ASPAR0 8CI0PPIUS ET SA LEHRE
Il est infiniment regrettable que Bruno n'ait pas, comme Cardan, comme Campanella, écrit sa propre vie. Ceux qui ont entrepris de la raconter se sont proposé une tâche difficile: tant est borné le nombre des documents et des données entièrement certaines! Quelques jalons seulement, quelques linéaments détachés sont parvenus jusqu'à nous. Pour en composer un tableau, il est indispensable d'étudier à fond la situation des esprits, pendant le XYl' siècle, dans plus d'une contrée deTEarope, mais particulièrement çn Italie. Encore la sag:icité la plus patiente serait-elle souvent forcée de se contenter d'un peut-^îre.
Les œuvres de Bruno renferment, i la vérité, plusieurs éléments de sa biographie, tels que préfaces, épitres dédicatoires, discours préliminaires, prologues, annotations, sonnets, dates et lieux d'impression, et ce qu'on appelait alors- épigrammes. Des indications précieuses sont éparses dans le corps des traités» des poésies, et surtout des dialogues. C'est là qu'il s'agii de recueillir les remarques, les allusions, les plaisanteries, les propos de circonstance et tous ces menus détails dont Brono avait coutume de parsemer jusqu'aux plus métaphysiques de ses écrits.
Toutefois on resterait loin du but, si l'on n'avait d'autres n.*ssourcf^ que cette utile colleclioti de particularités origi-
Une première et forte présomption en faveur de l'opinion reçue, c'est la perpétuité et la généralité de cette opinion même. A l'exception de deux ou trois» tous les historiens» amis ou ennemis de Scioppius» adversaires on apologistes de l'Inquisition, catholiques ou protestants, écrivains sans critique ou philosophes, tous ont puisé sans hésitation dans ce document. Les auteurs même qui ont voulu le décrcditer, n'ont f;uère attaqué qu'un point, le point principal, il est vrai, c'est-à-dire Vauto^donfé. Haym et Quadrio soutiennent que le Nolain, emprisonné à Venise, transporté et jugé à Rome, ne fut exécuté qu'en eflBgie; mais ils ne nous apprennent ni ce qui Içs autorisée cette assertion, ni ce que devint, après l'exécution en eiBgie, la personne même du condamné. Nicodemo se borne à dire qu'on ne sait point avec certitude si Scioppius a été véridique : ne devait-il pas alléguer les motifs pour lesquels Il mettait la véracité de Scioppius en question? Le pyrrhonien Bayle, à qui toutes les armes conviennent, dès qu'elles paraissent propres à défendre son système favori, ou du moins à blesser ses antagonistes, se hâte de conclure qu'il n'y a nulle certitude en histoire. On ignore encore, dit-il, si un jacobin a été brûlé, en 1600, au champ de Flore : comment alors ajouter foi aux faits qui se sont passés loin de nous? Cette conclusion est si arbitraire, elle repose sur des fondements si fragiles, que personne ne songea à la réfuter. Les littérateurs en deçà des monts continuèrentà regarder Scioppius comme un témoin irréprochable, et les savants d'Italie, ainsi que nous l'avons montré au livre VU, tantôt excusèrent l'Inquisition, tantôt la louèrent d'avoir puni avec rigueur un athée non moins coupable qu'Algieri, Carnesechi, Paleario, Monti, Gamba et d'autres hérétiques. Quant à l'Inquisition elle-même, elle ne donna jamais à aucun de ses organes l'ordre de déclarer la fameuse Lettre supposée ou falsifiée, et de démontrer que Bruno n'avait été ni arrêté, ni mis à mort. Un historien qui était à portée de fouiller dans les ar-
cbiYes des dominicains, d'abord confrères» puis juges de Bruno, Thistorien des frères prèclieurs, Echard, se garde de contredire Scioppius sur le fond de son récit ; il accorde que Bruno n'a été traité par personne plus sévèrement que par les dominicains, puisqu'après l'avoir condamné au bûcher, ils ont mis à l'index tous ses ouvrages : • Ex hi$ inferas Brunum a nutlis $everiu$ quam a nosiris habitum fuisu. i» ^ On sait pourquoi le dominicain Echard fait ces graves aveux ;> on sait qu'il veut démentir Scioppius, pour ce qui concerne TaiBliation de Bruno à Tordre de Saint-Dominique. Il était impossible, selon lui, qu'un hérésiarque fût sorti de cet ordre. comme si Luther n'avait pas été augustin, ni Lambert franciseain, ni Ochino capqcin. Le document de Venise est venu JQStiOer Scioppius et réfuter Echard; il a donné raison à tous ceux qui ont refusé de douter de la sincérité de la Lettre.
Avant même la découverte de ce document , il était extrême* ment difficile de reléguer la Lettre au catalogue des écrits apocryplies. Les circonstances de son origine et de sa publication, sa teneur, son 9tyle, tout se réunissait pour la maintenir au rang des pièces authentiques. Elle était adressée à Conrad Rittershausen. Scioppius étdit-il en correspondance avec le recteur de l'université d'Altorf? Après avoir étudié à Heidelberg, et avant d'étudier à Ingolsladt, en 1594, il s'était rendue Altorf,' aOn de suivre les leçons du jurisconsulte Rittershusius et du philosophe ISic. Taurellus, l'adversaire de Césalpin; il s*était acquis l'amitié de Rittershusius, et c'est pour lui rendre visite, qu'à la veille de son départ pour l'Italie, en 1597, Scioppius était retourné à Altorf. Il adressa d'Italie à son ancien maître plusieurs épltres qu'il eut soin de répandre en Allemagne.
« Seriftùr. onNii. frmâkoL, t II, p. S4t.
• Toy. P. 1. p. SI, noie.
s Voj> Soiarrn Mêhiin îa^UiêmÀUdarMI^^ineonmÀ imd m i m, OU, li»4*.
L'une d'elles, < datée du 2 septembre 1599, et qui, par conséquent, ne précéda pas la nôtre de six mois, est conçue dans les mêmes sentiments, dans le même langage que la nôtre et que les huit autres publiées depuis. ^ La nôtre, enGn, ne fut imprimée que vingt ans après le jour où elle fut rédigée, c'està dire en '1621. ^ On ignore si Scioppius lui-même la fit publier, mais il est certain (car il mourut seulement en 1649) qu'il ne pensa jamais à la désavouer.
Il faut ignorer la vie de Scioppius, pour croire qu*ii n'était pas fier des dispositions qu'annonce sa lettre. Gaspard Schoppe ^ avait vingt ans lorsqu'il assistait à la fin de Bruno. Il était né en 1576 à Neumark, dans le Palatinat. 11 était déjà connu par plusieurs ouvrages quand il vint en Italie, pays qu'il avait recherché avec enthousiasme, et que, plus tard, il déprisa tant. En 1598, il vit à Ferrare Clément VIll, et le sut louer si adroitement que ce pape l'emmena à Rome. Attaché au cardinal Madruce, il ne tarda pas d'abjurer avec pompe le protestantisme, convaincu, disait-il, par la lecture des Annales de Baronius, et surtout par la protection de ce cardinal, qu'il ne rougit pas de calomnier dans la suite. Pendant que Bruno était dégradé et excommunié, Scioppius fut nommé chevalierde Saint-Pierre, puis comte apostolique de Glaravalle. 11 y a plus : tandis que Scioppius,^ comme s'exprime le P. Niceron, a répandait sa bile à grands flots » sur Bruno qui « n'a-
1 EpiitoXa G. Schoppii de variis fidH catholicœ dogmatihus, ad quevndam in Germania juriipntderUûff doctorem et profeaorem ; nuneprinmm in lueem édita, Ingolstad., 1599, in-i».
* Voy. Stbuvc, Actt. litt,, P, II, T. V.
> « Maeehiavellizatio, qua univenorum anifnos distoeiare niteniitme nepondetur; in gratiam D, Archiepiseopi castisHmœ vitœ P. Pazmann succincte excerpta. Sarragossœ » (c'est-à-dire Allemagoe), in-i».
* Schoppe donna à son nom une terminaison laUne, pour se conformer i l*u8age du temps ; et pour raccommoder à la prononciation italienne, il changea Sch en Sei, Nous avons conservé Torthographe de Scioppiut, comme étant plus reçue.
s Ménwiree, U XXXV, p. 171.
vait pas eu la complaisance de penser comme lui, o il préparait un commentaire d'une ingénieuse obscénité sur les Priapées. Pour multiplier les contrastes, il méditait en même temps, m lui qui n'était rien moins que stoïcien, • ses Eléments de phi' losophie staicienne ; et il se livrait à ces travaux contradictoires au milieu des fêtes d'un jubilé, où il se distinguait par ses dévolions, et davantage encore par une rapide succession d'opuscules destinés à justifier l'institution des jubilés, la vente des indulgences, la suprématie temporelle du Saini-Siége.
Voilà ce qui rendit sa conversion suspecte, et faisait dire au caustique Scaliger de Leyde : « Il est allé lécher les plats des cardinaux, lingere patinas eardinalitatis ! » Afin de faire preuve de zèle et aussi, selon la remarque de l'évêque d'Avranches,^ c par le désir de faire sa cour au Sacré-Collége, • Scioppius continua d'accabler ses anciens coreligionnaires d'écrits de controverse et d'une foule de libelles. Il les traita, non « en frères qu'il voulait convertir, mais en ennemis qu'il fallait exterminer. » Il exhorte les princes et les Etats à retrancher les membres pourris ou inutiles, à réduire les infidèles par la force des armes, par le fer et le feu, plutôt que par l'exil. Il blâme Charles-Quint de n'avoir pas incendié Wittemberg, d'avoir respecté les ossements de Luther, d'avoir imité. Alexandre-le* Grand, qui épargna Jérusalem. Son animosité ne s'allume pas seulement contre i l'Hector des calvinistes, » Duplessis-Mornay, contre Henri IV, l'auteur de l'édit de Nantes, contre Jacques I*' : il outrage avec la même fureur le sage De Thou, qui avait conseillé de ramener les sectaires par la douceur, et qui avait défini l'hérésie un simple différend de religion, religioniê disridium. Mais c'est dans ses rapports avec la compagnie de Jésus qu'éclate toute la violence de son caractère. A peine arrivé à Rome, il voulut se faire agréger à cette société; maiscelle-<;i
« Hueiiana, p. 10.
fit réflexion qu'il pourrait lui rendre de plus notables services en restant séculier. Il fit pour elle quelques voyages en Italie et en Allemagne, et un grand nombre d'éloges, où il lui prodigue le titre de < garde prétorienne du camp deDieu, prcstoria cohors castrorum Dei. » 11 recueillit en échange t'afTeetion de Bellarmin et le mépris de ^ra Paolo, qu'il méritait davantage. Bientôt il crut avoir à se plaindre desRR. PP. ; il leur reprocha une noire ingratitude, et devint leur implacable ennemi. Il n'est point de sarcasme, point d'injure qu'il ne débite contre eux ; c'est à eux qu'il impute ^ les mesures draconiennes qu'il avait conseillées contre les protestants et les philosophes.^ Il fit subir à cette puissante compagnie une sorte d'onafotme.' Il prépara de riches maiérislux à Pascal.^ Delà vient que Le Tellier le déclara « le plus faux et le plus décrié calomniateur qui fut jamais de l'aveu de tout le monde, » et que le grand Arnaud s'efibrça de le disculper, < comme un fort grand esprit et fort habile dans la critique et dans les lettres humaines....; mais de la nation des philologues, qui sont fort colères, fort sujets à s'emporter sur des vétilles.» ^
Arnaud et Le Tellier avaient tous deux raison. Scioppius méritait , par son humeur satirique et colère , le surnom d'aboyeur, canis grammalicusfi Mais il méritait aussi la réputation de critique supérieur et d'humaniste du premier ordre. Personne ne savait mieux que lui les finesses de la
1 ïnfàmiaFamianit p. 158.
* Pardcttllèrement dans son CUutkimfii MB èatH,
* De anatomia wôcUtatU, — Dt êtratoffematibm JetuUarmn.
^ En 1624, il fit paraître en français un livre inUtulé : Les mystères des pères Jistdtespar.imerrogaiians el répanses, ewiraUes fiâéUfheni des iefUspOÊremx publiés, par Eleuthère PhikUethes.
s Morale pratique, IIÎ, 1S5.
* « 11 était, dit Balzac^ de cette philosophie médisante» de cette profession publique de japper, de mordre et de déchirer» de cette métamorpliofie d^hommes en chiens, de Tordre des pères cyniques » {OEuwres, t. Il» p. 640). — Cfr. Gast. Baeth, Cave eanem; de vitâ, moribus, rebtu gestis, difjimtate G. SHoppH apostatœ, saiiricon, Hanov., 1612.
ET PIÈCES JUSTItiCATIVES. ^
langue idline. tl h'élàit pas ^eulemeiii eh èii\ de débbavirir des solécidmesi et des barbarisme^ jusque déiis Cicéirott éï Qdtntilien, mais il écrivait leur langue comme 3*11 aValt étë teur Contemporain.
Il importe de ne point oublier ce rare mérite, qliand bn entreprend d'examiner la lettre de Scioppius. Elle est marquée au coin de sa belle latinité, de même qu'elle est chargée de sonfiel. Parce double rapport, elle porte tous les signes d'une parfaite authenticité. Elle ne contient nulle expression, nulle maxime, nul sentiment qui ne puisse, qui he doive être attribué à Scioppius.
Qui (f ailleurs serait l'auteur de cette pièce? Qui aurait SU contredire si habilement la diction et toute l'individualité de Scioppius? Si elle a été fabriquée après coup, c'est-à-dire avant i621, dans quel intérêt l'a-t-elle été? Dans quel but a-t-elle été mise sur le compte de Scioppius? Qui alors connafssait aussi bien que Scioppius, à la fois les événements de la vie de Bruno et les particularités les plus intimes de l'existence de Rittershusius?
L'auteur de cette Lettre était nécessairement an fait des choses de l'Italie, non moins que de celles de l'Allemagne. Il s'intéressait évidemment au triomphe de l'Eglise, non moins qu'à l'honneur des études classiques. Il détestait le protestantisme» qu'il venait de quitter, autant qu'il chérissait la foi romaine. A qui tous ces traits conviennent-ils, si ce ifest à Scioppius?
Un de ces traits doit être spécialement signalé. Ne dirait-on pas, en lisant la Lettre avec attention, que l'auteur a des grie6 personnels contre Bruno? Cependant, d'où vient cette haine, si Scioppius n'avait vu Bruno qu'au palais de l'Inquisition? Cette haine semble, en effet, plusancienne et presque invétérée.
< n en reprocha une infinité à Paul Manuce. « Cependant, dit Tiraboscbi, tout homme sensé aime mieux être Manuce que Scioppius » {Stor, Uît, d'ItaL, VII, P. I. Î09,édit. Mod.).
On se l'explique en se souvenant avec quel injuste mépris Bruno avait toujours parlé des littérateurs, < des grammairiens et des pédants. » Scioppius ne pouvait pardonner ces épitbètes, pas plus que les termes dans lesquels de Thou écrivait, le 6 novembre 1606, à Scallger : « Il y a un maraud de pédant à Rome qu'on dit être gagé pour aboyer après tous ceux qui, par leur industrie et doctrine, servent nu public. >^ Peut-être les préventions qui animaient visiblementCampanella contre Bruno ,^ remontaient-elles à la visite que Scioppius lui avait faite en 1607, par ordre de Paul V, dans les prisons de Naples.
Peut-on douter encore que la Lettre soit du nombre de celles auxquelles faisait allusion le cardinal d'Ossat, le 3 janvier 1601, c'est-à-dire moins d'un an après le supplice de Bruno? « Me furent mises en main, mande à Villeroy ce loyal diplomate, plusieurs lettres en latin écrites à un bomme de lettres allemand appelé Gaspart Schoppius qui est icy, les unes par Bongars ^ et d'autres par un appelé Velser,^ qui demeure à Aus-
^ Epist, franc., p. 507, sq.
. * l\ n'en parle qu^une seule fois, et pour le conjure, eD 16SS, à Par». Là, il le désigne par ces mots : << Un certain Nolain, quidam Nolanui » [Méia* phyM., I. n, s. I, c. V, art. 15). Campanella appelle , au cootraire, Scioppius ïaurore de ce «tècle, hujue tcBculi aurora ( Atheism. triumpkat, ) l\ n'y avait entre eux. de désaccord qu*au sujet du Prince de Machiavel. Campanella ne ▼oyait dans ce livre qu'un cours de despotisme, tyrannisandipriBcepta, doopé par (f un Ûlou, fur » (de Lib. prapr,,, p. 55); c'était Topinion de Bodin {de la Répub.y préf.). Scioppius, au contraire, supposait que le Florentin avait voulu réveiller le pattioUsote des Italiens, en les remplissant d'horreur pour le tyran dont il leur présentait le portrait {jPcBdia politiceM) .
* Bongars d'Orléans, littérateur et diplomate illustre, était resté calviniste, après l'abjaraUon de Henri IV, son maître et son ami.
^ Marc Welser, historien et philologue, ami de Peiresc et de Galilée, né en 1558, à Âugsbourg, d'une famille très-ancienne, et mort dans cette ville en 161 i, avait des biens qui égalaient la fortune des Fugger, et en faisait un usage plus . noble encore. U avait longtemps habité Rome et Florence^ et écrivait l'italien avec supériorité. En 1600, il était à la tète du sénat d'Augsbourg, duumvir ou consul. Il était en correspondance avec les personnes les plus instruites elles pltts distinguées de son temps ; il les aidait de ses conseils et de ses secours, il avait été le protecteur de Rittersfiusius, et il est probable qu'il avait neom-* inandé Scioppius en Italie.
bourg. Par toutes ces lettres j'appris que ce Schoppîus avait esté huguenot, et qu'après s'e&lre converti en cette ville, il écrivit à ses amis huguenots, et enir'autres audict Bongars, des lettres âpres et injurieuses, et plus propres à les irriter et endurcir en leur opinion qu'à les gagner et convertir.»
On devrait, sans balancer, rejeter le témoignage de Scioppius s'il contenait des erreurs graves ou même des mensonges, s'il se contredisait ou s'il était en opposition avec l'état des choses parfaitement connues. Mais les méprises où il est tombé sont légères et ont leur source principale dans ses passions. Ces passions, qui ne se déguisent point, achèvent de nous convaincre; car siellesl'éblouissentet l'égarentdansladiscussionàlaquelle , il soumet les théories de Bruno, elles lui font exposer avec une entière franchise les événements qui précédèrenf et accompagnèrent rauto-cra-/î^. Dans quelle intention aurait-il controuvé cet dutO'da-'fé même? Pour noircir l'Inquisition? Mais il écrivait uniquement afin de l'absoudre. Pour la servir et lui concilier les sympathies de Rittershusius et d'autres protestants? Le texte et l'esprit de la Lettre nepermettent pas^cette absurde supposition. Le véritable dessein de Scioppius, c'était de prouver à un hérétique que Bruno n'avait pas été brûlé comme luthérien.
Les critiques familiarisés avec l'examen des actes historiques n'ignorent pas que la vérité se fait jour par d'imperceptibles détails. Ainsi, dans la Lettre se trouve une phrase qui est toute une révélation. C'est cette sauvage allusion à la pluralité des mondes, aux « mondes innombrables, » une des croyances les plus chères à Bruno, deamala Bruno Venus, dit Brucker. c Je pense qu'il sera allé raconter dans ces autres mondes qu'il avait imaginés, de quelle manière les Romains ont coutume de traiter les blasphémateurs et les impies! » Scioppius seul était capable d'une si atroce plaisanterie. 11 croyait qu'après ce terrible châtiment, l'ironie était permise contre celui qui en avait tant
abusé, et qui avait partout tetité de rendre ridicules lëe partisans de c l'univers fini. » ^ En se moquant, en présence d'un bûcher, de « l'univers infini » et de Bruno, Scioppîus osait peutêtre s'auloriser de l'exemple de saint Laciance, qui avait combattu l'hypothèse dbs antipodes et ri de Xénophane, l'auteur de l'hypolhèse des habitants de la lune.^ Encore une fois, il n'y avait que Scioppius qui pût exercer une semblable vengeance, et prêter à l'Eglise de Rome une cruauté si raffinée.
11 ne reste donc plus qu'un scrupule facile à dissiper. Scioppius, qui était disposé à dire la vérité, était-il en position delà . connaître? Avait-il accès au palais du Saint-Office? Y était-il présent le 9 février, comme il l'affirme positivement? Approchait-il, en effet, familièrement Baronius et Bellarmin, Sari- Severina et Aldobrandini? La faveur que Clément Ylll lui accordait est un fait-incontestable, et ce fait suffit pour répondre à cette dernière objection.
Concluons que si la Lettre n'a qu'une autorité suspecte, il faut renoncer à l'étude de l'histoire, et déclarer la critique des monuments écrits illusoire et impuissante. Tant qu'on n'aura pas démontré que la Lettre ne peut avoir Scioppius pour auteur, ou qu'elle a été rédigée par tel autre personnage, ou qu'elle contient des faussetés et de grossières inexactitudes, enfin tant qu'on n'aura pas dit ce que Bruno devint en sortant des cachots de Venise, nous serons obligés d'ajouter foi au récit de Scioppius.
D'après ce qui précède, le lecteur ne sera pas étonné de retrouver dans ce morceau le ton sur lequel un Annibal Caro, à cause d'un dissentiment littéraire, avait apostrophé un Caste!-
» Par ex. II, p. 103 : « Far ridieoH;/» — II, 59 : « Sogni, fantatU^ Mmen, paxziet »
* ImtU. dtv., I. III, c. «3. Cfr. Huygens, cosmotheoros, p. tl6. ,
iretro,! ou plutôt la manière dont est rédigé le rapport du président Gramond sur la condamnation de Vanîni.^
> « Un fitrioio, %m empio, un nmnico di Dio e degli uominil.,.» -^m Ag i imqm$itipri, ai Bargelh, ed ai grandimmo Viavolo! » * Yoy. IL y. CoDSUi, Fragm. de philos. cartéM., p. 69, sqq.
Conr. Rittershusio suo^G. Schoppius. Fr. S.
Quas ad nuperam tuam expostulatoriam epistolam rescripsi, nonjatn dulnto quin tibi sint redditœ^ quitus me tibi d$ vulgato responso meo satis purgatum confido. Vi vero nunc etiam seriberem, hodierna ipsa dm me insiigat^ qua Jordanus Brunu$ propter hœresin vivus vidensque publiée in Campo FIcrœ ante theatrum Pompeji est combustus. Existimo enim et hoc ad extremam impressœ Epistolœ meœ partem \ quà de hœreticorum pœnâ egi^ pertinere. Si enim nunc RonuB esses^ ex plerisque om^ nibus ItQfis audires lutheranum esse combustum^ et ita non mediocriter in opinione tuà de savitià nostrà confirmareris.
At semel scire debes^ mi Ritlershusi, Italos nostrosinterhœreticos albâ lineà non signare^ neque discemere navisse : sed quicquid est hc^reticum, illud lutheranum esse putant. In qua simplicitate ut Deuh illos conservet precor, ne sciant unquam quid h€sresis alia ab àliis discrepet : verear enim ne alioquin ista discernendi scientia nimis caro ipsis constet. Ct autem veritor tem ipsam ex me accipias^ narro ttbi, idque ita esse fidem do testem, nullum prorsus lutheranum aut calvinianum^ nisi relaps sum vel publice scandaJosum, ullo modo periclitari^ nedum ut morte puniatur. Hœc sanctissimi Domini fiostri mens est, ut om-
« Celle pièce a élé réimprimée en 1705, à Jéna , par Slruve {Aet, Ut., 1. 1, fasc. V, p. 6i-7i) , el, selon loutes les apparences, sur le manuscrit original communiqué à ce nouvel éditeur par Golll. Krantz, professeur à Breslau. Elle a été traduite en plusieurs langues ; en français, pour la première fois, par Lacrozé {Eniretiens, p 287-303). M. V. Cousin en a reproduit les passages les plus importants dans ses Fragments dephUo$ophie cartésienne (p. 10-1 S). Nous avons mis a profit aussi les versions anglaises de La Roche {Memoirs ofUtt.T, II, p. 9i4), ct deToUand {Miscell. toorks, T. I, p. 305). Nous ne transcrirons que les pages qui se rapportent à Bruno, mais nous faisons remarquer que la lettre est beaucoup plus longue. A la suite de ce qui regarde le Nolain, vient une centaine de lignes relatives à Ri ttershusius, à quelques autres savants et en général à la situation littéraire et religieuse de rAUcmagne. Ceux qui désirent se convaincre par eux-mêmes de rautbenticilé de ce document ne pourront se dispenser de lire aussi b partie que nous supprimons.
ET PIEŒS JUSTIFICATIVES. 333
G. Schoppe à son ami Conr. Rittershausen.
Je ne doute pas qu*on ne vous ait remis la lettre où j'ai répondu à vos plaintes, et j'espère m'ètre suflHsamraent justifié auprès de vous. Ce qui me porte à vous écrire en ce moment, c'est le supplice de Jordano Bruno, brûlé vif aujourd'hui même, pour cause d'hérésie, dans le Champ-de-Flore, devant le théAtre de Pompée. Je crois, du reste, que cela a quelque rapport à la dernière partie de ma Lettre imprimée ,* ou j'ai traité des peines à infliger aux hérétiques. Si vous vous trouviez à présent à Rome, vous entendriez dire à tous les Italiens qu'on a brûlé un luthérien ; ce qui ne vous confirmerait pas peu dans l'opinion que vous avez de notre cruauté.
Mais il faut que vous le sachiez, mon cher Rittershusius, nos Italiens ne savent pas distinguer les diverses hérésies : quiconque est hérétique, ils rappellent luthérien. Je prie Dieu de les conserver dans cette simplicité, afin qu'ils ignorent toujours en quoi une hérésie diffère d'une autre : je craindrais, sans cela, que ce discernement ne leur coûtât cher. Je désire que vous sachiez la vérité par moi ; et pour cela je vous assure, en vous engageant ma foi, qu'aucun luthérien, ni aucun calviniste^ à moins d'être relaps ou cause d'un scandale public, n'est exposé au moindre danger à Rome, et par conséquent ne court risque d'être puni de mort. C'est l'intention de notre très-saint Seigneur que les luthé« riens aient à Rome un libre accès, et qu'ils reçoivent, de la part des cardinaux et des prélats de notre cour, toutes les marques de bienveillance et d'humanité. Plût à Dieu que vous fussiez ici ! Je snispersuadé que vous taxeriez de mensonge tous ces faux bruiU*. Il y avait ici le mois passé un gentilhomme saxon qui avait vécu cette même année dans la maison de Bèze. Bien des catholiques l'ont connu, même le cardinal Baronius, coilfesseur du pape, qui l'a accueilli avecunegrandepolitesseetnelui a jamais parlé de re*
« Cest la lettre datée du S septembre 1599 (Yoy. Stedw, Aet. Ht., t. II, p. m).
nibus lutheranis Romam pateat liber c(mme€Uu89 uîçpua cardi" nalibus et prœlatis curiœ nostrœ omnis generis benewleruiam et humanitatem experiantur, Alque utinam hic esses l Scio fore ut rumores vulgatos mendaeii damnes, ft/kit em^Qre V^n^ Saxo quidam nobiiis hic apud nos^ quiannum ipsum dami Bezœ Tixerat. Is multis catholicis innotuit; ipsi etiam confessario Pontifias^ cardinali Baronio qui eum humanissime excepit, et de r«<tgione nihil prorsus cum eo egit, nisi quod obiter eum adhoriatus est ad veritatem imestigandam. ï)e periculo jtusit eum fide suâ esse securissimum, dumne quodpublice scandalumprœberet. Àe îMnsisset ille nobiseum diutitês, nisi spastso rumore de AngUs gutbusdam in palatium Inquisilionis deductis perterritus sibi wetuisset. Àt ÀngH iUi non erant, quod vulgoabltalis diçuntur^ lutherani, sed puritani et de sacrilegà verberibus sacramemi percussione Ànglis ^sitatà suspecti.
SimiUter forsan et ipse rumori vulgari crederem Brunum istum fuisse ob lutheranismum combustum^ nisi &. ^nq^isitioms Officio interfuissem, dum sententia contra eum lata est, et sic seirem quamnam ille hœresim professus fuerit. Fuit enim Brunus iUe patrie Nolanus, ex regno Neapolitano, professione dominacanus : qui cumjam annis abhinc œtodecim de transeubstantia" tione {rationi nimium, ut Chrysostomus docel, répugnante) dubitare^ imà eam prorsus negare, et statim virginitatem B. Mariée (quam idem Chrysostomus omnibus chérubin et séraphin puriorem ait) in dubium vocare coqrisset, Genevam abiit, et bienrtiumistic commaratus, tandemque quod caMnismum per otnnia non probaret, inde ejeçtus Lugdunum; inde Tholosamy hinç Parisios devenity ibique extraordinarium professoral egit^ cum vid&ret ordinarios cogi misses sofiro interesse. Postea Londinum profectus libellum ilHc edidit de Bestia triumphante, hoe est, papa, quem vestri honoris causa bestiam appeUare soient, ^nde Wittebergam abiit, ibique publiée professus est biennium, nisi fallor. Bine Pragam delatus libruni edidit de Immenso et Iqfinito, itemquede lDnumerabiHbus(«t titulum sat recte memini^ ^ nom libros ipsos Pragœ habui) et rursus alium de Umbrîs ei Ideis : in quibus horrenda prorsus absurdissima dœet « v. g. mundos esse innumerabiles; animam de corpore in corpus, imà
1 Scioppios cite ces titres de mémoire ; et c*est ce qui explique sa méprise.
ligion que poqr Texhorter, en passant, à la recherche de la vérité. An reste, il lui a ditqo*il n y avait rien à craindre pour lui, tant qu'il ne commettrait pas de scandale public. Il serait sans dooledemeuré plus longtemps parmi nous. s*il n'avait été épouvanté par le bruit qui courut qu'on avait arrêté quelques Anglais pour les conduire au palais de Tlnquisition. Mais ces Anglais n'étaient pas de ceux que les Italiens ont coutume d'appeler luthériens : c'étaient des puritains, et ils étaient suspects d'avoir» selon l'usage des Anglais, battu le saint-sacrement.
Je croirais peut-être aussi, comme le vulgaire, que Bruno a été bnkié pour cause de luthéranisme, si je n'avais été présent au Saint-Office, lorsqu'on a porté contre lui la sentence de mort ; ce qui m'a fait connaître l'hérésie qu'il avait embrassée. Ce Bruno était de Nola, dans le royaume de Naples, dominicain de profession. Il y a dix-huit ans, il commença à douter de la transsubstantiation (qui, au jugement de Chrysostôme, répugne fort à la raison) : bientôt il la nia tout à fait. Ayant en même temps osé douter de la virginité de la bienheureuse Vierge (qui, suivant le même Chrysostême, surpasse en pureté les chérubins et les séraphins), il se retira h Genève où il demeura deux ans. Comme il n'approuva pas le calvinisme en tout, il fut chassé de cette ville et se rendit à Lyon, de là à Toulouse, et enfin à Paris. 11 y fut professeur extraordinaire, ne voulant pas s'obliger, comme les professeurs ordinaires, à assister à la messe. Il passa de là à Londres, où il publia un livre sous le titre de la Bête triomphante^ c'est-à-dire du pape ; car les vôtres, pour l'honorer, ont coutume d'appeler lé pape une bête. Il se rendit ensuite à Wiltemberg et y professa publiquement pendant deux ans, si je ne me trompe. Ayant passé de là à Prague, il fit imprimer des ouvrages intitulés, de V Immensité et de rinfim^ des Mondes innombrables (si je me souviens exactement des titres, et je le devrais, car à Prague j'ai eu ces ouvragesentre les mains); puis, des Ombres et des Idées. Il enseigne dans ces écrits des absurdités horribles, par exemple,
et àtium in mundnm migrare ; unam animam bina corpora tuformate posse, magiam esse rem bonam et lieitam ; Spiritum 5. esse nihil aliud nisi animam mundt, et hocvoluisse Moysen dum seribit eum fovisse aquas ; mundum esse ah œtemo, Sloysen mtracula sua per magiam operatum esse in quà plus profecerat quam reliqui jEgypliiy eum leges suas confinœisse, sacras Utteras esse somnium, diabolum scUvatum iri ; solos Hebrœos ab Adame et Evâ originem ducerey reliquos ab iis duobus quos Deus pri-die fecerat; Christumnon esse Deum, sed fuisse maguminsignem et hominibus illusissej ac propterea merito suspensum (llalice impiccnto i), non cruci/ixum esse; prophetas et aposlolos fuisse homines nequam, magos, et plerosque suspensos. Denique infinitum foret omnia ejus portenta recensere quœ ipse et Ubris et vivà voce asseruit. Uno verbo ut dicam, quicquid unquam ab ethnie corum philosophis, vel a nostris antiquis et recentioribus hcereticis est assertum, idomne ipse propugnavit, Pragû Brunsvigam et Helmstadium pervenit et ibi aliquandiuprofessus dieitur. Inde Francofurtum librum editurus culiit, tandemque Venetiis in Inquisitionis manus pervenit, ubi diu satis eum fuisset^ Romam missus est, et sœpius a S. Officio, quod vocant Inquisitionis, examinatiui et à summis theologis convictus, modo quadraginta dies obtinuit quibus deliberaret , modo promisit palinodiam, modo denuo suas nugas défendit, modq alios quadraginta dies tmpetravit. Sed tandem nihil egit aliud nisi ut Pontificem et Inquisitionem deluderet, Fere igitur biennio postquam hinc in Inquisitionem devenit, nuperà die nonâ februarii in supremi Inquisiloris pcdatio, prœsenlibus illustrissimis cardinalibus 5. OfficH Inquisitionis (qui et senio et rerum usu et theologiœ jurisque scientiâ reliquisprœstant) et consultoribus theologis, et sœculari magistratu urbis gubernatore, fuit Brunus iUe in locum Fnquisitionis introductus, ibique genubus flexis sententiam contra se pronuntiari audiit, Ea autem fuit hujusmodi : narrata fuit ejus vita, studia et dogmata, et qualem Inquisitio Uiligentiam in convertendo illo et frateme adhibuerit, qualemque ille pertinaciam et impietalem ostenderit ; inde eum degradarunt, ut dicimus, prorsusque excommunicarunt et sœculari magistratui tradide-
I II est impossible de retrouver dans les œuvres de Bruno plusieurs de «s
impiétés.
qull y a mi nombre inflni de mondes ; qn^ane âme pent passer d'an corps dans un autre, et-mëme d'un monde dans un autre ; qu'une même Ame peut habiter deni corps; que la magie est bonne et licite ; que l'Esprit-Saînt n'est autre chose que l'Ame du monde, et que c'est là ce que Moïse a voulu dire par ces paroles : « l'Esprit était porté sur les eaux » ; que le monde est éternel ; que Moïse a opéré ses miracles par la magie, dans laquelle il a?ait fait plus de progrès que les autres Egyptiens ; qu'il a été inventeur de ses lois; que les lettres sacrées sont une fable; que le diable sera sauvé; que le peuple hébreu seul descend d'Adam et d'Eve, que les autres nations tirent leur origine des deux hom* mes que Dieu avait créés la veille ; que Christ n'est pas Dieu, mais a été un magicien illustre; qu'il a trompé les hommes, que pour cette raison il a été justement pendu (impiccaio), et non crucifié ; que les prophètes et les apôtres ont été des hommes corrompus, des magiciens, et furent pendus pour la plupart. Enfin je n'aurais jamais fini si je voulais passer en revue toutes les monstruosités qu'il a avancées, soit dans ses livres, soit de vive voix. Pour tout dire, en un mot, il n'est pas une erreur des philosophes païens et de nos hérétiques anciens ou modernes qu'il n'ait soutenue. Il passa de Prague à Brunswick et A Helmstaedt, où il doit avoir exercé pendant quelque temps. Il vint ensuite A Francfort pour y publier un livre ; enfin, A Venise il tomba entre les mains del'Inquisition. Aprèsy être demeuré assez longtemps, il fut envoyé A Rome. LA, il fut interrogé A plusieurs reprises par le Saint-Office, et convaincu parles premiers théologiens. D'abord il a obtenu quarante jours pour délibérer; puis il a promis de se rétracter ; une autre fois il s'est remis A soutenir ses folies ; enfin il a obtenu un nouveau délai de quarante jours. Mais, après tout, il n'a eu pour but que de se moquer du pape et de l'Inqui* sition. En conséquence, après avoir passé deux ans environ dans lesgeAles du Saint-Office, il fut conduit, le 9 février dernier, dans le palais du grand-inquisiteur. En présence des très-illustres cardinaux du Saint-Office (qui surpassent tous les autres par l'Age, par l'expérience, parla pratique des affaires, parla connaissance du droit et de la théologie) , en présence des théologiens consultants et du magistrat séculier, gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de l'inquisition; et lA, l'ayant tait mettre A genoux, ou lui prononça sa sentence. Dans cette sentence, on 1. 22
rtml puniindum^ rogantes uê quwn clemmti$$ime et une Monguinia proftmone putiiretur. Hœc cum ita eisent peracla^ nihil UU respandii aliud^ ntst minabundus: < Migoriforsan cum timoré smtentiam in me dicetis quam ego aceipiam. » Sic à lictoribm gubernatorie in carcerem deductue^ ibique octiduo aeservdtus fuit^ si vel nune errores sims revocare vellet. Sedfrwtra. Bodie igitur ad rogum $ivepi/ram deductus eit. Cum Salvatoriscruci" fixi imago et jamjam morituro ostinderetur, torvo eam vultu a$perna{u$rejecit. Sicqueustulatusmùereperiitt renunciaturui credo in reliquis illin quos finxit mundis quonampacto homine$ blasphemi et impiià RomoMs traetari soient. Hic itaque, mi Altershusiy modus est quo contra homines, imo contra monstraht^us modi procedià nobis solet. Scire nunc ex te studeam^ iste modus tibiprobetur : mverp velis licere unicuique quidvis et credcreet profiteri. Equidem existimo te nonposse eum probare. Sed iUud addendum forte putabis : lutheranos talia non docere neque credere^ uc proinde aliter traetandos esse. Assmtimur ergo tibi, et niMum prorsus lutheranum comburimus. Sed de ipso vestro Luthero aliam forte rationem inierimus. Quid enim dices si oâseram etprobare tibipossim Lutherum non eadem quidcm quœ Brunus, sed vel absurdiora magisque horrendanon dico in Conviciolibus.sediniisquosvivm edidit libris^ tanquamsententias, dogmataet orae%da docuisse? Mone, quœso, si nondum satis nomsti eum qui veritatem tôt seculis sepiUtam, nobis eruit, et faciam ipsa tibi loca in quibus succum quincti istius EvangeUi de* prehendaSf quamvis istic Àtuitomiam Lutheria Pistorio habere posmtis. Nunc si et Lutkerus Brunus est, quid de eo péri djbete censés? Nimirum lardipedi Deo dandum infencibus ustulan* dam lignia ; quidillis postea qui eum pro evangelistâ, prophète^ tertio Elià habent? Hoc tibi cogitandum potius relinquo. Tantum ut hocmihi credas Romanos non eà severitate erga hœreticos experiri quà credunlur, et quâ debebant forte erga illos qui seientes^ volentes pereunt.
Romee^ a. d. 17 • fd^ruar. 1600.
raconta sa vie« ses études etses opinions; on fit mention du zèle que les inquisiteurs avaient déployé pour le convertir, de leurs avertissements fraternels ; ou décrivit enfin son entêtement et son impiété. Ensuite il fut dégradé, eicomrounié et livré au magistrat séculier, avec prière toutefois qu'on le punit avec une grande clémence et sans effusion de sang. Cette cérémonie étant finie, il ne répondit que ces paroles, d'un air menaçant : a Peutêtre que la sentence prononcée contre moi vous cause plus de trouble qu'à moi-même I » Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison, où on le laissa encore huit jours, pour voir s'il ne voudrait pas abjurer ses erreurs. Mais ce fut en vain. On l'a donc aujourd'hui conduit au bûcher. Lorsqu'il a été sur le point de mourir, on lui a présenté le crucifix ; mais il l'a repoussé avec un dédain farouche. Ainsi il a été brûlé et a péri misérablement ; et je pense qu'il sera allé raconter, dans ces autres mondes qu'il avait imaginés, de quelle manière les Romains ont coutume de traiter les blasphémateurs et les impies. Voilà, mon cherRittershusius, comment nous procédons contre les hommes, ou plutôt contre les monstres de cette espèce. Je désirerais maintenant savoir si vous approuvez cette façon d'agir, ou si vous voudriez qu'il fut permis à chacun de croire et de dire tout ce qui lui platt. Pour moi, j'estime que vous ne pouvez pas l'approuver. Mais vous direz peut-être : les luthériens n'enseignent et ne croient riea de tel; ainsi il ne faut pus les traiter de la même manière. Je vous l'accorde, et nous ne brûlons aucun luthérien. Nous en agirions peut-être autrement avec votre Luther. Car que diriez-vous si j'entreprenais de vous prouver que Luther n'a pas, à la vérité, enseigné les mêmes choses que Bruno, mais qu'on trouve des absurdités plus horribles, je ne dis pas dans ses Propos de table, mais dans les ouvrages publiés de son vivant, et qu'il a professé ces absurdités comme autant de sentences, de dogmes et d'oracles? Vous n'avez qu'à parler, et si vous ne connaissez pas encore ce personnage qui a ressuscité la vérité ensevelie pendant tant de siècles, je vous indiquerai les endroits ou vous pourrez trouver tout le soc de ce cinquième Evangile (quoique vous poissiez l'avoir déjà dans l'Anatomie de Luther, par Pistorius). Si donc Luther ne vaut pas mieux que Bruno, que seriez-vous d'avis qu'on en fit? Vous conclurez, sans doute , qu'il faut le livrer au dieu qui boite et à ses
MO APPENDIŒS
flammes fatales. Mais que faire de ceux qui font de Luther un évangéliste, un prophète, un troisième Eiie? Je m*en rapporte à vous. Je vous prie seulement d'être persuadé que les Romains ne sont pas aussi cruels envers les hérétiques qu'on le pense ordinairement, pas autant, peut-être, qu'ils devraient se montrer envers des gens qui' ne périssent que parce qu'ils veulent périr.
Rome, ce 17 février 1600.
ET PIECES JrSnnCATIYES. 9M
JEAI-IAFTISTE POITA.
Porta élait aoasi célèbre aa XYP siècle qa'il est pea connu maintenant. Ce n*étaît pas senlement un pliysicien remarquable, c'était un érudit, un philologue, auteur d'un grand nom« bre de pièces de théâtre, traducteur de Plante. Il avait tisité les tilles les plus instruites deTRurope, et entrepris bien des expériences nouvelles en cbimie. Son insatiable curiosité s'efforçait de découvrir en toutes choses ce qui éuit € curiosym, r»eondMium^ norum, areanum, oeetdium. > La création, i ses yeux, était une source inépuisable de mystères et de merveilles, que la science est appelée à approfondir. De là, Tobjet et le sens de son ouvrage de Jlfu^ta fiultiralu, titre que !• de Tbou rend par c Histmre des eha$e$ cachées de Naitiref»^ et qui piquait tant l'intérêt de l'Europe et jusqu'à celui des Arabes. Pendant que cet ouvrage se^publiait et se traduisait dans un grand nombre de langues , le philosophe napolitain organisait l'Académie des seereis. Pour y être admis, il fallait avoir inventé quelque procédé, découvert quelque médicament. Cette clause donna de l'ombrage au Saint-Office qifl, soupçonnant Porta de sorcellerie, le manda à Rome pour qu'il eût à se justifier. Le tri-
• MéwtoifÊê. — Agrippa de Nettobeim avait «osai déSoi la ongie naturelle : « NuimrMmn $€iêHtiantm fummoai po9eêiatem^ fyam ideirco jummitm phitoêopkim ffoiuraiU apicêm^ «puquê ahêolutiêtimam comM m twolfoiKm voeonl, ei ^um Ht aeiiva portio phiUnophim naiuraiis,.. Qvm nmm wmmum natunk^ limm atqm ealêêtium contêmpiata, «arumdêtnque ëffmpatkiam cwrioëà inda» fim* êenUai9, rMondllo* ae taUniê» in nofuré potutat$i ita in aptrtuw pné^eii n [de Ine, et Vanii, «e. , c. XLII).
bunal de la foi vît s'inlimîdcr ce Scivant homme qui avait voulu seulement détruire les préjugés popnla ires et dissiper le prestige des diableries, qui condamnait hautement le charlatanisme des alchimistes et des fabricants d'or^ et {{ui ne se proposait que l'avancement des connaisstlnces physiques. Revenu à Naples, Porta poussa la prudence jusqu'à faire Téloge de la Saint-Barthélemy. Qu'était-ce donc que sa Magie naturelle? Rien autre chose que la portion inexplicable, ou non encore expliquée, de la physique» l'ensemble des phénomènes extraordinaires de la nature. C'était une partie de la philosophie naturelle; car, dit Porta lui-même, ceux qui n'ajoutent pas foi aux miracles de la nature, courent risque d'annuler en quelque sorte la philosophie elle-même...^ N'est-ce pas dans cette acception aussi que Bacon entend la magie naturelle, puisqu'il la comprend, avec la mécanique^ sous la dénomination dephilosophie opérative? C'est en tout cas ainsi queBruno avait coutume de considérer la magie. ^ Suivant Bruno, comme selon Porta, un esprit général anime le monde, unit tous les corps, donne naissance à notre âme, se manifeste par la sympathie et l'antipathie, agit sur tou5 les êtres, depuis les astres, animaux immenses qui volent avec ordre dans des espaces sans bornes, jusqu'aux insectes qui bourdonnent autour de l'homme : c'est cet esprit universel qui explique seul tous les événements de la nature. Porta et Bruno se laissèrent plus d'une fois séduire par des chimères briJlanles, ou se plurent du moins à les allier aux observations positives; mais l'esprit ^e Pythagore semble s'être répandu sur l'un et sur l'autre.
< Qui natura miraeuKê fidem non etâhibent, ii modo quoâam pNUotophiam conantur aèolere ( Mag. nat., préf.,édll. 1561 ). — Cfr. 1. 1, cl: HNatvraiem aïteram napientisiimui quisque futoplautu easdpit, coXiî et venensriir, «ff Ml altiitM, nilve honnrwm litterarum canditatis pUmtsibiUvs. »
* Campanella semble TaTOir conçoede même. Un de ses écrits est întilolé : De Seniû rerum et Magià (1680) (Voy. Sprbngel, Histoire de la midoeinot t. 111).