Poèmes de la Mer, p
aussi dans cette mer éternelle le berceau de divinités folâtres, aimables et diverses qui sont mortes le jour où l'on ne crut plus en elles. Les trois pièces : Chanson d'un Triton, les Rameurs d'Ulysse et la Galère de Pollion, sont d'un joli sentiment antique qui rappelle André Chénier.
La première est une paraphrase de quelques vers de Théocrite. Un Triton (dans le poète grec c'est Polyphème) dit à la Néréide : « Laisse la mer glauque gronder au rivage ; plus agréablement dans ma grotte tu passeras la nuit avec moi ». En français cela donne neuf strophes de six vers chacune.
Les « Rameurs d'Ulyse » sont une pièce d'une haute tenue littéraire. C'est un dialogue entre les rameurs fatigués et le coryphée qui les encourage :
C'est ainsi qu'ils chantaient, perdus sur l'onde immense Et la rame et le chant s'élevaient en cadence, En cadence tombaient. Ulysse, l'œil aux deux, Ulysse était assis, toujours silencieux.
C'est là une vision saisissante du chef dont l'unique pensée est pour le but auquel il marche et où il conduit l'humanité inquiète. Cette trouvaille plut tellement à Autran qu'il reprit la même image (moins heureusement) dans « la Traversée de Charlemagne ».
I 7 i .1 0 s 1<: l' II ALTRAN, S A \ I E E T S K S (H) U VUES. ;
Dans (( la (îalère de l^ollioii » il Irnilc un beau |
sujet. Deux rameurs causent à i'hcun; du repos, ]
détachés de la rame; ils ont entendu sur la mer un i
] grand soupir, une voix gémissante et profonde (\uï se \
perdait sur l'eau, comme de quelqu'un d'immense <
qui mourrait. Et ils se demandent si ce n'est pas î
l'agonie de ces dieux marins, de ces dieux devenus :
nuisibles, qu'ils ont entendus; or, comme ils arrivent ;
en face de la Judée, ils voient des formes blanches | allant du ciel à la terre annoncer la bonne nouvelle, ' et PoUion s'écrie : Virgile est jorophète ! |
Sur les rivages qu'il n'aimait pas quitter, Autran ! a rencontré des scènes de genre, des coins de paysage j qu'il rend avec beaucoup de netteté. j
Des pêcheurs rentrés au rivage font en silence leur ■ soupe de poissons, le soleil se couche derrière des ' ruines que ses lueurs transforment en arc de victoire, j Le soir, sur le port, d'un bateau à l'autre alternent ! des chansons naïves, napolitaines ou grecques, tristes i d'avoir traversé tant de siècles de durs labeurs. Sur j une colline, sur des bancs de marbre, de vieux marins | sont assis en face de cette mer qu'ils regrettent et i dont ils rappellent les traîtrises voluptueuses. Ou bien ce sont des coins provençaux : la Yiste, les Calanques,
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Notre-Dame de la Ciarde, Endoume, Garquciraniic C'est le eùté lumineux de la Provence dont il donnera dans l(( Vie rurale la vision hivernale triste et i54acée.
Enfin on doit remarquer dans les Poèmes de la Mer la fameuse Ode de 1847 à Lamartine, où il promet l'immortalité à la Plage du Prado; c'est une pièce de circonstance sans grande valeur littéraire, ainsi que celle dédiée à Liszt.
L'impression générale que l'on garde du livre est faite de sincérité d'impression et d'une vigueur simple dans l'exécution. Ce n'est certes pas le chefd'œuvre d'Autran, mais il renferme quelques pièces qui sont parmi ses chefs-d'œuvre.
LA VI E nv H .i L E
Ouoiqu'épris des vallons donl il fait son asile, Horace y garde encore un parfum de la ville,
Il vit là, revêtu de paix et de mystère,
Ciuïnne un sage el pourtant comme un propriétaire.
On n'a pas mieux parlé du poète latin et on ne saurait mieux caractériser Autran qu'en lui appliquant ce
qu'il dit de son maître : sa Vie rurale (intitulée d'abord et plus exactement « Journal de Campagne ))) a été écrite dans un salon confortable dont les fenêtres donnaient sur une nature aimable et soignée : La Malle, près d'Aix, et Pradine, dans le Luberon. Le poète y passait (( les mois de campagne )), et ce sont des coins dignes de Tibur, mais pourtant :
Même sous les splendeurs de mai qui refleurit, Rome est encor parfois, de là-haut, regardée.
De même la Vie rurale s'est augmentée d'épîtres rustiques où la campagne n'est qu'un prétexte, qu'un fond de tableau.
Au reste il est bien difficile à un homme né dans les villes de bien comprendre les terres cultivées ou désertes qui les entourent. Le citadin transporté loin des rues se souvient toujours et malgré tout de sa prison de pierre : s'il lève les yeux au ciel, s'il jouit de la lumière, s'il goûte la saveur de l'air, s'il s'amuse à regarder les astres, les fleurs, les animaux, ce sont pour lui des objets de curiosité, des éléments de comparaison : il songe que tout cela n'existe pas à la ville et que pourtant on y vit bien sans cela, qu'on y est heureux, qu'on y fait des rêves d'avenir qui
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n'auront que ce cadre élouiïant pour se réaliser, et il éprouve, malgré toute la sincérité d'émotion dont il est capable, un peu de l'impression que l'on ressent dans un musée : on voit là de belles choses, sans doute, mais dont on peut se passer. La vie de la campagne est profonde pour l'âme de celui qui y est né, qui a toujours vécu et qui mourra sur la terre qui le fait vivre; il voit, d'un seul regard, le clocher de son église, ses champs et le cliamp du repos éternel avec ses pierres blanches. Chaque heure du jour y a un sens; un orage est un malheur et le bonheur est représenté par une belle journée. Si cet homme était capable d'écrire, et il n'y peut guère songer, si cet enfant de la nature pouvait raconter le sentiment qu'il éprouve à se sentir toujours près de son sujet, alors nous aurions vraiment une Me rurale, une Vie des champs. Mais, à part ce laboureur-poète, tous les poètes ne pourront nous donner que de l'à-peu-près ou, si Ton peut dire, ils feront œuvre d'amateurs.
« Horace est campagnard, Virgile est la campagne ^ », dit très finement Autran, et il a lui-même très bien senti ce qu'il était incapable de traduire :
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... la vaste étendue et son vaste horizon :
La campagne, à toute heure et dans toute saison ;
La campagne sereine, ouhlieuse, immobile K
Cette note même est rare dans l'œuvre d'Autran et la préface de la réédition l'explique : « Ce n'est qu'un journal sincère, libre et naïf des impressions de la vie aux champs. )) Les paysages, les scènes de genre, les notations heureuses, tout est vu avec les yeux d'un citadin. Cette fusion intime de l'âme humaine dans l'âme des choses, si intense dans l'œuvre de Loti que l'on recourt toujours à lui pour expliquer cette vision simultanée de l'homme et de la nature, de l'homme au milieu de la nature, à la fois si grand et si petit; ce panthéisme dont Leconte de Lisle, Loti, tous les écrivains exotiques ont fait comme le support de notre vision du monde extérieur, on les cherchera vainement dans l'œuvre d'un classique comme Au Iran. On a remarqué que les Romains n'avaient pas le sentiment du paysage en lui-même, tant que l'homme ne lavait pas façonné : les mêmes hommes qui n'ont jamais eu un mot d'admiration pour leurs beaux lacs de montagnes"", s'extasiaient
2. Sauf quelques passage, Irop brefs, de Catulle, par exemple sur le lac de Garde (éd. Mu lier, XXXI).
devant un bassin artificiel ou des jardins apprêtés; à Baies, devant la mer la plus voluptueuse qui ait jamais caressé un rivage harmonieux, ils n'avaient d'yeux que pour l'établissement des bains ou pour les villas factices des sénateurs. C'est l'extrême d'un genre dont un Loti serait l'extrême opposé. Notre « douce terre de France » est plutôt une compagne aimable qu'une maîtresse tyrannique : elle berce les rêves, elle n'en impose pas. L'homme peut la contempler sans s'oublier en elle : elle est un miroir toujours souriant. Elle ne donne jamais le sentiment du duel entre l'homme et la nature introduit dans notre littérature par les écrivains voyageurs. Autran continue à travers le xix'' siècle la tradition française de beaux jardins bien ordonnés où naissent des pensées agréables parmi des fleurs choisies : il serait facile de prouver que toutes ou presque toutes ses pièces de la Vie rurale ne sont qu'une méditation dans un cadre agreste; que tout ce qui n'est pas poésie lyrique y est peinture de genre, vision objective et étonnée de la vie des champs.
On a pu dire non sans raison que la Vie rurale est l'œuvre la plus lyrique d'Autran. Si Ton entend par lyrisme le débordement du moi, il y a pris la nature
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non comme but, mais comme moyen nous donnant plutôt les idées d'un poète propriétaire qui se promène que l'Ame de la terre vivante autour de lui.
Le recueil de la Vie rurale comporte trois parties contenant respectivement vingt-cinq, vingt-deux et vingt-huit pièces relatives, comme le poète l'avait voulu, aux trois saisons où l'on s'enfuit loin de la ville : printemps, été, automne.
(( Pendant que la terre est en fleurs », le poète note de jolis détails, une aurore', une vieille haie-, la porte du presbytère encadrée de lianes roses, une jeune mère dans une cerisaie, qui regarde jouer ses enfants, des courses « le long des futaies^», quelques troènes en fleurs au-dessus d'un ruisseau, un chêne si âgé qu'il a l'air éternel, et ces vieux bergers contemplatifs dont les extases silencieuses ont peut-être créé les civilisations et qui regardent se lever les étoiles au-dessus des collines.
En été le poète reste davantage chez lui : il lit, il
relit son cher Horace, son Virgile toujours nouveau, il correspond avec ses amis, il s'attarde dans des salons frais auprès d'aimables châtelaines, il écoute le récit de ce qui se passe au village, il consacre toute une ode au puits de sa ferme dont l'eau fraîche le désaltère, à la source voisine; il visite le cabaret, ou bien, à Tombrc des grands arbres, il écoute ce cfui se dit dans les branches. Lorsqu'il se risque en pleine campagne, c'est un tel cblouissement, un tel vertige de chaleur et de lumière qu'il intitule une pièce (( le Démon du Midi ».
La plaine au loin blanchit et semble une eau qui fume
On s'arrête, on n'entend que le chœur des cigales, Que ce cri continu comme un scintillement Et qui semble ajouter à l'éblouissement ^
On trouverait dans le recueil des pièces faites « Pendant que les moissons mûrissent )) de jolis détails et de beaux vers, mais la plus belle partie de la Vie rurale et, au point de vue lyrique, un des chefs-d'œuvre d'Autran, c'est la série consacrée à la tristesse de l'automne : « Pendant que les arbres s'effeuillent. »
L'automne en Provence loin do la mer est souvent d'une morne tristesse : les collines sont nues, les quelques grands arbres qui émergent des buissons ou des champs ajoutent à la désolation d'un ciel gris où le vent d'ouest pousse de gros nuages; Autran, par tempérament déjà propice à la mélancolie, souffrait d'entendre le vent de la pluie gémir autour de la maison et vibrait d'une angoisse d'autant plus forte qu'elle était sans cause précise.
Tristes heures où l'on doute de tout et surtout de soi-même : le pire des supplices pour un poète. Ce fut Chateaubriand qui révéla le premier cette angoisse de l'automne et l'on peut croire qu'Autran ne pouvait lire sans frémir l'admirable passage de René : (( J'entrais avec ravissement dans les mois des tempêtes... Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. ))
Ce ne sont que des visions de souffrance ou de deuil qu'il évoque : une maison près d'une mare verdâtre qu'un grand vent secoue; un pâtre mort du choléra 'et sa femme morte aussi toute seule au milieu des bois, pendant que leur chien hurle à la
mort ' ; des nuages qui passent, cinglant on ne sait où, « pèlerins du monde », disait Shelley dont la pièce paraît inspirée - ; le vent d'ouest qui souffle en novembre, mettant le ciel en deuil.
Voici le sombre hiver, voici l'ennui suprême,
Demain tout sera nu : forêts, coteaux, sillons ;
0 saison de malheur, dis-moi pourquoi je taime ^!
Un glas tinte au loin à l'église du village pendant que l'on mène un mort au cimetière où les tombes s'alignent de chaque côté d'un ruisseau dont le murmure est comme une prière \ Un ami vient le voir; il a parcouru le monde entier; et maintenant il est aveugle et donnerait tous les spectacles radieux de jadis pour revoir un carré de choux, une treille rousse et la cabane du chien '\ Le grave berger que nous avions aperçu pendant les belles nuits d'été considérant les étoiles, regarde arriver le vent et le froid et rêve avec une joie morne « au temps jadis » :
Quand nos rangs cheminaient en terrible appareil Dans cett(^ saison-ci ol par un temps pareil Nous franchissions le Borysthène ^.
184 J OS Kl» Il AUTUAN, SA V I K KT SES rji: i; \ !'. KS .
Le poêle erre clans la Ijiume se scrilanl hii-mêmo devenir un fantôme dans un désert de pierre ; il voit une vieille cabane où viennent dormir les vag-ahonds à Tabri du vonl et de la pluie f(ui sifllcnt ' ; il rencontre une vieille mendiante qui lui récite l'Evangile comme le lui a raconté sa mère et dont on entend la voix monotone s'arrêter brusquement après la trahison de Judas'-. Souvent il va se blottir à l'abri d'une vieille ferme pour regarder les nuages courir jusqu'à l'horizon et écouter la plainte du vent oi!i les feuilles roulées gémissent comme des âmes en peine. Un soir d'orage, dans l'étable, près des bœufs, une mendiante y accouche, misérablement % et l'année s'achève dans un deuil morne, comme pleurant les saisons mortes.
Cette partie de la Vie rurale est remarquable, moins peut être par l'exécution (il y a des longueurs) que par l'unité de l'émotion qu'elle exprime, et par l'art réel qui a guidé le choix des scènes de désolation et de tristesse. Le « vent d'ouest )) peut être considéré comme une des pièces les plus sincèrement émouvantes qui se puissent lire. D'ailleurs ce qui est
un défaut pour le rcslc du Journal de Campagne devient pour ses (( Notes d'Automne » une qualité remarquable. Vouloir peindre la vie des champs c'est vouloir une œuvre purement objective; mais être triste et le dire, voilà quelque chose qui peut presque se passer d'explications empruntées au monde extérieur, tant la tristesse, ou, si l'on préfère, la disposition à la tristesse, la mélancolie, est une afïection qui trouve en elle-même sa cause. Ce n'est pas parce que l'automne est triste que l'on a des pensées funèbres, mais plutôt parce qu'on est capable de les avoir que l'on trouve à cette saison un charme maladif fait d'un désespoir pénétrant. Autran semble s'être complu à son rôle nouveau de poète virgilien : on ne trouve dans tout le volume qu'une seule pièce, remarquable d'ailleurs, indiquant le regret de la mer que le poète avait contemplée pendant toute son enfance : une seule fois il souhaite que les collines s'abaissent devant sa vue pour lui permettre de voir : Ces derniers vers sont aussi beaux que les plus
... à iravcrs les bois, diaphanes rés(*aux,