‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 3 sur 85 · JOS E 1’ 1 1 - A L E X A N 1) U E L A IK) U L 15 EN E · texte numérisé non relu

JOS E 1’ 1 1 - A L E X A N 1) U E L A IK) U L 15 EN E

Uaver, qui devait être plus tard son mentor médical et exercer une si i^rande inlluence sur toute sa carrière.

L’union de Laboulbène et des deux frères Dufour resta complète pendant près de trois ans, A ce moment Gustave Dufour se diri^a'a vers la médecine militaire, sur les conseils du docteur Moizin, membre du conseil de santé de l’armée. Il quitta donc Paris pour aller à l’Ecole de Strasbourg-, où le professeur de botanique Frey, ami de son père, le prit sous sa protection,

A la suite de cette séparation, en 1848, Laboulbène et Albert Dufour abandonnèrent le nid de la rue d’Enfer et vinrent habiter au troisième étage du n® 20 de la rue Servandoni, ce tranquille passage entre le Luxembourg et Saint-Sulpice. Ils s’adjoignirent un artiste landais, Emile Bandelli, qui, après un an, dut rentrer dans sa famille et fut remplacé par un ami de collège des deux étudiants, M, Aymon,que sa santé obligea bientôt aussi àquitter Paris,

Un Agénais, Louis Amblard, étudiant en médecine et depuis botaniste distingué, renoua la trilogie durant un an.

Pendant ce temps Laboulbène avait concouru avec succès à l’externat des hôpitaux, et il pensait bien ne pas s’en tenir à ce premier échelon des dignités hospitalières. Il se présenta à l’internat en 1850, et sa nomination fit cesser cette bonne vie commune sans toutefois porter atteinte aux sentiments de vieille amitié de Laboulbène et des Dufour, Le dernier survivant des Dufour nous l’écrit, et nous sommes heureux de transcrire intégralement cet hommage de pieuse amitié, qui nous rappelle, àbien des centaines d’années de distance, les antiques liaisons dontnous parlent Homère et Virgile :

« La mort seule a rompu ce faisceau cordial; mais, le seul qui reste mai-chant dans la même lionne vie spirituelle que ceux qui en ont bénéficié en entrant dans l’éternel repos, la trilogie sera, je l’espère, reconstituée dans cet au-delà de la vie d’ici-bas pour ne jamais finir, »

En 1849, Laboulbène avait concouru pour le premier prix de l’Ecole pratique de la Faculté de médecine, qu’il avait obtenu à l’unanimité des sulfrages; puis il participa au concours pour la médaille d’argent de l’internat, où il eut la seconde place à la fin de l’année 1851,

Lorsqu’il fut arrivé au terme de ses quatre années d’internal.

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dont il avail iiccoinj)li la dernière dans le service de Rayer, à la Cliarité, il vonlut, avoir la consécralion suprême, à laquelleil s’était dès longtemps préparé, et il prit part à ce rude comhat de la médaille d’or, tant désirée à cette époque, parce qu’alors sa possession assurait d’habitude dans un bref délai, à son heureux titulaire, la nomination comme médecin des hôpitaux.

Ses premières épreuves furent remarquables; mais celles de ses concurrents ne le furent pas moins, et les lutteurs se présentèrent aux compositions définitives avec d’égales chances de succès. Le sujet proposé fut le cæcum; et, tandis que les candidats s’épuisèrent à exposer au jury tout ce que les auteurs avaient décrit à propos de cet organe, Laboulbène, original entre tous, insista presque uniquement sur l’anatomie comparée et remporta la médaille de haute lutte.

Combien de fois le maître a-t-il raconté à ses élèves cet épisode marquant de sa vie! Il le rappelait toujours avec plaisir, nous disant que, dans les concours, il fallait chercher à tout prix à faire une épreuve différente, comme point de vue, de celles des autres concurrents. Rien ne peut mieux peindre les tendances que son esprit avait dès le jeune âge et qu’il conserva jusqu’à ses dernières

années.

La médaille d’or conférait alors deux années d’internat supplémentaires. Laboulbène les passa chez Rayer, que son jeune esprit avait apprécié à sa juste valeur, dans les salles Saint-Michel et Sainte-Marthe de ce vieil hôpital de la Charité, où il avait déjà été de nombreuses années comme élève bénévole, comme stagiaire, comme externe et comme interne, et qu’il ne voulut plus tard jamais abandonner.

Peu après avoir obtenu la médaille d’or, il fut reçu docteur en médecine, le 8 mars 1854, après la soutenance d’une brillante thèse, inaugurale « sur lenœvusen général et sur une modification particulière et non décrite observée sur uunævus de la paupière supérieure. »

En même temps, son maître Rayer le faisait nommer médecin par quartier du prince Jérôme Ronapartc, qui fit de lui uu ami et lui témoigna la plus grande confiance. 11 était son médecin préféré, et le prince le désigna pour l’accompagner dans tous ses voyages. Laboulbène rendait bien à son auguste malade l’arteclion dont il l’honorait. Pendant la dernière maladie de Jérôme Ronaparte à son château de Villegenis, il resta jour et nuit au chevet

JOSEIMI-ALEXANDKE LABOULHÈNE

(lu prince jusqu’à l’heure fatale. Après sa mort, il quitta le Palais- 1 lovai.

Mais il y avait laissé, comme partout où il passait, des souvenirs d’impérissable amitié. N’onbliaut pas son affectueux dévouement, la princesse Mathilde ne manqua jamais de témoigner le [)lus vif intérêt à celui qui avait été le médecin de son père pendant ses dernières années. Une artistique médaille d’or rappela à Lahoulbène son séjour au Palais-Royal. Plus tard, la princesse le reçut dans son salon si recherché ; et, lorsqu’il mourut, elle daiü;na exprimer les vifs regrets qu’elle ressentait de cette perte si inattendue. Il resta le médecin de la princesse Clotilde et fut souvent mandé comme consultant auprès du prince Napoléon.

Pendant le temps qu’il passa au Palais-Royal, deux événements importants manfuèrent la vie de Lahoulbène : il fut reçu agrégé de la Faculté à la suite d’un concours très remarqué qu’il termina par une thèse sur les névralgies viscérales encore consultée aujourd’hui, et il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur, le 6 août 1860.

Médecin des hôpitaux au concours de 1863, il fut élu le 2 décembre 187.6 membre de l’Académie de médecine dans la section d’anatomie pathologique.

En 1864 et 1866, le professeur d’anatomie pathologique Cruveilhier, obligé par raison de santé de ne pas faire son cours, dut demander des congés. Lahoulbène fut désigné pour le suppléer, et il occupa provisoirement cette chaire de la façon lapins distinguée. Il se trouvait prêt par ses études antérieures à cet enseignement et eut le bonheur de voir ses elforts couronnés de succès. La seconde fois qu’il reçut cette délégation, en 1866, il refusa d’accompagner un riche client dans un voyage merveilleux pour accomplir ce devoir, qui était en meme temps pour lui un immense plaisir, tant était grand son amour pour les élèves et pour l’enseignement.

Son vénéré maître, Léon Dufour, qui l’avait conduit à Paris, répétait souvent cette maxime de Cuvier : que (( l’Homme n’était pas bien connu f[uand on ne l’étudiait (jue dans l’Homme. » Aussi, Lahoulbène avait pris le goût de l’anatomie comparée et avait appris à disséfjuer les organismes les plus simples pour mieux analyser la conq)lication des organismes supérieurs. Ces éludes l’avaient mis sur la voie de l’anatomie générale; et, pendant de

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nombreuses années, il prépara le cours de son savant maître et ami Charles Robin.

Préoccupé constamment des études qui faisaient le bonheur de son existence, il avait song-é à créer une société, nous dirions volontiers un salon, où il pût en causer avec des savants compétents en ces matières. Il conversa de cette idée si chère avec Cliarles Robin, Claude Bernard, Lebert et Ilouel, et ils fondèrent de concert en 184-8 cette fameuse Société de biologie, d’où sortirent et d’où sortent encore tant de travaux intéressants et féconds. Pendant cinquante ans, Laboulbène fut un des collaborateurs les plus assidus de cette société, comme en témoignent l’importance et le nombre des mémoires, notes et communications diverses qu’il y présenta et qui sont reproduits dans les comptes-rendus, publiés à partir de 1849. En 1882, il fut nommé à la présidence, qu’il remplit avec toute l’autorité quelui donnaitsa connaissance approfondie des sujets qui étaient discutés.

Il était depuis longtemps membre delà Société entomologique. C’est en 1846 que Laboulbène, « étudiant en médecine et auteur de nombreux travaux, » y fut présenté par Guérin-Méneville et nommé sans discussion. Les commissaires rapporteurs étaient Dupont et Cheiche. En 1858, il devint vice-président et en 18t)0 il arriva à la présidence, à laquelle il fut réélu en 1872 et en 1889, tous ses collègues désirant lui témoigner leur admiration pour son œuvre et leur sympathie pour sa personne.

C’est qu’en effet le maître était bon, et tous ceux ([ui l’ont connu ou seulement approché n’ont jamais oublié son excellent cœur.

Son aspect physique respirait cette bonté morale. Grand, vigoureux, taillé en hercule, très carré d’épaules, semblant destiné à vivre jusqu’à l'àge le plus avancé, il avait cette douceur que possèdent les forts de cœui‘ et d’esprit; sa face était glabre, comme celle des médecins de son époque; mais il paraît que dans sa jeunesse il avait porté barbe et moustaches à l’exemple de notre Ambroise Paré, qu’il vénérait tant. Il racontait à ce propos une histoire fort amusante. Envoyé par son maître Rayer auprès d’un de ses malades, un vieux diplomate, il le soigna, comme il en avait l’habitude, avec le plus grand dévouement et eut le bonheur de le guérir. A ce moment il était dans une période de concours, et le client pensa lui être fort utile en l’engageant à faire tomber barbe et moustaches. En effet, à cette époque, les médecins avaient conservé l’habitude d’avoir les lèvres et le menton rasés.

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C’était peut- être uii restcdu tein[)s de Molière, mais la coutume le voulait. Laboulhèue se coidbrma àcel avis du vieux diplomate ; il le fit et fit bien.

Certes, eu 1860, le malade eiit difficilement accepté un médecin n’ayant pas le faciès de rigueur; mais Laboulbène n’avait jamais songé à faire argent de ses titres, et ce ne fut pas dans un but de gain qu’il suivit le conseil qui lui était donné. Tout à la science, ilattendait d’elle toutes ses jouissances ; et, se contentant de ses modiques ressources, il ne songeait qu’à ses études. Modeste entre tous, ennemi de tonte réclame, jamais il n’alla aux clients; ce furent les clients qui vinrent à lui, et, pendantplus de trente ans, il eut à soigner beaucoup plus de malades qu’il ne souhaitait. Dès qu’ils connaissaient Laboulbène et qu’ils l’avaient apprécié, ils devenaient tous ses fidèles amis.

Ce bon était en même temps un courageux et un fort. Il aimait sa patrie d’un ardent amour et souffrit cruellement des périodes tristes et tourmentées qu’elle eut à traverser.

La première occasion qui se présenta à lui défaire preuve de son courage et de son dévouement fut l’épidémie de choléra de 1833, pour laquelle une médaille d’argent lui fut décernée.

Quinze ans plus tard, pendant l’année terrible, au moment du siège de Paris, Laboulbène, qui eût pu rester tranquillement médecin de l’hôpital Necker, demanda à prendre du service. Il fut nommé médecin de l’hôpital militaire du Gros-Caillou ; mais il considérait qu’il n’avait pas encore accompli tout son devoir. Il ne se borna pas à soigner les soldats dans son service; il parcourut les remparts et même les avant-postes au péril de sa vie, sans jamais se départir de son calme, et y recueillit les blessés et les malades. C’était pour lui le devoir, et il était toujours là où le devoir et la voix de sa conscience l’appelaient.

On pensa en haut lieu que ce dévouement méritait une récompense, et la croix d’officier de la Légion d’honneur qui brillait sur sa poitrine était une croix militaire. Elle lui fut décernée le 22 février 1871 pour sa belle conduite.

Vinrent ensuite les sombres jours de l’insurrection, pendant lesquels Laboulbène continua à faire, scrupuleusement et courageusement, son devoir. Il habitait alors rue de Lille, et son appartement fut incendié par les insurgés pendant qu’il était à l’hôpital . Une partie de sa précieuse bibliothèque fut détruite, et peu s en fallut que ses curiosités entomologicpies ne subissent lemèmesorl.

JOSRPII-ALEXANDRR LABOULBÈNE

Par bonlicur, deux domestiques dévoués, sachant combien le maître attachait de prix à ses cartons d’insectes, s’en saisirent au milieu des flammes et les emportèrent dans les caves entre deux matelas. Rien n’était endominagé.

Ces collections étaient déjà connues de tout le monde scientifique, et les savants furent tellement émus, à la nouvelle du sinistre que, détail étrange et vraiment amusant, Laboulbène reçut des lettres de toutes parts, de France et de l’étranger, pour lui demander, non pas s’il était sain et sauf, mais si les collections étaient intactes et n’avaient pas souffert.

Cette triste période avait été plus douloureuse encore pour Laboulbène que pour la plupart de ses contemporains, car au chagrin qu’il ressentait des malheurs de son pays se joignait pour lui une grande peine de cœur. Au moment de la déclaration de guerre, son mariage était prochain. Les événements séparèrent les deuxfuturs époux, et ce ne fut qu’un an plus tard qu’il put enfin s unir à la compagne digne et dévouée qui fit le bonheur de sa vie et partagea pendant près de trente ans ses joies et ses rares ennuis.

Laboulbène avait à ce momentperdu presque tous les siens. Son père était mort depuis déjà bien des années; sa mère avait succombe avant 1870 ; il ne lui restait plus que son unique frère Ulysse, qu’il chérissait, mais qui habitait au loin dans le pays natal et qui, d’ailleurs peu soucieux d’exercer sa profession d’avocat, voyageait souvent.

Aussi, il adopta en quelque sorte la famille et le pays de M"'® Laboulbène; et, bien qu’heureux de revoirie plus souvent possible son vieil et cher Agen, la maison qui l’avait vu naître et la propriété de campagne de ses parents, il allait d’ordinaire passer ses vacances dans ce beau pays d’Anjou, dont le charme du climat et la richesse agricole le captivaient vivement.

La vie était là toute patriarcale. Son beau-père l’aimait tendrement, et cette affection était réciproque. Ils résidaient dans deux habitations presque contiguës et se voyaient à toute heure du jour. Laboulbène faisait de son temps trois parts. Il employait

I une à travailler et surtout à préparer son cher cours d’hiver au moyen des nombreux documents qu’il avait apportés. Une autre était consacrée à des promenades et surtout aux soins du jardin.

II cultivait lui-mèmc plusieurs centaines de rosiers, qui rivalisaient de beauté, et c’était son orgueil d’avoir la plus merveilleuse collection de roses de la contrée.

JOSEPH-ALEXANDRE LAROULBÈNE

Iai troisième partie de son temps était réservée à renlomologie, et il la faisait la plus large possible : il parcourait les prés et les bois pour y découvrir des échantillons rares, et il s’en faisait apporter par les paysans d’alentour.

Le soir, toute la famille seréunissait, et c’était le tableau le plus touchant de l’union la plus complète et du bonheur absolu dans la confiance et l’amitié.

Depuis quelques années, Laboulbène parlait souvent du grand plaisir qu’il auraità fêter bientôt le quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance de son beau-père, encore plein de verdeur, gai convive et charmant causeur. C’était là un de ses plus chers désirs. Cet anniversaire devait avoir lieu dans l’été de l’année 1899; mais, hélas! le gendre n’y assistait pas et avait précédé dans la tombe le vieillard qui l’avait tant aimé.

A Paris, sa vie était active ; il avait de grandes et belles relations. On appréciait son esprit. Sa conversation était vive et imagée, souvent exubérante, avec une pointe de verve un peu frondeuse et souvent un certain tour gaulois, le tout rehaussé d’une nuance de solennité.

Simple de goûts, il avait l’horreur et le mépris de la mise en scène. Son appartement du boulevard Saint-Germain fut le rendez-vous des plus hautes notabilités scientifiques ; mais ce que le maître aimait par-dessus tout, c’était de se trouver seul avec quelques bons et vrais amis. Assis au milieu de son salon ou appuyé à sa cheminée, il devisait avec eux des événements marquants de sa vie ou des choses du moment. Jamais il n’apportait dans la discussion aucune passion malsaine, et sa parole n’allait point au delà de sa pensée, tout en en étant le miroir fidèle, car il ne sut jamais déguiser sa pensée. « J’engage, avait-il dit, tous à éviter dans leurs discours ou leurs écrits toute personnalité, toute allusion dépassant les limites delà discussion la plus sincère et la plus courtoise. » Cette belle pensée, à laquelle il se conforma toujours, a été conservée, et elle sert aujourd’hui d’épigraphe au journal anglais The entomologist’s monthly magasine.

Un des meilleurs jours de l’année était pour lui le jour de la Saint-Joseph. Ses élèves et ses intitnes amis avaient coutume de venir à cette occasion lui exprimer tous leurs vœux; et, le soir, queh{ucs-uns d’entre cu.x se réunissaient autour de sa table familiale et de tout cœur souliai talent à leur hôte prospérité et longue vie.

JOSEPlI-AI.KXANDKE LABOULllÈNE

Ce passionné de renseignement atlcndil pins (pi’il n’était juste nne chaire de professeur titulaire. Ses études l’avaient spécialement aiguillé depuis long-lemps du coté des recherches anatomopathologiques, et c’était la chaire d’anatomie pathologique qu’il convoitait entre toutes et qui send)lait devoir lui être réservée. Mais elle ne devint point vacante. Laboulhène se tourna alors du coté de la chaire d’histoire de la médecine et de la chirnrK'ie, devenue libre à la fin de 1878; et, au commencement de l’année 1879, il arriva enfin à cette situation si longtemps désirée. Seuls, ses amis et ses élèves savent à quel labeur il dut s’astreindre pour faire les magistrales leçons que nous avons tous lues ou entendues; mais rien ne lui coûtait, s’il pensait être utile aux auditeurs confiés à scs soins. Lorsqu’il partait en vacances, il était toujours accompagné de volumineuses caisses de livres anciens et modernes, qu’il avait découverts dans ses studieuses recherches chez les bouquinistes ou qu’il avait empruntés à la bibliothèque nationale ou à celle de la Faculté de médecine.

Ses dix dernières années furent passées dans le bonheur qui couronnait si justement une carrière si dignement et si honorablement remplie. Il fut nommé en 1891 membre de la Société nationale d’agriculture dans la section hors cadres, où il siégeait aux côtés du duc d’Aumale. Il ne manquait jamais aux séances de cette docte compagnie, où son expérience fut précieuse ; et, si la mort ne l’eût enlevé à un moment qui est la vieillesse pour la plupart, mais qui semblait être pour lui la force deTàge, l’Institut lui eût sans doute ouvert ses portes à bref délai.

A la fin de l’année 1890, il atteignais la limite d’àge comme médecin des hôpitaux. Lorsqu’il avait quitté l’hôpital Necker, peu d’années après la guerre, il avait pu choisir à la Charité le service qu’avait eu antérieurement Rayer. 11 ne voulut jamais l’abandonner. Longtemps avant son admission à l’honorariat il eût pu aller à l’Hôtel-Dieu, qui estpour beaucoup le suprême désir et le couronnement de la carrière hospitalière; mais il avait dans les salles Saint-Michel et Sainte-Marthe de pieux souvenirs de jeunesse, et il désira y terminer scs fonctions.

Sa demeure était ainsi merveilleusement placée pour ses occuj)ations ; à (pielfpies pas de la Charité, [)lus près encore de l’Académie, à dix minutes de la Faculté, il était au centre de tout ce (pii lui était cher.

A Necker ('t à la Charité, il ne cessa jamais de donner à ses

élèves cet enseignement dont il avait été si reconnaissant à ses maîtres. Les jeunes étudiants venaient en foule dans son service, car, comme les Bucqiioy, les Hérard, les Moutard-Martin, il les initiait avec le plus grand soin au diagnostic médical, à la thérapeutique et surtout à la percussion et à l’auscultation. Deux catégories de malades venaient assidûment à sa consultation hospitalière, qu’il faisait toujours lui-même : les saturnins, dont il s’occupait tout spécialement par intérêt scientifique et pour continuer les traditions historiques de la Charité, et les patients atteints du tænia, car ses travaux sur les parasites de l’homme étaient universellement connus.

Tous les étudiants qui avaient passé par ses mains, Laboulbène les entourait de ses soins, s’intéressait à eux, leur prodiguait ses conseils et les appuyait de toute son influence et de tout son crédit. Lorsque, reçus docteurs, ils étaient partis pour prodiguer aux malades les bienfaits des leçons du maître, il conservait avec eux à distance d’amicales relations. Il considérait les fonctions de médecin des hôpitaux et de professeur comme un véritable sacerdoce, et son inépuisable charité adoucissait bien souvent le sort des déshérités de la fortune que le hasard avait placés dans les salles qu’il dirigeait.

Il était, d’ailleurs, bienveillant pour tous, et son humeur était toujours égale. Il savait que la colère est mauvaise conseillère et est la marque d’une âme faible. Sa constante bonhomie était toujours prête à devenir serviable. Jamais il ne médisait depersonne ; jamais il n’avait pour quiconque un mot aigre ou blessant; sa courtoisie et son aménité étaient parfaites.

Tous les élèves de la Faculté qui l’ont connu savent combien, aux examens, il était paternel. Loin de chercher, comme certains, à embarrasser les candidats, ce qui est toujours facile, il les interrogeait avec bienveillance, et, s’ils paraissaient intimidés, il les rassurait, cherchait par de bonnes paroles à les encourager et avait toujours pour préoccupation d’être juste et de distinguer le vrai mérite. Aussi était-il très populaire parmi les étudiants et universellement aimé.

Lorsque l’un d’entre eux manifestait des dispositions spéciales et avait l’intention de se diriger vers les sciences naturelles ou vers la carrière des concours, il l’adoptait, il le recevait chez lui, il le traitait comme un fils. C’est ainsi que beaucoup de médecins et de chirurgiens des hôpitaux, beaucoup d’agrégés, beaucoup

.lOSEl’H-ALEXANDRK LAHOULBÈXE

aussi (le naluralistes sont sortis de scs mains, lis formaient autour du maître une élite intellectuelle ({uile vénérait; il en était comme le centre d’où s’épandaient ces rayons.

Sa dernière visite à riujpital de la Charité, lors(|ue sonna riieure

du départ, donna lieu à une touchante manifestation. Tous ses anciens internes présents à Paris tinrent à y assister; (juelquesuns même vinrent de province. Un des plus anciens était sou cousin germain Pozzi, qui, arrivé déjà à une haute situation, avait voulu lui témoigner son respect et sa reconnaissance et suivait avec nous le maître qui visitait ses malades une dernière fois avec autant de conscience et de dévouement que lorsqu’il était jeune médecin du bureau central.

Dans le cours de sa longue carrière hospitalière il avait eu cependant un chagrin. Ayant reçu de safamilleune solide éducation religieuse, il avait conservé de vraies et fortes convictions, qu’il n’a jamais cachées et que tous doivent respecter, parce qu’elles étaient sincères. Il souffrit dans son cœur de chrétien lorsque l’administration remplaça les religieuses, qu’il aimait tant, par des surveillantes laïques. Sortant pour une fois de son habituelle placidité, il protesta violemment. Sa véhémence en cette circonstance fut pour lui, paraît-il, la cause de quelques ennuis; mais il répétait souvent qu’il recommencerait sa protestation, s’il avait à la refaire, l’ayant accomplie dans la sérénité de son âme pour ce qu’il pensait être le bien des malheureux confiés à ses soins.

Peu après qu’il eut quitté les hôpitaux, l’Académie de médecine l’élevait à la présidence, rendant ainsi hommage à sa haute science et à sa parfaite intégrité. Pendant cette année 1893, il déploya à diriger les délibérations de cette savante assemblée son tact exquis et sa délicate urbanité, et aucun de ses collègues n’a oublié sa parfaite courtoisie et sa scrupuleuse correction.

Nous pensions tous que cet homme de bien nous quitterait chargé d’années et que, comme les patriarches antiques, il verrait ses vertus récompensées par une longue vie. Nous ne devions pas avoir ce bonheur.

Nommé juge du concours d’agrégation de médecine en 1897, Laboulbène, toujours soucieux des devoirs et des responsabilités qui lui incombaient, apporta à l’accomplissement de ces fonctions toute sa conscience et tout son esprit de justice. Obligé de siéger cha(pie jour pendant de longues heures, il se trouva fort fatigué a la lin des trois mois que dura ce concours.

Oiiiiize jours environ après la séance terminale, il venait voir un des miens atteint de la g-rippe. Après sa visite au malade, il me demanda à passer un instant dans mon cabinet de travail ; et, là, assis en face de moi, il me fit une terrible révélation ; il me montra sa jambe gauche œdématiée.

Je compris de suite qu’il était perdu ; mais, contenant mon émotion, je cherchai à le rassurer, lui disant que c’était là la conséquence de la fatigue que lui avait causée le concours et qu’il n’y avait qu’un léger œdème dû à des varices internes. Alors, calme et résolu, il me dit ces paroles qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire : « Mon cher ami, j’ai la maladie dont est mort Trousseau; il n’y a rien à faire; je suis perdu; mais, pour Dieu en qui je crois, que cela reste entre nous deux jusqu’à ma fin, et surtout que ma chère femme n’en sache rien ; elle en mourrait ; vous le lui direz plus tard. » J'ai tenu ma parole, et c’est ici la première fois que je révèle ce secret, que mon maître m’avait autorisé à dévoiler lorsqu’il ne serait plus.

Il rentra chez lui, s’étendit sur la chaise-longue de son cabinet et se refusa absolument àsemettreau lit. Ce ne fut que sur l’ordre formel de son cher ami Lannelongue qu’il s’y décida; et, alors, commença pour lui une véritable torture. Ce repos forcé fut un supplice atroce pourun homme aussi actif. Il dépérit rapidement, tandis que son membre augmentait peu à peu de volume; l’appétit, qu’il avait toujours eu excellent, faiblissait.

Cependant, vers le commencement dejuin, tout s’était amendé ; il avait pu quitter le lit pour quelques instants et faire quelques pas. Aussi on jugea le moment propice pour le transporter à Saint-Denis d’Anjou, où l’on espérait que l’air et le soleil amélioreraient un peu son état. A ce moment, la veille de son départ, il reçut la nouvelle de la mort presque subite de son frère Ulysse. Ce malheur lui porta un coup d’autant plus terrible qu’il ne pouvait aller lui rendre les derniers devoirs.

Néanmoins, quelque temps après, il partit pour l’Anjou; et, pendant les premières semaines, il parut réellement renaître à la vie. Une saison à Bagnoles de l’Orne fut conseillée dans le but de diminuer l’œdème et eut, en effet, ce résultat. Mais, un mois environ après son retour de cette station, au commencement de novembre, l’état empira brusquement; l’estomac se refusa à toute alimentation, elle maître s’éteignit le 10 décembre dans les bras de sa femme, dont le dévouement fut admirable, et entouré de

JOSEPH-ALEXANDRE LAROULnÈNE

tous les siens, de son fidèle préparateur le docteur Cambours et de son ami le docteur Rivaud, qui n’avaient cessé de lui prodiguer leurs soins les plus aflèctueux.

Une quinzaine de jours environ avant sa mort, il avait voulu entendre une dernière fois la messe dans la petite église de Saint- Denis d’Anjou. Il s’y fit transporter, et, conséquent avec les principes de toute sa vie, il fut heureux d’avoir accompli ce pieux pèlerinage.

L’œuvre de Laboulbène, a dit Jaccoud dans l’éloge funèbre qu’il fit de lui à l’Académie, veut être jugée à la lueur de sa date; elle marque une époque. C’était, en effet, le temps où déjà l’épanouissement dominateur des études microscopiques pouvait être prévu ; et, fervent adepte de la science nouvelle, il n’a pas peu contribué à ses progrès. Médecin, anatomo-pathologiste, naturaliste, il réunissait en lui une triple personnalité scientifique.

Au point de vue professionnel, il a offert le type du clinicien instruit et consciencieux, du médecin désintéressé. On ne lui connut jamais d’ennemi parmi ses confrères.

Ses travaux d’anatomie pathologique, consignés dans le traité qu’il publia en 1879, devinrent rapidement classiques, et ses travaux historiques resteront comme un monument grandiose élevé à la science.

Enfin, son autorité en entomologie était universellement reconnue. Il découvrit plusieurs espèces nouvelles auxquelles on a donné son nom. Arbitre des incertitudes et des controverses sur ces sujets, il était consulté de tous les points de la France et d’au delà pour la détermination des variétés discutées et des éléments parasitaires. Son amour de l’entomologie ne cessa qu’avec la vie.

Pendant les dernières semaines de sa maladie à Saint-Denis d’Anjou, il se faisait encore apporter des insectes, qu’il étudiait avec sa minutie habituelle et qu’il classait avec soin. Léon Dufour, en mourant, lui avait légué sa collection, qu’il a complétée etenrichie pendant plus de trente ans. Des savants de tous les pays venaient l’admirer et l’étudier, et c’est alors que Laboulbène, enfermé avec eux dans la pièce où elle était soigneusement conservée dans des armoires spéciales, éprouvait les plus grandes satisfactions de sa vie de naturaliste. C’était là aussi que souvent, dès c[u’il avait quehpies instants de liberté, il se retirait pour se livrer a son plaisir favori, et que, armé de son microscope, il réexami-

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liait tous ses curieux échantillons et étudiait les nouveaux qui lui étaient parvenus.

Dès longtemps il avait exprimé le désir que la collection Dufour-Laboulbène figurât au Muséum. Ce désir a été scrupuleusement respecté, et on peut maintenant y admirer ses merveilleux cartons, parfaitement intacts.

Le musée d’Agen, installé dans la « maison de Montluc » du XVI' siècle, dont la toiture et le bel escalier en pierres à colonnes torses sont admirablement conservés, aura aussi sa part des collections du maître, qui contribueront à témoigner, avec les débris de sculptures, les panoplies, les estampes et les tableaux, de l’intensité de la vie régionale et de la grandeur de nombreux enfants de l’Agénais.

Le dernier vœu de Laboulbène avait été d’être inhumé dans ce pays où il avait eu tant de bonheur. Il repose maintenant dans le petit cimetière angevin, non loin de cette demeure familiale qu’il a tant affectionnée, et l’on aperçoit de sa tombe ce champ de rosiers qu’il soignait avec tant d’amour. La piété de sa veuve a élevé en cet endroit une chapelle qui rappelle aux habitants celui qui les aimait et auquel ils rendaient bien son affection.

Telle fut la fin prématurée du maître, à laquelle aucun de nous ne pouvait s’attendre quelques mois auparavant. Sa vie toute d’honneur et de loyauté méritait d’être donnée en exemple ; et, si Injustice immanente n’est pas un vain mot, il est aujourd’hui à la droite, au premier rang des justes et des bons.

Louis Beurnier.

Janvier 1901.

L’œuvre de Laboulbène est énorme et multiple.

Elle comprend trois parties bien distinctes : les travaux historiques, les travaux médicaux et les travaux d’entomolog-ie et d’économie rurale.

M"'® Laboulbène nous a fait l’honneur de nous confier le soin de rassembler les premières leçons que fit le maître au début de chaque année scolaire. Ce sont elles que nous publions dans ce volume.

A la suite, nous avons cru devoir insérer la liste complète des travaux de Laboulbène avec les indications bibliog-raphiques nécessaires.

Nous nous sommes attachés à reproduire avec un soin scrupuleux le texte même des paroles du maître, heureux si nous avons pu ainsi, en même temps que faire goûter aux lettrés et aux curieux un délicat régal, faire revivre pour ses élèves et ses amis celui dont ils garderont toujours le plus pieux souvenir.

Louis Beurnier et P. Gambours.

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