LES CONTES EN VERS
Nous avons déjà signalé le talent d'Autran à composer un tableau, à le faire revivre, à noter le trait qui donne du relief, à employer cette allure preste, aisée qui est essentiellement narrative. Autran sait causer en vers avec un naturel que nous explique sa prodigieuse facilité : il devait penser directement en hexamètres tant les rimes sont faciles, tant le rythme suit les mouvements de la pensée. On comprend quMl ait été tenté dès 1854 d'aiïirmcr ses qualités dans un recueil de contes en vers : Laboureurs et Soldats^ et d'augmenter ce volume en 1872 de deux contes : Amaryllis et le Médecin du Luberon^ d'y ajouter Milianah, qui est plutôt une narration
qu'une œuvre lyrique. Il compléta son volume des
210 JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES fEUVRES.
Sonnets capricieux avec soixante pa^es en trois contes : Victoire Aubier, le Baptêine du Marquis et la Colère de l'Aïeul. Enfin en 1873 il reprit quelques épisodes de la Chanson de Roland pour les narrer d'un style naïf et simple dans la Lérjende des Paladins.
Les contes d'Autran sont très pittoresques : le sujet en est d'ordinaire curieux, le développement facile : on pourrait même trouver que plusieurs fois la virtuosité de l'auteur s'emploie pour une mauvaise cause qu'il ne parvient pas entièrement à gagner. Sur la trame du récit se brochent des descriptions qui sont rarement quelconques. Enfin il ne faut pas oublier la date de la plupart de ses contes, c'est-à-dire leur date réelle qui coïncide avec la maturité de l'auteur : tous, sauf peut-être la légende des Paladins, ont été conçus par un esprit qui a atteint son apogée vers I800 : les œuvres postérieures ne sont que l'application d'une formule qu'il s'était donnée dès cette époque.
Comme titre général à la plupart de ses contes il donna la Flûte et le Tambour. Ce sont deux instruments provençaux dont les trilles et les roulements mènent à travers les collines parfumées les farandoles
joyeuses, deux instruments antiques comme la civilisation de ce coin de pays; leur rythme est allègre et leur sonorité légèrement ironique : on retrouve tous ces caractères dans les contes d'Autran, sans oublier la simplicité des motifs et l'obstination de certains détails. C'est de l'harmonie locale, qu'il faut entendre un jour où le ciel est bleu au-dessus des collines grisperle et où les préoccupations tragiques sont si loin que l'on doute même de leur possibilité.
Amaryllis est une combinaison amusante de ses souvenirs classiques avec la nature qu'il contemplait : sur les hauts plateaux réservés aux scènes champêtres, il aperçoit un laboureur en habit noir qui piqvte deux bœufs et qui l'aborde ainsi :
Jeune ami, car ce nom me doit être permis (Tous les hommes des champs ne sont-ils pas amis?;, Avouez avec moi qu'une âme lionnête et pure Ne goûte un bonheur vrai que dans Fagricullure.
Et il part dans un long éloge finissant par celui du bon Numa
Par qui Rome devint pulcherrima Roma.
Puis il continue, parlant de Denysd'Halicarnasse, de
Cincinnatiis, et aussi du (( mugitus boum ». Enfin il avoue :
J'ai, dit-il, professé quarante ans la sixième.
Il s'appelle Jean Leroux et, quand il expliquait Horace et Virgile, il soupirait après les champs. Ses souvenirs ne s'arrêtent que lorsqu'il lui faut courir après ses bœufs, échappés vers Tétable où Ménalque les recueille. L'installation du bonhomme est assez pauvre, à part un jardinet bien cultivé qui trahit les goûts de la jolie fille de Leroux, Amaryllis en français : Lucie). On dîne en citant Horace : arrive Hector de Pierrevert, un jouvenceau farouche qui perd son temps à chasser sur sa terre et qui paraît amoureux de la belle Lucie. Subitement le tocsin sonne : le feu est au village. Ils y courent, et le maître d'école se distingue en arrachant deux enfants aux flammes. Pendant qu'Hector rentre avec le poète, il lui parle de Lucie, de son amour et de Timpossibilité où il est de l'épouser, étant complètement ruiné : il va partir se refaire une fortune. Quelque temps se passe : le poète s'installe à la campagne dont il a hérité; il apprend que Lucie est toujours solitaire, il va vers leur demeure : Leroux a été frappé de paralysie. La beauté
de Lucie, fanée, appauvrie, ne laisse plus voir qu'une résignation muette : elle lui raconte sa vie morne entre un père maniaque et une ingrate solitude ; vaguement elle espère qu'Hector reviendra. Il revient pour vendre le petit domaine qu'il avait conservé dans le voisinage, puis il repart sans revoir Lucie, à la poursuite de la Fortune qui le fuit. L'hiver vient et un soir de neige le poète va prendre congé de la pauvre fille.
Les champs étaient déserts, les bois silencieux. Une tristesse immense enveloppait les cieux Et me serrait le cœur d'une angoisse inconnue. La neige à ce moment descendit de la nue; Au faible vent du soir elle tombait sans bruit : Avant peu, murmurai-je, avant qu'il fasse nuit, Elle ensevelira sous sa nappe étalée Cette maison perdue et toute la vallée *.
11 y a dans ce récit des qualités de finesse, d'émotion, d'observation large et de composition aisée qui sont remarquables.
Dans le Médecin du Luberoti, Autran a voulu immortaliser un trait d'héroïsme professionnel dont il fut le témoin. Un noble ruiné par la Révolution, Ailhaud du Castelet, se fit médecin et se consacra au
bien du pays qu'il possédait jadis. II guérit autant la misère et les larmes que les souiïrances physiques. Un jour, il voulut malgré la neige aller reprendre lui-même à une nourrice indigne l'enfant d'une pauvre villageoise. Saisi d'une fluxion de poitrine, il mourut, pleuré de tous. Le récit offre quelques longueurs que ne sauvent pas de belles descriptions.
Dans les Laboureurs, Autran reprend une idée qui lui est chère et qu'il devait retrouver avec joie dans son cher Virgile , le bonheur dont jouissent les paysans, le calme du milieu où ils vivent.
Cette idée directrice, quelque juste qu'elle paraisse, en arrive souvent à tourner au parti pris et à troubler la netteté d'une vision par ailleurs assez exacte. Voici le sujet des Laboureurs. Un jeune noble qui s'est ruiné en débauches rentre dans le vieux manoir paternel pour se tuer. Comme il approche, déjà ému par les souvenirs, par le bruit du vent d'hiver à travers les arbres, il rencontre une troupe de paysans accompagnant le prêtre qui porte l'extrême-onction à Aubert, le fermier du château. Il assiste à ses derniers moments, Aubert leur prêche l'amour universel : (( Aimez toiit ce qui souffre », le travail, le devoir accompli qui rend le cœur joyeux, et il confie au jeune
homme le sort de ses enfants. Celui-ci en oublie un peu ses pensées funèbres et passe quelques jours à vivre dans le calme de la campagne. Un jour, dans une chaumière où il demande une tasse de lait, il rencontre une jeune fille, Marcelle, qui lui plaît; il voit la vie s'épanouir autour de lui et il se demande s'il est si dur de vivre; il cause avec la veuve d'Aubert qui fut sa nourrice : de ses quatre enfants l'un s'est fait prêtre, l'autre marin, le troisième soldat en Algérie; le quatrième, Michel, qui a la charge de l'exploitation, va partir pour le service. Un hasard fait que le jeune homme surprend l'amour de Michel et de Marcelle : il voit que de sa vie il peut faire du bonheur ; il les dote et part pour l'armée comme remplaçant du jeune fermier.
La pièce des « Laboureurs » est longue, trop volontairement optimiste et idyllique; elle semble une imitation allemande.
Après avoir chanté les laboureurs, Autran consacre aux (( Soldats )) une pièce assez longue sur un sujet émouvant. Trois fantassins, Rousseau, Mûller, Cléry, rentrant de congé, regagnent à pied Marseille où ils comptent s'embarquer pour l'Algérie. Un soir d'hiver dans la montagne, la neige les oblige à entrer
216 JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES fJEL'VRES.
chez un vétéran de la Grande Armée qui a fini garde forestier et dont la fille Jacqueline est bien jolie à regarder pendant qu'au dehors il fait froid et que le vent souffle. Pendant la veillée on raconte de terribles histoires militaires. Le lendemain la neige continue à tomber, effaçant les chemins : ils restent donc et il se crée un commencement d'intimité, tandis que chez Jacqueline on voit poindre pour Cléry, qui aime ailleurs, un amour définitif. Ils partent et vont se battre. Là-bas le vieillard meurt et Jacqueline, qui n'a pas voulu se marier, devient sœur de charité. Et c'est elle qui dans un hospice d'Algérie soigne Cléry blessé à mort et recueille le dernier adieu que le mourant envoie à sa fiancée Laurette.
La pièce a de l'émotion vraie, et, à travers quelques longueurs, l'intérêt se soutient jusqu'au bout.
Les brillants faits d'armes de notre armée en Algérie furent d'ailleurs un sujet qui a souvent tenté Autran. 11 reprenait dans les u Soldats » en 18o4 un épisode de la vie militaire dont il avait retracé en 1841 un glorieux épisode : « Milianah ».
Trente ans plus tard, et dans des circonstances où une seule défaite paraissait faire oublier toutes les
victoires passées, Autran montra encore la noble confiance dans son pays qu'il ne perdit jamais. Sa pièce A la France de i 87 i est presque à citer tout entière pour sa noblesse courageuse.
Le Trompette, qui fait suite à Mllianah^ est une belle pièce brève et émue sur la tombe d'un trompette. Elle a le rythme entraînant et la clarté d'une fanfare, et par le fini du détail, dans un cadre restreint, elle fait penser à un Meissonier.
C'est encore une nuance de tristesse qui se mêle au triomple de nos armes à Sébastopol : Autran y pleure la mort de son ami le général de Pontevès ; la pièce a de l'allure.
C'est dans une pensée de revanche, pour faire battre encore le cœur de la France, que fut écrite en 1873 la Légende des Paladins. Autran nous donne en prologue un conte qui explique et légitime le livre : un laboureur en poussant sa charrue met au jour des armes gigantesques et il s'arrête rêveur dans le vent du soir qui vient de loin, dans le crépuscule envahissant qui abolit les époques, et sa pensée s'en va vers les ancêtres.
La Légende des Siècles avait produit sur Autran une impression étrange, à la fois d'admiration et d'hési-
talion : certaines pièces de chevalerie l'avaient profondément frappé, et c'est cette influence purement littéraire qui produisit, en s'ajoutant à l'émotion civique, la Légende des Paladins^ sorte de réplique de la Chanson de Roland.
Dans les épisodes tour à tour gracieux et guerriers se déroule Thistoire tragique de Roncevaux, du désespoir de Charlemagne, de la mort de la belle Aude à Aix-la-Chapelle. L'influence de Victor Hugo y est manifeste, non seulement dans le choix du sujet, mais même dans le style. La hantise du modèle se fait sentir davantage au début du recueil, tandis que vers le milieu le style naturel d'Autran, plus coulant et son vers moins haletant reprennent le dessus, et il semble que le poète, s'en étant aperçu, ait forcé vers la fin la note hugolienne : les derniers combats de Roland, la mort de la belle Aude sont d'un Victor Hugo qui aurait plus de goût.
Cette œuvre qui, prise en elle-même, aurait les plus grandes qualités, ne garde pour nous qu'un intérêt de curiosité : elle est un argument qui prouve la prodigieuse facilité du poète. Combien ne lui doit-on pas d'estime pour avoir su être lui-même, alors que si facilement il aurait pu imiter tous les styles en faveur et
présenter un exemple de ce protéisme dont Victor Hugo fut un spécimen de génie!
On retrouve dans la Légende des Paladins tous les procédés de Hugo qu'un long usage a presque transformés en clichés : l'antithèse, la force unie à la bonté, la psychologie élémentaire, l'héroïsme confondu avec la grandiloquence, les longues énumérations, les inventions de noms sonores, les longs piétinements pour mieux faire apprécier l'étendue du bond final, toutes les ficelles faussement simples et jusqu'à la familiarité qui veut être épique. Mais nous devons ajouter qu'Autran avait en outre du goût et que tous ces défauts que l'outrance rendait chez le maître sublimes restent par timidité chez lui assez ternes pour ne pas être des qualités, et l'ensemble de l'œuvre en est un peu étriqué.
Les trois contes qui complètent le volume des Sonnets capricieux^ antérieurs à la Légende des Paladins, se rapprochent de la manière ordinaire d'Autran.
Victoire Aubier est l'histoire d'un enfant qui, élevé par ses parents à n'être pas un paysan, méprise ceux qui lui en ont donné les moyens et fait souffrir à sa mère toutes les humiUations.
220 JOSEPH AUTRAN, SA VIE ET SES ŒLVJtES.
Le Baptême du Marquis est un joli sujet. L'n marquis né sous la Révolution, dans un vieux château de Provence, a conservé le culte du xyu!*" siècle; le sort lui confie une nièce pieuse, aimante et qui souffre du scepticisme de ce vieil oncle qu'elle adore. Un jour la jeune fille manque de se tuer en tombant de cheval et le marquis passe par de telles angoisses qu'il en vient à se demander s'il n'y a pas autre chose que l'esprit en ce monde et si nous n'avons pas une âme, et à soixante-cinq ans passés il se fait baptiser. Lors de sa naissance, on était trop occupé à vivre pour penser à autre chose. La pièce est exquise, il y règne une atmosphère délicate autour d'un grand parc, de meubles fragiles, d'abbés rimeurs, de jeunes filles rêveuses. On dirait parfois du Musset, le poète qui sut le mieux, avec Heine, allier ces deux qualités en apparence contradictoires : l'ironie et l'émotion.
La Colère de V Aïeul, dédiée à Tennyson, nous donne une preuve de l'extraordinaire souplesse du poète. Voilà une pièce qui est pensée, et non pas seulement écrite, comme disait Tennyson : c'est la même simplicité, le même récit rapide pour arriver à une scène décisive. Les expressions même font parfois
penser à a Enoch Arden ». Le sujet lui-môme est anglais : un père têtu dit à son fils : (( Je veux que tu épouses ta cousine Gertrude ». Le fils lui répond : (( J'ai toujours vécu avec elle. Je ne l'aime pas. »Et il quitte la maison pour aller épouser celle qu'il aime, Brigitte. Il meurt bientôt de travail et de misère, laissant un enfant. Gertrude, qui n'a pas voulu se marier, va chercher l'enfant et l'amène chez le grand- père qui l'adopte, mais chasse la jeune fille. Gertrude se réfugie auprès de la veuve. Quelque temps après, elles viennent chez l'aïeul et le trouvent en train de jouer avec l'enfant : il est triste en songeant à son fils Guillaume qui est mort, et il se réconcilie avec celles qui l'aimèrent. — Il règne dans la Colère de r Aïeul cette atmosphère de tristesse résignée qui forme comme un brouillard autour des héros des romans anglais, et qui est inoubliable.
On retrouve dans la Fin de iépopée, qui précède la Légende des Paladins, un écho de l'inspiration antique : Homère, vieux, misérable.
Et qui porte la nuit dans le pli de ses yeux,
erre, voulant arriver au bord de la mer, y trouver un navire, et fouler, avant de mourir, le sol de la patrie
ionienne. 11 rencontre dans une plaine Téménos et les Héraclides qui se reposent avant de marcher contre Argos, et, pour payer le repas du soir, le divin vieillard leur chante les combats autour d'ilion, la mort de Patrocle et celle d'Hector. Les guerriers couchés autour du feu nocturne sentent leur cœur enflammé à l'espérance d'une gloire pareille et, élevant le vieil aède sur un bouclier, ils le portent jusqu'au rivage de Nauplie, et puis ils vont contre Argos, qu'ils détruisent.
Cependant au bord de la mer le poète trouve un navire ionien qui va lever l'ancre, et, pour prix de la traversée, il chante les flots et le héros patient qu'ils retinrent dix ans errant loin de sa patrie.
Et jamais, non, jamais, ni le vent de ces bords, Ni le flot soulevé qui s'exhale en accords, N'eurent les sons divins et les parfums sauvages De ce chant qu'il jetait à l'écho des rivages.
Les marins, répétant en chœur les grands vers, rament vers la côte d'Asie, et Homère, assis à la poupe, sourit à la gloire qui vient enfin comme un nectar suprême
Qu'on verse au voyageur quand il arrive au port, n y a dans la Fin de Vépopée de la vigueur et une con-
cision tout homériques : ainsi cette traduction du naufrage d'Ulysse au cinquième chant de l'Odyssée :
... le fils du vieux Laerte Est lancé tout à coup sur la vague déserte. Le mât brisé s'abat, et, rapide haillon, La voile suit le vent, mêlée de tourbillon. Longtemps le naufragé sous Teau qui se replie Demeure et se débat, la tête ensevelie.