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nieiil cl la niellre au jour. Grâce à l’obli^eauce de mou ami M. Dureau, bibliothécaire de l’Académie de médecine, je puis vous donner les détails suivants. En octobre 1828, un chirurgien de Londres nommé Hickmann écrivit au roi Cdiarles X qu’il avait découvert le moyen de suspendre la sensibilité chez les individus qui doivent subir de grandes opérations chirurgicales. Ce moyeu consistait à introduire méthodiquement certains gaz dans le poumon. La lettre de Hickmann, écrite en anglais, fut transmise à l’Académie, renvoyée à la section de médecine, et Gérardin fut chargé de l’examiner. La section a remis son rapport, et, dans la séance générale du 21 octobre 1828, le secrétaire lut ce rapport dans lequel, outre le détail ci-dessus, Gérardin ajoute que Hickmann n’a fait l’essai que sur les animaux et qu’il voudrait expérimenter ce moyen devant les grands chirurgiens de Paris. Le bureau avait désigné alors Dubois, Richerand, Murat, Ségalas et Ribes pour examiner la question. Aucun rapport sur ce sujet n’a été retrouvé jusqu’à ce jour dans les archives de l’Académie.
Quel était le procédé de Hickmann? M. Dureau a fait des recherches pour ravoir le dossier confié à Ségalas, mort le H) octobre 1875. Son fils, Emile Ségalas, docteur en médecine, avait naturellement pris possession de tous les papiers médicaux paternels ; malade, il partit pour le Midi, et il revint de Rordeaux dans un état si grave qu’il put à peine arriver à Paris pour y mourir. Malheureusement pour nos recherches, Émile Ségalas avait laissé tout son mobilier à une personne dont on n’a plus la trace. Aucun des membres de l’Académie en 1828 n’existe actuellement ; les journaux anglais du temps n’ont encore rien fourni sur les inhalations gazeuses proposées par Hickmann ; s agissait-il du protoxyde d’azote ou plus probablement d’un mélange d’air et d’éther ?
Un des maîtres de la chirurgie française, Velpeau, disait eu 1839, dans ses Nouveaux élénienls de médecine opératoire, t. 1, p. 32 : « Eviter la douleur dans les opérations est une chimère qu’il n’est plus permis de poursuivre aujourd’hui. » J’ajoute bien vite que Velpeau a été le premier, huit ans plus tard, à révoquer sou arrêt, prouvant ainsi, messieurs, que, dans les sciences, il lie laut jamais désespérer de l’avenir.
L’honneur d’expériences publiijues et authenti([ues revient à un médecin grec, à M. VV. C. Long, d’Athènes, qui avait le pre^ niier fait usage des inhalations d’éther pour diverses opérations
L’.V.NESTHÉsrE
le 30 mars, le ü jiiillel 1842 et le 0 septembre 1843, mais ces ex])érieiices u’eurent aucun reteutissement.
Deux années après, une tentative d’anestliésie cliirurg-icale fut exécutée en Amérique ; elle eut pour son auteur des conséquences désastreuses. Au mois de novembre 1844, Horace Wels, dentiste de Hartford, petite ville du comté de Connecticut, eut l’idée de vérifier sur lui-mème le fait énoncé i)ar Davy, au sujet de l’abolition de la douleur par le protoxyde d’azote. 11 put se faire arracher une dent sans rien éprouver ; enhardi par ce résultat, il obtint un succès complet chez douze, au moins, de ses clients. Comprenant l’importance de la découverte, H. Wels vint à Boston, se mit en rapport avec W.-T.-G. Morton, son ancien associé, et tous les deux obtinrent de Charles Warren, chirurgien de l’hôpital général, l’autorisation d’une expérience publique. Celle-ci eut lieu en présence des élèves qui devaient se réunii-, le soir même, « pour s'amuser à respirer de l’éther ». Un patient se prêta pour l’arrachement d’une dent; Wels, plein de confiance, lui fit respirer le protoxyde d’azote qu’il avait préparé, mais l’inconstance des effets du gaz trahit l’expérimentateur. Au moment de l’avulsion pratiquée par Wels lui-même, un cri perçant de doideur s’éleva, suivi de rires et de sifflets. Le malheureux dentiste, confus, découragé, revint à Hartford, y tomba malade de chagrin, et, comme d’autres inventeurs, renonça aux expériences, à sa profession, sinon à son rêve. Plus tard, quand l’éthérisatioji eut traversé l’Atlantique et que l’écho de son triomphe revint aux Etats-Unis, H. Wels se rendit en Europe pour revendiquer sa part de gloire. Mais ses droits ne pouvaient être appuyés sur aucun document irrécusable ; il se vit éconduit à Londres d’abord, à Paris ensuite, où il passa l’hiver de 1847 et où il écrivit une lettre à l’Académie de médecine le 23 février. Accablé par le chagrin et la misère, inconsolable d’avoir approché si près du but sans l’atteindre, il revint en Amérique, puis se donna la mort en s’ouvrant les veines dans un bain et en respirant de l’éther pendant son agonie.
Lorsque la nouvelle se répandit en Europe qu’on avait trouvé en Amérique le secret d’abolir la douleur, et qu’il suffisait de respirer de l’éther pour rendre insensible celui qui allait subir une opération, cette nouvelle fut accueillie avec défiance. La simplicité du moyen était grande, autant que la propriété merveilleuse due à un agent connu depuis trois siècles et employé cous-
J os ItTPn -A L EiX AN 1 ) J< K I. A HO U LUÈN K
laiiiineiit dans la pratique médicale. Mais il était facile de savoir la vérité; on vérifia le fait, les doutes cessèrent. 11 y eut alors une explosion d’enthousiasme ; les applaudissements des deux mondes saluèrent la découverte de l’anesthésie.
Personne ne savait au juste ce qui s’était passé. L’habitude des respirations récréatives d’éther diminuait aux États-Unis ; elle avait donné lieu à de sérieu.x accidents et même à des cas de mort. Les dangers de l’em[)loi de l’éther étant reconnus rendaient craintifs médecins et chirurgiens. Une circonstance fortuite fit expérimenter par Charles Jackson, docteur de l’Université de I larward, les A'apeurs éthérées. Géologue et chimiste, il préparait du chlore, et il aspira ce gaz émané d’une bouteille brisée ; voulant combattre l’irritation violente qui suivit, il imagina d’aspirer simultanément des A^apeurs d’éther et d’ammoniaque, dans l’espoir que l’hydrogène de l’éther formerait, avec le chlore, de l’acide chlorhydrique lequel serait fixé par l’ammoniaque. L’éther procura du soulagement; son usage fut continué et l’anesthésie se produisit. Dès ce moment (1842), Jackson admit en théorie l’anesthésie par l’éther, mais ce ne fut que quatre ans plus tard qu’il put la faire réaliser par un dentiste de Boston. Ce dentiste était William Morton, le même qui avait assisté le malheureux H. Wels ; il AÛnt le U*' septembre 1846 trouver Jackson dans son laboratoire et lui demanda le moyen de simuler une tentative quelconque sur une malade pusillanime qui demandait à être magnétisée. Jackson lui conseilla de recourir à l’éther et lui remit pour cela un flacon de Wolfî muni à ses deux ouvertures de tubes de verre. Le dentiste, qui ne connaissait rien de l’éther, essaya l’effet sur hiimênie ; il réussit parfaitement et aussi chez un malade auquel il extirpa une dent barrée sans que ce dernier s’en aperçût. Plein de joie, Morton vint annoncer ce double succès à .lackson (jui n en lut point surpris et qui, de plus, lui dit de s’adresser à Charles Warren pour que l’éther lut employé dans une opération sérieuse. Warren, ayant accepté, pratiqua, le ATudredi 16 oclol)re 1846, l’ablation d’une Amlumineuse tumeur du cou nécessilanl une dissection longue et sûrement douloureuse ; l’opération eut lieu en présence des élèves de la Faculté de médecine, ainsi que d un grand nombre des praticiens de Boston. Morton, au moyen d un flacon confectionné d’après les conseils de Gould, à deux tulndures, muni de deux soupapes et contenant une éponge imbibée d’éther, endormit le patient; l’insensibilité fut obtenue
l’anrstiiksif. 3(]5
au bout de trois minutes et se ])rolongea pendant toute l’opération. Le malade déclarait au réveil qu’il n’avait rien senti. Le lendemain, dans le même hôpital, une ablation de tumeur fut faite par liayward, avec succès ; le 7 novembre, Big'elow réussit complètement pour une amputation de cuisse et, le meme jour, il vint faire part, à la Société médicale de Boston, des faits précéilents.
Morton avait dès le début pensé à profiler seul de la découverte, il n’avait cédé au.x conseils de Jackson que par contrainte ; ne renonçant pas à ses vues mercantiles, d’après l’avis et par l’intermédiaire de H. Eddy, il fit consentir Jackson à prendre en commun un brevet d’invention. Le 27 octobre, une patente fut demandée au.x noms collectifs de Jackson et de Morton. Peu
après, en février 1847, au moment où H. Wels se débattait misérablement à Paris, Morton entreprit de ravir à Jackson tout le mérite de l’éthérisation. Un procès fut intenté avec mémoires à l’appni, et, si j’ai précisé avec soin les faits, c’est pour qu’il vous soit facile d’établir les titres et les droits de chacun.
L’honneur de la découverte est pour Jackson, c’est lui qui a seul appris à Morton les propriétés de l’éther que ce dernier ne soupçonnait même pas et que depuis il a voulu conserver secrètes pour en bénéficier. Morton a été un agent d’exécution, d’autant plus entreprenant et hardi qu’il connaissait moins la question; il
eut du se contenter des bénéfices matériels que Jackson a constamment refusé de partager avec lui. Du reste, dans le brevet du 27 octobre, Jackson figure comme l’inventeur et Morton comme lt‘ propriétaire de la découverte.
Plus tard, l’.Vcadémie des sciences décerna le prix Montyon à Jackson et lui fit obtenir la croi.x de la Légion d’honneur. En Amérique, on a attaché plus d’importance à l’exécution qu’à l’idée et on a regardé Morton comme plus méritant. Je crois que vous trouverez avec moi que l’Académie des sciences a bien jugé.
Jackson, (pielques jours après les opérations pratiquées, avait adressé à l’Académie des sciences un j)li cacheté exposant les faits de la manière la plus précise. Morton, dans son impatience, en avait fait part à un dentiste de Londres dans une lettre parvenue le 17 décendjre 1841». Boot l’expérimenta de suite sur un de ses clients, et deux jours après, le It), Liston pratiquait une amputation de cuisse et un arrachement de l’ongle du gros orteil •‘<ans fjiie les malades en aient en conscience. La plnpajù descliinir-
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g'iens de Londres avaienl oblenu, à la fin du mois, des succès pareils.
La nouvelle de ces résultats parvint en France ; dès le mois de décembre, Jobert fit à l’hôpital Saint-Louis, avec l’assistance d’un jeune médecin américain, un essai qui échoua par l’imperfection de l’appareil ; peu après il réussissait complètement. Le 12 janvier 1847, Malg-aig-ne faisait la première communication scienlifique sur l’éthérisation, et, le 1®’’ février suivant, Velpeau, instruit de la découverte, mais qui avait refusé d’employer un moyen offert sous la condition d’un marché sans qu’on lui indiquât la nature de l’agent, sortit de la réserve qu’il s’était imposée. Il lut à l’Académie des sciences un rapport remarquable sur l’anesthésie par l’éther, sa réalité, son importance, les services qu’elle avait rendus. La pratique de l’éthérisation se répandit de tous côtés dans les hôpitaux et la ville; J. Cloquet, Roux, Laugier donnèrent
I exemple ; Magendie et Lallemand furent les seuls à résister. La province répéta les tentatives parisiennes, et avec le même succès. Cependant, la découverte de l’anesthésie était venue du nouveau monde, en quelque sorte à l’état brut, et elle avait besoin d’être étudiée sous tous les aspects. Alors et de toutes parts, les recherches commencèrent; les communications, les publications se succédèrent avec rapidité : les chirurgiens perfectionnaient le mode d’emploi, les physiologistes expérimentaient l’action de l’éther sur le système nerveux, et ils recherchaient bientôt les propriétés des composés voisins de l’éther sulfurique. Je ne puis que vous indiquer ici l’esprit et la direction de cet ensemble de travaux ; à la plupart d’entre eux se rattache un nom français.
II n est que justice de rappeler que l’initiative des chirurgiens et des physiologistes de notre pays a largement coïilribué pour changer une notion parvenue presque à l’état d’empirisme eji une méthode vraiment scientifique.
Ne pouvant entrer dans les détails, je me bornerai à vous faire remarquer combien Velpeau avait eu raison d’insister sur les deux grandes applications de l’éthérisation : l’abolition de la douleur, la résolution de l’action musculaire. De plus, \"elpeau iaisait pressentir les avantages qu’on pourrait en retirer pour les accouchements, et c’est à Simpson, d’Edimbourg, que revient le mérite d’avoir employé le premier l’éther de cette manière. Simpson y eut recours le 17 janvier 1847 et publia le mois suivant un mémoire à ce sujet. Le 30 janvier, Fournier-Deschamps
i/anestiiksif; 3f;7
se servit de l’éllier avec succès pour appliquer le forceps, et, le 23 février, Paul Dubois coinniuniquait à l’Académie de médecine un travail confirmatif de celui de Simpson.
Les inhalations étaient plus ou moins actives, suivant les instruments employés. Le flacon primitif de Morton fut perfectionné en Ano-leterre et en France; on rég-ularisa le système de soupapes disposées en sens inverse, le diamètre des tubes fut calculé sur celui de la trachée. Le choix du récipient, la forme de l’embouchure, etc. augmentèrent la sûreté et le bon fonctionnement des appareils se succédant en si g-rand nombre, que notre Charrière en a décrit une soixantaine dans ses diverses notices.
Gerdy, etudiant sur lui-même les sensations que procure l’éther, les analysait avec sa finesse habituelle, Flourens et Longet établissaient que l’action des vapeurs éthérées s’exerce directement et primitivement sur le système nerveux, que l’animal perd d abord l’intelligence, puis l’équilibre des mouvements, et que ces pertes entraînent bientôt celle de la vie. Divers expérimentateurs constataient les propriétés de l’éther mis en contact avec le cerveau et les nerfs, injecté dans les veines, déposé dans les mailles du tissu cellulaire ou conjonctif, mélangé au sang retiré par la saignée. D’autres cherchaient les effets de l’absorption gastrique, et Serres, Longet, Blandin reconnaissaient 1 impossibilité d’obtenir ainsi l’anesthésie à moins d’employer des doses toxiques. Simonin (de Nancy), Marc-Dupuy, Pirogoff essayaient sans grands résultats l’injection rectale de l’éther pur ou mélangé d’eau pour produire l’anesthésie.
Bientôt les recherches s’adressèrent aux substances les plus rapprochées chimiquement de l’éllier sulfurique; Flourens rendait compte à l’Institnt des résultats obtenus avec l’éther chlorhydrique (22 février 1847), L. Figuier communiquait à l’Académie des sciences de Montpellier les effets de l’éther acétique et Bouisson les vérifiait sur le malade; Chambert étudiait les autres corps du même groupe, et ces agents produisaient aussi l’anesthésie; mais l’éther sulfurique l’emportait sur tous à cause de son prix peu élevé, sa conservation plus facile. Ces recherches amenèrent bientût un résultat important et imprévu : elles mirent en évidence un liquide volatil doué de propriétés encore plus énergiques, primant ainsi tous les autres.
Soubeiran père avait découvert, en 183f, un corps résultant de la distillation de l’alcool avec le chlorure de chaux et ipie
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Dumas avait appelé : chloroforme. Berzélius ne le mentionne pas dans son Traité de chimie. Natalis Guillot avait essayé ce chloroforme comme antispasmodique dans l’asthme, à l’intérieur, étendu de cent fois son poids d’eau distillée, mais il était à peu près inconnu de la plupart des médecins. Flourens fut conduit à l’expérimenter à cause de son analog’ie avec l’éther chlorhydrique ; les effets qu’il obtint furent d’une l'apidité ainsi que d’une énergie sans ég'ales. Au bout de quelques minutes, les animaux furent « si complètement éthérisés qu’il fut possible de constater sur la moelle mise à nu la perte de son pouvoir excito-moteur ». {Académie des sciences, 22 février 1847.) L’énoncé n’était suivi d’aucune remarque; cette indication si précise passa inaperçue. La surprise fut extrême quand on apprit que J. -Y. Simpson venait d’employer le chloroforme avec le plus grand succès. En observateur sévère, Simpson n’annonça le résultat favorable de la chloroformisation qu’après avoir réuni cinquante observations à l’appui, dans un mémoire lu, le 10 novembre 1847, devant la Société médico-chirurgicale d’Édimbourg. Toute la presse scientifique répandit ce mémoire et la sensation fut considérable; le nouvel agent fut interrogé, on put s’assurer que des gouttes de chloroforme versées sur un mouchoir amenaient rapidement l’anesthésie. L’éther fut délaissé.
L’enthousiasme du premier moment ne tarda pas à se refroidir, car un certain nombre de morts subites pendant la chloroformisation étaient survenues. On s’était abusé en regardant l’emploi des anesthésiques comme inoffensif; on y recourait pour les opérations les plus légères, les malades se faisaient un jeu de se laisser endormir. Quelques cas de mort par l’éther, restés dans le vague, la mort ayant été assez lente à se produire, n’avaient pas ébranlé la confiance; avec le chloroforme il n’en fut pas ainsi. Flourens avait dit : « L’éther sulfurique est un agent merveilleux et terrible, le chloroforme est plus merveilleux et plus terrible encore; » il n’avait que trop raison. Au mois de mai 1848, une femme de trente ans forte et vigoureuse, chloroformée poui' une opération légère, était comme foudroyée. Cette mort fit impression; l’autorité ministérielle consulta l’Académie de médecine, une commis.sion fut nommée; Malgaigne, rapporteur, fit tous ses efforts pour absoudre le chloroforme. L’Académie sanctionna cette opinion bienveillante, rangeant toutefois le chloroforme parmi les [)oisons, mais alfirmant qu’à l’aide de certaines pré-
l’anesthésie
cautions on pouvait mettre les malades à l’abri du danger. Cette confiance ne dura pas. Malgré tous les soins apportés à l’emploi du chloroforme, la prudence avec laquelle on y avait recours, de nouveaux cas de mort eurent lieu, et la justice porta la question devant les tribunaux. Une réaction se manifesta en province; Sédillot en donna le signal à Strasbourg, Buisson à Montpellier; Pétrequin et Diday à Lyon revinrent à l’éther. Les éclectiques employèrent Tun ou l’autre agent, suivant les sujets, l’âge, le sexe, la gravité, la durée des opérations. On mélangea l’éther et le chloroforme; la Société médicale de Londres adopta un composé de 3 parties d’éther, 2 de chloroforme et 1 partie d’alcool. Paul Bert préconisa les vapeurs titrées de chloroforme et d’air atmosphérique.
Eu 1833, la Société de chirurgie s’occupa de la question et, après un rapport de Robert sur uu cas de mort arrivée à l’Hôtel- Dieu d’Orléans, la discussion se prolongea jusqu’au commencement d octobre. La majorité de la Société pensa que les cas de mort, regrettables mais clairsemés, ne suffisaient pas pour faire renoncer à un agent aussi précieux que le chloroforme. L’Académie de médecine a été de nouveau saisie plusieurs fois de ce grave problème depuis 1837, et, récemment encore (16 juillet 1889), mon collègue et ami M. le professeur Le Fort recommandait un chlorure de méthylène qui paraît être composé, suivant M. Dastre, de 70 parties de chloroforme et de 30 parties d’alcool méthylique. Un grand nombre de sociétés savantes, la Société de chirurgie en particulier, ont fréquemment discuté sur les accidents causés par le chloroforme, et, si, à l’étranger surtout, on est revenu à l’éther, à Paris on continue à se servir de l’agent merveilleux mais terrible, si bien qualihé par Flourens.
Je ne vous dirai qu’un mot des succédanés du chloroforme et des anesthésiques récents.
Vous avez déjà vu que l’anesthésie n’est pas limitée aux éthers et que beaucoup de corps gazeux ou de liquides volatils la possèdent : l’acide carbonique, l’oxyde et le sulfure de carbone, le protoxyde d’azote, les diverses essences de lavande, d’amandes amères, de moutarde, la benzine, l’huile de naphte, etc. 11 sera toujours impossible d’employer ceux de ces corps qui sont de violents poisons; d’autres ont encore été essayés, tels que l’acétone, acceptée d’abord par Sim[)Son, l’aldéhyde préconisée jiar
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l*og”ialc, la liijiieiir des ilollaiidais vanlée par Xiiniiely, re- [)Ousséc coinnic dangereuse par Show et Simpson, regardée comme iiierficace [)ar Robert. L’amylène, découvert par Balard eu 1844, a eu sa vogue avec Snovv, Smith, de Græfe, Giraldès, mais des cas de mort donnèrent à réfléchir, et Velpeau lui porta le dernier coup. La kérosolène, les chlorures de méthylène, ni aucun des anesthésiques nouvellement essayés ne sont parvenus à se substituer couramment et constamment, soit au chloroforme, soit même à l’éther.
11 faut mentionner l’anesthésie mixte, qui n’a pas encoi’e donné tout ce qu’on peut en attendre. Claude Bernard a indiqué l’action successive et surajoutée du chloroforme et de la morphine. Il y a dans l’emploi soit de l’acétate ou du chlorhydrate morphiniques, injectés, tantôt avant, tantôt après l’inhalation chloroformique, de précieuses ressources pour les longues opérations, avec moins de risques d’accidents mortels.
L’hypnotisme a été mis en usage pour priver le patient de la sensibilité aux opérations. Depuis le fait célèbre de Jules Gloquet enlevant sans douleur un cancer du sein à une magnétisée, en 1829; après les observations de Ward, de Loyscl, d’Esdaile, do Braid, de Broca, de Guérineau, jusqu’à la récente communication de mon ami M. Mesnet à l’Académie de médecine (30 juillet 1889), l’hypnotisme ne pourra être qu’une ressource limitée. S’il est possible d’endormir certains sujets nerveux, surtout des femmes, il demeure constant que, suivant les expressions de Mesnet, l’anesthésie hypnotique ne sera jamais que le privilège de quelques malades accessibles à ce mode d’action. Toutefois, l’hypnotisme exerce sur certains sujets une action perturbatrice du système nerveux, qui suspend leur sensibilité au point qu’une longue opération sanglante peut être pratiquée sur eux sans éveiller (h* donlenr.
Il nous rest(; à examiner l'anesthésie locale, et on conçoit combien il serait utile de produire l’insensibilité des parties du corps (pii doivent être opérées, sans autre influence sur le reste ou l’ensemble de l’organisme. Mais le moyen n’existe pas encore; lions ne pouvons ([n’engourdir les téguments sur une étendue limitée ou rendre insensibles les extrémités d’un petit volume. Ces ressources, quoique restreintes, ne sont point dépourvues d’utilité, bien an contraire.
L’ANESTFlÉSir: ;^7,|
Rappolez-voiis les elîcts aiieslliésiqiics locaux faits dans l’antiquité avec la pierre de Memphis. La compression des nerfs, l’action du froid remontent à une époque fort reculée. Dès la découverte de l’éthérisation, les recherches d’anesthésie locale ont été poursuivies avec cet agent, puis avec le chloroforme. Simpson, essayant 1 action locale de tous les stupéfiants, reconnut (lue le chloroforme possède une supériorité marquée, mais son action est insuffisante pour éviter la douleur opératoire profonde ; en outre, l’application des vapeurs chloroformiques congestionne les tissus et donne une sensation de brûlure. L’éther sulfurique agit par ses A'apeurs d’une manière moins efficace.
En 1848 Aran, pour calmer les douleurs spontanées, s’adressait àl éther chlorhydrique chloré. Le professeur A. Richet, en 1849, renonçait à l’anesthésie locale par la liqueur des Hollandais et leprenait 1 ether. On reconnut que le liquide agissait principalement par évaporation et en produisant un froid intense. Dès lors, la glace et les mélanges réfrigérants furent employés pour de petites opérations. \ous connaissez tous les derniers perfec-. tionnements avec les liquides vaporisés, l’éther du flacon de Richardson, le chlorure de méthylène de DeboA^e, etc. Le stypage de Railly n'est pas à dédaigner, surtout en application sur les muqueuses. L’engourdissement par application de sulfure de carbone, et surtout par la morphine ainsi que par la cocaïne en injections, est devenu récemment, comme le stypage, une précieuse ressource contre la douleur locale.
Pour clore cette histoire abrégée de l’anesthésie, je vous recommanderai d’employer toujours aA^ec prudence les grands agents anesthésiques, principalement le chloroforme, auquel le regretté Maurice Perrin attribue les morts subites par une syncope spéciale. De plus, il vous faut remarquer expressément que l’anesthésie n’a pas borné ses bienfaits à l’abolition de la douleur : elle a supprimé la chirurgie rapide à l’excès ou de prestidigitation. Enfin, les chirurgiens n’ayant plus à compter avec le •supplice opératoire, sûrs des plus délicates dissections, ont exigé le succès après l’opération si bien finie; ils ont envisagé les suites, recherché les causes de mort [lar la plaie et par le milieu. I/anesihésie a permis de s’occuper à fond des meilleurs pansements et de V antisepsie.
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
Thomas Sydenliam. surnommé ITIippocrate anglais, et l’un des plus grands médecins praticiens du xvii® siècle, est né en 1624, à Winford-Eagle, dans le Dorsetshire ou comté de Dorsel. Son père Guillaume s’était marié vers 1601 avec Jeanne, fille de Jean Jeffery de Goltherston ; plusieurs enfants étaient nés de leur union, et Thomas avait pour frères; Guillaume et François, pour sœurs : Marie, Élisabeth et Marthe.
La famille d’où provenait le médecin anglais était ancienne, divisée en plusieurs branches, et ne manquait pas d’illustration; elle tirait son nom d’une petite localité appelée Sydenham, située dans le comté de Somerset. Jean de Sydenham est mentionné dès le règne de Henri III, et il y eut des Combe-Sydenham et des Sydenham de Brimpton. Plusieurs remplirent des charges importantes ; la plupart avaient tenu le rang d’écuyer. W. Berry, dans son l)ictio7i7iaire ]ié7'aldiq7ie, donne les armes de Thomas, le bisaïeul du médecin : d’argent à trois béliers passant de sable; une molette d’éperon non colletée, c’est-à-dire dépourvue de sa tige.
Les premières années de Thomas Sydenham, sur lesquelles nous n’avons aucun renseignement, s’écoulèrent, selon toute probabil i té, d’une manière paisible; il reçut une bonne éducation, sa lamille étant heureuse et riche. Quand il eut dix-sept ans, ses parents voulurent le faire instruire dans les arts libéraux. Les deux célèbres Universités d’Oxford et de Cambridge se partageaient le haut enseignement ; Thomas fut envoyé à Oxford, sans doute à cause de la proximité. Déjà son frère aîné Guillaume y avait été admis comme pensionnaire gentilhomme. Nous savons
SYDENHAM ET SON ŒUTUE
(|ue Sydenham y entra au collège de la Madeleine (Mag^dalen Hall) a la session de la Saint-Jean, correspondant alors à la fin de rannée scolaire. L’étndc des arts (nous dirions aujourd’hui des lettres) durait sept ans et celle des facultés supérieures : théologie» tlroit civil et canon, médecine, se prolongeait une fois de plus.
Les études de ThomasSydenham furent interrompues. Charles l''*’ avait dû quitter Londres, en guerre avec son Parlement; après la bataille d’Egde-IIill (23 octobre 1642), il se rendit à Oxford, accompagné de toute son armée, car, suivant la remarque de Guizot, Oxford était des grandes villes d’Angleterre la plus dévouée à sa cause. En effet, depuis le 18 août précédent, les membres de l’Université, quatre cents environ, s’exerçaient au maniement des armes; ils avaient envoyé depuis le commencement des troubles plus de 10,000 livres sterling. Le roi, après avoir fait d’Oxford son quartier général, transforma le nouveau Collège (Collegiiun novum) en arsenal et les togati furent en mesure d’être incorporés à l’armée.
Je dois noter que les Sydenham, du comté de Dorset, avaient, ainsi que le comté lui-même, embrassé la cause du Parlement. \ous allez en avoir la preuve. En 1644, la mère de Thomas Sydenham fut assassinée par un soldat de l’armée royale, et François, son fils, frère de Thomas, major dans l’armée du Parlement, périt quelques mois après de la même manière. Tous les mémoires du temps parlent de Guillaume, le frère aîné, mêlé aux événements politiques ; nous le trouvons parmi les parlementariens, capitaine du château de Sandford (1643), colonel de cavalerie avec le gouvernement de Weymouth (1644), puis gouverneur de l’île de Wight (1649), etc. Appelé au Parlement en 1653, Guillaume Sydenham est partisan d’Olivier Cromwell, et le Protecteur le fit commissaire de l’Echiquier et l’un de ses favoris. A la mort de Cromwell, son fils Richard continua au colonel Sydenham les faveurs paternelles ; il le nomma an Conseil d’Etat (1639), puis membre de la Commission des Dix. Thomas Sydenham avait les opinions des siens, « c’était une tête ronde dans une famille de têtes rondes ». Il avait dû quitter l’Uiiiversité royale quand Charles l®*" y était venu ; plus tard il remplissait les fonctions de capitaine, et André Brown a fait connaître comment Thomas avait échappé à la mort lorsqu’un soldat furieux déchargea sur lui, à bout portant, un pistolet dont la balle ne pénétra point.
C’est en 1645 qu’un événement imprévu décida la vocation
JOSEl*It-ALEXAi\r)HE EABOULUÈXE
médicale de Tliomas Sydenham. Son frère Guillaume étant malade à Londres, quartier général de l’armée du Parlement, était soigné par T. Coxe, médecin de cette armée. Thomas rencontra le mé-
decin pendant une de ses visites, et Coxe lui demanda avec bonté a quelle profession il se destinait quand il pourrait reprendre ses études. « Je n’avais jamais pensé à la profession médicale, nous dit Sydenham dans ses (Æuvres, mais les exhortations, l’autorité avec laquelle me parla Coxe, me décidèrent à m’y donner tout entier.
Thomas attendait la fin de la guerre civile poui‘ reNcnir à Oxford ; il y rentrait avec les parlementariens ; la ville se rendit le ’2i juin 104(). A quel moment Sydenham, maître ès-arts en 1648, avait-il re<;u le baccalauréat et la maîtrise? On accordait des dispenses, et Thomas, grâce à l’influence de son frère aîné, ne devait pas avoir eu de peine à les obtenir.
Parmi les divers Halls ou Collèges {aulœ) de l’Université d Oxford, un des plus remarquables avait reçu le nom de Colle- (jiiiDi omnium fldelicim de Oxonia^ ou par abréviation Collegium omnium animarum. Le Collège de toutes les âmes avait donné à Charles P*’ des marques de sympathie ; aussi les parlementariens devenus les maîtres « déversèrent sur ce Collège la pleine coupe de leur rire » ; le 16 octobre 1648, seize de ses membres furent
chassés; le lendemain, dix nominations d’agrégés {feîlows) furent faites tout à la fois. Sydenham avait l’une des places nouvelles ; il s’adonna dès lors avec ardeur aux études médicales et il ne quitta rUniversité qu’en 1666.
J arrive à un point historique controversé. Pendant le cours de ses études, ou peu après, Thomas Sydenham est-il venu en France et à Montpellier? Je réponds par l’affirmative. Rappelezvous qu à cette époque l’École de Montpellier était une des plus célèbres du continent, ajoutez qu’il s’y trouvait un homme très remarquable comme praticien : Charles Barbeyrac. Né en Provence (1629), venu à Montpellier pour le doctorat (1649), Barbeyrac Il appartenait pas à I enseignement officiel, mais sa réputation s étendait au loin ; on le consultait de toutes parts pour les cas les plus difficiles. M"'® de Sévigné l’a célébré dans ses lettres. L enseignement privé du praticien était fort suivi : di.x ou douze étudiants 1 accompagnaient tous les jours chez ses malades; il les entretenait de la maladie qu’ils venaient de voir et des remèdes prescrits, il répondait à toutes les ipiestions qu’ils lui faisaient
SYDENHAM ET SON ŒUVHE
sans cesse. Barbeyrac avait beaucoup tl’idées nouvelles, sa pratique était simple, il l’avait débarrassée de (juantité de choses inutiles, obtenant des succès surprenants. .l’ai tiré de Moreri [Diclionnaire historique, t. II, p. 101, Paris, 1759) cette esquisse que j’ai abrégée. Lisez la biographie et vous admettrez facilement que Sydenham a connu Barbeyrac auquel il ressemblait par les idées et les manières. De plus, Pierre Desaull, de Bordeaux, nous fournit le témoignage suivant : « Feu Emeric père... m’a dit avoir connu Sydenham à Montpellier... il avait môme entretenu longtemps commerce de lettres avec lui... c’était un homme d’un grand jugement et d’une probité reconnue, etc. « Disserialion. sur les maladies vénériennes... avec deux dissertations Vune sur la rafje, rautre sur la phtisie... Bordeaux, 1733, in-12, p. 359). La valeur d’un tel document est péremptoire ; néanmoins, .Iules Vignal, dans sa thèse d’agrégation, doutait encore (77t. ugr. Montpellier, 1860, p. 14). J’ai écrit récemment à mon collègue M. Grasset ; mais, dans son obligeante réponse, il ne m’a transmis que des renseignements peu démonstratifs. Un passage d’E.stève (1 ) laisse supposer que Sydenham est venu à Montpellier et apprit de Châtelain le traitement de la petite vérole par les rafraîchissants. Bouteille (2) paraît croire au séjour de Sydenham à Montpellier et à ses relations directes avec Barbeyrac, tandis qu’Éloy (3) parle simplement de Locke, bon ami de Sydenham, qui avait particulièrement connu Barbeyrac à Montpellier. M. Grasset observe que, parmi les professeurs de Montpellier, Baumes s’étonnait de l’assertion de Bouteille, pour lui non fondée, tandis que L. Boyer penchait vers la manière de voir d’Estève.
Il eût été utile de savoir par les œuvres de Barbeyrac ce que Sydenham aurait pu y trouver ou y apprendre; mais le praticien de Montpellier n’a rien écrit lui-même. Tout ce qui a été publié sous éon nom est insuffisant et posthume.
L’affirmation de Pierre Desault me paraît lever tous les doutes, et les auteurs anglais eu.x-mômes doivent admettre le voyage et le séjour de Sydenham à Montpellier.
(1) La Vie et les Principes de M. Fizes, pour servir à l'histoire de lamédeeine de Montpellier. Xmsievà&m, 1765, p. l i, en noie.
(2) Seconde dissertation sur V inoculation à M. Dariuc [.fourn. de 7)ied., cIc.), dédié à Monsieur, par M. A. Houx, 1770, I. XI.V, p. .510.
(5) Dictionn. histor. de la médecine ancienne et moderne, elc. Mous, 1778, l. le-, p. 257, art. Barbeyrac.
.lüSKI’II-AI.EXANDIlK I-A MOUEUÈ.NE
Thomas Sydenham sortit d’Oxford, en 1666, pour exercer la ])iofession médicale à Westminster, l’un des quartiers de Londres. Mettant de cote les. idées préconçues, ne tenant pas à être savant, trouvant que Te meilleur moyen de s’instruire dans l’ai t médical était de le pratiquer, Sydenîiam met tout le soin possible à connaître les phénomènes spontanés des différentes maladies. « Telle est la méthode que j’ai suivie sans réserve, dit-il, bien assuré qu en prenant la nature pour j^uide je ne pourrais m ecarter jamais du droit chemin de la simple larg’eur de Tonifie, quand même elle me conduirait dans des régions tout à fait inconnues. »
^ Sydenham souffrit fortement de la g-outte en 1660, et déjà, dés I âge de vingt-cinq ans (1649), il en avait éprouvé les atteintes. Chez lui, la goutte devait etre héréditaire j issu de parents riches, il avait mene une vie sédentaire, à part les années de guerre civile et son voyage en France. L’accès goutteux fut long. « Pendant deux mois de l’été, je dus tantôt m’aliter, tantôt me jeter sur mon lit. A la fin de l’attaque, je commençai à éprouver dans le rein gauche, parfois aussi dans le droit, mais plus rarement, une douleur sourde et obtuse. Après la convalescence, cette douleur me resta, plus vive à de certains intervalles, quoique toujours tolérable. Je n avais jamais eu de ces accès de coliques néphrétiques accompagnés d’une violente douleur se propag’eant le long de 1 uretère du coté de la vessie et d’énormes vomissements. Mais malgré l’absence des signes d’un calcul rénal, j’avais des raisons de croire qu’une pierre assez volumineuse était logée dans le bassinet d un de mes reins, que sa grosseur l’empêchait de pénétrer dans l’uretère, et qu’elle était la cause des symptômes dont je viens de parler. »
Trois ans plus tard, Sydenham, pour obéir à un décret datant d Henri VIII, prit licence d’exercice. Il se présenta aux censeurs le 24 avril, le 8 mai ainsi que le 6 juin, et fut admis à la licence le 26 juin 1663.
L’observation patiente des fièvres avait d’abord occupé spécialement Sydenham, il avait trouvé une méthode de traitement lui donnant d éclatants succès. Pi’cssé par ses amis, il fit paraître à Londres son premier ouvrage : Methodus curandi febres, etc., 1666, avec une dédicace au très illustre et très excellent Robert Boyle. Le médecin acquittait une dette de reconnaissance, car c était Boyle qui avait conseillé à Sydenham de se fixer à Londres.
SYDKNIIAHI JiT St)N ŒUVKK
.l’nisislerai hieiitôf sur la Mélhude, et si ou iie peut déterminer sûrement quelles étaient les fièvres qui font Tobjet de la première section, il est probable que les maladies typhoïdes y avaient au moins autant de part que les maladies palustres. L’état hygiénique de la cité était déplorable; les maisons étaient pour la plupart en bois, mal construites, irrégulières, chaque étage supérieur dépassait l’étage du dessous, de sorte qu’elles se touchaient presque par le haut, fermant ainsi l’accès de l’air pur et du soleil. Les rues étaient tortueuses, coudées, le plus grand nombre non pavées. J’emprunte à Érasme une description de l’état des rues de Londres, et le récit est d’autant plus à retenir (|ue le célèbre érudit affectionnait l’Angleterre. « Presque partout le sol est fait d’une argile servant de matrice à des joncs de marais, et cela forme une croûte qui reste parfois intacte pendant vingt ans, conservant sous elle des crachats, des matières vomies, de l’urine des hommes et des chiens, de la bière, des restants de poisson et d autres ordures que je ne veux pas nommer. Le temps vient-il à changer? Il se dégage d’un sol pareil une vapeur que je ne crois pas du tout salutaire. » Et encore « les
Anglais n’ont pas le moindre souci de l’exposition qu’ils donnent à leurs portes et à leurs fenêtres. La plupart des chambres sont disposées de cette façon que la ventilation est tout à fait impossible... leurs parois sont garnies de carreaux de verre qui donnent bien accès à la lumière, mais non pas au grand air, tandis qu à travers les fentes de ces mêmes parois il filtre une brise parfois pestilentielle que les chambres conservent longtemps ».
Londres n avait alors que peu d’égouts et de conduits souterrains. Des chaînes étaient tendues pour empêcher de traverser les rues étroites où les immondices étaient accumulées. On trouvait dans le centre même de la ville un grand nombre de places, véritables voiries avec les boues et les détritus amoncelés; quand les amas étaient trop considérables, des chariots passaient pour les enlever. L’approvisionnement de l’eau était des plus défectueux; sous le règne de Jacques une partie arrivait de Tyburn, une autre était puisée dans la Tamise, au pont de Londres, au moyen de roues hydrauliques, et cette eau était polluée. La troisième partie d’approvisionnement était encore plus dangereuse; dans tous les faubourgs et dans un grand nombre de maisons de la cité même, il y avait des puits au milieu des habi-
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talions. Vous voyez quelle devait être l’impureté d’une eau semblable et ce qui pouvait résulter de son emploi pour l’alimentation. Oui aurait, à cette époque, osé dire et même penser qu’un jour viendrait où le président du comité d’hyg-iène de France, notre cher doyen, M. Brouardel, répondant le premier au discours de bienvenue du prince de Galles, rendrait hommage au bon état hygiénique de la Cité, tout en recherchant les progrès à accomplir? Mais que de localités de notre paj^s rappellent encore les faubourgs de Londres au temps de Sydenham ! il importe de donner partout une eau potable parfaitement pure. Que je serais heureux de voir la fièvre typhoïde, grâce aux progrès de l’hygiène, devenir une maladie historique !
La Méthode de traiter des fièvres ne larda pas à se répandre; peu après son apparition à Londres, elle fut imprimée à Amsterdam.
Vous ne pourriez apprécier Thomas Sydenham sans connaitre deux hommes qui ont eu sur lui une grande influence ; Locke et Mapletoft. Parlons d’abord du premier. Jean Locke, le célèbre philosophe, né en 1632, un peu plus jeune que Sydenham, était médecin. Étudiant à Oxford, il avait la réputation « du plus habile et plus ingénieux jeune homme qui fût dans le Collège », surtout pour l’étude de la médecine et de la physique générale. Locke devint non seulement le médecin de la famille de lord Ashley, mais encore le commensal et l’ami. En 1668, nous avons la preuve que Locke était déjà fort lié avec Sydenham, qu’il en suivait la pratique médicale, l’accompagnant chez ses plus intéressants malades, tandis que Thomas lui prêtait son aide auprès de la famille Ashley. Locke, d’une santé très délicate, n’avait point d’autre clientèle; il n’aurait pu supporter la fatigue de nombreuses visites médicales. De plus, Locke avait le privilège de lire et d’annoter les manuscrits de Sydenham, tandis que celui-ci corrigeait, au besoin, les rédactions de Locke; il en résultait pour eux une sorte de collaboration.
Mapletoft, à peu près du même âge (pie Locke, en avait été le condisciple. Après avoir terminé ses études, Mapletoft avait voyagé en h rance et en Italie pendant trois années pour se perfectionner dans ses études. De retour à Londres, il fut d’abord docteur à t-ambridge, en 1667, et il vint à Londres pour exercer. C’est là (pi il connut Sydenham, dont il suivait la pratique professionnelle. Nous retrouverons Mapletoft voyageant avec des person-
SYDENIIA-M ET SON ŒUVRE
tiares cl obtenant de grands titres médicaux. 11 fut utile à Sydeidiam pour la publication de ses œuvres; enfin, il quitta la médecine pour entrer dans les ordres religieux (1683).
La seconde édition de la Méthode fut publiée au commencement de 1668, avec un titre rédig-é probablement par Locke, ainsi que des distiques latins composés à la louange de son ami. Thomas Sydenham dédie cette nouvelle édition à Robert Boyle comme l’avait été la première; il dit expressément : « Mon ami M. Locke vous a tourmenté par le récit de ma pratique, comme il s’est tourmenté lui-même en m’accompagnant en particulier chez un grand nombre de varioleux. » Dans la section nouvelle de cette édition, Sydenham fait le récit de la peste qui sévit à Londres en 166o et l’année suivante. J’aurai soin de revenir, en vous parlant des Œuvres de Sydenham, sur cette peste de Londres, si terrible, si meurtrière, pendant laquelle le grand praticien eut une défaillance dont il s’est accusé lui-même.
Nous devons aux recherches de Bourne, qui a écrit la vie de Locke avec des documents nouveaux, de curieux détails relatifs aussi à Sydenham. C’est ainsi que Thomas, étudiant la variole avec un soin extrême, avait eu le dessein, en 1670, de donner un Traité spécial sur cette maladie, avec une préface de Locke. La dédicace était pour lord Ashley; mais l’ouvrage resta inédit. Les notes retenues par Locke ont disparu depuis dans les précieux Anecdota Sijdenhamiana (p. 38) que nous devons au D'" Greenhill; le reste fut rattaché par Sydenham à ses Observationes medicœ publiées en 1676. Dans cet intervalle, Locke, dont le protecteur lord Ashley, était devenu grand-chancelier avec le titre de comte de Shaftesbury, fut obligé de quitter Londres « où le charbon de pierre que l’on y brûle l’incommodait ». Il se retirait à la campagne pour respirer « un air non gâté par les vapeurs de charbon dont la ville est pleine ». En 1673, Locke, « qui avait un penchant à tomber dans Tétisie », voyagea en France; il se rendit à Montpellier, où il résida environ deux ans et où il connut Barbeyrac.
Thomas Sydenham, après le départ de Locke, son fidèle ami, fit paraître un ouvrage nouveau, ses Observationes medicœ, qu’il considérait avec modestie comme une troisième édition de sa Méthode. Il avait longtemps hésité pour les publier; il eût voulu « l’appui d’une plus longue expérience ». L’envie s’était attachée à lui, on tournait sa pratique en dérision, des jaloux l’injuriaient,
.lUSKIMI-AIÆXANDKK LABOULBKNE
ses amis ohliiirent (jii’il cherchât par de nouveaux écrits « à obtenir l’appui et l’estirne des lioinines sincères ». La dédicace est pour son « très excellent ami M. Jean Mapletoft, docteur en médecine, professeur au collèg'e Gresham de Londres, et membre de la Société royale de la même ville ». Nous avons vu déjà Mapletoft, docteur de Cambridge, exerçant à Londres en 1067, mais il s était fait ensuite recevoir docteur en médecine à Oxford, puis il avait accompagné, en 1670, lord Essex, ambassadeur en Danemark. Un an après, Mapletoft avait suivi en France la douairière de Northumberland. Lorsfjue Sydenham lui dédia son ouvrage, Jean Mapletoft venait d’être nommé professeur au Collège Gresham et membre de la Société royale. L’hommage de Sydenham était dû à 1 ami, ainsi qu’au témoin des faits remarquables cités dans les ObsBVVCitiones un motif spécial de remerciement pour 1 habile latiniste Mapletoft devait s’y joindre. Je discuterai ce point délicat.
Locke n’avait pas été oublié dans l’épître dédicatoire : « Vous savez combien M. Jean Locke, notre excellent ami à tous les deux, approuvait ma méthode, dit Sydenham; il l’avait profondément examinée dans tous ses détails. »
Sydenham a-t-il pu avoir un initiateur pour ses Observalîones? Oui, notre Guillaume Baillou avait, un siècle auparavant, écrit l’histoire des épidémies qui régnèrent à Paris de 1570 à 1579, et la première édition des Œuvres complètes de Baillou a paru eu 1635. Mais, si Thomas Sydenham a connu le livre des Épidéinica et des Épliénierides, on ne saurait lui contester une grande originalité de vues et d’appréciations. Quant à ses compatriotes Wilis et Morton, qui ont signalé : le premier, des fièvres catairhales et intermittentes (1657-f6o8); le second, une fièvre synoque ou rémittente dont il fut lui-mêmcî atteint et (|ui dura de 1658 à 1664, leurs (Euvres u’out paru que tardivement, pour Wilis en 1682, et pour Morton en 1606.
Malgré une grande indifférence [)Our les honneurs, Sydeidiam voulut rehausser son Œuvre aux yeu.x de ses rivau.x eu se faisant recevoir docteur en médecine, grade qu’il n’avait point encore. 11 se rendit à Cambridge, où étudiait sou fils aîné Guillaume. Eut-il à subir les épreuves ordinaires des candidats au doctoral? ou bien son mérite, ses succès comme auteur et comme praticien, suffirent-ils pour obtenir facilement le /«s incipiendi in facnitale
SYDENHAM ET SON ŒUVIVE
mecUcinœ ? Thomas Sydenham fut admis au doctorat, à Cambrido-e le 17 mai 1670. ’
Peu après sa réception, Sydenham devint malade ; il a fait le lecit de ses soullrances j je le reproduis en employant souvent ses propres expressions. Dans Thiver de 1676, Sydenham s’était longtemps promené par suite d’un grand dégel ; il rendit de l’urine sanglante. Le même accident se reproduisit toutes les fois qu’il voulait faire à pied une course un peu longue, ou aller en voiture sur le pavé, si lente que pût être l'allure des chevaux. Le sang paraissait presque pur, mais, peu de temps après la mixtion, il se rassemblait en grumeaux au fond du vase, tandis que les couches supérieures d’urine devenaient limpides. La région des reins était le siège, a non d’une douleur continuelle, mais d’une sorte de sentiment pénible, d’une forme gravative. »
Au commencement de 1677, Thomas fut repris d’une hématurie, reparaissant au moindre mouvement. Ensuite la goutte survint et le tourmenta de ses plus cruelles douleurs ; « elle était moins articulaire que viscérale », il s’y joignait de la prostration des forces, de l’œdème des membres inférieurs.
Au bout de trois mois passés sans sortir, Sydenham put aller à la campagne ; à l’automne, il rentra dans sa famille, mais il ne put reprendre la visite des malades pour le reste de cette année. D’après les symptômes et les signes de sa maladie rénale si bien indiqués et non moins bien appréciés par Sydenham, il devait exister un calcul retenu dans le bassinet. A cette époque, c’eût été folie de vouloir en délivrer Thomas. Je ne puis m’empêcher de vous dire qu’aujourd’hui, avec l’aide de l’antisepsie, la néphrectomie eût peut-être débarrassé le grand praticien.
Deux ans plus tard, on trouve Sydenham en relation épistolaire avec plusieurs médecins; car, si les écrits de l’auteur lui avaient créé des adversaires et des ennemis, ils avaient frappé l’attention des hommes sans préjugés. Robert Brady, professeur à Cambridge, le félicitait sur ses Ohservationes, lui demandait s’il avait continué l’histoire des (constitutions médicales de Londres, et aussi ce que l’expérience lui avait appris sur les indications du qtiiiupiina. Henri Paman, agrégé du Collège Saint-Jean, de Cambridge, voulait avoir une méthode de traitement pour le mal vénérien. Sydenham répondit magistralement è l’un et à l’antre, tra(;ant la relation des maladies épidémiques de 1676 à 1680, nioitis l’année 1677, pendant laquelle il eut sa grave hématurie;
.inSI',IMI-ALFCX/V.\I)UI'; LAUOIJLIIKXK
(lonnaiil l’histoire médicale du quiiiquiua, et enfin faisant une description superbe de lue venerea. Ces deux réponses furent publiées à Londres dans le courant de Tan née 1080.
Guillaume Cole, Inconnu de Sydenham, le priait de lui communiquer ses idées sur la variole confluente et sur les affections hystériques. Sydenham, dans une loiii^'ue lettre, lui déclarait qu’il est « plus clair que le jour qu’il ne faut j)as oblig-er un malade atteint de variole confluente à g-arder le lit jour et nuit avant que 1 eiLiption soit complété » 5 il observe q^ue très peu de femmes sont tout à fait exemptes d’hystérie et qu’un assez grand nombre crhommes en sont atteints, « particulièrement ceux qu’on a l’habitude de traiter d’hypocondriaques » ; il entrevoyait nettement 1 hystérie male. Sydenham fait voir que l’hystérie « imite presque toutes les maladies qui arrivent au g'enre humain » ; il étudie le clou hystérique, la toux, les vomissements, l’œdème, l’odontalg-ie, la rachialg-ie. Ce tableau est si fidèle qu’il ne reste vraiment à y ajouter que les récents et précis diag'nostics, surtout pour l’hystérie mâle, si bien établis par mon collègue et ami M. Charcot. La réponse de Sydenham à Cole fut imprimée en 1682.
Thomas Short, membre du Collèg’e des médecins de Londres, distingué par son esprit pratique et son urbanité, avait souvent défendu Sydenham ; celui-ci était dans l’intention d’écrire une histoire des maladies chroniques et de la lui dédier. Les douleurs de la goutte l’en empêchèrent, et, chaque fois qu’il voulut s’appliquer à ce travail, les accès survinrent. Sydenham ne put offrir à Short qu’un petit traité {Iractaculum) sur la goutte et d’hydropisie j mais, sa main étant incapable de tenir une plume, il le dicta entièrement à un docteur de ses amis. Thomas Sydenham avait alors cinquante-neuf ans, et je vous rappelle qu’il souffrait de la goutte depuis sa vingt-cinquième année. Quel observateur pou- \ ait être plus habile que lui et mieux préparé pour exprimer les souffrances du goutteux! Le Tractnlusde Podarjra, paru en 1683, est encore et sera toujours loué par les cliniciens.
Locke, a{)rès son voyage en France, était rentré en Angleterre en 1670. Les notes médicales de son journal deviennent abondantes à ce moment et les relations avec Sydenham très fréquentes. Ces relations personnelles durent cesser lorsque Locke suivit le comte de Shaftesbury en Hollande (1683), et peut-être n’eut-il pas a^ant son retour la possibilité de revoir Svdenham. Il reste des portions d’un volume manuscrit révisé par Locke, en Hollande,
SYnRXllAM ET SON ŒUVRE
Ri ([u’il inliluhiit : Extraits des cahiers de médecine de Sydenham
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et quelques honnes lettres sur diHerents sujets (Eælracts of Sijdenliam's Pliijsick Books and sonie good Letters on varions Subjecis); toutes les lettres sont perdues, mais les notes existent
au nombre de 22, et parfois très intéressantes. La plupart se retrouvent éparses dans les Œuvres de Sydenham. Locke, vous le savez, consultait les papiers de Thomas et suivait très exactement ses travaux et sa pratique. C’est au milieu du siècle dernier (pie M. Ra^vl inson li*gua une collection de manuscrits à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford ; ils y étaient oubliés lorsque le D*" Greenhill les découvrit, les publia en 1845, comme je vous l’ai déjà dit, sous le titre â^Ânecdoia Sydenhamiana. Enfin, Bourne, en 1876, reconnaissant l’écriture de Locke, lui attribue, avec raison, la paternité de ce volume manuscrit.
Sydenham, en 1685, voulut rééditer ce qu’il avait publié jusqu’alors. Les Observationes medicœ furent améliorées et le titre augmenté : Editio quarta ab aiithore adliuc vivo emendalior et auclinr reddita. Les autres Œuvres, malgré des additions, étaient qualifiées Editio seennda.
Charles Goodall, membre du Collège des médecins de Londres, avait, comme Short, pris souvent la défense de Sydenham et, de plus, apprécié très favorablement ses ouvrages. Thomas lui écrivit pour lui dédier des Observations sur une fièvre d’un nouveau genre, suivies de deux petits traités de quelques pages. Retenez les titres, surtout le dernier : De febre putrida variolis confluentibus superveniente. — De Mictu sanguineo a calculo renibus im~ pacto. L’ouvrage parut à Londres, en 1686, sons le titre de ScJiedula monitoria de novœ febris ingressu.
Le calcul rénal dont Sydenham s’était occupé en dernier lieu et ({u’il avait depuis longtemps le fit cruellement souffrir à la fin de sa vie. L’hématurie reparut au printemps de 1686. « Pendant tout l’hiver précédent, dit-il, j’avais souffert de la goutte; l’inaptitude de mes membres au mouvement m’avait condamné au repos [)lus longtemps que d’habitude. L’hématurie se montra de nouveau. » L’affaiblissement progressa, il devint extrême, et les douleurs n’étaient calmées que par le laudanum liquide. Les derniers moments de Thomas Sydenham nous ont été racontés par un de ses amis : (( La goutte... se jeta sur les viscères... il fut pris de vomissements et de diarrhée considérable... Pour comlde de maux, le calcul rénal ayant ulcéré les vaisseaux voisins, il survint
JOSEPII-ALEXANDHE LABOULBÈNE
line hématurie (lorit sa vieillesse épuisée ue put supporter l’excessive abondance ; dès lors, s’abandonnant à sa destinée, l’âme remplie de paix et de sérénité au milieu de tant de douleurs, il expira. » Sydenham mourut dans sa maison de Pall-Mall- Westminster, le 31 décembre 1089; il avait défendu pour .ses obsèques toute pompe funèbre. Son corps fut déposé dans un des bas-côtés, près de la porte méridionale, dans l’é^^lise Saint- Jacques de Westminster.
S’il m’a été possible de vous présenter la vie de Sydenham plus complètement et plus sûrement que je l’ai fait jusqu’ici dans mon cours, c’est grâce à la thèse de M. Frédéric Picard, couronnée par la Faculté et passée sous ma présidence en 1889, année du deuxième centenaire de la mort de Sydenham. La biographie du grand praticien avait été l’objet des publications estimées de Ward, Baumes, Kühn, de Greenhill, Latham, F.Jahn, Finckenstein, etc., mais aucune d’elles n’a la valeur du travail de F. Picard. Sur ma recommandation, le candidat a séjourné plusieurs mois en Angleterre, compulsant et comparant les divers textes et nous rapportant un portrait de Sydenham, J’offre cette thèse comme un modèle à suivre par ceux de vous qui voudraient faire d’autres études biographiques de nos grands médecins.
Arrivons à une brève analyse des Œuvres de Sydenham, après avoir jete un coup d oeil sur 1 epoque ou d vécut. Trois grande.s sectes médicales se disputaient la prééminence ; les galénistes, les chimiâtres, les iatromécaniciens qui arrivaient. Les galénistes et les gréco-arabistes, admettant le dogme des quatre qualités humorales et les divers tempéraments qui en dérivent, leur opposaient une quantité de formules et une polypharmacie des plus compliquées. Les chimiâtres, issus des alchimistes, réagissaient; comptant peu sur la diététique, ils donnaient avec hardiesse et non sans raison les nouv^eaux médicaments tirés du fourneau, ainsi que les substances les plus activées du règne minéral. Les iatromécaniciens ou iatromathématiciens s’efforçaient partout, dans le corps humain, d’atténuer et de désobstruer.
Sydenham, avec un rare bon sens, v^oulut étudier par ses propres yeux et avec une application soutenue. Il repousse les hvpoihèses, aussi bien la tradition routinière que l’enthousiasme pour les nouv^eautés : « la nature est son guide ».
Dès son premier ouvrage, MeUiodus curandi febres, après un court préambule ou il montre l’inqvortance des devoirs médicaux.
SYDENHAM ET SON ŒUA'UE
SjHlenham célèbre l’observation qui n’est point l’empirisme, et il (lit : « Je raconte tout avec franchise et sans art. » Il suit bivariablement cette rù^^le de conduite, en recherchant les indications (ou, suivant ses expressions : telle ou telle intention) de la saignée, des vomitifs, des calmants, des purgatifs, des cordiaux.
Dans une première section figuraient les fièvres continues, puis une deuxième section était destinée à l’étude des syndnmies compliquant ces memes fièvres continues, ainsi : Phrenilis, PleiiriUs, Febris sijmplomalica vernalis, Tussis, Nariwm hœmorrhagia, Singultus, Diarrhœ, Iléus. La troisième section traitait des fièvres intermittentes et la quatrième, de la variole.
Sydenham a bien distingué le premier les deux formes de A ai iole disciete et confluente. Sou traitement était catégorique i ne pas suiATe la pratique usitée du régime chaud, à quelque moment que ce soit de la maladie. Il citait des cas où les malades avaient échappé à la mort en s’exposant au froid ou en buvant de 1 eau fraîche. Il rapporte le fait suivant : un jeune homme pris de variole délire fortement ; la garde confie pendant quelques instants le malade à des voisins et ceux-ci ne tardent pas à le croire mort. Le temps était chaud, le jeune homme gras. Afin de prévenir la mauvaise odeur du cadavre, on le relira du lit, on l’exposa nu sur une table, recouvert d’un linceul. La garde, au retour, reçoit la nouA elle et, remplie de tristesse, soulève le linceul ; il lui semble apercev^oir sur le visage de légers signes de vie. Elle replace dans le lit ce prétendu cadavre, et peu de jours après le malade était reA^enu à la santé.
Je veux vous faire remarquer, au sujet de la A^ariole, jadis si généralisée que presque tout le monde en portait les traces, et si meurtrière qu’elle défigurait ou privait de la vue ceux qu’elle ne tuait pas, que c’est à un Anglais, Édouard Jenner, venu un siècle après Sydenham, que nous devons la vaccine. On a peine à concevoir qu’il reste quelques opposants à l’admirable pratique des vaccinations et des reA accinations bien faites qui, sans la routine et d’injustes préventions, rendraient l’horrible A^ariole de plus en plus rare et finiraient par nous en délivrer.
En 1668, dans la seconde édition de la Méthode, Sydenham ajoute une section nouvelle pour la peste. II en fait l’histoire :
« Dès l’an 664, une maladie pestilentielle sévit à Londres. » En 1198, ce fut à la fois la famine et la peste; a il restait à peine assez d’individus en santé pour porter secours aux malades ou
.lOSKPIt-ALF.XANDKE LABOULUÈNE
pour cntcrror les morts. Les monastères seuls échappèrent à ces deux Héaux », Notez la valeur efficace de l’isolement.
La peste de 131 ü fut si meurtrière que, « au rapport des historiens, les vivants suffisaient à peine pour enterrer ceux qui succombaient ». En '1348,1a peste noire apparut à Londres à la suite du siège de Calais ; ses ravages furent terribles : il ne survécut qu’un individu sur six. « Les cimetières ne pouvant contenir les morts, on creusa de vastes fosses dans lesquelles on jeta jusqu’à cinquante mille cadavres. »
A partir de cette époque, l’Angleterre et Londres ont vu se succéder les épidémies appelées par les auteurs pestes à bubons de 1333-1363, de 1383-1386, de 1437-1490. Londres a été particulièrement atteinte en 1433-1348, puis en 1363-1364 et 1393, 1398, 1603-1611, 1623, 1629, 1636-1648 ; enfin l’épidémie de 1663 fut si meurtrière qu’elle porte dans l’histoire le nom de Peste de Londres.
Cette dernière peste paraissait venir de Hollande par des marchandises importées de la Turquie, peut-être à la suite de prisonniers allemands. L’automne de 1664 avait été fort humide ; il y eut des épizooties et dans un quartier pauvre la peste se déclara : ; deux cas furent constatés en novembre et décembre. L’hiver fut i très froid ; la peste reparut en février, puis en avril ; en mai et juin, Sydenham soigna plusieurs personnes ; bientôt la mortalité devint fort grande. Le roi et la cour avaient quitté Londres ; 200,000 personnes suivirent leur exemple, en même temps ; « 40,000 domestiques ou artisans furent renvoyés et se trouvèrent tout à coup sans asile, exposés aux atteintes du fléau et de la '' faim ». '
La mortalité croissant toujours et au moment le plus terrible, ^ Sydenham quitta la ville. « Voyant, dit-il, brûler le mur de mon -j voisin, en face d’un danger (jui me menaçait de si près, je finis j par prêter l’oreille au conseil de mes amis et, me joignant à la -i multitude des fuyards, je me retirai avec ma famille à quelques J milles de Londres. Néanmoins, j’y rentrai plus tôt (jue mes voi- 0 sins, au moment où le fléau était d’une telle violence qu’on fut l] obligé de recourir à moi. » Vous connaissez l’exemple de Galien | s’éloignant de Home décimée j)ar la peste en l’an 168 de notre j ère ; Galien avait toujours des songes à son service : c’était un ^ songe (jui lui enjoignait de ])ai lir. D’autre part, vous savez (pie i Guy de Chauliac restait j»endant la jieste d’Avignon ; Svdenham \
SYDENHAM ET SON ŒUVUE
n a pas on ce coura-e. On peut «lire do lui «pi’il n’a pas lardtî à rentrer dans la cité décimée par l’épidémie et que sans son aveu nous n’aurions pas connu sa faiblesse. De nos jours, pareille chose n’est pas à craindre; le sentiment du devoir domine : aucun de vous et de nous ne quitterait son poste d’honneur au moment du danger.
Le nombre des morts fut considérable ; la plupart évaluent à cent mille le nombre des victimes de cette grande calamité, Londres ayant à cette époque environ 700,000 habitants. l,es affaires furent suspendues; l’herbe croissait dans les rues; le bruit des loues du fourgon aux cadavres et le cri « Apportez vos morts » s’entendaient seuls pendant la nuit. Le peuple se jeta « entre les mains des charlatans ; l’audace de ceux-ci fut sans pareille. » Aux approches de l’hiver, le fléau avait presque disparu ; quelques cas se montrèrent çà et là pendant l’hiver; puis il resta la fièvre pestilentielle que Sydenham a décrite et qui dura un an.
Il faut vous signaler la cause qui a contribué le plus à faire cesser les épidémies de peste londonienne, cause terrible, dont Sydenham, occupé de chercher l’origine des maladies épidémiques dans les qualités occultes de 1 air, ne dit rien. Je veux parler du grand incendie de Londres qui eut lieu en 1666 ; ceux de vous qui ont visite la Cite ont vu la colonne monumentale érigée en souvenir du sinistre. Le feu se déclara le 2 septembre, pendant la nuit, dans la boutique d’un boulanger ; la maison était pleine de fagots, le feu la consuma rapidement. Rappelez-vous que la plupart des maisons de la ville étaient en bois, avec les rues très
étroites, et jugez quelle violence eut bientôt l’incendie : « La flamme se communiqua si promptement que les habitants, plongés dans l’effroi et la consternation, n’essayèrent pas de l’arrêter et ne s’occupèrent qu’à sauver leurs biens. » Le feu dura cinq jours sur « 396 âcres de terrain bâti » ; quinze quartiers furent consu-
més, ruinés ; huit autres à demi brûlés, comprenant 400 rues, 13,200 habitations, 89 églises, y compris la cathédrale de Saint- Paul, la Bourse, la Douane, une partie de Guidhall et une foule d’autres édifices de toute sorte. En dehors des objets d’une perte irréparable, on évalue à 3 ou 4 millions de livres sterling la somme des dégâts. Cette effroyable catastrophe produisit un résultat des plus remarquables, et ici le bien résulte du mal. L architecte Christophe Wern fut chargé par le roi Charles de fournir les plans de reconstruction de la Cité. Les maisons de
bois furent abandonnées ; le lord-maire ordonna que tout propriétaire ferait paver la rue devant sa maison et la tiendrait propre. Défense fut faite de jeter des ordures; on devait les g'arder et des hommes venaient les chercher. Au ])Out de quelques années, la partie brûlée de Londres était réédifiée. Les vieux puits étant comblés par les décombres, un plan d’approvisionnement pour lequel sir Hu^'h Myddelton s’était ruiné, ayant pour but d’amener de bonne eau de source par un canal de quarante milles de long-, fut repris et exécuté; l’eau de la « nouvelle rivière » devint d’un usag-e universel ; ce fut un grand bienfait hygiénique pour les habitants.
Arrivons aux Observaliones medicœ circa morhorum aiiclorum hisloriam, un des plus importants ouvrages de Sydenham. Il avait remanié et fondu en quelque sorte le Methodus dans ce nouvel ouvrage. La préface en est instructive; jugez-en par quelques fragments ; « Le progrès de notre art exige... d’abord une histoire de toutes les maladies... une description achevée, faite d’après nature. » Il serait bon de réduire toutes les maladies « en espèces bien définies, avec le même soin, la môme minutie qu’ont apporté nos botanistes à la description des plantes ». Il faudrait laisser résolument de côté « toute hypothèse philosophique ». Dans les descriptions il convient « de séparer les phénomènes propres à la maladie... d’avec ceux qui sont accidentels et adventifs... qui tiennent au tempérament et à l’âge du malade, au mode de traitement ». On doit enfin observer quelles sont les saisons « plus favorables à l’éclosion de tels genres de maladies... Quelques-unes sont de toutes les époques; d’autres, en assez grand nombre, surviennent à tels moments de l’année », comme certains animaux et certaines plantes. Tout cela est fort bien; on doit même savoir gré à Sydenham plus encore de ce qu'il voulait faire que de ce qu’il a fait, car il n’a pn remplir son programme.
Je ne puis en ce moment entrer dans les détails. Je me borne à vous indiquer pour les Ohservationes cinq constitutions médicales : 16(11-1664, fièvres continues malignes, fièvres intermittentes; 1665-1666, la peste vraie à bubons et fièvre pestilentielle; 1667-1669, la variole dominante; 1669-1673, constitution dysenlérique, choléra nostras, rougeole et variole; 1673-1675, fièvres comateuses, variole de mauvaise allure, affections thoraciques, siirloiil la grippe. '
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
Ou’élait pour Sydenliam la maladie aiguë? « Un effort secourable accompli par la nature pour chasser au dehors par tous les moyens possibles la matière morbifique. » Et cette matière morbifique? « ...Certaines maladies proviennent de particules disséminées dans l’atmosphère... une fois introduites dans le corps et possédant des qualités contraires à celles de nos humeurs, (ces particules) se mêlent au sang, d’où le contage morbifique se répand dans tout l’organisme. D’autres maladies prennent leur source dans des fermentations ou des putréfactions de nos humeurs suivant divers procédés : soit quantité excessive, soit qualité mamaise de ces humeurs; le corps devient incapable de les assimiler, puis de les excréter, et elles y séjournent au delà du temps convenable. » D’après Sydenham, « dans les maladies aiguës, la fièvre vient au secours de la nature pour séparer de la masse du sang celles de ses particules qui ont été corrompues; elles sont expulsées par les sueurs, la diarrhée, les éruptions ou toute autre évacuation de ce genre... Dans les maladies chroniques, la matière morbifique n’est pas de nature à exciter le processus fébrile, instrument de purification complète; aussi se fixe-t-elle sur telle partie du corps incapable de s’en débarrasser... ou bien la coction... n’est achevée qu’au bout d’un temps fort long. »
Les maladies épidémiques résulteraient, pour Sydenham, « d’une altération cachée et inexplicable de l’air... et non point d’une crase du sang ou des autres humeurs propres à tel individu ». Il y a, dit-il, des « constiiiitions d'années qui ne proviennent ni de la chaleur, ni du froid, ni de la sécheresse, ni de l’humidité, mais d’une altération cachée, inexplicable qui se produit dans les profondeurs du sol : des effluves en naissent qui souillent l’air, pénètrent dans le corps et le disposent à telle maladie particulière. Celle-ci prédomine aussi longtemps que dure la constitutioJi de /’a/r correspondante, puis elle fait place à une autre au bout d’un certain nombre d’années. Chacune de ces constitutions générales ainsi comprises est caractérisée par une espèce de fièvre de la dernière gravité qui n’apparaît nulle part eu dehors d’elle, .le donne à ces sortes de fièvres le nom de slatlojiîiaires . » Il y aurait beaucoup à dire sur cette manière de comprendre les conditions de l’épidémicité. Ne retenez cjue le fait d’un grand nombre d’individus frappés à la fois; c’est le sens du mot épidémie tel f[ue l’avait pris Hippocrate. Les exprès-
.lOSEPH-ALEXANDRK LAUOULBÈNE
sioiis : co}istiluUons médicales sLalionnaires ou fixes ont été adoptées par les modernes, et Sjdenliani appelle maladies inleicurveiiies ou sporadiques celles fjui, prov'enant, soit d’une anomalie particulière et individuelle, soit de la saison, n’attaquent pas beaucoup de g’ens à la fois. Elles se montrent, dit-il, en même temps que règ-nent les épidémies.
11 faut vous dire un mot du Laudanum liquide célébré par Sydenham : « De tous les remèdes que le Tout-Puissant a donnés au g-enre humain pour soulager les misères, il n’en est point qui ait au même titre que l’opium la propriété de combattre un aussi grand nombre de maladies et même de les guérir... Sans lui la médecine serait manchote, etc. » 11 ajoute en parlant du Laudanum : « C’est le meilleur des cordiaux, pour ne pas dire le seul que nous connaissions à présent. » La formule du Laudanum employé par Sydenham répond très à peu près à celle-ci :
Vin d Espagne 400 grammes.
Opium 02
Safran 31
Poudre de cannelle .
— de clous de girofle
Les Epislolcü vesponsoriŒ a Brady et à Paman montrent les idées de Sydenham sur l’efficacité du quinquina pour les fièvres intermittentes, et du mercure poussé jusqu’à la salivation contre la verole. Nous avons vu que 1 insalubrité de Londres favorisait extrêmement le développement des fièvres d’accès aussi bien que celui des fièvres typhoïdes. Thomas disait ; « Les fièvres intermittentes du printemps sont, en général, de si courte durée et si légères, qu’elles guérissent lorsqu’elles sont traitées par un médecin ignorant... pourvu qu’il ne prescrive pas un traitement trop actif par les saignées et les purgatifs... Les fièvres d’automne, surtout les quartes, laissent des reliquats très fâcheux, par exemple l’hydropisie, des engorgements abdominaux. Les fièvres d automne ne peuvent pas être guéries d’emblée. » Au début de sa pratique, Sydenham usait du traitement sudorifique et peu du (piinquinaj il le dit dans sa Méthode. Plus tard, V Ëpîlre à Bvadif nous prouve qu’il est partisan du quina pour toutes les fièvres intermittentes et qu’il le met au-dessus de toute autre médication. Sydenham n’est point ainsi en contradiction avec lui-même, et,
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
dans maints endroits de ses ouvrages, on le voit renoncer à une pratique antérieure dès qu’elle lui semble moins efficace qu’une autre. Quoiqu’il se défende des idées préconçues, il en a émis plusieurs, mais il y tenait si peu qu’il revient au traitement que l’observation lui démontre le meilleur.
Il faut ajouter que jamais Sydenham n’a décrié l’écorce du Pérou, importée en Espagne en 16,32, introduite en Angleterre vers 165o. Le quinquina tomba en désuétude parce que, employé surtout contre les fièvres quartes peu avant l’accès, il ne tuait pas, comme on l’a dit, mais il n’empêchait pas le malade de mourir. Sydenham dans la Méthode, en 1666, adjurait l’homme — s’il y en avait un — qui eût le secret de guérir radicalement les fièvres intermittentes de le publier pour le bien de l’humanité. Thomas visait de la sorte un ancien apprenti chez un pharmacien de Cambridge, qui se servait d’une préparation secrète de quinquina dans les pays marécageux de l’Essex. Ce fut en 1671 que ce dernier, nommé de son vrai nom Talbor, vint à Londres, et en 1670 qu’il passait en France, où son remède secret, dit de l’Anglais, fit merveille. Il vendit son remède à Louis XIV pour 2,000 francs de pension et 2,000 pistoles payées en une fois, A la mort de Talbor, le gouvernement français fit connaître la composition secrète; la poudre de quinquina en formait la base, et Talbor ajoutait, suivant les cas, des sucs de diverses plantes avec des procédés pharmaceutiques compliqués. Nous savons aujourd’hui que le quinquina, et surtout le sulfate de quinine, détruisent les hématozoaires du sang des paludiques. Les corps de Laveran, ceux que Nepveu s’efforce d’y ajouter et dont il parlait récemment au Congrès de Marseille paraissent être les véritables agents des fièvres intermittentes. Il y a loin des effluves supposés, que Sydenham faisait sortir du sein de la terre, aux faits positifs dont la science s’enrichit tous les jours sous l’influence des travaux qui ont rendu immortel le nom de L. Pasteur.
Il me reste à vous parler de l’ouvrage adressé à Charles Goodal
sous le litre de Scliedula monitoria de novæ febris ingressu. Sydenham y repousse une fois de plus la méthode sudorifiipie dans le traitement des maladies fébriles : « Il n’y a personne, je crois, si peu versé qu’il soit dans la prati([ue médicale, (pii ignore tout le mal que font à un grand nombre de malades, par l’abus des sudorifiques, les vieilles femmes et les gens maladroits qui se donnent pour médecins. » Thomas heurtait et ccniflamnait la
JOSKrMt-ALEXANDRE LABOULHÈNE
pratique de la plupart de ses contemporains. Un médecin écossais de bonne foi, André Browne, raconte combien il fut surpris en lisant dans la Schedula le traitement si paradoxal que proposait Sydenham ; il voulut faire le voyage de Londres pour poser à l’auteur et ses doutes et ses objections. Mais il ne fut pas longtemps sans éprouver le cliarme de cet homme dont on disait tant de mal et il resta « quelques mois » avec lui. « Je m’en retournai, ajoute-t-il, aussi joyeux que si j’emportais un trésor. »
On est frappé de la ressemblance qui existe entre les lipidémies hippocratiques et les Observatmies, ainsi (|ue les Epislolæ de Sydenham j on n y trouve pas un ordre plus sévère ni un diagnostic autrement rigoureux. Sydenham, pas plus qu’Hippocrate, ne comprend et ne décrit tout ce qu’il a sous les yeux ; mais, suivant une juste réflexion, il ne donne que ce qu’il voit, et c’est en raison de ce qu’il observe qu’il établit les indications thérapeutiques, après les tâtonnements auxquels il est impossible d’échapper au début d’une constitution médicale. C’est là qu’est la grande et incontestable supériorité de Sydenham sur ses devanciers et contemporains : il est réformateur de la pathologie de son temps. Profond observateur, Thomas employait une méthode qu’on peut trouver un peu étroite, mais, en définitive, bien plus sûre que toute autre appuyée sur les raisonnements et sur les systèmes. Élève plus ou moins direct d’Hippocrate, Thomas Sydenham est devenu 1 inspirateur de l’École clinique de Vienne et des grands praticiens qui lui ont succédé. Il n’a certes pas trouve le diagnostic local, il en était même fort éloigné, mais il y a conduit, en quelque sorte, en ramenant à l’observation constante et attentive des malades.
Vous connaissez présentement la vie et les œuvres de Sydenham ; je tiens à vous faire apprécier ses idées, son caractère, ses rapports avec le Collège des médecins de Londres et avec plusieurs de ses contemporains.
Qu’est-ce que le naturisme de Sydenham, qui apparaît dès les premières lignes de scs œuvres et qui semble y dominer ? La maladie n (\st qu un effort de la nature qui, pour la conservation du malade, s elTorce de rejeter ou évacuer la matière morbifique. Il semble, dès lors, que les varioles les plus confluentes, les pestesà bubons volumineux, les gouttes les plus tophacées, les dysenteries les plus abondantes devraient être les plus favorables; la sueltc inondant les malades sei’ait la plus conforme au.x vœux de
SYDENHAM ET SON ŒUVRE 3î)3
la nature ? Vous ne trouverez pas Sydenham fidèle à sa définition, parce qu’il u’est pas systématique, parce qu’il a si bien vu, que la nature elle-même lui a montré qu’on ne devait pas toujours favoriser ses tendances ni se confier en aveugle à la sagesse de sa conduite. Il faut parfois la secourir, d’autres fois la réprimer, la mettre à la raison (in onlhiem redkjere), quand elle faiblit ou s’égare. Thomas est avant tout médecin, cherchant le meilleur traitement.
A plusieurs reprises, Sydenham revient sur l’utilité de noter les ti aits différentiels des maladies et de les réduire en espèces définies et certaines, comme, par exemple, le genre Cavduus en botanique et les nombreuses espèces de ce genre. Il veut qu’on remarque avec soin quelles saisons favorisent plutôt telle espèce de maladie que telle autre, parce que les saisons ainsi que les climats ont leurs maladies comme elles ont leurs plantes spéciales, sans préjudice des maladies qui sévissent en tout temps et en tout pays. Insistant trop sur cette comparaison, qui avait séduit Trousseau, des maladies avec les plantes, Sydenham fait une part trop large aux influences extérieures et néglige l’idiosyncrasie. Il va jusqu’à supposer que, s’il connaissait dans tous ses détails l’histoire d’une maladie, il serait toujours en état de la guérir ; mais, par une formelle contradiction, il professe l’inutilité des observations particulières qui ne peuvent servir à l’enseignement des autres et, au plus, à soulager la mémoire du médecin qui les recueille. Ce défaut d’observations particulières est une des plus regrettables lacunes des ouvrages de Thomas ; il ne permet que difficilement le diagnostic actuel. Les Hippocratiques sont plus explicites à cet égard. Et, cependant, c’est plutôt dans les descriptions détaillées de la goutte, de l’affection hystérique, de l’enclavement du calcul rénal que Sydenham a excellé.
L’exposition des constitutions médicales, année par année, est chronologique. Sydenham est peu partisan des mots : ébullition ou fermentation du sang par la fièvre; il préfère se contenter de l’expression ; mouvement, qui ne préjuge rien. Thomas pense aussi, comme ses compatriotes Glisson et Warthon, que l’irritation des fibres n’est pas étrangère à la fièvre. Pour nous, habitués aux rigueurs du diagnostic local, il faut faire un eflort pour comprendre les descriptions anciennes où la recherche des états généraux domine, où les états fébriles sont presque tout, l’état local étant un épiphénomène. Cependant cette étude presque
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exclusive de l’état g-énéral clans ses rapports avec la constitution rég-nante fournit de l)on?ies indications thérapeutiques; vous entendrez vos maîtres dans les hôpitaux vous dire que les constitutions médicales doivent être prises en considération. Les maladies les mieux localisées, lorsqu’elles se présentent sous forme épidémique et à des époques déterminées, ont un caractère à part qui commande le traitement. Même en nég-lig-eant les explications surannées et les divisions trop subtiles de Sydenham, tant sur la durée des constitutions médicales que sur les distinctions, en partie factices, des fièvres dans les épidémies et les affections saisonnières, ou les prétendus caprices de la nature, on arrive à reconnaître, en présence des résultats cliniques, son talent d’observation et la surete de ses indications curatives.
La variole a été une des études favorites de Thomas. Il a noté pas à pas le développement des pustules et la cessation du grand appareil fébrile quand se fait l’éruption; il distingue, eu praticien consommé, la fièvre de suppuration de la fièvre putride ou de résorption. Il admet, avec raison, les Variolæ sine variolis ; or nous savons aujourd’hui que les fébricules provenant des virus atténués sont très réelles, et qu’ou peut les observer dans toutes maladies typhiques, pestilentielles ou zymotiques.
Si on écarté des explications inutiles et aussi de rares moyens thérapeutiques mal justifiés, on est frappé du grand nombre de vérités mises en lumière par Sydenham, de ses conseils excellents dans un siècle où régnait « le delire des hypothèses pour expliquer les maladies », ou 1 on vantait Hippocrate sans même savoir en quoi consistait la méthode d’observation. Dans le même pavs où Wilis et Duncan défendaient riatrochimisme, où Pitcairn d Cote introduisaient 1 iatromécanisme, Sydenham écrivait : « Un médecin qui n’a pour se régler que son imagination ne peut guère ([ue se tromper ; celui qui passe son temps à forger des systèmes sans consulter les faits perd sa peine, n’avance pas la pratique et ue saurait manquer de s’égarer lui-mème tout en jetant les autres dans l’erreur. »
Aux dons intellectuels remarquables de Sydenham s’ajoutaient de belles qualités morales, la franchise, la droiture, la bienveillance, le désintéressement. Pechey, son premier traducteur, a dit: « Une veine de sincérité coule au travers de ses œuvres, » et encore : « 11 était religieux, loyal, instruit, d’un jugement solide, d’une honnêteté sans alliage. » Le docteur Molyneux écri-
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
vail à Locke, après la mort de Sydenham ; « Je lui trouvai une telle finesse d’observation des malades, une habileté si achevée
dans la science pratique... et avec cela une nature si communicative que mes rapports avec lui me firent le plus grand bien. » Sydenham, dans ses Œuvres, respecte profondément la vérité ; il ne perd jamais l’occasion de s’amender lui-même etde rapporter naïvement les fautes qu’il a commises, afin d’en préserver les autres médecins. Sans son propre aveu, nous ne connaîtrions pas sa fuite de Londres au plus fort de la peste de 1665, seule tache de sa belle vie. Sa simplicité lui faisait réprouver « ces remèdes pompeux qu’on accumule sur la tête de moribonds, de la même façon qu’on enguirlande un animal qu’on va bientôt immoler ». Il désapprouve « certaines femmes de qualité dont la bienveillance et la charité seraient mieux employées à nourrir les pauvres qu’à les médicamenter ».
Sydenham avait de l’enthousiasme pour la médecine, « art le plus précieux de tous les dons d’ici-bas... autant au-dessus d’eux que la vie est au-dessus de tous les biens dont elle nous apporte la jouissance ». Son dévouement était grand : « Si mes cruelles douleurs, si 1 impossibilité de me mouvoir et tous les autres maux du corps dont j’ai été affligé pour la plus' grande part de ma vie, et qui m’ont entravé si souvent dans l’exercice de ma profession.
au détriment de mes affaires domestiques; si tout cela, dis-je, aboutit à procurer aux autres du repos et le soulagement de leurs douleurs, j’estimerai, au moment d’entrer dans l’autre monde, que j’ai déjà reçu une récompense des misères que j’ai souffertes dans celui-ci. » Il ajoute ailleurs : « Au dernier jour de ma vie, je pourrai me donner ce témoignage que non seulement j’ai travaillé avec une sincérité parfaite et un soin achevé à la guérison de tous les malades qui se sont confiés à mes soins, quelle que fût leur condition, n’en traitant aucun autrement que je n’aurais voulu être traité moi-même. » Un dernier trait : Sydenham ayant à traiter un pauvre homme de son voisinage qui souffrait beaucoup d’une colique bilieuse sans arriver à la guérison par les narcotiques : « J’eus pitié de ce pauvre homme, dit-il, et de la misère où son mal l’avait réduit; je lui prêtai un de mes chevaux pour qu’il fît de longues courses. »
Thomas Sydenham s’est montré peu désireux d’honneurs (pii me sont pas venus à lui. Il a exercé pendant seize années sans se aire recevoir docteur en médecine; il n’a point été membre du
JUSE1»H-ALEXANDRE LABOULUÈNE
riollcg-e des médecins de Londres, ni attaché à la cour. Pendant (jue Morton, VV. Harris, Brady, Paman, Gole ne parlaient de lui qu’avec éloges, beaucoup d’autres, de ceux qui font nombre, épuisaient sur lui une critique basse, jalouse, calomnieuse. André Browne, dont je vous ai parlé et qui était venu trouver Sydenham après avoir lu la Schedula, me paraît avoir bien jugé ces choses délicates : « Peut-on croire, écrit-il, que ce grand homme, qui, j)endant toute sa vie, témoigna si bien d’une àme noble, généreuse, clairvoyante, mourrait avec la réputation d’imposteur, d’assassin de l’humanité? Et lui déclarait souvent qu’il serait plus affligé d’avoir mérité une imputation pareille que de subir n’importe quel châtiment ! Il méprisait les flatteries du monde, les applaudissements populaires, les richesses, les honneurs, jusqu’à sa propre santé, qu’il ruinait par ses méditations profondes et continuelles, par ses rêveries ; il sacrifiait libéralement tout cela pour le bien public. Après avoir longtemps examiné les méthodes de traitement de la plupart des maladies qui étaient communément adoptées, et les avoir abandonnées comme étant impropres et inutiles à leur fin ; après en avoir découvert d’autres plus efficaces, en scrutant la nature, il vint à ne retirer de tout cela comme récompense que la calomnie et l’ignominie, la jalousie de plusieurs de ses confrères du Collège et de quelques autres : jalousie qui finit par atteindre un si haut degré d’indignation, qu’ils s’efforcèrent de le bannir de cette illustre Société comme coupable d’hérésie médicale ; d’autres, enfin, par la médisance, arrivèrent à l’empêcher d’être appelé dans la famille royale où déjà il avait eu à donner ses conseils en même temps que les premiers médecins. » Sydenham n’était pas insensible aux critiques et aux injures, mais il n’y répondait que par le silence; il op])0sait à ses détracteurs cette parole d’un ancien : « 11 vous est aisé de m’attaquer tandis que je garde le silence; vous avez appris à injurier, et moi j’ai appris à me contenter du témoignage de ma conscience en méprisant les injures. » Bappelez-vous ({ue, dans sa jeunesse, Thomas avait pris les armes comme parlementarien, que son frère Guillaume avait été un des favoris de Gromwel, cl vous admettrez avec moi qu’il n’a pas dû être difficile de persuader aux rois Jacques et Charles II que Sydenham devait être éloigné de la cour comme indigne de faveurs. D’autre part, Thomas, dans divers endroits de ses (Euvres, regrette (juc ses travaux longs et pénibles soient livrés à des ingrats ou à des pares-
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
seux. Le puritain est parfois, quoique très rarement, devenu irascible. En fallait-il plus pour Inire accroire (pie le praticien qui avait assez de talent pour lire seul dans le livre de la nature méprisait au fond, comme Fa laissé entendre Blackmore, les œuvres et les conceptions de scs contemporains?
La renommée de Sydenham s’étendit après sa mort, et surtout, ce qui ne vous étonnera point, loin du pays de Sydenham, hors de l’Angleterre. De nombreuses éditions de ses œ-iivres partielles ou collectives avaient pendant sa vie été publiées à Amsterdam, à Strasbourg, à Genève, à Francfort, à Leyde; elles continuèrent plus nombreuses après lui, non seulement dans les villes que je viens de vous indiquer, mais à Nuremberg-, à Leipzig, à Padoue, à Venise, à Lyon, à Edimbourg. Une traduction anglaise, celle de Pechey, parut en 1696, et en 1712 elle arrivait à sa cinquième édition. Plus tard survinrent les traductions complètes en français (1774), en allemand (1786) et en italien (1816).
L’Angleterre rendit enfin des hommages officiels à ce fils illustre; le premier de ces hommages fut VOi'atio Harvekma prononcée ])ar Aburthnot en 1727, dans laquelle Thomas Sydenham est qualifié d’émule d’Hippocrate. Depuis, les éloges se succédèrent, s’accrurent : Sydenham devint l’ Hippocrate anglais et enfin le Divin Sydenham; sa renommée fut universelle. La médecine française donna des témoignages d’admiration; de nos jours. Trousseau ne perdait jamais l’occasion de célébrer Sydenham dans son cours de clinique, et Las(\gue traduisait avec respect le Traité de la goutte.
Les traits de Thomas Sydenham avaient été reproduits par le chevalier Lély, peintre fameux. Ce portrait existe en gravure dans la splendide collection du Recueil de Houbraken; on en ignore la date, mais elle est antérieure à 1680, époque où mourut Lély. Ce portrait a été rapporté de Londres et il enrichit la thèse de M. Frédéric Picard. Lorsque ce dernier vint me montrer le portrait authentique de Sydenham, je n’ai pu m’empôcher de lui dire ; « Quelle belle physionomie de goutteux ! » En effet, la figure est large, pleine, replète, formant un ensemble doux de traits réguliers, rappelant ceux d’un financier du xauiL siècle. Examinez par vous-même et jugez ensuite. C’est probablement ce même portrait rpie Guillaume, fils aîné de I homas, ollrit au Collège en juin 1 691 .
Marie Beale, élève du chevalier Lély et artiste de grande répu-
JOSEPir-ALEXANDRR LABOULBENE
latioii, avait aussi peint de son vivant Tlioinas Sydenham. Un portrait signé de cette artiste fut donné au Collège des médecins de Londres, en 1747, par Tl.éophile Sydenl.am, pelil-flis de
rhornas. M. Foresler possède un portrait fait par Marie Uealc et daté de 1688.
Le Collège des médecins de Londres a fait exécuter, en 1737, un buste de Sydenham, pour le prix de cent livres sterling. Ce
buste, dû au ciseau de Wilton, fut placé dans le cabine” du censeur.
Enfin, en 1809, le Collège des médecins voulut faire réparer le monument funéraire de Sydenham, et le projet fut réalisé l’année suivante. On grava sur la pierre tombale l’épitaphe que voici : ^
Prope hune locum Sepultus est Thomas Sydenham Medicus in ævum nobilis. Natus erat A. D. 1624.
Yxxit annos 65. Deletis veteris sepulchri vestigiis,
Ne rei memoriæ interiret, Hoc marmor poni juskl Collegium Regale medicorum Londinense. A. D. 1810. Optime mérita.
J’ai fait placer sur cette table les diverses publications de Svdenham disposées suivant l’ordre chronologique, et de pllis quelques beaux exemplaires des Œuvres complètes qui ont successivement paru.
Le premier ouvrage a pour titre : Methodus curandi fehres propriis ohservationibus superstructa. Londini, 1668, in-8°. — Idem Amstelodami, 1866, in-12. ’
Seconde édition ; Thomæ Sydenham medicinæ Doctoris melhodas curandi febres propriis observationibus superstructa. Editio secuuda priori multo auctior aut emendatior; cui accessit etiam seclïo quinta de Peste sive febre pestinenliali. Londini, 1666, in-8«.
Locke a dû contribuer à rédiger ce titre. Sydenham n’avait pas le doctorat indiqué; on retrouve en tète des distiques latins composés par Locke en guise de préface le meme doctorat : lu Iractatum de febribus l). I). SydenUàm, pmæiii medicam apud Londinenses mira solerlia œque ac félicita te e.vevcentis. D. D. équivaut sûrement à « Domini Doctoris ».
L’impression des Observa tioiies fui terminée en 1676 et l’ouvrage parut ainsi libellé ;
SYDENHAM ET SON ŒUVUE
ObsBt vutioHcs WBiiiccB civcü wovbovutn cicutovuni lùsloricini et curationem. Authore Thoma Sydenham M. D. Londini, 4076, in-S». — Argentorati, 1676, in-12. — 11 va aussi une édition de Genève (1683, in-12) et celle de Londres (editio qnarta, 1685, in-8“).
On trouve pour épigraphe : Cicero de Nat. Deor. Opinionum commenta delet dies : Naturæ judicia confirmât.
Voici les deux réponses de Sydenham à Brady et à Paman publiées ensemble :
Epistolx responsoriie duæ a Thoma Sydenham M. D. Prima de morbis epidemicis ab anno 1675 ad annum 1680 ad amplissimum doctissimnmqne viriim Robertum Brady M. D. Collegii Cajo-Gonevillensis custodem,necnonRegiumin Medicina apud Canlabrigienses professorem longe celeberrimum. Secunda de Luis Venereæ Hisloria et Curatione ad ornatissimum eriiditissimumque virum Henricum Pamam M. D. Collegii Divi Johannis Cantabrigiensis, socium Academiæ oratorem publicum et in Collegio Greshamensi apud Londinenses in Medicina prof essor em. Londini, 1680, in-8". — Idem, Genevæ, 1683, in-12. — Editio secunda, Londini, 1685, in-8o.
Voyez ensuite la réponse de Sydenham à G. Gole :
Dissertatio epistolaris ad spectatissimum doctissimumque virum Gulielmum Gole M. D. de observationibus nuperis circa curationem variolarium confluentium, neenon de af['ectione hysterica, per Tho. Sydenham M. D. Londini, 1682, in-8°. — Idem, Francofurti, 1683, in-12. — Genevæ, 1684, in-12. — Editio secunda, Londini, 1685, in-8o.
Tractatus de Podagra et Hydrope, per Tho. Sydenham. M- D. Londini, 1683, in-8'’; avec cette épigraphe : Non fngendum autexcogitandum, sed inveniendum quid natura faciat aut ferat. Bacon. Lugduni-Batavorum, 1684, in-8“. — Editio secunda, Londini, 1685.
Les œuvres collectives éditées par Sydenham lui-même forment les Opéra universa. Londini, 1685, in-8°.
Kemarquez les deimières Observations de Sydenham parues de son vivant adressées à Ch. Goodall :
Schedula moniloria de novæ febris ingressu, per Tho. Sydenham M. IJ. (avec la même épigraphe que le Traité de la goutte). Londini, 1686, in-8o. — Idem, Ainsfelodami, 1687, in-8". — Editio secunda, Londini, 1688, in-8", avec la mention : Editio secunda ab authore
JOSRPH-ALEXANDUE LABOULBÈNE
adhuc vivo emendatior ac additior reddita. On y remarque une orle latine ou lîdouarcl Hannes fait l’élog'e de Sydenham.
Il faut que je vous fasse connaître les Œuvres postliuines. riiomas Sydenham, peu avant sa mort, méditait un Traité de la phtisie. Il ne nous reste à ce sujet que trois pag'es : Tabis descriplio et cura, insérées dans les Processus inleyri. De plus, Sydenham avait composé avec soin et écrit de sa propre main un Code médical pratique à l’usag-e de son fils aîné Guillaume. Le docteur Montfort, ami de Sydenham, fit tirer à Londres environ vingt exemplaires de ce Code médical, qui circulèrent dans le domaine privé. L’ouvrage ne resta pas longtemps caché, car il parut en appendice la même année, dans les Miscellanea Curiosa et imprimé à Nuremberg. L’année suivante, Montfort ayant connaissance du fait en donna une édition nouvelle.
Processus integri in Morbis fere omnibus curandis a Thoma Sydenham conscripti. Quibus accessit graphica symptomatum delineatio. Londini, 1693, in-12.
Cette édition a été regardée et dénommée comme la première, car celle de 1692 avait été trop restreinte pour mériter ce titre. On y trouve une préface de Monfort et une pièce de vers latins dans laquelle Christophe Crelle célèbre la mémoire de Sydenham et adresse des éloges à l’éditeur, son ami.
Editio secunda. Londini, in-lâ. Dans cette nouvelle édition, la pièce de vers latins est remplacée par une autre semblable et, de plus, augmentée du petit Traité de la phtisie, Tabis descriptio et Cura, d’un autre sur la Goutte, de Podagra, et de quelques additions, mais sans grande importance.
Processus integri in Morbis fere omnibus curandis, una cum plurimis observatu dignis, necnon de Phtisi traclatulo nunquam anteliac edito, etc., Londini, 1695, in-12.
L(;s Processus iuLegri étaient regardés comme le seul ouvrage posthume de T. Sydenham, lorsque, en 1763, un article de la P>iographia brilannia signalait un manuscrit ayant appartenu à l’évèque More : Theologia ralionalis by D'' Thomas Sydenham (T. K. parle D' 1. S.). Latham a retrouvé le manuscrit dans la
bibliothèque de 1 Université de Gambridgeq c’est un recueil moitié anglais, moitié latinj 1 authenticité en jiaraît douteuse.
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
Les 0clitions complètes de TIiohirs Sydcnli&m sont nombreuses publiées surtout à Leipzig-, à Genève, à Londres, à Leyde, à Venise (1).
Remarquez l’édition de Kfdm et celles de Greenliill :
Th. Sijdenhami, Opéra universa modica curavit G. Gottl. Kühn, Lipsiæ, 18:27, in- 12.
Thomæ Sydenhami, M. D., Opéra omnia. Edidit Guilielmics Alexandei Greenhill. Londini, 1844, in-8®. — Ed. altéra, Londini, 1846.
Ces deux éditions sont excellentes; la dernière est la meilleure que nous possédions : elle établit la corrélation du texte du vivant de l’auteur avec les passades dissemblables des éditions moins autorisées.
Il existe un g-rand nombre de traductions des œuvres de Svdenham, soit partielles, soit complètes, en langue anglaise (2), flamande, allemande, italienne, française. Je renvoie ceux de vous qui voudraient en avoir le détail à la thèse de M. F. Picard.
Voici la traduction française d’Augustin François Jault :
Médecine pratique de Sydenham, avec des notes, ouvrage traduit en français sur la dernière édition anglaise, par feu M. A. -F. Jault, docteur en médecine et professeur au Collège royal. Paris, 1774, 10-8°.
Autre édition plus récente ;
Œuvres de médecine pratique de Thomas Sydenham, traduites en français sur la dernière édition anglaise, par A. -F. Jault, docteur en médecine et professeur au Collège royal de Paris. Nouvelle édition, revue d’après la traduction latine et augmentée de notes e.xplicatives ou critiques, et d’un discours apologétique sur Sydenham, par J.-B.- Tli. Baumes, etc., 2 vol. Montpellier, 1816, 'in-8.
(1) Thomæ Sydenham, Praxis medica experimentalis, sive opuscula universa, quolquot haclenus ab Aulore (sic) ipso ullimum révisa et aucta in lucem prodierunt, etc., Lipsiæ, lG9.u, 2 vol. in-8". — Th. Syd., Opéra omnia medica. Genevæ., 1696, in-8®. — Th. Syd., id. Londini, 1734, in-8®. — Th. Syd., id. Venetiis, 1735. in-f®. — Th. Syd., id. Genevæ, 1749, 2 vol. in-4®, etc., etc.
(2) The whole Works... by John Pechey. London, 1696, in-8®. — The entire Works..., nevvly made english..., hy John Swan London, 1742, in-8'.
JOSRPir-ALEXANDRB LAHOULHÈNK
,1c n’ai fait que signaler rapidement les œuvres comj)lètcs traduites en diverses lang-ues, parce que je tiens à résoudre la ([iiestion de savoir si Tlioinas Sydcnliam a écrit ses ouvrages en latin ou en anglais.
Cette question vous surprend peut-être et, en effet, juscpie vers le milieu du siècle dernier (1740), tout le monde pensait, (jue Sydenham avait rédigé ses écrits en langue latine, lorsque Jean Ward fit la déclaration suivante, dans la Vie des {)rofesseurs du collège Gresham ; « Le D'' Sydenham avait, en 1676, publié ses Observatlones medicæ..., qu’il dédia au D*’ Mapletoft, et celui-ci, sur les désirs de l’auteur, les traduisit en latin. » Ward ajoute en note : « Les autres ouvrages de cet excellent médecin furent traduits plus tard dans la même langue par M. Gilbert Havers, du Collège de la Trinité à Cambridge, où il étudiait la médecine. C’était un ami du D'' Mapletoft, » Deux ans plus tard, Jean Swan fit paraître en tête d’une traduction des œuvres de Sydenham une biographie sans signature ; on pouvait penser qu’il en était l’auteur, et cependant le biographe ajoutait ; « M. Ward ayant négligé d’apporter aucune preuve de son assertion, la question ne saurait être décidée par sa seule autorité. » Dès que Ward eut connaissance de cette note (en 1743), il écrivit une longue épître où il développait les preuves de son argumentation. Il tenait du Rév. Jean Mapletoft, recteur de Byfield et fils du docteur ami de Sydenham, que son père avait traduit les Observationes ainsi que toutes les œuvres médicales de Sydenham, qui avaient paru jusqu’en 1783, époque où le D’’ Mapletoft était entré dans les ordres. Il ne restait que la Schediila, traduite par Gilbert Havers d’après le témoignage de deux gentilshommes au D'' Montfort, l’éditeur des Processus integri, témoignage que ces gentilshommes auraient rapporté au Rév. Mapletoft. Ces assertions méritent, vous le voyez, une réfutation.
Mais que serait donc devenu le manuscrit anglais original? Dn sait qu’en 1795 P. Le Vaillant a fait don au Collège des médecins de Londres d’un volume manuscrit rédigé en anglais avec le titre : Medical Observations by Thomas Sydenham. Ce volume diffère absolument des Observationes. La préface est autre; il y a deux courts tableaux synoptiques inédits, l’un en latin sur les fièvres, l’autre moitié latin, moitié anglais, sur les combinaisons tles fièvres ; le texte s’écarte parfois considérablement de celui des Observationes. Du y trouve jusqu’à trois sortes d’écri-
SYDENHAM ET SON ŒUVRE
de Sydeuliam. Enfin, il n’cst pas exact (pie ce manuscrit soit l’origi liai des Observationes ; au plus peut-on penser uu’il doit
sinie.
Il serait vraiment bien extraordinaire qu’après les recherches faites avec tant de soin par M. Greenhill à la Bibliothèque Bodléienne d Oxford, par M. Latliam à la Bibliothèque de TUniversité de Cambridg-e, par M. Brown et par Bourne au Muséum britannique aucun manuscrit de Sydenham en anglais n’ait pu être découvert servant d’original positif à la prétendue traduction de Mapletoft. Locke n’eût pas manqué de signaler ces manuscrits.
A mon avis, rien n’oblige à refuser à Sydenham la paternité latine de ses œuvres. De l’aveu de tous, il avait composé luimême en latin la première édition de sa Méthode, celle de 1666. La deuxième édition a même précédé les relations suivies de Mapletoft et de Sydenham. L’éducation du célèbre praticien, ainsi que ses goûts, lui avaient rendu l’idiome latin assez familier; tous les Collèges des Universités d’Angleterre parlaient le latin, langue usuelle dans le monde savant. Le Collège oïïiniuui animarum, où Sydenham a séjourné pendant environ huit années, imposait formellement a ses membres l’obligation de s’exprimer et d’écrire en langue latine.
Je dois encore vous dire que Sydenham avait un esprit cultivé au point de vue littéraire ; o’était l’opinion de ceux qui l’ont connu. Wood, l’historien, écrivant six ans après la mort de Thomas, dit de lui « que c’était un homme d’un style fleuri ». Pechey, le premier de ses traducteurs, le qualifie d’homme instruit, d’un jugement solide, n’ajoutant rien qui laisse entendre que l’édition latine de ses ouvrages n’est pas de lui. Hans Sloane, qui avait connu beaucoup Sydenham, nous apprend que celui-ci avait dans son cabinet un fort joli buste de Cicéron « qui était son auteur favori », Les premières éditions de la Méthode ont moins de style que les Observationes, néanmoins bien des passages sont d’une véritable élégance, et, si Johnson, le biograplie d’abord anonyme, de la traduction de Swan, observe que les Processus integri montrent une plus grande habileté à écrire en latin qu’on ne veut en attribuer à Sydenham, il est incontestable que Thomas les avait rédigés de sa propre main. Concluons en
définitive que Thomas Sydenham a lui-môme rédig-é ses Observations et ses Lettres, mais que probablement il a pu confier à son ami Mapletoft de perfectionner la forme littéraire de quelques ouvrages, soit parce que les occupations absorbaient son temps, soit afin de donner à ses œuvres un cachet d’élégance que Mapletoft, latiniste habile, pouvait leur ajouter.
Encore quelques mots et j’aurai fini. J’espère que vous partagerez mon sentiment sur Thomas Sydenham, qui a été un grand médecin digne de ce nom, sincère, honnête, bienveillant, désintéressé. Il a poursuivi sa tâche, malgré une existence tourmentée par la maladie, sans recevoir les honneurs qu’il méritait, ayant de vrais amis, ne répondant aux injures que par le silence; il n’a obtenu qu’après sa mort la justice qui lui était due. Philosophe à sa manière, si Thomas n’a pu échapper entièrement aux hypothèses, son bon sens clinique les lui faisait abandonner au moment opportun ; aussi, loin d’être un praticien expectant et découragé ou un thérapeutiste à outrance, il a usé de moyens sagement appropriés, et cela au grand profit des malades.
Sans être doué d’un génie hors ligne, Sydenham a été incontestablement, comme Hippocrate, un praticien de premier ordre. On ne peut qu’approuver les méthodes de traitement qu’il a trouvées et suivies, fondées sur une étude attentive des faits et non sur des raisonnements subtils ou de vaines théories. Sagace et profond observateur de la nature, il l’a décrite comme il l’a vue, sans l’altérer, sans passer à côté d’elle. Aussi puis-je vous dire, comme l’a fait remarquer mon prédécesseur Charles Daremberg, que, si les coryphées de l’archéisme, delà chimiatrie exagérée, de l’iatromécanisme occupent de moins en moins la mémoire de la plupart des médecins, aucun d’eux n’oubliera, même dans les âges futurs, le nom de Sydenham.
LAENNEC
René-Théophile-Hyacinthe Laënnec est né à Ouimper, chef-lieu du département du Finistère, le 17 février 1781, et sa famille y tenait un rang des plus honorables dans le barreau et diverses magistratures locales. Son aïeul paternel, Michel-Marie-Alexandre Laënnec, d’abord sénéchal de la juridiction de Loc-Maria, puis maire de la ville et communauté de Ouimper, avait été député aux Etats de Bretagne à Rennes (1763) ; son aïeul maternel, René- Félix Guesdon, sieur de Gécuman, avocat à la cour, était sénéchal des Régaires (1), de l’évêché de Ouimper. L’aïeul paternel, Michel, né à Douarnenez (2) (29 septembre 1714), avait acquis le domaine de Kerlouarnec (3), terre et maison, le 12 janvier 1753.
En remontant plus haut, on trouve une série de Laënnec, notaires royaux, et l’un d’eux, René Laënnec, notaire et procureur au présidial, abandonna sa plume et sa charge pour commander en second une frégate armée en course, montée par des volontaires. Les hardis marins purent capturer un navire anglais le 24 juillet 1693 et des prisonniers furent amenés parle capitaine René dans la prison de Ouimper (4). Un autre notaire, Louis
(1) Ce terme de Régaire ou Réguaire désignait la juridiction temporelle des évêques bretons, leur droit de haute, moyenne et basse justiee exercée par des officiers ou Sénéchaux des Régaires.
(2) Michel-Marie-Alexandre Laënnec était né à Douarnenez et non à Quimper, d’après M. Denis de Thézan (Voy. M. Trévedy, la Maison natale du docteur Laënnec^ in-S®, p. 7, Quimper, 1884).
(3) Le domaine de Kerlouarnec, acquis par Michel-M.-A. Laënnec et sa première femme, Jeanne-Catherine Huchet, fut laissé en héritage à Théophile-Marie, père de notre Laënnec (M. Trévedy, loc. cit., p. 8 et lOj.
(4) Prisonniers anglais écroués à Quimper (Voy. M. Trévedy, loc. cit., p. 5 et ü).
JOSRPir-ALRXANDRE LAROULBÈNR
Lapniiec clait a J3aniialec, prcs de Quimperlé. Un sixième aïeul, Vincent Laënnec, notaire passe (J), puis royal, à Gonq (Concarneau), né en 1540, devenu ardent lig-ueur, fut tué dans une rencontre en i59G. Enfin on arrive, après d’autres Laënnec ayant les prénoms de Alain, de Hervé, de Jehan, jusqu’à un dixième aïeul, Vincent Laënnec, notaire passe, mort en 1428.
Le père de notre Laënnec avait les prénoms de Théophile-Marie. C’était l’aîné des enfants de Michel; il était né à Ouimper (2) le 1/ piillet 1/4 J. Sa vie fut très accidentée. D’abord procureur fiscal, successivement avocat au présidial, lieutenant particulier de l’Amirauté, sénéchal des Régaires, receveur des deniers du clcrg'é ; la révolution en 1780 et en 1703 lui avait enlevé toutes
ses charg’es. Il redevint avocat, présida le club de Quimperlé, puis obtint une place de jug-e, plus tard de conseiller de préfecture. Survivant a ses enfants, il mourut, âgé de près de quatre-vingtdix ans, en 183G. Théophile-Marie Laënnec avait fait d’excellentes études ; vrai lettré du xviii® siècle, rimeur agréable, poète à ses heures, d un caractère frivole et enjoué, on a de lui une foule de traits charmants. Pariset, dans son éloge de Laënnec, gratifie le père « d’homme d’esprit et dégoût n’ayant pas eu de conduite » ; il est certain qu il prenait les choses de la vie du meilleur côté, jovial, insouciant, toujours de bonne liumeur, révolutionnaire malgré lui, acceptant tous les régimes et après un court veuvage épousant la fille riche d’un émigré (3). Toutefois, je dois ajouter
(1) Le notaire passe n’avait pas l’investiture royale; c’est en recevant celle-ci que Vincent Laënnec, sixième aïeul, a clù avoir le blason dont il sera question plus tard.
(2) La Biographie bretonne et A. Du Chatelier indiquent à tort sa naissance a Kerlouarnec, car ce domaine n’avait été acquis par les époux Michel Laënnec, père et mère de Théophile, qu’en 1753. — D’après les notes et la correspondance de Théophile-Marie, il serait né à Kerlouarnec le 7 juillet 1747, mais scs dires de souvenir ne peuvent prévaloir contre les documents écrits et officiels (Voy. A. Du Chatelier, les Laënnec, sous l'ancien elle nouveau régime, de 1763 à 1836, in-So, p. 2; Vannes, 1885, et surtout M. Irévedy, loc. cit., p. 8). Théo|)hile-Marie a vu le jour rue Kéréon. M. Trévedy a publié successivement sur le père de notre Laënnec de très intéressants détails.
(3) Théophile-Marie, père de notre Laënnec, s’était en effet remarié à r.crïevi'ève-.lulic-Agnès Urvoy de Saint-Bedan, veuve elle-même de J.-B.- André de Lehec, qui était mort à Trêves en 1793, et dont il n'eut pas d’enfants. A. Du Chatelier a fait connaître la bioc;raphie du malheureu.x officier A. de Lehec, qui lui a été fournie par le Dr G. de Closmadcuc. Cet
LAENNEC 407
qu’il il fait et recueilli ù sou acquit uu ,»Tand nombre de bonnes actions.
La première femme du père de notre Laënnec, la demoiselle Michelle-Gabrielle-Félicité Guesdon, était frêle et délicate; on s’accorde à dire qu’elle était phtisique. Ell'e eut rapidement quatre eidauts, deux fds et deux filles; la dernière ne vécut qu’un jour et coûta la vie à sa mère le 15 novembre 1786.
Devenu veuf et du caractère que j’ai essayé de vous dépeindre, Théopbile-Marie Laënnec dut sentir tout ce qui lui manquait pour diriger l’éducation de ses enfants, et, soit par nécessité, soit par sagesse, il abandonna simultanément à ses frères l’éducation de ses propres fils, dont l’aîné, notre René-Théophile- Hyacintbe, était dès cette époque chétif, amaigri, mais nerveux et résistant.
J’arrive à vous parler des frères de Théophile-Marie, des oncles du jeune Laënnec qui ont eu la plus grande influence sur sa carrière : l’un était médecin, l’autre prêtre. C’est à ce dernier que les enfants furent d’abord confiés. Michel-Jean- Alexandre Laënnec, de Penticorre(l), né en 1750, était docteur en théologie de la faculté de Sorbonne, recteur d’Elliant et devint théologal de Tréguier, chanoine et grand vicaire de Saint-Brieuc. Homme d’une grande probité, très attaché à ses devoirs, il donna des soins assidus à ses neveux, surtout à Théophile-Hyacinthe qui n’avait pas encore atteint sa sixième année. La mère de Laënnec était très pieuse et, dans le presbytère d’Elliant, le savant théologien insista sur une éducation religieuse et austère. L’endroit où vivaient les deux frères se trouvait sur la pente d’un coteau breton. En haut, se dressait le clocher d’une église de campagne dont la masse granitique arrêtait le vent du nord; devant la façade en plein midi s’étageait un terrain en terrasses qui arrivait
érudit et distingué confrère a donné de justes appréciations de plusieurs personnages du temps (Voy. A. du Chatelier, les Laùnnec, etc., p. 55-57 et 115 à 121, 1885).
(1) Pcnticorre était le nom d’une petite propriété des environs de Pontl’Abbé. — Michel J.-A. Laënnec, le théologien, n’était pas un grand oncle, comme Lallour, Henri Roger et d’autres l’ont répété. 11 émigra et mourut, jeune, à Southampton, en Angleterre, le 18 mars 1800. De curieuses lettres du père de notre Laënnec à son frère, le digne prêtre, ont été publiées par A. du Chatelier (Voy. A. du Chatelier, les Luennec, etc., in-8", p. 5 et i'È- 44, 1885. — Voyez aussi M. Trévedy, Inr. cil., p. 9.)
JOSEPH-ALEXANDRE LAROULBÈNE
au bas jusqu’à une prairie. Pas uu rayon de soleil ti’étail perdu, et les écoliers pouvaient s’ébattre à l’aise entre les poiriers dû jaidin de leur oncle. Celui-ci, à vie rég’lée, patriarcale, d’un calme parfait, laissait jouer ses neveux avec des camarades choisis et les instruisait dans les intervalles. Deux lang'ues étaient parlées à Elliant, le français par les maîtres, le breton par les domestiques et les paysans; Laënnec savait le breton et le français, et plus tard il étudiait curieusement la langue indigène celtique.
Le séjour au presbytère d’Elliant ne dura que quelques années. Le zélé écolier dut rapidement apprendre les langues anciennes; son oncle devant se rendre à Tréguier comme chanoine craignit probablement que la nouvelle résidence fut moins bonne. Les jeunes Laënnec furent envoyés à Nantes auprès de l’autre frère de leur père, médecin des plus distingués.
Guillaume-François était né le 11 novembre 1748, à Ouimper. Reçu docteur à Montpellier en 1773, il étudia encore, tant à Pans qu’en Angleterre, puis revint dans sa ville natale. Il fut pourvu en 1775 du titre de conseiller-médecin ordinaire du roi, acquit bientôt une grande réputation et fut même appelé à Brest pour assister les médecins de la marine après le combat naval d’Ouessant (1779). Son mérite l’attirait sur un plus grand théâtre; il vint à Nantes en 1781, il conquit par de brillantes épreuves tous les titres de l’Université dont il devint recteur, et en 1790 la confiance des habitants le fit membre de la première municipalité nantaise. Mais, dès 1792, les excès de la Révolution le déterminèrent à exercer exclusivement la médecine et à n’accepter que les fonctions de médecin en chef de l’Hôtel-Dieu qu’il conserva jusqu à sa mort en 1822. Guillaume-François Laënnec a elé l’un des premiers professeurs de l’École de médecine fondée à Nantes en 1808 et il se livra à l’enseignement de la clinique interne et de la matière médicale. Fortement trempé, toujours à la hauteur des difficultés, l’ancien et le dernier recteur de Nantes fut un professeur émérite qui a laissé plusieurs écrits remarquables tant en latin qu’en français. Le souvenir de Guillaume- François Laënnec s’est perpétué à Nantes, sou portrait est placé dans une des salles de l’École actuelle de plein exercice de méilecine et de pharmacie (1).
d) Guillaume-François Laënnec, l’ancien recteur, avait eu six enfants,
LAENNEC
Quoique chargé truue nombreuse famille, Tonde du jeune Laënnec avait accepté la charge des enfants (1) de son frère et il s’en acquitta dignement, tendrement, inspirant à ses neveux les sentiments d’une reconnaissance toute fdiale.
Les deux jeunes frères Laënnec, sons la direction de leur oncle de Nantes, firent à l’école centrale de fortes études littéraires, et leur succès fut très net. A ce moment, et à l’âge de quatorze ans, notre Laënnec pensait à une carrière dans l’arme du génie (2), son frère voulait être marin, mais on comprend fort bien qu’en poursuivant ses études et surtout en ayant sous les yeux l’exemple de son père adoptif R.-T. Hyacinthe, associé à la pratique médicale de son oncle, tant à l’hôpital qu’à la ville, se soit décidé pour la médecine. L’anatomie avait pour son intelliofence pénétrante un grand attrait. Il devint dès le début médecin militaire dans ce temps où sévissait le double fléau de la guerre étrangère et de la guerre civile. Nommé interne dans un hôpital d’armée, il fut choisi pour accompagner les troupes dans une expédition du Morbihan, excursion dont il fit une rela-
parmi lesquels les docteurs Mériadec et Ambroise-François. Ce dernier (1790-1839), médecin militaire sous le I"' empire, puis professeur à l’École de Nantes, était le père du regretté Théophile-Ambroise Laënnec (1830- 1896), qui a été longtemps directeur et professeur à cette même école de Nantes, et correspondant de l’Académie de médecine.
Christophe-Pélage (1783-1838), frère de Mériadec, avocat, recteur d’Académie, eut pour fils Charles-Christophe (181.3-1880), père de Charles Laënnec actuellement agent de change à Nantes, et qui a trois fils mineurs.
Le nom de Laënnec est porté aujourd’hui par six personnes : Charles Laënnec, ses trois fils, et par les deux fils de Théophile-Ambroise : Rohert- Henri-Guillaume, né le 19 mars 1869, et René-Édouard, né le 19 novembre 1871.
(1) Les deux frères arrivèrent à Nantes par mer sur le Saint-Gontran, le 13 mai 1788, et dès lors furent complètement élevés par leur oncle Guil- 1 a U m e-F ra nço i s .
(2) Le père de Laënnec écrivait, le 13 pluviôse an III [1795) : « J’aime fort que mon cher Théophile se destine au génie, mais pour consentir que .Vlichaud (il nommait ainsi son second fils) immole sa vie au plus terrible des éléments... il faudra que la nature me paraisse l’avoir imjiérieusement voulu. » (A. Du Chatelicr, loc. cit., p. .36.) Michcl-Maric-Bonavenlure, seul frère de notre Laënnec, était né à (Juimper le 14 juillet 1782; après de brillants succès littéraires, il mourut sans [)ostérité le 11 janvier
•ilO JOSEPH-ALEXANDRE LAROIILRÈNE
(ion originale el pendant laquelle il avait recueilli des notes intéressantes.
A l’âg-e de 19 ans, en 1800 (Ij, Laënnec vint à Paris; son ardeur pour le travail était extrême. Il se perfectionna dans la connaissance des langues mortes latine et grecque, arrivant à parler et à écrire en latin avec une élégance rare; il apprit aussi l’anglais et l’allemaiid.
Pour apprécier les travaux et la découverte majeure de Laënnec, il faut avoir présent l’état des sciences médicales au /moment de son arrivée. Depuis Sydenham, l’Hippocrate anglais (1024- 1689), observateur attentif, impartial, évitant tout système préconçu, ne voulant que l’observation fidèle des malades, les théories les plus opposées avaient surgi à la fin du xviP et pendant le xviiP siècle. L’iatrochimie, puis surtout Tiatromécanisme s’étaient tour à tour développés avec Borelli, Baglivi, Pitcairn, W. Gole, Mead, avec Boerhaave, Hoffmann, mais faisant fausse route, réduisant l’être humain à une machine qu’on cherchait à connaître par des calculs mathématiques. A l’iatromécanisme succédait le solidisme sous toutes ses formes, à côté l’animisme de Stahl arrivant au vitalisme spécial de Barthez ; puis la doctrine de l’irritabilité hallérienne appliquée à la pathologie aboutissait au système nervosodynamique de Cullen, à l’incitabilité de Brown, à l’irritation de Broussais. D’autre part, plus précise et plus sûre, l’anatomie cultivée avec soin, mais d’abord s’isolant trop de la physiologie, avait donné d’heureux résultats dont profitait la chirurgie jusques et avec Desault; l’ouverture des cadavres avait fourni peu à peu de précieux matériaux accumulés, mis en ordre parMorgagni.
Bichat mourait prématurément, et, en fin de compte, médecins et chirurgiens, théoriciens ainsi que praticiens, se partageaient en deux camps, et la Faculté en deux écoles rivales. Le premier camp avait à sa tête Corvisart, s’inspirant de la doctrine hippocratique faisant école à la Charité. L’autre camp était celui de
(î) Celte date est indiquée par ceux (jui ont le mieux connu Laënnec et par sa famille. Beaugrand adopte pour l’arrivée l’année 1799, et 1801 pour les prix tic l’Ecole pralitjuc. (Voy. Diction, encyclopédique des sciences 7nedicales, série, t. I, p. 120.) Dezeimeris fait venir Laënnec en 1799, mais les grands prix de médecine cl tic chirurgie ont été remportés en 1802 {Djciioimnu'e historique de la médecine ancienne et moderne.y t. III, 2« partie, p. 371).
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Pinel à la Salpétrière. Le premier avait pour dogme l’observation; humoriste, il cherchait le progrès par l’étude des faits. L’autre camp, la seconde école, se glorifiait du titre amhitieux de médecine philosophique, et systématisait en faisant usage des procédés analytiques. Solidiste, elle divisait les maladies à sa guise, cherchant à les répartir en classes, ordres, genres, espèces et variétés. Chaque maladie devait avoio un siège déterminé ; les maladies générales venaient à la fin des tableaux nosologiques dans un appendice.
C’est dans le camp de la médecine d’observation et auprès de Corvisart que se plaça Laënnec et il lui resta fidèlement attaché, observant avec soin au lieu de systématiser, rédigeant bientôt plusieurs travaux ainsi que sa thèse de doctorat qui fut soutenue en l’an XII (1804), deux ans après la mort de Bicliat. Elle avait pour titre : P)'oposilio7is sur la doctrine d’ Hippocraie relativemejit à la médecine praticiue, et mérite une brève analyse.
La thèse a un préambule et le candidat montre que les différences d’opinion chez les hommes qui s’occupent de science viennent bien moins des faits que des idées théoriques ou systématiques, c’est-à-dire de la manière de coordonner et de comprendre ces faits. Il ajoute que chaque âge, chaque école a des idées systématiques propres. On se prévient contre un auteur, en proportion de ce que sa théorie s’éloigne de celle qu’on admet soi-même. Cette réflexion est des plus justes, et Laënnec, par la suite, en fournira la preuve dans sa lutte avec Broussais, son compatriote. Hippocrate, dit Laënnec, est de tous les auteurs celui qui ne peut déplaire, car nulle part il n’a fait étalage de ses idées systématiques.
Le premier paragraphe traite de la méthode hippocratique. Le deuxième paragraphe contient trente-huit propositions développées ; j’indiquerai rapidement l’exposé des maladies générales connues sous le nom de fièvres. Il nous paraît, dit Laënnec, qu’ Hippocrate regardait la fièvre comme une affection particulière, toujours de même nature, à type continu ou intermittent. Quant aux fièvres continues, il les divisait en aiguës et en chroniques.
Après cet exposé, le candidat compare la pyrétologie hippocratique avec celle des modernes, de Selle et de Pinel en particulier, qui reconnaissent cinq assemlilages principaux de symptômes fébriles ou cinq sortes de fièvres. On leur donne les noms il’inflarnmatoire (fièvre angioténique, de Pinel) ; bilieuse (méningo-
JOSEPH-ALEXANDRE LAHOULBÈNE
gastiiquc, de Pinel) ; muqueuse ou pituiteuse (adéno-méning'ée, de Pinel) ; putride (adynamique, de Pinel) ; enfin mali«-ne (ataxique de Pinel).
De sa propre autorité, Laënnec supprime de la classe des fièvres essentielles de Pinel l’ordre des fièvres adéno-nerveuses, attendu qu’il ne veut parler que des fièvres admises généralement et non point de celles souvent rejetées, telles que les fièvres vermineuses, catarrhales, adéno-nerveuses. Remarquez la décision du candidat allant de front contre les idées régnantes, commençant la révolution pyrétologique accomplie par Broussais, douze années plus tard. Après ce rude coup, et continuant son parallèle, Laënnec ajoute : ne pourrait-on pas considérer la fièvre comme une affection essentielle, accompagnée de tous les symptômes qui constituent les choses communes des maladies ? et finalement ; on ne reconnaîtrait que deux espèces de fièvre continue, 1 une aiguë, l’autre chronique. A la rigueur, conclut Laënnec, on pourrait même n’en admettre qu’une espèce.
Au sujet de la fièvre lente, le candidat cite la thèse de Broussais soutenue 1 an XI (1803) intitulée: Recherches sur lu fièvre hecli([ue sans désorganisation des viscères, pour remarquer avec soin que les fièvres hectiques de cette nature sont réellement des fièvres simples lentes. Il y a loin de la classification proposée par Laënnec à celle de la « Nosographie philosophique » parue depuis dix ans et qui régnait en souveraine. Et, en outre, je dois vous faire remarquei Laënnec en appelant a la thèse de Broussais 5 c est que ce dernier alors ultra-essentialiste soutenait contre son maître Pinel que la fièvre hectique était une fièvre essentielle. Entre le Broussais de 1 an XI et le Broussais de 1816, quelle différence ! Pinel, dans les éditions postérieures de sa « Nosographie », ne fit que signaler en passant la « prétendue fièvre simple, l’accusant de n’être qu’une pure abstraction ». Ces discussions stériles sont loin de nous, ces grands mots d’essentialité, de fièvres essentielles, cachent au fond la non-connaissance des choses.
Le 3° paragraphe de la thèse est destiné à la médecine svmptomatique, à la séméiotique, portée si haut et si loin par Hippocrate, enfin à la nosologie dans laquelle les modernes ont une grande supeiioiite. Le candidat invoque l’autorité de Corvisart,
1 illustie fondateui de la clinique française, et lui témoigne sa
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reconnaissance, ne se doutant pas qu’il serait un jour son glorieux successeur.
La dédicace de la thèse mérite de nous arrêter un instant. Le père de Laënnec, qui suivait les progrès de son fils et qui y applaudissait de loin, lui envoya des conseils parfois très bons, parfois étranges. 11 lui recommandait, en particulier, tantôt de dédier sa thèse au Ministre, tantôt au « digne et bon père » et à tous ses proches (1). Laënnec avec tact et avec noblesse resta juste, simple, reconnaissant, en dédiant sa dissertation inaugurale à son cher oncle: Oplimo, dileclo palriio, secundo palri, G. F. Laennec, ob educaiionem a pueritia institutam, optima in studio medico consilia et omnis (jeneris bénéficia, gratus et amantissimus discipulus, R. Th. Laennec.
Je vous ai dit que l’écolier chétif d’Elliant et de Nantes était extrêmement bien doué, qu’il pouvait aspirer aux premières places. Deux ans après son arrivée, deux ans avant de passer sa thèse, il remportait au concours de l’École pratique les deux premiers grands prix, tant de médecine que de chirurgie, montrant ainsi des aptitudes simultanées, vraiment remarquables, car, en médecine opératoire, l’épreuve avait été ; l’amputation du bras par désarticulation scapulo-humérale.
La clinique, l’anatomie normale et pathologique ont d’abord occupé Laënnec; ses premiers travaux ont paru dans le Journal de Corvisart, Leroux et Boyer. En voici un aperçu : Sur une maladie du cœur avec affection du poumon et de la plèvre gauche (tome IV) ; — Histoire des inflammations du péritoine (t. IV et V); — Observation sur un suicide commis avec un rasoir, par Laënnec et Tonnelier (t. V) ; — Note sur l’arachnoïde intérieure des ventricules ; — Note sur une capsule synoviale située entre l’apophyse acromion et l’humérus (t. V) ; — Lettre à Dupuytren sur des tuniques qui enveloppent certains viscères et fournissent des gaines membraneuses à leurs vaisseaux (t. V et VI) ; — Observation sur une maladie du cœur avec péripneumonie, par Bayle et Laënnec (t. VII), etc., etc. (2).
(1) Voy. Du Chatelier, les Laënnec, etc., p. 81 à 85, et aussi p. 100 et
(2) Pour les titres complets des travaux et leur publication dans le Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, de 1803 à 1814, voyez Dczeimcris, in Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, article Laënnec, t. III, p. 372-373, 1837.
Laënnec n’avait que vingt et un ans lorsqu’il publia son mémoire sur la péritonite dont tout, ménie le nom, était inconnu avant les recherches de Walter et de J3ichat, antérieures seulement aux siennes de quelques années. Laënnec, dont l’anatomie était, comme je l’ai déjà noté, l’étude favorite, s’applique à la description de 1 exsudât, des fausses membranes. Dans le cas de terminaison heureuse, il reconnaît que la matière exsudée se transforme en plaques, en brides. C’est à la métamorphose des fausses membranes, remarquez bien son idee, que sont dues les granulations ainsi que les autres produits accidentels rencontrés chez les sujets qui ont échappé aux premiers effets d’une inflammation de poitrine. Qui aurait pu deviner a ce moment, que Laënnec, regardant les productions accidentelles comme des suites d’inflammation, aurait néanmoins, fidèle à la vérité constatée plus tard, été 1 adversaire résolu de Broussais, admettant et voulant voir partout des phlegmasies chroniques ?
Vers le commencement du siècle, l’autorité créa dans l’École de médecine, sous le titre de Société de la Faculté ou de l’École, une sorte de conseil s’occupant des questions d’intérêt public et investi de la plupart des attributions de l’Académie de médecine actuelle. La Société fut d’abord composée du personnel, de vingthuit membres, et, dans le but de faire progresser la science, elle choisit des adjoints parmi les jeunes médecins d’avenir. Laënnec fut un des meilleurs adjoints, et, dans la séance du 20 nivôse an XIII, il fit une double communication : Une note sur tomie pathologique ; une observation sur des Vers ascarides qui remplissaient les voies biliaires d’un enfant dont le canal thoracique s ouvrait dans I estomac. Dans la séance du 24 prairial an XIII, il lut un mémoire sur Vers vésiculaires, principalement sur ceux qui se trouvent dans le corps humain.
Très attaché à la société de l’École de médecine, Laënnec en suivait les travaux et en accrut le nombre avec les siens. Mais, de presque tous les mémoires, des rapports faits en son nom ou de conceit avec llallé, Chaussier, Leroux, Larrey, de tous ces écrits dont le recueil serait si précieux, il ne reste guère que le titre et la date. La nature des communications montre la marche suivie par Laënnec, il s attachait à l’anatomie pathologique, il faisait 1 examen des pièces qu’on lui confiait, il en présentait lui-mème. Son mémoire sur les oiélaiioses est de 1806, une observation de tumeur ducei’veau [rroveiiant d’une jeune femme de la Salpétrière
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4lo
lui offre un type de production encéphaloïde. Pariset dit (1) (pi’eii février l8lo Laënnec amena dans l’assemblée un malade atteint d’hydrolhorax qui secoué faisait entendre un bruit caractéristique. Le mai de cette meme année 1815, il aurait lu un grand mémoire sur l’auscultation, et, le 14 mai, il aurait fait en public la première démonstration de son stéthoscope. Mais n’anticipons pas, poursuivons l’étude successive des divers travaux,
Laënnec, adjoint de la Société de l’École, était membre de la Société anatomique (2) récemment fondée et qui invitait à l’ouverture des corps pour préciser le siège des maladies et assurer le diag’nostic. Corvisart attachait, vous le savez, la plus grande importance à la détermination des lésions ; Laënnec, reconnaissant pour un tel maître, lui vient en aide; il est aussi plein d’affection pour Bayle [3), son collaborateur; ce dernier est un véritable ami voué au culte de l’anatomie pathologique. Bayle, nous dit-il, depuis l’année 1801 jusqu’à celle de sa mort, c’est-à-dire pendant près de quatorze ans, a passé peu de jours sans faire des ouvertures de cadavres et souvent plusieurs dans la même journée. Il recueillait sur toutes des notes exactes, ainsi que sur les maladies auxquelles ces sujets avaient succombé. Un travail si
(1) \ oy. Éloge de Laennec (in Mémoires de V Académie de médecine , in-i", l. VIII, p. 28, 1840). J’ai vainement cherché dans les Bulletins de la Faculté de médecine de Pai’is et de la Société établie dans son sein, in-8°, années 1814 à 1818, les assertions de Pariset, qui ont été répétées de tous côtés par div'ers biographes.
(2) Sous le titre modeste de Société anatomique, une réunion d’élèves de 1 Ecole pratique avait été fondée, sous les auspices de la Faculté, par Dupuytren, le 12 frimaire an XII (.3 décembre 1803) ; elle brilla d’un vif éclat, mais son existence fut passagère. Le 12 janvier 1820, J. Cruveilhier, frappé de l’importance des services rendus par l’ancienne Société anatomique, la reconstitua sur de solides bases (Voy. Discours de Cruveilhier , 12 janvier 1826, et A. Lenoir, Exposé des travaux de la Société anatomique pendant Vannée 1826 ; rapport lu en séance le 18 janvier 1827).
(3) Gaspard-Laurent Bayle était né au Vernet (Basses-Alpes) le 18 août 1774 ; venu à Paris en 1798, re(;u docteur en 1801, il devint médecin titulaire à la Charité en 1807 et publia ses Recherches sur la phtisie pulmonaire (in-8®, Paris) en 1810. G -L. Bayle est mort en 1816. — Son neveu, Antoine- Laurent-Jessé Bayle, né pareillement au Vernet en 1799, arrivé à Paris en 1815, fut bibliothécaire-adjoint de la Faculté en 1824, agrégé en 1827, et il a fait paraître une Encyclopédie des Sciences médicales composée d’une quarantaine de volumes. Bayle, neveu, atteint d’une maladie cbroniiiuc, succomba en mars 1858.
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opiniâtre a produit les « Recherclies sur la phtisie pulmonaire » en 1810; révolution des tubercules y est décrite, suivant Laënnec, d’une manière beaucoup plus exacte qu’on ne l’avait fait encore. Ces Recherches ont été le point de départ de celles de Laënnec, qui peuvent servir de modèle, et qui ont résisté victorieusement à tontes les attaques. Tandis que Bayle avait fait plusieurs espèces de phtisies avec de simples variétés particulières, Laënnec a prouvé l’unité de la phtisie dans ses manifestations diverses. Nul avant Laënnec ni depuis iTa été mieux inspiré ni plus exact.
Passionné pour l’anatomie patholog-ique, Laënnec la considérait comme une science à part ayant une méthode propre et une classification fondée sur les lésions, considérées indépendamment des symptômes qui les accompagnent et des lieux où elles existent. Cette classification, il l’exposa, il l’enseigna dans des cours publics, cours qui le disputaient à ceux que Dupuytren avait ouverts et où il professait en même temps que Laënnec sur le même sujet. Les deux rivaux réclamèrent la priorité de leurs idées; des reproches de plagiat furent échangés. Dupuvtren accusait Laënnec de s’être attribué ses travaux, celui-ci se défendit avec une fermeté calme; les adversaires s’étaient rencontrés sur le même terrain, tous les deux contribuaient à fonder l’anatomie pathologique en France. Bientôt, ils suivirent une direction différente où chacun d’eux devait s’illustrer et le temps effaça ces imputations blessantes et ces discordes. Plus tard, Laënnec, avec la générosité de son caractère, montra qu’il avait oublié les emportements de son ombrageux rival,
La classification de Laënnec résumée dans le Dictionnaire des Sciences médicales, bien qu’incomplète, a eu de la célébrité; elle comprenait quatre divisions fondamentales : 1° lésions de nutrition, telles que hypertrophie, atrophie; 2° altérations de position, telles que hernies, luxations; 3® altérations de texture produites par un agent extérieur, ou par le développement d un corps étranger organisé; 4“ les corps animés étrangers, tels que les vers, les insectes. Longtemps, on a retenu de cette classification l’idée des tissus accidentels, divisés en analogues aux tissus naturels de l’économie et en ceux qui n’existent jamais que par suite d’un état morbifique et sans analogues. Ces vues conduisaient plus loin que les études, sans lien commun, poursuivies par Morgagni et l’histologie dans ses commencements
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admetlait les cellules dites spécifiques du cancer et du tubercule. Aujourd’hui, nous savons que tous les tissus morbides dérivent d’un élément normal de l’économie : l’hétérolog-ie des tissus n’existe pas.
Parmi les auteurs qui se sont occupés des Vers ou helminthes se trouve Laënnec; il avait lu, en 1804, à la Société de l’École' un mémoire en deux parties sur les Vers vésiculaires. Dans la premiei e paitie, il établit pour le cinquième ordre le g’enre nouveau des Acéphalocystes, analogue au Splanchnococcus de Bremser; il en recherche les caractères et admet quatre modes de reproduction. Il crée une espèce de Cysticerque à double vessie, purement nominale. Dans la seconde partie, il propose un tableau de tous les Vers vésiculaires trouvés dans l’homme et les animaux. A ce mémoire se joignaient des dessins représentant soit les Vers eu.x-mêmes, soit leurs parties principales grossies au microscope. Plus tard, Laënnec a parlé du Tœnia visceralis, espèce fictive, et du Distomiis inierseclus (1806). Dans le Dictionnaire des Sciences médicales il s’occupe des Ascarides (tome II), du Ditrachiiceros ou Bicorne rude (tome X), de la Pilaire ou furie infernale (tome XV). L’helminthologie a largement progressé depuis Laënnec, ses Acéphalocystes ne sont qu’une phase de développement des Vers cestoïdes, en particulier du Tœnia echhiococcus, mais ses descriptions ont toujours eu le mérite de l’exactitude.
J’ai hâte de célébrer la grande découverte de Laënnec, je ne fais que vous signaler ses observations anatomo-pathologiques et cliniques, ainsi que ses extraits et analyses d’ouvrages les plus importants parus de 1804 à 1814, donnés dans le journal de Corvisart, Leroux et Boyer; ses Rapports dans les Bulletins de la Société de l’Ecole de médecine, où il avait lu, en décembre 1810, un mémoire en latin sur l’angine de poitrine (üe angina pectoris commentariiis). Il a publié dans le Dictionnaire des Sciences médicales, en sus des articles d’Helminthologie, les suivants : Anatomie pathologique; Cartilages accidentels; Dégénération; Désagrégation; Encéphaloïde; enfin, dans la Bibliothèque médicale, vous trouverez une exposition de la doctrine crâniologique du docteur Gall (trois articles dans les tomes XIV et XV) (1).
(I) Pour l’ensemble des travaux de Laënnec, outre Dezeimeris déj^i nicn-
JOSEPH-ALEXANDRE LAHOULRÈNE
Lrt réputation de Laënnec s’était étendue et la gloire allait venir. Il lui fallait un champ d’études bien à lui et plus vaste, car la médecine comme l’astronomie a ses observatoires qui sont nos hôpitaux. En 1814, on le trouve à la Salpêtrière soignant les victimes de la guerre, et, en 1816, il entre titulaire à Necker (1). C’est dans cet hôpital que ses recherches ont été poursuivies, complétées, et qu'il a recueilli les matériaux de la première édition de son livre immortel sur V AuscuUation médiate, paru en 1819.
On a raconté de diverses manières comment Laënnec avait été amené à sa découverte. Tantôt c’était au moyen d’un cahier de visite roulé en cylindre qu’il aurait entendu ce qu’il n’avait pu encore constater, tantôt un rouleau de papier à lettre lui aurait servi. L’idée lui serait venue d’écouter la poitrine avec un corps interposé, parce qu’il aurait vu des enfants percevant aux extrémités d’une poutre le faible choc ou bruit qu’ils produisaient, etc. Le mieux, pour avoir la certitude, est de recourir à l’auteur, de 1 évoquer en quelque sorte. C’est ce que je fais en vous
lionaé plus haut, voyez Beaugrand (Diclioiuiaire encyclopédique des sciences médicales, article Laënnec , série , t. I, p. 120-121, 1868), et aussi le Traité de l’auscul talion médiate, 5e édition. Introduction, p. m-v, 1879.
(1) Laënnec a-t-il passé par Beaujon ? Le Dr Charles Fournel, auquel j’ai inspiré une these sur cet hôpital en 1884, n’y a pas trouvé trace de notre Laënnec parmi les anciens médecins de cet établissement hospitalier. Le directeur actuel de ce meme hôpital a bien voulu faire de nouvelles recherches; elles sont restées sans résultat. Dans la 5e édition de TAuscultalion médiate, Lasègue, surveillant la publication, indique dans l’Introduction, « Laënnec chargé, en 1814, du service de santé organisé à la Salpêtrière pour les conscrits bretons », et il ajoute : « Il (Laënnec) est d’abord nommé médecin de 1 hôpital Beaujon, et, eu 1817, médecin de l’hôpital Necker. » Cette dernière assertion est inexacte.
En effet, M. Brelet, direeteur actuel, m’a fourni les renseignements suivants : le 29 mai 1816, la liste de présentation des candidats à la place de médecin à 1 hôpital Necker était ainsi composée : Laënnec, Renauldiu, bizeau, Salmade, Maygrier. Le premier candidat a dù être nommé dans un délai de quinze jours. De plus, sur les registres du même hôpital, on trouve que Laënnec a quitté Necker le 19 mars 1823, et à la suite de cette date sont écrits sur la colonne d’observations les mots « par démission ».
lous les documents importants de l’hôpital de la Charité, apportés au chef-lieu de l’Administration, place Victoria, ayant été détruits par l’incendie tie la Commune en 1871, il ne reste plus rien du séjour de Laënnec dans cet hôpital, .l’ai dù, regret, m’en passer quand j’ai fait VHisloire de T hôpital de la Charité, 1606-1878.
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rapportant ce que Laënnec dit nettement au sujet de son auscultation médiate.
« Je fus consulté en 1816 (1) pour une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur et chez laquelle l’application de la main et la percussion donnaient peu de résultat à raison de l’embonpoint. L’âge et le sexe de la malade m’interdisant l’espèce d’examen dont je viens de parler (il s’agit de l’auscultation immédiate), je vins à me rappeler un phénomène d’acoustique fort connu : si on applique l’oreille à l’extrémité d’une poutre, on entend très distinctement un coup d epingle donne à 1 autre bout. J imaginai que l’on pouvait peutêtre tirer parti, dans le cas dont il s’agissait, de cette propriété des corps. Je pris un cahier de papier, j’en formai un rouleau fortement serré dont j’appliquai une extrémité sur la région precordiale, et, posant 1 oreille a 1 autre bout, je fus aussi surpris que satisfait d entendre les battements du cœur d’uiie manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l’avais jamais fait par l’application immédiate de l’oreille.
« Je présumai dès lors que ce moyen pouvait devenir une méthode utile et applicable, non seulement à l’étude des battements du cœur, mais encore à celle de tous les mouvements qui peuvent produire du bruit dans la cavité de la poitrine, et par conséquent à l’exploration de la respiration, de la voix, du râle, et peut-être même de la fluctuation d’un liquide épanché dans les plèvres ou le péricarde.
« Dans cette conviction, je commençai sur le champ à l’Hôpital Necker une suite d’observations qui m’ont donné pour résultats des signes nouveaux, sûrs, faciles à saisir pour la plupart, et propres à rendre le diagnostic de presque toutes les maladies du poumon, des plèvres et du cœur plus certain et plus circonstancié peut-être que les diagnostics chirurgicaux établis à l’aide de la sonde ou de l’introduction du doigt (2). »
Ceci nous démontre que c’est au sujet d’une maladie de cœur,
(1) Pariset, cité partout, a indiqué l’année 1815 pour les premières études de Laënnec. |Voy. Mémoires de l’Acad. royale de médecine, in-4°, t, VIII, p. 28, 1840.) E. Lallour et Er. Gucrmonprez ont reproduit cette assertion fautive, adoptée aussi par Didier, Saucerotte, etc. (Laënnec, Notice historique, in-8*, 2c édition avec figures, p. 55-56; Lille, 1892.)
(2) Traité de l’auscultation médiate, etc., 2e édition, p. 7 et 8, 1826. — Dans la De édition, le te-tte est le même, [). 7-9, 1819.
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et Gorvisai’t s’occupait l)eaucoup de ces maladies, que Laënuec a employé le cahier de papier, roulé en cylindre et appliqué sur le thorax, et qu aussitôt à l’hôpital Necker il a expérimenté, puis étendu le moyen nouveau d’investig-ation à toutes les maladies de la poitrine. Laënnec connaissait parfaitement l’auscultation immédiate, il la jiig-eait insuffisante. Il rapporte l’observation hippocratique du traite De tnoi'bis et la discute, puis il énumère avec soin une « foule de raisons (qui) rendront toujours l’auscultation bien médiate d’un usagée plus sûr et plus étendu » (1).
Laënnec dit expressément au sujet du stéthoscope : « Le premier instrument dont j’ai fait usage était un cylindre ou rouleau de papier, de seize lignes de diamètre et d’un pied de longueur, formé de trois cahiers de papier battu, fortement serré, maintenu par du papier collé, et aplani à la lime aux deux extrémités » ; il insiste sur l’utilité du conduit interne pour l’exploration de la voix, il décrit minutieusement les diverses parties de l’instrument : cylindre de bois avec embout, brisé au milieu (2) et ajoute : « Je n avais pas cru d’abord nécessaire de donner un nom à un instrument aussi simple; d’autres en ont jugé autrement, et je l’ai entendu désigner sous divers noms, tous impropres et quelquefois barbares, et entre autres sous ceux de « sonomètre, pectoriloque, thoraciloque, cornet médical », etc. Je lui ai donne en conséquence le nom de « stéthoscope », qui me paraît exprimer le mieux son principal usage. Il peut d’ailleurs, comme nous le verrons, s appliquer à d autres objets qu’à l’exploration de la poitrine (3). »
(1) Andral, dans une note étendue, insérée dans la 4e édition (t. I, p. 54 à 57), énumère les avantages de l’auscultation immédiate, qui ne mérite pas tous les reproches que lui attribue Laënnec.
(2) Laënnec avait remarqué, en outre, que les corps les plus denses ne sont pas, comme 1 analogie pourrait le faire penser, les plus propres à former ces instruments spéciaux. Le verre, dit-il, et les métaux sont lourds et trop froids en hiver, etc. {Loc. cit., p. 10.)
3) Voy. De l’auscultation médiate, Ire édition, p. 10, en note, et p. 11 dans la 2e édition.
Les applications du stéthoscope à la grossesse par Mayor, surtout Lejumeau de Kergaradec, de Lens, celles à la cliirurgie par Lisfranc, etc., ne tardèrent pas a avoir lieu. (J. -A. Lejumeau de Kergaradec, Mémoire sur l auscultation appliquée à l'étude delà grossesse, etc., lu à l’Académie de médecine le 26 décembre 1821, in-S" de 43 pages; Paris, 1822. — .1. Lis- Iranc, Mémoires sur de nouvelles applications du stéthoscope de M. le professeur Laënnec, in-8'>; Paris, 1823.)
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Voilà donc Laënnec enrichissant, dotant la médecine d’un sens nouveau, celui de l’ouïe, dont elle était jusqu’à lui dépourvue, sens éminemment utile, intellectuel et dont elle ne saurait désormais se passer. L’auscultation donne la clé du diagnostic dans les maladies si nombreuses où elle est applicable. L’invention n’est pas celle de l’instrument auquel Laënnec tenait tant; il avait créé l’auscultation médiate avec le stéthoscope ; ce dernier n’est presque rien, l’auscultation elle-même est tout.
Les élèves venaient à l’Hôpital Necker pour écouter Laënnec et s’instruire au lit des malades ; ils admiraient son diagnostic et ses nouveaux procédés cliniques. Lorsque parut, en 1819, le livre : De rauscullalion médiate, il provoqua la surprise et beaucoup de curiosité ; les médecins affluèrent, des doutes furent émis, ils ne purent durer devant l’évidence des faits ; des contradictions s’élevèrent, la réalité les rendit muettes. Le traité fut traduit en plusieurs langues. La sensation admirative fut alors immense; on venait des divers points du globe, de l’Allemagne, de la Russie, de l’Angleterre, de la Grèce, des États-Unis d’Amérique, et tous revenus dans leur pays étaient émerveillés des prodiges du stéthoscope, ou plutôt de l’auscultation, pour la connaissance des maladies de poitrine.
Que de fois vous ai-je parlé du livre de Laënnec,' en vous montrant la fidélité des descriptions et la manière claire de présenter la pathologie ! Plusieurs séances ne suffiraient pas pour analyser et résumer l’œuvre entière. Je ne puis qu’insister sur la révélation faite par Laënnec des bruits plaintifs des organes malades, des canaux aérifères, du parenchyme du poumon, des orifices du cœur ; ces bruits anormaux sont caractérisés par des expressions partout adoptées. Les altérations profondes, d’un diagnostic auparavant impossible, se précisent : la certitude s’établit à la place de l’inconnu.
Il faut dire que, si Laënnec a fait voir, en quelque sorte, par l’auscultation les lésions cachées, c’est qu’il les connaissait parfaitement. Il a tracé dans son livre si beau les descriptions anatomiques, à l’œil nu, de la pneumonie, de l’apoplexie pulmonaire, d’une manière si exacte qu’on ne pourrait mieux faire aujourd’hui. S’il a été un clinicien de génie, c’est qu’il était, comme 1 a dit mon cher collègue M. Potain, « un excellent anatomo-pathologiste ».
JOSEPH-ALEXANDRE LAUOULBÈNE
Après la publication de son livre en 1819, Laënnec qui depuis ^ingl ans travaillait sans relâche avait épuisé ses forces, il ne lésistait plus. En faisant l’autopsie d’un phtisique, il s’était blessé au doig t avec une scie, pour ouvrir le rachis ; la blessure ne s était pas guérie et un tubercule anatomique avait persisté. Inspirant à ses amis de vives inquiétudes, il quitta Paris pour respirer l’air natal dans son domaine de Kerlouarnec, près de Douarnenez. Peu à peu, il se rétablit. Le calme et le repos lui furent favorables. II étudia la lang-ue bretonne, devint tourneur assez habile, se livra aux longues promenades, à la chasse. Deux ans plus tard’ il revenait à Paris, où les honneurs devaient l’assaillir, et les luttes recommencer. Laënnec fut appelé successivement à des emplois éminents à la cour, au Collèg-e de France et à la Faculté.
Une lettre curieuse, long'temps inédite de Laënnec (1), écrite dès son retour, nous montre l’emploi de son temps et sa nomination auprès de la duchesse de Berry. « Depuis que je suis ici (à Paris), j’ai été forcé par mes amis de me jeter de suite dans l’enseignement de la médecine pratique (à l’Hôpital Necker) ; et, quoique à part mon service d’hôpital je ne voie des malades qu en consultation, je ne laisse pas que d’avoir déjà en ce g-enre autant d occupation que ma santé m’en permet. M. Hallé, mon ancien maître, vient de m’en donner une nouvelle, qui, tout honorable qu’elle est, ne laisse pas de me contrarier un peu. II m’a fait nommer médecin de S. A. R. la duchesse de Berri, sans m en rien dire et sans me donner le temps de consulter mes forces ; il ne m’a laissé que l’alternative d’accepter, ou de lui donner, en refusant, l’apparence de s’être avancé un peu légèrement. » Ce lang-ag-e simple et droit montre que Hallé connafssait bien Laënnec et qu’il l’appréciait fort (2).
(t) Voy. Fr. Guermonprez, Un mot mr Laënnec, in-8», p. 7; Lille, 1892.
(2) Dans la correspondance si curieuse du père de notre Laënnec, on trouve ces passages adressés à son fils chéri : « Et vous, mon cher Théophile, où en sont vos rêves personnels? Le fameux Traité avance, je m’cn doute. Je n’ai garde de vous dire qu’il faille livrer l’ouvrage tout chaud eu sortant de la forge. Hâtez-vous lentement, etc. Un hahitant de Paris, qu’on ne ma pas nommé, alla, pendant les fêles du couronnement, consulter M. Mallé. La conversation étant tombée sur vous, ce savant professeur dit en propres termes : votre jeune compatriote peut devenir avant quarante ans le premier médecin de l’Europe, s’il continue ù travailler comme il cavaillc. Macte animo generose puer, sic itur ad astra. Vous ne larderez pas
LAENNEC
Vous avez déjà vu la querelle de Dupuylren et de Laënnec au sujet de l’anatomie pathologique : Dupuytren à son apogée désirait une charge chirurgicale à la cour; le célèbre chirurgien pouvait y prétendre, mais il était de ceux qui ne veulent rien négliger ; il demanda nettement à son ancien rival de l’appuyer. Laënnec accepta la mission et la remplit avec empressement.
Depuis le 2o août 1822, Laënnec occupait la chaire de médecine du Collège de France où il succédait à LIallé (1). Il n’avait pas intrigué pour obtenir cette chaire, il n’hésita pas à en accepter la charge. Une autre lettre de lui à ce sujet (2) montre nettement comment les choses se sont passées : « Après la mort deM. Hallé, mes amis, quelques membres de l’Université et le Ministre luimême m’invitèrent à me mettre sur les rangs en qualité de professeur de médecine. Cette affaire, ainsi entamée, paraissait toute simple et semblait devoir se terminer en huit jours. J’étais suide la majorité des voix parmi les professeurs du Collège qui ont le droit de présenter un candidat. Mais, dans ce moment, l’amendement de M. Bastard de l’Etang ayant fait croire à beaucoup de gens que le ministère allait tomber, trois des hommes sur lesquels je devais le plus compter se réunirent aux libéraux et donnèrent une majorité d’une voix à mon principal concurrent, dont le moindre défaut pour professer la médecine était de ne l’avoir jamais étudiée. Cet événement a beaucoup retardé la terminaison de mon affaire; elle vient cependant de finir et, depuis trois jours, je suis lecteur et professeur royal au Collège de France. C’est le seul établissement qui ait traversé la révolution. »
La première leçon du cours de Laënnec au Collège de France avait été trouvée tellement judicieuse, qu’elle a été choisie comme introduction en tête des Archives de médecine qui commençaient
à recevoir la caisse des livres celto-bretons. » (A. Du Chatelier, les Laënnec, etc., p. 108).
(1) .Je dois relever une inexactitude dans la brochure intéressante de .M. le professeur Cornil ; Inlroduclion el pi'emier chapitre du traité inédit sur l'anatomie pathologique. Il y est dit, p. iv de la Préface, que Laënnec a succédé à Portai au Collège de France; il s’agit, non de Portai, mais de Uallé. Une faute d’impression fait entrer Laënnec à l’hôpital Necker en 180G; il faut lire 1816.
(2) La lettre est du 28 août 1822; elle est écrite par Laënnec à Mgr Doubideau de Crouseilhes, évêque de Quimper et de Léon, cl conservée aux Archives de l’évêché de Quimper (Fr. Guermonprez, Un mot sur Laënnec, in-8‘’, p. 19; I..ille, 1892.
JOSEPH-ALEXANDRE LADOULUÈNE
leur publication devenue si remarquable (Ij. Dans son discours d ouverture, il montre que les éléments des maladies sont plus nombreux que le supposaient alors des systématiques ; les liquides aussi bien que les solides ont leurs altérations propres, d’où naissent des altérations secondaires et réciproques amenant à leur suite de nombreuses maladies toutes différentes.
Le licenciement de la Faculté qui en ouvrait les portes à Laënnec fut un acte violent et regrettable de l’autorité. Les amis du pouvoir 1 expliquaient par les désordres survenus à la fin de 1822; la réorganisation eut lieu au commencement de 1823.
L’ordonnance royale si controversée nommait Laënnec à l’une des quatre chaires de clinique médicale, celle de l’Hôpital de la Charité. Au moment de prendre possession de sa chaire la situation du professeur était difficile ; on lui reprochait son arrivée irrégulière, l’opposition se grossissait du nombre des mécontents, des révoqués et de leur entourage hostile. Et cependant, Laënnec, qui faisait partie de la Commission chargée de l’oro-anisation nouvelle, a^ait préféré la chaire de clinique au poste élevé de membre du Conseil royal de l’Instruction publique. Il couvrait, en réalité, 1 inique mesure de son mérite reconnu, de sa valeur, de son autorité morale. Son influence lui servit pour intervenir en faveur de plusieurs professeurs menacés qui lui durent la conservation de leur chaire, et même plusieurs de ceux qu’on destitua reconnurent ses efforts généreux.
Il faut dire expressément que Laënnec était un modèle du professorat. Son zèle, son exactitude ne se démentirent jamais, et malgré une santé toujours chancelante, toujours menacée. A la Chanté, il s’efforçait, comme il l’avait fait à Necker, d’initier les eleves au diagnostic, il les familiarisait avec la pratique de la stéthoscopie et de l’auscultation. Pénétré au plus haut point de ses devoirs et de la responsabilité professorale, il réglait sa vie d une manière « simple et paisible », accomplissant son service d hôpital, sa part dans les concours et les examens, se livrant avec une indépendance complète d’esprit à ses recherches personnelles, collaborant aux travaux des sociétés savantes. Comme examinateur, il était bienveillant, mais imjiitoyable pour l’ignol’ance, surtout prétentieuse. Laënnec s’attirait par cette vie si
(1) Archives générales de médecine, in-S», (. I. p. janvier mS
LAENNEG
belle et méritoire l’estime de tous et le res[)ect des contemporains; on trouvait extraordinaire cju’il pût suffire à tant de travaux.
Laënnec avait la parole facile, s’exprimant avec méthode, clarté, simplicité. Sans artifices oratoires, il donnait sinon du relief, du moins du charme à ses leçons, conversant avec son auditoire qu’il intéressait en même temps qu’il l’instruisait, A la Charité, il eut pour disciples la foule des médecins accourus de toutes parts venant étudier l’auscultation ; pour attirer ce courant, son importante découverte pouvait suffire; pour le maintenir, il fallait le dévouement au professorat, à l’intérêt des auditeurs, but réel de l’enseignement. Laënnec a manifesté cette pensée dans la dédicace de la seconde édition de son livre, en 1826. En s’adressant à ses collègues : clarissimis collegis Faeuîtaiis mediccB parisiensis professoribus, il la précise en ces termes ; siudiosonim utilitaii inserviendi scienti amque medicam promovendi officium.
J’arrive à la mémorable lutte de Laënnec et de Broussais. Vous savez que ce dernier, dès 1821, était parvenu au faîte des dignités de la médecine militaire, et, dès lors, il voulut être le réformateur médical. Les idées reçues, les méthodes de traitement jusque-là employées devaient être remplacées par sa nouvelle doctrine et par une thérapeutique appropriée. Celui qui avait écrit la célèbre Hisloire des phlegmasies chronieptes (1808) et VExamen de la doctrine médicale généralement adoptée et des systèmes modernes de nosologie (1816) était un formidable adversaire. Broussais, avec son éloquence mâle, rude, écrasante, remuait, soulevait, entraînait ses partisans, plus intolérants peutêtre que lui. Les opposants aux réformes du novateur étaient durement qualifiés, voués à l’indignation publique; Laënnec parmi eux devint le point de mire du chef et de ses disciples.
Au physique et au moral, les deux combattants scientifiques ne se ressemblaient nullement, quoique compatriotes, nés aux deux extrémités de la Bretagne. Broussais était d’une constitution robuste, bilieux, d’un caractère énergique, dominateur, d’une imagination fougueuse que les obstacles irritaient jusqu’à l’exaltation; Laënnec, toujours chétif, restait de petite taille; sa maigreur excessive, son teint pâle, ses joues creuses ne laissaient pas soupçonner sa vigueur morale, et même une force muscu-
JOSRPII-ALEXANDRR LABOULUÈXE
laire dont il a donné des preuves. La polémique fut acharnée : Broussais qualifie Laënnec d’ « homme opiniâtre, dominé par un petit nombre d’idées fixes et rdépargnant pas les sophismes pour les faire prévaloir », il le traite « d’amant du vague et l’insubstantiel », puis « de fataliste », et, enfin, « de partisan de l’ontologie médicale, de l’obscurantisme scientifique et des préjugés rétrogrades ». Laënnec, calme et ferme, défendit la médecîne tradiUonnelle, mais progressive, dédaignant presque toujours les diatribes dirigées contre lui, mais quelquefois cependant, et surtout dans la seconde édition de son livre, reprochant à son adversaire de « sacrifier à des êtres de raison, à des fantômes de l’antique nuit », rétorquant l’accusation d’ontologisme dont abusait l’impétueux réformateur. L’histoire impartiale a fait la part de chacun et donné raison à Laënnec.
Mais la carrière de Laënnec va finir. Sa santé dépérissait de jour en jour. Le mal qui progressait le mit une dernière fois sur la route de la Bretagne, il y arriva pour y mourir (1), emporté par cette phtisie qu’il avait si parfaitement étudiée.
Les hommes comme Laënnec édifient eux-mêmes leur piédestal et l’avenir se charge de la statue. C’est à Ouimper, sur la place Saint-Corentin, que celle-ci a été inaugurée le lo août 1868, quarante-deux ans, presque jour pour jour, après la mort de Laënnec. Le funèbre anniversaire était suivi cette fois du monument triomphal.
Le professeur est en costume officiel, toge et rabat, assis et tenant dans sa main droite le stéthoscope. Le bronze repose sur un socle en granit ayant sur la face antérieure : laexxec; et sur la face opposée l’inscription suivante ;
(1) Lejumeau de Kergaradec a note que le voyage en Bretagne fut extrêmement pénible, avec des accidents fâcheux, et,' de plus, qu’au mois d’avril Laënnec avait éprouvé de la fièvre, avec dyspnée, toux et douleurs de côté, que la diarrhée l’affaiblissait, enfin que le ventre était devenu sensible, surtout dans l’hypochondrc droit. (Notice sur le professeur Laënnec, extrait
de la Nouvelle Bibliothèque médicale. 6 pages. Catalogue de la Faculté n« 46791.) .ns
LAENNEC
A l’inventeur de l’auscultation