UNIVERSITÉ DE MARB0UR
Cette université comptait quelques membres dont la philosophie était empreinte de platonisme. Le plus ancien d'entre eux, Hermann Vuliéjus, se délassait de ses études de droit en interprétant Platon. Son disciple Rodolphe Goclénîus,^ appelé à enseigner la logique, où il a attaché son nom à un genre de sorite,2 répandait le goût des travaux psycologiques, et se formait un élève longtemps fort estimé dans les écoles du nord, Olbon Gasmann. La tendance commune à ces trois hommes est celle même de TAcadémic, c'^st-sà-dire un heureux mélange de doute scientifique et de foi religieuse, une profonde aversion pour les querelles de mots,' unie à une ardente et méthodique recherche de là vérité. La connaissance de soi-même et celle de Dieu,
Notitiamque Dei, notitiamque tui\
voilà l'étude que Goclenius proposait à la jeunesse de la Hesse.^
< En 1599, ce nom fut associé au nom de Bruno. Rod. EgUn, qui professait la théologie à Marbourg, en publiant une seconde édition de la Rumina terminorum metaphyncorum de Bruno, y joignit sous forme de supplément la ferminologia de Goclenius. Ces deux dicUonnaires étaient, en effet, loin de se contredire.
* Le sorite renversé se nomme aussi goclénien. ' « Sobrièplaeidéquêditputandutn» (Goclbn).
* « Turpe ut extera eeire et teijMum ignorare, » dit-il ailleurs.
s « GoelerU êtudiumt f/rata juvewta, coUu!» ( Goclbnu TuxoAeyioi» 1597).
Dans leurs lirreset leurs cours, Goclen el Casuisno avaîeni coutume d'opposer Platon à Arbtoie» et même au c grand et suave Nélanchton. »< C'est en tempérant les opinions de l'un par celles de l'autre, qu'ils espéraient inspirer le dégoût de l'intolérance» t la haine des foudres et des anathèmes» et le mépris de ceux qui s^imaginent ainsi défendre la citadelle du saint. »> lis désiraient rendre c la modestie chrétienne » de plus en plus aimable. Du sein de l'académie platonicienne, ils Toiilaieni conduire à une académie céleste, arieêtisaeadéw Mta» où brille d'évidence ce que nous entrevoyons confuse* ment ici«>bas» Le dogmatisme dos scolastiques les révoltant» ils ne négligeaient rien pour prouver qu'il faut savoir ignorer bien des choses et que rÂin>pia est une nécessité salutaire. » ' Quelquefois leurs convictions» du reste entièrement sincères, ont l'air d'une tactique adroite. Ainsi» pour réfuter la maxime vulgaire faussement attribuée à Aristoie» et renouvelée alors par la compagnie de Jésus»^ t'/n'y a rien dan$ reniefkdement qui n'otf poÂié par k$ sens» Casmanu recourt à une autorité que l'Allemagne protestante n'osait récuser» saint Paul. Si cet apôtre reconnaît» (Rom. H) que les païens mêmes ont une loi naturelle» cette loi leur est innée; il y a donc en nous quelque chose que les sens ne donnent pas.^
Il y avait lieu de reprocher à ces psychologues austères deux défauts opposés : d'abord» de mêler aux questions essentielles et vraiment utiles des spéculations oiseuses sur l'origine de l'âme» ou sur son avenir éternel ;<' ensuite» de ne
I CAMAinr, PiyeKoiogia anthropologiea, p. SO. 3S4.
* GocLB5n Epiêt. ad BnUpêeh ; Cfr. <4umI. Tvxol., p. Sn-SSO.
* m B umam m $afUniim pan ui qatÊdam mqw^ ammo mêcin vêiU» ( Ca»- UAnn , FtyrAol , p. ftS.)
^ Cou pwirqooft l*oa a nommé les jésuiles péripatétidens poloés, scolasti* qMi cadeU, ptripatêtiei Jmdom^ «poiotrtfci jmitorw.
* « Nêcnm ctl imm$H iUud r6v x«i»6v Iwoifrv in wtentikui hmmanii inditum et a n9m$a m fiOêamm^ • 1. 1, p. ISt.
* Rar exemple, sar le créaliaoiime et le Uadodanisme (GoctBN, p. aso).
36i APPENDICES
pas séparer assez nettomcni la science de l'âme, la psychologie, de la science de l'organisme corporel, la physiologie.^ Mais on ne pouvait les soupçonner de manquer de sagesse ou de piété.
Aussi leur école, à la fois respectée de Vacharnement des péripaiéticiens et de la guerre de trente ans, fleurit longtemps sur les bords du Rhin, sans bruit, mais non sans une action bienfaisante. Lorsque Christian Wolff, en 1723, vint à Marbourg chercher un refuge contre le piétisme de Halle, il en trouva encore des traditions précieuses qui, accrues par les leçons de Woliï, furent transmises aux Tiedemann cl aux Tennemann. '
^ Voyez Cash ANif . ch. IX.
PHILOSOPHIE DE MÉLAHCHTONJ
Cette philosophie profondément religieuseï pourquoi a-t-elle été accusée d*hétérodoxic et même d'impiété? D*où venait ce reproche de synergisme^'^ dont on ne cessait d'accabler et d'attrister la belle Ame de Mélanchton? Dans sa PhysiquCf il avait essayé de démontrer l'existence et les attributs infinis de Dieu, en reiraçani les merveilles de l'univers. Dans sa Morale, il avait déploré le mépris de ses coreligionnaires pour la vraie philosophie» teram philosophiam.^ Celte vraie philosophie, il l'avait fait consister dans l'étude assidue d'Aristote^ dans l'imitation judicieuse et libre de ce grand maître qui seul apprend à bien étudier et à bien dire.^ 11 avait repoussé les raffi-
* On ne sannit trop souveDt relire les pages que M. Nisard a consacrées à Mrhnrfaton dans la Bévue des Deux-Mondes [1839, l*r oct. et 15 nov. ]. Pour se faire ooe idée nette de Tétat du luthéranisme après la mort de Ijitber, il Ciut étndief Télt'gant poème de Jean M a job, intitulé Coïtcilb dbs Oi«EArx, Synodus avium, depirujens miseram faciem Ecclesiœ, propter eertamima qu o m m uiam qui de primaiu rantenduni , eum oppressione reeie meritomm. 1557. Cest là qu*on trouve la plus vive peinture des combats de FlaciuK contre Melancbton et contre ceux qu*on accusait de f ùiirrf^itv. Mébnchton t?%i nsproMnté dans cette savante et tn)p historique allégorie par le rossignol, PMHppus'PhUomela. Voy. Stbcvb, Act, lia., 1. 1, P. IV, p. 15-SO (avec le 0»mnienlaire de Joach. Fbller). Bruno faisait grand cas de Major : « Htulto plurtê , dit-il » qui atticas et ausonias Musas aptissime imiiaU sunt si imitauiur : et inier amnes Majori.ii Mntim, vobis plus quam satis notum, qui iUas exetquando plus quam imitatur» {Oral. Valed.t § X).
* Ijp mot synerqisme de\-ait lk*trir Popinion d^apn's la<|uelli\ dans toute bonne (Tuvre, la Grâce n*agit pas seule, mais la volonté de Thumnie y concourt, ne fA!-ce quen consentant à subir TacUon de la Grâce, «vyxpycia.
* Voy. Spit. philos, inor., p. 5.
* m Pura philoêophia, ajusta dtewtdi oui discendi ratio» ; Epist, sélect., fd. Peucer, p. 1»5>.
366 APPBNDICES
nemeDts ei les chicanes que certains théologiens s'efforçaient d'introduire dans les écoles protestantes; il avait rappelé à ces « fopMiles»! le précepte divin : « Ne dites point de faux té-» moignage, ne dieas faisum lesltmomum ; » ^ il leur avait conseillé de « naviguer sur un fleuve lent et paisible, c'est-à-dire de discuter avec calme, au lieu de se quereller et de se maudire.»^ Il avait accordé non-seulement le droit d'interpréter, mais celui de changer de méthode..^ Il permettait non-seulement d'eiaminer, mais de conclure. Le tort le plus grave, enfin, que lui trouvèrent ses adversaires, ce fut d'avoir voulu que ses disciples approfondissent non -seulement l'essence de Dieu, mais ses œuvres; non sa volonté seulement, mais ses actes, C*est-à-dire la nature msitérielle et le génie des hommes. Hélancfaton ne perdit jamais l'espoir de concilier ta théologie avec la philosophie, la divine vérité avec la raison naturelle; et c'est là ce qui le fit passer pour tiède et relâché.
Cependant. ses disciples fidèle^,' ceux qui le surnommaient Germaniœ phœniXy n'allèrent pas moins loin dans leur sens. Ils copièrent servilement sa façon d'écf iré, genus dUcéndi pAtlippicum. ^ Ils créèrent partout des chaires spéciales pour l'enseignement du péripatétisme. Quelques universités , téna , Rostock, Leipzig, fondèrent une sorte de séminaires de dialectique. L'Allemagne eut ses Maisons dtAfisiote^ ^ comme l'Italie avait eu ses Jardins platQnieitnê. ? La tâche qu'on s'y pro-
1 Ainsi êophUt€éiMirop^poséùepkilippi$U.
< Th9$€$ XXI. — Cfir. E)ê anima, pnef., v. fin. fJa>^ei}ç.
* Usetoffi., I,p. 17S.
^ ff /ta interpretandi, — methodwn variandi. »
> Voy. Adam, Vit, germ. phil., p. 325. — a Mes adversaires de GolagBe, disait Mélanchton , trouvent ce genre de diction lent et terne, lêtUwn «f t'iH fantem » {Declatn. I , p. 17S).
* « ÂristoUU'4iaeuier. » Les jours de congé s*appelaieat, par tonte l*Barope, les jours d'Aristote, diet arUtotelicœ.
' « Orii platorUci. »
poMil élail plutôt littéraire que philosophique. On exposait le système avec lèle et îotelligenoe; raremeot oo discutait les idées, pour en apprécier la valeur interne et la réelle signification. On en appelait aux œuvres originales du Stagirite« et non aux objets auiquels il aurait fallu confronter les doctrines. C'était une demi-philosophie, une tentative plus distinguée par la précision que par la profondeur. Elle servait néanmoins à former l'esprit d'analyse, à répandre le goût de la méthode.^ Si elle manquait d'invention, quelquefois même de pénétration, elle ne manquait ni de sagacité, ni de développements lumineux. Son mérite principal, celui qui recommande l'école deMélanchton et la place aussi haut que l'académie dePadoue dans l'estime de la postérité, c'est d'avoir su dégager le véritable et original péripaiétismc de tout ce que la scolastique avait pris pour la pensée d'Aristoie. Ceux qui ont blâmé maître Phi* lippe d'avoir maintenu Aristote au sein des universités protestantes, ont méconnu les nécessités de sa position. C'est d'Arisiote seul qu'il pouvait recevoir les secours que le dogme de Luther attendait de la philosophie, ou qu'il en empruntait à son insu. Thomasius, qui reproche à Mélanchlon, avec une véhémence si injuste, ^ de « n'avoir pas marché sur les traces de son collègue, c'est-à-dire de n'avoir pas exterminé la scolastique» mais d'avoir voulu seulement l'épurer;» Thomasius, comme Leibnitz, comme Puffendorf, devait s'apercevoir aisément que l'œuvre accomplie par Mélanchton avait apporté plus d'avantages que d'inconvénients. Ce n'est pas, en effet, à Mélanchlon qu'il faut s'en prendre de ce que firent ses héritiers, en jurant sur les paroles d'Aristote et en comparant la
1 Voy. M. B. SAnrr-HiLAimi, de la Logique d'ÂriHoiê^ H, p. tSS, sq.
i m Vlimnm H colUga Luiheri, M^ianchtkan, tettigiiê iiUui inêtitùmi ! Jam rrro Mr, «m6 prêiextu purifiatmdm phUoêophiœ, potitu auciorilaiê ma «/ut ap9id Luihtranoê wtvuM auctor et introdurtor fuit » rTHOMAHii f autel, circa pr«rO|ffi. juritprud.^ c. V, p. S9)
philosophie du Lycée à la corne d'Amaldiée. ^ Mélanchion permettait à ses partisans de critiquer Aristote, de même qu'il les autorisait à discuter la confession d'Augsbourg : en généraly il se plaisait à exercer leur jugement, et à favoriser toute recherche consciencieuse du vrai et du beau.
«Quid sit Amaltheœ cornu si scire laboras, .
Quid sit , Aristotelis leciio aola dabit. >
HiBBONTIf. WOLFIUS.
UNIVERSITÉ DE PAMUL
Dn court aperçu des destinées que les diverses tendances philosophiques et leurs principaux soutiens eurent à Padoue, servira de justification à la thèse que nous nous sommes plu à répéter, savoir, que les Padouans ont fait connaître et apprécier Aristote philosophiquement.
Dès le commencement du XVP siècle, on vît Gavalli chercher à remplacer le péripatétisme scolastique par le pur et primordial péripalétisme. Ses efforts furent continués jusqu'en IS33, avec plus de succès encore, par Leonicus de Tomée, humaniste d'une érudition saine et variée, d*un caractère doux et modeste, qu'Erasme, Le Bembe, Sadolet et Philalthée louèrent à l'envi et aimèrent sincèrement. ^ Ce disciple de Démé- Irius Chalcondyle avait un double mérite : il ouvre la série des péripatéticiens critiques de l'Italie, et en Europe il fut l'un des cheft des médecins-humanistes, des vrais sectateurs d'Hipporrate. H sut bannir la barbarie et la présomption , et remonter aux sources classiques qu*il éclaira par un enthousiasme réfléchi, et sa prédilection pour le Stagirite ne l'empêcha point de goûter atissi les beautés de Platon.
A la fois plus ingénieux, plus vif, plus original, plus rude.
• Voyei rartûot Bom 0pp., t. m» p. SI. —Quant an matériel des flilts, noQS wames forcé de renvoyer le lectenr à Facciolati {Fatii gymmu. pmtav.), et à PArADoroLo [Hisiar, gifmnoê. paroWni), k qui nous devons la |ito|«fft de nos rensetipicnientft.
370 APPENDIŒS
moins instruit, moins cultivé et moins élégant, Pierre Pomponace enseignait dans le même temps que Tomeo. Ce nain redouté, cet infortuné Peretto, par son génie comme par sa naissance digne d'un sort meilleur, eut la joie de ne pas voir Tom^o parmi ses rivaux et ses ennemis. Alais deux autres de ses collègues, Nifo et Achillini, l'attaquèrent successivement. On peut admettre que ces luttes de dialecticiens se seraient terminées honorablement, si la guerre de Gambray, la défaite de Ghiaradadda, n'avait pas dispersé l'académie de Padone et jeté Pomponace à Bologne, d'où il ne sortit plus. Quant au Calabrais Nifo, qu'on décora aussi de l'épithètede « l'Aristoie de son siècle, » dès Tan 1500 il avait suscité contre lui-même une violente rumeur. 11 avait renouvelé la doctrine d'Averroès, suivant lequel il n'y aurait qu'une seule substance spirituelle, l'àme ou l'intelligence de l'univers. Sans la protection de l'évêque Barozzi, il eût été sacrifié à Tindignalion du clergé. Le désir de vivre en repos lui suggéra une démarche, honteuse : il se mit à réfuter le livre de Pomponace de C Immortalité de rame. Après la guerre de Venise, cependant, il ne revint pas plus que Pomponace à Padoue; il s'endormit à Sessa, estimé et honoré de Léon X, qui l'avait créé comte palatin.
Des maîtres plus utiles que brillants marchèrent, dans la première moitié du siècle, sur les traces de ces docteurs éminents. Tels furent Passero, plus connu souB le titre de Genuœ^ Il GenovQy qui se distinguait, disait-on, par une indifférence philosophique pour les succès littéraires; Bern. Tomitano,qui se rencontra avec Ramus sur plusieurs points, notamment en recommandant aux poètes et aux orateurs l'étude de la philosophie, aux philosophes l'étude des lettres; enfin Madius de Brixa, péripaléticien assez indépendant pour approuver les tentatives de Telesio.
La seconde moitié du siècle fut illustrée par Zabarellaet Cremonini. Entre Zabarella et Pomponace, on remarquait plus
d'une affinité; on trouvait à l'un et à l'autre um esprit ouuten<» tieux, enclin aux disputes savantes. Zabarella eut aussi deux adversaires dans deux de- ses collègues. L'un était François Piccolomini « connu pour avoir traité la philosophie morale en lai in» de même qu'Alexandre Piccolomini la traitait en langue italienne. Inférieur à Zabarella en profondeur, en solidité» il le surpassait en Tacilité d'élocution et de discussion; il le surpassait même par l'étendue de ses vues. Piccolomini méditait, en eflet, une alliance entre Platon et Aristote, et ne s'en tenait pas opiniâtrement, comme Zabarella, au seul péripaté* tisme. Le terrain de leurs controverses s'agrandit de plus en plus, et à la fin elles roulèrent sur cette question décisive et fondamentale : Faut-il puiser la véritable méthode dans la nature de la chose, ou dans les notions qu'on a de cette même chose?... Cette querelle fut pourtant moins animée que le démêlé de Zabarella avec Petrella , qui divisa l'université en deux camps. Pour l'apaiser, il ne fallut rien moins que l'approche d'un adversaire commun, l'ordre des jésuites. Zabarella jouissait du reste, dans son temps* d'une réputation brill.inte; aucun de ses devanciers n'avait excité un tel concours d'étrangers ; mais lui-même ne se laissa pas attirer en Pologne par les offres magnifiques du roi Etienne. ' Sa chaire, devenue veuve en 1689, fut donnée à Cremonini, de Ferrare, qui fit valoir cet héritage jusqu'en 1631, année où la peste l'enleva octogénaire. A la renommée de Zabarella, Cremonini unit ta satisfaction d'être consulté par les rois ot les politiques; mais œ bonheur fut altéré par le chagrin de passer pour athée, chagrin qu'il partagea avec jJeux professeurs de Pise, Simon Porta etCésalpin. Cest qu'il était disciple de Pomponace. ou pIntOt d'Alexandre d'Aphrodisiade. La prudence lui fit enve-
• Il permit iciilenent, coouno l'asaero, au sénat de Venise de duter ses ttlk». «-V07. TaoMAtuv., Eiog., I, p. 137.
lopper 9fts doctrines de ténèbres scolasttques ; mais ses poésies et ses discours italiens font foi qu'il savait écrire avec clarté, et même avec grAce; ils confirment dans l'opinion qu'il enchérit à dessein, dans ses ouvrages philosophiques, sur la diction raboteuse de Pomponace. Ses disciples lui décernèrent îe titre de génie d'Aristote, Aristotelis genius^ de flambeau des interprètes grecs, gracorum interpretum lucema. Ses ennemis fondèrent en partie l'accusation d'athéisme sur l'aversion qu'il manifesta contre les jésuites. Quand ceux-ci vinrent à Padoue établir un collège, c V Anii-Gymnase, » Crémonin'fut chargé par le Gymnase de les surveiller et d'arrêter leurs progrès*
Au moment où Bruno se rendait à Padoue, c'est cette dernière affaire qui agitait l'université et qui, sans la rencontre de deux autres mouvements, eût fait grand bruit. Mais il s'était élevé en même temps une vive altercation entre Herc. Saxonia et Massa ria sur le traitement de la fièvre, et une sorte de sédition contre les professeurs à mémoire chancelante, à imagination timide, qui se bornaient à lire ou à dicter leurs cahiers. Le sénat de Venise embrassa le parti des élèves, taxant cette coutume d'abus honteux et préjudiciable, dannoio e vergognoso abuso^ et voulant qu'on imitât l'université de Paris, dont les maîtres étaient tenus de parler avec une rapidité telle que les auditeurs fussent incapables d'écrire tout ce qu'ilsentendaient. Enfin, le sénat condamna à une amende de vingt ducats les maîtres qui liraient ou dicteraient désormais. Cette Jeunesse turbulente, ^ qui assommait impunément les passants sous les arcades dont les rues de Padoue sont bordées, condamnait à sa manière les infracteurs, c'est-à-dire en les sifflant et en leur in« fligeant certains sobriquets, tels que docteur de papier, doeiar
* Gomp. H. EsTiBifNB, Apol. pour Hérod,, p. 97.
* Elle supportait même plus paliemmeot ceux qui, de temps à autre, ostieol dtsobëir au décret que ceux qui, conune Piccolomioi en 1579, voulaient |
Ce peu de faits safBsent pour montrer qu'il régnait à Padoue amant de liberté de penser qu'à Wittemberg. Arisiole y était pour ainsi dire adoré, et quand cette université voulait honorer un de ses philosophes, elle le surnommait un second Arisiole. Hais en même temps Aristote y était expliqué et compris avec un esprit philosophique. Aussi les consciences timorées dbaienl-elles hautement que le Singirite servait seulement de manteau aux novateurs» que Venise tolérait un trop grand nombre de déviations et d'écarts, enfin que Padoue n'était qu'un foyer d'athéisme. Cette accusation semblait d'autant plus fondée que les hérésies religieuses trouvaient aussi parfois accès ou asile dans cette célèbre école.^ Ceux qu'on appelait les transalpins 3 ne cachaient pas leurs sentiments, et le sénat, craignant de les dégoûter du séjour de la république, respectait cher, eux les opinions de Luther, ' et allait jusqu'à les flatter. Lorsqu'en ir>88un professeur d'anaiomie,Fabricius, occupé à décrire les organes du langage, et s'étant moqué de la prononciation germanique, eut excité une sorte de révolte dans la nation allemande» le sénat descendit aux plus humbles caresses pour donner à celle-ci pleine satisfaction.^
Ce n'est pas toutefois la philosophie seulement, en pos-
dlTectemcnt do TII* livre de b Phy$iquê d'Àristote au I*', en sautant pardesMM le Vm* à pieds JoinU.
> Senrel, Griluldi. Fab. Nipbo, y avaient apporté, naii sans ancoèi, diver» genn^s d'iM^térodoxie. (Voy. Gerduii Specim, Ital, réf., p. S76. Cfr. dk Thoc , Ad on». 1573.)
* La popalaUon acadt^mlque se divisait en deux nations éipilement nombreown : les transalpins et les cisalpins, le rectenr était clK>isi imNstinctemeni chaque ann^ dans ces deui coqtorations. On comptait deux cents Allemands, pnree qme ceUe dénomination coapreiiait ansai les Anglais, les Slaves et les ScaodtnavM.
• En l&n. les écoliers allemands sVmparérent de ta prfson od lllpbo éitH détenu ; le sénat fk semblant d'ignorer leur méfaH.
^ mVvUèi de Venise, écrivait en tSSl Faunt à Ant. Bacon, est plus sttr pour les étrangers qu'aucune partie de h France» [Memotn ofB4rck). C'est à Padoue que vinrent étndier Spencer. Arthur Throcimortoo, Tooley, XîlAlkw lon , Rendal , Kuightley.
session de dix chaires.^ qui faisait affluer les étrangers à Padoue. En dehors dé la faculté des Arlistès^ il y avait des novateurs, des inventeurs illustres. Le droit y fut enseigné pendant quarante ans par Témule d'Alciat, Panciroli ; la médecine par J. B. da Monte; Tanatomie par l'infortuné Vesalio du Bruxelles, le maître de Gabriel Faloppe, a le Colomb du corps humain,» et que Portai a mis au-dessus des Colomb et des 6alilée, parce que, disait-il, la première étude de Thomme c'est l'homme.^ C'était surtout le jardin botanique qu'on admirait et qu'on voulait mettre à profit. La « chaire des simples »' fut occupée par L. Anguillara, lé Haller de Padoue, par le Prussien Wieland, GuillandinOy enfin pnr Alpino qui, pour enrichir ses collections, avait été herboriser jusqu'en Orient. C'est en 1592, au mois d'octobre, que fut installé dans la charre de mathématiques le héros de l'astronomie moderne, Galilée. Deux ans plus tard, un dominicain qui devait un jour faire en prison l'apologie de Galilée, comme Bruno faisait de toutes parts celle de Copernic, Campanelln apporta deCosenze à un nombreux auditoire les conseils et les découvertes de Telesio. On le voit, après Aristote, et grâce à Aristote, c'est la nature qui formait l'objet principal des études à Padoue; et plus d'un siècle après, Huet avait encore raison de dire que «ce lieu agréable était propre aux études spéculatives, i» ^
La gloire de Padoue était donc bien légitime. Padouan, dit Vico,^ est synonyme de lettré, comme Chaldéen autrefois signi-
) Cinq chaires de philosophie , trois de logique , une de morale , une de sophistique.
* {Hist. d$ Vanatomie, I, p. i33. ) Ce rapprochement rappelle le parallèle que Roger Drake fit en 1640 [de Circul. natur.), afin de revendiquer pour les Anglais l*honneur d'avoir découvert à la fois le monde et Thomme. Frands Drake, dit-il, fit le premier le tour du macrocosme; Harvey, celui du microcosme.
> Cattedra de* sempliei.
* Traité philosùphiquê de la faiblesse de Ve^t hufnaiHj p. a.
> Seienxa nuofja, U, c. 57.
llatl érudit. Peut-être hors d'Italie ce nom élait-il encore plus estimé. Si Paul-Manuce félicite, en 1566» Octave San-Marco de 8*ètre fixé à Padoue» en disant : ^ < Tu t*es rendu à Padoue : quelle ville! c*est une autre Athènes! » Shakespeare vante avec bien plus d'enthousiasme c la docte, la belle, Thospitalière Padoue, la nourrice des arts, qui laisse couler en abondance le miel d'une douce philosophie! »^
A côté de l'antique Stiulio florissaient d'ailleurs, comme par toute l'Italie, des compagnies lettrées et savantes, les unes vouées aux sciences exactes et naturelles, les autres à la poésie et à l'éloquence;' il y avait môme des académies d'équitation. Dans ces sociétés, ou élégantes, ou graves, se formaient principalement le style, la parole, le goût; tandis que sur les bancs et dans les chaires de l'université on apprenait plutôt à étudier, à penser, à se remplir la mémoire de faits et d'idées.
Ces sources et ces titreade grandeur se manifestaient par tous les signes qui annoncent la prospérité d'une école : Padoue eut des élôves célèbres et de zélés protecteurs. Paul-Jove, Guichardin, Fra Castor, Gaap. Contarini, Bern. Telesio, Patrizzi, Bened. Manzuoli, Nie. Sfon(|rate (Grégoire XIV), Paul Sfoodrate, son frère, Gtrol. délia Rovere, Scip. Gonzague,
< « PataHum te ewitutisti : quam urb^mt Àihenas altéras !n ( Kpp. t. VII, <*!) XVI.) Cfr. A. Palrabio, Epp- 1. 1, cp. vin ^153:») : « ... Sapieniia in unam urbem commigravit , ttluti in aliquam domum , ubi Pallas omnes artê$ da~ cet, » etc. d'aï dans dus termes analogues que Bruno préconise Wiltemlwrg. ;Voy. P. I, p. 141, sqq.)
• € To see fair Padaa, nursery of arts — « I am arrived for fruitfui Lonihardj.
• Tfcp pYi*a^nt grBrd<*n of great îlaljr...
c Hère let un breatbe and btppilj inshtitte « A course of learning and ingoniout studies. • (7amifig ofthê sAreir.)
Ce qui augmente le prit de cet éloge , cV-^l qu*avant de placer la scène de* sa pièce à F^oue, le po^ie anglais Tarait mise dans Athènes.
* Je (luis me borner i en rappeler les titres : gli ln(Utmmati ( ISiO • ; gli Eierti JM3); i GinnaeofUti , gli Animoii. gU Kctitaii, gli Aie$tini. etc.
Aug. Valîero, lé Tasse, Dominis, Gampanella, Languet, Pbll. Sidney, Gabr. Naudé, voilà quels furent au XVl* siècle ses auditeurs les plus distingués. A la tête de ses patrons se trouvait la sérénissîme république de Venise qui, dès rorigine, chargea trois commissaires-inspecteurs,^ appelés les Réformateurs, de veiller aux progrès de Funiversilé, et lés autorisa à dépenser des sommes considérables pour attirer les savaVits du Nord. Ces magnifiques seigneurs, qui semblent comiques quand ils épousent en cérémonie la mer,
« Dont ils soat les maris et le Turc FaduHère , » *
combien ils paraissent grands, lorsqu'ils dotent les filles des professeurs de Padoue ! Parmi les particuliers qui, dans cette mêhie université, secondèrent la marche de l'intelligence et aidèrent à l'accroissement des lumières, il convient de mentionner te Bembe, Bened. Giorgî et Pinelli.
A la mort de Léon X, le Bembe, historiographe de la république, se retire à Pâdoue, gagné par « les charmes des Muses |)atavines, • non moins que par ceux d'une signora Morosîni, et fait tous ses efforts pour relever l'université des désastres de la guerre. Sa mort, arrivée en 4547, y cause un deuil universel. 3 C'est à force de bienfaits que le patricien Gîorgi, patriarche de Venise, parvient à accomplir une réforme qu'il |)Oursuivait ardemment, savoir, l'introduction de la bonne latinité dans l'enseignement et l'expulsion complète du jargon scolastique. Pinelli est un bienfaiteur encore plus généreux. Ce
1 De même qu'elle avait établi trois magistrats, censeurs des mœurs, »opra il ben vivere delta dttà; ou trois autres, assesseurs aux délibérations du Père Inquisiteur.