LES POÈMES DESCRIPTIFS
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Rien ne semble au premier abord échapper au progrès matériel comme l'art, et cependant, rien ne lui est soumis davantage. D'une époque à l'autre, non seulement il se crée des idées nouvelles, mais encore les mots anciens dont le plus souvent nous nous servons pour les exprimer, voient leur compréhension s'altérer ou s'élargir suivant les vicissitudes mêmes des besoins nouveaux de l'àme humaine. C'est ainsi, par exemple, que pour un homme du wx" siècle, l'hésitation d'un Romain du temps d'Auguste à traverser l'Adriatique semblait puérile, et que pour un
homme du xx'' siècle, où les steamers robustes et rapides suppriment la terreur et les distances, le mot qui cvoffuerait les mômes images qui eiïrayaient Horace, n'est plus celui de « mer », mais celui d' « océan )), et le temps est sans doute proche où les divers océans ne paraîtront pas plus vastes que les différents replis d'un lac unique. Il ne faut donc pas oublier la date quand on lit les Poèmes de la Mer, et il faut, dès l'abord, s'attendre à y trouver des descriptions de la Méditerranée à une époque où il y avait encore beaucoup de bateaux à voiles et où le cabotage passait encore pour de la navigation.
C'est devant ce lac sans tempêtes violentes, aux contours aimables, aux côtes lumineuses; devant la mer qui vit naître Vénus, qui retentit jadis du chant des Sirènes, où les Néréides et les Tritons suivaient les navires ; devant une nature gracieuse, aux souvenirs mythologiques, que notre poète passa son enfance. Ses premières courses le long des vagues, les jeux de la lumière sur l'eau selon l'heure du jour, la vie des matelots, la vue de leur départ et de leur arrivée, l'inquiétude qui saisit un terrien à contempler les barques secouées par la tempête; les récits des gens de mer, dont nous avons cité ce qu'il nous rapporte
lui-même; ce fut là qu'il trouva sa première leçon de beauté et la première notion de 1 ampleur du ciel sur la terre. Un écolier qui, pour rentrer chez lui, traverse un quartier urbain où les murs sont tout le paysage et où l'intérêt se concentre sur les êtres humains qui seuls y ont de la diversité, aura, croyonsnous, des impressions originelles toutes d'observation ou de psychologie intérieure. Mais comme Autran ouvrait la lucarne de sa chambre, il voyait la mer luire sous le soleil couchant, il apercevait un navire louvoyant, les voiles au vent, pour rentrer au port ; et son paradis d'écolier tranquille était la plage qu'on lui défendait souvent par crainte de camaraderies compromettantes avec les moussaillons qui s'y ébattaient tout le long du jour. Sa première œuvre — celle où l'on met d'ordinaire plus de génie que de talent — fut donc consacrée à la mer.
Les diverses pièces qui forment le recueil résument, comme le dit la préface, une phase de sa vie. A suivre Autran dans son existence quotidienne on retrouvera facilement les scènes qu'il a décrites; on les contemplera aujourd'hui encore : la mer est éternelle et les races des bords de la Méditerranée n'en sortent guère et vivent dans leurs vieilles traditions. Ces esquisses
IGG JOSEl'U ALTJIAX, SA VIK ET SES (JliUVHES.
ont encore conservé de loiir charnne; nriais le titre ambitieux de 'J(S3"j : « La Mer », même dimiiiiié en 1852 en (( Poèmes de la Mer », promet plus qu'il ne peut tenir : les dangers de la vie sur les (lots sont chose des plus relatives.
Si l'on consulte la table des matières, on voit que sur soixante-quinze pièces que contient le volume, le tiers à peine — soit, exactement, vingt deux pièces, — groupées d'ailleurs sous le sous-titre (( Océan », traitent de sujets maritimes en général : les deux autres subdivisions consacrent vingt-trois pièces à la Méditerranée et vingt-neuf aux côtes de Provence. Et môme dans la première partie, la moitié à peine des pièces traite de sujets véritablement marins; les autres sont consacrées à la philosophie (Océanides, le Déluge, Circumnavigation), à la légende (le Déluge. Selkirk) ou à des scènes de genre. Dans la deuxième partie, (( Méditerranée », sur vingt-trois pièces on en compte au moins six (les Premiers jours, Chanson d'un Triton, les Rameurs d'Ulysse, la Galère de Pollion, la Traversée de Charlemagne et l'Idylle au rivage) sur des sujets antiques ou inspirés de l'antiquité, huit qui ne sont pas marines mais maritimes (A madame Elise de G..., la Côte d'Italie, Sur une plage
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du Latium, Aune jeune passagère, le (ioml)0,Bordig'hera, la Mer Morte, les Nuits de Naples). (( Pulclira nimis » est une anecdote, « la Grotte », « Mer latine », (( Nuits de Mars », « Harmonie », sont des élégies (ou si Ton veut — d'un mot plus moderne — des Lieder). En somme il ne resterait guère que quatre pièces ayant la mer pour objet. Et toute la troisième partie, comme son titre l'indique, se passe sur la côte.
On pourra objecter l'inutilité de cette statistique : on doit, dira-ton, poser les pièces et non les compter, et il suffit d'un poème comme u les Naufragés » ou môme de certains vers comme il s'en trouve dans toutes ces pièces incriminées de n'être pas d'inspiration uniquement marine, pour qu'Autran soit et reste un grand amoureux de la Méditerranée et un cbantre sincère de la vie sur les flots. Elle servira du moins à ne vouloir prouver que cela mémo et à avertir que l'on ait à étudier dans les Poànes de la Mer non pas la description de la mer, mais des scènes marines.
Entre les éléments que le poète avait à sa disposition et l'ambition qui le poussait, il y a la diiïérence qui sépare les dissertations de ses préfaces et l'impression que nous laisse son livre. Qu'on lise après le sien un livre de Loti, et l'on comprendra (ju'il entre-
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vit un superbe sujet et qu'il n'aurait jamais pu traiter, quel que fût son talent, eût-il même eu du génie, parce qu'il y a des spectacles que l'imagination ne saurait inventer et qu'un simple voyage nous offre. Ce n'est pas son cerveau ni sa main qui l'ont trahi, c'est son tempérament, au fond très casanier. Il y a une jolie pièce de lui * où il se représente couché dans une grotte, sur une colline, en face de la mer et rêvant de la gloire de La Pérouse. a Qu'arriveraitil de cette nostalgie si la grotte s'effondrait, l'écrasant? )) On peut penser que c'est une perte pour la poésie que les circonstances ne lui aient pas permis de satisfaire sa passion des voyages. Nous savons à quoi se bornent ses excursions maritimes : comme dans ses poèmes il ne perdit jamais la côte de vue, et lorsque, dans une ou deux pièces (les Naufragés, le Fond de la mer), il veut s'éloigner par l'imagination et sonder les abîmes, il est éloquent, mais non descriptif.
Ces réserves faites (à sa préface trop compréhensive), il faut répéter que la renommée qui alla au poète de vingt ans et l'accompagna dans l'immortalité, l'œuvre la n^éritait et la mérite encore.
i. Poèmes de la Mer, p. 104.
Ses peintures des côtes de Provence gardent un coloris et une vigueur singulières, c'est net et clair comme les golfes découpes par l'eau transparente; sans viser à la profondeur, il atteint souvent l'émotion. L'impression vivement ressentie et rendue a conservé toute sa jeunesse et l'on doit avouer que la gloire — qui ne se trompe jamais complètement — a eu raison de choisir cette œuvre pour s'y ramasser tout entière, tant les qualités que nous rencontrerons plus tard dans notre poète développées, conscientes, s'y montrent déjà, plus simples et, s'il est possible, plus aimables.
Il y a deux manières de décrire : peindre, c'està-dire présenter les divers éléments d'un tableau dans un ensemble esthétique, ou raconter, c'est-à-dire donner l'impression du tableau au lieu du tableau luimême. Ces deux méthodes sont bonnes et, quant à ce qui est de leur domaine spécial d'application, c'est une question de tempérament.
On ne saurait décider dans quelle classe il faut ranger Autran. Sa technique varie d'une pièce à l'autre, mais il avait cependant une excellente tendance à voir exactement et bien — c'est-à-dire avec choix; — il a été malheureusement influencé par Lamartine qui, transposant à travers son âme, ne fut
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sublime ffiic lorsqu'il monologuait. Notre poète eut |
aussi un penchant à prendre la parole lui même au ■
lieu de laisser parler les choses et les gens qu'il nous montrait, et rien n'est plus frappant comme contraste que deux pièces également belles : a le Feu d'épaves » 1 et (( les Naufragés », qui voisinent dans la première ; partie. '
L'une est une chose vue, une scène vécue : à la nuit .
tombante, en automne, au bord de la mer qui ondule ' lentement, le poète et la femme qu'il aime ont allumé I du feu avec des morceaux de bois, épaves de la mer, | et une grande tristesse pèse sur eux. Soudain une '
femme passe en chantant, le long du rivage, et comme |
leurs cœurs qui se reprennent à espérer dans le rêve i et dans la vie, les épaves s'enflamment et éclairent ' la nuit. La pièce est remarquable, d'une tonalité émue, i
d'une grave simplicité qui a beaucoup de force.
Au contraire, dans « les Naufragés », une belle pièce I
aussi, le poète s'est laissé aller à prendre la forme ,
narrative et verse facilement dans l'éloquence : plu- j
sieurs strophes tragiques et pleines sont encadrées -■
de passages en variations ou en énumérations et ^
l'effet total en est affaibli.
Nous aurons souvent à le remarquer : la prodi-
g'icusc facilite d'Autran le poussait très souvent à la forme narrative : lorsqu'il prend pour sujet une anecdote ((( Simian » dans les Pocmcs de la Mer), l'inconvénient n'en est pas très grand, mais lorsqu'il décrit directement, comme il n'a pas le souffle de Lamartine ni l'arsenal imaginatif de Hugo, il développe avec peut-être trop de complaisance.
On rencontre peu de métaphores dans Autran, môme dans un sujet aussi souple : il préfère recourir à l'image directe. Lorsqu'il trouva que l'aurore sur la mer est blanche comme un lis, il se servit deux fois de cette image '. S'il compare la mer à une femme, c'est plutôt pour un rapprochement psychologique que pour une comparaison objective : c'est un exemple, extraordinaire au xix'' siècle, d'un poète qui ne sent pas double ou triple ce qu'il voit, et les exceptions sont toujours intéressantes.
En somme, ce qui l'a frappé plus encore que l'aspect de la mer, c'est son rôle utilitaire consistant à servir de trait d'union entre les peuples et de berceau aux civilisations. Il a beau dans sa préface blâmer Camoëns d'avoir considéré l'Océan comme un grand