‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 10 sur 85 · LES MÉDECINS ARABES ET L’ÉCOLE DE SALERNE · texte numérisé non relu

LES MÉDECINS ARABES ET L’ÉCOLE DE SALERNE

Dans cette première leçon, je veux exposer rapidement un sujet d’un grand intérêt. Nous avons déjà vu ensemble beaucoup de médecine grecque et romaine; vous connaissez les Hippocratiques, Galien et ses œuvres. Je vous ai parlé de la renaissance médicale; je vous ai fait connaître la biographie des grands anatomistes italiens et celle de Harvey. Il existe une transition, il y a un lien entre ces époques mémorables. La médecine des Grecs, après la chute de l’empire romain sous les coups des barbares, semble disparaître. Gardez-vous de le croire ; elle passe en d’autres mains conquérantes. Quelle est la part des Arabes dans l’histoire des sciences médicales? Quel a été leur véritable rôle? Telle est l’importante et difficile question qui va nous occuper.

Pour que vous ayez sous les yeux la marche de la médecine antique, et pour préciser la période des médecins arabes, j’ai fait dresser cette carte. Suivez avec moi, en Grèce, la médecine depuis flomère et les poètes. Remarquez l’École hippocratique dans cette île, à Cos, et en face, Gnide, sa rivale placée sur le continent. Venons en Égypte; voici Alexandrie; la science médicaley reste grecque, je vous ai dit souvent et j’affirme qu’elle n’a rien emprunté aux Égyptiens. D’Alexandrie, où l’anatomie est florissante, mais où les systèmes médicaux luttent avec acharnement, la médecine émigre à Rome. Je vous rappelle Celse au i'"' siècle de notre ère et Galien au ii® siècle; puis paraissent, tant à Rome qu’à Byzance, les compilateurs, Oribase, Aëtius, Paul d’Égine.

Pendant que la médecine gréco-romaine, après avoir atteint sa splendeur, sou apogée, tombait en décadence, une nation se formait avec des éléments dispersés. Mahomet, au vu® siècle, réunit les diverses tribus arabes, et les successeurs du Prophète soumettent à leur joug les provinces et les royaumes. Le flot envahisseur s’étend comme un torrent débordé ; il remmite en Asie jusqu’en

JOSEPII-ALRXANnRE LABOULHÈNF,

Perse et atteint les frontières de laCliine ; d’autre part, il dépasse, au nord de l’Afrique, Tunis et le Maroc; puis il couvre l’Espagne et arrive jusque dans les plaines de Poitiers. Là, il est arrêté par notre Karl Martel. Enfin, il redescend en Espagne et retourne en Afrique. 11 nous faut apprécier ce que devient la médecine chez les Arabes avant, pendant et après leur domination.

Le caractère pi imitif des tribus arabiques n’était pas la barbarie ou l’état presque sauvage des hordes du Nord qui avaient envahi l’empire romain. La chaleur du climat, la vie nomade, pastorale ou guerrière, portaient les Arabes à la contemplation ; leur imagination ardente, l’énergie de leurs sensations leur donnaient pour la poésie un talent réel. Leur médecine était superstitieuse et naïvement empirique; ils employaient des formules magiques pour éloigner les génies malfaisants.

La route de la mer Rouge les mit plus tard en rapport avec l’immobile Egypte. Ce furent peu à peu les idées philosophiques des Grecs, les maximes juives, la morale des chrétiens qui arrivèrent jusqu’à la Mecque; il en résulta un état particulier d’exaltation des esprits; l’islamisme trouva le terrain favorablement disposé.

A la voix de Mahomet (Mohammed ben Abdallah al Nabi), fuyant la Mecque (hégire, 16 juillet 622 de J.-G.) et donnant les préceptes du Koran, code religieux, civil et politique, une armée se forme pour la conquête et grossit de jour en jour. Ce n’est pas longtemps avant l’hégire que l’écriture arabe avait été fixée. N’ayant besoin que de troupes aguerries, Mahomet, qui, dit-on, ne savait ni lire ni écrire, regardait la science d’un mauvais œil, comme beaucoup d’ambitieux et de conquérants; il avait même décrété la peine capitale contre ceux qui se livreraient exclusivement aux arts libéraux. Dans ces conditions, la science médicale ne pouvait pas se développer; au plus, les devins pouvaient-ils trouver place dans les rangs de la troupe fanatique. Tant pis pour ceux que le combat mutilait ou blessait, tant pis pour ceux que l’épidémie frappait : c’était écrit. Les malheureu.x acceptaient leur sort en silence et les compagnons d’armes victorieux passaient et délaissaient les malades, pour aller toujours en avant.

Avec Mahomet et son premiersuccesseur, Abou Bekhr, l’École d’Alexandrie était encore debout. Les Arabes s’emparent de la ville sous le khalifat d’Omar en 641, elle est saccagée; les dépôts

LES MÉDECINS ARABES ET l’ÉCOLE DE SALERNE

(le livres, ce (jui pouvait rester des hibliothèques anciennes est détruit. L’incendie de la bibliothèque d-‘Alexandrie a été révoqué en doute par de grandes autorités, entre autres par de IJuinboldt et par Renan. L’événement mérite d’être discuté; précisons les faits. Il est incontestable que les Ptolémées ont établi une bibliothèque fameuse à Alexandrie, ville grecque plutôt qu’ég"yptienne. Ils se procuraient de toutes parts des livres, ils en faisaient prendre des copies payées fort cher, ils avaient même les ouvrages choisis de la petite table, ainsi que je vous l’ai dit en parlant des livres hippocratiques. Cette bibliothèque des Ptolémées, placée dans le faubourg Bruchiiim, a été brûlée quarante-sept ans avant notre ère, le feu ayant été communiqué à la suite de l’incendie mis à la flotte dans le port, par Jules César. De plus, une seconde bibliothèque, un dépôt de livres du Serapeum, comprenant probablement les parchemins de Pergame apportés à Alexandrie, fut à son tour pillée dans une émeute populaire vers 389. Vous trouverez sur ce sujet des détails qui vous intéresseront dans un article de mon collègue et ami le professeur Le Fort, paru dans la Gazette hebdomadaire de 1875. Par conséquent, il ne devait rester à Alexandrie que peu de chose des premières bibliothèques. Néanmoins la célèbre Ecole devait posséder des dépôts publics ou lui appartenant, soit de livres, soit des copies d’anciens papyrus ainsi que des plus précieux parchemins. A mon avis, ce sont tous ces derniers ouvrages que la prise d’Alexandrie a fait disparaître. Il n’a dû être sauvé que les copies possédées par des particuliers, plus les livres dérobés pendant le pillage, livres qui ont été recueillis et mis au jour dans la suite.

On a parlé de la bibliothèque d’Alexandrie renfermant 700.000 volumes, de celle de Pergame en contenant 200.000; nous verrons celle de Cordoue en posséder 600.000. Il est bon de s’entendre à cet égard. Les feuilles de papyrus ou de parchemin, composant un livre, formaient un cahier assez épais, qui devenait un volume. Or, quand un auteur avait écrit dix, quinze, trente livres, qui aujourd’hui ne forment qu’un de nos volumes, il y en avait jadis quinze ou trente séparés, distincts, plus ou moins épais. En lin de compte, la bibliothèque d’Alexandrie avec ses

700.000 volumes serait réduite à 50.000 des nôtres, nombre déjà très remarquable pour l’époque; celle de Pergame aurait atteint

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