‹ Jordano BrunoChapitre 33 sur 45 · PHILOSOPHIE FRANÇAISE DEPUIS BRUNO JUSQU'A DESCARTES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE FRANÇAISE DEPUIS BRUNO JUSQU'A DESCARTES

Le Béarnais réussit enfin à

.... ranger dessoubz ses justes lois Ce beau pays reconquis par deux fois.*

La Sorbonne tomba, avec le peuple de Paris, à ses pieds, et reconnut, avec saint Paul, que « tout pouvoir vient de Dieu. • Changement immense ! Mais Tétat de la philosophie varia peu. En 1601 ,renscignementd*Aristotefut prescritavecunenouvelle rigueur. Toutefois on remarque, dans ce règlement signé de Henri IV, une clause qu'on peut envisager comme un fruit des attaques de Ramus et de Bruno. Le "numéro XLll est ainsi conçu : «Qu'on explique les textes d*Aristote à la façon des philosophes, et non pas comme les grammairiens, de manière à faire connaître les choses plutôt que les mots, ut magis pateat rei icientia quam vocum energia. » Rei sdentia, la connaissance de la chose, c'est ce que Bamus appelait Fusage^ ce que Bruno nommait la raison etrévidenee; c*est d'ailleurs ce qu'Arisioie lui-même avait tant recommandé sous divers titres, surtout par les termes d'observation et de réflexion.

Il parait que cet article fut trop bien observé, à l'avis delà

* GRikNGiER mit au bas du portrait de Henri IV, en lui dédiant sa traductioo de la Divine comédie , ces vers que Voltaire semble avoir connus, puisque la Henriade commence ainsi :

Je cliante ce héros qui régra sur la France

Rt par droit de conquête et par droit de naissance.-

Sorbonne ; car, dix ans plus tard, c'esi-à-dire quelques mois après que Ravaîllac eul tranché les jours de Henri IV, quelques moisa^ant la deslitution de I\icher,i le Parlement ordonna de nouveau l'enseignement exclusifdupéripatétisme; et afin de prévenir tout écart et toute maligne interprétation, il prit la peine de tracer minutieusement la marche à suivre dans l'exposition de chaque point. S'il faut en croire les actes du Parlement, la France ne cessa pas de lui obéir durant treize ans. L'année i6r2h^ célèbre par l'avènement de Richelieu et d'Urbain ViU, fut marquée par une double révolte. Pierre Gassendi fit paraître ses Exercitationeê paradoxtcœ^ et trois autres antipéripatéticiens, moins connus, furent solennellement condamnés par le Parlement de Paris.

La polémique de Gassendi contre Aristote n'est pourtant pas ce qui honore le plus ce philosophe. Le chanoine de Digne ne fait que renouveler les moins solides griefs des anti-péripalétJCiens d'Italie; il égale ceux-ci en violence et en vanité, et il n'a pas comme eux l'excuse d'admirer Pythagoreou Platon : ne tient-il pas d'Aristote, plutôt que d'Epicure, ses meilleures idées et les règles de sa méthode? La philosophie cependant a inscrit le nom de Gassendi parmi les noms de ses bienfaiteurs; elle n'oubliera jamais qu'il a contribué au renversement da despotisme de l'Ecole.

Gassendi a achevé un seul des sept livres qui devaient constituer son ouvrage. Il s'est arrêté à la vue des embarras que le premier livre lui suscita, et qui auraient rapidement grossi sans l'amitié de Richelieu. En 1624, le 4 septembre» le Parlement rendit en effet, à la requête de la Faculté de théologie, un arrêt contre « Jean Bitault, Antoine Villon, dit le Soldat philosophe, et Etienne de Claves, médccin-chymiste, qui avaient f:iit afficher des thèses contre la doctrine d'Aristote.

• Voy. p. I.p. ss.

pour esire agitée^ en public. » « Après avoir fait déchirer les dites thèses, il fit commandement à leurs Autheurs de sortir dans les vingtHjnatre heures de la ville de Paris. » Puis il ajouta : < Faict defTenses à toutes personnes, à peine de la vie, tenir ny enseigner aucunes maximes contre les anciens Autheurs et approuvez, ny faire aucunes disputes que celles qui seront approuvées par les Docteurs de ladite Faculté de ihéo-* logîe. » *

Et toutefois, cinq and après, le même Parlement fut obligé do réitérer les mêmes injonctions contre < quelques cbymistes e)ctravagànts. » L'aversion que les sectateurs de Paracelse et les fohdateuirs d'une physique nouvelle lui inspiraient est expliquée par un considérant digne d'attention : « On ne peut choquer les pi-incipes de la philosophie d'Arislote, sans choquer ceux de la théologie scolastique reçue dans notre religion. » C'est la patrie de Luther > que le Parlement tehait pour plus suspecte qu'aucun autre pays : « c'est du BeptentHoti qti'émnne cet esprit nouveau de philosophie qui va de droit 61 an libertinage. »' La patrie de Bruno et de Patrizn avait ^pendant donné le signal des attaques qui inquiétaient la Sorbohtie, et le novateur qui se mourait à cette époque dans le cbuveni des Jacobins de la rue Saint^Honoré était italien.

11 est à présumer qu'en protégeant Gâmpanella et Gassendi, le Frotecttnr de la Sarbmne déplut à la Faculté de théol<^e. Qiiant à Descartes, il ne jouit pas du palronftgie de Richelieu; mais il>fit bien des efforts pour disposer la Sorbonne à l'in* diligence. Il lui dédia ses Mediiationes ^ il se refusa le plaisir de causer avec Galilée, il manqua au devoir de le défendre, et, malgré tous ces sacrifices, il se vit forcé de s'etiler dans « un

1 Voy. les réflexions que le Mercure français tût à propos de ces a kéritiarques et leurs mimstre» » (t. X» p. 503, sqq.)- ^ Voy. P. I, p. 70.

' Voy. le P. RAPiif, Compar. de Platon et d'Aristote, avertiss.

poêle de fiollande, » et d'iller mourir dans « le pays des ours, entre des rochers et des glaces. »i Enfin sa philosophie allait de même dire hannie, quand l'auteur du Lutrin présenta V arrêt kurt$9qm à H. de Lamoîgnon.^ Le sage satirique fit foat Desoartes ce que Molière avait fait pour Gassendi. Molièrci dans le Mariage foreé^^ immola au ridicule, à la cour et à la ville, les Successeurs de ce Govea qui avait fait jouer Ramus tor les trétehux des collèges. Boileau^ en sauvant la philosophie cartésienne, sauva le Parlement d'un dernier ridicule. La puissance sur laquelle Boileau s'appuyait avait grandi durant ces démêlés entre la théologie et les philosophes de profession. Il s*était élevé, à côté de l'instruction claustrale et universitaire, un enseignement en quelque sorte mondain et laïque, un tribunal entièrement public, c'est-à-dire l'opinion générale de la société. Celle-ci fut formée par des maîtres divers; en philosophie, elle eut pour instituteurs Montaigne et Charron. Penseurs aussi aimables qu'ingénieux, sceptiques d'une morale habituellement élevée et délicate, ces auteurs, qui vivront autant que la langue française , firent sourire avec bonhomie du pédantisme et des préjugés farouches; ils firent aimer l'esprit de recherche, la finesse d'observation ; ils montrèrent par leurs gais propos, par des mots brillants ou profonds, quA charme la pensée goûte en se promenant avec liberté à travers les phénomènes de la nature et de l'ftme; ils prouvèrent que la sagesse, la pnid'Aomtm'e, peut se passer des formules et des

1 Lettre de Descartes à Tarobassadeur Chanat. Voy. P. I, p. 156.

s « Arrêt (mrkiqm donné en la gnind*cbambre du Parnasse, en fiiYeur des maîtres ë»-arts, médecins et professeurs de l'Université de Slagyre, au pays des Chimères, pour le mainUen de la doctrine d'Aristoie. » Cet arrêt est une heureuse parodie des décrets rendus contre Rarous, de Claves et autres.

* L'aristotélicien Paneraee du Mariage forcé dit, ft Toocasion de la forme oo de la figure d'un chapeau : « Et /et magiâtratê qui tont établis powr main" tenir V ordre dans cet Etat devaient mourir de honte en eouffrant un sean^ date au$ii intolérable.^, » On sait, du reste, que Gassendi fut plusieurs fois obligé de se retirer à Digne.

dogmes de l'Ecole ; ils firent comprendre qu'on peut avoir un avis sensé sur la création et sur l'humanité, sans être docteur en théologie ou maître ès-arts. lis accomplirent dans le grand public la sécularisation des lumières, révolution que Bacon et Descartes opérèrent sur le théâtre plus restreint des académies. Voilà leur ouvrage en France; voilà, grâce à Tuniversalité de leur idiome, leur influence sur l'Europe. < 11 n'y a rien, en effet, qui ait plus de force sur les âmes que la girâce de bien dire. » <

J. BoDiif, de la Répub., p. 660.

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ELISABETH, REINE VANBLETERRE.

Si Tespace ne nous manquait, nous transcririons ici un poème fort peu connu, intitulé : t Chant du cygne a l'honneur d'Elisabeth, prineesie bien^aymée^ royne (T Angleterre. » Cet hymne en deux cents vers assez faciles, quelquefois ingénieux» a pour auteur un jeune poète français, élève prématurément célèbre du collège de Beauvais et de Ronsard, mort avant trente ans conseiller de Marguerite de Savoie (1570), Jacques Geevin. Le panégyrique du jeune calviniste qui, en 1560, avait vingt ans , offre de fréquentes ressemblances avec celui de Bruno. On y trouve la même admiration pour la fermeté avec laquelle la reine maintient la paix et la justice, pendant que le reste du monde a une immense • noise d ; pour la douceur de son caractère:

« Vous gardez la doukeur avecque la puissance. » *

pour les droits qu'elle a d'entrer au temple de la Renommée, au temple de la Victoire; pour l'attachement que lui témoignent ses sujets :

I^Voas ne ressembles point à ces Roys misérables, » Qui trop mal asseurez, au possible coupables.

• Ce vert rappelle oettx de Miltoo sur Adam et Eve : For contemplation be and valor formed.

For toftocft^ the and cweet attractive grâce. Sekm ceruins auteurs, Elisabeth réunUsail eo m perMDoe les perfeclioiis oppoAeea du premier cou|>le humain.

» Hayneurs de leurs subjects et n^estants point aymez, » Dedans leurs durs pallais se tiennent enfermez ; )» Mais ainsi qu'une Royne ayméeet bien vouUue, » Vous contentez chacun de votre heureuse vue. »

surtout enfin pour ses connaissances^ pour sa facilité de parler

a promptement notre langue Françoise,

» L'ispagnole et thuscane, et latine et grecgoise... »

yaccord de ces éloges, que Grevîn appelle *des « louo^gei ^estime >> est*il une marque de vérité? A en croire des CQnn temporains biep informés, Elisabeth surpassait les femmes d'Angleterre dans un siècle qui produisit tant de femmes cé|à«t bres. Elisabeth paraissait grande tour à tonr comme (emaia» comme homme, comme monarque. A quelquos-iins, il mi vrai, il arriva de peqser que les qualités des deux açxqslpi manquaient à U fois, « Elle était plu9 qu'un hpmme, dit 9A\ (lopKRT Cecil (iViig. (mHq- li p- 346), qt parfois moins qM*i|uo femme, samftyme Us$ thon a toomon. » Qn OMT^naît qu'alla quittait le rôle de la femme quand elle allait jusqu'à boitfi) les seigneurs et les dames de sa cour, ou quand, posant l'aiguille qu'elle maniait en perfection, elle s\imusait à la chasse, aux combats s^'mvages des ours et des chiens, ^ith b^ç/r and bull-becUing (Bruno, opp, ital. il, p. 242, sqq.). D'autres fois, on trouvait qu'elle portait les goûts, les faiblesses de son sçxe â l'extrême; qu'elle accordait sa faveur à ceux qui, comme elle, excellaient à danser (Grby, hng si^ry). Ses partisans vantaient sa passion pour la musique et le chant, sa « dotiUce voix >, comme disait Gievin; ses détracteurs signalaient sa passion pour la parure. A l'ûge de trente ans, dit Castelnau (Mém., I. V, c. 11), elle s'appelait déjà vieille; mais des Anglais prétendent que, vaine et coquette à cinquante ans, elle s'étudiait

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à paraître jeune, totook young. C'est à Tégard di?8 boromnges gaKinls qu'elle se retrouvait femme (Ghal«kr*s Apology, p. ^5, fnnn Mardeny p. 657) : c'est à elle qu'on pouvait appliquer ces moto de Marguerite de Valois (Mémairen^ commencement) : « C'esi un vice copimun aux femmes de se plaire aux louanges bien que non méritées. » La jalousie avait facilement prise sur elle, quoiqu'elle se plût au titre de reine-vierge, virgin, maidifh queen^ aux parallèles avec la chaste Diane, avcr les prétresses de Vesta, choses dont plaisantait Henri IV son alHé, et dont les puritains doutaient en gémissant...

Ces côtés défectueux, ni Mauvissière, ni Bruno, ni Grevin, ni tant d'autres ne les marquèrent. L'histoire ne les a pas couverts de son silence, mais elle a aussi mis en pleine évidence les mérites qui faisaient oublier les imperfections. Elisabeth parlait en effet cinq langues avec une égale aisance; « elle avait vu, comme elle le dit i Bellièvre (de l'Étoils I, p. 322), beaucoup d'histoires, et lu possible autant que prince ou princesse de la chrétienté. 9 Elle commenta Platon, traduisit Isocrate, &i!luste, Horace» Sénèque, Cicéron; elle correspondait en latin ; elle composa des ouvrages anglais en prose et en ver^. Lorsque Henri iV fit son abjuration, elle lui écrivit une lettre française, modèle d'énergie et d'expression; ^ puis elle mit en anglais» afin de calmer son affliction, le livre du malheureux Boêce, de Catuolatione philosopkim. Elle aimait à assister aux disputes des écoles qui souvent duraient plus de huit heures, et à suivre avec une attention pleine de sagacité les raisonnements les plus compliqués elles plus abstraits. Bonne biblio* graphe, et même bibliomane, elle s'attachait à fonder des bibliothèques, des écoles, des académies, ou plutôt elle exhortait les villes et les particuliers riches a en établir. Elle melUiit sa gloire à encourager les talents, à récompenser les efforts stu*

\oj. VoLTAmx, Eutti «MT Im MiMirf, êic, (cb. CLXVUl;.

dieux. Combien néanmoins sa munificence étail faible, comparée à celle des princes italiens, à celle de Louis XIY ! Une des récréations qu'elle demandait le plus-souvent aux lettres a paru depuis plus risible que gaie : c'étaient des représentations dramatiques où les exercices chevaleresques étaient bizarrement mêlés aux traditions de la mythologie et de l'histoire ancienne, et à des galanteries déparées par le mauvais goût (Wab- TON, Hist. ofengL poetry. llî, p. 492).

Ainsi s'explique l'attachement des grands et des gens d'esprit; celui du peuple avait pour motif rhabileté et la vigueur du gouvernement. Elisabeth aima ses sujets sincèrement, sérieusement, et cette qualité suffisait pour racheter bien des torts. Ni sa coquetterie, ni ses ruses, ni sa pédanterie, ni ses accès de despotisme no purent affaiblir la confiance et le dévouement de la nation anglaise. Tout son savoir politique, selon les Stuarts, consistait à bien choisir ses conseiHers et ses serviteurs, c Mais, Sire, répondît un jour le poète Waller à Jacques H, avez-vous jamais connu un fou qui fît choix d'un sage? » Non-seulement personne n'était surpris de la voir frapper ses peuples de respect et imprimer à l'enfance l'amour de son pouvoir, ^ mais on applaudissait aux mouvements de zèle religieux auxquels elle se livrait contre c ceux qui, par principe de conscience, voulaient troubler l'Etat. » Au dehors, elle se plaça à la tête des évangéliques et appelait à elle les huguenots exilés. ^ Par sa fermeté, elle sut même gagner l'estime de ses ennemis. Pendant que le moine Sugicr la nommait Jézabel, Sixte-Quint disait que c'était « un grand cerveau de princesse, un gran cervello di principessa. » A l'époque où s'agitait chaque jour le problème de la loi salique, les adversaires les plus ardents de \a gynocralie, Bodin comme Bèze, consentaietnt

1 Voy . la Grammaire d*Ockland, intitulée £ cpvjyopxi»» ^^ EUxabethcL, . * tf Thê mo$t compauionate mother ofthe poor Frenchj and the HoapitaUèn ofall the ehUdrm ofGod» (Birgh., Mem, l, p. 87).

ET PrEi:ES JUSTIFICATIVES. 361

àadmcltre une exception en faveur d*Elisabeih. ^ Une circonstance enfin vint accroître cet enthousiasme et le justifier : c'est qu'Elisabeth n'eut d'abord que des successeurs faibles. Shakespeare, bien que négligé par elle, se lamentait, sur la fin de ses jours, qu'elle dût mourir et qiie les'saints voulussent la Joindre à leurs chœurs :

She must die :

Sbe most ! the Saints must bave ber. » *

Longtemps après sn mort, les Anglais regrettèrent encore les beaux jours de la bonne reine, comme des jours d'or, the days of good queen Be$s, Albion' s golden days.

I BoDiK, de la KépubL, 1000, sqq. Béib, Canf, delafay ehrét.^ p. 91i, éd. ISSS. D*Am«!fft, Baron de Faenestê, p. 180.

* Sbakutbabb, au is f nie.

ses APl^ENUCES

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