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L’ANCIENNE FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS

En arrivaiil à une position depuis longtemps désirée, on éprouve, en même temps qu’une grande joie, les sentiments d’une vive reconnaissance pour ceux qui vous ont témoigné leur sympathie et leur dévouement. Cette gratitude, je tiens à l’exprimer aux maîtres éminents qui m’ont élevé jusqu’à eux et aux chers amis qui m’ont soutenu dans une lutte exceptionnellement difficile. De plus, comme le voyageur qui atteint un sommet péniblement gravi, jetant un regard sur le chemin parcouru, je retrouve tous les souvenirs du passé, la vie de concours, les anciens d’hôpital, je revois par la pensée les condisciples, les compagnons de la route. Parmi eux, je ne puis, surtout en ce moment, ne pas évoquer le souvenir de Paul Lorain, un de mes prédécesseurs, mon camarade d’études, mon ami toujours fidèle.

Paul Lorain devait à son labeur et à sa rare intelligence ses succès dans la lutte et sa nomination au professorat. Appartenant à l’Université par sa naissance, par des liens nombreux de famille, il avait une personnalité puissante, il groupait autour de lui, à l’hôpital et à la Faculté, des élèves nombreux et sincèrement attachés. Son culte pour la vérité, ses écrits d’une trempe si vigoureuseetsi vraiment scientifique faisaient encore plus ressortir, par un heureux contraste, sa riche imagination, son élocution si facile et si élégante. Aussi savant que modeste, aussi généreux que savant, doué des plus hautes qualités de l’esprit et du cœur, Lorain était aimé de tous ceux qui l’ont connu; notre amitié, ipii datait de l’internat, durait toujoursaussi vivace sans qu’un nuage soit venu la traverser jamais. Permetlez-moi de placer 1 enseiguement que je commence aujoui'd’hui sous les auspices de ce nom qui m’est si cher et qui vous est si sympathiijue, de Paul Lorain

JOSEPH-ALEXANDRE LAüOULBÈNE

L’histoire de la médecine, qui doit nous occuper, estime science des plus vastes; bientôt je vous indiquerai son étendue et ses divisions, mais auparavant il m’a semblé que dans cette leçon d’ouverture vous aimeriez à connaître vos aînés, où ils se trouvaient, et aussi quel est l’endroit où nous sommes. En un mot, j’ai pensé qu’un coup d’œil historique sur l’ancienne Ecole de médecine de Paris avec ses élèves et ses maîtres vous offrirait un véritable intérêt et une utilité réelle, car vous pourrez apprécier une des plus fortes et des plus remarquables institutions médicales qui aient jamais existé.

D’où vient la Faculté actuelle ? Quelle a été son orig-ine? Vous vous rappelez tous l’époque où nous fêtions avec g'rand plaisir et, pour plusieurs peut-être, sans trop savoir pourquoi, la Saint- Charlemagne, C est que l’établissement des écoles d’où provient l’Université remonte à Karl I", à Charles le Grand. Il institua sous ses yeux, dans le palais d’Aix-la-Chapelle, les écoles appelées palatines ou commensales et plus tard celles qui fonctionnèrent par son ordre dans les abbayes et les cloîtres, écoles abbatiales. Ces écoles dispersées, en se groupant et en réunissant leurs forces, ont constitué un corps avec ses coutumes et ses statuts, et vers 1200 apparaît le Studium parisiense, V Vniversilas scholarumparisiensiuni, 1 Université. Un peu plus tard, vers 1230, les élèves sont tellement nombreux qu’on les répartit suivant la nationalité. De là, cette division archaïque des quatre nations : France, Picardie, Normandie, Angleterre, plus tard Allemagne, admise dans le Sludium parisiense ou l’Université de Paris. Je rappellerai que le palais Mazarin où siège l’Institut était le collège des Ouatre-Nations universitaires.

Les études arrivant à se spécialiser, des séparations ou distinctions nouvelles se produisent. Les théologiens, les premiers, rédigent des statuts, établissent des grades ; bachelier, licencié, maître ou docteur, s’installent dans le local delà Sorbonne sous le nom de Faculté de théologie. Les légistes, de leur côté, vont au Clos- Bruneau, rue Jean-de-Beauvais, aujourd’hui disparu pour le percement de la rue des Écoles. Les maîtres de l’Université qui étudiaient la médecine rédigent aussi des statuts particuliers, se donnent un chef sous le nom de doyen, adoptent un sceau, écrivent leurs actes sur un registre et nomment leur école saluberrima niedicorum Facilitas. La Faculté était fondée vers l’an 1270;

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rUniversité se composait des quatre facultés, de théologie, de décret, de médecine et des arts. Vous voyez que la faculté de décret correspond à la faculté de droit et celle des arts à la faculté des lettres.

Pour mettre de l’ordre dans un exposé où tant de sujets, tant de noms et tant de dates se multiplient, cherchons d’abord l’endroit où existait l’ancienne école ou Faculté de médecine ; nous nous occuperons ensuite de ceux qui nous ont précédés, des élèves et des maîtres.

La vieille Faculté ne se trouvait pas dans le local actuel, qui est moderne et date seulement de 1774. Elle existait entre l’Hôtel- Dieu et la place Haubert, sur la rive gauche et au bord de la Seine, entre les rues actuelles de la Bûcherie et de l’Hôtel-Golbert.

Mais, pendant le treizième et le quatorzième siècles, nos aînés, ne connaissant pas le luxe et n’ayant pas de local spécial pour leurs réunions, s’assemblaient tantôt dans un coin de Notre-Dame de Paris, ou de l’église Saint-Julien-le-Pauvre, dans celle de Sainte- Geneviève-des-Ardents élevée en souvenir des épidémies faméliques et céréales qui ont tant affligé le moyen âge, dans celle des Mathurins, etc. Les actes avaient lieu chez l’Ancien, chez le Doyen, ou chez un maître-régent plus grandement logé que les autres.

Pendant cette période qui a duré près de deux cents ans, nous signalerons l’acquisition d’un pauvre immeuble près de la rue des Escholes, devenue en 1300 rue du Fouarre (feurre ou paille), maison située rue des Rats, actuellement de l’Hôtel-Colbert. Au milieu du quinzième siècle, le premier bienfaiteur de la Faculté, Jacques Desparts, médecin de Charles VII, donne généreusement trois cents écus d’or à l’aide desquels on répare et on bâtit, puis, en 1481, le doyen, Mathieu Dolet, peut recevoir dix maîtres régents et des élèves.

Je vous engage à lire, dans une intéressante étude, de notre savant bibliothécaire M. A. Chéreau, l’histoire des efforts couronnés de succès des vieux maîtres-régents, qui, sans ressources et avec un zèle admirable, ont vaincu toutes les difficultés. Cette étude, publiée (hnsV Union médicale de 1860, est accompagnée de figures sur bois, qui vous serviront si vous allez visiter la place où commença la Faculté de médecine.

Le trait caractéristique de l’ancienne Faculté, c’est d’avoir voulu

.lOSKIMl-ALKXANimiî LAiJOULHÈNE

Iruction d’uu ainphitliéâtre d’aiiatoinic, ou, comme on disait alors, d’un théâtre anatomique.

M. Laboulbène énumère les diverses acquisitions des maisons de la Couronne, de l’Aigle d’Or, de l’Image Sainte-Catherine, des Trois-Rois et du Soufflet, placées auprès de l’immeuble primitif. Enfin, en 1G04, un amphithéâtre en bois s’élève, mais il est sans étages, balayé par les eaux de la Seine, non endiguée à cette époque ; il ne pouvait durer longtemps. Riolan fils, aidé par André duLaurens, parvient en 1617 à en faire bâtir un nouveau et il y commence un cours d’anatomie le 20 décembre 1620.

Mais les bâtiments de l’école menaçaient ruine et en 1638 les maîtres régents pensent à quitter leur chère Faculté, et, chose remarquable, demandent sans l’obtenir le local du Collège de Bourgogne, où est la Faculté actuelle. Ils allaient être contraints à abandonner la rue de la Bûcherie quand leur arriva une donation de 30.000 livres, réduite plus tarda 20.000, qui leur permit de faire les réparations si urgentes. Le donataire était Michel Lemasle des Roches.

L’amphithéâtre de Riolan a servi pendant cent vingt-cinq ans ; il a été remplacé le 18 février 1745 par un autre bâtiment remarquable, inauguré par Winslow. Quelques années plus tard, en 1775, les études anatomiques y étaient toujours en vigueur; mais alors la Faculté est forcée, par le mauvais état des constructions, de se loger rue Jean-de-Beauvais, à la place occupée par l’École de droit, venue elle-même dans son local actuel de la place du Panthéon.

Le théâtre anatomique, l’amphithéâtrede Winslow est toujours debout, ainsi que les anciennes constructions de la rue de la Biicherie.

A l’extérieur, au coin de la rue de la Bûcherie et de la rue de la Huchette, s élèv'^e un bâtiment arrondi, surmonté d’une coupole, c’est l’amphithéâtre de Wiuslow; en bas, sur la rue, était •l’ancienne demeure des appariteurs ou bedeaux. Sa destination est bien changée; vous la connaîtrez quand je vous aurai rappelé qu il y a dans les grandes villes des maisons de physiologie exubérante, réglementée, et, de même qu’on trouve en anatomie pathologique des cellules géantes, on trouve sur ces maisons des numéros géants. Celle-ci porte le n® 13.

Au delà, en entrant dans une cour assez spacieuse, on aperçoit à gauche la porte de l’Amphithéâtre : la façade ne manque pas

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d’élégance ; le fronton triangulaire est supporté par des colonnes doriques; en haut sont les armes accompagnées de la devise de la vieille Faculté, Orbi et urhi salus. En face la salle des assemblées et celle des écoles sont devenues des logements à bon marché et un lavoir public. J’ai pu lire sur une plaque de marbre l’inscription concernant la donation de Michel Lemasle des Roches, L’intérieur de l’amphithéâtre de Winslow est parfaitement circulaire et large d’environ dix mètres. En haut règne une pièce où se trouvent représentées alternativement en relief, et très reconnaissables, des Gigognes portant un rameau d’origan dans leur bec, un Coq, plus un animal rapporté par un estimable auteur, M. Corlieu, à une Salamandre. Vous avez pu remarquer à Fontainebleau et au Havre la Salamandre héraldique sous toutes ses formes; elle ne ressemble pas à ce que j’ai vu ici;j’ai constaté en elFet un animal ailé, trapu, peu allongé, la langue exserte, et je le rapporte bien plutôt à un Dragon qu’à tout autre emblème. J’espère pouvoir, avec la photographie ou l’héliogravure, reproduire un jour ces figures, et vous jugerez ainsi la valeur de mes opinions sur elles.

Recherchons présentement ce qu’étaient les escholiers ou étudiants et les maîtres régents ou docteurs. Nous pénétrerons ensuite dans la vie intérieure et le développement successif de la Faculté, nous suivrons sa marche dans le temps.

Les étudiants de la rue du Fouarre, au moyen âge, debout à cinq heures du matin en été, à six heures en hiver, se rendaient souvent à tâtons dans les logis ou salles, ni dallés, ni pavés, mal éclairés, où ils se plaçaient à terre sur le foin ou la paille. Le maître, pour être plus élevé, avait une provision ou un tas de paille plus forte.

L’étudiant en médecine, ou devait savoir le grec, le

latin, avoir fait deux années de philosophie. Il lui fallait le titre de maître ès arts, qui lui donnait le droit de porter un costume noir dans les cérémonies; il assistait aux cours des bacheliers et des professeurs et apprenait à devenir un discoureur habile. Le temps d’études variait de vingt-huit à trente-six et quarante-huit mois, les études faites dans une autre Faculté comptaient pour moitié à celle de Paris.

M. Laboulbènc indique ensuite ce que devenait le philiâtre après le lempus audillonis ; il avait à subir, — et subir est le

JOSEPII-ALKXANDUE LAHOULHÈNE

mol, — bien plus encore fiu’aujourd’aui, les examens du baccalauréat, de la licence et enfin de la maîtrise ou doctorat, dernier g'radc.

Le baccalauréat en médecine n’avait lieu que tous les deux ans, les années paires, les docteurs des diverses Facultés devaient passer leur baccalauréat. Remarquons le nombre restreint de 5 à 10 des candidats, tandis que le nombre des étudiants en médecine est actuellement d’environ 5,150. Les ajournements étaient fort rares. Les examens duraient une semaine entière, le candidat restait sur la sellette deux heures et demie, examiné par deux anciens et deux nouveaux maîtres rég'ents, plus le doyen. La feuille de papier où les candidats étaient inscrits par ordre alphabétique ne portait que deux notes : sufficiens, incapax. Il n’y avait point comme aujourd’hui les ressources et les degrés de passablement satisfait, bien et extrêmement satisfait.

Après le succès des examens, le candidat prêtait un serment particulier et s’engageait pour les thèses. Les examens étaient subis en robe longue et en bonnet carré.

(M. le professeur Laboulbène explique les divers genres de thèses, nombreuses, mais peu longues ; il en place des spécimens sous les yeux des auditeurs : thèses quodlibétaires (quod libet), thèses cardinales, et il fait observer que les candidats ajournés, ne pouvant se représenter que dans deux ans, allaient se faire recevoir dans quelque faculté secondaire, ce qui faisait une sélection utile en faveur de Paris.)

Remarquez, dit M. Laboulbène, combien ces études étaient longues, pénibles, difficiles. Le diplôme était enfin reçu, mais que de temps perdu et quel malheur que ce zèle, cette persévérance aient été dirigés dans cette voie étroite et scolastique, qui faisait apprendre et tirailler un texte dans l’explication ou l’argumentation sans fin! Quel éloignement de l’étude des faits, de l’observation, de l’expérimentation !

La parole écrite, le dogme, était un fort inexpugnable; les citations, les tirades pédantesques suffisaient. Les hommes de génie 1 ont déploré ou en ont montré le ridicule ; Salisbury au douzième siècle, Pétrarque au treizième, Molière et Lesage au dix-septième et au di.x-huitième.

Passons à la licence en médecine. Le bachelier faisait le matin des lectures ou conlérences dans une petite chaire, commentant Hippocrate, Galien, Avicenne, Rhazès, etc. 11 s’exerçait à parler

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en public; maître le matin, il devenait élève le reste de la journée, écoutant les leçons des professeurs.

Une coutume excellente, trop rare de nos jours, était le choix fait par le bachelier d’un maître régent auquel il s’attachait, qui devenait son conseiller, son guide, son appui, auprès duquel il se formait à la pratique de la médecine en suivant son protecteur.

Après deux années et deux thèses quotidiennes, après avoir répondu à divers examens d’anatomie, de chirurgie et de pratique, les bacheliers se rendaient au domicile des régents et faisaient des invitations au chancelier devant donner la licence, aux hauts fonctionnaires, aux membres du Parlement, de la cour des comptes, des aides, au gouverneur de Paris, au prévost des marchands, aux échevins, pour leur faire juger du savoir des médecins que la Faculté allait donner au monde, urbi alqiie universo orbi.

Les licentiandes ou candidats pouvant être licenciés, après une cérémonie spéciale et un classement rigoureux, se rendaient en corps chez le chancelier de TUniversité.

M.le professeur Laboulbène dépeint leur cortège, leur passage du Pont-au-Double, leur licence legendi,interpretmicli etfaciendi medicinam hic et ubique terrarum; enfin le banquet terminant la fête.

Le licencié pouvait exercer la médecine sans maîtrise ou doctorat ; maâs l’habitude des malades manquait souvent, la majorité ambitionnait le doctorat, qui les incorporait à la Faculté et les élevait dans la confrérie médicale.

M. Laboulbène énumère les formalités de la maîtrise, la supplique, l’acte de vespéries et la cérémonie du doctorat dans les salles inférieures décorées aux frais du candidat et pour lesquelles il dépensait bien plus que les quelques francs donnés aujourd’hui aux appariteurs pour la robe usée de la thèse. Il montre le nouveau docteur debout prononçant le fameux juro, dernier mot sorti de la bouche de Molière expirant. A ce sujet, il ne faudrait pas juger ces cérémonies par leur côté prêtant au ridicule; les maîtrises et les jurandes avaient toutes des coutumes singulières et souvent fort compliquées.

Le titre de docteur ne remonte qu’à la fin du quinzième siècle; avant cette époque les maîtres de la Faculté étaient magistri régentés. Leur nombre n’était pas très élevé : 72 en 15.50; 85 en 100.3 ; 104 en 1780 et 144 en 1787. Mais, objecte M. Laboulbène, les maîtres régents faisaient presque à eux seuls la famille médj-

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cale et la Faculté tout entière. Il existe actuellement à Paris, sans compter les magnétiseurs, les somnambules, etc., près de 2000 médecins, ce qui fait environ un pour .^00 habitants. Autrefois il y avait à peine un médecin par 8.o0 habitants, toutes pro[>ortions gardées.

Les frais d’études étaient énormes, comparés à ceuxde l’époque actuelle où l’étudiant dépense 1.300 ou 1.500 francs. Au milieu du siècle dernier, ils s’élevaient de 5.000 à 5.500 livres.

La palme du doctorat, pour employer le style voulu, ne donnait pas droit à larég’ence; un dernier acte était passé, et un stag-e de deux ans nécessaire avant d’être admis aux fonctions d’examinateur et de professeur. I^e maître rég’ent faisait alors pendant dix ans partie du banc des jeunes, puis il passait au banc des anciens.

.levons ai présenté en quelque sorte l’anatomie de l’ancienne Faculté; je veux actuellement vous faire connaître sa vie privée et publique, vous dire ce qu’étaient l’ancien, le doyen et les professeurs.

La Faculté actuelle compte trente-deux professeurs, trente-sept agrégés, le doyen, les deux assesseurs, le secrétaire, plus les bibliothécaires, les prosecteurs, aides d’anatomie, chefs de clinique, etc., ainsi que des fonctionnaires utiles et nombreux. Autrefois elle était formée par tous les docteurs régents sans exception.

L’ancien de la Faculté était le plus âgé et le plus vénéré, ses privilèges étaient considérables. Absent, il était considéré comme présent, ses jetons d’honoraires étaient doubles; en l’absence du doyen, il convoquait la Faculté.

Nos anciens, à nous, s’appellent Jules Cloquet et Jean Bouillaud. Aussi loin qu’ait pénétré la science médicale, le nom de l’anatomiste et du chirurgien éminent, celui du médecin philosophe et du grand clinicien sont connus, leurs oeuvres utiles sont admirées. A aucune époque, l’ancienne Faculté n’a eu plus que nous pour ses chers anciens d’affection et de respect !

Le doyen était le chef de la Faculté. L’ancien en remplissait d'abord les fonctions, devenues plus tard électives. Le doyen ne professait pas; il représentait la Faculté dans toutes les occasions et dans les cérémonies publiques, il dirigeait la Faculté et enfin il rédigeait les Commentaires dont nous vous présentons deux tomes ; le premier et le dernier de cette inestimable collection. Notre bibliothèque renferme de bien précieux manuscrits et de

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bien rares volumes parmi les ou. 000 qu’elle compte aujourd’hui , Tout pâlit devant les Commenlaires. 11 manque un et peut-être deux volumes aux vingt-quatre qui existent. S’ils se rencontraient jamais dans une vente publique ou privée, ce ne serait pas trop, ce ne serait pas assez que de les placer dans le plateau d’une balance et que de charger l’autre plateau du plus précieux métal jusqu’à dépasser l’équilibre.

M. Laboulbène parle ensuite des professeurs, au nombre de deux seulement dans l’origine, et il compare les deux Facultés de Paris et de Montpellier sous ce rapport. La vieille Faculté ne connut pas le concours, dont nous sommes le partisan convaincu. L’enseignement n’était pas permanent, mais temporaire, et tous pouvaient y prétendre. Aucun insigne ne distinguait le professeur du maître régent. Le costume actuel datede novembre 1803.

Avant de raconter les luttes de la Faculté avec Théophraste Renaudot, la chambre royale, la Société royale de médecine, les chirurgiens de robe courte et les chirurgiens lettrés ou de robe longue, M. Laboulbène lit la hère déclaration de Riolan, expliquant bien l’esprit de la vieille Faculté :

« Notre eschole a été fondée et entretenue aux despens des médecins particuliers qui ont contribué pour la bastir : elle n’a pas eu pour fondateurs ny les Roys de France, ny la ville de Paris, desquels elle n’a jamais reçu aucune gratification en argent pour la bastir, doter et entretenir...

« Cette compagnie n’est point demeurée oisive, mais continuellement a travaillé, soit en estudiant pour se rendre capable de servir le public, soit en enseignant pour former des successeurs...

« Elle a enseigné la médecine, gratuitement, à ses despens. Quelque chose qui arrive, elle fera toujours son devoir. »

Cet aperçu demeurerait incomplet, si je ne vous faisais pas remarquer les banquets et dîners si nombreux donnés par les docteurs régents, la salle haute où s’étendait la belle galerie des portraits et des bustes, où l’on voyait reproduits les portraits de Raillou, de François du Port, Ellain, Dieuxivoye, Philippe Hecquet, Fernel, Riolan, Jean Loysel, Claude Perrault, Ilamonet l’inimitable Guy Patin.

Chère ancienne, chère grande Faculté! Je vous ai montré sa force, je ne vous ai pas caché ses faiblesses ; elle avait sa dignité

à elle, elle avait sa noblesse à elle, qu’elle a élevées aussi haut que dignité et que noblesse puissent monter; mais son immobilisme la condamnait à disparaître, elle ne comprenait pas le progrès.

C’est le progrès qui caractérisera la Faculté actuelle. Le 4 décembre 1878, date désormais historique, M. Bardoux, ministre de l’instruction publique, a posé la première pierre de la nouvelle école pratique de la Faculté. De nouveaux laboratoires s’élèvent de toutes parts. Des cours de clinique de maladies mentales, d’ophthalmologie, de maladies des enfants vont commencer. Partout le labeur incessant, partout une vie nouvelle, partout le progrès.

L’ancienne Faculté a langui dix-sept ans après avoir quitté les écoles de la rue de la Bûcherie; elle a vu sa rivale, l’Académie de chirurgie, inaugurer l’endroit où nous nous trouvons. C’est ici qu’elle a siégé ; les amphithéâtres ont peu changé de destination ; ainsi que la salle actuelle des thèses, le musée Orfîla était la bibliothèque, tandis que la bibliothèque actuelle était la salle de réunion de l’Académie de chirurgie. L’emplacement des bureaux et de l’entrée renfermait des lits de malades.

Enfin le flot du progrès, devenu révolutionnaire, monte, déborde, confond les institutions antérieures ; l’Ecole de santé succède à l’ancienne Faculté de médecine, et plus tard la Société royale de médecine et l’Académie de chirurgie sont remplacées par l’Académie de médecine.

Après celte étude sur ceux qui nous ont précédés, je dois vous exposer les divisions de l’histoire si vaste de la médecine et de la chirurgie, puis vous indiquer la place de ce cours.

L’histoire de la médecine comprend tout d’abord la pathologie historique. C’est la question de beaucoup la plus considérable et l’une des plus importantes. A elle se rapportent les descriptions des maladies anciennes de tous les temps et de tous les pays ; elle envisage l’homme où il a vécu, atteint par les maladies saisonnières et telluriques, ainsi que par les inévitables traumatismes. L’action de l’atmosphère, les influences delà nourriture, l’entraînement des besoins et des passions ont déterminé les premières maladies observées.

La monographie historique a succédé peu à peu aux vagues notions médico-chirurgicales ; les phénomènes pathologiques ont

l’ancienne faculté de médecine de paris

Été constatés avec une précision croissante; les observations ont été g;roiipées, puis comparées, successivement élevées au rang- de maladies distinctes, par leur origine, leur évolution, leur terminaison.

La si/niplomcitologle qui frappait tout d’abord les premiers médecins s’est perfectionnée de plus en plus, et la technicpie d’exploration interne et externe est devenue peu à peu ce que vous la voyez de nos jours. Les anciens avaient un diagnostic incomplet; mais, admirables observateurs, ils s’attachaient au pronostic et nous ne les avons guère dépassés dans cette appréciation de l’issue heureuse ou funeste des maladies. Ils recherchaient avec grand soin l’étiologie, les causes pathogéniques saisissables.

La symptomatologie, le diagnostic, le pronostic, V étiologie historique seront l’objet d’une étude féconde et instructive.

La taxonomie historique vous montrera le cadre grandissant des maladies, celles-ci se dégageant du chaos où elles étaient confondues : la fièvre typhoïde, cette maladie si française, séparée des pyrexies par Louis; les lésions et les affections cardiaques si nettement délimitées par Millaud, et de même celles du cerveau et de la moelle épinière. Vous verrez qu’il y a des maladies éteintes, comme la peste d’Athènes, et d’autre part des maladies nouvelles, par exemple, le saturnisme et l’absinthisme.

La thérapeutique historique a commencé par les sacrifices, les invocations, les prières aux divinités bienfaisantes ou malfaisantes; le fétiche tourmente encore le malade pour les peuples enfants de l’intérieur de l’Afrique ou les peuplades américaines non civilisées. Le malade était entouré des objets secourables non par leur propriété médicative, mais pour une intercession médiate auprès du fétiche qui devait les hanter ou les habiter. De plus, les devins ou les sorciers poussent encore des cris ou font faire un grand bruit pour délivrer le patient en effrayant le mauvais génie. De la sorte, en constatant les objets, surtout les plantes utiles administrées de toute manière et derrière lesquelles étaient cachées les puissances bienfaisantes, on est arrivé par le plus simple empirisme à une matière médicale de hasard offrant néanmoins quelques données utiles.

La tradition indiquait les meilleurs remèdes, ceux qui réussissaient le mieux ou le moins mal. Les Arabes ajoutèrent les métaux aux plantes; les rêveries astrologiques admirent l’action des planètes et des étoiles. Enfin, secouant le joug des préjugés, la

JOSEPII-ALRXANDRK LABOULUK-NE

(hérapeutiquc s’est enrichie de l’étude physiolo;çique des médicaments; ell(> a précisé l’étude des indications, faisant table rase de bien des choses anciennes, mais conservant les acquisitions précieuses lentement amassées.

Uhijçjiène a dû remonter aux temps préhistori({ues, et elle faisait partie des cultes primitifs. Imposée aux peuples dans un but utile; elle est passée à l’état scientifique avec les médecins grecs. L’hisloire de l'hygiène iusqn’à notre époque où elle est si cultivée montre sa haute place publique et privée pour préserver soit les populations, soit l’individu isolé.

Vanalomie et la physiologie hisloriqiies sont de date relativement récente. Ni les Grecs ni Aristote n’ont disséqué de corps humains, mais il est probable qu’à l’école d’Alexandrie la science anatomique a eu de sanglantes origines. On aurait ouvert des hommes vivants. Celse et Tertullien l’ont affirmé. L’histoire doit enregistrer ces faits que l’humanité déplore. Du reste, on ne peut les juger qu’en se reportant au milieu où vivaient ces anatomistes des premiers âges et au mépris qu’inspiraient alors les souffrances des esclaves.

L’histoire des doctrines avec les Iluctuations des systèmes qui se sont succédé en médecine vous montrera que, si les faits rigoureusement observés sont impérissables, les hypothèses prématurées sont fragiles. Elles ne durent que le temps nécessaire pour en démontrer la fausseté ou l’impuissance.

L’établissement des institutions constitue une des branches les plus curieuses de la médecine historique. L’exposé que je vous ai fait de V ancienne Faculté de Paris se rapporte à une des plus remarquables institutions médicales.

Les médecins de tous les temps qui ont fait faire des progrès à notre science, ceux qui ont marqué leur place par leur savoir, leur dévouement prennent rang dans la biographie médicale historicpie; leurs écrits composent la bibliographie médicale.

Vous pouvez apprécier dès maintenant le vaste domaine de l’histoire de la médecine. Le cours de cette année se rapportera à la jjalhologie historique et, si je ne me trompe, à une de ses parties les plus intéressantes. 11 faut être de son temps et de son pays. Or, vous savez qu’en ce moment la question des maladies épidémiques préoccupe les populations elles gouvernements; les émotions qu’avait fait naître la peste de Yetlianka sont à peine calmées. D’autre part, les académies et les sociétés savantes re-

l’anciknnr faculté de médecine de paris

çoivcnl journellement des travaux relatifs aux maladies parasitaires et au rôle des infiniment petits dans un grand nombre d’affections de l’homme et des animaux. J’étudierai avec vous Vlüstoire des maladies épidémiqaes et des maladies parasitaires. Je les suivrai dans le temps et dans l’espace. Je vous démontrerai combien est utile, j’allais dire indispensable, l’histoire de la médecine, combien elle vous servira dans vos études.

Un mot encore, et j’aurai fini. Depuis que je suis chargé de cet enseignement, j’y pense tous les jours et souvent la nuit : je tiens tant à vous le rendre profitable! Je me suis dit bien des fois que, si je voulais faire connaître, par exemple, le cours de la Seine dans Paris ou une de ses rives, je devrais commencer par indiquer l’état présent, actuel, et puis rechercher et exposer les modifications survenues. De même, dans l’étude de l’histoire, le moment actuel de nos connaissances doit servir de base assurée, de terme de comparaison.

C’est ainsi que je tiens à vous exposer l’histoire de la médecine et de la chirurgie en partant de l’état présent, en remontant au passé, ayant toujours en vue l’avenir. Et laissez-moi vous le dire en comptant sur vous, c’est à vous, les jeunes, à vous, chers élèves aux ardentes inspirations, à vous qu’appartient l’avenir!

HISTOIRE DU JOURNALISME MÉDICAL

Je vais essayer de vous exposer rapidement, dans cette première leçon, riiistoire du journalisme en général etdu journalisme médical en particulier.

Il en est du journal et du journalisme comme de tant d’autres choses excellentes dont nous jouissons sans nous inquiéter d’où elles viennent et des efforts tentés pour les obtenir. Le messager est si bien reçu, son apparition est si habituelle, qu’il semble en avoir toujours été ainsi ; plusieurs seront surpris en apprenant que deux cents ans à peine nous séparent de la naissance du journalisme. Dès l’abord, semblable à un mince ruisseau, le journal a grandi à travers mille obstacles ; présentement, il s’étend au loin dans un lit large et profond, où il coule majestueusement et à pleins bords.

Au commencement du xvii® siècle, le journal n’existait pas dans notre pays ; il faut arriver en 1631 pour constater l’établissement du journalisme dû à un homme de progrès, à un médecin, auquel la postérité sera toujours reconnaissante, à Théophraste Renaudot. Ne croyez pas que ce soit sans efforts inouïs que Renaudot ait réussi dans sa tentative. Il a eu pour adversaire un des doyens de notre ancienne Faculté, il a lutté avec Guy Patin. L’histoire impassible et impartiale doit rendre à chacun sa part de travaux et de mérite ; il ne vous déplaira pas, messieurs, que le professeur d’histoire de la Faculté mette en présence les grandes figures de Renaudot et de Guy Patin, en les plaçant dans le milieu où elles ont rayonné.

niSTOIUK DU JOURNALISME MEDICAL

l'héoplirasle llLMiaudot esl né à Loudiin en 1384. r4’est à Paris ijiial commença à s’instruire sons nn maitre en cliirnri^ie, se termant dès l’abord les portes de l’ancienne Faculté fpii n’aimait pas les chirurgiens, surtout ceux de robe longue. Il alla prendre le bonnet de docteur à Montpellier, dans le court espace de trois mois, puis il voyagea pendant plusieurs années. De retour à Loudunil pratiqua son art avec succès; sa réputation s’étendit au loin ; il paraît s’ètre rendu dans le Poitou en 1610 et s’ètre fait connaître de deux personnages importants : Armand de Richelieu, évêque de Luçon,et Joseph Leclerc du Tremblay ; le premier devenu, vous le savez, le puissant cardinal-ministre ; le second, son confident et son bras droit, celui que Gérome a représenté dans un tableau remarquable : l’Eminence Grise.

Ardent, conscient de sa force, Renaudot quitta son pays natal

pour venir se fixer à Paris en 1612. A cette époque, nul ne pouvait y exercer la médecine s’il n’était docteur de la Faculté, ou attaché à quelque personne royale. Renaudot, aidé par ses protecteurs, obtient le titre de médecin du roi et prête serment entre

les mains de Douart, premier médecin de Louis XIII. Ilsurmonte les difficultés du début, il ouvre même une école pour vivre. Richelieu, qui connaissait les hommes, lui donna bientôt le brevet de « commissaire général des pauvres, tant valides qu’invalides, du royaume. »

Renaudot s’était installé en plein Pans, en pleine cité, rue de la Calandre, près du palais de justice, et l’ancienne Faculté, ainsi que je vous l’ai exposé l’année dernière, était rue de laRùcherie, sur la rive gauche de la Seine. La Faculté condamnait et repoussait l’emploi des remèdes fournis par la chimie, ou l’alchimie, comme on disait encore. Renaudot prôna, célébraet prépara l’antimoine ; il l’employa hardiment ainsi que les médicaments chimiques. De plus il établit « des consultations charitables ou gratuites » avec délivrance des médicaments, et la foule se dirigeait rue de la Calandre. Vous voyez déjà poindre d orageux dissentiments et de sérieux conflits avec la haculté, gardienne sévère et immuable des vieilles traditions.

Outre les traductions gratuites et la fourniture des drogues j)onr les malades, Renaudot, pour venir en aide aux travailleuis pauvres, fonda chez lui une sorte d’etablissement de piêts sni gages. Les nécessiteux y affluèrent, recevant environ le tieis du prix d'estimation des objets, les dépôts devenant la propriété du

JOSRI’H-ALFCXANDRE LABOULUÈNE

prêteur s’ils a’élaient pas retirés au temps convenu. Ce système de prêts sur gages, nouveau en France, fonctionnait au nord de l’Italie et le peuple lombard l’appelait « Monte di Pieta. »

Enfin, messieurs, représentez-vous une époque où les moyens de publicité manquaient, où on ne connaissait les événements que par ouï-dire, où on était oblig'é de crier par les rues ce qu’oii voulait annoncer au public. Pensez à ce qui résulterait demain de la disparition des affiches et des journaux. Renaudot était si frappé de cet état de choses qu’il établit, toujours chez lui, sous le nom de « bureau d’adresse ou rencontre», un office de publicité. Cbacuii pouvait se procurer l’adresse ou le renseignement dont il avait besoin ; les acheteurs et les vendeurs s’y rencontraient; un registre renfermait ce dont les uns voulaient se défaire, ce que les autres voulaient acquérir. Les nouvellistes s’y donnaient rendez-vous. L’utilité du bureau d’adresse fut vite démontrée, les établissements se multiplièrent et le fondateur en fut nommé maître général.

De cette conception, Renaudot passa vite à une autre. Il était

renseigné mieux que personne par les bureaux de publicité, il avait pour ami d’Hozier, le célèbre généalogiste, qui entretenait une correspondance spéciale et des plus étendues avec les provinces et l’étranger; il possédaitun fonds inépuisable d’anecdotes dont il faisait part a ses nobles malades pour les distraire. Ses vives et intéressantes causeries ne tarissaient point la soif de nouvelles qu’éprouvaient les gens oisifs.

Il écrivit ses anecdotes, il en fit faire des copies qu’il distribua dans le cours de ses visites.

Ces « nouvelles à la main » obtinrent une voyue considérable : Renaudot, ne pouvant suffire aux demandes, pensa à les faire imprimer et à les vendre à tous, aux malades comme à ceux qui se portaient bien. Son puissant protecteur Richelieu, auquel il demanda l’autorisation nécessaire, comprit vite de quelle importance serait une feuille racontant les événements en quel-

que sorte sous la dictée du pouvoir; il donna l’autorisation. Le premier numéro du premier de nos journau.x, suivant l’expression d’Eugène liatin, parut le 30 mai 1631 sous le titre de Gazette.

Pour comprendre ce titre et pour connaître ce qui existait déjà hors de hrance, il est indispensable que je vous donne un aperçu de ce qui avait déjà été tenté dans l’antiquité et jusqu’au xvn'‘-

HISTOIRE DU JOURNALISME MEDICAL

siècle, pour arriver à la publicité, c’esl-à-dire pour porteries événements à la connaissance du public.

Je ne vous dirai rien des anciens dominateurs asiatiques, bien que Josèphe ait parlé d’iiistoriographes cliarg-és d’écrire jour par jour les événements publics. Les Grecs n’ont eu que des éphémérides, ébauches d’annales historiques. Les Romains étaient beaucoup plus avancés sous ce rapport.

Dans les premiers temps de Rome, suivant Victor Leclerc, le grand pontife, afin de conserver les souvenirs publics, écrivait sur une table blanchie, exposée dans sa maison, tous les événements de chaque année et le peuple pouvait la consulter. Ces tables ou tablettes portaient le nom des consuls ainsi que des autres magistrats et tout ce qui concernait le Sénat, les comices, les affaires militaires. On y trouvait enregistrés les triomphes, les statues érigées et de plus les fléaux, les éclipses, etc. Rome n’eut pendant plusieurs siècles que les annales historiques des pontifes.

Plus tard, quand la domination romaine se fut étendue sur le monde presque tout entier, apparurent les acta diurna, bien plus analogues aux journaux que les annales tabulaires. Les acta renfermaient les moindres détails de nature à présenter quelque intérêt, et, au dire de Suétone, la publication en serait devenue quotidienne sous ladictature de Jules César. Ces acta diurna seu publica renfermaient les procès-verbaux des assemblées du Sénat et de plus, les cérémonies funèbres, les incendies, les exécutions, les longévités et fécondités extraordinaires, la description des fêtes du cirque, le succès ou la chute des acteurs. Tacite signale l’avidité avec laquelle on lisait les acta diurna « pour y voir ce que n’avait point fait Thraséas » qui avait osé protester par son abstention contre les félicitations portées par le Sénat à Néron, sur la mort d’Agrippine. Toutefois, l’importance qu’aurait pu prendre cette apparence de journalisme à Rome avait tout de suite été amoindrie. Tibère, Domitien surveillaient les publications; rien de contraire à leurs vues n’y pouvait paraître. D autre part, les citoyens riches avaient des esclaves copiant les diurna; Tacite nous apprend encore qu’on les envoyaitdans les provinces et dans les armées. Cicéron parle deChrestus dont la feuille copiée (compilatio) était célèbre et très répandue.

Ouand Rome s’écroula, les acta, embryons de nos journaux, disparurent. Le journal est un signe et un besoin de la vie civili-

40 JOSKIMr-ALKXANDKK LABOIJLBÈNM-:

sée. Los barbares, après la conquéle, en étaient juste an point on César nous représente les Gaules quand il y pénétra. « Les Gaulois, dit-il, étaient très avides de nouvelles ; ils couraient après les voya»-eurs et les forçaient à s’arrêter pour leur apprendre ce qu’ils savaient de nouveau. »

Le journal n’exista point au moyen âge ; le moine comme le bourgeois notaient silencieusement les événements du jour, et il faut descendre jusqu’au commencement du xvri® siècle pour trouver le journal imprimé. Toutefois, il a dû y avoir et il y a eu certainement dans beaucoup de pays, comme en France avec Renaudot, des lettres de nouvelles, des anecdotes manuscrites, des papiers-nouvelles, des nouvelles à la main.

La gazette, le journal moderne, serait née à Venise suivant une tradition à peu près unanime. Ce point d’histoire est des plus intéressants, et il me paraît aujourd’hui élucidé. Oui, si l’on veut parler des feuilles manuscrites ; non, s’il s’agit du journal imprimé.

Dansl’Encyclopédieméthodique, Voltaire, au mot Gazette, s’exprime ainsi : « Gazette, relation des affaires publiques. Ce fut au commencement du xvn“ siècle que cet usage utile fut inventé à Venise... On appela ces feuilles qu’on donnait une fois par semaine gazettes du nom de gazetta, petite monnaie revenant à un de nos demi-sous, qui avait cours alors a \enise, etc. » D’autres écrivains, (ihalmers entre autres, placent la naissance du journal non pas au xvii«, mais au xvi" siècle, en 1336. Enfin, la version la plus accréditée est que le gouvernement de Venise avait, du temps des guerres contre les Turcs, fait lire sur la place publique un résumé des nouvelles de la guerre ; selon d’autres, placer dans certains endroits des bulletins écrits, Notiziescritte, et on donnait une petite pièce de monnaie, appelée gazetta, pour assister à la lecture, ou pour prendre connaissance des bulletins ou même

pour les acheter.

Eugène llatin a obtenu sur ce sujet des renseignements précis de Valentinelli, conservateur de la bibliothèque Saint-Marc, et voici ce qui lui a été affirmé. Les documents à l’appui de la question a élucider faisant absolument défaut, on en est réduit à une tradition amplifiée et couverte de broderies poétiques. Il est certain toutefois que, dans un temps bien antérieur à la découverte de l’imprimerie, mais impossible à préciser, le *Sénat th' Venise faisait rédiger des notices sur les faits survenus dans la ville et dan.s l’Etat, lesquelles notices étaient remises aux agents de la

niSTOiuiî DU jouunalismV; micdical

ré[)uhlique vénitienne. On ap[)ela c(îs notices l^'og'lietti, Fogli (l’avvisi, petites feuilles, feuilles d’avis. Plus tard, à une époque (pi’ou ue saurait déterminer, il élait pris copie de ces feuilles à l’usage des particuliers, et cette diffusion eut lieu par un corps de copistes nommés Scrittori d’avvisi. Il est insoutenable que ces notices aient été livrées à la curiosité publique moyennant la rétribution d’une gazetta ; cela est tout à fait en opposition avec la nature soupçonneuse du gouvernement vénitien, qui ne souffrait qu’à grand’peine, et seulement pour les patriciens, la circulation de ces notices qu’il ne permit jamais d’imprimer.

La première pièce de monnaie appelée gazetta a été frappée en lü36. Remarquez bien cette date, c’est celle de Ghalmers, et l’origine de cette gazetta valant deu.x sous vénitiens ou un sou de France a été confondue avec l’origine du journal. Ce qui est absolument sûr, c’est que le premier journal imprimé à Venise sous le nom de gazette apparaît en 1760 quand notre gazette de Renaudot comptait déjà près de cent trente ans d’existence.

Le mot de gazette se trouve du reste dans notre langue bien avant l’établissement du journal, auquel le fondateur donna expressément le nom de gazette « parce qu’il était, suivant son expression, plus connu du vulgaire avec lequel il fallait parler. »

Si l’origine du journal non manuscrit n’est pas vénitienne, et je A ous l’ai prouvé, voici, d’après Eugène Matin, la date probable des premières feuilles périodiques. Anvers aurait imprimé le premier journal en 160S; puis il aurait apparu en Allemagne en 1612 ou 1613, en Angleterre en 1622, en Hollande en 1626, en France en 1631.

Revenons à Théophraste Renaudot.

Le noA^ateur aA^ait établi des consultations gratuites pour les malades, il avait fourni des secours aux travailleurs pauvres avec les prêts sur gages, il avait fondé la gazette imprimée.

Serez-vous surpris que l’envie se soit attachée à Renaudot, que des attaques passionnées aient dénaturé ses intentions, sous l’influence d’idées contraires aux siennes; que des ennemis se soient dressés pour amoindrir son mérite et renA^erserce qu’il avait édifié?

Fort de l’appuidu pouvoir, ayant de son côté la faveur publLf[ue, Renaudot nous a fait part de ses tribulations dans sa Cîazetlc. Les attaques auxquelles il était en butte l’émeuveut, l’irritent, mais ne l’effrayent pas. Il exprime dans un style imagé cette i)cnsée magnifique : « Le journal tient de la nature des torrents, il se

JOSKPlI-ALIÎ-XANDUn: LAHOULUKNE

grossil [)arla résistance. » D’autre part, Riclielieu, qui avait trop à combattre pour ne pas se servir du journal naissant, envoyait à la Gazette des articles entiers; Louis XIII n’est pas resté étranger à la publication de plusieurs nouvelles. La Gazette au début était de format in-i®, avec quatre colonnes sur une seule page. Elle avait pour titre unique le mot Gazette et, des le sixième numéro, la date de publication et le bureau de rédaction sont indiqués à la fin en lettres italiques ; Au bureau d’adresse, rue de la Calandre, sortant du marché-neuf, près les palais, à Paris.

Renaudot, pour avoir plus d’autorité comme directeur de la Gazette, reçut le brevet eu titre d’historiographe de la couronne. J’ai cherché à la Bibliothèque nationale, dans le rare exemplaire du Recueil des Gazettes en 1681, le portrait, le seul qui nous reste peut-être, de Th. Renaudot. Il est représenté assis devant son bureau. Le front est vaste, plissé; les yeux grands, largement fendus avec un regard vif, intelligent. Le visage est dépourvu de grâce, déparé par un nez court, largement épaté. Les cheveux sont rares, les poils de la barbe et de la moustache sont clairsemés et incultes. L’ensemble n’offre rien de prétentieu.x, il indique la bonté et on devine un esprit primesautier, actif et tenace.

Arrivé à l’apogée de sa renommée, Renaudot eut, par Richelieu, la concession d’un vaste terrain situé dans le faubourg Saint- Antoine, pour y construire une maison destinée à devenir un hôtel des consultations charitables. Cet hôtel, dans la pensée du ndnistre, pouvait devenir le siège d’une université royale destinée à amoindrir la Faculté de médecine, si fière de ses prérogatives.

Mais, bientôt après, Renaudot perd ses protecteurs, Richelieu et Louis XIII. Il aveit lancé une épigramme contre Guy Patin qui relève le gant et il se trouve de plus en plus exposé aux coups de ses ennemis. Les accusations, les épithètes les plus dures lui sont prodiguées. Il attaque la Faculté qui répond par un factum « contre son calomniateur ». Il perd procès sur procès, la concession du terrain lui est retirée, il est condamné à cesser les consultations charitables, à fermer le bureau d’adresse ; la Gazette seule survit, grâce à la faveur de Mazariu. Renaudot accablé de tristesse, n’ayant que peu de fortune, mais adoré de ses deux fils Isaac et Eusèbe, ([ui ont tour à tour été re[)Oussés des e.xamens, puis admis au baccalauréat, à la licence et doctorat, meurt le 2u octobre 1653.

HISTOIRE DU JOURNALISME MEDICAL 43

Voyons inainteiiaiit quel était l’adversaire de Renaudot, celui qui l’a renversé, le fougueux Guy Patin.

11 nous apprend lui-nième qu’il était né un vendredi dernier jour d’aoust 1001, près de Beauvais, « à Ilodenc-cn-Bray. » Son jière François « était bien fait, parlait d’or et n’était point vicieux » ; sa mère, Claire Maiiessier, était d’Amiens. Après avoir fait ses humanités à Beauvais, le jeune Guy Patin, subissant l’attraction de Paris, s’y rendit pour étudier la philosophie. De retour dans sa patrie, il résiste à ses parents qui voulaient lui faire embrasser la carrière ecclésiastique; puis, sur les conseils de Riolan, il étudie la médecine. Ses débuts furent brillants; pendant son baccalauréat il fut fait archidiacre des Ecoles, ensuite il fut coiffé du bonnet doctoral, le 17 décembre 1022. Dix ans plus tard, on le voit professeur de chirurgie à la Faculté puis au Collège de France. Il fut élu doyen de la Faculté de médecine en 1050 et 1051, et je vous affirme que nul n’a été plus que lui un doyen vigilant et très rigide observateur des statuts.

Guv Patin est mort le 1®*’ avril 1072. Il fut enterré à vSaint-Geimain-l’Auxerrois. Vous pourrez voir un beau portrait de lui dans l’antichambre qui précède la salle du conseil. Ce portrait d’Antoine Masson date de 1070 ; il a été donné à la Faculté par Guy-Erasme Emmerez, filleul (filiolus) de Guy Patin.

Le célèbre doyen est en petit costume noir, avec un large col blanc rabattu ; la tête est fine, le visage amaigri, allongé ; les yeux noirs et pénétrants, le nez droit, long, aquilin; la bouche à lèvres minces, sarcastique; le menton pointu ; les cheveux abondants, bouffants et grisonnants.

C’est bien ainsi qu’on devait le représenter, par la pensée, le satirique par excellence, le génie épistolaire fait homme, ce chroniqueur audacieux, tantôt sérieux, tantôt plaisant, flagellant les vices, les abus, les ridicules de son époque. L’historien n’estpoint un panégyriste, mais je ne puis oublier et ne point vous dire que Guy Patin avait une érudition immense, une mémoire prodigieuse, que dans ses lettres écrites aux Belin, deTroyes ; à Charles Spon; à Falconnet, de Lyon ; aux Salins, de Beaune, et autres, il s’est montré tour à tour philosophe, poète, bibliographe consommé. Bayle a prétendu que Guy Patin avait été correcteur d’imprimerie dans sa jeunesse, et, en effet, ses jugements sur les livi’es sont d’une sûreté vraiment surprenante ; sa colère devient inqilacable contre les éditions mal imprimées et incorrectes.

J os K P 1 1 - A I. K X AN I ) H K I. A H( ) U M J KN E

Cîiij Patin Était très versé dans les sciences médicales, il alTcctionnait surtout les anciens : Hippocrate, Galien, et de [)Ins Fernel, Dnret, Houillier, Baillou. Vous voyez le cas (ju’il devait faire de quiconque délaissait les anciens, Ilippocrateet Aristote, et par conséquent de Renaudot. Il regardait les apothicaires comme des «cuisiniers arabesques », la «gent stibiale » l’horripilait; or, Renaudot était chimiste et vantait l’antimoine. Guy Patin, démophile à sa manière, détestait le pouvoir du ministre, il était du « parti de l’aversion contre Richelieu », il ne tarit pas de mots à l’emporte-pièce « sur la race mazarinesque » et Renaudot avait Richelieu pour protecteur.

Par ces quelques oppositions de caractères et de vues, il vous est facile de juger que la lutte serait terrible entre ces deux hommes. Une épigramme, insérée par Renaudot dans la Gazette, avait commencé l’attaque. La pratique de Guy Patin n’était point compliquée: il saignait beaucoup, nous pouvons dire très copieusement, il purgeait avec des minoralifs, surtout le séné, et employait volontiers « la ptisane à l’eau de son ». « Les trois mots, saignée, séné, son, commencent chacun par la lettre S; et les apothicaires ennemis de Guy Patin l’avaient appelé en conséquence « le Docteur aux trois S ».

Voici l’épigramme que Renaudot fit circuler sous forme de « nouvelle à la main » :

Nos docteurs de la Faculté Aux malades parfois s’ils rendent la santé Ont besoin de l’apothicaire ;

Mais Patin plus adroit, de par la charité Avec trois S les enterre.

Guy Patin blessé au vif ne pardonnera jamais au « gazetier »; toute sa verve, tout son entrain, il les apportera dans les ripostes habiles, vigoureuses, acharnées ; il inspirera « les rabat-joie contre l’antimoine triomphant » ; sa colère sera aussi mordante que furibonde, et quelles épithètes « le gazetier, le camus, le honteu.x trafiquant de toutes choses, l’iidame usurier, l’odieux charlatan, blatero, nebulo hebdomadarius ».

En ce temps d’intrigues, de conq)lots, de publicité restreinte, au xvn° siècle enfin. Injustice avait souvent de lentes allures, mais elle rendait des arrêts. Renaudot eut recours à elle, il assigna

HISTOIRE DU JOURNALISME MEDICAL

Guy Patin en personne; celui-ci ne resta pas en arrière et répondit par une assignation pareille devant la meme juridiction. Nous dirions aujourd’hui : double procès en diffamation. Ce procès fut jugé le 14 août 1643 ; Richelieu, étant mort au mois de décembre 1642, Renaudot n’avait plus son grand appui.

Les magistrats donnèrent raison au docteur de Paris qui soutint lui-même sa cause. Le contentement de Guy Patin fut extrême et au sortir de l’audience il dit à son adversaire : « Monsieur Renaudot, vous avez gagné en perdant, vous étiez camus en entrant ici, vous en sortez avec un pied de nez. »

La Faculté avait institué comme Renaudot des consultations gratuites données tous les samedis par les docteurs-régents, de dix heures à midi, rue de la Bûcherie. Mais Renaudot ne se tenait pas pour battu ; il continuait à employer l’antimoine et il en vint à réclamer de la reine régente la confirmation de la cession des terrains du faubourg Saint-Antoine. Guy Patin sut entraîner la Faculté pour assouvir sa haine contre « le gazetier, courtier d’annonces et empoisonneur », et le prévôt de Paris, par arrêtai! Châtelet le 9 décembre 1643, donna sentence « par laquelle deffences sont faites (à Renaudot) d’exercer la médecine, ny faire aucune conférence, consultation ny assemblée, dans le bureau d’adresse ou autre lieu ». Renaudot en appelle du jugement rendu ; en outre, il demanda l’enregistrement des lettres-patentes qui lui donnaient le droit d’exercice sous Louis XIII. L’effort était suprême, l’Université de Paris s’était jointe à la Faculté de médecine ; d’autre part, la Faculté de Montpellier, chancelier, professeurs et docteurs-régents prêtaient leur concours à Renaudot. La cour « met l’appellation à néant... condamne l’appelant à l’amende et ès-dépens... lui fait très expresses inhibitions et deffences de plus vendre, ny prêter à l’avenir sur gages... » Le triomphe de Guy Patin était complet.

Faut-il, messieurs, regarder Guy Patin comme absolument injuste et trop agressif? Etait-il donc si rempli de colère et de fiel? .l’ai voulu avoir l’avis de notre bibliothécaire Achille Ghereau qui depuis longtemps vit, en quelque sorte, avec Guy Patin et ses œuvres, et il n’a point cette opinion. Reportons-nous au lemjis où vivait le doyen pour apprécier .sa poursuite contre Renaudot : l’ancienne Faculté, appuyée sur ses statuts, était immuable ; toute atteinte aux dogmes antiques lui paraissait un crime. Guy Patin repoussait, comme Riolan, l’immortelle découverte d’ilarvey,

JOSEPH-ALKXANDHF LAIJOULBÈNR

parce que Galien avait déjà expliqué le cours du liquide sanguin, il combattait Pccquet. Il était bien du xviic siècle, car il dit froidement, dans une de ses lettres au sujet des malbeureux atteints delà rage ou hydrophobes; « Il faut les estoulfer dans leur lit à force de couvertures », « ou bien leur faire avaler une pilule de six grains d’opium toutpur afin qu’au bout de deux jours il n'en soit plus parlé, car au bout de trois heures ils sont morts, il ne reste plus qu’à les enterrer. » Combien, il devait être âpre et même cruel pour le « Gazetier » !

Ecoutez le jugement de l’historien si intègre et si loyal de l’ancienne Faculté de médecine, de Jacques-Albert Hazon, dont nous possédons le beau portrait peint par Philippe de Champaigne. 11 dit en parlant de Guy Patin ; Homme d’une rigide probité, censeur de son siècle, d’une grande littérature, célèbre parmi les savants de son temps. En effet, Guy Patin avait l’amitié vive et chaude; il fut étroitement lié avec Pierre Gassendi et les personnages les plus érudits. Il aimait avec passion ses autres fils, mais il n’eut pas les joies p'aternelles de Renaudot, son ennemi, car l’aîné de ses enfants, Robert Patin, succomba phtisique en 1670 et le second Charles, le Carolus chéri, mourut exilé àPadoue.

Comme deux plantes vigoureuses et placées sur un étroit espace, Guy Patin et Renaudot ont vécu l’un près de l’autre, le premier, arbre épineux et touffu dont le second devait suivre le tronc et les branches pour arriver au jour. Les forts aiguillons ont déchiré l’écorce et pénétré le second en pleine moelle : de ses trois rameaux, deux sont restés sous l’ombre, le troisième a dépassé le faîte et fourni en plein air feuilles, fleurs et fruits. Les rameaux qui n’ont repris vigueur que plus lard, ce sont les consultations charitables et les Monts-de-Piété ; celui (pii a conquis sa place au grand soleil, c’est le journalisme !

On chercherait vainementdans lagazette de Renaudot le moindre article médical, c’est d’abord, suivant les propres termes du fondateur, <( le journal des rois et des puissants de. la terre «.La médecine eut un organe spécial, vingt-six ans après la mort de Renaudot, et celui qui le fil paraître fut Nicolas Blégny. Il y a, entre le créateur du journalisme, en France, et le premier journaliste médical, la différence du diamant dont l’éclat incomparable est de premier ordre, avec le strass qui ne brille ([ue par le nombre des faceltes et dont la valeur est toujours inférieure.

Nicolas Blégny quitta Chaumont, sa ville natale, et vint jeune

HISTOIRE nu JOURNALISME MEDICAL

à Paris chercher fortune; c’esl à tort que Dezeimeris le fait parisien. Il crie bien haut qu’il est issu de très noble et très ancienne maison de Blég-ny ; son père était maître apothicaire et sa mère une simple bourgeoise. Vous verrez la Faculté lui donner son vrai titre. Le blason de Nicolas était fantastique; mais, suivant la fine remarque d'Achille Chereau, on peut facilement et à volonté composer cetécu de mauvais aloi, en employant la langue héraldique, au chef sans vergogne, au chevron d’ambition, au pal aiguisé d’astuce, à la bande batailleuse, fuselée d’intrigue, cousue de clinquant.

Nicolas loge, dès son arrivée, chez un sien frère, concierge des Ecoles de chirurgie; puis il se fait compagnon chez un barbier. On le voit s’occuper en artiste de la construction des bandages; il fonde un amphithéâtre de dissection, des bains et étuves; il compose ou fait composer des IhTes qu’il signe de son nom ou d’un nom supposé. Il publie à tout propos des ouvrages et, chose digne d’être rapportée, la plupart sont bons. Blégny évite d’abord de se brouiller avec la Faculté, car il ne possédait pas le moindre parchemin universitaire ; plus tard il la combat ouvertement par ses écrits et par ses actes, il dédie même un de ses livres « aux docteurs en médecine des Facultés provinciales et étrangères pratiquant à la Cour de Paris. » Avec Desnoues, son compère, il se procure le corps d’une petite fille de six ans enlevé au cimetière de Saint-Sulpice. Ce cadavre est repris par huissier, au nom de la Faculté ; Desnoues subit le fouet ; Blégny est condamné par contumace au bannissement. Mais il élude les sévérités de la justice; la compagnie de Saint-Côme le repousse et c’est à Caen, en Normandie, qu’il prend le bonnet de docteur, le 8 octobre 1683. Son besoin d’inventions, son dédain pour la routine ne lui laissent pas de repos; il établit des infirmeries pour les pauvres honteux, une maison de santé pour pauvres et riches; il appelle son laboratoire « des quatre nations » parce que les fenêtres s’ouvrent sur la place de ce nom ; il invente un almanach d’adresses comparable au bottin de nos jours; puis, à l’imitation de Bourdelot, il crée une « Académie des nouvelles découvertes en médecine » publiant des mémoires parcahiers. Vous voyez enfin apparaître le Journal médical.

Mais ce n’est pas tout, loin de là : le thé, le chocolat, le café ont été vantés et propagés par Nicolas Blégny. Il fabrique des cafetières et chocolatières perfectionnées, des a cassolettes à lanqies et

JOSKPH-ALEXANOUK LABOULHÈNE

rt g-irandolcs servant à parfumer et à désinfecter les chambres des appartements pour le plaisir et la santé ». Il confectionne des pharmacies portatives et redresse « les yeux bi^^les » avec des bésicles à ressort; il fait connaître le secret de l’Ain^lais Talbot pour guérir les fièvres intermittentes par le cpiinquina, etc. .Jugez par cette énumération restreinte et incomplète de l’activité dévorante de Blégny.

Les titres et emplois qu’il s’est procurés ne sont pas moins surprenants. En 1674, il est attaché à Marie-Thérèse; il devient chirurgien ordinaire de la reine en 1678; chirurgien de Monsieur, frère de Louis XIV, en 1680, avec des gages de 1700 livres; chirurgien de la maison de Monsieur en 1685; chirurgien du roi en 1687. Il était aidé puissamment par Daquin, le créateur de la fameuse Chambre royale dont je vous ai déjà expliqué le rôle d’opposition contre la Faculté de Paris. Daquin se servait avec succès de Blégny, homme « bien fait, toujours proprement vêtu, parlant et écrivant aisément, studieux, inventif, laborieux », mais Daquin devait déchoir du faîte des grandeurs et aller mourir exilé à Vichy. Nicolas Blégny, heurtant trop fortement l’ancienne Faculté de Paris, sera écrasé par elle bien plus facilement que Renaudot ; sa plumesera brisée; il sera par la suite jeté en prison.

La Faculté avait sévi contre ses propres membres qui avaient enfreint les statuts; elle vint facilement à bout du pseudo-chirurgien, qui, grâce aux protections de la cour, voulait rabaisser son autorité. Elle s’adressa à Monsieur, frère du roi, pour enlever à Blégny le privilège de publier uue feuille périodique et ensuite au chancelier de France, « contre le nommé Blégny, ci-devant bedeau des maîtres-chirurgiens jurés etdes sages-femmes deParis... qui n’a pu autrefois estre reçu... en la communauté des maîtreschirurgiens... pour son ignorance et pour ses mauvaises mœurs. » Par arrêt du conseil privé du roi, rendu le 24 mars 1682, le privilège fut retiré à Nicolas Blégny, qui, dans le cours de cette vie si extraordinairement agitée, fut emprisonné au Fort-rEvê(pie, le 4 juin 1693, puis au château d’Angers; il sortit de ce dernier au bout de huit aus et se retira dans la ville d’Avignon. C’est là (pi’il termina sa vertigineuse existence en 1722, âgé de soixantedix ans, non pas oublié, mais haï, abhorré de tous les médecins et chirurgiens gradés, de bonne roche.

Le premier cahier du Journal des découvertes eu médecine a été publié à Paris, le 28 janvier 1679; il contient 30 pages, for-

l’aXCIK.NMC FACL'LTK DK MKDK(D.NK DK KAKIS

mal iii-8'’. Ou y Iroiive le faimnix fchriruye anglais de Talhol, l’élixir de Uahel, un mémoire sur les [ilaies ; le deuxième cahier, du 2‘J février, est de 48 [lages. La jiremièi'e année du journal n’est [)as signée; dans la seconde (11)80) rauteur se fait connaître : Nicolas de Blégny, chirurgien du roi, maislre et juré à Paris, chez l’auteur, au milieu de la rue Guénégaud. Le titre delà feuille est changé, elle devient ; le Temple à Escidape, ou le Dépositaire des nouvelles découvertes qui se feront journellement dans toutes les parties de la médecine, in-S”. La troisième année s’appelle : le .journal des découvertes concernant les sciences et les arts qui font partie de la médecine, Paris, 1681, format in-12. La dernière année (1684) fut publiée hors de France, à la suite des coups portés par la Faculté de médecine; elle parut à Amsterdam, sous le pseudonyme de Gautier, médecin de Niort, associé de Blégny, et sous le titre de : Mercure Savant, format in-12.

Nous avons vu Nicolas Blégny de près, nous l’avons analysé j)ièce à pièce et les défauts nous ont apparu saillants; mais de loin, l’inventeur et lechercheur, doué de qualités exceptionnelles, a été remarqué par des intelligences d’élite et apprécié par Hue, Lezot, Falconnet et par Théophile Bonet de Genève. Le journal de Blégny a même été traduit en latin et publié par Bonet sous le titre de : Zodiacus medico-gallicus, avec un long sous-titre, authore Nicolao de Blégny, Genève, 1682, format in-4°.

Tels sont, messieurs, le premier journaliste médical et le premier journal de médecine. Le second journaliste a été Jean-Paul de la Roque, originaire d’Albi, rédacteur du fameu.x Journal des Savants, qui a commencé en 1665. De la Roque fit paraître : le Journal de médecine et observations des plus fameux médecins, chirurgiens et naturalistes de l’Europe, tirées des journaux des pays étrangers et des mémoires particuliers envoyés à M. l’abbé de la Roque, Paris, 1683, in-12. Mais cette feuille n’eut pas le succès des nouvelles découvertes de Blégny, et Claude Brunet reprit véritablement l’œuvre de maître Nicolas en continuant un Journal de médecine, édité en 1586, par Daniel Orthemels, un des prédécesseurs de nos libraires médicaux actuels : les Baillière, les Mas.son, Labbé-Asselin, Delahaye, Savy, etc. La librairie d’Orthemels était placée au bas de la rue de la llar[)e. De plus, Claude Brunet rédigea pendant quinze ans (1695-170!)) le Progrès <le la médecine, etc. par cahiers mensuels, formai in-12.

La mort de Claude Brunet porte un coup tcrribhî au jourua-

.lOSKIMl- AMiXA.NDllK LABOULUÈiM-:

lisnie médical IVançais; il reslc muet {)endaiit juès de cinquaiile ans dans notr e pays.

II me sei-ait impossible, à moins d’y consacrer plusieurs leçons, de vous faire connaître tous les journaux de médecine français et étrangei-s qui ont paru successivement. Je puis vous donner leur nombre recueilli par l’infatig'able Alexis Dureau, un des bibliothécaires de l’Académie de médecine.

Le nombre actuel des journaux médicaux à pér iodicité fixe est pour :

La France e.l scs colonies . . . .

l-iT

Paris

üo

Départemenls

pays lient la tète, puis :

La Con Fédéralion gcrniani([iic

Grande-Bretagne

Autriche

Italie

Belgique

Es])agnc .... . .

Russie

Hollande

Suisse

Suède et Norwège

Danemark ... . .

Portugal

Principautés danubiennes .

Turquie

Grèce

Nombre total jiour l’Europe. .

Le nombr-e desjourrtaux médicauxactirellernerrl pitbliés est :

Océanie ^

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