‹ Joseph-Alexandre LaboulbèneChapitre 33 sur 85 · L ANESTHÉSIE · texte numérisé non relu

L ANESTHÉSIE

.lulieii, à la famille des Urticées, une espèce de chanvre appelée Ma-ijo {Comptes-rendus de V Académie des sciences, t. XX VIII, p. 195-198, 1849).

L’antique Grèce connaissait, outre le vyittevSàç d’Homère, le pouvoir calmant et soporilitjue de plusieurs végétaux. Je vous signalerai les vertus attribuées par Dioscoride à la mandragore, qu’il douait de propriétés stupéfiantes très énergiques. 11 est certain que la mandragore et ses analogues ont servi chez des malades auxquels on avait à faire des incisions ou des cautérisations.

Les Grecs ainsi que les Romains ont eu recours à l’anesthésie chirurgicale, car Pline et Dioscoride mentionnent une pierre de Memphis qui, broyée et délayée dans du vinaigre, avait la propriété de rendre insensibles les parties du corps devant être coupées ou divisées. On s’accorde, avec les traducteurs français de Pline, avec Antoine du Pinet et Littré, à voir dans la pierre de Memphis une espèce de marbre portant le nom du lieu où il se trouvait. Ce marbre calcaire, broyé et délayé dans un acide, fournissait en abondance de l’acide carbonique, agent actif de la préparation. Les premières applications d’un moyen recommandé récemment pour l’insensibilité locale se trouvent, en réalité, reportées à di.x-huit siècles.

Je vous ai parlé souvient des admirables écoles italiennes de la Renaissance. A Bologne, des préparations narcotiques imitées des anciens se transmettaient traditionnellement des maîtres aux disciples. Hugues de Lucques donnait à Théodoric une recette complexe que nous a fait connaître Jehan Canappe dans sa traduction en français de Guy de Ghauliac : « Mais aucuns, comme Théodoric, leur donnent médecines abdormitives qui les endorment, affin que ne sentent incision, comme opium, succus morellæ, hyosciami, mandragoræ, hederæ arbora;, cicutæ, lactucæ, et plongent dedans esponge et la laissent seicher au soleil, et fjuand il est nécessité, ilz mettent cette esponge en eaul chaulde et leur donnent à odorer tant qu’ilz prennent sommeil et s’endorment, et quand ilz sont endormis, ilz font l’opération. Et puis avec une austre esponge baignée en vin aigre et appliquée es narines, les éveillent ou ilz mettent es narines ou en l’oreille succum rutæ ou seni, et ainsi les éveillent, comme ilz dient. » (Maistre Jehan Ganappe, Le Guijdon en f'rançoijs; Lyon, 1538, P- 258). Notez ce procédé par inhalation narcotique et l’application de vinaigre sous les narines pour réveiller le dormeur.

.rOSEPH-ALEXANDUE LABOULBÈNE

Un chapitre extrèmeinent curieux du livre de Jean-Baptiste délia Porta sur la Magie naturelle relate le mode de conservation ainsi que d’administration d’une préparation somnifère volatile : « Ces substances étaient converties en essence. Celle-ci doit être renfermée hermétiquement dans des vases de plomb pour que la partie subtile ne s’en échappe point, car, sans cette précaution, le remède perdrait sa vertu. Au moment de s’en servir, on ôte le couvercle et l’on porte immédiatement le vase aux narines de la personne à endormir; elle aspire la partie la plus subtile de l’essence, et, par ce moyen, ses sens seront enfermés comme dans une citadelle, de telle sorte qu’elle pourrait être enterrée dans le sommeil le plus profond, dont il ne serait possible de la tirer que par la plus grande violence. Après ce sommeil, la j»ersonne n’éprouve aucune pesanteur de tète et n’a aucune connaissance de ce qui lui est arrivé. » La date de publication de la Magie iiaiuvelle à Naples, in-folio, est 1538; peut-on arriver à connaître la substance volatile qui, à cette époque et entre les mains d’initiés, produisait un sommeil profond? On trouve dans un opuscule attribué à Albert le Grand la formule d’un liquide désigné sous le nom d'aqua avdem. Pour obtenir ce liquide, l’auteur recommande de distiller dans un alambic un mélange de vin foncé en couleur, de chaux vive, de sel commun, de tartre et de figues vertes, et de conserver le produit de la distillation dans un vase de verre. (Alberti Magni, Liber de inirahilibus mundi, 1555, édit, in-12, sans pagination.) Quel pouvait être ce liquide? était-il capable de produire l’anesthésie? Je me suis adressé à mon collègue et ami, M. Armand Gautier, si compétent sur un pareil sujet. Il n’est pas douteux pour lui que les alchimistes aient pratiqué la distillation des tteurs et des feuilles vénéneuses, surtout des Solanées. Il lui paraît évident que Vaqua ardens d’Albert le Grand est au moins l’eau-de-vie, connue aussi des Arabes et de leurs successeurs européens du xvi® siècle. De plus, la distillation avec la chaux vive et le lartre doit donner un produit alcoolique plus concentré, ces substances étant très avides d’eau. Reste à connaître l’influence des figues vertes; estelle réelle? Mon savant collègue m’a promis de s’en occuper et je vous ferai part du résultat.

Bodin, le célèbre auteur de la Dé mono nia nie, dit expressément : « L’on peut bien endormir des personnes avec la mandragore et autres breuvages narcotiques, en sorte que la personne semblera

L’ANESTHIiSIE

niürle, et néanmoins il y en a qu’on endort si bien qu’ils ne se réveillent plus, et les autres ayant pris les breuvages dorment ([uel([uefois trois et quatre jours sans éveiller, comme on fait en Turquie à ceux qu’on veut cliastrer, et se pratiqua eu uu garçon du bas Languedoc étant esclave, qui depuis fut racheté. » (Bodin, bémonumanie des sorciers, 1598, édit, in-12, page 247.)

Après ces tentatives variées, je mentionnerai Sassard, chirurgien de l’hôpital de la Charité, qui publia dans le Journal de phiiskjue, en 1781, une Dissertation sur les moyens de calmer la douleur; il recommandait une préparation narcotique, mais il voulait plutôt modérer l’ébranlement nerveux que les souffrances de l’opéré. Beaucoup plus tard, en 1847, l’çpium entre les mains de Dauriol avait procuré une perte complète du sentiment chez cinq malades soumis à des opérations sanglantes. M. Goiirty, dans sa thèse de concours (Montpellier, 1849, p. 17), signale une désarticulation coxofémorale pratiquée à Berne surune femme narcotisée de la même manière ; l’opération provoqua un seul cri plaintif chez la malade, qui fut comme endormie pendant tout le temps.

La compression des troncs nerveux, rappelant les antiques procédés assyriens, avait été pratiquée par James Moore, à la fin du siècle dernier (1784). Après des insuccès, le chirurgien anglais publiait l’observation d’une amputation de jambe supportée sans douleur, à l’aide d’uu compresseur à deux pelotes disposées sur le trajet du sciatique et du crural. Liégard, de Caen, est revenu sur la compression circulaire des membres audessus du point malade, avant et pendant l’opération, comme moyen anesthésique (1837). Ses essais n’ont pas eu un succès constant et, finalement, la compression a été reconnue insuffisante et même dangereuse.

En résumé et pendant des siècles, la prophylaxie de la douleur a suscité des tentatives réitérées, parfois persévérantes, mais les moyens employés ont été abandonnés, puis repris, puis abandonnés de nouveau, ce qui prouve qu’ils n’avaient rien d’absolument sûr. A l’occasion, on s’est servi et non sans succès de divers modificateurs de la sensibilité, modificateurs physiques ou biologiques, tels ({ue la réfrigération des tissus, les émotions vives ou inattendues, la torpeur de l’ivresse, les états de somnambulisme, mais par cas isolés et sans méthode régulière et suivie. J’y reviendrai en vous parlant de 1 anesthésie et des prati([ues d’hypnotisme.

Les yraiides découvertes ne sont point l’œuvre d’un seul; elles viennent réaliser en quelque sorte une aspiration idéale, lonj^teinps inféconde, marquée par des tentatives dont la sig’iiilication léelle est méconnue. Pour produire l’anesthésie chirurgicale, il fallait posséder un agent subtil, traversant l’économie et d’une action prompte, énergique, passagère. Théodoric avec les vapeurs narcotiques, Jean-Baptiste délia Porta conseillant une aqua uv~ dens n’avaient qu’iucomplètement réussi. Ce fut à la fin du siècle dernier qu’une voie nouvelle s’est ouverte. Cavendish et Priestley étudiaient les propriétés d’une forme spéciale de la matière : les fluides élastiques nommés gaz par van Helmont; Lavoisier, avec sa théorie chimique de la respiration, donnait à ces travaux un intérêt majeur. Ou voyait en Angleterre, dans l’inspiration pulmonaire des corps gazeux, toute une thérapeutique.

Beddoes, à la fois chimiste et médecin, doit être regardé comme un initiateur de la méthode anesthésique par les gaz. En 1795, il fonda par souscription, à Glifton, petit bourg situé près de Bristol, un institut pneumatique (JMedical pneumatic Institution) dans lequel il se proposait de traiter les maladies par l’emploi des atmosphères artificielles. On était à l’époque où les inhalations d éther, ainsi que d’air fixe (acide carbonique), avaient de la faveur, dirigées par Pearson et Thornton, contre la phtisie et d’autres affections de poitrine. Beddoes avait mis à la tête de son laboratoire Humphry Davy, qui n’avait que vingt ans et qu’il chargea d’étudier l’action des gaz sur l’organisme humain. Vous voyez ici l’apparition de l’aérothérapie, et, de nos jours, ne recherche-t-on pas encore les efîets de l’air comprimé, de l’oxy-

gène pur, des vapeurs iodées, térébenthinées et même celles de l’acide fluorhydrique ?

Le premier gaz que le hasard offrit aux investigations de H. Davy fut le protoxyde d’azote, qu’il désignait sous le nom d oxyde nitreux. 11 constata que l’inhalation provoquait une hilarité bruyante, qu’elle exaltait l’action musculaire, mais qu’elle abolissait la sensibilité. Le protoxyde d’azote avait été découvert par Priestley en 1776 ; Davy fit connaître ses expériences en 1799, et il pensa que ce gaz pourrait peut-être faire disparaître la douleur physique, « employé avec avantage dans les opérations de chirurgie qui ne s’accompagnent pas d’une grande effusion de sang ». Les expériences de Davy furent répétées tant en Angleterre qu en France, en Allemagne et en Suède, mais avec des

l’anesthésie

résultats flitFérents. Les uns éprouvèrent l’elFel du gaz liilarant, les autres ue ressentirent (pi’uue saveur douceâtre au palais, ou seuleineiit de la suffocation ou de la pesanteur de tète. Cette iucoiistance des effets du protoxyde d’azote conduisit à renoncer à son emploi. On passait à côté de l’anesthésie méthodique; toutefois l’impulsion était donnée.

Les inhalations gazeuses devenues à la mode, il était naturel de chercher un agent donnant, comme le protoxyde d’azote et plus siiremeiit que lui, des sensations agréables. L’éther, par sa limpidité, par sa rapide volatilisation, par son odeur suave, devait naturellement plaire aux expérimentateurs. On ne sait à quelle date précise l’éther sulfurique fut substitué au gaz hilarant.

mais, quelques années après l’abandon de ce dernier, les étudiants de chimie, dans les cours publics, les élèves et les apprentis, dans les laboratoires de pharmacie, prenaient l’habitude, comme objet d’amusement, de respirer des vapeurs d’éther. La tradition s’en est conservée longtemps en Angleterre ainsi qu’aux États- Unis d’Amérique.

Les propriétés stupéfiantes de l’éther ont été plusieurs fois mises en relief depuis Beddoes jusqu’à l’éthérisatiou chirurgicale régulière, soit par des expériences physiologiques, soit par des faits pathologiques. Faciles à reconnaître et à apprécier après la découverte, elles étaient restées sans portée; aucune tentative vraiment scientifique n’avait eu lieu. C’est en vain qu’Orfila, Brodie, Giacomini les signalaient d’une façon explicite, que 1 hornton avait provoqué sans le vouloir une insensibilité complète chez une malade à laquelle il faisait respirer de l’éther sulfurique. Un journal anglais avait rapporté l’histoire d’un gentleman tombé dans une léthargie profonde qui dura trente heures et menaçait sa vie pour avoir iidialé des vapeurs d’éther. La servante d’un droguiste était morte sous l’action de l’éther répandu dans la chambre où elle était couchée, et venant d’une jarre brisée par accident. Christison avait cité le fait d’un jeune homme complètement insensible après avoir respiré un air fortement chargé de vapeurs d’éther sulfuricjue. J’ai entendu le professeur Gruveilhier raconter un cas de sa pratique privée dans lequel il avait observé les phéiiomèties de l’anesthésie par l’éther peu de temps avant l’application méthodique de l’éthérisation.

Dans les sciences d’observation, la vérité reste cachée jusqu’au moment décisif; les corps savants ne parviennent pas constam-

JUSKIMI-ALIiXANDUE LABOULIJÈNE

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