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So7inc'ls capricieux, p

Tépigramme. La plupart de ces jugements sont à citer, d'abord parce qu'ils sont d'une forme agréable et puis parce qu'il serait à la fois impossible de tirer une règle unique de préférences parfois capricieuses et téméraire d'y faire un choix : lorsqu'il s'agit de les juger, tous les poètes se valent, ils ne diffèrent entre eux qu'une fois le jugement prononcé.

Un voyageur français, ayant loué une villa sur les bords du lac, y trouve la bibliothèque fermée à clef et n'a pour toute lecture qu'un cahier où le propriétaire absent, qui fut professeur de belles-lettres, consigna de « Petites notes sur les poètes de sa bibliothèque ». Ce sont en réalité les (( Opinions de Joseph Autran sur ses prédécesseurs )) (il n'y est parlé d'aucun poète vivant, et cela semble avoir été composé vers 1872). Il y suit à peu près l'ordre chronologique de Charles d'Orléans et de François Villon à Baudelaire avec cette réllexion préliminaire : (( L'obscurité m'est importune, je ne commence à me plaire que là où quelque clarté commence à se produire. Ce qui m'attache uniquement chez les auteurs des temps lointains c'est leur biographie. Leurs aventures me semblent en général plus amusantes que leurs œuvres. )) Cela posé, il juge.

— Marot : un page qui a inauguré deux traditions littéraires : la mendicité et la pénitence.

— J. du Bellay : dont il préfère un sonnet à toute l'œuvre de Boileau.

— Malherbe : un Don Quichotte littéraire qui ennuie tout le monde de sa Dulcinée : la prosodie, et qui n'a fait de sa vie que quatre vers :

Elle était de ce monde où les plus belles choses, etc.

— Régnier : un grand poète du terroir; Racan et Segrais : des plagiaires d'Horace et de Virgile.

— Corneille : qui reste grand parce qu'en littérature il n'y a que le bon qui compte.

— La Fontaine : qui a assassiné Esope.

— Molière : un des génies de ce monde.

— Madame Deshoulières : qui a fait quatre vers, elle aussi (on ne se souvient jamais du reste de la pièce).

— Boileau : « ce grand poète a encore un admirateur en France )) (serait-ce Flaubert?).

— Racine : qu'il juge, avec l'idéal du siècle, harmonieux mais non musical; u il travaille dans une chambre régulière, carrée, symétrique, qui a peut-être une cheminée mais qui n'a pas de fenêtre ».

— J.-B. Rousseau : qui fut le « poète lyrique », un poète à part se faisant reconnaître par un certain penchant à l'épilepsie, du moins au xviii*' siècle, car (( la poésie lyrique, c'est-à-dire la poésie même », date, d'après le professeur (c'est-à-dire d'après Autran), du xix*" siècle : « Ces pédants, dit-il, auront beau dire et beau faire, c'est de notre siècle qu'elle date. Les hommes en général se font volontiers les admirateurs des âges précédents, les flatteurs du passé, temporis acti. Moi, je l'avoue sans vergogne, j'aime mon temps. Je n'y tiens aucune place, je n'y suis qu'un modeste professeur, n'importe, j'estime que ce siècle ne le cède à aucun autre. Je ne puis me persuader que celui de Louis XIV ait porté le génie de la France à sa plus haute expression. Un temps qui a été dans l'erreur sur plusieurs points essentiels de l'art ne peut pas avoir atteint la suprême perfection. Or le grand siècle subissait encore toutes sortes de préjugés et d'illusions, ne fût-ce que cette absurde loi des trois unités qui a fait de son théâtre un théâtre artificiel et tout de convention. Personne au moins ne contestera que les maîtres de la poésie lyrique ont vécu de nos jours et qu'il n'est plus permis désormais de prononcer le nom de J.-B. Rousseau auprès des

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quatre ou cinq noms que tout le monde a sur les lèvres. »

— Louis Racine : le plus faible ouvra^çe du grand Racine.

— Voltaire : dont la prose n'a été mauvaise que dans ses vers.

— Gresset : qui eut la « gaîté ecclésiastique )).

— Ducis : à qui l'on doit être reconnaissant d'avoir ■

été hostile à Napoléon , religieux , partisan des I

modernes et l'inventeur de Shakespeare. |

— Delille : (( un faux monnayeur qui se fait passer i

pour riche ». • j

— Gilbert : (( le seul vrai poète du xviii*^ siècle qui l'a laissé mourir de faim ». i

— Claris de Florian : « joli comme son nom ». i

— Fontanes : « un de ces hommes dont l'exemple i

encourage beaucoup à ne rien faire ». i

— André Ghénier : à qui « la guillotine de la Ter- j

reur a fait plus de bien que de mal ». (( Le tort, le | grand tort d'André Ghénier, c'est de s'être abstrait systématiquement du monde où il vivait pour se trans- ! porter par l'imagination dans le monde antique, dans le monde 'païen. Il a dû à ce changement d'optique ce que je trouve d'artificiel dans beaucoup de ses

pages. Il est vrai qu'il lui est dû aussi la plupart des beautés qui rendent sa mémoire immortelle. ))

— Chateaubriand : « Il avait la passion des vers, malheureusement il en a fait. ))

— Béranger : « Beaucoup trop de gloire pendant sa vie, pas assez après sa mort ».

— Millevoye : « un doux nom, un doux poète, un de ceux qui doivent une partie de leur gloire à la précocité de leur mort. Le monde n'aime pas que les poètes soi-disant poitrinaires fournissent des exemples de longévité »; et il ajoute avec une ironie féroce dont on trouve chez lui peu d'exemples : « Il a une prédilection pour ceux qui meurent en achevant leur livre. Ceux-là du moins ne l'ont pas trompé ».

— Lamartine : (( Nul n'a parlé de Dieu dans un angage plus digne de Dieu et de Tâme humaine ».

« La sainteté semble y égaler le génie. »

Vigny a fait à Autran l'impression d'un homme varié dans son talent mais beaucoup moins dans sa conversation :

— (( Sa parole est une plainte perpétuelle contre l'indifférence du public français envers la poésie ! » Et Autran raconte avec un calme terrible : « C'était dans un salon où l'on parlait du volume des Des-

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tinées... Une dame du plus haut monde, dont les équipages font sensation au Bois, qui a la [)rétention d'exercer quelque influence sur l'Académie, avouait sans façon ne pas l'avoir lu. Dame! c'est un livre de six francs. Un jeune homme modeste lui offrit de lui prêter l'exemplaire. — C'est toujours ainsi. Les livres en France sont achetés par les pauvres qui les prêtent aux riches. // arrive même que les riches ne les rendeyit pas. »

Nous avons cité son opinion sur ses amis

Barthélémy et Méry dont la circonstance fut la muse.

Il traite Sainte-Beuve de grand critique doublé d'un

petit poète, ce qui est vrai, et Th. Gautier de poète

doublé d'un critique, ce qui est vrai encore.

Il a pour Delphine de Girardin un mot exquis de (( rosserie » : (( Une muse couronnée de fleurs artificielles », et il semble qu'un remords galant lui fasse seul ajouter : « Elle aurait eu plus de talent si elle avait eu moins d'esprit. Pour arriver jusqu'au génie il faut un peu de bêtise et je crois qu'à ce prix-là elle n'en aurait pas voulu. »

Il consacre une longue notice émue à Brizeux qui aurait dû naître en Angleterre et qui mourut de misère en France ; « mais il vivra, je l'espère, car la

France a l'habitude de se montrer généreuse envers la mémoire des poètes qu'elle a laissés mourir de faim. Sa générosité a besoin d'être stimulée par le remords. ))

Nous voudrions citer en entier ce qu'il conseille, à propos d'Hégésippe Moreau, à un jeune homme qui veut écrire : « Pas de vers,... écris un beau livre en prose, un roman dans le genre honnête ; tu pourras peut-être le vendre cinq cents francs. Te le dirai-je enfin ? Écris un roman dans le genre immonde, alors, oh ! alors, nom ami, tu n'iras pas à l'hôpital, ta fortune est faite. Quarante éditions en six semaines ! )) La littérature et le public ne changent guère.

Il compare Alfred de Musset à Lamartine sans le lui préférer, mais en indiquant les qualités qui rendent le poète des Nuits plus sympathique peut-être au goût français.

Quant à Baudelaire, Autran ne paraît pas l'avoir compris ; il ne l'a certes pas aimé et il aurait été bien étonné s'il avait pu prévoir l'influence sur la poésie française, ou plutôt sur les poètes français, a de ce fou qui ouvre sa fenêtre et adresse aux passants de bizarres apostrophes, de ce débauché qui sort la nuit d'un mauvais lieu et offense par ses chansons avinées la majesté des étoiles )).

100 JOSEPH AUTHAN, SA VIE ET SES (*:i;VHES. i

Pour la plupart des auteurs modernes il est plutôt i

sévère, il traite Gautier de ciseleur, Banville de j

funambule; Leconte de Lisle est robuste et grand, ]

mais ses sujets grecs ou hindous nous sont indifférents ; Vigny reste trop sur sa tour d'ivoire :

Il serait mieux compris s'il était moins sublime '. '

Les préférences d'Autran vont à Sénancourt, à ' Chateaubriand, à Lamartine, à Byron, qui ont chanté l'âme de leur époque.

Il n'aime pas beaucoup la littérature étrangère et' il revient souvent sur la fausse profondeur de Gœthe. '

Entre les anciens — c'est-à-dire le xvii^ siècle — eti

les modernes — c'est-à-dire le xix% — il hésite : après '

tout est-il obligé d'avouer « qu'ils se valent et que la

France peut en être également fîère ^ » ? j

Voilà dans quel sens Autran était orienté par son!

époque, son éducation et ses tendances. Quelle idée'

se faisait-il lui-même de son œuvre? La réponse est'

dans les préfaces de l'édition définitive, mais souvent'

il y a de la marge entre son idéal et la réalisation,;

qu'il en a tentée. {

i. Lyre à sept cordes, p. 323.

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