‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 24 sur 85 · ANIMALIRUS ORTUM DEDIT, MERUIT ESSE STATOR PERPETUUS · texte numérisé non relu

ANIMALIRUS ORTUM DEDIT, MERUIT ESSE STATOR PERPETUUS

Harvey continua d’assister aux assemblées du Collège et lui assura une rente de 56 livres sterling à perpétuité. Il se démit de sa charge de professeur en la confiant au docteur Scarborough. Ne soyez pas surpris, messieurs, qu’une fête annuelle ait été instituée et ail lieu, encore de nos jours, en l’honneur de Harvey et que le discours d’usage dans cette solennité porte toujours son nom.

Le portrait de Harvey, tracé par un contemporain, John Aubrey, nous apprend qu’il était de petite taille, avec les cheveux noirs, le teint olivâtre et les yeux très vifs, pleins de feu, A soixante ans, sa chevelure, toujours abondante, était devenue d’un blanc de nei^-e.

Harvey, atteint de la goutte et grand amateur de café, parait avoir conservé jusqu’au dernier jour la plénitude et l’intégrité de ses facultés intellectuelles. Le .3 juin de l’année 1657, il s’aperçut au réveil qu’il avait perdu l’usage de la parole. Il fit venir près de lui ses frères et neveux, à chacun il donna un souvenir; puis, la paralysie ayant progressé, il s’éteignit doucement dans la soirée, à Lambeth, âgé de quatre-vingts ans.

Les ennemis du grand Harvey n’admirent point qu’il fiil mort avec sérénité ; on dit qu’il n’avait pu supporter les infirmités de la vieillesse et qu’il avait mis fin à ses souffrances par le poison; Aubrey, Wilson et d’autres nous ont montré Harvey observant avec calme le progrès du mal.

HARVEY ET LA CIRCULATION DU SANG

Le corps fut transporté clans run des grands cimetières du voisinage de Londres, à llainpstead, où il se trouve encore. Uu monument a été élevé à sa mémoire dans cette localité du comté d’Essex.

Pour apprécier l’opposition faite à Harvey et pourcjuoi, ainsi cpie beaucoup de grands hommes, il a subi la calomnie et l’outrage, il faudra nous reporter au temps où il vivait. La hardiesse du novateur consistait à démontrer que, depuis plus de quatorze siècles, le dogme établi par Galien sur les mouvements du sang dans les vaisseaux qui le renferment était faux, absolument faux. Harvey n’était pas un extravagant comme Paracelse, il renversait froidement et de fond en comble l’ancienne physiologie.

Avant d’arriver aux xvi® et xvii® siècles, sur lescjuels j’aurai à insister, rappelez-vous que les Hippocratiques n’ont eu aucune connaissance du courant circulaire sanguin. C’est en vain qu’on a torturé les textes et cherché dans l’expression «paro? le

soupçon de la circulation hématique. Aristote croyait que le cœur seul et les veines contenaient du sang. Vous savez que Démotrice, Anaxagore, surtout Erasistrate regardaient les artères comme un système de vaisseaux absolument distinct des veines et rempli d’air, ou TcveOpa. L’erreur provenait de ce qu’on avait vu, sur les cadavres, les artères vides de sang et paraissant ne renfermer que de l’air (àÿjp TepeTv, àp-r-Apla). Quant au mouvement du sang dans les canaux veineux, les anciens supposaient une sorte d’oscillation ou d’ondulation, ou de flot alternatif ; de là une comparaison aristotélique avec le flux et reflux de l’Euripe, cette partie de la mer disposée en canal étroit séparant l’île d’Eubée de l’Attique et de la Béotie, aujourd’hui la mer de Négrepont. Au total, l’antiquité admettait dans le sang un mouvement de va-et-vient, en rapport avec l’inspiration et l’expiration de l’air par la trachée-artère ou artère rude.

Arrivons à Galien. Nous sommes en présence d’un système habilement conçu, mais qui n’a pas été fait ou établi d’un seul coup; il existe disséminé dans la Collection des Œuvres galéniques, il n’est même pas toujours concordant. Le médecin de Pergame cherche, à diverses reprises, à faire plier l’observation sous l’idée préconçue ; cet expérimentateur, si habile parfois et si remarquable, a puisé dans sa riche imagination quand il ne trouvait j[)as ce ([u’il désirait.

.lOSKPir-ALKXANDRIi: LAUOlJLHKNK

Fort de ses ex[)érieiiccs, Tialieii prouve ipie les ailères renferment du sang’ comme les veines. En ouvrant le ventre de jeunes chevreaux, on verra, dil-il, très distinctement les artères du mésentère remplies de lait (ce qui montre qn’il avait aperçu les Chylifères); mais, sur les animaux adultes, elles ont un autre aspect. Cependant jamais elles n’auront dans leur intérieur que du TTVc’jfxa. L’artère du bras ou de la cuisse liée en haut et en bas, puis incisée entre les deux ligatures, est toujours pleine de sang. Si avec un stylet ou un scalpel on pique, on blesse une artère, le sang s’en échappe aussitôt et, par suite des anastomoses entre les veines et les artères du corps, tout le sang de l’animal s’en échappera. Toutes les artères battent au même moment par suite d’une certaine puissance qui vient du cœur.

Pour apprécier cette puissance, Galien a fait une expérience souvent citée, répétée, et qui l’a induit en erreur : mettant une artère à nu, qu’on fasse une incision longitudinale, que, par cette ouverture, on insinue dans le vaisseau et suivant son axe un tube creux, alors, si on ferme la plaie, on voit l’artère entière exécuter des pulsations, même au-dessous de la solution de continuité. Mais, dès qu’on applique au-dessus une ligature comprenant l’artère et le tube, le pouls cesse à la partie inférieure, parce que, ajoute Galien, la ligature empêche la force pulsative de se pro- [)ager le long des membranes. Le sang continue de couler comme auparavant et devrait produire le pouls... le sang n’est donc point la cause du pouls.

Cette expérience de Galien est délicate, et rapidement le sang se coagule dans le tube ; on voit alors cesser les battements audessous du tube obstrué par un caillot. On peut se demander si, l’expérience étant bien faite par Galien, il n’aurait pas découvert le circulus du sang.

Pour Galien, les oreillettes sont des parties accessoires du cœur, l’oreillette droite se confond avec la veine cave, l’oreillette gauche avec l’artère veineuse (veines pulmonaires). Le cœur étant exclusivement formé de deux ventricules, il n’y compte que quatre orifices. Les valvules sigmoïdes et auriculo-ventriculaires, bien connues d’Érasistrate, n’olFrent pas, aux yeux de Galien, un obstacle au flux et reflux du sang ; les orifices des vaisseaux ne sont en aucun cas assez étroitement fermés pour que rien ne revienne en arrière. Il y a distribution et oscillation du contenu des vaisseau.x.

HARVEV ET LA CIRCULATION DU SANC

L’os Rntcrieiir de la poitrine (sternum) étant enlevé, le cœur étant mis à nu, on lui reconnaît trois états; il se dilate lorsqu’il veut attirer quelque substance utile (diastole), se replie sur luimémepour jouir des substances attirées, se contracte pour expulser le résidu de ces substances. Galien a souvent fait l’ablation du sternum chez les animaux; il avait vu les contractions du cœur chez le tils de Maryllas.

Le ventricule gauche contient du sang. Érasistrate, « menteur et impudent », a prétendu le contraire; mais, si l'on plonge un stylet, même très fin, dans le cœur, on fera toujours couler du sang. Les mouvements du cœur ne dépendent pas des mouvements respiratoires : il suffit de respirer plusieurs fois de suite, puis de rester sans respirer; les mouvements du cœur subsisteront. Le cœur est le principe du mouvement artériel, le cerveau est le principe du mouvement volontaire. Sur les animaux sacrifiés dans les têtes religieuses, on voit que, le cœur étant arraché de la [loitrine et placé sur l’autel, ranimai respire encore, se débat et crie jusiju’à ce que, tout son sang écoulé, il reste inanimé. Au contraire, les taureaux auxquels on a coupé la moelle épinière, à la première vertèbre cervicale, ne peuvent plus courir et tombent, ayant perdu la respiration : cependant le cœur et les artères, mues par le cœur, continuent à battre. C’est donc à tort qu’Aristote dit que le cœur est l’origine des nerfs. Cette origine est le cerveau, tandis que le cœur est l’origine des artères.

Le cœur, pour se mouvoir, a besoin de chaleur, car, quand on enlève le sternum et le péricarde, le cœur continue à se mouvoir, si on lui conserve sa chaleur naturelle; mais, si on le refroidit par l’eau froide ou par tout autre procédé, immédiatement le cœur s’arrête. D’ailleurs, chez un animal qui vient de mourir, la chaleur du cœur est plus considérable que celle de toute autre partie du corps, et principalement la cavité du ventricule gauche est très chaude.

Les veines n’ont pas leur principe dans le cœur, mais dans le loie, car elles battraient comme des artères si elles provenaient du cœur; cependant sur un animal dont on a enlevé l’appendice xyphoïde on voit battre l’oreillette droite et la veine cave qui s’y rend. Cette exception entre toutes les veines a été admirablement signalée par Galien ; son observation est très exacte.

N ous voyez, messieurs, quel grand nombre de faits Galien a démontrés et mis en évidence; mais des en-eurs fondamcntah's,

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des eiTeiirs presque iiicoinprélienslbles pour nous, l’oul einpôclié d’arriver à la vérité. Ainsi, pour Galien, une artère amène du poumon l’air dans le cœur (veines pulmonaires) et cette artère doit finalement rafraîchir le sang en lui envoyant sans cesse de l’air. De plus, les ventricules communiquent entre eux par les porosités ou les perforations de la cloison médiane, et de la sorte tout le sang arrive à être rafraîchi par l’air.

Galien, qui combat victorieusement Erasistrate, envoyant l’air au cœur par l’aorte, a recours aux explications subtiles pour expliquer comment sur le cadavre la veine pulmonaire contient du sang; il admet le reflux par la valvule tricuspide, l’exhalation du sang vicié ou des fuliginosités par la veine artérieuse, etc. Une expérience d’Aristote a dominé tout ce débat : l’air insufflé dans la trachée pénètre dans le cœur. Il n’est pas impossible que sur un animal eu décomposition avancée, en soufflant avec force dans la trachée, on envoie de l’air dans les rameaux de la veine pulmonaire et jusque dans le cœur; mais le fait est anormal.

Cette idée du passage de l’air ou du irveOpa de la veine artérieuse au cœur, admise par Galien, complète celle des pores ou des perforations de la cloison interventriculaire.

Les pertuis ou les pores, ou les trous de la cloison médiane du cœur, n’ont existé que dans l’imagination de Galien, et pourtant tous les anatomistes, jusqu’à Vésale, les ont affirmés sans les voir. Pour la plupart, ils étaient plus gros dans le ventricule droit, plus petits dans le ventricule gauche; ils formaient ainsi des conduits infundibuliformes. On croyait que, fonctionnant pendant la vie, ils étaient moins apercevables sur le cadavre. Le sang qui les avait traversés devenait plus subtil, et par la chaleur du ventricule gauche une petite portion de ce sang arrivait à se dilater et à remplir les artères.

Galien, ayant admis que, dans le poumon, les extrémités des veines nourricières communiquent avec les plus fines terminaisons des artères lisses, ajoute qu’il en est de même avec les dernières ramifications trachéennes, et enfin que des communications existent également à travers la cloison ventriculaire. Si on ne les voit pas, c’est que les orifices sont très fins et qu’ensuite ils se rétractent après la mort. Il donne pour preuve de ces porosités que dans le ventricule droit l’orifice d’arrivée (orifice auriculoventriculaire) est plus grand que l’orifice de sortie (artère pulmonaire), taudis que dans le cœur gauche l’orifice de sortie (aorte)

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lïARVEY ET LA GHICULATION DU SANG

est iiius sraucl que i'oi ifice d’arrivée (orifice mitral) : il faut donc ciu’uiie parue du sang passe du ventricule droit dans le ventri- Cille ^^auche. Telles sont les raisons qu’invoquait Galien, et, s’il a devine les anastomoses des artères avec les veines, il a été bien moins heureux avec les porosités de la cloison du cœur.

En pensant que le mouvement des artères est dû non à l’impulsion du sang-, mais à l’ébranlement des parois par action du cœur, Galien est resté à côté de la circulation artérielle; il a presque totalement ignoré le mouvement centripète du sang- veineux, puiscpe pour lui le sang- allait du foie aux membres. En réalité, Galien n’a connu ni la grande ni la petite circulation.

Je vous présente ici un schéma de la doctrine galénique sur les mouvements des deux sangs artériel et veineux, doctrine qui pour son auteur n’était souvent que bien confuse. Je vous engage a lire une intéressante étude sur les deux sangs et leur dislribution d’après Galien, par M. le professeur G. Pouchet (lievue scientifique, n« 21, mai 1881).

La doctrine de Galien, sur la fonction du cœur et des vaisseaux, a été acceptée aveuglément par le moyen âge. Il a fallu arriver à \ ésale pour voir disparaître les fossettes trouées, les pertuis, les porosités de la cloison interventriculaire, et vous savez que \ ésale les admettait encore dans la première édition de sa Grande Anatomie, tandis qu’il les nie dans la seconde. Puis, à la suite d obser\ations pratiquées sur les animaux vivants, le fait du passage du sang à travers les poumons et le rôle réciproque des cavités droites et gauches du cœur parviennent à être établis.

Le premier texte imprimé où il soit question de la circulation pulmonaire date de loo3. Michel Servet l’indique dans un livre de controverse théologique : Cliristianismi restUutio. Servet a été très diversement apprécié; Schelhorn a été jusqu’à le considérer comme aliéné. Mais la mémoire de ce martyr sera toujours respectée, son nom ne doit être prononcé qu’avec déférence. Vous allez en juger vou.s-mêmes.

Michel Servet, qui signalait Michael Villanovanus et parfois Hevcs, était né, en 1509 ou 1511, dans la Navarre, de parents espagnols. D’une nature vive, tourmentée, en quête d’idées nouvelles, il quittait de bonne heure sa patrie.

On le trouve en 1528 à Toulouse, étudiant le droit; puis il va CM Italie (û assiste, à Bologne, au couronnement de Charles-Ouint comme roi de Lombardie, le 22 février 1530; il y connaît Vésale.

•lOSI^J'II-ALEXANDHR LAUOULHKNE

Peu iipi'ès, Servel , à Au^sbourg', est eu relation avec iMélauclilIion, avec Bucer et (iapitoii à Strasbourg, avec Œcolampade à J3àle; il étonne les réfortnateurs j)ar sa témérité, il scrute les dogmes théologiques. Plus tard, il voit Calvin et il correspond avec lui.

En lo31, Servet se réfugie en France; il assiste au.v leçons et dissections de .Iacf[ues Dubois ou Sylvitis, et il succède comme prosecteur à Vésale chez Guiiilhcr d’Andernacli, qui le déclare un homme éminent dans tous les genres de littérature et que nul ne surpasse dans la connaissance de Galien. Mais les études médicales ne suffisaient pas à la dévorante activité de Servet; sa passion dominante était la théologie. Son premier ouvrage, publié à ITaguenau, est dirigé contre le dogme de la Trinité qu’il (jualifie de polythéiste. Ce livre, répudié par les églises d’Allemagne, avait contraint son auteur à la fuite. Un an après, paraît un second ouvrage sur le meme sujet. En 1535, Servet est correcteur d’imprimerie à Lyon; il publie même une nouvelle édition de la Géographie de Ploléniée. II s’attache au médecin lyonnais Symphorien Champier et prend, de plus en plus, du goût pour la médecine.

Deux ans plus tard, en 1537, Servet fait paraître un petit livre galénique : Syruporum universel ratio, et il est sur les bancs de la Faculté de médecine de Paris; toutefois adonné aux superstitions de l’astrologie judiciaire, en ayant publié une Apologie, il est cité au Parlement, condamné, exclu de la Faculté de la rue de la Bùcherie. Le doyen de l’époque, Jean Tagault, en a relaté les détails dans les Commentaires de la Faculté (t. V, folios 97 et suiv.).

De 1539 à 1542, Servet est de nouveau à Lyon, correcteur d’imprimerie chez Gaspar Trescliel; il corrige la Bible de Santés Pagnini et, sous son pseudonjnne de Villanovanus, il ajoute à chaque page des gloses qui excitent la colère de Calvin. Après une année passée à Charlieu dans l’exercice de la médecine, Servet se fixe à Vienne, en Dauphiné, où l’attire l’archevêque Pierre Paulmier et où « tout le monde lui voulait du bien ». S’esl-il l’endu de Vienne à Padoue pour prendre des grades médicaux (pi’il n’a pas eus à Paris? Moréjon, l’historien de la médecine espagnole, l’affirme, (pioique les registres de l’Ecole de Padoue soient muets à cet égard. Si Servet est allé à Padoue, il a sûrement eu connaissance de la circulation pulmonaire, dont il était question en Italie.

C’est à Vienne que Servet, toujours agressif et passionné, a tait imprimer clandestinement son livre sur la liestanralion du

lIARVliV ET L.\ CIIICITL.VTIÜ.N UU SANG

chrislianisme, qui lui a valu le bûcher. Condamné d’abord, à Vienne, à 1 amende et au feu, il parvint à se sanver; mais, voulant se réfugier en Italie, il eut l’imprudeuce de passer par Genève. Cache dans une auberg'e de la ville, il débattait avec des bateliers les conditions de son transport à travers le lac, lorsque Calvin le fit prendre. Finalement, condamné de nouveau à être attaché à un pilori et brûlé vivant avec son livre tant écrit de

sa main qn imprimé, Servet subit, le 27 octobre loo3, l’épouvantable supplice au lieu dit de Champel ou Champ-du-Bourreau, et le bûcher charg’é de bois vert ne se consuma que lentement, (jhéreau, dans son Hisloire d’un Hure, a raconté les détails de ce nvAvtyre {Bulletin de l’ Académie de médecine, lu juillet 1879, p. 738 et suiv.).

Le livre de la Restitution du christianisme, œuvre de polémique, amas confus et extraordinaire d’élucubrations théologiques et scolastiques, avait dès son apparition été poursuivi pour être détruit. Le 17 juin 1333, à Vienne, le bourreau delphinal mit le feu à un mannequin, effigie de Servet, et à cinq balles de feuilles imprimées, envoyées à Lyon et saisies chez Pierre Merrin, fondeur de caractères. Tout fut consumé, dit le procès-verbal de l’exécution. Cependant, deux à trois exemplaires et un plus grand nombre, suivant M. H. Tollin, qui prétend en avoir compté trente et un, ont échappé aux recherches des juges et aux bûchers de \ ienne et de Genève. Un des exemplaires ayant passé par les mains de Colladon, l’accusateur de Servet, était, à la fin du xviP siècle, l’une des raretés de la Bibliothèque de Hesse-Çassel. Après être arriv'é dans la collection de Richard Mead, le savant médecin anglais, il fut, après diverses pérégrinations, adjugé au duc de la Vallière pour 3800 livres, et, à la mort de ce duc, le baron de Breteuil, ministre. Ta fait acheter pour la bibliothèque du roi au prix de 4121 livres. Actuellement ce livre, rare et précieux entre tous, se trouve à la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu, dans la première pièce de la Galerie Mazarine, 4" vitrine, n° 309. D’après Flourens et Chéreau, cet exemplaire porte les marques du feu, tandis que M. Tollin croit à l’action de l’humidité ou des moisissures. J’ai pu constater, après l’incendie de ma maison en mai 1871, les divers ravages du feu sur les livres, et j’ai voulu me former une opinion, avec mes propres yeux, sur l’état du livre célèbre de Servet. De [)lus, faisant appel aux connaissances sp(*ciales de M. Dureau, bibliothécaire de l’Académie de

.lOSKl'Il-ALEX ANDRE LAIJOULBÈNE

médecine, ainsi que de M. Ilalin, noire l)il)liolIiécaire, j’ai prié ces experts de m’accompagner. Grâce à l’obligeance deM. L. Delisle, administrateur général, et de M. Thierry-Poux, conservateur, sous-directeur, j’ai pu tenir le livre dans mes mains; nous l’avons examiné, puis parcouru avec soin. Le format est in-8; la reliure riche, avec tranche dorée, d’origine anglaise, provient du XVII® siècle. La date est 1353, tant au titre et en caractères romains qu’à la fin en caractères arabes. Sur environ soixante feuillets, vers le commencement du volume, le bord est roussi, entamé, comme si des flammes l’avaient atteint; un peu de dorure est posée parfois sur quelques-uns de ces feuillets rentrants. En outre, les feuillets 142 à 152 sont troués au milieu avec des bords noircis, amincis, ou percés à jour, dans l’étendue au moins d’une pièce d’un franc en argent, comme si un charbon incandescent, un corps en ignition posé sur eux, avait eu le temps de les consumer. Le papier de fil s’effrite facilement et se fendille sur les endroits roussis; il est desséché d’une manière toute spéciale, et que j’ai trop rencontrée sur des livres, en partie détruits par le feu, dans ma bibliothèque. Sur certains feuillets, «ne marque ronde delà grandeur d’une lentille au moins, noirâtre, amincie, indique un point touché, incomplètement brûlé. A mon avis, à celui de MM. Bureau et Hahn, ainsi que de M. Thierry-Poux, il s’agit d’altérations du papier par le feu et non de piqûres ou de mouillage. Toutefois, les feuillets 494 à 500 ont des traces de brûlures moins nettes ; ils ont des taches grandes et brunes à contours irréguliers ; probablement en ces endroits l’action de l’humidité s’est-elle jointe à celle du feu? J’en ai vu de pareilles après mon incendie.

Le volume porte en tête une annotation de la main de f\. Mead et une autre de de Boze. Richard Mead dit expressément que cet exemplaire vu par Colladon présente les traces du feu. A la fin de l’ouvrage, deux pages remplies et signées par Colladon forment un index ayant servi pour instruire le procès contre Servel.

Ce livre provient-il du bûcher de Vienne, comme le pensait Chéreau, auquel je vous renvoie pour les détails complémentaires {Bulletin de V Académie de médecine, 1879, p. 762-7(}()), ou bien du bûcher deCenève, ainsi ipiel’a dit M. Dastre? Je suis de cette dernière opinion. Oui sait si Colladon n’a [las voulu ravoir l’excm- [ilaire annoté par lui, si ce volume n’a pas été ramassé, avant d’ètre détruit, jiour retourner en possession de l’accusateur?

HARVEY ET LA CIRCULATrON DU SANG

En ouvrant ce livre à la page 370, on lit ces lignes remarquables : « Cette communication (du ventricule droit avec le

ventricule gauche) n’a pas lieu, comme on le croit communément, par la cloison mitoyenne du cœur ; mais par un grand artifice le sang subtil est poussé, par un long conduit, du ventricule droit dans les poumons ; par les poumons il est préparé, il devient jaune, et de la veine artérieuse (artère pulmonaire') il est transfusé dans l’artère veineuse (veine pulmonaire). »

Le trajet du sang à travers les poumons est nettement indiqué; Servet connaissait la circulation pulmonaire et le disait en 1553 ; il est même possible que le manuscrit de la Christianismi restilidio ail été envoyé, dès 1546, à Calvin et à Mélanchthon. Je dois noter cependant qu’en lisant les pages précédant et suivant le passage que j’ai traduit on trouve l’auteur imbu de galénisme, admettant que la cloison interventriculaire peut laisser transsuder quelque chose : licel aliquid resiidare possit. Villanovanus savait que le sang conduit par le ventricule droit dans les poumons, où il était préparé et devenait jaune ou rouge clair ou vermeil, ainsi que traduit M. Dastre, passe de l’artère pulmonaire dans les veines pulmonaires au moyen de la communication des anastomoses finales de ces vaisseaux (déjà admise, au moins en partie, par Galien), mais il croit encore à l’élaboration des fuliginosités du sang dans la veine pulmonaire, à leur sortie de ce canal, servant en quelque sorte de cheminée ou de tuyau d’appel. Enfin Servet accorde au ventricule gauche le perfectionnement du sang (veineux pour devenir artériel) sous la puissante vivification du feu qui y est contenu.

Remarquez-le bien, messieurs, cette découverte du trajet du sang à travers les poumons, cette circulation pulmonaire, ou petite circulation, comme nous disons de nos jours, Servet la donne comme une observation qu’il ne s’attribue pas. Elle est perdue dans son livre au milieu de considérations sur l’esprit vital qui se compose et se nourrit de l’air inspiré ainsi que d’un sang très subtil, l’esprit vital ayant son origine dans le ventricule gauche du cœur et sa génération étant surtout aidée par le poumon. La transfusion du sang de l’artère veineuse dans la veine artérieuse à travers le poumon est noyée dans nn flot de raisonnements théoriques et métaphysiques d’une importance majeure pour Servet. Il trouve dans les livres hébraïques, Genèse, Deutérojiome, IJvitique : Anima oninis carnîs in sanguine est; alors, poursui-

.1 os K P I I-A L FA' AN nn R LA RO t JLHKN F,

vaut. ccK.p, idée, il éliidie les j)éré<>ri nations du sang'. Et faites attention à ceci : aucun des conUnnporains de Servel n'a clierclié soit à l’approuver, soit à le contredire; })endant près d’un demisiècle, nul ne l’a connu comme auteur médical. Ce n’est qu’en 1097 ([ue le philologue William Wotton exhuma, pour ainsi dire, le passage physiologique du livre de Servet, d’après un manuscrit copié sur l’original et qui appartenait à l’évôque de Norwich.

L’infortuné théologien, victime d’une violence fanatique, a été discuté, puis mis à mort pour ses convictions religieuses ; jamais il n’a été attaqué pour ses idées médicales. J’aurai encore à rechercher la part de Michel Servet dans la découverte de la circulation pulmonaire.

Me voici en présence deMatteo Realdo (’olombo, de Crémone. Déjà, l’année dernière, je vous ai dit ce qu’était Colombus ; maître ès arts, puis pharmacien, chirurgien, élève et prosecteur de Vésale, auquel il succède comme professeur dans la chaire de Padoue. On ignore la date exacte de sa naissance, qui peut, ce me semble, être placée dans les premières années du xvi® siècle; il meurt en 1559.

Colombus, après avoir été l’ami de Vésale, devint un de ses criti({ues ; il nous offre un esprit indépendant, mais présomptueux. C’était sans conteste un habile anatomiste, fort précis, un physiologiste disant que les vivisections en apprennent plus pendant une petite heure que trois longs mois de lectures galéniques. On a comparé Matteo Colombo à Claude Bernard; mais, s’il y a quelque ressemblance entre eux pour le zèle à interroger l’organisation vivante, quelle différence dans leur caractère ! Autant Colombus était orgueilleux, d’humeur hautaine, tranchant dans l’exposition de ses idées, autant Claude Bernard était modeste, affable et mesuré, lui qui a fait de si belles découvertes.

Livré à un travail assidu, à de longues et difficiles recherches, Colombo ne s’occupait point de controverses religieuses. Son titre de gloire est d’avoir poursuivi l’étude de la circulation pulmonaire et de l’avoir parfaitement décrite, mieux que Servet, à mon avis; il l’a connue avant celui-ci, quoiqu'il ne l’ait publiée que six ans plus tard.

Pendant ses expériences, faites surtout sur des chiens, e?i pré.sence de personnages marquants : de l’archevthpie Orsini, de

IIAUVRY ET EA CIKCUEATION DU SANG

2or)

l’évoque Aloisitis, de llanuce Fanièse, [)rieiir de \euise, (h; Bernard Salviat, pi’ieiir de Home, etc., Colombiis monlrail les veines pulmonaires pleines de sang-, se moquant de ceux qui ne voyaient dans ces vaisseaux que des tuyaux pleins de fuliginosités ou de fumée. Dans ses livres, De re )iiedica, il dit expressément : « Entre les deu.x ventricules (du cœur) existe une cloison à travers laquelle presque tous les anatomistes pensent que le sang })asse du ventricule droit dans le ventricule gauche, mais le chemin parcouru est beaucoup plus long. En effet, le sang est porté par la veine artérieuse (artère pulmonaire) au poumon, où il est rendu plus léger; ensuite, mélangé à l’air, il est porté par l’artère veineuse (veine pulmonaire) au ventricule gauche du cœur. » Et il ajoute fièrement ; « Ce que personne, jusqu’ici, n’a marqué par écrit, quoique cela puisse être facilement vu par tout le monde... Je sais que cet usage nouveau des poumons, qu’aucun anatomiste n’a jusqu’à présent imaginé, paraîtra peu digne de confiance et semblera être un paradoxe. » Voilà bien le langage de l’homme trouvant une vérité, la réclamant comme son œuvre et la défendant contre « les auteurs excellents qui n’ont pas su apercevoir une chose si claire ou contre les ignorants qui ne peuvent rien supporter de nouveau ».

La petite circulation est précisée. Servet laissait transsuder encore quelque chose par la cloison interventriculaire ; Colombo la ferme complètement, sans hésitation, sans le souci de l’opinion de Galien ou de Vésale. Il a vu et revu sur les animaux vivants le sang revenant du poumon; il ne le dit pas flaviis, comme Servet, mais avec un luxe d’adjectifs il le déclare floridus, tennis, pulcher. En outre, Colombo fait exécuter aux valvules cardiaques leurs vrais mouvements; elles s’opposent au retour du sang, qui avance et n’ondule plus.

J’ai à peine besoin de revenir sur ce point délicat : lequel de Servet ou de Colombo a découvert la circulation pulmonaire ou petite circulation? Il semble naturel que Colombo n’ait pas eu connaissance de l’ouvrage théologique et détruit de Servet ; mais on a objecté qu’il pouvait avoir eu, comme plusieurs autres, communication d’opinions dont on parlait tout bas, qu’on n’osait avouer tout haut, car elles provenaient d’un hérétique. M. II, Tollin, qui a entrepris le panégyrique à outrance, de Servet, a opposé péniblement textes contre textes pour établir, ce ([u’avail dit Zecchiiielli, que Colombo a été j)lagiaire. M. E. Turner a repris

•fOSEPM-ALRXANnRE 1-AHOULIJKNE

laquesUon et démontré la parlialité de Tollin. Ceux de vous qui voudraient en avoir la preuve trouveront l’exposé du débat dans \c Pror/)‘ès médical de 1885 18, 19, 20, 21, 24, 2G, 27 mai,

juin, juillet).

Le trajet du sang- veineux à travers le poumon a dû constituer une préoccupation favorite pour Colombo. Si Harvey a mis plus de quatorze années de réflexions pour trouver et pour établir le circuit du sang-, il est probable que pendant longtemps, dix ou douze ans peut-etre, Colombo devait répéter ses investigations, les exposeï à ses élèves et à ses amis, en parler fréquemment. La différence de six années de priorité de publication, en faveur de Servet, n’a pas l’importance que lui ont attribuée Watton et ceux qui ont suivi le philologue anglais, surtout M. H. Tollin. Lorsque Valverde, sujet espagnol, élève de Colombo, publia en 1556, à Rome, une Histoire de la composition du corps humain, il mentionna dans la dédicace écrite dès 1554 la découverte de sou maître, établie sur les expériences faites tant sur les animaux vivants que sur les cadavres. Valverde ne cite aucunement Servet. Plus tard, en 1598, dans un volume de Lettres philosophiques publié à Francfort, l’éditeur Scholzius, au sujet de l’opinion d un Espagnol soutenant que le sang passe du ventricule droit dans les poumons en suivant un long détour, met en regard : Colombi opinio. A mon avis, tout ce qui a été supposé, parfois tiès habilement, pour attribuer à Servet la découverte de la petite circulation n’est pas probant. Je conclus donc que Servet a reçu d Italie la connaissance du fait dont il n’a point revendiqué l’idée première; enfin, si de Vienne, en Dauphiné, Servet s’est rendu à Padoue, comme Morejon l’atteste, la question est tranchée de plus en plus en faveur de Colombo.

Jusqu’ici, messieurs, personne n’a prononcé le mot de circulation; il se trouve dans les écrits de Césalpin. Je dois vous dire de suite que, malgré les éloges qui lui ont été prodigués, entre autres par Geoffroy Saint-Hilaire et par Flourens, (Üésalpin a peu ou point compris ce sujet; partisan absolu d’Aristote et de Galien, il n’a rien inventé. N’allez pas croire cependant que ce fût un savant médiocre; il avait un esprit subtil, délié; il était théologien et philosophe, en meme temps médecin, un peu anatomiste et surtout naturaliste, un des créateurs de la méthode en botanique. Né en Toscane, û Arezzo, en 1519, André Césalpin

IIAKVEY RT LA CinCULATTON DU RANG

2Tl

inounit à l’Age de qualrc-vingt-qualre ans, à Rome, le 23 février 1()03. De bo une heure célèbre, il voyagea, puis il accepta une chaire de philosophie et de botanique à Pise; il vint à Rome, appelé [)ar (dément VIII, et il y finit ses jours.

Tiraboschi a dit de Césalpin que, dans ses discussions avec Taurellus et dans sa philosophie panthéiste, il ne se comprenait j)as toujours lui-même. Sa réputation comme naturaliste est Iits méritée; il distingua les plantes en classes, d’après les caractèi(‘s tirés de la fleur ainsi que du fruit, ef décrivit les végétaux de son pavs ; il composa et laissa un important herbier.

Où se trouve le mot circnlalio 9 Dans le livre V des Questions péripatéticiennes publié en 1571, à Venise; la dédicace est datée de Pise, calendes de juin 1569. liuic sanguinis circulationi ex dextro cordis ventriculo per pulmoneni in sinistriini ejusdein ventricuium, etc. Mais, dans ce passage, le mot circulation s’applique uniquement au circuit pulmonaire, mieux exposé par Colombo qui avait indiqué l’action de l’air sur le sang dans la respiration. Césalpin en revient à la réfrigération galénique, il admet la perméabilité de la cloison ; le sang est « transmis du ventricule droit au ventricule gauche pour se refroidir, partie à travers sa cloison, partie par les poumons ». Dans la VP proposition du livre précité, (7ésalpin admet que les veines et les artères parties du cœur vont se réunir dans le cerveau et dans la moelle épinière, pour former les nerfs et porter le mouvement aux muscles. Où trouver dans cela une indication de la circulation générale ?

Dans l’ouvrage remarquable De plantis, paru à Florence en 1583, on a signalé, au sujet de la nutrition des plantes, une phrase admirée par Flourens, à mou sens mal interprétée : « Dans les animaux, nous voyons que l’aliment est conduit par les veines au cœur, comme à l’officine de la chaleur naturelle; qu’après y avoir reçu la dernière perfection il est distribué dans les artères par tout le corps, à l’aide de l’esprit qui est engendré dans le cœur du même aliment. Dans les plantes, nous ne voyons ni veines ni autres conduits. » Flourens a remplacé le mot aliment (alinientuni) par sang; mais que signifie alinienluni pour Césalpin? Dans un autre ouvrage publié dix ans plus tard : De questionnni niedicariini (Venise, 1593), l’aliment est désigné comme le sang formé dans le foie, le sang qui vient du foie et qui va au poumon par la cloison et le circuit pulmonaire. (Juant « à la disli ibution

.insiCFMr-ALRX.VNnilK LAHOriLHKNR

(l(^s altères », Coloiulx) avait dit la iTième chose, en ajoutant (jü’il en était ainsi pour le san<*- des veines, (iésalpin n’a rien ajouté, et c’est Flourens qui a complété à tort le sens de la phrase avec nos idées actuelles, que Gésalpin ne soupçonnait pjas. Le lien entre les deux circulations manque absolument, totalement.

Un dernier point reste à examiner. Gésalpin a indiqué le g-onllemeiit des veines au-dessous d’un obstacle, et Flourens en a conclu qu’il a connu la circulation générale ou grande circulation. G’est dans les Questioniim medicanim libri II, parues à Venise en i593, avec la 2® édition des Queslionum péri pale lieu m libri V, que, dans un long exposé au sujet de la suffocation dans l’angine (lib. II, p. 234), Gésalpin fait cette remarque : « Il serait curieux de rechercher pourquoi les veines se gonflent au-dessous du point comprimé et non pas au-dessus, ce que savent par expérience ceux qui saignent, car ils posent le lien au-dessus du point où sera faite l’incision et non au-dessous, parce que les veines se gonflent au-dessous de la ligature et non au-dessus. Mais il aurait dû en être autrement si le mouvement du sang et de l’esprit se fait des viscères dans tout le corps. Aristote résoutil le problème en disant {De Som?i., cap. ni) : « Ge qui est éva- « poré doit être poussé quelque part, puis revenir sur lui-même « comme l’Euripe. Gar la chaleur animale se porte naturellement « vers les parties supérieures, d’où elle redescend ensuite en « revenant sur elle-même. » Ainsi parle Aristote. Finalement, pour Gésalpin, la suffocation dans l’angine est due à l’occlusion des veines de la tête ou des parties supérieures. Loin d’attribuer le gonflement veineux à un courant centripète, il croit à un flux pendant la Abeille et à un reflux pendant le sommeil, « ou la chaleur naturelle passe des artères dans les veines par les orifices de communication qu’on appelle anastomoses, et de là se porte au cœur ». Ici, on voit qu’il ne s’agit plus de sang, mais de chaleur naturelle. Plus on étudie impartialement Gésalpin, plus on est forcé de conclure que dans la plupart de ses assertions se dresse un obstacle à la circulation générale : toujours l’antique flux et reflux dans les veines d’uii côté, dans les artères de l’autre. L’illustre péripatéticien aurait-il entrevu la grande circulation (je vous ai montré qu’il était en arrière de Golombo pour la circulation pulmonaire), ([u’il aurait, par respect pour Aristote, cherché une théorie, afin de ne pas voir les choses autrement que son oracle.

IIARVRY RT LA (URCULATrON DU SANG

[.aissaiK du ciUé Carlü lluini de Bologne el Eiistacldo lUidio, ([ni, en 1598 et eu 19U0, ont traité de la circulation pulmonaire, je vais vous parler de Fabrice d’Aquapendcnte et des valvules des veines; j’ai haie d’arriver ensuite aux contradicteurs directs de Harvey.

Je vous ai déjà montré et je vous montre encore ce bel infolio : De venaruni ostioUs liber, publié à Padoue, en 1G03, par Fabrice; remarquez les belles figures qu’il renferme. Fabrice d’Aquapendente avait fait, dès 1374 et avant les réflexions de Césalpin, sa démonstration des valvules des veines. La découverte de ces valvules remonte plus haut : Charles Estienne, le frère du célèbre imprimeur, les avait vues à Paris et consignées dans un écrit, en 1443; Jacques Dubois ou Sylvius avait pareillement remarqué les valvules de plusieurs veines du corps. Canani, en 1347, avait découvert des replis valvulaires à l’orifice de la veine azygos; du reste, Vésale indique des valvules à l’orifice des veines hépatiques. Eustachi fit connaître, non seulement la valvule qui porte son nom, mais celles qu’on trouve aux orifices des veines propres du cœur ou coronaires. Posthius constatait, à Montpellier, les valvules des veines crurales; Salomon Albert! en signalait aussi dans les Amines rénales, crurales, et autres veines des membres.

Fabrice d’Aquapendente avait observé « avec une grande joie » que la plupart des veines possèdent des valvules qui s’ouvrent du côté du cœur; il les a soigneusement représentées. Mais il n’en saisit pas la vraie fonction ; il pensait qu’elles avaient été faites pour modérer l’afflux du sang veineux et l’empêcher surtout « de se porter en trop grande abondance vers les parties déclives, ce qui aurait le double inconvénient de priver les parties supérieures de l’aliment qui leur est nécessaire et d’amener un gonflement perpétuel des mains et des pieds ».

Harvey allant droit au but, au milieu des à peu près et des hésitations de ses contem[)oraius, envisage clairement la circulation totale du sang, et il la démontre.

Après avoir longtemps cherché, il avait trouvé juste; ses expériences sont décisives. Il ne méconnaît pas Colombo el Fabrice d’Aquapendenle, il nomme le premier : peritissimm, cloctisshniis ; il dit du second : « Jérôme-h’abrice d’Aquapendente, très habile analomisle et vénérable vieillard... qui a découvert les valvules

memhi'aneuses des veines... n’a pas su en ti'ouver les usages, ni les auti-es après lui. » Remarquez, messieurs, que Harvey ne menlionne ni Servet ni Césalpin; l’ouvrage tliéologique et le Trailé des piaules n’ont pas dû être connus ou majeui’s pour lui ; c’est pour contester la découverte de Harvey qu’on lui a opposé Césalpin, comme on a opposé Servet à Colombo.

Il y a deux parties distinctes dans le livre de Harvey, Exercilalio anatomica de molu cordis et sauguinis, pour : 1“ déti-uii-e les anciennes eri’eurs ; 2° édifier les nouvelles vérités. Le prologue ou préface montre que les suppositions, les arguments et i-aisonnements, attaqués par Harvey, n’auraient jamais été réfutés, ui l’autorité de Galien détruite, sans des faits rigoureusement observés, sans des expériences démonstratives, absolument probantes. Les adversaires de Harvey n’onl pas contesté les expériences, ils ont entassé raisonnements sur raisonnements.

Cette préface est bien moins intéressante que la seconde partie, et d’accord avec mon cher et nouveau collègue, le pi’ofesseur Charles Richet, je la trouve confuse, sinon embrouillée. Quelle différence avec la seconde partie expérimentale!

Harvey affirme que son livre est le seul où l’on ait tracé une nouvelle route au sang et oi'i l’on ait montré qu’il revient sur luimême. Sans rien retrancher du mérite des anciens, sans entrer en lice avec ses maîtres en anatomie, il ne recherche, dit-il, que le vrai. Jamais auteur n’a pris plus de précautions pour éviter les repi’oches de précipitation, d’ii'révérence, ainsi que pour multiplier et pour solidement établir ses preuves.

La postérité accepte, sans en détruire aucune, ces preuves de l’ouvrage capital de Harvey; les faits relatés dans la seconde partie sont l’expression désormais acquise de la vérité ; le sang se dirige du cœur vers les organes par les artères, et il revient des organes au cœur par les veines. Le sang passe d’un ventricule à l’autre à ti’avers le poumon l’aorte disti'ibue à tout l’organisme le sang revivifié ; le sang artériel est l’epi'is par le système veineux, les veines sont des vaisseaux dout la fonction est de l’amener le sang des exti’émités au cœur, les valvules des veines favorisent le mouvement qui a commencé dans les petites pour finii’ dans les gi’audes. Telle est la circulation complète du sang partout décrite aujoui'd’hui, enseignée de bonne heure aux enlaiits ; mais l’appelez-voiis cette pensée de Biot : « Rien n’est jilus clair (pie ce (pi'on a trouvé hier, l’ieu n’est plus difficile à

HARVEY ET LA CIRCULATION DU SANG 301

voir (jue ce qu’on trouvera demain », et prononcez sur le mérite de Fïarvey.

Il vous Faudra lire, messieurs, ce livre de Harvey que Flourens déclare « le jilus beau de la physiologie ». Vous verrez que l’expérimentateur n’a pas cherché la solution de problèmes ardus clans les ouvrages anciens, mais dans l’observation personnelle. Il a patiemment constaté comment battait le cœur sur les divers animaux vivants et il a fini par éclaircir le mystère des contractions cardiaques, par voir et apprécier la systole, la diastole et le repos. On avait fait du cœur un organe d’aspiration qui attire le sang du foie, Harvey prouve le contraire; il en fait un agent propulseur. La contraction des oreillettes est l’accessoire, la contraction des ventricules est l’essentiel et cette contraction est isochrone avec la pulsation des artères, avec le pouls, avec le choc du cœur contre la poitrine. De plus, en tenant compte de la capacité des cavités du cœur et estimant la quantité du liquide renfermé dans l’ensemble des vaisseaux, il conclut que le mouvement qui entraîne le sang dans les artères et qui le ramène par les veines doit s’accomplir dans un très court espace de temps, et de la sorte le sang exécute un circuit, est doué d’une circulation rapide et incessante.

Retenez bien, messieurs, que c’est par l’expérimentation que la petite et la grande circulation ont été définitivement établies.

Avant de vous parler des principaux détracteurs et adversaires de Harvey, je dois avec impartialité vous signaler deux lacunes dans son œuvre : il n’a pas compris l’influence de l’air atmosphérique sur le sang ; il n’a pas connu les anastomoses des artères et des veines dans les tissus. Il a imaginé que le sang, au sortir des fines terminaisons artérielles, doit glisser dans les tuniques des veines et qu’il arrive « ce qu’on observe dans la conjonction des uretères avec la vessie et le canal biliaire (cholédoque) avec l’intestin duodénum ». Toutefois, Harvey admettait de véritables anastomoses dans les plexus choroïdes, les vaisseaux spermatifjues et les vaisseaux ombilicaux. Il était réservé à Malpighi de voir pour la première fois en 1601, à l’aide du microscope, le passage direct du sang des artères dans les veines par les capillaires, et, si .lacques Dubois a le [iremier injecté les vaisseaux, Ruysch a montré, vers 1090, non plus la circulation en acte, mais la circulation anastomotique au re[)OS, [lar ses admirables

■lOS K I>I I-ALEX A N DU R LA HO UI.H KN E

injections pénétrant jusque daiis les ramifications vasculaires les plus ténues.

La résistance et l’opposition aux vues nouvelles de llarvev ont été vives et opiniâtres, le dénig-rement et l’attaque ont été plus d’une fois accompagnés d’injures. Le premier adversaire a été un jeune médecin exerçant dans le Yorkshire; il se nommait Primerose, Français d’origine, né à Saint-Jeau-d’Angély, en Saintouge, et avait étudié à Montpellier.

Primerose, deux ans après la publication de Harvey, fit paraître un premier libelle et il a poursuivi la doctrine harveyenne au moins quatre fois. Sa prétendue réfutation lui avait coûté quinze longs jours de travail. Les anciens, dit-il, ne connaissaient pas ce qu’on appelle la circulation, et guérissaient leurs malades. Si les ventricules ont tous les deux le même usage, il n’en fallait qu’un pour remplir cet office, la cloison du cœur est réellement poreuse, etc. Notez que Primerose u’a pas songé à ouvrir un animal vivant pour combattre les idées d’Harvey.

Le second antagoniste, Parisanus, était médecin à Venise ; c’est un élève de Fabrice d’Aquapendente, auquel il fit peu d’honneur. Il confond les valvules sigmoïdes aortiques avec la valvule mitrale ; il ne peut comprendre comment les matières impures qui existent souvent dans le sang peuvent traverser le cœur. Le sang veineux se dirigeant vers les poumons, c’est pour les nourrir.

Harvey prétend, dit Parisanus, que le pouls provient du sang envoyé dans l’aorte; il en résulte une pulsation, il y a aussi un certain bruit au cœur « que nous autres, pauvres sourds, ni aucun des médecins de Venise ne pouvons entendre; que celui qui l’entend à Londres soit trois fois heureux. Quant à nous, nous écrivons à Venise. »

Caspar ou Gaspard Hoffmann, professeur d’Altorf, croyait à l’imperméabilité de la cloison du cœur; mais, malgré les expériences lumineuses faites devant lui par Harvey qui, en 1036, suivait le comte d Arundel en Allemagne, il se refusait à croire à la circulation complète du sang. Vers la fin de sa vie, d’a[)rès SIegel, il était moins affirmatif. Jean Wesling, professeur à Pailoue, éleva des doutes contre la circulation, dans une let tre écrite en 1030; il méprise les libelles de Primerose el de Parisanus, mais la diflérence lui paraît tnjp considérable entre le sang arlé-

IIAKVEY KT L.V CIRCULATION DU SANG

riel cl le saii»’ veineux pour qu’il puisse adiueltrc nue trausiliou iiuiuédiate.

IjC plus célèbre et le plus violent des antagonistes de Harvey est Jean Kiolau le dis, ou Riolau II, qui, dès 164(3, combattit par écrit la circulation et fit soutenir des thèses où il défendait l’autorité de Galien. Riolau est le seul auquel Harvey ait répondu et à deux reprises. Vous pouvez voir dans une de nos salles le portrait de Riolau; il ne donne pas l’idée d’un « homme grossier, (juerelleur et sans modestie », comme le dépeint Sprcngel, mais « d’un fort bon homme », au dire de Guy Patin, son voisin de galerie et son successeur jadis au décanat. Malgré les démonstrations de Harvey à Riolan, qui accompagnait Marie de Médicis en Angleterre où elle allait voir sa fille Henriette, celui-ci nie la circulation. Anatomiste de grand mérite, il ne sait pas et ne veut pas laire de recherches physiologiques, il emploie des expressions fâcheuses au lieu de raisons, il réplique à Harvey : Sed pace tua dicam, milita te pvoposuisse absurda, pliiraqiie falsa. Vous savez, messieurs, quel cas il faut faire de ces invectives. Poussé à bout, Riolan dit enfin : « Le sang ne circule pas, si ce n’est par accident ».

Après Riolan est venu Guy Patin, l’ennemi de Renaudot et de l’antimoine, des apothicaires et de Mazarin. C’est lui qui employait la qualification de circulator (charlatan); il ne manque pas une occasion de décocher un trait, mais tout son esprit et ses plaisanteries ne valent pas une expérience; le ridicule retomberait sur lui si l’écrivain n’eût sauvé le médecin. On pense à Riolan et à Guy Patin, quand Diafoirus dit à son fils : « Ce qui me plaît en lui, et ce en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens et qu’il n’a jamais voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. » O Molière!

Je mentionne seulement Franzolius qui proteste de son respect pour Aristote et Galien et de sa tolérance pour les recherches modernes, pourvu cpi’elles ne contrarient [las trop les ancienm^s. Et aussi Joannes a J’iirre, Jean de la Torre, qui gémit du scandale causé par Harvey et tous les misérables novateurs; il croit que c’est par suite d’un état douloureux et contre nature que les veines se gonflent au-dessous de la ligature. Folius, admirateur de Parisanus, croit à la persistance du « trou oval »; c’est par

JOSIÎPir-ALEXANDHK LAHÜÜLHÈNE

là et un autre petit pertuis placé à coté que s’opère le passasse (lu sang du cœur droit au cœur gauche. Maguassius tient avec Coloinhus et même Harvey contre Galien ; mais il ne voit dans le cœur que la fabrication des esprits en vue du cerveau, et dans les artères que le mouvement et la distribution de ces esprits. Enfin, Homobonus Piso nie la circulation en 1090, et encore en 1726, parce qu’elle trouble la thérapeutique, qu’elle détruit la doctrine de la révulsion et de la dérivation. J’eii ai beaucoup passé, messieurs ; c(3ux qui n’écrivaient pas, le grand nombre, disaient leur mot hostile ; l’opposition a duré pendant la première moitié du xvrii® siècle.

De son vivant, Harvey a été défendu par des hommes éminents ; Werner Rolfink fut un de ses premiers partisans. Professeur à léna, il répandit en Allemagne la doctrine harveyenne; il fournit un argument en faveur du passage du sang des artères dans les veines, celui du nombre et du volume plus considérable de ces der-

niers vaisseaux. René Descartes adopta la nouvelle théorie dès 1637, dans une lettre écrite à Jean de Béverwyk. Il trouva un antagoniste dans Fortuné Plempius; mais ce dernier, vaincu par l’évidence, se rétracta en 1652 avec une admirable bonne foi et passa publiquement au nombre des défenseurs de la nouvelle doctrine. Son exemple eut des suites heureuses. Drake, Regius, Walæus, Back, Slegel, Eut, et autres, ont défendu Harvey de son vivant. La circulation a été déhnitivement admise en dépit de toutes les résistances; de plus, l’histoire a faitjustice contre ceux prétendant bien à tort qu’elle était connue des anciens.

Van der Linden, dès 1661, suivi par Spon, Wedel et autres, s efforce de tirer d un passage obscur des Sonf/es la jireuve qu Hippocrate connaissait la circulation, que Gésalpin la connaissait aussi, mais qu’Harvey avait volé ce qu’il en savait à un pharmacien de Londres nommé Hériot, letpiel à son tour avait volé Gésalpin! Charles Patin (1685), le Carolns chéri, fds de Guy Patin, blâme les modernes plus avides de gloire qu’il ne convient, revendique énergiquement la doctrine de la circulation pour les anciens : Hippocrate lui paraît très clair à ce sujet, Galien plus obscur, Harvey et ses prédécesseurs sont les « restaurateurs », sinon les (( inventeurs » de cette doctrine. Stenzel (1731) a d’(v Iranges opinions. Il ne j)eut [)as supporter (pie Bonickoe et Wartiitzius attribuent la découverte de la circulation à Salomon,

IIAUVKY KT LA CIRCLJI^ATION DU SANG 30u

(.leyeriis aux Chinois, Fraiicius à Erasistrale, loutcrois, il ne serait pas éloigné devoir des précurseurs de Harvey soit dans le scoliaste d Euripide, soit dans l’évéque Néinésius. Il pense aussi (pi Hippocrate en savait très long' sur ce sujet, prestpie aussi long que Harvey. Je borne là ce que j’aurais à dire des anciens auteurs voulant trouver dans Hippocrate ou Galien l’idée ou la trace de la circulation.

Les modernes discutent encore la part de Harvey et quelquesuns la font petite. Les auteurs italiens qui ont écrit sur l’époque de la Renaissance si glorieuse pour leur patrie, depuis Morgagnl jusipi àl Anonyme de Bizzozero, revendiquent la circulation pour (.-olombo, Gésalpin, meme Fabrice : Harvey n’est pas l’inventeur, mais le démonstrateur. En Allemagne, M. Henri Tollin, licencié en théologie, pasteur à Magdcbourg, soutient que Servet a trouvé la circulation avant Colombo ; il est suivi en cela, entre autres, par MM. Ch. Dardier et O. Douen. L’érudition incontestable de M. Tollin est pesante; il se surcharge de citations, de notes; il arrive à l’encombrement; au milieu de passages copiés, tronqués, enchevêtrés, il s’égare dans des raisonnements à perte de vue. Il admet que, si Servet n’eût point parlé du trajet du sang par le poumon, son nom serait resté inconnu aux physiologistes et aux médecins; mais, ajoute-t-il, l’illustre Espagnol n’aurait encore perdu qu’un seul fleuron de sa riche couronne. J’accepte à mon tour que Servet doit être remarquable dans ses controverses religieuses, mais j’affirme que les pages où Servet mentionne la circulation pulmonaire ont fait autant, sinon plus, pour sa réputation que tout le reste de son œuvre. M. H. Tollin accorde trop à la question de nationalité {Archives de Wirchow, XCIV» vol., 1883 ; Archives de Pfüger, XXXHI® vol., 1884) pour les opinions émises sur Harvey : il cherche à cribler d’épigrammes les Français rpii ont considéré Harvey comme un novateur. Si M. Tollin est issu de nos protestants réfugiés, il a perdu les qualités de la mère patrie, la précision et la clarté. Il peut, du reste, ajouter ma conviction à celle de Flourens, de Milne-Edwards, de Béclard, de Daremberg, de Chéreau, de MM. Charles Richet, Daslrc, E. Turner. Je me trouve très honoré d’être en si parlùite compagnie.

Enfin, je conclus que, lorsqu’on compare ce ({u’on savait de la circulation avant IG28 et ce que Harvey est venu a[)prendre, on doit reconnaitre l’œuvre du génie. Les prédécesseurs ont eu,

J O s E l> H - A L K X A N I J H IC L A HO l J L H IC N E

soit l’intuition d’une conception vag’iie, soit l’invention bornée; Harvey aurait-il pu faire sa découverte sans les données accjuises? On peut l’affirmer par les valvules des veines dont Fabrice et d’autres avaient connaissance. Personne avant lui n’a eu la notion du yrand cercle, la conviction de la circulation générale. Si dans les écoles italiennes cjuelques-uns ont pu entrevoir cette admirable chose : la circulation du sang, aucun ne l’a mise en lumière, aucun n’a fait le livre magistral de Harvey.

On a cherché à représenter Harvey comme ennemi dn progrès parce qu'il a repoussé la découverte des vaisseaux chylifères et lymphatiques. Il est certain que Harvey, si rudement éprouvé, si maltraité par ses adversaires, a été injuste envers Aselli et Pecquet, en niant la valeur de leurs recherches. Était-ce par envie? n’est-ce pas plutôt par indifférence? Il a dit quelque part que son grand âge et l’état d’agitation où se trouvait l’Angleterre ne lui permettaient pas de vérifier les travaux des autres. Sans vouloir doter Harvey d’une perfection qu’il n’avait pas, et en reconnaissant ses faiblesses, j’ai peine à croire à la jalousie chez un homme d’un aussi grand caractère.

Je vous ai parlé longuement de l’ouvrage de Harvey sur la circulation du sang, sur les mouvements du cœur chez l’homme et les animaux ; il y a un autre ouvrage d’Harvey à vous faire connaître, celui sur la génération. Je vais vous montrer de beaux exemplaires et diverses éditions de l’un et de l’autre ; je tiens aussi à vous présenter à cette occasion quelques livres précieux.

Le traité de Harvey sur la circulation du sang n’a que 72 feuillets, avec deux planches, comprenant 4 figures.

Voici Veclilio princeps, recouverte en parchemin, portant au catalogue de notre bibliothèque le n° 5608.

ExEKCrTATIO ANATOMICA || DE ÎMOTV OOIIDIS ET SAN || GVIMS IN

ANiMAi.i II H VS, Gvieielmi Hauvei angei, || MecUci lieffii el Professoris Aualomiæ in CoUegio Mediconon Lo'idinensi. — Francofvrti, Svmptibvs Gvtlielmi Fitzeri. Anno m.dc.xxviii; in-4°.

Les éditions qui ont suivi sont fort nombreuses, je vous indiipie les princijiales :

Lugduni liatavornm, 1631), in-4'', avec la réfutation de Pari-

ll.VHVKY F/r LA niKCLILATION DU SANG

saillis et (le Primerose. — Palavii, 1643, iii-J2. — Amslelodaini, 1645, in-folio, avec Spigel. — Palavii, 1646, in-4«. — Lngeluni, 1647, in-4®. — floterodami, 1648, in-l^, avec une préface de Sylvius (de le Boe).

L’édition intitulée : Exercilationes duœ (üuilomicw de circnlalioiie sangtiijiis ad Joluumoii Riolaiiiim filium. Roterodarni, 1 640, in-12, a été reproduite.

Cantabri^ire, 1649, in-12. — Parisiis, 1650, in-12.

Dix ans plus tard ont paru les : Exercilaliones analomicœ 1res de molli cordis et sanguinis circulatione. Roterodarni, 1559, in-12.

Londini, 1660, in-8". — Roterodarni, 1661, in-12. — Ibid., 1671, in-12. — Lug-duni Batavorum, 1736, in-4% édition d’Albinus.

Les traductions anglaises ont été faites, à Londres, en 1653, in-8“; à Édinibourg, en 1824, in-8°.

M. Charles Richet a donné une édition française sous le titre :

IIarvry. La Circulation du sang. — Des mouvements du cœur

CHEZ l’homme et CHEZ LES ANLMAUX. DeUX REPONSES A RiOLAN.

Traduction française, avec une introduction historique et des notes. Paris, G. Masson, m d ccc lxxix, in-8°.

L’ouvrage sur la génération des animaux, dont voici Vedllio princeps, recouverte en parchemin, porte au catalogue le n‘> 6198; il est intitulé :

Exercitationes II De || Generatione Animalium || Quibus aceedunl queedam || De Partu : De Membranis ac humorihus Uteri : Il et de Conce[)lione. — Autore Guillielmo IJarveo || Anglo, in Collegio Medicorum Londi |i nensium Anatomes et Chirurgiæ Professore. — Londini, Typis Du-Guardianis ; impensis OctavianiW Pullegn ln Cæmenterio Paulino. — m.dc.li, in-4".

Il y a nn frontispice orné, représentant Jupiter avec l’aigle, tenantdanssa main un œuf entrouvert sur lequel est la légende :

,I()SKl‘ll-ALi:.\'AM)KK I,AH(JCLHKNK

3üH

ovo omnia. J)e cet œuf s’échappent une sauterelle, une araignée, un papillon, un poisson, un serpent, un crocodile et un enfant.

Ap rès l’introduction de Georges Eut et une préface, le traité renferme 301 feuillets, plus un erratum d’un demi-feuillet.

Les autres éditions ont été successivement :

Amstelodami, Kiül, in-12. — Ibid., 1002, in-12. — Palavia, 1000, in-12. — Hagæ Comit., 1080, in-12.

La traduction anglaise a paru à Londres, en 1033, in-12.

Le Traité de la g'énération renferme beaucoup d’observations très exactes, témoignant de Tesprit généralisateur de Harvey, mais parfois prolixe ; il offre des répétitions, même quelques contradictions. Harvey nie la génération spontanée, il dit expressément : Tous les corps vivants viennent d’un œuf.

On trouve dans ce traité des faits intéressants sur Tavortemenl, les accouchements laborieux et plusieurs maladies de Tutérus.

Les œuvres complètes de Harvey ont été publiées à Londres. Vous avez devant vous un bel exemplaire, n°3477 du Catalogue :

Gvilielmi Harveii 11 Opéra omma : H a Collegio |1 Medicoru.m LoNDINENSI 11 EDITA : || M D CG LXVI, ill-i®.

Un grand nombre d’ouvrages ont paru sur W. Harvey; un des plus récents est celui de Wilis : William Harvey. A Uislorij of the discoverij oj the Civciilaiion of lhe Blood. With a Portrait of Harvey, after Faithorne. London, 1878, in-8^.

Vous savez que parmi les contradicteurs de Harvey se trouve Charles l^atin, fils de Guy Patin. Son libelle in-4° est sous vos yeux, il porte le iP fi3Ul.

CrRClJL.VnONEM SANGLIIXIS A VETERIBUS COGNITAM FVISSE , |] ORATIO || I Iahita in Argiii-Lygeo Patavino, Il Die iii novemhrls .m.dc.lxxxv. |1 A Caholo Patino, || eqvite D. Marci, Dogt. medico Paris. || Piu-

MARIO PRACTICE E.XTR. PrOEESSORE . PatavÜ, M.DC.LXXXV. H Ex

Typographia Semiiiarii Patavini. — SUPERlüliüM PEHMISSU.

HAUVKY r.T LA CIRCULATION OU SANC 30'.)

Ucinarquez le titre avec armes parlantes. Une dédicace est sni\ ie des feuillets 289 à 294.

J’appelle votre attention sur une remarquable publication qui vient de paraître. C’/est une reproduction en planches photographiques d’un manuscrit de W. Harvey, possédé par le British .Muséum. Ce manuscrit est composé de notes pour des cours d’anatomie datant de 1616, antérieures de douze années au Traité de 1628.

L’œuvre manuscrite du maître a été soigneusement respectée ; elle comprend 18.a feuillets photographiés; trois ne sont pas remplis, plusieurs offrent depuis den.v lignes jusqu’à un demi-feuillet; vous voyez en face d’eu.x une légende imprimée, facile à lire, reproduisant l’écriture, aidant à la compréhension du texte primitif. Ce dernier, tracé plus ou moins à la hâte, est presque partout en langue latine, parfois avec des additions ou interpolations en anglais, quand le latin n’a pas de mots pour rendre la pensée. Il y a des citations d’Aristote, de Colombo, de Galien surtout; mais on s’aperçoit que l’autorité des anciens n’est pas prédominante. Harvey a une érudition sûre, dont il sait se dégager pour aller en avant. On trouve dans ces notes combien la génération des animaux et principalement la circulation du sang préoccupaient le professeur.

Le titre de cette publication est le suivant :

Pr.ELECTIONES AN.VrOMLE \\ UXIVERSALIS || BY WlLLIAM HaRVEY || EDITE!) WITII AN .AUTOTYPE REPRODUCTIO.N OF TUE ORIGINAL || BY A CO.M.MITTEE OF || TUE RoYAL CoLLEGE OF Pin\SICIAN.S OF LoNDON. |j

London, J. et A. Churchill, 1886. — Grand in-8°, avec une introduction et planches photographiques.

Enfin, remarquez cet in-8°. C’est la réimpression ou reproduction, faite à Nuremberg, du fameux livre de Servet : Christicinismi resULuUo ; il est catalogué sous le n“ 35195.

On distingue cette édition de la première, si rare, avec le nombre des lignes supérieur de trois par feuillet. Les lignes étant plus courtes, il a fallu à l’imprimeur de Nuremberg les augmenter pour que les pages fussent sensiblement pareilles. La date, vers le milieu du dernier feuillet, avant l’erratum, est 1553; mais, an bas, on lit le millésime 1740, en jietits caractères romains.

.tn.SRPir-ALRXANDUE LAHOIILBKNE

L’ancienne école de la rue de la Jincherie a compté parmi ses I)rofesseurs les deux Riolan ; dans ce siècle, la Faculté a possédé successivement les deux Béclard, aujourd’hui nous avons le bonheur d’avoir à la lois les deux Richet. Nos vœux de lontçue vie et de prospérité accompagnent à la fois le professeur de clinique chirurgicale cà l’IIotel-Dieu et le professeur de physiologie qui succède à notre regretté Béclard.

Je viens de prononcer, messieurs, un liom qui restera. Nous avions en Jules Béclard non seulement un doyen éminent, mais un ami dévoué. Sa perte est trop récente pour qu’un hommage ait pu être rendu au professeur ainsi qu’au secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine. Je tiens à vous rappeler, en quelques paroles, ce maître si affectionné et si regretté.

Jules Béclard eut pour père Pierre-Augustin Béclard (178.o- ]

1825), qui, venu d’Angers en 1808, succédait par le concours à Dupuytren comme chef des travaux anatomiques, à Marjolin I comme chirurgien de la Pitié, et qui, devenu professeur d’anatomie, succombait en plein succès à l’âge de quarante ans. Né *

en 1818, docteur en 1842, Jules Béclard concourait, en 1844, \

pour l’agrégation avec Claude Bernard et l’emportait sur celui-ci, ] le jury ayant remarqué chez Béclard de rares aptitudes proies- j sorales, la clarté jointe à une méthode rigoureuse d’exposition et | l’élégance du langage sans recherche. A vingt-huit ans, Jules Bé- ■; dard disputait la chaire d’anatomie à Denonvilliers, puis la chaire ' d’hygiène à Bouchardat.

En 1852, Béclard fit paraître une nouvelle édition des Élénieulu d’aiialomie générale de son père, ensuite la traduction française de V Histologie de Kœlliker, en collaboration avec M. Marc Sée, enfin son Traité de phgsiologie humaine, devenu aussitôt classique, traduit dans toutes les langues, depuis l’allemand jusqu’à l’arabe, et parvenu à sa septième édition.

Parmi de nombreux mémoires relatifs à l’anatomie «-énérale et

à la physiologie, je ne puis passer sous silence les études de ‘ Béclard sur 1 inilueuce de la température pour le développement ) comparé des systèmes organiques, et aussi l’influence de la lu- i inière ainsi que des divers rayons colorés du spectre sur le ; développement des animaux, et des mêmes rayons colorés envi- 1 sagés dans leurs ra[)ports avec les phénomènes de nutrition. Je J

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