‹ Joseph AutranChapitre 119 sur 154 · Lyre à sept cordes, p · texte numérisé non relu

Lyre à sept cordes, p

Cette toute-puissance qu'Autraii concède à l'art n'est pas la môme que l'orgueil prophétique de Hugo; une difïérence essentielle les sépare qui fait apprécier la divergence d'idéal et de caractère entre les deux poètes. Pour Hugo l'être sacré c'est le poète, la poésie est un sacerdoce, une fonction. Pour Autran l'ouvrier n'est rien et doit s'effacer devant l'œuvre d'art et la chose belle est tout : on aperçoit là nettement l'opposition entre le Romantisme et le Classicisme.

Nous avons eu souvent à relever cette passion d'Autran pour les auteurs anciens qui eut une belle influence sur son esthétique.

(( On aura beau dire et beau faire — écrit-il au début, en préface aux Poèmes de la Mer, — le plus admirable roman du monde ne vaudra jamais \ Iliade \ la fiction la plus dramatique du plus habile prosateur sera toujours placée aux yeux des experts à une respectueuse distance de V Enéide, qui pour l'intérêt ne vaut pas un conte de nourrice. ))

n a gardé de ce culte des auteurs antiques, surtout d'Horace et de Virgile (la liste serait trop longue des passages où il cite tout ce qu'il leur doit), un amour de la clarté et de la simplicité tel que ces qualités furent

152 JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES fJKL'VHES.

chez lui comme une seconde nature. Ce n'est pas une pure simplicité d'expression, mais une clarté d'inspiration singulièrement profonde et dont l'expression naïve n'est que la suite naturelle. On pourrait dire de lui ce qu'il disait si joliment de Méry * : « J'ai mille souvenirs d'avoir été Virgile. » Ou plutôt on retrouverait en lui la bonhomie, la finesse, l'atticisme d'Horace. Aussi, après avoir montré qu'il prit part au mouvement romantique, est-on obligé de conclure qu'il est resté cependant classique. On aimerait à croire que les âmes des deux poètes romains le visitaient tour à tour et que les collines du Luboron leur étaient aussi agréables à décrire que les doux paysages latins.

Il ne faut pas non plus perdre de vue qu'Autran resta isolé dans sa Provence, et que, loin de Paris, il était plus à l'aise pour en juger à leur juste valeur la vie et les œuvres. Nous rencontrons chez lui plusieurs jugements sur les œuvres contemporaines, et il prit la peine de rédiger brièvement ce qu'il pensait de la plupart des poètes français. Le fragment est intitulé Le lac de Côme : un léger scénario sert à expliquer ce cours de littérature qui a parfois les allures de

Page 1