‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 15 sur 85 · L’ECOLE DE SALERNE · texte numérisé non relu

L’ECOLE DE SALERNE

Dans l’exposii rapide que je viens de faire des médecins arabes, il J a eu par la nature même du sujet une certaine monotonie; je vais actuellement y amener de la variété avec l’iiistoire de l’Ecole de Salerne. Vous aurez de la sorte, sur le tableau un peu sombre, un point lumineux.

La première période du moyen âg-e a vu paraître une école célèbre, Scola Salernilaiia, la plus ancienne, la première en date, la plus renommée de toutes celles qui ont été fondées en Occident après la chute de l’empire romain. Recherchons ce qu’a été cette école, quels maîtres elle a possédés et ce qu’ils nous ont légué.

Longtemps la science a été confuse à cet égard. Salerne est déjà signalée par Horace comme salubre et comme localité d’hivernage; la ville est dans une situation admirable, non loin de Naples, ayant la mer au sud, et, derrière elle, des montagnes couvertes de forêts ou remplies de plantes médicinales ; l’eau y est abondante et d’une grande pureté. On a dit que toute science était venue à l’École salernitaine par Galien et par les Arabes. On admirait son beau climat, en invoquant le nom de quelques-uns de ses médecins, « syllabes harmonieuses voltigeant sur les lèvres des hommes » ; mais évidemment cela ne pouvait suffire, non plus que le poème didactique, sorte de prose rimée, connu sous le nom de Fleur médicale on de Régime de santé. Et, d’ailleurs, Galien n’a pas été dans le principe le plus répandu des médecins grecs; d’autre part, Constantin l’Africain n’est venu que lorsque Salerne avait déjà deux siècles au moins d’e.xistence médicale.

La connaissance e.xacte de l’École de Salerne est trop étroitement liée aux travaux de mon prédécesseur Charles Daremberg pour que je n’insiste pas sur la manière dont l’histoire de cette institution remarquable a été éclaircie. C’est en 1837 que Hens-

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cliel, professeur à Breslau, s’occupant d’un catalogue des manuscrits médicaux du moyen âge, trouva. un beau manuscrit méconnu du XIII® siècle et intitulé Herlmrius. Henschel reconnut que ce prétendu herbier conlenait trente-cinq traités, tous salernitains, en grande partie inédits. Le deuxième traité, De œgriiudinuni curalione, — du traitement des maladies — se compose de cent soixante-treize chapitres; il constitue une sorte d’encyclopédie, ou, en d’autres termes, une Somme médicale analogue à celles d’Oribase, d’Aëtius et de Paul d’Égine, formée d’une suite d’extraits des mai'tres de Salerne.

Le Compendium saleniitanum a été publié par Henschel grâce à S. de Renzi, qui a lui-même enrichi la littérature médicale d’importants documents sur l’École de Salerne et qui a donné avec Daremberg une précieuse Colleclio salernitana. En outre, Daremberg a retrouvé presque tous les traités salernitains du Compendium ou ceux qui ont été cités par les auteurs du moyen âge. Aussi est-il possible aujourd’hui d’apprécier les doctrines et les pratiques médicales de l’École de Salerne, ainsi que la biographie de ses médecins et de ses professeurs.

La légende a fait intervenir pour la création de la célèbre École quatre personnages : un Arabe, Adela; un Juiî, Helinus ; un Grec, Pontus, et un Latin, Salernus. C’est une personnification des quatre éléments, c’est encore un lustre sur une institution médicale formée par les quatre peuples les plus savants au moyen âge. Remarquez le nombre quatre, il est en quelque sorte sacramentel à Salerne : quatre maîtres auraient fondé l’école, quatre maîtres commentent plus tard la chirurgie, écrite elle-même par Roger et trois compagnons. Il y a des pilules composées par quatre maîtres salernitains.

Ackermann a prétendu à tort que Constantin l’Africain, vers l’an 1075, a été le vrai fondateur de l’École de Salerne et qu’avant lui, apportant la science des Arabes, les médecins salernitains n’avaient pas de réputation. L’histoire démontre le contraire. En 984, Adalbéron, évêque de Verdun, vient se faire soigner à Salerne, probablement pour une pierre vésicale. En 1050, l’abbé du mont Cassin, Desiderius ou Didier, qui devint pape sous le nom de Victor III, se rend à Salerne, atteint d’une maladie de lanifueur. En 1059, Rodolphe, surnommé Mala Corona, arrive dans cette ville « où se tenaient depuis les temps reculés les meilleures et les [)lus célèbres écoles de médecine «. Avant Constantin, il

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est fait mention de plusieurs médecins dont quelques-uns ont déjà l’épithète de maîtres. Enfin, pour vous prouver la fausseté de l’opinion d’Ackermann, il n’est pas absolument certain que Constantin ait habité Salerne; il a composé ses ouvrages dans le monastère du mont Cassin; nulle part, on ne lui donne le titre de maître.

La fondation de l’Ecole de Salerne, suivant de Renzi, n’est pas due aux princes lombards du Bénévent, vers le milieu du vri® siècle, non plus qu’aux bénédictins en 700 ou 900. Je n’admets pas l’opinion de Sprengel disantqueles moines bénédictins ont établi deux écoles célèbres, l’une à Monte-Cassino, l’autre à Salerne, ni celle de Puccinotti soutenant que Salerne provient d’une corporation bénédictine à laquelle se sont affdiés peu à peu des laïques. Il en est de même pour Meyer (de Kœnig'sberg-) pensant que l’Ecole de Salerne a été dans le principe une sorte de francmaçonnerie médicale.

Les plus anciens écrits salernitains n’offrent aucune trace de doctrines sacrées, d’enseig-nement réservé à des initiés; les noms laïques sont mêlés avec des noms de clercs. A l’origine, toutes les autorités et tous les livres sont laïques. La somme médicale, le Compendium salernilanum, est un ouvrage tiré des vieilles sources classiques, d’où il est possible de conclure que les commencements de l’Ecole de Salerne ont été laïques, mais que parla suite les moines ainsi que les clercs séculiers ont enseigné la médecine à Salerne et y ont composé des ouvrages. Ceci, du reste, rentre dans la condition des institutions médicales fondées ou transformées dans cette première partie du moyen âge.

En résumé, les archives du royaume de Naples ayant fourni les noms de médecins salernitains dès l’année 84li, les textes des

xi= et xiP siècles s’accordant à présenter cette École comme fort ancienne, elle est bien antérieure à Constantin l’Africain. Remarquez ce titre d’École, réservé dans la langue du temps à une

réunion de savants chargés d’un enseignement officiel. Il ne s’agit [las de médecins isolés, mais d’un institut médical où les membres prirent d’abord le titre de maîtres, celui de docteur n’apparaissant dans la chirurgie de Roger qu’au .xiiP siècle. Salerne, si bien dotée au point de vue hygiénicjue, a été le lieu de formation, peu après la chute de l’empire de Rome, d’une école médicale où dondnait l’élément laïque et où le clergé tenait également une grande place.

l’écüll: de saleune

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Comment rattacher cette école florissante au xi® siècle aux écoles grecques anciennes? Un texte de Cassiodore, qui écrivait dès le vi' siècle, vous montrera ce qui a eu lieu, non seulement pour Salerne, mais pour tout l’Occident. Cassiodore prescrit à ses moines : « Si la littérature grecque ne vous est pas familière, lisez Dioscoride, Hippocrate, Galien, traduits en latin, Gælius Aurelianus et bien d’autres livres que vous trouverez dans la bibliothèque. » En effet, dèsle vi® siècle, dès que la langue grecque cessa, par le malheur des temps, d’être répandue en Italie, il y eut une foule de traductions : Hippocrate, Dioscoride, Oribase, Galien’ Soranus, Rufus, Moschion et beaucoup d’autres ont passé du grec dans un latin plus ou moins barbare et compréhensible. Il y a plus, une Somme, une Collection médicale, empreinte de méthodisme, de cette doctrine hétérodoxe combattue si violemment par Galien, a joui d’une grande faveur au début du moyen âge. Plus tard, cette Somme médicale, formée d’extraits de divers auteurs, a été mise en meilleur ordre et en meilleur latin vers 1040. On trouve une association de méthodisme pour les doctrines et de galénisme pour les recettes. Le galénisme au début n’était pas omnipotent. On méconnaissait l’autorité de Galien comme on avait méconnu celle des Césars. Les compilations et les encyclopédies étaient préférées aux œuvres originales : les méthodiques passèrent avant les dogmatiques, Soranus avant Galien. Mais quand l’ordre est bien rétabli, l’inlluence de Galien reprend le dessus; en 1220 règne déjà la vraie doctrine d Hippocrate et de Galien ; Salerne reçoit et garde le surnom glorieux de civitas hippocralica, cité hippocratique.

Occupoms-nous présentement des médecins ou maîtres salernitains, en commençant par ceux qui ont précédé Constantin, pour finir par ceux qui sont venus après lui.

Petrocellus, vers 103o, nous a légué un traite inlilulé Pvaticjue, et Gariopuntus, un Pas.siounciive (Pcissioncivius OcilBui). Dcins ces deux ouvrages, les plus anciensqui nous soient parvenus, il règne une association de méthodisme et de galénisme. Il semble que des circonstances indépendantes des auteurs aient mis les livres méthodiques entre leurs mains; on les dirait méthodistes sans le savoir et en croyant être plutôt galénistes.

JOSEPll-ALEXANDUE LABOULBÈNE

Une femme remarquable apparaît à Salerne sous le nom de ïrotula. On l’a appelée Eros, mais elle n’appartient plus à la légende, grâce à de Renzi. Elle vivait en 1059, ensei»-nant et pratiquant. Rodolphe Mala Gorona trouva prête à discuter avec lui une matrone fort savante {qiiamdam sapieiilem matronam). Cette femme-médecin, Trotula, Trotta ou Trocta, nom commun à Salerne aux xi® et xir' siècles, a écrit sur les maladies des femmes, sur les accouchements et, de plus, sur les autres parties de l’art médical. Tous ses livres sont d’un galénisme irréprochable. Du reste, on trouve plus tard un grand nombre de femmes, telles que Gonstanza Galenda, au xv® siècle, et encore Abella, Mercuriade, Rebecca, ayant écrit ou exercé la médecine, au sud de l’Italie. Vous voyez, messieurs, que ce n’est pas seulement de nos jours qu’il y a eu des étudiantes aspirant au diplôme et au titre doctoral en médecine.

Avant Constantin, nous trouvons aussi Jean Platearius, qui a été le précepteur, à Salerne, d’Égide de Gorbeil. Platearius était le mari de Trotula ; son fils, Jean II, est l’auteur d’une Pratique ou Practica. Je vous signale Zophon l’Ancien ; Nicolas præpositus; Petronius, qui nous a laissé également une Practica, dans laquelle on reconnaît quelques additions de matière médicale de l’Orient, mais venues probablement parles relations commerciales.

Constantin parait 5 c est véritablement une figure étrange, curieuse, du xP siècle; il a été surnommé l’Africain, parce qu’il était né à Carthage. Voyageant pendant quarante ans, il parcourut, dit-on, l’Arabie, la Ghaldée, la Perse, l’Inde, l’Éthiopie et l’Egypte. De retour dans sa patrie, au lieu d’être bien accueilli, il fut persécuté ; accusé de magie, on voulut le faire mourir. Il se sauva, puis se fixa en Italie, par nécessité ou par choix, et le duc Robert (Guiscard) le fit son secrétaire. Dégoûté de la cour, il abandonna sa charge, se retira vers 1086 au monastère de Monte- Cassino et se fit moine bénédictin. Dans la retraite, il écrivit de nombreux ouvrages, parus sous son nom, et qui sont des extraits

ou de simples traductions faites sur l’arabe, principalement de Galien, d’Ali Abbas, d’Isac, d’Ebn Eddjezzar, etc., portant les titres de Pautcfjui coinprenanl le Mcfjatcgni el Microteqni) ; de Viatique; de Traité des urines; de Traité des fièvres; de Livre de L'estomac; de Livre des ijeux, etc.

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Au moment où arrivait Constantin, le Ibiuls latin était épuisé; une autre source d’instruction allait^ surgir avec les Grecs, traduits eu syriaque et en arabe. A cette époque, les Salernitains citaient les anciens ([u’ils avaient connus parla traduction latine, et, de plus, ils se citaient entre eux. Quand les traductions sur l’arabe paraissent, Galien, si puissant parmi les auteurs arabes, domine absolument, et avec Galien, Aristote, le philosophe de Slagyre.

Constantin n est point original, il n'a presque rien écrit de luimême. Ses ouvrag'es sont ordinairement des emprunts, pour ne pas dire des plagiats, trop souvent dég'uisés. Quel que soit le motif qui 1 ait g'uidé, il prenait soin d’omettre ce qui pouvait rappeler une orig-ine étrang-ère ; il supprimait les noms propres ayant une tournure orientale; enfin, quand il a traduit les œuvres d’autrui, il y mettait son nom, « afin, dit-il, que quelque voleur ne s’avise pas de lui dérober le fruit de son travail ». Son disciple, Jean Afflacius, nous a laissé une compilation sur les fièvres.

Après Constantin, vers 1100, nous trouvons Archimathæus, laissant sous son nom deux ouvrag’es, l’un üe Vinslruclion du médecin ou Sur la manière dont le médecin doit se comporter auprès des malades’, l’autre, sous le titre Pratique. Le premier rappelle les Livres hippocratiques la Loi, Du médecin, Préceptes. Je vous engage à le lire pour savoir avec quel soin les Salernitains avaient souci de la bienséance médicale, des soins pour la guérison, des dangers moraux de la profession. La Practica est une sorte de clinique, rappelant les épidémies d’Hippocrate.

Bartholomæus et Zophou le Jeune écrivent entre 1100 et 1120, puis Musandinus, postérieur de quelques années, puis encore Bernard le Provincial, de ILoO à IIGO. Nous arrivons au milieu du XII® siècle; c’est alors que paraît le fameux poème didactique appelé Scola Salernitana, Flos rnedicince, ou Regimem sanitatis, ou Regimem virile, poème qui a tant contribué à la réputation de l’École de Salerne.

Les origines de ce jioème ou Regimem sont aussi obscures que celles de la célèbre institution médicale salernitaine; on ne peut dire avec certitudecomment il s’est formé, ouquel en fut l’auteur. Il n’est pas de Jean de Milan, ni de Novoforo, ni d’Arnaud de

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Villeneuve; ce dernier n’a jamais prétendu à autre chose qu’au rôle d’éditeur.

Je suis d’avis que le Hegimem, tel que nous l’a transmis Arnauld de Villeneuve, est l’œuvre de médecins poètes ou rapsodes, une sorte de cycle poétique apparaissant vers le milieu du xi* siècle et s’achevant au commencement du xv*. A tout moment, des interpolations y ont été faites; mais quel a été le premier fonds commun? Il est impossible de Je dire. Tous les vers des auteurs salernitains antérieurs à l’édition d’Arnaud n’ont aucune date, aucun nom propre, aucun titre d’ouvrage; en d’autres termes, ils ont absolument la forme impersonnelle. Chacun a pu mettre la main à cette œuvre ; elle est de tout le monde, sans appartenir réellement et en propre à personne. C’est un écho populaire et de bon sens en hygiène, avec quelque chose de précis, de naïf, agrémenté détours heureux. Arnauld de Villeneuve est le plus ancien témoin de la rédaction primitive, qui depuis s’est accrue de toutes sortes d’additions, de mains et d’époques différentes.

Le Regiinen ou la Flos medicinœ a-t-il été rédigé comme une consultation médicale adressée à un grand personnage du temps? Cela est fort douteux. N’est-il qu’une suite de phrases aphoristiquées, primitivement isolées? Dans tous les cas, le caractère essentiel qu’on y trouve est d’être diététique, sans descriptions de maladies, sans thérapeutique spéciale. Ces dernières sont apocryphes ou surajoutées. Le texte d’Arnauld nous ramène à Hippocrate et à Galien, à Dioscoride et à Pline. Il n’y a rien qui trahisse l’inlluence arabe, ce qui prouve une fois de plus que Constantin est loin d’être le vrai fondateur de l’École de Salerne.

De Renzi, à travers une foule de noms propres et d’ouvrages, a poursuivi l’histoire de l’École de Salerne jusqu’au milieu du XIII® siècle. Alors paraît le chirurgien Roger, dont les écrits représentent bien la doctrine gréco-latine. C’est au milieu du xiii® siècle que maître Gérard popularise par des traductions les livres arabes, et ces livres se substituent définitivement alors aux ouvrages gréco-latins.

Je tiens à vous parler des établissements île bienfaisance publi- (jue de Salerne où les hôpitaux s’étaient multipliés. Le premier dont il soit fait mention remonte à l’an 820. Ils deviennent très florissants et reçoivent des dotations considérables sous les pre-

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miers Angevins (12GG-1380). Les hôpitaux et hospices étaient destinés par leurs fondateurs aux malades diversement atteints, aux pauvres et aux étrangers, d’antres aux enfants trouvés, aux temmes qui se retiraient du monde. Les chevaliers de Jérusalem, les frères Gélestins, les frères de la Croix, d’autres congrégations diverses dirigeaient les hôpitaux. On a dit que les croisades avaient beaucoup fait pour Salerne et même avaient contribué à sa fondation; la vérité est que les croisés ont pu retirer bénéfice de sa situation exceptionnelle. Robert, fils de Guillaume le Conquérant, revenant de la Palestine, a débarqué à Salerne pour s’y faire guérir d’une plaie au bras, que les chirurgiens avaient mal soignée.

Frédéric II a favorisé Salerne en donnant une vive impulsion aux sciences et aux lettres, en réunissant les différentes écoles en une seule université. Ses règlements, d’une grande importance, fixaient le temps des études préliminaires, littéraires et philosophiques. La scolarité purement médicale était de cinq années, plus un an de stage chez un praticien expérimenté. La chirurgie faisait partie de la médecine, mais tout médecin devant exercer la chirurgie étudiait spécialement pendant une nouvelle année l’anatomie humaine. Nul ne pouvait exercer s’il n’avait été reçu clans la forme consacrée par les membres du Collège de Salerne. Les honoraires étaient tarifés, les pauvres toujours soignés gratuitement. Les droguistes (stationarii) et les apothicaires {confeclionarii) étaient placés sous la surveillance des médecins, qui ne doivent jamais faire démarché avec eux, ni mettre de fonds dans leur entreprise, ni tenir d’officines pour leur propre compte.

Vous comprenez, messieurs, que grâce à une antique renommée, les étrangers aient afflué à la célèbre Ecole. Gilles de Corbeil a séjourné à Salerne au xiii® siècle; de plus, Vincent de Beauvais, dont les vastes encyclopédies sont connues sous le nom de Miroirs, met à profit les écrits des maîtres salernitains.

Salerueest à son apogée avec les règlements de Frédéric, mais la décadence est proche. Frédéric lui-même porte le plus terrible coup à l’Ecole salernitaine, en créant à Naples un institut entièrement semblable et pourvu de grands privilèges. Sous la domination angevine, première et deuxième branches (12G()-143y), Salerne compte encore, suivant de lleuzi, plus de cent vingt médecins ; les praticiens eiivironiiants sont nombreux. Mais, si l’école

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exerce encore de Tinfluence par son enseig’nement, Naples attire les faveurs des souverains, la foule s’y presse, et Salerne est peu à peu délaissée. Les disputes commencent, on s’occupe plus de préséance cpie de science; sous les princes d’Aragon, de 1436 jusqu’au commencement du xvi® siècle, la décadence est manifeste.

Les rivalités sans cesse renaissantes achèvent d’affaiblir Salerne; elle n’existait que de nom en 1748, lorsque la Faculté de Paris consultait le Collège des médecins de Salerne, au sujet du différend élevé en France entre les médecins etcliirurg’iens. Enfin, un décret du 29 novembre 1811 a détruit la vieille Ecole, modèle de toutes les universités du moyen âge.

Je n’ai pas eu le bonheur de visiter Salerne, mais je me représente avec le poète :

Cette plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l’oranger...

Je crois voir ces rues autrefois animées par le mouvement de la science et de la pratique médicale, aujourd’hui presque désertes. C’est là que furent Petronius, Zophon, Bartholomæus, Musandinus et tant d’autres. C’est là qu’ont passé la savante Trotula et Constantin l’Africain. J’ai évoqué des noms sur le rivage, a dit Daremberg avec tristesse, et l’écho seul m’a répondu.

Mais, si on ne trouve plus aujourd’hui à Salerne l’Ecole antique, le souvenir des maîtres est encore vivant, et leurs œuvres nous restent.

Les écrits des médecins arabes ont eu l’heureuse fortune d’être imprimés avant ceux des auteurs les plus anciens. Je tiens à vous faire apprécier le résultat auquel on arrive à cet égard. Depuis longtemps j'ai été frappé de la date rapprochée de la découverte de l’imprimerie, par rapport aux premières éditions arabes. A moins de plus amples renseignements, surtout pour les incunables, voici comment les livres des Arabes me paraissent avoir été publiés, le plus ordinairement en partie : Albucasis (1471), Avicenne (1476), Razès (1481), Averroès (1482 ou 1484), Ali Abbas (1492).

Si maintenant vous prenez la date de la découverte de l’imprimerie, 1445; si vous vous rappelez que Celse a été imprimé pour la première fuis en 1478, et devanç^ait Galien [)aru en 1481, vous

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voyez que l’antériorili^ est pour Alhucasis et Avicenne, suivis par Celse. Quant à Galien, il a été imprimé la même année que Razès.

De nouvelles recherches confirmeront on infirmeront cet aperçu.

J'ai fait disposer sur cette table, pour que vous en preniez connaissance, les belles éditions des médecins arabes que Amus trouverez dans la bibliothèque de la Faculté.

Voici une série des maîtres salernitains, à commencer par Gariopontus. Baudry de Balzac, qui a compté les éditions de la Flos medicmœ de 1474 à 1846 seulement, en mentionne deux cent quarante. Il en existe en français, en allemand, en anglais, en italien, en espagnol, en polonais, en langue provençale, en hébreu, en persan, etc. Les plus célèbres sont d’Arnauld de Villeneuve, de Bruzen de la Martinière, Levacher de la Feutrie, etc.

Je vous recommande, en terminant cette brève énumération, de recourir sur les sujets qui nous ont occupés à deux publications récentes : V Histoire de la médecine arabe, par le docteur Lucien Leclerc, en 2 volumes in-8“, elV École de Salerne, traduite en A'ers français par Charles Meaux Saint-Marc, précédée d’une introduction par mon prédécesseur Charles Daremberg, un volume in-12 avec figures.

Messieurs, vous apprécierez présentement la période arabe, ainsi que la première école médicale du moyen âge. Vous serez convaincus qu’il n’y a pas de médecine arabe proprement dite. La médecine grecque, arrivée en Perse et en Syrie avant de pénétrer chez les conquérants mahométans, est restée avec ces derniers, sinon stérile, du moins sans beaucoup progresser; elle s’est compliquée ou elle est devenue plus subtile. Galien et Aristote arabisés, ou divinisés pour ainsi dire, ont dominé pendant une série de siècles.

Le génie créateur et fécond des Grecs manquait aux Arabes ; ils avaient l’emphase orientale et le style mystique. L’immobilisme et le fatalisme devaient enchaîner pour eux le trop grand essor. La médecine étrangère n’arrivant plus, arrêtée dans sa source, la science arabe ne pouvait dépasser un niveau déterminé.

Toutefois, il serait injuste de ne pas reconnaître que les Arabes ont des droits à la reconnaissance de la postérité. Ils furent su-

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périeurs à la plupart des nations contemporaines. Aucun peuple n’a produit j)lus de travaux dans un temps relativement court. Sans les Arabes, la renaissance eut été retardée de plusieurs siècles. Enfin les Arabes nous ont conservé les ouvrag’es des médecins grecs; ils ont perfectionné la chimie, augmenté la matière médicale; si leur chirurgie est encore peu avancée, nous leur devons les premières descriptions incontestables de la variole.

L’École de Salerne a eu un vif éclat et une réelle importance; elle a brillé comme un phare sur la route de l’humanité; elle rappelle ces grands foyers bien pourvus, resplendissants, auxquels on est heureux d’avoir recours et qui, semblables au soleil, ne sont pas moins utiles quand ils réchauffent que lorsqu’ils répandent la clarté.

CELSE ET SON ŒUVRE

Je vous parlerai de Gelse et de ses œuvres. Gelse est un auteur de premier ordre; sou traité est la première collection médicale qui nous est parvenue quatre siècles après les livres Hippocratiques. Il nous a fait connaître une g-rande partie de ce que nous savons non seulement sur Télat de la médecine et de la chirurgie à Rome, mais encore en Grèce et surtout à l’école d’Alexandrie.

Suivez sur une carte la marche de notre science depuis les écoles rurales de la Grande Grèce : Gos dans son île et Gnide sur le continent. La médecine émigre une première fois vers Alexandrie, si bien placée entre l’Asie et l’Afrique, capitale des contrées conquises par le Macédonien Alexandre, le disciple d’Aristote. G’est là que les progrès de l’anatomie donnent une impulsion incomparable et une hardiesse étonnante à la chirurgie alexandrine. Puis, l’Egypte étant devenue une province romaine, la médecine émigra une seconde fois et vint à Rome, nouvelle capitale du monde. Mais, avant l’arrivée des médecins grecs, les Romains avaient-ils une médecine autochtone? Nous examinerons soigneusement cette question. Je puis vous assurer dès à présent que les médecins en renom qui ont exercé à Rome étaient tous Grecs de naissance, et, si leurs noms ont été latinisés ou s’ils ont pris des noms nouveaux, c’est par suite du droit de cité qu’ils avaient acquis.

Gelse et Pline sont deux historiens et deux auteurs médicaux remarquables : le premier, résumant en un beau langage la médecine ancienne, le second, patient compilateur, d’un style énergique, rapportant d’innombrables extraits d’anciens médecins, ainsi que de formules et de recettes populaires. Nous devons à leur érudition une foule de renseignements qui sans eu.x eussent été absolument perdus. Etudions particulièrement l’œuvre de Gelse.

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.IOSKPlI-ALF,XANDHR LAHOULHÈNE

El trabord, que savons-nous du célèbre auteur latin? Me serat-il possible de vous raconter sa vie, d’insister sur les épisodes de sa carrière, de vous dire comment il a composé ses ouvrages? Non, messieurs, Celse n’est qu’un surnom : Celsus, qui signifie élevé, haut, grand, et nous ne savons ni où il est né, ni où il a vécu. Il y a plus, on discute sur la profession qu’il a exercée. Etait-il médecin, agriculteur, légiste, rhéteur? A-t-il suivi les armées romaines? A-t-il été secrétaire d’un prince? Toutes ces suppositions ont été faites, soutenues môme par des critiques habiles; en définitive, elles prouvent une seule chose, c'est que nous ne possédons rien de sûr concernant la personne de Celse. Actuellement, au lieu d’accroître la somme de notions que nous possédons sur lui, nous arrivons à la restreindre. Cherchons néanmoins à connaître le vrai nom, la patrie de Celse, les ouvrages qu’il a composés.

On lit sur le titre de la plupart des éditions du Traité de médecine {De re medica) ainsi qu’en tête de plusieurs manuscrits, mais les moins anciens : Aurelius Cornélius Celsus. Rhodius,et, après lui Daniel Leclerc ont douté que Aurelius, étant un nom de famille, ait pu être employé comme prénom. Jamais, dans les habitudes romaines, les deux noms des familles Aurélie et Cornélie n’auraient été réunis ensemble. Beaucoup de manuscrits portent la lettre A. Leclerc pensait que le mot Aurelius avait dii être mis d’après cette initiale et répété d’édition en édition. L’examen d’un manuscrit trouvé au Vatican et plus ancien que tous les autres nous a donné le véritable prénom de Celse : Aulus.

Enfin Bianconi montre que ce prénom Aulus était très commun dans la famille Cornélie. Les trois noms en usage chez les Bomains libres font penser que Celse n’était pas d’une origine obscure. On sait que, pendant la dictature de Sylla, plusieurs milliers de personnes furent autorisées à prendre le nom de Cornélius. J’ajouterai que Columelle et Pline, qui citent souvent Celse, le désignent sous le nom de Cornélius Celsus. Au reste, Celsus était un surnom répandu. Beaucoup de personnages ayant marqué dans les sciences, le droit, la rhétorique l’ont porté. Celse, ayant écrit sur tous ces sujets, a été confondu facilement par ses biographes avec des auteurs dilférant de lui par leur position et même par le temps où ils vivaient. Quelle est la patrie de Celse ? Ludovico Biechcri, latinisé sous le nom de Cælius Bhodiginus, et qui écrivait au commencement du xvi® siècle, a dit que Celse

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