LES POÈMES DRAMATIQUES
La gloire due au théâtre est une gloire spéciale; elle a tout riiiconvénient des choses soudaines : souvent elle dépasse son objet, mais souvent aussi elle l'oublie trop vite; il semble que les spectateurs se hâtent de se livrer à une admiration dont ils ne rencontreront peut-être plus le motif. Rien n'est précaire comme cette renommée : une fois établie, un succès nouveau l'augmente à peine, un échec suffit souvent à la détruire et l'on comprend que beaucoup de poètes, c'est-à-dire de rêveurs, renoncent à la carrière d'auteur dramatique, qui est presque celle d'homme d'action.
Autran 'fut de ces sages : il eut un succès que les témoignages de Tépoque nous prouvent avoir été très
grand malgré les circonstances défavorables, il crut bon de s'en tenir là. C'eût peut-être été une perte pour la poésie s'il eût agi autrement, et, à ce propos, la remarque de M. Sardou est presque un jugement.
Quand on relit après un demi-siècle la Fille d'Eschyle, cette tragédie apparaît comme une grande fresque bien éclairée, aux attitudes calmes, à l'expression volontairement simple.
Le temps en a un peu atténué le coloris, et l'ensemble de ces beaux vers drapés sur une action un peu frôle est bien plus une évocation qu'une représentation de l'antiquité.
Eschyle, sur la fin de sa vie, fut, à ce que raconte Elien, accusé d'impiété, à l'occasion, suppose- t-on, de ses Euménides où il aurait dévoilé les mystères d'Eleusis. La peine d'un tel crime était la mort ou l'exil, auquel un Grec préférait la mort elle-même :
Quel charme; avais- tu donc, ciel brillant de la (irèce, Pour tous les enfants nés sous ton pavillon bleu? Doux ciel dont chaque brise était une caresse : Ils aimaient mieux mourir que de le dire adieu 1
Oui, du glaive en son cœur sentir la ])ointe aiguë, Languir, sans eau ni pain, dans la nuit des prisons, iîoiie un trépas amer dans un Ilot de ciguë, C/élait peu; — mais partir, mais changer d'horizons,
190 JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES OEUVftES.
S'en aller dans l'exil misérable et funeste! C'était le désespoir, le tourment infini, C'était un deuil si grand qu'il accablait Oreste, Et qu'à tout parricide, on disait : Sois banni!...
(4*' entr'acle.)
L'acte premier, tout entier consacré à l'exposition, se déroule devant la maison d'Eschyle : une voie ornée de statues la sépare d'un bois sacré qui mène jusqu'aux collines de l'horizon : le crépuscule tombe, Eschyle descend les marches de sa porte, appuyé sur sa fille Méganire. Triste et le front soucieux, il se sent vieilli, il a conscience que son génie s'éteint en lui :
Sentir une âme éteinte au fond d'un corps vivant, N'être plus qu'un trépied sur qui souffla le vent! Voilà le deuil sans nom! voilà l'ignominie! La plus cruelle mort est celle du génie. Malheur à qui reçut cet hôte jeune et beau, Pour devenir un jour son aride tombeau !
Dans l'ombre qui succède à mon brillant midi, A peine si je vois naître et passer encore Quelques fantômes vains qu'un faux éclat décore, Dernières visions du poète expirant, Qui sortent de la nuit et que la nuit reprend.
... Tout renaît, Tarbre, l'eau qui l'arrose,
La fleur, après l'hiver, sur les plus froids sommets;
Et le génie éteint seul ne renaît jamais!
(Acte 1, se. i).
Eschyle entend parler avec inquiétude d'un jeune homme qui s'essaie aux chants tragiques, mais dont il ignore le nom, il prévoit un rival et craint de le haïr. Un autre péril le menace encore. Le grand prêtre du temple d'Eleusis, au fils duquel le poète a refusé la main de sa fille, veut l'accuser d'impiété. Sophocle, le rival heureux qu'aime Méganire et que haïra Eschyle, arrive pendant que le vieillard est allé sacrifier aux dieux et il confirme à la jeune fille le caractère irrésistible de sa vocation poétique. Il se décide à demander à Eschyle de l'accepter pour gendre, lorsque la garde scythe, précédant le peuple ameuté, vient s'emparer du vieillard malgré tous les efforts de Sophocle.
Le deuxième acte se passe dans la maison d'Eschyle. Méganire, plongée dans les larmes, se voit eçi butte aux persécutions de Théoclès, le grand-prétrc, qui fait dépendre le sort du vieux poète de la décision que la jeune fille aura prise à l'égard d'Oromédon, son fils. La piété filiale l'emporte et Méganire va se sacrifier au salut de son père, malgré les conseils de sa nourrice Eurynome, lorsque arrive Sophocle. Aussitôt après, Oromédon, envoyé par son père, vient demander à Méganire si elle se résigne à son amour.
192 .1 o s !•: p II AI' T r. a .\ , sa \ i i: l t s j. s < n. i \ r, f-: s .
Sophocle, surpris par l'arrivcc d'Oromcdoii , s'est caché derrière iiii lidoau (roii il eu tend sa déclaration ; il en sort pour arrêter Oromédon que soji amour entraîne à la violence. Une scène passionnée éclate entre les deux rivaux, et l'intérêt s'accroît, car la vie d'Eschyle est de plus en plus en péril.
Le troisième acte nous montre les débats judiciaires devant l'Aréopage. Sophocle prononce une éloquente apologie d'Eschyle, qui fut grand comme citoyen et comme guerrier à Salamine avant de se distinguer comme poète. Le vieillard est absous et se laisse reprendre tout entier par son rêve éternel : triompher encore une fois au concours tragique par lequel s'ouvriront les fêtes pour le retour des cendres de Thésée. C'est au tour de Sophocle de sentir son âme partagée entre le désir de la gloire et son amour pour Méganire.
Le quatrième acte ramène le décor du premier. Sur la route, devant la maison du poète, passe en chantant la théorie des Canéphores, et Méganire attend avec angoisse le résultat du concours : une défaite pour son père serait la mort et cependant elle aime trop Sophocle pour lui souhaiter autre chose qu'un triomphe. Tout à coup des cris retentissent, accla-
mant le vainqueur : Sophocle accourt , sa couronne à la main, et, dans l'ivresse du premier triomphe, il attend Eschyle pour incliner devant la grande gloire du vieux poète sa naissante renommée. Eschyle, touché de cet hommage, oubliait presque l'amertume de sa défaite, lorsque Théoclès vient lui suggérer que Sophocle ne l'a arraché à la mort que pour s'assurer une victoire plus éclatante.
Alors le vieux poète, fou de rage, se résout à l'exil. Il part et l'on voit au cinquième acte presque le décor du Roi Lear : une bruyère, la nuit, et Eschyle, seul, se parlant à lui-même et criant un adieu émouvant à la ville inoubliable :
Adieu, doux firmament de la sereine Attique,
Adieu, calmes vallons, où, sous les chênes verts,
Mes beaux jours furentceux que votre ombre a couverts.
Reçois aussi, reçois à cette heure fatale.
L'adieu que je te jette, ô ma cité natale,
Et toi, temple des arts, théâtre de Bacchus,
Adoré des vainqueurs, détesté des vaincus î...
Cependant Méganire, dont il a trompé la sollicitude, parvient à le rejoindre et lui persuade déjà de renoncer à son désespoir quand viennent à passer deux jeunes débauchés qui le saluent ironiquement.
D'autres surviennent, couronnés de fleurs et accom-
194 JOSEPH AUTKAN, SA VIE ET SES ŒUVRES, i
pagnes d'esclaves porteurs de flambeaux, qui com-
mencent à se moquer du vieillard et que seule \
l'arrivée de Sophocle met en fuite. Et voilà que \
recommence pour Méganire le douloureux combat i
entre la passion et le devoir : il lui faut prendre parti |
entre son père qui s'exile et Sophocle, à qui le vieux '
poète défend de le suivre. En vraie fille d'Eschyle, î
c'est son père qu'elle suivra : i
... ta pâle fiancée, ■
Entre l'exil et toi par le destin placée, Sacrifie un bonheur profané de remords Au sévère devoir qui conduit chez les morts. ,
Adieu! de ces douleurs abrégeons la torture. -
Adieu! sois consolé par ta gloire future. Mais, parmi les splendeurs que te doit l'avenir, A l'amour qui s'en va donne un long souvenir!
Eschyle, avec une inconscience égoïste et féroce, | s'écrie : ,
Pareil au roi thébain que la nuit environne, "
Je pars, et comme lui, j'emmène une Antigone. i
Mais, plus maudit que lui. Je sais qu'avant demain Je m'en irai, laissant un cadavre en chemin.
Et la pièce finit dans une morne tristesse faite : d'injustice inéluctable, sur cette décevante constata- ' tion de Sophocle : '
... Subis, mon cœur, la rude loi!
filoire et félicité se dressaient devant moi : Toutes deux, par la main Tune à l'autre enlacées, Je les voyais venir comme deux fiancées, Et d'une égale ardeur brûlant de les saisir, J'ignorais que le sort condamnait à choisir; Je le sais maintenant : dans ma détresse amère Je vois que mon erreur a choisi la chimère, Et que la gloire, hélas! fantôme suborneur, Sait mal remplir en nous la place du bonheur!
(Acte V, se. iv).
11 y a peu de sujets aussi tragiques : l'égoïsme inconscient et aveugle de l'artiste qui marche contre son cœur, contre sa raison, vers un soleil unique (ce soleil qui, paraît-il, n'éclaire et ne réchauffe que les morts), la gloire, et sacrifie à cet orgueil insensé une âme tendre et une affection profonde; et ce sera toujours un cadre prodigieux que celui de la civili sation grecque ; il manque bien peu de chose à la Fille (£ Eschyle pour être un pur chef-d'œuvre *.
Nous ne voulons pas insister sur l'absence de préparation. Elle peut nous choquer, nous à qui Flaubert et Leconte de Lisle ont imposé une vision
1. D'après une promesse faite, la Fille d'Esch/jle doit, avant qu'il soit longtemps, être représentée sur le théâtre antique d'Orange. OEuvre d'un poète provençal, elle y a sa place toute marquée.
(le l'antiquité minutieuse à force d'exactitude, et peut-être, par trop de condensation, plus loin de la vie antique que le peuvent être les tragédies de Racine ou celle de notre poète.
Nous ne relèverons pas les conventions trop manifestes : le grand-prêtre capable de toutes les bassesses, le rideau, etc. : elles sont de 1848 et il faut faire dans chaque œuvre la part de l'époque, de même qu'on ne s'arrête pas à considérer dans un portrait de maître les vêtements démodés. Nous ne nous arrêterons pas à la trop grande rapidité de l'exécution, qui a obligé Autran à remplacer parfois la psychologie par l'éloquence et l'action par des mots. Nous ne prendrons pas garde non plus à ce qu'Autran peut devoir à Hugo ou à Ponsard, à Plutarque ou à Shakespeare. Ces défauts n'apparaissent qu'à une lecture minutieuse (celle qu'il ne faut jamais fak-e d'aucune œuvre) et ce ne sont que des questions de métier.
Nous croyons que l'espèce de gêne, de timidité que nous éprouvons devant la Fille d'Eschyle vient de ceci : qu'il s'agit dans cette pièce de la fille d'Eschyle et que nous y voyons parler et agir Eschyle et Sophocle. '
Les grands hommes nous sont transmis par les
siècles avec une forme et sous un aspect singuliers : leur œuvre les précède partout comme une ombre légère qui les grandit à la fois et les éloigne de nous, comme des sommets, dans une sorte de crépuscule intellectuel. Nous ne voyons pas Eschyle, nous ne voyons pas Sophocle, nous voyons leur œuvre : un Titan gigantesque cloué sur le Caucase, en face du ciel, avec des formes ailées qui passent près de lui, torturantes ou consolatrices; Cassandre, l'œil fixe, qui va vers la hache de Clytemnestre en se lamentant sur la mort qu'elle ne peut éviter ; Oreste poursuivi par les Euménides ; ou bien Œdipe et sa tragique famille, Electre résignée, Antigone et sa révolte tranquille, Ajax et ses lamentations, Philoctète et ses gémissements solitaires, tous ces grands morts veillent autour de ceux dont l'évocation fut assez puissante pour les faire accourir, se mouvoir et parler. Voilà les souvenirs que nous ne pouvons chasser lorsqu'on nous parle d'Eschyle et de Sophocle, et rien, aujourd'hui, ne saurait nous les faire oublier. Aussi avonsnous un peu l'impression d'un sacrilège — et Autran lui même a dû le sentir, — lorsqu'on nous montre un Eschyle qui est un vieillard égoïste et entêté, un Sophocle qui est un éphèbe présomptueux et vain.
Et ce nous est une preuve que le personnage, non pas seulement le plus sympathique, mais le plus vivant de la pièce, soit Méganire, une jeune Athénienne dont nous ne savons rien et dont on peut nous dire ce que To'n veut, surtout quand on le fait avec talent. Ces réserves faites, — et l'on voit qu'il n*a pas tenu à Autran que sa pièce fût un chef-d'œuvre, — on doit reconnaître que la facture du vers y est exceptionnelle. Souples, harmonieux, sans coupes à effet à la Hugo ni monotonies à la Voltaire ou à la Ponsard, les vers de la Fille d' Eschyle sont pleinement scéniques, et comme intermèdes lyriques, les monodies que récite la Muse avant chaque acte sont d'une pureté attique. On y voit que le poète, au bord de cette mer qui a vu éclore et resplendir l'idéal de la civilisation, s'est senti un peu de cet enthousiasme hellénique qui fît un grand poète de son parent André Chénier, et on sent passer un accent de sincérité singulière dans son invocation à la Muse :
0 Muse, permets-nous d'admirer en silence La candeur de ton front, blanc comme un marbre pur, De tes longs cheveux noirs Tonduleuse abondance, Tes pieds nus, et ton pas rythmé comme une danse Et les étoiles d'or de ta robe d'azur.
(Prologue, in fine.)
Ce fut cet amour ardent de la lumière et de la beauté grecques qui lui fit entreprendre, vingt ans plus tard (1863), une adaptation en vers du Cyclope d'Euripide, qu'il plaça dans l'édition définitive après ta Fille d'Eschyle dont elle était comme un écho lointain. L'unique drame satyrique que nous ait laissé l'antiquité devait tenter l'auteur des Noces de Thétis. Son Cyclope est une traduction, la plus fidèle qui se puisse et la plus littéraire aussi, c'est tout ce que l'on peut dire pour caractériser une traduction.
bon Juan de Padilla^ qui fut annoncé en 1852, est une œuvre importante. « Mon dessein, dit Autran dans sa préface, était d'y montrer une âme qui se transforme sous la pression des événements, un jeune homme qui, né paisible et contemplatif dans une famille dont tous les membres sont héroïques, cède à la contagion des siens, devient soldat, devient martyr et sacrifie à la cause nationale, non seulement son amour, mais sa nature même. Il me semblait que cette donnée pouvait avoir au théâtre quelque nouveauté. »
C'est en effet l'art suprême du théâtre de nous montrer l'évolution d'un caractère : là est tout le secret de la grandeur d'Hamlet et d'Othello, et, plus
près de nous, Lorenzaccio, de Musset, — dont Autraii s'est peut-être souvenu, — trouve dans cette formule de quoi faire oublier un peu d'incohérence.
L'action du drame d'Autran se passe en 1522 à Aranjuez et à Tolède, et l'on doit remarquer que c'est peut-être l'unique exemple qu'il nous offre d'un sujet pris dans le moyen âge espagnol, tant exploité par les romantiques.
Pendant que Charles-Quint erre dans son immense empire, il a laissé en Espagne comme régent Adrien d'Utrecht, entouré de seigneurs flamands comme lui, et que les Espagnols de vieille race considèrent comme des oppresseurs. Des révoltes éclatent à chaque instant : les insurgés patriotes s'appuyant sur la reine mère. A la tête du mouvement castillan est la famille des Padilla, une famille de héros dans le sens le plus classique du mot : l'aïeul, a un saint plus terrible qu'un diable », le fils, « un Gracque » qui ne fréquente que des gens de bas étage dans l'espoir de les exciter à la révolte, sa femme, « à la fois Jeanne d'Arc et Judith ».
De sa robe de lin sévèrement vêtue, Volontiers ^Ue prend des poses de statue, Lit en secret Plutarque et les auteurs latins, Et s'apprête, en silence, à de bruyants deslins.
Et enfin un enfant de vingt ans, Fernando,
... d'humeur errante et sombre, Ame inquiète et propre aux amoureux élans, Pigeon né, par hasard, dans un nid de milans.
(Acte I, se. I.)
Or, à la fin du premier acte, nous apprenons que Fernando de Padilla aime Marguerite d'Utrecht, nièce du régent, qu'il en est aimé, et qu'il a juré de ne jamais prendre les armes contre le régent.
Le deuxième acte nous montre une belle situation : Fernando, enchaîné par son amour secret, refuse de suivre sa famille et se résigne avec douleur à passer pour lâche à ses yeux. La scène entre le grand-père et le petit -fils devant les portraits des ancêtres (acte II, se. Il) a de la grandeur. Alors arrive don Juan de Padilla (acte II, se. v) annonçant que les révoltés ont emporté d'assaut le château où est enfermée Jeanne la Folle, la reine mère, et que celle-ci est avec eux. Puis ce sont des grands d'Espagne et les représentants des communes qui viennent remettre à don Juan de Padilla le pouvoir suprême (acte II, se. vi). Ce déploiement de faste patriotique finit par agir sur Fernando et il demande à sa mère dona Maria jusqu'au lendemain pour réfléchir (acte II, se. vin).
Au troisième acte, P'ernando et Marguerite se rencontrent dans l'ombre de la cathédrale de Tolède et gémissent sur leur sort. Tout tend à les séparer : la révolte éclatant, Adrien d'Utrecht, craignant pour sa nièce les vicissitudes d'une longue guerre, renverra Marguerite en Flandre, et, d'autre part, Fernando ne peut pas plus longtemps, sans rougir de lui-même, s'abandonner à sa passion et oublier sa famille et sa patrie (acte III, se. i). — Les Castillans, don Juan à leur tête, entrent à ce moment dans la cathédrale où va se tenir leur conseil : le chef qu'ils se sont choisi leur apprend que leur cause est presque compromise : le régent a emporté Médina del Campo, qui était leur arsenal, et l'a livrée aux flammes (acte III, se. ii). Cependant il ne faut pas désespérer, et comme pour répondre à l'invocation de don Lopez, voici, conduites par dona Maria, les femmes qui, en un long cortège et vêtues de noir, font leur entrée dans l'église et offrent leurs parures; les hommes, emportés dans un élan de générosité, abandonnent leurs biens à la ligue et cet enthousiasme finit par entraîner l'âme hésitante de Fernando (acte III, se. m etiv). Ce troisième acte aurait de la grandeur s'il avait plus de simplicité, plus de vigueur dans les paroles et un moindre déploie-
JOSEPH AtTRAN, SA VIE ET SES OEUVRES. 203
ment de cortèges ; tel qu'il est, l'intrigue principale noyée sous des spectacles d'apparat, il fait plutôt penser à un opéra qu'à un drame et s'inspire plutôt du Prophète que d'Hernani.
Le quatrième acte a pour décor l'Alcazar. Marguerite se désole; la ligue a été vaincue, don Lopez tué, don Juan et Fernando faits prisonniers attendent la mort dans leur cachot. Dona Maria vient pour intercéder auprès du régent. A ses prières, Marguerite joint les siennes. Le régent lui donne un faux espoir : les révoltés n'auront qu'un seul mot à dire pour être libres; et, quand on les lui a amenés, il leur demande pour prix de la vie de s'engager à ne jamais reprendre les armes contre Charles-Quint. Les Padilla refusent fièrement de prêter un tel serment : ils sont encouragés par dona Maria qui les préfère morts que déshonorés. Marguerite, affolée par l'idée de la mort qui menace Fernando , laisse échapper l'aveu de son amour (acte IV, se. vi) ; et l'acte s'achève sur une scène touchante entre les deux femmes (acte IV, se. au).
Au dernier acte don Juan de Padilla et Fernando sont en prison, attendant la mort. Fernando, malgré tout son courage, ne peut oublier ce que cette vie, où
avaient passé Marguerite et l'amour, avait d'aimable. Il y rêve passionnément :
0 vallons enchantés que notre fleuve arrose! Sommets où le matin suspend sa brume rose, Tourelles où le soir jette ses reflets d'or, Heureux ceux qui, demain, vous reverront encor!... Au bord de ce trou noir qu'un fossoyeur prépare Qu'un autre, se drapant dans une vertu rare. Dise : « Ne pleurons pas ». Moi, je pleure et je dis : Adieu, jardins en fleur, adieu, verts paradis. Tout résonnants, le soir, du son des mandolines! Balcons illuminés au penchant des collines, Sentiers où deux à deux, se tenant par les mains. Les couples vont errer, la nuit, sous les jasmins!... Par le rideau des bois confidences voilées. Ivresses de l'amour sous les nuits étoilées!...
(Acte Y, se. i.)
C'est un beau morceau lyrique d'une émotion simple et sincère et un des rares moments de la pièce où le poète en Autran apparaît sous le dramaturge. Etonné de ces regrets déchirants, don Juan de Padilla finit par arracher à son fils l'aveu de son amour pour la nièce de son ennemi. Le vieux Castillan éclate en reproches contre celui dont l'indifférence envers sa patrie l'avait si longtemps tourmenté. A ce moment entre Mar^guerite envoyée par dona Maria pour les avertir que les révoltés vont tenter un assaut suprême
contre la prison et engager les prisonniers à réclamer un sursis d'une heure pour gagner du temps. Elle les supplie de se sauver, et déjà, tandis que don Juan refuse avec hauteur, Fernando se reprend à vivre, lorsque le bourreau, avec le cortège de rigueur : archers, moines en cagoule, porteurs de torches, entrent au son d'un glas lointain, Don Juan, gagné enfin, accepte, à la joie de son fils, le sursis sauveur. Mais un ordre du régent vient hâter l'exécution. On détache avec peine Marguerite des bras de Fernando et l'on emporte les Padilla à la mort (acte V, se. v). Quelques instants après, — trop tard, — les conjurés, guidés par dona Maria, arrivent et font le serment de les venger (acte V, se. vi).
Avec Don Juan de Padilla il semble qu'Autran ait voulu faire, lui aussi, son drame romantique et qu'heureusement pour lui il y ait échoué. Cette pièce pourrait être citée comme un cas pathologique du drame à la Victor Hugo. On y voit un sujet merveilleux : une âme indifïérente qui se hausse jusqu'au martyre. Dans d'autres temps et avec d'autres formules cela donne Pohjeucte. Mais ici le sujet est comme étoufïé sous les accessoires, sous la défroque soi-disant historique. Rien n'y manque : conjurations,
épccs ancestrales, galeries de portraits, cadres somptueux, cortèges, glas, scènes d'amour dans des églises ou les prisons, tout ce qui, depuis Fau^l jusqu'au drame bourgeois, était destiné à éveiller l'idée de sublime.
Au fond, Autran ne fut pas un dramaturge, pas plus d'ailleurs que Victor Hugo, dont les drames sont, à les bien considérer, des poèmes dialogues. Il était trop poète pour cela. La poésie et le théâtre sont des arts presque contradictoires, du moins la poésie telle qu'on l'entendait à son époque, c'est-à-dire la poésie lyrique. Un poète est un homme pour qui le monde extérieur existe; pour lui l'agitation des pensées, le tumulte des passions, le flux et le reflux des sentiments sont presque indifférents. On pourrait, si l'on voulait caractériser l'art classique et l'art de la première partie du siècle dernier, dire que le premier procède de l'intérieur à l'extérieur, tandis que le second, s'arrêtant à la description de la surface, s'y arrête complaisamment et ne pénètre guère jusqu'à l'âme. Dans un être en proie à l'amour. Racine décrira les mille et une nuances des idées, Victor Hugo nous montrera des gestes ou des attitudes et, lorsqu'il aura recours aux paroles, ce ne sera que de l'éloquence. Le duo
d'amour OÙ deux êtres, seuls, Tun près de l'autre, contemplent la nature au lieu de se parler d'eux-mêmes, est une invention romantique, et comme toute pièce de théâtre a sa scène d'amour, la pièce entière sera la peinture de ce qui sert de décor, avant, pendant et après, à cette scène capitale : haines de famille qui l'empêchaient, catastrophes qui l'interrompent, aspect grandiose de la vie qui lui fait un instant oublier ce qu'il est en somme; en un mot la pièce romantique est une idylle à plusieurs personnages, la juxtaposition de deux monologues qui s'annoncent mutuellement ce qui arrive. Et si l'on entend par romantisme, la passion, la fougue, et non l'exubérance des mots et des tirades comme cette école s'est efforcée de le faire croire, on serait tenté de trouver que le vrai romantisme est dans ces héroïnes de Racine hypnotisées par leur passion, qui vont à travers le monde avec un regard qui ne voit que leur âme, et que la plus forcenée tirade d'un Victor Hugo n'est pas plus émouvante que les fureurs d'Hermione, les lamentations de Bérénice ou les clameurs hystériques de Phèdre. Nous disons tout cela pour nous efforcer de prouver qu'Autran, sauf la Fille d'Eschyle, n'a pas fait du théâtre aussi bon que nous l'aurions souhaité : la faute en
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est à son époque et aux procédés qu'elle l'obligeait à employer.
La Fille d'Eschyle ei Don Juan de Padilla sont encfxdrés d'œuvres mineures d'un genre plus familier avec moins de prétention à la force et plus de réussite d'esprit, et dont Tune, les Noces de Thélls, reproduit cette jolie fantaisie mythologique qui donne tant de charme aux œuvres de Henri Heine et qui, grossie en caricature, avec la musique d'Offenbach, est revenue influencer la littérature française et produire de 1864 à nos jours nombre de pastiches élégants ou licencieux. Les trois actes qui suivent Don Juan de Padilla : le Sonnet, le Roi d\Arles, et le Petit Dialogue entre deux Ombres, sont inspirés de Musset et présentent un peu de la désinvolture shakespearienne de Fantasia.