‹ Jordano BrunoChapitre 32 sur 45 · BERNARDINO TELESIO ET SON ACADÉMIE · texte numérisé non relu

BERNARDINO TELESIO ET SON ACADÉMIE

BernardîDoTelesio appartenait à une des premières familles de Cosenze, qui avait déjà donné aux lettres deux beaux-espritSy Giovanni et Antonio. Celui-ci, profond latiniste , écrivain pur et gracieux, avait élevé Bernardino, son neveu, dans Tadmiration des anciens; mais peut-être ne lui avait-il pas inspiré le goût de la philosophie naturelle. ' Ce goût, qui lui était venu plutôt de la nature môme, avait décidé de sa vie. L'année où Bernardino publia les deux premiers livres de son Traité de la Nature, 1565, fut pour lui aussi mémorable que le litre de ce traité est signiGcatif : de Nalura^ juxta propria pRtNCiPiA. Cette année marqua le commencement des persécu* lions que les scolastiques lui firent essuyer. La Providence cependant voulut que Pie IV, gagné par la conversation attrayante de Telesio, daignât le proléger. Le pontife lui offrit rarchevè* elle de Cosenze, et sur son refus, il y nomma Thomas Telesio', 94>n frère. L'Italie n*eti continua pas moins à retentir de dénonciations et d'imprécations contre « Tégorgeur de la doctrine péripatéticienne», ^ surtout dans les villes où Telesio ne pouvait répondre en personne. < Quand Telesio est loin, dtsaii le cardinal Farnèse, tous clabaudent; dès qu'il se pré-

• Toa. CotTO , Cmnpend. deirutar. del ngno di yap , 1. m, p. 17.

« • Gimi^iaU>n délia doîtrina peripaUtiea » (BoniP. Vamiimii, Utt. l,

sente, chacun se tait. » ^ A Naples, la jaloasîe et la baine rendirent enfin ces menées insupportables. Telesîo, ce sage qu'on comparait à Parmcnide pour son caractère équitable at modéré, n'osa braver l'orage plus longtemps. Il se retira à Cosenze, où la mélancolie l'enleva, en 1588, à l'estime reconnaissante de ses concitoyens. La guerre ne s'éteignit pas avec Telesio. A Naples, Ant. Marta ; Ghioco, à Ferrare-, à Mantoue, le pseudonyme Solino Antonio, calomnièrent tour à tour sa mémoire et son système avec tant d'adresse, que Clément Vlll, le 27 mars 1596, fit mettre ses écrits au catalogue des livres prohibés. Mais ayant été sincèrement aimé de son vivajit, ^ Telesio fui défendu après sa mort par des apologistes tels qu'Ant. Persio et Campanella, en qui, disait-on, il semblait revivre. L'académîe qu'il avait fondée épousa tout entière sa noble cause, et en fit une querelle patriotique. '

Nous pouvons nous dispenser ici de faire connaître les sectateurs dévoués et intelligents que Telesio conserva hors de Cosenze, comme Scip. Mazzella, Guill. Cortese, Girol. Vecchiotti; mais nous devons donner un souvenir à ceux qui pour* suivirent son œuvre dans sa patrie. N'indiquons au surplus que les noms les plus célèbres.

Seriorio Quattromani, phœnix litteratorum sut temparUf dit Ëlie d'Amato, ^ popularisa la philosophie télésienne par un abrégé semblable à celui que le voyageur Bernier fit des principes de Gassendi. ^

Paul d'Aquin , naturaliste et poète, témoigna de sa vive

1 « Mentre il Telesio é Umtano, ognuno gracchia ; quand' egli è présente^ ognuno ammutisee. »

* Voici les noms de ceux qui montrèrent à Telesio le plus d^attacbement pei'sonnel : Bcmbo, Casa, Zabarella, MercurialiSi Toniolo, Pendasio, Al. Cor^ nelio, PincUi, Michaeli, Georgio, Palrizzi.

' Voy. le sonnet que J.-B. Marino consacra à Telesio i v Ode Bruziagente onore e luce, » etc.

^ Pantapologia ealabra, p. 120.

* « la Filosofla del Teleeio riêlretta in brevità, » Nap., 1589.

ET PIEGBS JUSTIFICATIVES. 345

leodresse poar soo maître par un éloge funèbre doni Texorde manqaerail de* vérité dans une autre bouche. ^

Fabius Gicala, estimé des physiologistes du temps, alimenta la luue par son ouvrage de Generaiianilmi foMotis et de sorn^ mis ariêtoîelieis.

Guill. Cavalcanti, versificateur élégant, propagea les doc* trines de Telesio sous forme de canzones ; • lAche fort difficile, » lui écrivait Quattromani en le félicitant sur son suooès.)

Les deux Firrao suivirent aussi Telesio : Tun, Harcellus, appliqua la méthode télésienne à Tastronomie; l'autre, Paleo, en traduisit les maximes en vers.

Fr. Muti se fil remarquer, moins^r sa déférence pour le philo* sopbe cosentin que par son intime liaison avec PalrizzietCam* panella. Il défendit ces philosophes principalement contre le célèbre dantiste de Florence, Jacq. Mazzoni, et contre Théod. Angcluzzi, professeur à Padoue, et il combattit si vigoureusement que Bayle attribtia un de ses livres à Patrizzi même. ' 11 était aussi l'ami d'Ant. Persio.

Ce dernier nom se lie à deux discussions qu'on citait au XVI* siècle. Dans sa première jeunesse, en 1549» Persio eut un débat avec Félix Peretti, depuis Sixte-Quint, au milieu d*une assemblée générale des Franciscains. ^ Dans un âge plus avancé, en 1575, il se présenta à Padoue pour soutenir, le jour de

* m C4imepoirà io moffror» U urandiuimo dolan^ che Mfilo mlV aninwf eomê poiro e$primer€ i rinehiuri eoneetti dêl mto cuùtê ? » etc.

* « Soggtito OMotf malagwoU » (Quatteom. I. Il, c. &i. Cfr. MoivTf , HoceoUo. IMS).

* Cest le lirre inUtulé : « fV. Muti coêenHM Di$t9pt„ I. V, contra caimnmioê TiL Angdmiii in maximum pMlatophum Franc. Pairitium » (Ferrar.,

tsas).

* Pcnio enseignait déjâi alors, à Pérousc, avec une grande réputation, la pUloiopbie de Telesio. « Eximia Per»icy» ad om$w latc fama Pcrusitt ex TêimHpiaeUiêcmnpybUeê docêret^ noviiati doctrinm tum primmm noêccntiê maiirmn ingcnii liim^n mirificc iUuitrabat » (SiXTB V, PoiiT. Max., M. 8. (M*l. Atiitrii. \9$. EAats, Bi$i. de la pop., t. U).

rAsocnsiotiy 2,000 thèses contre tout le système péripaiétiden et contre tout venant. îl les avait fait publier» mais Tauditoire, maîtres et écoliers, lui Interdit de les défendre. Le ton mesuré que Tardent Calabrais avait su prendre, ne donna le change à personne. Platon Tavait inspiré autant que Telésio, pendant la composition de ces thèses ; et un des plus savants interprètes modernes d*Aristote tombe d*accord que Persio sut réduire nettement la logique à une théorie de la pensée. ^ Persio passa pour un savant universel, et servit de lien entre l'académie de CSosenze et Tinstitut romain de* lAncei, dont il fut Tan des ornements. La méthode d'observation Toccupa fréquemment, et c*est dans Fesprit de Telcsio qu'il l'elposa dans ses XVllI livres de rectà Batione philosophandL^

Tels furent, après Campanella, les disciples les plus marquants de Telesio. La plupart d'entre eux étaient des philoso* phes du second, peut-être du troisième ordre, des esprits moins originaux, moins éclatants qu'utiles et solides, et en même temps plus ingénieux qu'étendus on profonds. On ne saurait méconnaître le bien qu'ils tirent autour d'eux. Ils n'ont pas laissé d'œuvres capables d'instruire la postérité, mais ils firent, pour éclairer leurs opntemporaîns. des efforts dignes de mé^ moire. On compatriote leur a rendu cette justice : « Le nom d'un Telesio, d'un Morel, d'un Gavalcanti, dit l'auteur de la Jérusalem perdue^ sera toujours illustre et glorieux; et par. leur mérite brilleront un Gicala, un Aquino, un Quattromani :

Di un Telesio, e Morel, d'un Gavalcanti Fia sempre illustre e glorioso il grido :

Un Cicala, un Aquino, un Quattromani»

Saranno par virtù chiari e sovrani.

* « Bttîiw^ dedrina» (Voy. M. Babth. SAmr-HiLAïAv, De ta LaytffM d*Ari$totf, !!, p. 257, sq.).

< Voy. NiCERON, Mém. det tummei iHuêt., t. XXX. p. tOS, sq.

Ce qu'on cherchait alors en science avec avidité, une méthode universelle et infaillible, ils le cherchaient plus activement peut-être que d'autres philosophes plus connus. D'un accord unaninie ils proclamèrent la nature la source et la règle du vrai, lamUure^ Uvre toujamn autert^ disaient-ils, mafiiMtrii ÊMikmiiiiuê de Ih'eu, aotnc aulograpke fue chaque homme dmi être acte ses propres yeux. C'est dans l'observation de la nature qu'ils cherchaient les fondements de la philosophie et de la poésie i la fois. C'est au sentiment de la réalité, c^est à l'expérience vivante ^ que Telesio les avait rappelés. L'esprit dont Telesioavailpénétrésesnombreuxnmis, se manifesta nettement au XVll* siècle comme au XV l\ Au XVI% il suffisait de rappro* cher l'académie de Cosenze de celles qui l'entouraient, du LaiÊrkr de Nardo; des Tranefinrmés de Leoce, des Heureux d'Aquila, des Navigaleurs de Rossano, des Accordés de Salerne. Quelle différence, quel contraste! La comparaison tournait lout entière à l'honneur de Cosenze. Au XVil® siècle, il fallait comparer cette dernière académie à elle-même ; car elle ne se ressemblait plus guère. L'esprit d'investigation libérale s'était presque éteint avec la génération formée par Telesio, et l'ac:!démie avait cessé d'être une école de philosophie. La compagnie de Jésus avait pris de l'ascendant par son savoir souple et varié; elle s'était emparée de cet établissement et lui avait imprimé une tendance purement théologique. Bientôt elle n*eut plus d'autres rivaux que les dominicains et les minimes. Chaque fois, néanmoins, qu'il s'accomplissait encore à Cosenze un acte de courage inteHectuel, on pouvait le faire remonter aux semences jetées par Telesio. Dans le cours du XVll® siècle, on vit plusieurs mouvements de ce genre. Le provincial des minimes, V. Via, ne fut si violemment attaqué par les jé-

1 « lUalia êniia, non abêtraeia^ » voilà ce que Telesio deniaudall. « yaiU" r» pimeWê et mntui^ » voiUi i i|iioi Campaoellà en appebit.

3i8 . APPENDICES

suites que parce qu'il était disciple de Gampanelia. Le défenseur de roplimisme, * Tantagonisle de Calvin et de Jansénius comme de Bayle, F. Ant. Piro, appartenait, par ses Réflexi&n$ sur V origine des passionSy à la secte des télésiens. Thomas GorneliOy rélève de Toricelli et de Gavalieri, le dernier savant de Cosenze qui ait acquis une réputation européenne, ne fil pas seulement connaître aux Napolitains la gloire de Descartes, mais il leur rappela les tentatives de Telesio et de Bruno, de ces génies qui honorèrent, dit-il^ le temps de nos pères. ^

< Voy. DelV Origine del maie. On y lit entre autres cette phrase : « Les maox de cette vie ne détruisent pas plus la bonté que Tunité de Dieu; ils servent à « far risplendere e rendere opératrice la virtù, che è Vottimo delU cowcreaU, Vobbietto délia divina compiacenza, è cagione per eui H mali stessi non sono malt, ma heni» (p. 83). Je cite ces lignes comme un témoignage de ce fait intéressant, que Toplimisme, tant de fois préconisé par Bruno, était une des doctrines ordinaires aux philosophes italiens.

* Voy. ses Progymnamataphyneai^r ex. t. Il, p. 99} Gomp P. I. p. 187.

ACADËWE PUTOmCIENNE DE FLORERCE.

L*éooIe de Florence est bien autrement célèbre qoeTacadé* mie de Coseuze. L'époque de sa grandeur est le XY* siècle. < Lorsqu'en 1438 Gémiste-Pléthon accompagna Jean Paléologue i Florence, pour assister à un concile convoqué dans le dessein de réconcilier l'Eglise latine avec l'Eglise grecque, on n'y con* naissait guère la philosophie de Platon. ^ Dans les intertalles de SCS négociations, le docte Byzantin l'exposa éloquemment aux premiers personnages de la ville^ notamment à Cosme de Médicis. On n'eut p:is le t>onheur d*opérer la fusion des deux cultes, mais on parvint à fonder une société d'un genre nou* veau. Afin que le départ de Plélhon ne lit pas perdre les fruits de ses suaves leçons, Cosme imagina de réunir tous les amis et les connaisseurs du platonisme en une sorte de congrégation, et d'instituer des conférences régulières, soit dans le palais du duc, à Florence, soit dans sa villa favorite, à Gareggi. ' Laurent

I Noos ne pouTons prétendre écrire llitstoîre de cet institut, ni même dépdndre llménear de ses séinces.Nous devons renvoyer le lecteur ani ouvraget «le Baodim {SpeHmên liiteratwrœ FïortHtinœ iecul. XV. S vol. , Flor., ITIS), H de Sieveking [Ge$ch, dêr Plat. Akad, xu Florenz., ISIS).

* On ; ciuit cependant avtv i-omplaisance les vers où Péiraqoe accorde à Ptolon la primauté philosophique :

« VoUimi da inan manca, e vidi Plato, » rhi** n i{ucl)a fchiera andô più presto al «cgnu, » Al quale aggiunge a chi dal cielo ^ dalo :

> Arifltotele poi picn d*aUo îngegno.

{Trionfb dflîa Fama.)

• Voy. Fodronj, flia Coêmi, p, 137.

continua et acheva l'œuvre paternelle. 11 divisa la compagnie en trois sections : les patrons, t tneeenaii^ c'est-à-dire la famille de Médîcis; les auditeurs, gli ascollalori; enfin les novices, inovizzi. Le 13 novembre, anniversaire de la naissance et de la mon de Platon, du solennisaii la fôie de l'académie. Le chef véritable, le président des trois classes réunies était Marsile-Ftcin, ôladu médecin de Cosme, qui avait été élevé avec sollicitude sous les yeux de ce prince, et destiné par lui à la charge d'interprète et de restaurateur de Platon. Ce scrupu* leux et infatigable traducteur ne s'arrêta pas à Platon -, il interrogea ses téméraires commentateurs d'Alexandrie, il expliqua ou traduisit à leur tour Plotin et Proclus, Porphyre et Jamblique. 11 était encouragé et secondé par d'autres promoteurs non moins zélés de l'idéalisme grec, tels que A, Politien, Bernard et Cosme Rucellai, François et Jacques de Diacceto, Martelli, Phil. Valori, Ant. Calderino, Bened. Accolt. Aretin, Jean Cayalcanti, Mercati, Yetlori, Machiavel, L. Alamanni, Buondelxnonti, et < ce jeune et infortuné prince de la Mirandole qui, après avoir curieusement approfondi toutes les croyances égyptiennes, hébraïques, chaldéennes, grecques, latines, arabes, cabbalistiques, voulait enfin parcourir le monde, seul, pieds nus, en préchant la religion révélée, lorsqu'il finit à trentedeux ans son admirable vie, épuisée peut-être par l'ambition de la science'et de la gloire. »^ Grâce aux vastes et sérieuses études de ces hommes d'esprit et d*imagination, le spiritualisme fut rapidement propagé en Italie, et même trop souvent poussé jusqu'au mysticisme. Lçur érudition était une érudition passionnée, comme l'est ordinairement celle des poètes, plus admirative que critique, pleine d'enthousiasme et non de circonspection. Tout ce qui était ou semblait merveilleux venait.

1 Voy. M. V. Le Glebc, Hi$t, abrégée du platonisme, p. S8 (en t^te des Penséêâ de Platon, éd. !!«).

comme de droili surcharger ce platonisme posthume. Reucblîn et Sirœhlery les rénovateurs de la kabbale en Allemagne , étaient disciples de Ficin et amis des philosophes di* Florence.

Page 1