tore » (p. 8).

l'Université de France et des sciences exactes, M. Libri a montré que « Bruno n'était rien moins que mathématicien. » ^ Mais il admire en même temps la fécondité que ce philosophe déploya, « pendant une vie si orageuse et si cruellement tronquée. » « Il ne faut pas le juger, continue M. Libri, avec une sévérité géométrique. Malgré sa fougue et ses écarts, on est forcé de reconnaître en lui un esprit supérieur...- Quant au défaut d'ordre et de logique, à la confusion de l^rreur et de la vérité, ils se retrouvent chez les esprits les plus éminents de cette époque. Malgré les imperfections qui lui sont communes avec tant d'autres philosophes, on doit reconnaître en Bruno un des hommes les plus remarquables de son siècle, ^i *

L'Allemagne a achevé de le réhabiliter de la manière la plus positive, comme si elle avait voulu réparer le dommage que l'Allemand Scioppius avait causé à sa mémoire. Vers 1830, un savant de Leipzig, un de ceux qui s'attachent à faire connaître en Allemagne les antiquités italiennes, ' M. Adolphe Wagner a réuni en deux volumes les œuvres italiennes de Bruno, ces œu-

t Hiit. des icienca mathém. m Italie^ t. IV, p. 145.

* MM. Blanc, Gries , Streckfass, Witte, A. Wagner font en AÎlemagne ce qu*en FranœMM. Ginguené, Fauriel, Artaud de Montor, Delécluze, Ampère, Ozanam ont accompli avec autant de savoir que de talent ( Voy. Guigcbné, Hist. liit. M italie, yn, p. 5S4-31). — La préface italienne de M. Wagner mérite d^ètre citée à part. M. Gfrœrer commença son édition en 1834. Malgré œs ressources précieuses, la biographie de Bruno est encore à faiire en Allemagne; pour s*en convaincre, il n'y a qu*à lire YBûtoire de laphilaeophie que . M. Sigwan a publiée en 1844 (t. II, p. 13, 150). On se borne encore généralement à copier le morceau de Tennemann qui présente plus d'une lacune, et le vœu émis par cet historien reste encore à réaliser (Voy. L IX, p. 875 : « ...lauen une noch immer eine cm/Uhrlickert Biographie yûmnaehm ») .

3i6 JORDANO BRUNO.

élevés, sans approuver tous les principes de Bruno, admirent son dévoûment à la république des lettres; c'est pourquoi son nom ne périra jamais.

« Hienim quipro republica ceciderunty inperpetmm per gloriam vivere inlelliguntur. »*

« JusTiifiANi Jmtiiut.y 1. 1, Ut. XXV.

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